Le Bavard, Louis-René des Forêts

Que les lecteurs qui ont tant aimé La Chute d’Albert Camus se précipitent sur Le Bavard, de Louis-René des Forêts, ils y trouveront peut-être là un texte à leur goût. Enonciation semblable, le monologue d’un homme qui se lance dans une confidence, même ton, ironique, provocateur, la recherche des points communs entre ces deux textes pourrait se poursuivre assez longtemps. Le narrateur, un je anonyme, n’a pas grand-chose à dire (« bref, j’avais envie de parler et je n’avais absolument rien à dire. » ; « la machine tourne sans nécessité »), là est son propos, puisqu’il narre deux de ses crises de bavardage, dont il veut entretenir ses « auditeurs » (mais parle-t-il à quelqu’un ou ne s’adresse-t-il pas plutôt à de potentiels lecteurs, qu’il apostrophe sans cesse ?). Après une entrée en matière qui dévoile chez lui une certaine tendance au narcissisme (« Je me regarde souvent dans la glace. ») et un besoin de se sentir singulier, différent, en particulier dans le regard des femmes, il se lance dans le récit d’une soirée, assez arrosée, pendant laquelle il s’abandonne à suivre des amis, passablement ivres, dans un dancing, voire un endroit plus malfamé encore (c’est du moins ce qu’i laisse entendre), contre son gré. Là, il tente de séduire, au nez et à la barbe d’un petit homme assez laid qui ne veut pas la partager, une très belle femme qui lui a accordé une danse et à qui il offre un verre pour se laisser aller à une crise de bavardage, ponctuée à sa fin par un rire vulgaire de son interlocutrice. Humilié, il quitte le dancing et se jette dans la rue où il se sent vite poursuivi pour échouer dans un parc où son rival d’un soir le rejoint avant de lui administrer une correction. L’intrigue, vous l’aurez compris, n’est pas le souci de Des Forêts, mais le discours et sans doute plus encore le méta-discours, dans lequel on peut voir tour à tour un propos sur la vanité de la langue, mais aussi sur l’impossibilité d’écrire et de raconter une histoire, et encore un roman sur le roman, les rapports de l’écrivain avec ses lecteurs, liste non exhaustive. Le narrateur se contredit sans cesse, et l’avoue bien volontiers (« Vous avez déjà éprouvé vous-mêmes que dès que vous tentez de vous expliquer avec franchise, vous vous trouvez contraints de faire suivre chacune de vos phrases affirmatives d’une dubitative, ce qui équivaut le plus souvent à nier ce que vous venez d’affirmer »), joue au jeu de la vérité et du mensonge, se montrant sincère autant qu’artificiel, lance nombre de fausses pistes qu’il s’amuse ensuite à nier, s’auto-accuse et se justifie, déstabilise son lecteur en lui reprochant les maux dont il s’accuse lui-même, déborde du cadre qu’il a fixé à son propos, dans une fiction qui prend soudain le dessus sur son discours, et, dans un troisième et dernier chapitre où il joue à casser tous ses effets, laisse le lecteur (naïf) sur sa faim en cessant de jouer le jeu de la fiction pour démonter sa mystification.

On peut voir dans ce roman une métaphore de l’écriture et de l’impossibilité d’écrire au XXe siècle comme on l’a toujours fait, une remise en cause de la fiction et de ses vieux ressorts («J’ai le sentiment de m’obstiner à poursuivre un ridicule et futile monologue sur une place d’où le public déçu s’est retiré en haussant les épaules, mais telle est ma puérilité que je me réjouis à l’idée que ma revanche consistera à le laisser toujours ignorer si je mentais encore quand je prétendais mentir.») tout autant qu’une défense, par l’exemple, de la littérature, la « parole vaine » du Bavard, comme Blanchot a qualifié la tentative de Des Forêts, donnant lieu à un magistral flot de paroles, dans lequel un style flamboyant, celui de la logorrhée, tout autant que la crise d’une certaine littérature, est convoqué et mis en œuvre par un auteur au sommet de son art qui réussit un beau tour de force en faisant coïncider parfaitement la forme et le fond de son texte – la meilleure définition du style à mon sens. Le Bavard est un chef d’œuvre, à n’en pas douter, une ode à la littérature et sans doute pas une tentative de tuer le roman comme ont pourrait trop facilement en conclure. Bref, un livre qu’il faut lire et relire, qu’on n’épuise sans doute pas si vite, comme tous les chefs d’œuvre.

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