Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin

Deux planètes : Anarres, la lune anarchiste, et Urras, proche de celle-ci, un enfer où règne la tyrannie et où deux systèmes s’opposent, un peu comme au temps de notre guerre froide. Un homme : Shevek, physicien surdoué, que son génie isole des siens, qui va se retrouvé comme exclu d’Anarres et, conscient de l’isolement de sa planète et de son peuple, qui craignent Urras comme le diable, va la quitter pour travailler en A-Io, où on attend ses découvertes théoriques pour s’en emparer et produire un nouveau mode de déplacement instantané qu’elle pourra utiliser comme arme de pouvoir. Le décor est planté. La description du système anarchiste, ou plutôt communiste libertaire, de ses réussites comme de ses difficultés, fonctionne parfaitement. Ursula K. Le Guin sait de quoi elle parle. Son utopie est réaliste et ne fait pas la part belle au rêve, au contraire, elle affirme le fait qu’une société libertaire risquerait fort de s’enliser dans des dérives administratives et bureaucratiques, sauf à constamment se remettre en cause sans s’en référer à un « dogme » supposé. La liberté individuelle n’est pas forcément assurée, car le poids social de règles et de lois intégrées sans qu’elles existent formellement y est tenu par les habitants d’Anarres qui, au cours de réunions décisionnaires, s’opposent aux désirs de Shevek, qu’on soupçonne « d’égotiser », de se la jouer perso en somme. Pourtant, son départ sur Urras se fera, et même son retour, considéré un moment comme impossible, sous peine de provoquer des violences.

Ce roman est sans nul doute une réussite, les personnages d’Anarres (Takver, une femme éthique et libertaire, Bedap, un anarchiste au sens critique aigu, Shevek, bien sûr, et d’autres encore) sont très justement campés ; le machiavélisme des hommes de pouvoir urrassiens du pays capitaliste de l’A-Io et le cynisme de ce système économique et politique (que nous connaissons si bien) sont parfaitement décrits. L’intrigue fonctionne très bien, mais pour aller au bout de son propos et organiser, structurer son texte en fonction de la pensée de sa planète utopique, où le collectif l’emporte sur l’individu, il aurait sans doute été judicieux de ne pas construire cette aventure autour d’un personnage principal et de personnages secondaires, mais autour de nombreux personnages principaux, tous égaux. C’aurait été, inévitablement, un autre livre.

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