Pour Sama, Waad al-Kateab & Edward Watts

Alep, ville martyre ! Alep, ville assiégée ! Alep ville anéantie ! Peuple d’Alep, peuple résistant ! Peuple d’Alep, peuple courageux ! Peuple d’Alep, peuple admirable ! Pour Sama est un film témoignage adressée à une enfant née dans une ville à feu et à sang, dans laquelle une jeune femme qui filme tout ce à quoi elle assiste ou participe, a cru, avec tant d’autres manifestants pacifistes pouvoir défaire son pays de la tyrannie d’un dictateur fils de dictateur, d’un assassin qui n’a pas hésité à massacré son propre peuple, avec la complicité de la Russie et dans le silence coupable des observateurs de la communauté internationale. Oui, elle a cru à la révolution syrienne. Puis, quand Alep-est, où vivaient les résistants au régime, dans les quartiers populaires où les forces armées rebelles se battaient contre les forces « régulières », est assiégée, bombardée, massacrée par Bashar al-Assad (trois fois, revient l’image, dans le ciel bleu d’Alep, d’un hélicoptère qui s’apprête à lâcher une bombe sur des quartiers voisins) et les avions de chasse russes (la puissance de ces alliés du tyran syrien est visible à l’écran dans ses conséquences sur les zones qu’ils bombardent, que la caméra montre toujours plus détruites et grises), la jeune femme se demande parfois pourquoi elle reste (scène poignante, pendant laquelle elle demande au jeune fils d’amis ce qu’il veut faire et qu’il répond vouloir rester dans sa ville, même si ses parents la fuyaient).

Waad el-Kateab filme tout, y compris sa propre vie. C’est pour sa fille Sama qu’elle le fait, pour lui expliquer que tout ce que ses parents ont réalisé pendant ces années de misère et de siège, ils l’ont fait pour elle, pour qu’elle puisse un jour vivre libre en Alep. L’ami docteur, qu’elle filme en 2011, alors qu’il vient de terminer ses études de médecine, ouvre un hôpital de fortune, dans un vieux bâtiment que ceux qui l’ont suivi dans cette folle entreprise et lui-même finiront par quitter, après son anéantissement par un bombardement, pour en investir de nouveaux, dans un espace créé à l’origine pour y ouvrir un hôpital. Comme le reste de la ville, les deux hôpitaux sont bombardés à plusieurs reprises. Waad filme tout, elle le fait aussi pour rendre ce cauchemar vivable. Le documentaire qu’elle nous donne aujourd’hui la possibilité de voir, dans un état de choc qui frôle parfois le dégoût (pour les assassins pas pour ces images, témoignages nécessaire d’un crime immonde contre un peuple), n’épargne rien au spectateur : scènes de chaos pendant les bombardements, dans la ville, dans l’hôpital, dans les sous-sols qui servent d’abris, scènes d’accueil des blessés, de soins d’urgence dans les mares de sang, à l’image de la folie qui règne pendant ces moments. Caméra à bout de bras, au poing, qui perd parfois le contrôle, l’image peut devenir chaotique et, choix judicieux du montage, ces images privées de sens sur le plan visuel n’ont pas été forcément supprimées, car elles sont l’expression de moments d’intense vérité. Et, dans ces moments-là, toujours, il y a l’humour d’un peuple qui se sait sacrifié, par la communauté internationale comme par le régime qui veut sa disparition, le courage, la volonté de continuer à résister, la grande et belle solidarité quand tout donne envie de fuir.

Dans Pour Sama, il y a donc aussi la vie intime de Waad, qui dit oui à son ami Hamza quand, dans l’hôpital qu’il a créé, il lui avoue son amour, qui se marie, qui met au monde une petite fille et l’élève comme elle peut dans une ville assiégée, qui découvre les joies de vivre dans une jolie maison avec son mari et sa fille, qui tombe de nouveau enceinte. Et puis, il y a aussi cette scène d’une autre femme enceinte, qui arrive blessée à l’hôpital, sur laquelle on pratique en urgence une césarienne : l’enfant naît mort-né et est ramené à la vie in-extremis. Conclusion : la mère et l’enfant vont bien. Moments d’espoir. De nombreuses autres scènes sont moins heureuses – la mort, la chair blessée, sanguinolente, la tragédie de la guerre et des massacres, celle des vivants qui restent et pleurent leurs morts –, et font du film un témoignage souvent insoutenable, tout comme les images d’une Alep qu’on voit progressivement se métamorphoser en ville-fantôme, mais un témoignage d’une importance capitale pour lutter contre l’oubli ou l’ignorance et qui immortalise le courage d’un peuple opprimé. A ce titre, Pour Sama est sans nul doute un documentaire à ne pas manquer, ce que le jury de Cannes a sans doute voulu signifier en lui attribuant son Œil d’Or, et ce n’était que justice.

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