Prins, César Aira

Prins est le 102e roman de l’écrivain argentin César Aira. Et celui-là est une véritable réussite. Comme d’habitude, l’intrigue est délirante, et les rebondissements laissent penser que l’auteur se tend à lui-même des pièges qu’il ne va pas pouvoir déjouer. Son personnage principal, un écrivain qui s’est enrichi en écrivant des romans gothiques, s’est lassé de son métier, dont il considère qu’il le fait sans grande conscience. Il est vrai qu’il n’écrit même plus ses livres, qu’une équipe de sept scribes se charge de rédiger pour lui. Mieux encore, il a visiblement signé tous les romans gothiques qui se sont écrits depuis les origines du genre (rappelons-nous le Pierre Ménard de Borges, qui réécrit à l’identique le Don Quichotte de Cervantes). Bref, il en a marre et cherche comment remplacer l’écriture par une occupation aussi prenante. Réponse : l’opium !

Comment Aira va-t-il se tirer de pareil défi ? Au mieux, rassurez-vous. Son personnage trouve de quoi fumer jusqu’à la fin de sa vie (l’équivalent, en masse, d’une machine à laver), doit héberger son dealer jusqu’à ce que le tas d’opium soit fumé (je vous laisse découvrir pourquoi en lisant le bouquin), rencontre dans le bus une femme dont il fait sa maîtresse et qui vit elle aussi dans sa maison. Ce n’est pas tout : ses scribes, inoccupés, font des leurs dans la ville et il va devoir les ramener à la raison. Tout en jouant avec les codes et les clichés du roman gothique, Aira en est là de son intrigue à dormir debout quand on se dit que la fin approche et que, même s’il nous a habitué à dénouer ses histoires en très peu de pages, cette fois cela risque de s’avérer délicat.

Le bougre s’en sort de main de maître en nous faisant vivre, par une écriture pour le moins déjantée et dans un final déroutant, dans la tête d’un type bourré d’opium, sans véritablement suivre les exigences de son intrigue et en concluant par un dernier paragraphe qui peut-être nous en dit un peu sur le tour de force de l’auteur et dont je vous livre les dernières phrases : « La difficulté pouvait paraître insurmontable, mais il se trouvait que je savais comment m’y prendre. Personne d’autre au monde peut-être ne le savait, alors qu’au fond c’était simple. Il suffisait de prendre un fait déjà survenu, dans toute la perfection de ce qui s’était passé comme cela s’était passé, et de le décalquer, ou plutôt, vu que la réalité est tridimensionnelle, de l’utiliser comme un moule pour y coller du neuf. » Comme si Aira nous disait comment il a fait pour écrire un livre aussi génial. Étourdissant.

2 réflexions sur “Prins, César Aira

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