Les Guérrillères, Monique Wittig

Attention, très grand livre ! Les Guerrillères de Monique Wittig, paru en 1969 aux Editions de Minuit est un recueil de courtes proses dont on ne peut dire s’il s’agit d’un poème ou d’un roman (les deux à la fois sans doute). Ecrit à la troisième personne du pluriel, et au féminin s’il vous plaît, il s’agit donc d’un texte discontinu dont les thématiques font l’unité. Un groupe de femmes, femmes sauvages, femmes primitives, femmes civilisées, célèbre ses conquêtes, ses victoires, ses rituels, ses combats… en l’absence apparente d’hommes, dont il n’est pas question, sinon en fin de livre, dans la partie la plus épique du texte, quand la narration évoque leurs batailles et leurs victoires militaires. Le texte poétique chante leurs symboles, leurs mythes, leurs créations. Car ces femmes réinventent le monde, dans une utopie où temps et espace ne sont pas précisés, un monde sans discrimination de genre, un monde où le masculin ne l’emporte plus, au pluriel comme au singulier.

Monique Wittig était une militante féministe, qui a mis dans ce texte merveilleux une grande part de ses conceptions politiques sans à aucun moment se montrer didactique. Car il s’agit là de très grande littérature, de beauté poétique, de fiction, loin de la littérature engagée qui fait trop souvent la part belle à un réalisme ennuyeux. L’auteur concevait l’oeuvre artistique comme un cheval de Troie que son créateur, sa créatrice en l’occurrence, doit offrir à la cité comme une remise en question radicale susceptible de la déstabiliser. Avec Les Guerrillères, l’objectif est atteint. Wittig, en fin de livre, cite quelques grands ouvrages de référence, tous écrits par des hommes, dont elle est partie pour écrire son chef-d’œuvre en creux, considérant à juste titre que ce qu’ont écrit les grands écrivains de l’histoire des sciences humaines l’a toujours été en fonction du seul sexe fort. Les femmes de sa société utopique ont donc créé une nouvelle mythologie, sans se préoccuper des anciennes, qu’elles connaissent mais dont elles se gaussent. Elles ont aussi inventés leurs rites et leurs symboles (le O, symbole de la vulve, parmi d’autres). L’écriture poétique, l’absence de description précise des lieux et des espaces, l’absence de références temporelles (qui se limitent au passé, au présent et à l’avenir) rendent cette société utopique difficile à visualiser et décrire. C’est sans doute ce qui fait la grande beauté du livre dans lequel la narration, si elle existe bien, est morcelée et très souvent insaisissable. A la façon d’un mythe, le texte doit donc se lire en s’interprétant, laissant aux lectrices et lecteurs une part essentielle dans la créativité partagée que leur propose Monique Wittig. Et de ce point de vue, tout comme un recueil de poésie, Les Guerrillères est sans nul doute un livre qu’il faut lire et relire, un livre digne de devenir un livre de chevet, un livre à lire en permanence, jusqu’à en avoir une connaissance parfaite. Je vous invite en tout cas à le découvrir en le lisant pour la première fois si ce n’est déjà fait. Vous en ferez sans doute votre livre de référence.

PS : Suggestion de lecture complémentaire : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, a écrit un roman très fort sur l’aventure collective de ces femmes japonaises qui furent envoyées aux Etats-Unis pour se marier avec des compatriotes exilés, sur la foi d’une simple photo. Ecrit à la première personne du pluriel, ce très beau roman n’est pas sans présenter quelques similitudes avec celui de Monique Wittig.

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