Les Exozomes, Charles Pennequin

Les Exozomes n’est ni un roman ni un poème. Les Exozomes est un contre-poème romanesque ou un contre-roman poétique. Et Charles Pennequin est un drôle d’auteur, qui a trouvé son écriture, son style, quelque chose qui n’appartient qu’à lui et le rend immédiatement reconnaissable. Voilà par exemple ce que ça peut donner, dès les premières lignes du livre : « ché plus. me souviens de rien. me souviens que j’avais pas trop le souvenir d’avoir su. j’ai plus le souvenir que j’aurais su quelque chose, à part que je me souviens plus. me souviens que je devrais au moins me souvenir, mais à part ça je me souviens de rien. j’émets l’hypothèse qu’i faudrait que je me souvienne d’autre chose. c’est même pas moi qui émets l’hypothèse : c’est le souvenir. il émet, mais il se souvient de rien. le souvenir dit : j’ai rien dans ma besace. j’aurais pu au moins me souvenir d’autre chose que du grand trou de mémoire. avec le trou de mémoire, on va pas aller bien loin. ou alors dans un trou qui n’a rien à dire. un trou qu’on mémorise pour savoir que ça va rien nous apprendre. avec le grand trou mémorisé, on peut que dire c’est peau d’balle. c’est peau d’balle si on veut en savoir un peu plus. » Un incipit à la Pennequin et voilà le lecteur embarqué dans un texte-matière, un texte fleuve, qui se nourrit de lui-même et s’autophage, un texte qui ne laisse rien au hasard, malgré les apparences, et asphyxie le lecteur qui n’y prendrait pas garde, avec sa phrase unique, son phrasé obsédant, ses répétitions, ses phrases bordées (la phrase qui suit reprend souvent les derniers mots de la précédente ou un de ses éléments) et on avance comme ça, de chapitre en chapitre, en se disant qu’on a affaire à un roman cette fois, tiens Charles écrit un roman, ce coup-là, c’est sûr, et puis non, Charles nous surprend encore en balançant soudain un poème en prose (joue roux j’y roule où je gis joue ris roule ou j’y jour où lit etc… pages 76-77, texte qu’on peut entendre dit par Pennequin dans l’une de ses nombreuses vidéo sur youtube), voire un poème en vers (les bactéries, le monde du spectacle et d’autres encore), et il dérive de sa narration, nous entraîne ailleurs, c’est bouillonnant comme un torrent avec ses rapides et ses chutes de mots, ses cascades de cascadeur fou, et on se dirige comme ça vers le dernier chapitre (foutu pour foutu) avec son excipit qui donne ça : « juste avant que ça n’accélère encore un bon coup, à l’horizon des emmerdes. » et voilà, c’est encore du grand Charles Pennequin. Il y a du Louis-Ferdinand Céline dans cette dernière phrase, et dans l’écriture de Charles, du Beckett aussi, avec cette langue qui s’auto-suffit et parle d’elle(-même), et pour ne rien dire aussi, et ils sont rares les « continuateurs » de Beckett, il faut y aller et pas avoir peur, pour partir de Beckett, on se dit qu’il a détruit le roman (et même la littérature) et qu’après lui, c’est plus possible, et ben, si, Charles Pennequin l’a fait. Bref, vous pouvez y aller les yeux fermés, les amis, y foncer et comme vous allez découvrir un écrivain contemporain qui écrit après la littérature, vous aurez envie d’y retourner, alors vous pourrez vous faire aussi Pamphlet contre la mort, et puis Comprendre la vie, et même La ville est un trou, parce que tout ça, c’est du bon, du vrai, du nouveau. Dans la veine, aussi, d’une certaine façon, du grand Christophe Tarkos. Allez-y, j’vous dis !

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