Dans le Faisceau des vivants, Valérie Zenatti

4 Janvier 2018 : Aharon Appelfeld meurt. Valérie Zenatti, sa traductrice en français se rend en Israël où elle va lui rendre un dernier hommage. Ces deux-là avaient une relation privilégiée, à laquelle la jeune auteure ne sait comment renoncer. Il ne s’agit pas là de faire son deuil, comme le veut l’expression toute faite et stéréotypée, mais de sortir d’un état de choc en retrouvant la voix de cet homme cher à ses yeux, dont elle dit avoir tant appris. Elle commence en revoyant et traduisant certaines vidéos dans lesquelles Appelfeld s’adresse à des étudiants, qui semblent ne pas toujours bien le comprendre, leur expliquant pourquoi son œuvre tourne autour de la shoah (avant, après), tout en se refusant à écrire sur le « pendant », pourquoi ses textes ne se déroulent pas à Jérusalem, pourquoi ses paysages sont ceux de Czernowitz, etc… « Un homme naît quelque part, il vit avec ces paysages, c’est une part de son destin, il ne pourra jamais les extirper de lui-même, c’est-à-dire que je sens la neige, mais je ne sens pas encore le vent de sable… La neige, c’est comme si la neige se trouvait en moi. » leur explique-t-il, patient et pédagogue. Valérie rêve de l’écrivain, se souvient de leurs discussions, mais quelque chose ne va pas. Comment faire pour apprendre à vivre sans Appelfeld sans le perdre pour autant, comment ? Les vidéos ne suffisent plus pour la relier à lui.

La solution qui finit par s’imposer à elle consiste à se rendre dans une ville où elle n’a jamais mis les pieds, la ville où il est né : Czernowitz. La deuxième partie du texte, plus courte que la première, est consacré à ce voyage, pendant lequel Valérie Zenatti découvre la ville de tous les romans de celui à qui elle a consacré une grande partie de son temps et de son travail de traductrice. Il lui fallait aller là-bas. Elle ne sait pas ce qu’elle va chercher dans cette ville, et elle y marche sans savoir où elle va, fait le tour de lieux symboliques où il a passé une partie de sa jeunesse : la synagogue, la cathédrale orthodoxe, les cimetières (orthodoxe et juifs)… Elle entre aussi, contre l’avis du gardien, dans l’université où Appelfeld n’a évidemment pas pu étudier. Elle suit son instinct (« Tu as un instinct très puissant, suis-le », lui a-t-il dit un jour), elle arpente la ville, commence à reconnaître les rues et les quartiers. Elle marche, elle marche, elle marche, sans réussir à remplir le vide, elle se rend au musée juif, puis vient la nuit. Elle dort à Czernowitz. Elle y est pour la date d’anniversaire de l’écrivain. Le pèlerinage prend fin, Valérie repart à Paris…

Dans le Faisceau des vivants est un livre poignant, qui donne à voir ce qu’a pu être la relation de la traductrice et de l’écrivain (on peut considérer comme un privilège d’entrer ainsi, par la lecture, dans l’intimité d’une relation comme celle-là), l’impact qu’il a pu avoir sur la construction intellectuelle, littéraire et morale de la jeune femme, le choc qu’a été pour elle son décès. Un livre pudique, plein d’amour, un livre rare, en ce qu’il ouvre aux lecteurs qui ne connaissent pas l’œuvre d’Appelfeld ni sa personnalité des pistes qui mènent sans doute à sa lecture. Un livre qu’il faut donc saluer comme il le mérite et on peut se féliciter, à sa lecture, de faire d’une pierre deux coups en découvrant deux écrivains, si proches l’un de l’autre, dont les livres entreront, peut-être, sans doute, dans notre bibliothèque intérieure. Merci, Valérie Zenatti pour ce beau cadeau !

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