L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (4)

Dans le chapitre, Comment réagir à l’annonce du palmarès : « Pour la joie de la galerie, cette comédie est rituellement donnée à Paris entre août et décembre, avec, à chaque rentrée, de nombreuses improvisations et de nouvelles allusions à la situation présente. Les prix ont acquis une importance lourde et nuisible dans le fonctionnement social de la littérature contemporaine, nous ne pouvons l’ignorer. Ils servent à maintenir des choix économico-esthétiques, ils rendent inaudible le non-conforme, ils favorisent une fausse idée du littéraire. » 

Un journaliste d’une chaîne d’information « spécialisée », sur laquelle il n’est jamais question de littérature sinon au moment de la remise d’un prix importante, dit en parlant de L’Anomalie qu’il s’agit d’une lecture addictive, qu’il se lit comme on regarde une série. C’est à peu près ça, un « page-turner », qu’on lit sans doute sans être attentif au style, pour suivre l’histoire sans se préoccuper de l’essentiel, l’écriture. Le fait qu’il soit publié chez Gallimard en dit long sur les choix littéraires de cette maison d’édition historique. Et ce qui est drôle, c’est qu’en période de crise qui n’a pas épargné les maisons d’édition, c’est celle qui a les reins les plus solides qui hérite via le Goncourt de la vente assurée d’au moins 400 000 exemplaires du livre primé. Gallimard a fait un joli coup en publiant ce roman. Il n’en reste pas moins que c’est un piètre roman, dans lequel on trouve ça : 

« Devant le département de mathématiques de Princeton, un élégant building de verre et de briques rougeâtres au modernisme déjà ancien, les étudiants ont dressé des tables à tréteaux, installé un barnum blanc à chapiteau pointu et allumé le barbecue. On célèbre avec force saucisses la médaille Fields de Tanizaki, et le probabiliste Adrian Miller se rend bien compte qu’il regarde sa collègue Meredith Harper avec un sourire crispé, qu’il alterne avec un air de sentimentalité idiote. La première fois qu’Adrian avait vu Meredith, il l’avait trouvée franchement laide. Une telle impression est passagère, les meilleurs auteurs le lui auraient confirmé. Deux mois avaient passé depuis l’arrivée de la topologiste britannique, et désormais Meredith, avec ses jambes trop minces et ses cheveux bruns trop sages, son nez trop long et ses yeux trop noirs, Meredith la toujours distante l’attire de façon déraisonnable. » 

Tout ça pour ça ! C’est quand même assez affligeant. Jetez un œil aux adjectifs (consternant) : « élégant » building / briques « rougeâtres » / modernisme « déjà ancien » / barnum « blanc » / chapiteau « pointu » / sourire « crispé » / sentimentalité « idiote » / Meredith « franchement laide » (eh, oui, c’est toujours franchement qu’une femme est laide !), etc… Un chapelet de clichés, ce paragraphe, dans lequel on célèbre « avec force saucisses » une médaille (Un prix Goncourt aussi ?) et on se sent attiré de façon « déraisonnable ». Voilà, ça se lit facilement, et quand on vise un lectorat potentiel d’un demi million de lecteurs, c’est sans doute essentiel, non ? Et ça donne des paragraphes d’une platitude semblable à celle de ce que vous venez de lire, de l’écriture mainstream pour lecteurs de base, qui lisent chaque année le prix Goncourt, allez savoir pourquoi. 

13 réflexions sur “L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (4)

  1. Très honnêtement, je ne l’ai pas encore lu. Je me garderai donc de donner mon avis sur cet ouvrage. J’observe pour l’instant le remue-ménage médiatique à son propos. Cependant, ce que vous évoquez dans votre post (médiocrité du style), ne m’étonne guère. Pour vendre beaucoup : il faut plaire à beaucoup ! Ce n’est pas plus compliqué que cela !

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      1. Je l’emprunterai à mon voisami, n’ayant pas les moyens d’acheter les bouquins à leur sortie (livres de poche uniquement et beaucoup d’occasion aussi). Ce dernier m’en a causé pas plus tard que hier (coïncidence). Lui aussi se demande comment ce roman a pu obtenir un prix ! Mais il y en a tant d’autres…

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  2. La poésie est morte ou agonisante. La prose devient du journalistique à peine soutenu. La faute à qui ? Pas à l’image. C’est derrière , subliminal. Je ne sais pas si c’est politique . Nos contrées sont un champ de liberté factice. On baise des corps qui ne s’appartiennent plus. On devient des étudiants pornographes en poussette déjà. Plus de retenue, plus de sublimation. Plus de désir, seulement des démangeaisons pubiennes à assouvir. Comment l’art peut-il tenir face à l’opérationnel à portée de l’index? La beauté n’existe plus. Houellebecq l’avait annoncé et écrit à longueur de romans. Son dernier sérotonine laisse-t-il un espoir?
    Pas sûr.

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    1. Il n’y a plus rien, plus plus rien. Votre commentaire me fait penser à Léo Ferré. Mais, il me semble pourtant qu’il y a quelques excellents écrivains encore dans ce monde en ruines. Il ne faut simplement pas aller les chercher chez les éditeurs mainstream.

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      1. C’est comme le théâtre, la danse classique, etc. Le public n’est plus que constitue des proches , des collègues, des retraités de la profession , ou des éternels amateurs qui rêvent ou ont rêvé d’être comme ceux qu’ils continuent d’aller voir ou acheter les œuvres. Les autres? Ceux dont les parents n’ont pas accès à la culture et qui ne maîtrisent pas la lecture ou l’écriture?Sloterdjk pense que le décalage équivaut à une barrière d’espèce .
        Dur dur ! Je suis pourtant issu d’une classe populaire sans moyens financiers. Mais mon père qui aimait les livres, m’avait toujours promis qu’une fois en âge, il m’offrirait ses deux tomes de Crimes et châtiments . Je n’étais pas pressé . Mais il était confiant et m’avait promis qu’une fois ouvert le premier tome, je regretterais qu’il n’y en ait que deux!
        Il avait raison. J’avais 16 ans . J’ai commencé très tard à lire mais par le bon chemin .
        A plus

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        1. Dostoïevski est une claque et Sloterdijk, une référence que des croulants de l’université ignorent encore alors qu’il est l’évènement philosophique de ces 50 dernières années. Comment ne pas répondre même si ce n’est pour rien dire, quand deux grands noms sont cités dans un commentaire ? Merci d’exister, merci de défoncer Onfray

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        2. C’est vrai, j’ai remarqué que depuis quelques mois il n’y a plus personne qui va voir du théâtre… Trêve de plaisanterie, le théâtre, sans les mesures assassines de notre Etat, ne se porterait pas aussi mal que vous le dites. Quant aux classes défavorisées, quitte à passer pour vieux réac, elles se complaisent dans leur bêtise et se satisfont de ce que la société leur propose. Curiosité zéro. Je viens moi aussi d’une famille simple, rurale, il n’y avait pas ou peu de livres chez moi, peu de musique. Mais j’étais curieux. Les gamins avec qui je travaille, tous issus de milieux populaires, aiment et revendiquent leur médiocrité et leur absence totale de curiosité. Ceux qui font preuve de curiosité sont traités d’intello, car c’est une insulte, bien sûr. Le capitalisme leur impose des rêves creux, des références creuses, et le message passe parfaitement. Le mauvais goût est devenu une norme.

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  3. C’est un réel plaisir de vous lire . On résiste comme on peut . Merci pour votre commentaire sur Onfray. Un génie certainement mais qui le met au service de l’anarchie petit -bourgeois, c’est à dire dénoncer pour dénoncer mais sans aller au combat puisque pour lui y’a rien a faire . Même Chevenement sa référence politique, ne le suit pas.
    A plus

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    1. Poussé par la nouveauté d’avoir un nouveau site, et surtout par votre soutien, je me lance dans la publication de poèmes courts et de pensées diverses. Merci d’évaluer sans fard ni retenue. c’est là pour ça. (j’ai mis des étoiles à remplir, moins par vanité que par envie de savoir si je dois persévérer. Comme disait Sartre, la littérature, c’est un dialogue. Il faut être deux. Merci pour le boost que votre abonnement m’a suscité.

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