Le tendre Narrateur, Olga Tokarczuk

Court livre théorique idéal pour entrer dans la pensée littéraire d’Olga Tokarczuk, pour faire connaissance avec une auteure encore bien peu traduite en français, quand on pense qu’elle a reçu la plus haute distinction littéraire mondiale, Le tendre Narrateur est composé de trois textes : le discours du Nobel, un second discours prononcé en lors des Rencontres littéraires de Gdansk et un très court texte sur le confinement, qui nous propose du même coup de nous faire une idée de la vision du monde et de la vie de Tokarczuk. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, comme c’était mon cas juste avant d’ouvrir ce livre, la belle Olga est polonaise – je ne peux alors m’empêcher de penser à Gombrowicz, cet auteur que j’aime tant, au point d’avoir lu son œuvre deux fois, que le Nobel n’a jamais couronné.

Intitulé Le tendre Narrateur, le Discours du Nobel de Tokarczuk – même s’il fait penser à la majorité des autres discours d’écrivains nobelisés, comme si l’exercice était chargé de passages obligés, comme par exemple la référence aux origines et à la plus tendre enfance de celui qui s’exprime, auxquels nul ne se soustrait – nous présente une femme engagée dans son époque, mais aussi une écrivaine à la recherche d’une pierre philosophale de l’écriture, une théoricienne donc, qui jamais sans doute n’écrit un roman sans savoir ce qu’elle poursuit, un objectif ambitieux dont elle laisse avec modestie la possibilité de l’atteindre à un écrivain à venir, autre qu’elle donc, un « génie » selon ses dires. La conception du monde de l’auteure est aussi exposée dans ces propos, elle est étroitement liée à la vocation littéraire, puisque selon elle « Ce qui arrive mais n’est pas raconté cesse d’exister. » Le constat sur le monde actuel est alors rapidement tiré, et il n’est pas sans inquiéter : « De nos jours, il semble que le problème réside en ceci que, non seulement nous n’avons pas encore de narration pour l’avenir, mais que nous n’en possédons pas pour notre très concret « maintenant », pour les changements ultrarapides qui interviennent dans le monde actuel. Il nous manque un langage, des points de vue, des métaphores, des mythes et des fables nouvelles. (…) Pour le dire brièvement, nous manquons de nouvelles manières de raconter le monde. » On pourrait objecter à ce diagnostic qu’il ne tient pas compte de formes littéraires, certes déjà exploitées, mais toutefois encore pertinentes, mais là n’est pas le propos. L’essentiel tient dans le fait que pour Tokarczuk, ce constat est vrai et qu’il a donc sans nul doute motivé sa recherche de travail littéraire, sinon depuis son premier livre (mais peut-être, après tout), du moins très certainement pendant la plus grande partie de ses années d’écriture. Voilà qui s’appelle se mettre très haut la barre, mais on n’arrive pas à la consécration suprême sans avoir une grande exigence à l’égard de soi-même. Suivent alors des réflexions, inévitables partant de pareilles prolégomènes, sur la narration à la première personne, qui se termine sur un nouveau constat : celui de la cruelle absence dans la littérature mondiale actuelle de la parabole, passée aux oubliettes. Puis, ô surprise, le propos se déplace sur la nouvelle façon de raconter le monde que nous offrent (le coup est rude pour votre serviteur qui les déteste) aujourd’hui les séries !

C’est donc sur la « crise du récit » que porte le texte et, oubliant son discours sur les séries comme nouveau mode narratif incontournable, Tokarczuk se rappelle que la littérature est « l’un des rares domaines qui tentent de nous retenir dans le concret du monde » (ouf, j’étais au bord du malaise !). Puis la réflexion, allant son cours, nous mène aux interrogations d’Olga sur la façon dont on doit écrire aujourd’hui, avec un retour à l’exigence la plus haute : « Evidemment, je suis consciente qu’il est impossible de revenir à une narration telle que nous la connaissons par les mythes, les contes ou les légendes dont la transmission orale garantissait l’existence du monde. Aujourd’hui, le récit devrait être beaucoup plus arborescent et complexe. » Voilà qui calmera peut-être les ardeurs des écrivains en herbe les mieux intentionnés… Mais Tokarczuk, pour ce qui la concerne n’a jamais baissé les bras devant l’ampleur de pareille tâche, et la grandeur de son projet littéraire donne évidemment envie de lire son œuvre romanesque. Je laisse pour finir la chronique de ce discours du Nobel passionnant le loisir au lecteur qui ne l’aurait pas encore lu de découvrir la totalité d’un texte qui mérite d’être étudié dans le moindre détail, surtout sans doute pour qui veut écrire (il remet en cause certaines facilités d’écriture auxquelles peu d’écrivains sans doute ne songent en se lançant dans la narration).

Le second texte est un très bel hommage aux traducteurs, à la lumière du mythe d’Hermès. Le troisième et dernier texte, La Fenêtre, a été écrit pendant le confinement, dans la maison de l’auteur qui y parle de la folle course du monde et du plaisir qu’elle eut à devoir s’arrêter de courir pour réfléchir, écrire et s’interroger sur les temps nouveaux qui arrivent. Trois textes qui donnent envie de lire Tokarczuk, ce qui ne saurait tarder en ce qui nous concerne.

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