Dieu, le Temps, les hommes et les anges, Olga Tokarczuk

Ecrit par Olga Tokarczuk vingt ans avant de recevoir le Prix Nobel de littérature, ce roman qui tient de la fable et du conte met déjà en application les préceptes littéraires que l’écrivaine polonaise énonce dans son discours de réception du prix littéraire le plus prisé au monde. L’écrivain comme amateur de puzzle, qui reconstitue un tout à partir de petits morceaux glanés ici ou là, et tente ainsi d’atteindre à l’Universel (« L’esprit d’un écrivain est voué aux synthèses, il collecte avec acharnement toutes les particules pour chercher à reconstituer l’univers dans sa totalité. »), des personnages qui ne sont pas tous humains (titres de certains chapitres : Le temps du jeu, Le temps du moulin à café, Le temps du mycélium, Le temps du verger), la voix d’un tendre narrateur qui plonge ses racines dans la nature, qui dévoile « un champ plus vaste que la réalité », qui écrit une littérature conservant « son droit aux bizarreries, aux fantasmagories, au grotesque ou à la folie ». On pourrait sans doute poursuivre longuement cette mise en parallèle d’un discours sur la littérature et de ce roman étrange et doux, mais parfois si violent.

Car à Antan (un lieu qui porte le nom d’un temps ancien), la vie n’est pas toujours tendre avec les personnages, en particuliers avec les femmes (de loin, les plus beaux personnages du livre). Car la guerre passe par là, à deux reprises (le temps d’Antan, ce village de conte merveilleux, est le temps historique du XXe siècle que nous connaissons), et les envahisseurs, allemands ou soviétiques ne sont pas des tendres. Les hommes sont parfois des salauds, même si la narratrice (le narrateur ?) se garde de trop les juger, se contentant plutôt de présenter des faits sans trop les commenter : « La vie avec le père Divin n’était pas rose. Continuellement mécontent, il piquait des colères aussi fréquentes que violentes. Lorsque Stasia servait le repas en retard, il lui arrivait de la frapper avec quelque chose de lourd. Stasia allait alors d’accroupir entre les buissons de cassis pour sangloter. Elle s’efforçait de pleurer en silence pour ne pas courroucer encore davantage son père. »

Les femmes, quant à elles, sont celles qui, folles ou pas (très beau personnage de La Glaneuse, sorte de femme sauvage qui finit par s’extraire du monde des hommes pour vivre dans la forêt où elle accouche d’un enfant, et cueille des plantes médicinales), donnent la vie, et entrent parfois en relation avec des forces invisibles bien supérieures à celles, profanes, du monde des hommes. « Elle distinguait le contour d’autres mondes et d’autres temps, étendus au-dessus et au-dessous du nôtre. » La sorcière n’est pas loin : la Glaneuse vit dans une baraque avec un serpent, une chouette et un milan (« Ces animaux ne s’agressaient jamais. ») et, quand il la voit marcher avec son serpent autour du cou, le curé (dont tous les appels à l’aide de son Dieu restent vains, en particulier quand il cherche à assécher son pré, envahi annuellement par les eaux de la rivière) ne manque pas de lui rappeler l’écriture sainte (omniprésence des références bibliques). Elle lui répond en riant et exhibant son sexe !

Autre personnage de conte, le Mauvais Bougre, qui lui aussi vit dans la forêt, est un ancien villageois qui a quitté le monde pour adopter la vie animale au point d’en oublier sa langue natale (« Le septième jour, il oublia son nom ») et de développer ses sens pour mieux percevoir le monde. Bien sûr, la Glaneuse s’accouple de temps en temps avec lui. ces deux-là devaient bien se rencontrer…

Au rang des humains, il y a surtout Misia, ses parents, plus tard son mari, Paul. Leur nom : Céleste. Celui de Paul : Divin. Des hommes et des femmes marqués par le religieux (mais ce sont les femmes que Jésus ou les anges visitent), mais qui naissent (et le demeurent la plupart du temps) imparfaits. « Comme tout être humain, Misia était née en quelque sorte disloquée. Chaque faculté, chez elle, faisait bande à part : la vue, l’ouïe, la compréhension, le sentiment, le pressentiment. Son petit corps était au pouvoir de réflexes et d’instincts. La mise en ordre, l’unification de tout cela, voilà en quoi devait consister la vie de Misia avant de laisser s’opérer la désintégration finale. » (le travail du Temps auquel rien d’humain n’échappe).

Enfin, même si nous oublions volontairement bon nombre de personnages, il y a le châtelain Popielski, qui consacre ses vieux jours à un jeu de labyrinthe que lui a offert un vieux rabbin (eh, oui ! il n’y a pas que la religion catholique dans cette Pologne imaginaire autant que réelle…), et dans lequel la puissance de Dieu, si elle semble proclamée à longueur de pages du livret d’accompagnement dans lequel sont édictées les règles du jeu pour un joueur solitaire, est subtilement remise en cause. Il n’échappe pas, en effet, au fatum humain et, « Dans le huitième monde, Dieu est déjà vieux. Sa pensée est de plus en plus débile, le verbe bredouille. Le monde issu de la Pensée et du Verbe est gâteux. » ; « Dieu a voulu être parfait, mais Il s’est arrêté en chemin. ce qui n’avance pas stagne. Ce qui stagne se désintègre. » Le tendre narrateur de Tokarczuk n’est pas tendre avec tous ses personnages. Dieu est condamné à ne pas accéder, contrairement aux hommes « qu’il a emprisonnés dans les mondes et empêtrés dans le temps », à la mort libératrice.

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