La Diablesse dans son miroir, Horacio Castellanos Moya

Comme chaque année, Horacio Castellanos Moya nous revient avec un nouveau volume de La Comédie inhumaine des Aragon, et celui-là n’est pas sans nous rappeler Le Dégoût, Thomas Bernhard à San Salvador. Par la forme, surtout, puisque Le Dégoût est un long monologue, et que La Diablesse est une série de monologues (adressés à une amie), tous du même personnage féminin, une certaine Laura Riveira, amie d’Olga Maria, bourgeoise de San Salvador qu’un tueur surnommé Robocop (personnage principal d’Un Homme en armes, dans lequel on n’échappe pas à la scène du crime) a tout bonnement buttée chez elle, pour des raisons inconnues et qui vont, bien sûr, donner lieu à toutes sortes d’hypothèses de la part de l’insupportable Laura, mais aussi et surtout de la part de tous ceux qui s’intéressent pour une raison ou pour une autre à cet assassinat, flics, journalistes, et jusqu’à un détective privé.

Il va sans dire que les monologues de Laura, une bourgeoise hystérique et particulièrement volubile, décrivent un pays (le Honduras) dictatorial, corrompu (comme sa classe dirigeante et sa bourgeoisie), totalement pourri et régi par des luttes politiques sans merci, mais aussi par le trafic de drogue, sa principale pompe à pognon. Il va sans dire que Laura n’a aucune conscience politique et qu’elle raconte à tour de bras les turpitudes (qu’elle découvre ébahie) de son amie Olga Maria (qui lui a caché bien des choses, certains de ses amants, jusqu’au mari de Laura, une grande partie de son passé, bref tout une partie inavouable de sa vie), et que, en bon miroir de la Diablesse, elle dresse donc, sans même se l’imaginer, le portrait immonde d’un système auquel elle appartient elle-même. Bien sûr, Laura a une morale, et elle s’y accroche comme à un garde-fou pour se rassurer quant à sa propre respectabilité, mais on peut se douter qu’elle est elle aussi bien atteinte par la gangrène qui ronge le pays, comme elle a rongé sa grande amie défunte.

Castellanos Moya est toujours aussi violent avec son pays, qui le lui rend bien d’ailleurs, et nous offre un nouveau jet d’acide salutaire, sans se départir de son habituelle drôlerie, de son efficacité terrible et de son talent qui fait que, d’un livre à l’autre, on ne sort jamais de son obsession, mais dans un style et des narrations sans cesse renouvelés, ce qui met le lecteur à l’abri de l’ennui et de la routine. Bref, Castellanos Moya mérite d’être découvert et lu par tous ceux qui n’ont jamais tenté l’expérience de plonger dans son univers délétère. Un régal !

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