Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Bohumil Hrabal

Relecture, trente ans plus tard, d’un roman que j’ai adoré à sa découverte et qui m’a permis de lire plus tard quelques opus supplémentaires de ce grand écrivain tchèque, Bohumil Hrabal, comme Une trop bruyante Solitude (pur chef-d’oeuvre) ou Trains étroitement surveillés (adapté au cinéma). Aujourd’hui, j’ai retrouvé dans l’histoire de ce petit groom d’hôtel, tout jeune et très petit par la taille, qui se donne pour projet de devenir aussi grand par le talent que le maître d’hôtel Skrivanek, qui le forme et sait deviner à l’entrée des clients leur nationalité, mais aussi ce qu’ils vont commander, pour la bonne raison qu’il a servi le roi d’Angleterre, plus riche que les grands hôteliers de Prague, Brandeis et Sroubek, des morceaux de bravoure, comme les premières nuits que le jeune groom passe avec des prostituées, dont il recouvre poétiquement les parties intimes de fleurs, ou de petites branches de sapin, car Bohumil Hrabal aime à écrire sur l’amour des femmes, même de petite vie ; le repas gargantuesque préparé par les cuisiniers éthiopiens d’Haïlé Sélassié, que le narrateur va servir et dont il obtiendra une décoration qu’il garde jusqu’à la fin du livre et arbore dans les moments les plus forts de son épopée, et en particulier le dromadaire farci aux antilopes farcies aux dindes, véritable morceau d’anthologie d’un roman dans lequel, selon une expression qui fait leitmotiv sous la plume du narrateur, « l’inconcevable devient réalité »…

De la fin des années vingt au coup de Prague, l’histoire de notre petit groom suit les méandres de la grande Histoire : son ascension va crescendo jusqu’à la libération de la Tchécoslovaquie, à la fin de la seconde Guerre mondiale, moment où il ouvre son propre hôtel, un hôtel unique, dont la conception tient de la création d’une oeuvre d’art – ce qui pousse l’écrivain américain Steinbeck à lui faire une offre pour le lui acheter -, puis on le suit dans sa déchéance, amorcée avec la fermeture des grands hôtels par le gouvernement communiste, dans un ancien couvent où il se retrouve au même titre que les anciens millionnaires tchèques enfermé pour son plus grand plaisir, puisqu’on y fait bonne chère et que la discipline y est très lâche, puis dans une maison forestière, où il rencontre un professeur de français et une jeune femme aux moeurs faciles, et découvre les joies du bûcheronnage et, enfin, dans un secteur de montagne, à la frontière bavaroise, où il goûte aux plaisirs de la vie d’ermite dans une maison isolée en forêt, où il sert de cantonnier, c’est-à-dire qu’on lui donne pour unique tâche l’entretien d’un chemin, que les intempéries ne cessent de balayer, où il vit avec un chien, un petit cheval, une chèvre et un chat, et où il médite sur sa propre mort, considérant que le sens de la vie est là, lui qui, par le passé, n’a cherché qu’à s’élever socialement sans développer le moindre sens éthique, qui pour réussir s’est marié pendant la guerre avec une Allemande nazie, se coupant de tous ceux qui l’avaient connu à Prague, et n’a pas été très regardant sur sa façon de s’enrichir. Il en va ainsi de notre petit groom, sa jeunesse et son ascension se font sans conscience, et sa déchéance le conduit à plus de sagesse.

Ce roman de Bohumil Hrabal, baroque et écrit superbement – dans une phrase longue et ciselée -, joyeux et jubilatoire, malgré les sombres événements historiques qui servent de toile de fonds à l’épopée du narrateur, est un des chefs-d’oeuvre de la littérature tchèque et fait de son auteur un écrivain qui mérite d’être découvert, lu, relu… jusqu’à plus soif.

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