Les Bords de la fiction, Jacques Rancière

Difficile de définir ce que Rancière appelle « bords de la fiction » à la fin d’une lecture intéressante, mais aussi parfois épuisante, de son essai littéraire autant que philosophique, comme souvent avec lui. Il y est en tout cas beaucoup question des rapports entre réel, rationnel et littérature. Tout démarre d’Aristote qui établit que la littérature s’intéresse bien plus à la façon dont advient l’inattendu qu’à l’enchaînement des événements, modèle que la littérature moderne a bien sûr a dépassé. Pour soutenir cette thèse, Rancière fait appel à des auteurs qui pour la plupart m’intéressent – même s’il commence par Balzac et Stendhal, et même si un chapitre du livre est consacré à Marx – : Flaubert, Poe (et le roman policier), Conrad, Sebald, Faulkner, Woolf, Gimaraes Rosa… Et s’intéresse donc non pas au centre de l’œuvre, à un événement majeur et central, mais à ce qui se trouve à la marge dans la fiction, et fait pourtant sens, comme dans le premier chapitre consacré au rôle des portes et fenêtres dans la littérature française du XIXe siècle (Stendhal, Flaubert, Balzac…). Le chapitre consacré au roman policier est sans doute et de loin le plus intéressant (le plus abordable aussi, peut-être…) : il y consacre une place non négligeable au Double assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Allan Poe, en montrant comment la philosophie de la composition de Poe rejoint la définition d’Aristote donnée au début du livre (plutôt que faire la chronique des événements dans l’ordre où ils sont arrivés, montrer comment les événements sont liés les uns aux autres et comment ils aboutissent à un événement dont ils sont la cause. L’article se poursuit avec d’autres exemples, empruntés à la littérature policière, qui montre comment le polar va s’éloigner de ses origines spiritualistes pour aller vers une forme plus réaliste.

La seconde partie, consacrée aux rives du réel, commence par un article sur la construction du personnage chez Conrad, où l’on apprend que l’auteur polonais aurait pratiqué la sympathie à l’égard des personnages qu’il croisait dans la rue (« silhouette caractéristique », silhouette « attirante », silhouette « silencieuse », dont il n’y avait plus qu’à inventer l’histoire pour l’écrire, ce qui aurait été le cas pour Lord Jim) pour ensuite créer ses personnages, de la « vraisemblance inventée », à l’inverse de la démarche scientifique en cours à son époque. Le chapitre suivant, consacré à Sebald et difficile à suivre si on ne l’a pas lu, a pour principal effet de donner envie de lire le livre dont il est question, Les Anneaux de Saturne.

La troisième partie vaut essentiellement pour les deux chapitres qui explorent la littérature de Faulkner et celle de Joao Guimaraes Rosa. Avouons que cette lecture finale aura eu raison de notre volonté de tenir le fil et de ne pas perdre de vue le sens des analyses philosophiques de Rancière, mais elle aura eu toutefois le grand mérite de rappeler le génie de ces deux auteurs américains (et pour l’auteur de cette chronique de lui remettre en mémoire Le Bruit et la fureur). Vous l’aurez sans doute compris, Les Bords de la fiction est un livre de haute qualité littéraire pour passionnés du « décorticage » de grands textes, et j’avoue humblement que ma passion ne va pas si loin. Aussi me garderai-je bien de vous le recommander ou non… C’est à vous de voir, en fonction de votre résistance aux difficultés de la pensée du maître, mais si vous aimez l’érudition…

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