Un Héros, Asghar Farhadi

Si Franz Kafka était notre contemporain, il adorerait Un Héros ! Car son personnage principal, ce fameux « héros » que nous invite à suivre le titre du film d’Asghar Faradhi connaît un destin qui n’est pas sans faire penser à celui du K du Procès : plus il cherche à se défendre dans son « affaire », plus il cherche à comprendre ce qui lui arrive, plus il veut prouver son innocence, plus il veut restaurer son honneur et sa réputation, et plus il déchoit, plus il échoue, plus il apparaît au contraire comme coupable, jusqu’à une fin qui peut faire penser elle aussi à celle du roman de Kafka, toute proportion gardée, car si le héros de Faradhi n’est pas condamné à mort selon la loi de son pays, c’est tout de même à une mort symbolique qu’il doit se résoudre. Reprenons, pour faire vite, le synopsis qui nous est proposé du film ici et là : « Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu… »

En effet, rien ne se passe comme prévu : Rahim va tout d’abord se résoudre à rendre l’argent que sa compagne a trouvé dans un sac abandonné dans la rue, par souci d’honnêteté, alors qu’il lui permettrait de négocier avec son créancier un retrait de la plainte qui le condamne à une peine de prison. Puis, il passe pour un héros, mis en avant qu’il est par la direction de sa prison, une association caritative qui s’occupe de prisonniers méritants, les télés, les réseau sociaux, bref par tout une société désireuse de mettre à l’honneur des citoyens qui se comportent de façon exemplaire, et ce d’autant plus qu’ils ont pu « fauter » auparavant. Jusque-là, tout va bien, puisque le comportement de Rahim va sans doute lui permettre de sortir de prison, d’obtenir un travail à la préfecture, et ainsi de rembourser à tempérament sa dette. Mais il y a un hic : son créancier ne croit pas du tout à l’histoire de Rahim, ne se prive pas de le dire, au point que l’on commence à se méfier de lui, qu’à la préfecture on veut vérifier son histoire, que les réseaux sociaux se retournent contre lui, et que dès lors il paraît suspect aux yeux de tous, y compris à ceux de l’association qui a organisé pour lui un appel à la générosité publique et de la direction de la prison qui change d’attitude à son égard. Dès lors, tout ce que va tenter le modeste héros, ce type éminemment sympathique mais pas le moins du monde héroïque, pour se justifier, démontrer qu’il n’a monté aucun coup pour passer pour ce qu’il n’est pas, défendre son honneur, restaurer sa réputation, va se retourner contre lui et sa cause, va l’enfoncer, le discréditer un peu plus, le compromettre malgré lui, malgré sa volonté de se comporter humainement, selon des principes moraux qui lui correspondent et qu’il ne retrouve pas forcément chez ceux qui lui font la morale ou l’enjoignent à suivre leur morale. Dès lors, ses actes vont parfois dépasser sa volonté de bien faire, il va perdre tout crédit, le film devient véritablement oppressant, jusqu’à la fin qui tombe comme un couperet et à laquelle on se dit que, comme K, il pourrait échapper. Oui, ça ne fait aucun doute, Franz Kafka aurait adoré ce film et il aurait même peut-être ri, là où le spectateur d’aujourd’hui est glacé d’effroi.

2 réflexions sur “Un Héros, Asghar Farhadi

  1. regardscritiquesho22

    « Un héros »de Asghar Farhadi…
    Bon, évidemment, Asghar Farhadi, le cinéaste iranien, n’est pas un inconnu, c’est même, à mon humble avis, l’un des plus grands cinéastes de notre époque. On ne compte plus ses chefs-d’œuvre, « Une Séparation », « Le Passé »,  » Le Client », « Everybody knows », pour ne parler que de ses films les plus récents…
    Avec « Un héros », on retrouve les mêmes constantes, les mêmes thèmes que dans ses autres films, une vision très politique de la société iranienne, puis une universalité étonnante concernant les rapports familiaux.
    Pour ce qui est de la vision politique de Asghar Farhadi, on s’étonne toujours que les ayatollahs au pouvoir laissent passer un tel point de vue, ou alors c’est trop subtil pour eux, ou alors ils s’en foutent complètement, estimant ce cinéma-là peu dangereux parce que destiné à l’occident. En tout cas, la vision du réalisateur, si elle est parfois presque liminale, est tout de même évidente. Son personnage principal, un honnête homme, même s’il a de grosses difficultés financières, se fait manipuler constamment par le système. Nous sommes en dictature et, comme dans toute dictature, c’est le règne de la peur: la justice, les flics, les media, les associations de bienveillance, les simples individus, chacun se protège, s’autocensure, anticipe pour ne pas subir les foudres du régime. Il n’ y a aucune issue. Et l’on aboutit, comme dans toute société totalement verrouillée, à un système kafkaïen. Pire encore, dans cette société-là, comme dans les sociétés occidentales, ce sont les réseaux sociaux qui gouvernent et Asghar Farhadi souligne parfaitement ce danger.
    Mais toute cette vision politique n’est nullement théorique, elle découle en fait des rapports familiaux et, là, l’approche est tout à fait universelle. Les relations entre enfants et parents, les tensions dans le couple, le divorce, tous ces points traitent plutôt des comportement humains, de l’âme humaine en général, même s’ils sont totalement imbriqués dans un système politique particulier. Il y a, dans le cinéma de Asghar Farhadi, beaucoup d’émotion, mais aussi beaucoup de pessimisme.

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