Le Roman lumineux, Mario Levrero

Poussé en 2000, par quelques ami-e-s, à faire la demande d’une bourse à la fondation Guggenheim, Mario Levrero a le bonheur d’être élu et de se voir en situation de finir un vieux projet d’écriture, Le Roman lumineux, texte dans lequel il narre ses expériences « lumineuses », autrement dit des aventures parapsychologiques ou mystiques, comme on voudra. Mais la plume de Levrero est velléitaire et, pour s’obliger à écrire, il commence un journal de la bourse, qu’il va présenter en prologue du Roman lumineux, un prologue de 450 pages… Voilà dès lors le lecteur plongé dans un journal délirant, celui des addictions de l’auteur, addiction a l’ordinateur, entre autres, un journal de psychose, le journal d’un nyctalope incapable de se coucher avant le jour du lendemain, qui vit totalement en décalage avec le commun des mortels et raconte jour après jour sa folie douce. Ce qui est incroyable, c’est que les thèmes abordés sont d’une banalité incroyable sans que le journal soit pour autant ennuyeux et Mario Levrero nous apparaît comme un drôle de type, sympathique et amusant, dont on ne se lasse pas de lire les aventures quotidiennes. On pense à Charles Bukowski, même si les deux hommes ne se ressemblent pas vraiment, et on a le plus grand mal à lâcher le journal quand vient l’heure d’éteindre la lumière.

Il est question des lectures de Levrero : Somerset Maugham, des romans policiers à foison (l’une des addictions de Levrero), une écrivaine espagnole, Rosa Chacel, dont les livres semblent ennuyer leur lecteur, mais aussi d’écrivains plus prestigieux, Kafka, Beckett, Burroughs, etc… Il est question de ses ateliers d’écriture, de ses promenades en ville, que de gentilles amies font avec lui, pour le sortir un peu, mais il est surtout question de sa lutte pour se désaccoutumer de son ordinateur, de ses sales habitudes qui consistent à jouer, à télécharger des photos pornographiques (ah ! ces petites jeunes femmes japonaises toutes nues…), à « voler » des logiciels, etc… Il est aussi question du cadavre d’un pigeon sur un balcon en dessous des fenêtres de Mario, qui observe la « veuve » du mort venir lui rendre des visites régulières, seule ou avec son nouveau mari et ses petits, métaphore filée qu’on va suivre jusqu’à la fin du journal, avant d’entamer Le Roman lumineux lui-même, dans lequel il va être question de télépathie, mais aussi de la conversion de Levrero à la religion catholique, sous l’influence d’un drôle de curé. Tout comme dans Le Discours vide Mario Levrero réussissait à intéresser son lecteur à des exercices de graphie, dans Le Roman lumineux, il réussit le tour de force de nous faire nous passionner durant 580 pages pour une vie vide, elle aussi, un discours qui « tourne en rond » autour de la procrastination, de l’incapacité de l’écrivain à faire son travail, qui peut rappeler un autre écrivain, uruguayen lui aussi, Carlos Liscano. Le livre se termine sur un retour aux principaux thèmes du journal, pour clore le texte, ce dont Levrero s’acquitte avec brio. Comme l’a signalé Enrique Vila-Matas, à qui on peut faire confiance en matière de littérature, Le Roman lumineux est « Un livre unique, étrange, extraordinaire, même s’il nous parle de thèmes intemporels, de la grisaille quotidienne et de ce que le sort nous réserve. Je n’ai jamais pu l’oublier. » On ne peut mieux dire, me semble-t-il, sur ce texte gentiment dingue.

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