J’ai même rencontré des Tziganes heureux, Aleksandar Petrovic

Cannes 1967, le film de Petrovic, J’ai même rencontré des Tziganes heureux crève l’écran avec son cinéma sans afféterie, sans romantisme fumeux, à mi-chemin de la fiction et du documentaire sur le peuple tzigane de la Voïvodine (Serbie). Privé d’une palme d’or qui aurait pu (dû ?) lui être remise, malgré la concurrence du Blow Up d’Antonioni, il est toutefois primé (Prix Spécial du Jury) et reconnu par la critique et le public pour ce qu’il est, un grand film. Près de soixante ans plus tard, il n’a rien perdu de son charme brutal, et dans sa version restaurée n’a pas pris une ride.

Nous voilà donc plongés dans la vie d’un village tzigane (rues boueuses en terre, cafés où l’on boit sec en écoutant des musiciens virtuoses et une chanteuse au charme sulfureux – omniprésence de la musique, évidemment -, tribunal où l’accusé est bien seul face à son juge, jusqu’aux logements plus ou moins insalubres des uns et des autres) et dans la vie de Bora, vendeur de plumes d’oies qui tombe amoureux de Tissa (scène d’ouverture du film à des années lumière des valeurs contemporaines de l’égalité des droits hommes-femmes), jeune femme qu’il envisage d’épouser pour de bon alors qu’il est déjà marié avec une bien plus âgée que lui. Le beau-père de la belle Tissa ne le voit pas du même œil, lui qui tente d’abuser d’elle dans un moment d’ébriété qu’on imagine quotidien. Tous les personnages du film sont joués par des habitants du village, non professionnels et saisissants de justesse dans le jeu d’acteur, enfants compris. Le regard porté par le cinéaste se veut quasi documentaire, sans idéalisme stérile : le rapport à la loi, interprétée et réinterprétée par les uns et les autres, au point qu’on en vient à faire des pronostics et des paris sur ce que l’un ou l’autre va prendre en passant devant le juge ; les relations entre hommes et femmes ou entre rivaux d’affaires ou en amour, âpres, violentes et qui se finissent parfois au couteau (Mirta pourchassant Bora dans une foire au chevaux après qu’il ait constaté la disparition de Tissa ; Bora poignardant à mort son rival, dans le tas de plume que celui-ci triait avant sa revente, violence suggérée puisque le combat et son issue se déroulent sous les plumes, sans qu’on n’en voie grand-chose)… Le regard porté sur les splendeurs et la décadence de ce peuple est celui de la caméra, sans jugement, sans concession, un regard anthropologique en quelque sorte qui est celui du réalisateur : il n’idéalise rien, ne condamne rien, sauf peut-être dans une scène onirique et belle, dans laquelle Bora assis dans le cul du camion qui rapporte chez lui un stock de couettes bourrées de plumes d’oie en ouvre une et, pour la beauté du geste, laisse s’échapper dans son sillage son contenu (ce qui lui vaudra de passer devant le juge pour trouble causé sur la voie publique !). Justification du personnage principal du film : il était saoul et trouvait ça beau. Oui, c’était beau, à l’image d’un film beau de bout en bout, comme les visages, beaux ou laids, des gens de la Voïvodine que la caméra de Petrovic ne se lasse de filmer. Envoutant et magique. A voir et revoir.

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