Alouettes, le Fil à la patte, Jiri Menzel

Adapté très librement de l’excellent livre de Bohumil Hrabal, chroniqué ici il y a peu de temps, Vends Maison où je ne veux plus vivre, Alouettes est un film de 1969 (qui remporte l’Ours d’or à Berlin) au scénario duquel l’écrivain a évidemment contribué. Menzel, pour les besoins de son film, a choisi les nouvelles qui se déroulent dans un dépôt de ferraille où des prisonnières, qui sont là pour avoir osé essayer de quitter le pays nouvellement communiste (on est dans les années 50), mais aussi des hommes dont l’adhésion au régime semble plus que douteuse et qui passent pour des bourgeois (un philosophe, un musicien de jazz, un médecin, un homme de loi, et autres « étranges » travailleurs, dont un volontaire totalement acquis à la cause de Staline). Bien sûr, les rencontres entre ces hommes en marge et les prisonnières sont prohibées, mais le jeune gardien qui veille sur les deux groupes n’est pas un autoritaire et permet sans se départir de son flegme quelques moments de mixité. Il est vrai qu’à moins d’aboyer en montrant les muscles et une arme, il semble pour le moins difficile d’empêcher un jeune ferrailleur d’approcher une jolie prisonnière dont il tombe amoureux et qu’il va épouser par procuration (scène invraisemblable où, en l’absence de son amoureuse, le jeune homme dit « oui » à sa mère qui « joue » la jeune épouse).

Le film s’ouvre sur la satire politique, montrant les hommes jouer à perturber les vaines tentatives des autorités du camp et du parti pour montrer le chantier comme un modèle de réussite digne de la victoire du communisme : une équipe vient filmer le chantier des hommes, on enjolive le lieu en y installant des plantes maladives dans des pots, les banderoles à la gloire du socialisme sont accrochées derrière le groupe de travailleurs, le philosophe ne peut rejoindre ses camarades, il est perché sur un mur de ferraille dont il ne peut redescendre, dit-il avec l’ironie douce dont il se départit que rarement, parce que les autres lui ont enlevé l’échelle. Les phrases-slogans apprises par cœur par les travailleurs sonnent faux quand ils les prononcent, le tournage tourne au simulacre, et les cinéastes officiels repartent vite, dépités, quand la pluie vient tout régler. Il en va de même quand un ancien prolétaire, devenu chef du chantier, tente en vain de stimuler l’enthousiasme des travailleurs et de casser leur grève (les cadences de travail ont été augmentées sans concertation avec eux, contre tous les principes marxistes) et, pour montrer qu’il n’a pas oublié d’où il vient, il met de temps à autre la main à la pâte en jetant sur un tas de ferraille deux ou trois morceaux de fer avant de s’en retourner vers ses occupations de responsable politique et ses réunions de cellule. Un autre chef du parti, lors d’une de ses visites, descend d’une berline confortable en ôtant sa cravate et son chapeau pour mettre une casquette plus ouvrière. L’ironie comique à la Chaplin des Temps modernes de Jiri Menzel fonctionne merveilleusement, mais aux dépends du système communiste, on y retrouve l’esprit de Hrabal et on se dit que ces deux-là sont vraiment comme deux frères, y compris quand la satire politique laisse la place à une intrigue plus intime, quand on suit la vie de couple du gardien qui se marie à une gitane aux us et coutumes étranges, l’histoire d’amour des deux plus jeunes gens du chantier, ou la vie personnelle des uns et des autres. Là encore, Menzel et Hrabal ont la même approche tendre et drôle. Et parfois gentiment graveleuse, comme dans la scène où, derrière la palissade en bois qui sépare les dortoirs des femmes de la maison des hommes, les ferrailleurs observent à travers les planches les femmes se déshabiller avant de se coucher. Tout Hrabal et Menzel est encore dans ce film où, comme dans Trains étroitement surveillés, il serait vain de chercher dans cette description d’un contexte politique très dur et de vies individuelles détruites par un régime autoritaire la moindre trace de pathétique, de tragique ou de tristesse. Tout passe par le rire, la comédie (utilisée comme arme), et les vicissitudes de la vie en Tchécoslovaquie de ces êtres épris de liberté sont décrites avec un humour qui a sans doute défrisé plus d’un censeur. C’est ce qui fait que les films de Jiri Menzel passent les années sans prendre une ride, sans sembler datés ou ennuyeux.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s