Institut Benjamenta, Les frères Quay

Premier film des frères Quay, Institut Benjamenta (dont le prétexte de départ est le roman de Robert Walser) est un film étrange, onirique, dérangeant, d’une beauté formelle inépuisable et toujours actuelle, une ouvre d’art bien plus qu’un film, en fait. Tourné en 1995, on pourrait croire qu’il est bien plus ancien ; pellicule noir et blanc, personnages et atmosphère qui peuvent évoquer l’époque où le livre de Walser a été écrit. Mais le parallèle entre film et livre s’arrête là : le personnage principal, Jakob Von Gunten, arrive devant la porte de l’Institut Benjamenta, où l’on forme les domestiques. Jusque-là, on retrouve bien le cadre de l’intrigue de Walser, dans laquelle Gunten va se perdre comme être humain et non se réaliser, tout comme le personnage du roman Le Commis. Chez les frères Quay, la destinée de Gunten n’est pas la même, et ça importe peu, l’intrigue du livre est oubliée, et ça importe peu. Car on va assister en s’asseyant dans le fauteuil moelleux de son cinéma préféré pour voir ce film splendide à autre chose qu’un film. Beauté formelle des images et des scènes, onirisme échevelé, intrigue minimaliste… Gunten sonne à la porte d’entrée, un judas de forme carrée s’ouvre et… le visage d’un petit singe apparaît, qui le regarde, puis la porte s’ouvre. Gunten est immédiatement accepté dans l’école, un homme qui est le directeur lui attribue une tenue d’élève (scène surréaliste dans laquelle le directeur n’apparaît tout d’abord pas, caché qu’il est dans une sorte d’alcôve en bois, puis quand il apparaît, il semble qu’il ait des sabots, mais non finalement, il est chaussé), puis il est présenté à ses compagnons d’études qui répète l’unique leçon qui constitue leur enseignement théorique. Après quoi, on suit les personnages sans qu’une histoire se raconte. Gunten, mal à l’aise dans le dortoir, demande une chambre individuelle qui lui est attribuée, à l’étage de ce qui semble être les appartements du frère et de la sœur qui dirigent l’Institut. Et les scènes oniriques se suivent et ne se ressemblent pas, dans lesquelles la photographie noir et blanc du film s’élève jusqu’à des sommets, puits de lumière dans la chambre obscure de Gunten, extérieur-nuit sous la neige, espace mystérieux à l’intérieur des locaux de l’Institut qui évoque un musée dédié au cerf ou le centre d’un rêve, l’esthétique du film, renforcée par des décors surréalistes, des atmosphères brumeuses, des nocturnes où règnent le flou, les jeux de lumière, les reflets et l’ombre, tout porte à se laisser au plaisir visuel d’un ovni cinématographique sans se préoccuper de rien d’autre que de ce plaisir visuel. On se souvient d’Elephant man, de David Lynch, ou d’Eraserhead… Un imaginaire aussi puissant que celui de Lynch, porté par des effets et une esthétique proches, imaginaire qui tient du merveilleux des contes, et de l’absurde des rêves, mais d’un absurde qui n’est pas sans signification. Le personnage de Gunten n’est pas celui de Walser et il a un destin, qui ne sera pas révélé ici. Sa présence dans l’institut va modifier bien des choses. Fraulein Benjamin, la directrice, qui donne les cours aux apprentis domestiques, à la libido et la sexualité bridées va rencontrer elle aussi son destin (scène grandiose en toute fin de film, dont il n’est pas question de révéler la teneur sous peine de dévoiler un essentiel du déroulé d’un scénario impeccable). Le directeur lui-même va découvrir grâce à Gunten des aspects de sa personnalité qu’il ignorait de toute évidence. Quant à l’Institut, le passage de Jakob va également modifier définitivement son destin. Ces trois éléments de l’intrigue sont une entrée majeure pour la compréhension du film. L’analyse psychanalytique de l’intrigue, comme toujours avec les contes, en dirait un peu plus long sur le sens profond de ce conte cinématographique génial (les niveaux de lecture sont multiples et cette chronique n’en suggère que quelques-unes) et pour ceux qui ne verraient dans Institut Benjamenta rien de plus qu’un superbe rêve sans interprétation, on pourrait leur rappeler qu’à l’Institut Benjamenta, comme l’écrivait Walser, « on apprend très peu de choses » et qu’il en va de même sans doute du spectateur qui refuserait de se poser quelques questions élémentaires. De ce point de vue, même si les frères Quay ont pris des libertés avec le livre qu’ils ont adapté, relire le roman de Walser peut sans doute constituer une aide importante, car ils n’en n’ont pas trahi l’esprit.

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