L’Appareil-photo, Jean-Philippe Toussaint

L’Appareil-photo est un très court roman de Jean-Philippe Toussaint, son troisième, qui poursuit et achève la recherche littéraire entamée avec La Salle de bain. Il s’ouvre sur un incipit dont l’auteur dit lui-même qu’il s’agit là d’un manifeste, qui annonce au lecteur que l’auteur se moque ouvertement de lui ‘ »C’est très radical, comme incipit, c’est vraiment se foutre du monde. ») : « C’est à peu près à la même époque de ma vie, vie calme où d’ordinaire rien n’advenait, que dans mon horizon immédiat coïncidèrent deux événements qui, pris séparément, ne présentaient guère d’intérêt, et qui, considérés ensemble, n’avaient malheureusement aucun rapport entre eux. » Et nous voilà partis dans un roman centré sur « l’insignifiant, le banal, la prosaïque, le « pas intéressant », le « pas édifiant », sur les temps morts, les événements en marge, qui normalement ne sont pas du domaine de la littérature, qui n’ont pas l’habitude d’être traités dans les livres. » Outre, ce qu’en dit Toussaint, l’intérêt de cet incipit consiste à faire comme si le livre était déjà commencé et qu’on n’en lisait pas la première phrase (« C’est à peu près à la même époque de ma vie… », comme si le narrateur était déjà en train de nous raconter cette époque de sa vie, comme s’il avait déjà commencé). A quoi on pourrait ajouter la désinvolture du narrateur, qui fait dans l’à peu près, ce qui se vérifie par la suite dans le roman.

Quant au titre du roman, il en rajoute une couche, car le fameux appareil-photo n’arrive qu’à la page 101, à 24 pages de la fin. Toussaint joue donc bien avec son lecteur. Et le lecteur suit, dans un texte aux phrases longues, ciselées, un narrateur on ne peut plus désinvolte, dont l’activité principale consiste à lutter contre la réalité pour la tordre comme bon lui semble, un jeune homme dont la difficulté à vivre (qui s’exprime par sa nonchalance et dans une intrigue qui multiplie autant qu’elle le peut les événements amusants narrés avec une certaine forme d’ironie et de distanciation) va se transformer progressivement en désespoir d’être. L’histoire d’amour que conte le texte n’a donc pas plus de sens et d’intérêt que la découverte d’un petit appareil-photo dans les replis d’une banquette, ou que le fait d’aller chercher une bouteille de gaz primagaz alors que la consigne qu’on rapporte est une thermogaz… Philosophique, mais sans qu’on y trouve quelque réponse que ce soit aux questions existentielles posées par la vie du narrateur-personnage, le roman échappe à toute forme connue, et Toussaint le situe dans ce qu’il écrit, qu’il nomme roman infinitésimaliste, qui louche vers l’infiniment grand comme vers l’infiniment petit. Un roman qui ne se lit pas toujours avec bonheur, au gré des différents déplacements du narrateur, qui n’ont pas plus de sens ou de valeur que tout ce qu’il vit, un roman qui ne dénoue aucune des situations qu’il propose, sinon dans l’absence de dénouement. Bref, un roman bien plus intellectuel ou intelligent qu’il peut en avoir l’air, un roman formidablement écrit, mais un roman qui déçoit pourtant, malgré toutes les qualités (elles ne sont pas toutes énoncées dans cette chronique) qu’on peut lui reconnaître. Sachant que Toussaint s’en est tenu là de cette recherche, lire les livres suivants ne nous fera pas revivre cette expérience, qu’on peut pourtant tenter avec L’Appareil-photo.

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