La Littérature est ma vengeance, Claudio Magris, Mario Vargas Llosa

Quand deux monuments de la littérature mondiale actuelle conversent sur leur art, il en sort nécessairement quelques enseignements précieux et de beaux moments de réflexion sur des romans classiques comme Don Quichotte ou L’Odyssée, et plus largement sur la fiction, son rôle dans le monde et ses rapports avec société et politique. Cette rencontre, qui a eu lieu en 2009 à Lima, a permis aux deux écrivains de rappeler l’estime mutuelle qu’ils se vouent, et de revenir sur des thématiques communes comme littérature et engagement ou encore littérature et incurable infirmité du monde, telle que la conçoit Vargas Llosa. Bref, il s’agit d’une conversation sur les grands enjeux de la littérature dans notre monde malade et des conceptions voisines de nos deux grands auteurs, qui n’en rappellent pas moins que l’écrivains doit pourtant, malgré tout, s’en tenir tout d’abord à ses propres démons. C’est en parlant de l’engagement de Vargas Llosa que Magris rappelle ce que l’auteur péruvien a énoncé à ce sujet : « Il dit en outre qu’en Amérique latine un écrivain n’est pas seulement écrivain, mais, inévitablement, quelque chose d’autre. Et il ajoute que, parfois, on est déchiré entre ses propres démons et ses devoirs à l’égard de la chose publique et que, dans ce cas, il faut être fidèle en premier lieu à ses propres démons. » Magris reprend à son compte cette citation et en fait la pierre angulaire de la rencontre des deux écrivains et de leur rapprochement.

C’est sans doute de ce paradoxe de l’écrivain engagé, tel que les deux auteurs le posent, que naît leur conception, partagée par les grands écrivains, de la différence essentielle de la langue du roman, qu’on ne peut en rien considérer comme une langue commune. Quant à la question de ce que peut faire l’écriture pour la société dans laquelle elle voit le jour, Vargas Llosa répond simplement qu’elle lui fait le cadeau de la rendre moins manipulable, « soumise, abusée par le pouvoir ». Et, fait-il remarquer au préalable, c’est bien pourquoi les dictatures, quelles qu’elles soient, censurent les œuvres littéraires.

Dans une deuxième partie, tout aussi intéressante que celle dont il vient d’être sommairement fait état, consacrée au voyage en littérature, c’est donc L’Odyssée qui est à la base de la réflexion de Magris et Llosa. Considérée par Magris comme « le livre des livres », l’odyssée d’Ulysse pose selon lui une question essentielle : l’homme traverse-t-il la vie en devenant de plus en plus lui-même ou au contraire en se perdant ? Vargas Llosa voit dans ce livre fondamental un texte éternellement actuel. Le décalage entre la « réalité » du voyage d’Ulysse et la façon dont il le raconte ensuite, à deux reprises, entre en résonance avec l’une des thématiques de la littérature moderne (le jeu « avec le temps et les niveaux de réalité ») et montre que L’odyssée, tout le comme le Quichotte, est un texte fondateur de la littérature dont les inventions et les trouvailles formelles ou thématiques étaient annonciatrices de textes aussi éloignés dans le temps que les grands classiques de la littérature du XXe siècle au rang desquels je ne citerai que le Voyage au bout de la nuit de Céline.

Les deux dernières parties de cet essai à deux voix sont tout aussi passionnantes, mais je vous laisse le soin de les découvrir par vous-même en allant les lire. Le livre ne dépasse pas les quatre-vingt pages et vous n’aurez pas le temps ni l’envie de regretter votre achat tant les deux auteurs développent avec clarté leurs conceptions et montrent que, définitivement, la littérature peut changer le monde et que l’écrivain a toujours un rôle à jouer dans la société démocratique, un rôle déterminant. Voilà qui clouera le bec aux Cassandre de notre siècle dont la principale préoccupation consiste à nous annoncer et à nous répéter que la littérature est morte et que le live ne saurait tarder à la rejoindre dans la tombe. On en finira avec cette chronique impure en se demandant s’il ne s’agirait pas plutôt de la mort annoncée d’une critique littéraire sans imagination et paresseuse que l’on ne devrait pas plutôt parler… C’est sans doute pourquoi lire les textes théoriques des écrivains s’avère toujours plus passionnant que lire les élucubrations de « critiques » professionnels incapables d’écrire de la fiction.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (3)

« Savez-vous pourquoi je n’ai pas réussi, comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n’avais pas assez d’instinct social. Je n’ai pas assez joué la comédie sociale. C’est sûr et certain ! J’en suis parfaitement conscient aujourd’hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c’est vrai, j’avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. A leur avis, l’écrivain n’a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre « moi » tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s’intéressent à ses affaires privées.

D’emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l’impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l’a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J’aurais dû ajouter à mes livres un peu d’amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d’enthousiasme – un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l’ fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. »

Je n’ai rien contre Hermann Hesse. Je l’ai découvert au même âge que Walser, j’étais alors très jeune. J’ai relu Walser, pas Hesse. Dommage que Walser n’ait pas eu la préscience de sa réussite post-mortem, il se serait moins tracassé avec son soi-disant échec en tant qu’écrivain… Reconnu comme un grand par ses pairs, encore lu et réédité cent ans après ses premiers écrits. Toujours apprécié pour ce qu’il était et pour ce qu’il a écrit, comme il l’a écrit.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (1)

« Si je pouvais tourner la manivelle en arrière et revenir à ma trentième année, eh bien je n’écrirais plus au petit bonheur comme un hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Il ne faut pas nier la société. Il faut vivre dedans et lutter pour ou contre elle. C’est le défaut de mes romans. Ils sont trop biscornus et trop réflexifs, souvent trop relâchés dans leur composition. Je jouais ma propre musique, tout simplement, en me fichant des règles de l’art. »

Trop biscornus les romans de Walser ? C’est parfois le cas, en particulier pour Le Brigand, et ce n’est pas si grave… Mais si Walser avait écrit ses romans comme il dit qu’il aurait dû le faire ce 4 janvier 1937, nous serions passés à côté d’une œuvre magistrale et tellement atypique que nous en serions sans doute déçus par ce Walser un moment revisité par celui qui n’écrit plus depuis déjà onze ans. Oui, nous aimons l’hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Relâchés dans leur composition, ses romans ? C’est justement ce qui en fait tout le sel, parce qu’ils sont alors déroutants. Et puis que dirait-on des romans de Gombrowicz, si on s’en tenait à ce type de jugement. Biscornus, fantasques, relâchés dans leur composition… Et si c’était ainsi qu’il fallait écrire pour sortir du convenable et de l’attendu ? En jouant sa propre musique et en se fichant des règles de l’art. Merci pour la leçon, Robert !

« Souvent, un écrivain est d’autant plus grand qu’il peut presque se passer d’action, et qu’il se sert d’un cadre strictement régional. Je me méfie par principe des écrivains qui excellent à multiplier les péripéties et qui ont besoin du monde entier pour créer leurs personnages. les choses quotidiennes sont assez belles et assez riches pour qu’on puisse en faire jaillir des étincelles poétiques. »

Toute la poétique de Walser se trouve ici résumée, en accord pour l’essentiel avec la théorie d’un Flaubert. Oui, tout est là, et nombre d’écrivains d’aujourd’hui devraient modestement s’en inspirer.

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (5)

Dans le chapitre Comment payer ses dettes avec ou sans génie ? « Michel Houellebeck, Frédéric Beigbeder, David Foenkinos ne sont pas forcément les pires écrivains (la concurrence est rude), mais ce sont surtout d’excellents commerçants, dont, à la différence de leurs droits perçus, à peu près aucune phrase ne compte littérairement. » 

La concurrence est rude… Hervé Le Tellier, dont je n’ai rien lu sinon ce pauvre livre primé, L’Anomalie, rejoint (si ce n’était déjà fait) le club (fermé ?) des auteurs bons commerçants dont les phrases ne comptent pas littérairement. Vous en voulez une nouvelle preuve ? Allons-y donc, dans L’Anomalie, il y a ça :

« Un ding assourdi l’alerte d’un mail. Elle lit le prénom d’André et soupire. Elle est en colère, moins parce qu’il insiste que parce qu’il sait qu’il ne devrait pas insister et qu’il ne peut s’en empêcher. Comment peut-il être aussi intelligent et aussi fragile à la fois ? Mais l’amour, c’est ne pas pouvoir empêcher le cœur de piétiner l’intelligence. » 

Rien qui ne soit attendu. Décidément, les (bonnes) surprises sont rares dans ce bouquin.

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (4)

Dans le chapitre, Comment réagir à l’annonce du palmarès : « Pour la joie de la galerie, cette comédie est rituellement donnée à Paris entre août et décembre, avec, à chaque rentrée, de nombreuses improvisations et de nouvelles allusions à la situation présente. Les prix ont acquis une importance lourde et nuisible dans le fonctionnement social de la littérature contemporaine, nous ne pouvons l’ignorer. Ils servent à maintenir des choix économico-esthétiques, ils rendent inaudible le non-conforme, ils favorisent une fausse idée du littéraire. » 

Un journaliste d’une chaîne d’information « spécialisée », sur laquelle il n’est jamais question de littérature sinon au moment de la remise d’un prix importante, dit en parlant de L’Anomalie qu’il s’agit d’une lecture addictive, qu’il se lit comme on regarde une série. C’est à peu près ça, un « page-turner », qu’on lit sans doute sans être attentif au style, pour suivre l’histoire sans se préoccuper de l’essentiel, l’écriture. Le fait qu’il soit publié chez Gallimard en dit long sur les choix littéraires de cette maison d’édition historique. Et ce qui est drôle, c’est qu’en période de crise qui n’a pas épargné les maisons d’édition, c’est celle qui a les reins les plus solides qui hérite via le Goncourt de la vente assurée d’au moins 400 000 exemplaires du livre primé. Gallimard a fait un joli coup en publiant ce roman. Il n’en reste pas moins que c’est un piètre roman, dans lequel on trouve ça : 

« Devant le département de mathématiques de Princeton, un élégant building de verre et de briques rougeâtres au modernisme déjà ancien, les étudiants ont dressé des tables à tréteaux, installé un barnum blanc à chapiteau pointu et allumé le barbecue. On célèbre avec force saucisses la médaille Fields de Tanizaki, et le probabiliste Adrian Miller se rend bien compte qu’il regarde sa collègue Meredith Harper avec un sourire crispé, qu’il alterne avec un air de sentimentalité idiote. La première fois qu’Adrian avait vu Meredith, il l’avait trouvée franchement laide. Une telle impression est passagère, les meilleurs auteurs le lui auraient confirmé. Deux mois avaient passé depuis l’arrivée de la topologiste britannique, et désormais Meredith, avec ses jambes trop minces et ses cheveux bruns trop sages, son nez trop long et ses yeux trop noirs, Meredith la toujours distante l’attire de façon déraisonnable. » 

Tout ça pour ça ! C’est quand même assez affligeant. Jetez un œil aux adjectifs (consternant) : « élégant » building / briques « rougeâtres » / modernisme « déjà ancien » / barnum « blanc » / chapiteau « pointu » / sourire « crispé » / sentimentalité « idiote » / Meredith « franchement laide » (eh, oui, c’est toujours franchement qu’une femme est laide !), etc… Un chapelet de clichés, ce paragraphe, dans lequel on célèbre « avec force saucisses » une médaille (Un prix Goncourt aussi ?) et on se sent attiré de façon « déraisonnable ». Voilà, ça se lit facilement, et quand on vise un lectorat potentiel d’un demi million de lecteurs, c’est sans doute essentiel, non ? Et ça donne des paragraphes d’une platitude semblable à celle de ce que vous venez de lire, de l’écriture mainstream pour lecteurs de base, qui lisent chaque année le prix Goncourt, allez savoir pourquoi. 

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil (3)

Chapitre Comment faire quelque chose ? « La littérature peut raconter, relier, expliquer, désigner, réparer. Enfin, à l’occasion, car sa tâche principale est d’œuvrer dans le langage et, par là, de nous faire quelque chose – submerger nos âmes, ébranler nos esprits, émouvoir nos corps réfléchissants. En deça de quoi l’écriture ne se tiendra qu’à défaut. »

Dans L’Anomalie, il y a ça : « Salut, général Silveria de mes deux ! C’est tout ce que vous avez trouvé ? Franchement, j’y ai cru, mais le coup de descendre l’avion, c’est le truc de trop. Vous trouvez que c’est le moment, avec l’orage qu’on vient de se payer ? En plus, vous vous êtes gourés, mon dernier vol, c’est après-demain, pas aujourd’hui. mais je reconnais, comme cadeau de départ, c’est mieux qu’un carrot cake à la mords-moi-le-nœud. »

Il y a ça, aussi :  » Meredith a soudain envie d’un café qu’elle n’aime pas, elle se bat avec le percolateur récalcitrant – Ces connards, ils ont même programmé des pannes dans leur simulation -, et quand le liquide noir et mousseux coule enfin, elle se tourne vers Adrian, silencieux. 

Il la regarde avec un enchantement vermillon dans le cœur. Il aime décidément tout chez elle, ses joues roses lorsqu’elle s’emporte, cette perle de sueur sur le bout du nez, et sa façon de porter ample ses chemises sur un corps d’une si extrême minceur. Peut-être tout cet élan vers elle est-il aussi programmé ? il s’en fout. La vie commence peut-être quand on sait qu’on n’en a pas. » 

Âme submergée ? Esprit ébranlé (ça, sans doute, mais par la désolation) ? Corps réfléchissant ému ? Que nenni, hélas ! 

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil

Chapitre Comment se dispenser des phrases de rien : « Maintenant, je dois dire que, sincèrement, je ne parviens pas à me représenter comment un écrivain en arrive à nous donner de telles phrases. » Citation de Laurent Dubreuil, que je reprends à mon compte en lisant ça, dans L’anomalie d’Hervé Le Tellier : 

« Tuer quelqu’un, ça compte pour rien. » (incipit – ça commence mal)

« Le président américain reste bouche ouverte, présentant une forte ressemblance avec un gros mérou à perruque blonde. » (page 162 : on sourit en pensant à Trump, puis on se dit bien vite que la comparaison est faible et même pire)

Quand je lis, ici ou là, que L’Anomalie est un roman magnifiquement écrit, j’avoue que les bras m’en tombent.

Une Bête aux aguets, Florence Seyvos

Notre exploration d’une littérature féminine (et par la même occasion notre découverte partielle du catalogue des Editions de l’Olivier) se poursuit avec un retour vers une auteure à l’imaginaire et à la recherche intrigants, Florence Seyvos, et en l’occurrence à son dernier roman, Une Bête aux aguets. Anna, son personnage principal, est une drôle d’enfant, différente, qui suite à une maladie infantile (la rougeole) se métamorphose et doit suivre un mystérieux traitement à vie dont elle ne sait pas la raison, un traitement imposé par un certain Georg, à qui sa mère a fait appel pour l’aider à guérir sa fille et avec qui elle semble avoir une courte liaison. A peine son premier médicament avalé, la pré-adolescente en sent l’effet immédiat, sous forme d’un scintillement qui parcourt tout son corps, et dans l’heure qui suit se retrouve sur pieds. Traitement magique donc, qu’elle va devoir suivre ensuite sous forme d’un cachet blanc chaque jour et d’un cachet bleu chaque samedi. Il n’est pas question de déroger à cette prise régulière. Mais allez imposer pareille discipline à une jeune fille de cette âge ! Bien entendu, elle y répond en bravant l’interdit et joue avec son traitement, façon comme une autre de s’opposer à sa maman, en fonction de son humeur. Jusque-là l’enfant différente est conforme à l’idée qu’on peut se faire d’une adolescente. C’est que nous avons omis jusqu’ici de parler de ce qui fait d’elle, justement, une « extraterrestre » : Anna entend des voix dans l’appartement où elle vit avec sa mère, y sent des présences invisibles très envahissantes pour elle, et accessoirement lévite (elle dit qu’elle « vole »). Sa mère semble toujours inquiète pour elle, comme si elle savait quelque chose qu’Anna ignore. Voilà donc le thème principal de ce texte, qui renouvelle de façon très réussie le genre du roman de vampires. Car, bien vite, la jeune Anna (elle grandit) s’aperçoit qu’elle éprouve une irrésistible fascination pour le sang, qu’elle ne peut s’empêcher d’y goûter en mordant cruellement son premier amant, un jeune homme qu’elle a rencontré à l’infirmerie de son lycée, un jour où elle a simulé un malaise suite à une chute, et qui semble reconnaître en elle (mais de cela on n’aura pas la certitude que pourrait donner une réponse claire du texte, ou alors il faut en passer par une analyse fine du lexique employé par Ariel quand il parle d’elle : il la nomme « petite créature », et lui raconte un rêve qu’il a fait où elle entrait dans sa chambre en volant) un être plus qu’humain. Voilà donc la fameuse bête aux aguets que craint tant la jeune femme, ce fameux vampire qui a donné naissance à quelques séries de romans (dont nous nous garderons de juger de la qualité pour nous être abstenu de les lire) de la « littérature adolescente », auxquels Une Bête aux aguets offre une alternative bienvenue et lisible par n’importe quelle tranche d’âge de lecteurs. Du point de vue de l’écriture pure, Une Bête aux aguets est un texte au style bien d’aujourd’hui : pas de lyrisme, une écriture sans effets, simple, peut-être pas blanche, peut-être pas sèche (encore que…) mais efficace. Ce n’est sans doute pas le style littéraire que nous recherchons, et cette « efficacité » nous laisse sur notre faim, mais c’est visiblement (il en allait de même avec la forme de L’Enfant incassable) la façon de faire de Florence Seyvos. On ne lui en fera pas grief. En revanche l’univers que déploie Seyvos dans ce texte nous semble particulièrement maîtrisé, les interrogations de la jeune femme et les expériences étranges qu’elle vit quotidiennement donnent à son roman un intérêt qui incitera sans nul doute les amateurs de littérature fantastique, même si Une Bête aux aguets se situe à la lisière du roman de genre et pose sans doute des questions qui portent sur un mystère plus grand que celui du vampire, un mystère tout entier contenu dans l’excipit du roman : « J’attends que quelque chose soit possible. ». Un texte qui se lit avec facilité, d’une seule traite, ce qui n’est pas un jugement de valeur (ni favorable, ni défavorable), mais un simple constat. De ce point de vue, comparé au roman de Rita Indiana, Les Tentacules, chroniqué ici même il y a deux jours, le dernier opus de Florence Seyvos semble (euphémisme) moins exigeant avec son lecteur, plus simple en apparence (ce qui ne veut pas dire simpliste), même si une lecture au second degré s’impose, car dès les premières lignes du roman, le mystère est nommé avec un incipit dont la force est un coup de maître : « Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne croyais plus au monde. » La jeune femme est prise entre deux mondes aux règles différentes, elle se bat désespérément contre son isolement, en faisant appel avec maladresse à Georg (figure d’un deuxième père qui lui redonne la vie et la rebaptise : il lui offre un nouveau prénom, Luminata), puis en allant le trouver une deuxième fois, au comble du désespoir, quand sa mère semble frappée d’un mal incurable, pour trouver cette fois quelques réponses tangibles à ses questions. Mais à aucun moment, Florence Seyvos, elle, ne donne de réponses aux questions que peut soulever son texte, laissant le soin au lecteur d’interpréter lui-même le drôle d’objet qu’il a entre les mains et qu’il vient de dévorer. C’est un drôle d’univers que celui de cette écrivaine, dont le dernier volume donne envie d’en poursuivre la découverte.

Les Tentacules, Rita Indiana

L’action de ce roman se déroule en République Dominicaine, durant trois époques différentes : 2027, 2000 et XVIIe siècle. On ne va pas chercher à résumer l’intrigue de ce texte baroque. Présentons simplement les deux personnages principaux du récit : Acilde, une jeune fille de 2027, qui avant de travailler comme bonne pour une grande prêtresse de la Santeria (Vaudou), « taillait des pipes au Mirador » en se faisant passer pour un jeune garçon. Sa patronne l’a prise en charge et lui vient en aide pour l’aider à sortir de sa condition. Acilde a un projet : acheter, grâce à des moyens illégaux, le Rainbow Bright, une puissante drogue qui permet de changer de sexe sans opération. C’est elle que l’on suit au début du bouquin, avant de faire la rencontre d’Argenis, un jeune artiste du début du XXIe siècle, qui participe à une résidence organisée par un riche couple dont l’objectif majeur est de protéger les récifs coraliens de Sosua.

Nous y sommes. Soudain, c’est l’histoire d’Argenis qui se développe. Durant la résidence, il se met à vivre simultanément en 2000 et au XVIIe siècle, sur un flibustier, auprès d’hommes de mer avec lesquels il se demande ce qu’il fait. Cette immersion dans un monde dont il ignore tout le fait s’interroger sur ce qu’il prend d’abord pour un simple cauchemar. Mais un cauchemar dont il n’est pas si simple de sortir… Puis progressivement, il accepte cette double réalité et parvient tant bien que mal à vivre sur ces deux plans, même s’il se demande s’il n’est pas en train de devenir schizophrène. Bien sûr, à Saint-Domingue, la sorcellerie est active et Argenis se demande aussi s’il n’est pas victime d’un mauvais sort. Qu’importe au fond, l’important est bien dans la capacité de l’auteure à passer d’un monde à l’autre sans transition, dans un zapping permanent et rapide, sans qu’à aucun moment on se lasse de ce jeu de va-et-vient. Par ailleurs, on retrouve dans cette partie de l’intrigue des personnages qui viennent de l’univers dans lequel évolue Acilde au début du texte, soit vingt-sept ans plus tard ! Giorgio Menucci, le mécène qui reçoit des artistes en résidence à domicile, et Nenuco l’ont en effet tous deux croisé(e), ou la croiseront. Quand vers la fin, ce ne sont plus non seulement les personnages d’un même siècle qui se croisent, mais les époques qui s’entrechoquent et leurs héros qui se mêlent dans un réalisme magique très sud-américain, on se dit que Rita Indiana a réussi là, pour ce premier roman, un sacré coup de maître, en mélangeant les genres et les époques avec maestria. Publié chez Rue de l’échiquier, Les tentacules vaut le détour, et sans doute plus qu’une seule lecture. Alors n’hésitez pas à le commander à votre libraire, vous ne serez pas déçu-e-s par le style à part de cette jeune musicienne qui fait ses débuts en littérature avec un texte réjouissant.

« merci », Béatrice Cussol

Béatrice Cussol, écrivaine sans doute méconnue du grand-public (me semble-t-il…), peintre à l’inspiration féministe certaine (me semble-t-il…), passée dans ses jeunes années par l’école de la Villa Arson de Nice, dont il va être question ici pour son premier roman, paru en 2000 aux Editions Balland, « merci », est la délicieuse surprise romanesque de ma fin d’année de lecteur avide de nouvelles découvertes littéraires – accessoirement, en des temps où je mène une « enquête » sur l’écriture féminine, l’écrivaine la plus jubilatoire qu’il m’ait été donné de lire. L’illustration de couverture est signée par elle (un petit bijou). Le texte, somptueux, est un régal pour l’amateur de littérature contemporaine qui s’écrit depuis Samuel Beckett. Univers semblable à celui de l’écrivain irlandais, une maison bourgeoise où la narratrice exerce le métier de femme de chambre ; écriture ciselée qui perd parfois le lecteur et l’entraîne, quand il se reprend et fait l’effort de suivre une narratrice dont le récit glisse soudain parfois souvent vers un univers fantasmatique dans lequel la sexualité homosexuelle masculine a sa part, dans le rêve éveillé d’une vie qui se passe en compagnie de Monsieur, son compagnon de jeux sensuels, le Général, et Mademoiselle, la sœur de Monsieur à qui on ne connaît pas de compagne ou de compagnon ; texte bref, sans chapitres, qui n’est pas sans faire penser à un roman de Beckett tel que Watt, le fantasme en plus et une omniprésence de la sexualité. La mort est également présente, à la fin du texte, avec une tendance à traiter le sujet digne de l’humour noir beckettien.

« Quand il se mit à vomir du sang et que je courus lui chercher une cuvette pour ne pas qu’il souille le tapis, j’entendis ses mains dans ses poches qui palpaient de vieux papiers raides, froissaient de vieux écrits, les déchiraient. Il s’abandonnait à des occupations stériles comme si vivre ne lui avait jamais servi à rien, irritant la partie encore vive de lui-même, cherchant à l’étouffer discrètement. »

« Sans doute me suis-je souvenue d’autre chose encore quand je décidai de poser la tête de Monsieur sur un guéridon, dans ma chambre, entre le balcon et le bureau de Mademoiselle que je m’étais approprié en le tirant jusque-là. Et chaque jour, cependant, quand je croisais ses yeux qui s’ouvraient comme de grosses lucarnes larmoyantes, je tenais à le remercier de ma bonne étoile. »

La narratrice arrive donc, avant le début du roman, dans un village dont elle ne sait rien et devient la femme de chambre de Monsieur et Mademoiselle, une femme de chambre un peu particulière puisque Monsieur lui demande des services inhabituels, comme de l’observer pendant qu’il se livre à des débats intimes avec le Général, ou pendant qu’il se touche le sexe, tandis que Mademoiselle fait ses tristes et faibles gammes au piano (elle est piètre musicienne, mais ne laisse pas passer un jour sans travailler son instrument, tout comme Monsieur, semble-t-il…). Car en bonne bonne, la narratrice sait que son métier consiste tout d’abord à dire oui, quoi qu’on lui demande, ce qu’elle fait avec le plaisir du devoir accompli. Le réalisme n’est pas de mise dans ce texte loufoque et, parfois d’une doucereuse obscénité.

« Monsieur peut-être trimballait avec lui toute cette vieille poésie d’antan, modèle de beauté, qui favorisait la description des choses qu’il cherchait à réécrire ; celle où le triste vers blafard fait rimer imberbe avec ténèbres, petite bonne avec bonbonne, décrit Mademoiselle comme une poupée éclairée de l’intérieur et, goutte après goutte, déclenche l’insulte.

Interrogée sur ce que j’entends par réel, je serais tentée de citer chaque chose en utilisant leurs noms, celles qui existent comme celles qui n’existent pas, mais surtout celles que je connais, celles que je reconnais, celles que je sais nommer, au total, tout. Donc tout ce qui est réel n’existe pas forcément. »

On peut sans doute voir dans ce passage, une déclaration d’intention littéraire, à laquelle l’écrivaine se tient durant tout ce roman surprenant et fantasmagorique, avec un brio qui donne envie de lire le reste de son œuvre. C’est ainsi que le texte se lit sans que les personnages semblent vieillir (une étude du temps du récit vaudrait sans doute son pesant de cacahouètes !) avant qu’une fuite en avant soudaine nous apprenne que notre petite et jeune femme de chambre a désormais soixante-dix ans, puis qu’elle vieillisse encore rapidement pour assister à la mort de ses deux patrons, puis du Général lui-même, dans un final proprement fantastique qu’il ne saurait être judicieux de révéler, jusqu’à un excipit brillant comme un diamant noir : « Elle s’est mise à table, et encore finale, traduit et prolifère, fatidique ». Brillant et admirable, tout comme ce roman surprenant, dans lequel l’omniprésence des rails autour de la maison aurait mérité que j’en parle plus haut dans cette chronique, ce train qui a mené la narratrice dans cette maison, et qui semble sans cesse l’appeler sans que jamais elle le prenne. Un livre à lire et relire, dont je ne sais s’il est toujours édité, un livre à chercher chez les bouquinistes avec un rayon écrivaines digne(s) de ce nom.

Une année de lectures : 2020

Le moment d’un bilan rapide est venu. Lecture ou relecture, peu importe, l’essentiel étant de conserver le souvenir du meilleur, parfois du sublime. Les cinq romans qui m’ont procuré les plus vifs plaisirs de lecture sont en tête de cette liste (sans souci de classement) : trois d’entre eux sont l’œuvre d’écrivaines. Les liens indiqués renvoient aux chroniques écrites pour ces livres marquants.

Manifeste incertain 9, Frédéric Pajak

Le Manifeste incertain, c’est tout d’abord un très bel objet-livre, réalisé par les Editions Noir sur Blanc. Un format différent (23X17), une couverture somptueuse, qui répond au critère énoncé par le nom de la maison d’édition, un texte largement illustré de dessins à l’encre signés par l’auteur lui-même. Enfin, c’est un texte que les admirateurs du poète lisboète Fernando Pessoa ne rateront sous aucun prétexte. C’est également un recueil de textes de mémoires de Pajak, tout ça pour un prix modique (23 euros), qui permet de s’offrir un vraiment très beau livre au prix habituel d’un objet parfois souvent trop souvent banal.

C’est donc le neuvième, et a priori dernier volume d’une suite que l’auteur et dessinateur a prévu de ne pas poursuivre après ce numéro consacré en grande partie à Pessoa, mais aussi à des textes autobiographiques de souvenirs de voyages de Pajak à travers le monde, en Afrique, en Chine, aux Etats-Unis, en Europe, en France… Les tomes précédents ont été consacrés à Walter Benjamin, à des poètes (Ezra Pound, Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva…) et à Vincent Van Gogh. Le neuvième opus nous raconte Pessoa, avec ses multiples hétéronymes (Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Alberto Caiero, Bernardo Soares, pour les plus connus), sa vie depuis sa prime jeunesse, jusqu’à sa mort, sa vie de poète et de petit employé de bureau, sa vie intellectuelle et artistique, sa vie de misère aussi (de petites chambre en petite chambre, de bar en bar, l’alcool, omniprésent). Il est question aussi, bien sûr, de la malle dans laquelle on a retrouvé toute l’œuvre de Pessoa et de ses hétéronymes, une malle à laquelle Antonio Tabucchi a consacré un très bel essai littéraire à lire également, Une Malle pleine de gens. Le tout est illustré somptueusement de dessins (plus de deux cents) en noir et blanc, qui font corps avec le texte. C’est donc à une biographie (celle d’un grand poète portugais, parmi d’autres), mais surtout à l’autobiographie intellectuelle d’un penseur qui ne choisit pas par hasard les artistes auxquels il rend hommage et qui établit, sans le dire, un parallèle entre le travail journalistique et critique de Pessoa (qui aimait à fonder des mouvements littéraires) et les expériences de jeunesse de Pajak, qui lui aussi s’essaiera à une forme de journalisme alternatif (artistique et politique, mais surtout politique au grand dam du jeune Pajak, même s’il ne cache rien aujourd’hui de ses orientations révolutionnaires). Et puis il y a le voyage, les voyages, qui font le portrait d’un citoyen du monde curieux de tout, insatiable découvreur tenté par toutes les expériences de la vie, un auteur à découvrir et à suivre de près. Lisez Pajak, Lisez son Manifeste incertain, une œuvre colossale, et très belle !

Mes Fous, Jean-Pierre Martin

Le titre, évidemment ! Comment résister à pareille invitation ?… Sandor, père d’une jeune femme schizophrène, s’étonne de ce qu’il attire les fous. Où qu’il aille, dans les rues de Lyon ou ailleurs, des gens un peu étranges viennent à lui et lui parlent. Des fous, la plupart du temps. Qui lui tiennent des discours aberrants. Il y a Laetitia, la première qu’on entend, dès l’incipit : « Depuis que j’ai arrêté les antidépresseurs, me dit Laetitia, j’aime bien mon disque dur. Je vois des femmes enceintes au ventre transparent d’où sortent par le nombril des milliers de cerfs-volants. Ça se passe à Pompéi durant l’éruption du Vésuve. Toutes ces femmes s’envolent dans la baie de Naples, elles échappent au désastre et j’ai encore bien d’autres visions. » Il y a aussi Dédé, le fou météo, qui ne parle que du temps qu’il fait. Sandor se demande pourquoi il attire les fous, évidemment. Il est vrai que son père avait des angoisses, que la famille a plongées dans le non-dit. Il est vrai que Sandor n’est guère joyeux – quand on a une fille malade… Sandor a quatre enfants, dont Alexandre semble être le seul équilibré, trop équilibré peut-être. Sandor est séparé d’Ysé, la mère de ses enfants. Sandor se pose des questions. Quand il trouve un appartement, c’est celui d’un psychiatre, le docteur Maginot (le bien nommé ?). Certains de ses anciens malades l’appellent et lui donnent du « docteur ». Il en reçoit même un, Maurice, qui appartient à la catégorie des « simulateurs de troubles obsessionnels authentiques, avec dédoublement de soi et identification hallucinatoire, forme aggravée ». Rien que ça. Bref, Sandor attire les fous… Il en vient à se demander s’il n’est pas fou lui-même.

Cherche-t-il leur compagnie ? Il semble que les fous l’intéressent depuis toujours. Jusqu’à Abdil, le copain d’école d’Ambroise, un de ses fils, qui l’appelle depuis l’hôpital psychiatrique où il séjourne. Sandor accompagne les fous depuis toujours. Il y a aussi Volodia, le fou littéraire, Lancelot, et d’autres encore. Sandor picole pas mal. Sandor retrouve Rachel, une ancienne camarade de Sciences Po – Sandor est un HPI (Haut Potentiel Intellectuel), ça n’aide pas. Avec elle, sil se sent moins seul avec ses fous. Elle ne va pas très bien, elle non plus. A force de côtoyer ces corps errants, Sandor ne sait plus où il en est. Pour tenter de s’en sortir, il nage, à la piscine. Son toubib, Sylvain, tente de lui venir en aide : il l’a mis en arrêt maladie. Il lui conseille de prendre de la distance.

Comment Sandor s’en sortira-t-il ? C’est un peu tout l’enjeu de ce roman, sa seule question. Un roman agréable à lire, qui donne peut-être moins qu’il promet, mais qui se lit avec plaisir. Mes Fous, de Jean-Pierre Martin, dont le titre fait penser à Mes Amis, d’Emmanuel Bove. Un roman dont je ne saurai quoi dire de plus, sinon que rien ne vous empêche de le lire à votre tour. Alors, allez-y, les amis, mes fous…

Le meilleur Coiffeur de Harare, Tendai Huchu

Tendai Huchu est un jeune écrivain d’origine zimbabwéenne vivant en Ecosse. Son premier roman, Le meilleur Coiffeur de Harare, est une réussite. Vimbai, jeune fille-mère qui vit dans un appartement hérité de son frère aîné, contre toutes les traditions de son pays, et donc fâchée avec sa famille qui n’a pas accepté que feu son frère ait privilégié la jeune femme, travaille chez Mme Khumala, où elle est considérée comme la meilleure coiffeuse de toute la ville. Jusqu’au jour où arrive un jeune homme, Dumisani, dont le talent va vite éclipser le sien. Mais ces deux-là, que tout semble devoir éloigner, vont au contraire se rapprocher, lentement, très lentement, à parir du moment où Vimbai va lui proposer de lui louer une chambre dans sa petite maison. Le jeune prodige de la coiffure va très rapidement faire la conquête de Chiwoniso, la petite fille de la maison, à qui il fait faire ses devoirs sans jamais s’énerver, puis de sa mère elle-même, à qui il va permettre de fréquenter un nouveau milieu social, le jour du mariage d’un de ses frères, en la faisant entrer dans sa très riche famille, et passer pour sa fiancée. A la suite de quoi Dumi est de nouveau en grâce avec ses parents, et Vimbai passe pour celle qui l’a sauvé. Les relations entre les deux jeunes gens s’apaisent alors, ils sympathisent, il est question de mariage entre eux, même si rien ne se passe de concret sur le plan physique. Cette comédie de moeurs est évidemment, et heureusement, un peu plus que cela : une véritable critique du régime politique du Zimbabwe, où règne la corruption, où sous couvert de décolonisation et de libération, les nouveaux maîtres du pays font régner une forme de terreur sur leur peuple. Car s’il ne fait pas bon être une jeune femme au Zimbabwe (Vimbai, comme tant d’autres, s’est faite séduire très jeune par un riche homme d’affaires qui lui a fait un enfant, pour l’abandonner aussi vite sans assumer ses responsabilités vis-à-vis de sa fille, et se comporte en véritable mufle en toute occasion), il est pire encore de vouloir y vivre librement son homosexualité, ce que Dumisani sait déjà et apprendra encore à ses dépends lorsque le thème principal du roman devient celui-là. Ce livre, qui se lit comme un « page-turner », est donc une critique politique et une dénonciation de l’homophobie, un beau roman qui fait mieux connaître à son lecteur un pays mal connu, un hymne à la tolérance qu’on peut lire et faire lire sans hésitation.

Roman policier, Imre Kertész

Très court roman, écrit sans qu’il ne réponde à un « impérieux besoin existentiel », selon l’aveu de son auteur, il ne constituait pas moins pour lui un défi par la nouveauté qui consistait pour lui à sortir « une histoire toute faite de son chapeau » et à l’écrire en quinze jours, quand il était habitué à une écriture au long cours (« des années, voire une décennie »). Quant à proposer à une maison d’édition hongroise appartenant à l’Etat un texte que la censure aurait très bien pu refuser (« En effet, comment, dans une dictature arrivée au pouvoir par des voies illégales, publier au nez et à la barbe de la censure une histoire qui parle des moyens illégaux de s’emparer du pouvoir ? »), ça ne semblait pas lui poser plus de problème que ça. Pour y remédier par avance, il situa donc son intrigue dans un pays imaginaire d’Amérique latine. Et on s’intéresse donc à Martens, un flic tout récemment promu dans la Corporation (sorte de police politique, qui s’autorise les moyens les plus ignobles pour mener à bien ses interrogatoires), un bleu comme il le répète à l’envi, et à l’affaire Salinas, père et fils. Les Salinas sont une famille installée, dont le « chef » est plutôt le genre d’homme qui collabore avec les dictatures, un chef d’entreprise propriétaire d’une grande chaîne de magasins présente dans tout le pays, quelqu’un à qui tout le monde, même les homme de la Corporation, donne du « Monsieur ». Son fils est un jeune homme qui vit mal la fermeture de l’Université où il fait ses études, qui vit mal l’omniprésence de la police dont les oreilles traînent partout en ville, et qui va sans doute « faire quelque chose ». Manque de chance pour lui, il est tombé entre les griffes d’un indicateur redoutable, et il se fait rapidement arrêté. Son père, Federigo, lui a fait croire qu’il avait intégré un réseau dont lui-même serait le chef. Il l’a fait pour éviter qu’Enrique finisse par intégrer un vrai réseau d’opposants et ainsi mieux le contrôler.

Le narrateur de toute l’histoire n’est autre que Martens qui, du fond de la prison où il attend son procès et sans doute sa condamnation à mort, écrit le texte dans lequel il entend, sinon se disculper, du moins à assurer sa « rédemption ». Le régime dictatorial auquel il a donné son âme a été renversé et ses collaborateurs (pas tous car, Diaz, le supérieur de Martens ne s’est pas fait arrêter et il « court encore ») attendent que la démocratie en place les juge. Le troisième larron du bureau où les Salinas sont interrogés, un certain Rodriguez, malade qui, quand tout commence, travaille à l’élaboration d’un engin de torture des plus performants, a quant à lui déjà été condamné à mort. Le sort à venir de Martens ne fait pas de doute. Il écrit donc tout le récit de l’affaire Salinas, un épisode tragique parmi bien d’autres, qui va mener au pire, une fois que Rodriguez sera allé trop loin, une fois que le Colonel, celui qui suit l’affaire de loin et en apprend les dérapages après coup, sera obligé par souci de « cohérence » d’en assumer les désastreuses conséquences. C’est donc la mécanique de la dictature que décortique ce roman brillamment mené, en mettant en scène des personnages inhabituels (deux bourgeois, les Salinas père et fils, plutôt que des jeunes opposants de gauche) et en donnant la parole à l’un des sbires de la police politique (un second couteau, un bleu) plutôt qu’à l’un de ses chefs. Et bien sûr, le principal responsable des exactions commises par Rodriguez, Diaz, a bel et bien disparu, dans un scénario fidèle à la réalité des systèmes dictatoriaux d’Amérique du Sud. Roman policier n’est pas sans faire penser à certains des courts romans de Roberto Bolaño, on y voit la logique du mal à l’œuvre. Et on lit ce livre sans perdre haleine, même si contrairement au genre du policier, ce roman-là ne laisse pas sa part au suspens ou au doute. On sait très vite ce qu’il en sera du destin des Salinas, parce que ce ne sont pas les personnages qui importent, mais le système qui les broie. Imre Kertész était un immense écrivain, cela ne fait vraiment aucun doute. Lisez-le sans hésiter !

La Seiche, Maryline Desbioles

Une femme cuisine pour la première fois un plat de seiches farcies. En réalité, elle a acheté des encornets, mais cela importe peu… Chacun des chapitres de ce magnifique livre, qui évoque un peu Le Parti pris des choses de Francis Ponge, a pour titre l’une des étapes de la recette : « Nettoyez les seiches en prenant soin de ne pas déchirer les corps ; » – « réservez têtes et tentacules » – « puis hâchez-les avec 3 oignons, 1 gousse d’ail, le lard et le persil. »etc… Il est bien sûr question de cuisine, mais pas que. La narratrice, chaque fois qu’elle invite chez elle, cuisine un plat qu’elle n’a jamais cuisiné auparavant. Elle nous livre donc le récit de sa préparation, ses réflexions sur le produit qu’elle travaille (ici, la seiche, enfin l’encornet…), ou plutôt des produits qu’elle travaille (piment, ail, coulis de tomates, cheveux d’ange…), sur le vocabulaire des livres de recette (réserver, par exemple), mais très vite son esprit bat la campagne et ce sont souvenirs d’enfance, rêveries et parenthèses de l’imaginaire qui prennent le relai, par associations d’idées, de la recette. Ne pas chercher dans ce texte une quelconque intrigue, une histoire, pas plus qu’un schéma narratif ou un héros ! On est dans le texte pour le texte, dans l’écrit littéraire, voire poétique, dans une écriture qui se déploie sans autre souci que celui d’exister pour elle-même, et avec grand talent : « Se brûler les ailes, brûler les planches, brûler ses dernières cartouches, brûler d’impatience, brûler d’amour, tu brûles, brûler, brûler. Brûler ses vaisseaux de sorte qu’on connaisse une extrémité, une lisière, des confins mais dont on revient, si on revient, à jamais changé, troué, altéré, grandi, alourdi, allégé, je ne sais pas, mais changé. En me brûlant j’ai touché l’autre côté, « Tu brûles », m’ont crié les morts qui ne manquent pas d’humour. » Et le texte d’aborder les souvenirs traumatisants de la narratrice, l’histoire enfouie d’une chute, à un âge où l’on oublie si facilement ce qui fait mal, dans une bassine remplie d’eau chaude, échappant momentanément à la vigilance d’une grand-mère qui en perdra la parole, avant de la retrouver par on ne sait quelle opération du saint esprit. Le texte dérive ainsi d’association d’idées en association d’idées, revenant toujours immanquablement à l’acte de cuisiner, à la recette, pour repartir immanquablement vers d’autres échappées belles, qui font de ce roman un objet littéraire fascinant et digne d’être relu. Maryline Desbioles a réussi avec La Seiche un coup de maître qui donne envie de découvrir le reste de son œuvre, constitué d’autres romans, de recueils de nouvelles et de poésies, une œuvre à découvrir, n’en doutons pas.

Mes derniers Mots, Santiago H. Amigorena

Petit bijou de pure littérature, poétique à souhait, sur le thème on ne peut plus actuel que celui de la fin de l’humanité, Mes derniers Mots est un texte très court qui a donné lieu à une adaptation cinéma, que nous n’avons pas eu le chance de voir, de Jonathan Nossiter, Last Words, avec quelques acteurs de grande notoriété comme Nick Nolte (nous ignorions qu’il était encore en vie) et Charlotte Rampling. Un court texte constitué de très courts paragraphes. Les répétitions y sont légion. « I – William Shakespeare est mort aujourd’hui. L’humanité a vécu. Je suis seul à présent. » / « II – William Shakespeare est mort aujourd’hui. il avait cent-vingt-quatre ans. Jamais personne ne saura pourquoi il a survécu jusque-là… » / IV – William Shakespeare est mort aujourd’hui. William Shakespeare n’avait pas peur. William Shakespeare n’était pas fou. » / CXXXVI – William Shakespeare est mort aujourd’hui. L’humanité a vécu. Je suis seul à présent. » ou les débuts de chapitres des pages 130 et 131 qui commencent tous par l’anaphore « Il m’a dit… ». Bellarmin est le narrateur de ce texte. Contrairement à William Shakespeare (c’est Iorgos qui lui a donné ce nom, à son arrivée dans la ville d’Athènes, où tous se sont donné rendez-vous pour vivre ensemble la fin de l’humanité), Bellarmin est très jeune : il a dix-sept ans. Plus personne n’a de nom, en arrivant à Athènes. Bellarmin est baptisé par William Shakespeare. Il a quitté Paris et la violence de ses rues où l’on tuait pour tuer (sa sœur, enceinte, est morte sous ses yeux, le ventre ouvert par la lame de jeunes gens qui faisaient, en riant, une sorte de pari pour savoir s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon : c’était une fille. Mais cela n’avait pas d’importance et ils le savaient tous.) pour répondre à l’appel qui invitait les derniers survivants de la grande catastrophe à se rendre à Athènes. Tout le long de son chemin (il va à pied) à travers l’Europe, il ne rencontre qu’un petit garçon qui s’est arrêté près d’une rivière pour s’y laisser mourir. Arrivé à Athènes, il y trouve une petite troupe qui ira jusqu’à un peu moins de mille personnes. puis le dépeuplement commencera, pour bien vite limiter le groupe à moins de dix personnes. Parmi elles, Alba et Sierra, deux très jeunes femmes de l’âge de Bellarmin qui ne donneront naissance à personne, malgré des efforts notables pour repeupler l’humanité. Enfin, après la mort de Iorgos, le Grec, il ne reste plus que William Shakespeare et Bellarmin, les deux personnages principaux du livre. William Shakespeare lit un livre, dont il cite des passages au jeune homme qu’il tente d’élever. William Shakespeare a eu plusieurs vies, il a aimé plusieurs femmes, eu bien des enfants, fondé plusieurs familles. Il est le seul centenaire de l’humanité finissante. Il écrit aussi, on l’apprendra à la fin du roman. Il a deux carnets, un rempli de pattes de mouche dignes des microgrammes de Robert Walser (Bellarmin le lira après la mort de son vieil ami) et un autre complètement vierge. Il le réserve pour Bellarmin, à qui il répète le message : Ecris ! C’est ce que fait le jeune homme, une fois devenu le dernier homme sur terre, s’émerveillant de la beauté du monde, un monde dont on ne peut s’émerveiller de la beauté qu’une fois que l’humanité est portée disparue, pour donner vie au texte que vous lisez et dont le titre est Mes derniers Mots. Un très beau texte, publié par les Editions POL, un texte de Santiago H. Amigorena, auteur donnant habituellement dans l’auto-fiction, que nous liront sans doute pour mieux le connaître. Vous avez la chance de ne pas encore avoir lu Mes derniers Mots, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Un Secret sans importance, Agnès Desarthe

Une jeune femme, un homme plus âgé qu’elle et son ami, professeur à l’université comme lui et marié à une femme malade du cancer ; une secrétaire trop belle et intelligente pour le rester longtemps, un étudiant. Six personnages dont les destins vont se croiser. Des thèmes : l’amour, la mort, la folie, la maladie, la solitude, l’incommunicabilité, qui tournent passent d’un personnage à l’autre. Un traitement étrange de l’espace et du temps : on ne sait pas où ça se passe, ni quand. Le fantastique qui s’en mêle à la fin.

Un Secret sans importance est un livre qui se lit vite, trop vite peut-être, et avec lequel il est difficile de s’attacher aux personnages. Violette est sans doute le plus attachant des six : elle sort d’un séjour en HP et se bat pour survivre à des souvenirs qui sont autant de traumas pour elle, la mort de son père, celle de son jeune compagnon, la perte d’un enfant avant la naissance. Elle cherche une issue de secours que le destin va finir par lui apporter, avec une quête tournée vers le passé. Emile, l’universitaire qui passe boire le café chez elle chaque matin (elle est sa voisine) et qui va tenter d’avoir une liaison amoureuse avec elle, n’est guère passionnant. Sonia, la femme atteinte du cancer et qui vit ses derniers jours, a sur les autres la supériorité de qui accepte la fatalité, mais son profil de vieille femme juive tournée vers la tradition, Dieu, et sa famille, en fait un personnage un rien anachronique et un peu plat. Dan, son mari, qui a oublié sa religion, a été follement amoureux de sa femme, lui en veut d’être malade, est face à la maladie et la mort assez paumé. Gabriel, l’étudiant, ne joue qu’un rôle mineur, qui s’avèrera « important » dans les dernières pages. Harriet est un beau personnage féminin, qui traverse le livre sans vraiment compter.

Difficile, en sortant du roman, de dire s’il nous a plu ou non. Ce n’est clairement pas une grande œuvre, ce n’est pas non plus un texte sans intérêt. Il a sans doute son importance pour l’auteur, qui dit s’être inspirée du couple de ses parents pour les personnages de Dan et Sonia, l’intrigue se déroule dans un milieu juif, avec le poids de son histoire, mais le livre me semble à moi sans importance. Il n’en reste pas moins que (sorti des anecdotes de vie des six personnages, dont certaines, comme la paternité supposée d’Emile, qui n’a jamais rencontré son enfant, et l’histoire d’amour déçu qui a donné lieu à cette naissance, n’ont guère d’intérêt), la fin du roman m’a semblé pleine de promesses (Agnès Desarthe n’en était qu’à ses débuts), que le côté fantastique du dénouement et l’absence de réelle résolution de l’intrigue-énigme est plutôt réussie et qu’on voit partir Violette en se disant que l’auteure aurait pu se concentrer sur ce personnage-là, sans donner une part trop belle à celui d’Emile. Quant au style, inégal, il varie en fonction des personnages, ou des passages du roman, allant d’une écriture simple et un peu lisse à un style plus riche, ce qui va dans le sens d’un jugement qui voudrait que l’ensemble est en partie réussi en partie raté, et le lecteur forcément déçu par pareille lecture.

Le Dimanche des réparations, Sophie Chérer

La Didise, qui a servi durant de nombreuses années dans le « château » de la famille Vœckler, a fini par quitter le village avec son mari Bernard, l’instituteur, pour aller s’installer en Italie. Vingt-cinq ans plus tard, devenue veuve, elle fait son retour et, après s’être installée à l’hôtel sans se signaler à l’attention des villageois qui l’ont connue pour mieux observer tout ce petit monde, refai surface. Au bout d’un mois, elle se décide enfin à aller voir la Lolotte, son ancienne voisine et une de ses seules amies, qui va évidemment lui narrer par le menu tout ce qui s’est passé d’important au village pendant tout ce temps, en commençant par la création d’une maison de retraite, sa reprise par Marie Vœckler, la gosse que la Didise a tant aimée, et le joyeux bazar qu’elle y a mis, la vie et la mort dans cette famille de notables, les Vœckler, et tout ce que la Didise a raté, ne sait pas et ne peut pas savoir. Tout, ainsi, jusqu’aux derniers chapitres dans lequel ce que sait la Didise permettra à la Lolotte de mieux comprendre le récit qu’elle vient de faire, les motivations de Marie, le pourquoi de la plupart de ses actes quand elle redescend de Paris où elle a fait ses études pour s’installer, à la surprise de tous, au village.

Le tout dans une écriture riche et belle, une structure intéressante, même si la fin, genre roman à chute, pourrait provoquer la moue du lecteur si tout était aussi simple et réel que semble vouloir le croire la Didise, car en réalité, rien n’est vraiment très sûr. Ajoutez une pincée de vocables du patois de l’Est de la France (l’auteur est originaire de la Moselle), dont l’accès est simplifié par un glossaire en fin d’ouvrage, qui rendent l’ensemble très savoureux. L’intrigue est construite, l’air de rien, à la façon d’une énigme policière, la Didise mettant du sens sur la vie du village en son absence grâce aux éléments qu’elle connaît et qui datent de la période où elle travaillait chez les Vœckler, sur lesquels, en bonne bonne, elle savait beaucoup. Le titre, très beau, trouve lui aussi sons sens en fin de livre (nous nous garderons bien de le révéler). Tout cela fait de l’œuvre de Sophie Chérer, son premier roman, un livre qui se lit avec un plaisir certain et on ne se lasse pas de son style, de cette écriture sophistiquée mais sans excès, tout comme on se prend d’amitié pour ses personnages féminins, humbles ou moins humbles, dont la voix nous envoute. Un bémol, pour finir, le changement de narratrice qui intervient dès le deuxième chapitre (on passe de la troisième personne à la première) et qui revient pour la troisième partie (avec le retour de la troisième personne et donc d’une narratrice externe). Justifié ou non, ces changements de point de vue ne nous ont pas semblé très fluides. Mais c’est un détail, reconnaissons-le.

L’Eternité n’est pas si longue, Fanny Chiarello

Ça commence en boulet de canon ! L’écriture est chiadée, les premières idées exploitées à merveille et on entre donc dans ce roman avec avidité. Nora, la narratrice se rend à Deauville avec sa petite amie Pauline, qui l’emmène là-bas non pas pour aller à la plage, mais pour écouter une conférence d’un « scientifique écolo radical qui prône l’éradication de l’espèce humaine ». Nora a déjà frôlé la mort, après un accident cardiaque qui l’a envoyée dans le coma d’où elle est sortie après s’être baladée dans un couloir plutôt sombre, pas de grande lumière blanche et où elle a dû lutter contre une espèce de bestiole qui cherchait à la bouffer de l’intérieur. La jeune femme n’est donc pas un exemple d’équilibre et de santé mentale irréprochable. Elle est même pour le moins morose, un peu tournée vers elle-même et le départ précipité et sans explication de sa compagne ne va rien améliorer, pas plus que les début d’une pandémie de variole (petite vérole) qui va embarquer l’humanité toute entière vers sa lente mais inévitable disparition.

Et voilà le lecteur de 2020 plongé dans une intrigue dans laquelle il retrouve bon nombre d’éléments d’une réalité actuelle que nous connaissons tous plutôt bien, confinement mis à part, puisque dans L’Eternité n’est pas si longue, l’Etat ne demande pas aux citoyens d’abandonner ponctuellement leur travail pour lutter contre la transmission du virus en se terrant chez eux. Mais pour le reste, Chiarello ne s’est pas trompée et, dix ans avant notre petite pandémie à nous, elle décrit très précisément ce que nous vivons aujourd’hui, extinction de l’espèce humaine mise à part. C’est assez bluffant. Et l’humanité s’éteint donc en silence, silence que seul brise le flux de conscience de Nora, qui a lâché ses ateliers d’écriture pour se retirer dans une maison de banlieue de la grande ville (Lille, semble-t-il) où elle emménage en colocation avec sa bande d’amis incontournables, Judith, Miriam et Raymond. Dès lors, rien ne nous est épargné de ses coups de blues, de sa solitude amoureuse, de ses coups de gueules ou de cœur, de sa famille, de ses écrits, consignés dans des carnets et qui nous emmènent, un temps, dans le récit foutraque et raté d’un casse avec prise d’otages dans une banque, des portraits qu’elle fait de ses trois ami-e-s et d’une lettre à son ex, Pauline… L’humour est souvent au rendez-vous, qui fait passer certains passages, mais les longueurs ne manquent pas, et même si Nora est un personnage auquel on peut s’attacher un peu, ses épiphanies et le grand déballage de sa vie intérieure peuvent par moments lasser le lecteur – on aura la bonté de ne pas en vouloir à l’auteure, qui a écrit ce roman à 36 ans, défaut de jeunesse, conclurons-nous. Par bonheur, la fin du livre et la morale plutôt défaitiste de cette chronique d’une fin de l’humanité annoncée dès le début du roman (« la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien… ») nous évite fort heureusement un fâcheux happy end.

Pour en finir avec cette éternité, qui n’est pas si longue, de roman de catastrophe, les qualités d’écriture de Fanny Chiarello et les passages sur l’évolution du virus dans le monde, le pays, la région, la ville et les esprits sauvent un livre dont l’héroïne et ses états d’âme auraient pu faire à eux seuls un ratage absolu. Vous pouvez donc vous aventurer à le lire sans peur de vous ennuyer à mourir, tout comme j’irai voir ce que l’auteure lensoise a écrit d’autre, d’autant qu’elle semble ne pas refaire éternellement le même livre, parti-pris littéraire qui l’honore.

L’Agrume, Valérie Mréjean

Petit roman de soixante-dix pages, L’Agrume de Valérie Mréjean est un texte consacré à la relation d’une jeune femme, un brin midinette comme elle le reconnaît elle-même, qui tombe amoureuse d’un étudiant brillant (haute école à uniforme, qui défile quand il le faut…). Toute l’histoire est narrée du point de vue de cette jeune femme sous influence, que l’agrume a dès le début de leur aventure mise devant le fait accompli, il ne l’aime pas. Leur relation se vivra donc sous les auspices de la distance volontaire et programmée par l’homme, qui entretient par ailleurs une liaison avec une autre jeune femme, qu’il ne quitte pas pour ne pas lui faire de mal, parce qu’elle est dépendante de lui et que c’est sans doute, même si jamais cela n’est dit aussi clairement dans le livre, ce qu’il attend d’une de ses conquêtes.

Autant le dire de suite, le thème du roman, celui d’une relation amoureuse en vain, narrée par une jeune femme qui subit la volonté de l’homme dont elle attend beaucoup tout en sachant qu’elle n’obtiendra rien, ne m’intéresse en rien. Qui plus est, l’écriture, qui n’est pas sans faire penser à celle d’Edouard Levé, écriture blanche s’il en est, la structure du texte, fait de paragraphes courts et qui se suivent parfois sans logique, en tout cas sans lien évident, ou qui s’enchaînent au contraire de façon plus cohérente, jusqu’à ce qu’on passe à autre chose, n’a rien de très stimulant pour le lecteur. Le texte se lit, sans difficulté, mais se lit aussi sans passion. Publié en 2001, il ne restera pas dans les annales de la littérature contemporaine, sera oublié bien plus vite qu’on pourrait l’imaginer – c’est peut-être déjà fait – et rejoindra dans les oubliettes du roman français, comme bien d’autres petits textes sans importance, une multitude de romans dont on ne voudrait pas les éreinter, mais qu’on aurait bien du mal à porter au pinacle tant ils n’apportent rien de bien nouveau sur le thème qu’ils abordent, la façon dont ils le font ou sur l’écriture, pour s’inscrire simplement dans quelque chose qui se fait déjà et qui n’a, en fin de compte, rien de plus à livrer. On a envie de dire, en lisant la dernière phrase, NEXT !

Les Âmes sœurs, Valérie Zenatti

L’expédition littéraire en terre de femmes continue donc avec Les Âmes sœurs de Valérie Zenatti, et se mue également en découverte des titres des Editions de l’Olivier, dont je n’avais lu jusqu’alors qu’un roman, d’Emmanuelle Pireyre, chroniqué ici il y a quelques mois. Publié en 2010, ce court roman, comme celui de Florence Seyvos, narre en parallèle deux histoires, celle d’une « jeune » mère de famille, trois enfants, qui répond au prénom d’Emmanuelle, un peu toujours beaucoup débordée, pas épanouie dans son métier, et qui lit un roman racontant l’histoire d’amour tragique d’une jeune photographe, Lila Kovner, que Valérie Zenatti nous livre donc également, par petits paquets de chapitres entremêlés à ceux concernant la vie d’Emmanuelle. Voilà notre « héroïne », dont rien de la vie quotidienne la moins excitante ne nous est épargné, soudain embarquée par ce récit qui remet en cause quelque peu son équilibre mental habituel…

Pour ce qui est du style de l’auteure, tout comme avec Florence Seyvos, je n’ai pas l’impression qu’il soit « typiquement » féminin (mais ce serait quoi un style typiquement féminin ?), sinon peut-être que Zenatti, tout comme Seyvos, ne vise jamais le tour de force, le morceau de bravoure ou la performance. L’écriture est simple, jamais simpliste, la phrase plutôt courte, jamais blanche ou impersonnelle (« Je viens pour vous parler de lui. J’ai besoin de raconter cette histoire à quelqu’un. Je ne peux plus vivre seule avec. » – incipit)… Une écriture sensible, dirons-nous. En revanche, pour ce qui est des thématiques abordées, la vie d’une mère qui se lève la nuit dès qu’un de ses enfants, et ça arrive souvent, manifeste le moindre besoin, la moindre souffrance ou la moindre inquiétude, quand rien ne réveille son mari ; le problème insoluble du ménage, quand une amie ordonnée, véritable fée du logis, a beau la coacher, en pure perte, et que le regard de la belle-mère, qui ne rate pas une occasion pour commenter en filigrane et de façon subtile (ça n’en est que plus efficace) les incapacités de celle qu’a choisi son fils vient ajouter à la culpabilité de ne pas savoir faire avec le matériel ; le temps passé, et perdu pour la quête d’un peu de bonheur et d’inédit, en trajet pour accompagner les enfants à l’école, en obligations de toutes sortes, etc… pour ce qui est de ces thématiques, on les trouve rarement dans la littérature, me semble-t-il, et il ne faut pas avoir peur pour s’y attacher ainsi. C’est évidemment pour la bonne cause, celle de la cohérence du récit, puisque le personnage féminin de fiction auquel Emmanuelle va s’attacher au point de se sentir comprise par elle, est une photographe de guerre, qui vit un amour aussi bref qu’intense et se trouve confrontée à la cruauté de la vie et au deuil – Emmanuelle a elle aussi perdu un être cher, une amie, sa seule amie peut-être, dont on fait la connaissance via le seul souvenir.

Pour suivre son âme sœur jusque dans ses fuites, Emmanuelle va trouver une fugue à la hauteur de son quotidien et de sa personnalité, mais qui va lui permettre d’envisager de s’autoriser de futures excursions hors de son quotidien, des petites transgressions à la dure loi de la routine, et un peu plus encore… Ainsi, les trajectoires des deux femmes si fondamentalement différentes finissent-elles par tracer deux parallèles, la ligne fictive influençant la direction de la ligne réelle d’un personnage de papier simple et banal. Joli coup d’écriture, qui donne envie d’aller plus loin avec les textes de Valérie Zenatti, qui fut la traductrice de l’écrivain américain Aharon Appelfeld, avec qui elle réussit à établir une vraie complicité (retracée dans quelques-uns de ses livres), et dont l’écriture sonne si juste. Une dernière chose : les points communs entre les romans de Seyvos et Zenatti sont assez nombreux – elles ne sont pas publiées dans la même maison par hasard – : deux histoires menées en parallèle, celles d’un personnage plutôt humble et d’un-e artiste et surtout une fin de roman toute en finesse, qui relie la narratrice du Garçon incassable à ses histoires et le personnage principal (Emmanuelle) à l’auteure du roman qu’elle vient de lire. Jolis coups d’écriture, vraiment.

Le Garçon incassable, Florence Seyvos

Entamons une nouvelle période de lecture de type monomaniaque (après les littératures sud-américaines, espagnole et portugaise) avec une série à venir de romans écrits par des femmes (et pour le moment françaises) avec ce très joli livre de Florence Seyvos, Le Garçon incassable. Ce sont deux histoires pour le prix d’une que nous offre l’écrivaine née à Lyon en 1967, honorée par un Goncourt du premier roman pour Les Apparitions : celle d’un jeune garçon, Henri, frère de la narratrice, enfant « différent », dont elle nous raconte le chemin dans cette vie, le chemin d’un être qui ne ressent que très peu les émotions et sentiments qui nous sont connus – quand son père meurt et que sa belle-mère lui apprend la nouvelle, il répond : « Ah, je n’aimerais pas être à sa place ! » – et celle du grand acteur Buster Keaton, qui tient son prénom (un pseudonyme, il s’appelait en vérité Joseph) de sa capacité à tomber sans jamais se faire mal, qu’il tombe naturellement ou qu’on le pousse, ou le jette, très fort. On apprend sur la vie de Keaton, quand on le connaît aussi mal que moi, tout en l’appréciant, beaucoup de choses qu’on n’aurait pas imaginées, le texte de ce point de vue est aussi précieux que le roman de Stéphanie Kalfon sur Erik Satie (chroniqué ici il y a quelques mois). Quant à l’approche de Seyvos quand elle évoque un enfant qui peu après la naissance est victime d’une hémoragie cérébrale et ne s’en sortira qu’avec de nombreuses séquelles physiques et mentales, elle est d’une délicatesse et d’une finesse que bon nombre d’écrivains au masculin n’approcheraient sans doute pas.

Car ce que je cherche bien sûr en me lançant dans une telle série de lectures féminines, c’est à voir s’il y aurait une spécificité de l’écriture féminine, quelque chose d’autre qui permettrait presque de reconnaître à l’aveugle l’écriture d’une femme face à celle d’un homme. Cette lubie en fera sourire plus d’une : il n’y a sans doute rien de spécifique dans l’écriture féminine du point de vue stylistique qui permettrait de reconnaître à coup sûr à la lecture d’un texte le sexe de son auteur. Mais bon, cette petite fantaisie ne me faisant pas rougir, concluant à la fin de cette lecture (j’ai tout de même déjà lu des textes romanesques de femmes, et plus d’un, mais sans me poser ce genre de question stupide) que ce n’est pas du point de vue du style qu’il y aurait différence, je me dis toutefois qu’il y a des thèmes que les hommes n’aborderaient pas aussi spontanément, qu’il y a une bienveillance du regard plus empathique que celui des hommes et peut-être un intérêt plus réel pour des êtres humains différents qui peuvent aussi bien être plutôt féminins. Ah, oui ! J’allais oublier un détail qui a son importance : à part du côté des enfants, dans l’histoire d’Henri, il n’y a pas d’homme ou presque, sinon le père d’Henri, assez vite oublié, dont les méthodes d’éducation sont fort discutables (« Un enfant, il faut le casser ! »), et qui sort de la narration sans vraiment y être entrée. Quant à la narratrice, lorsqu’elle fait un enfant, il n’est pas question d’homme (ou de père). Et si l’écriture féminine pouvait se passer des hommes ? Une chose est certaine, si ces élucubrations sont sans doute discutables, Le Garçon incassable est un roman délicat, auquel on mord facilement (comme on mord à l’hameçon), et dont la lecture est plus que recommandable. Peut-être trouverons-nous dans une prochaine lecture la quintessence de la stylistique des femmes, ou quelque chose comme ça, qui fera avancer cette enquête un peu bizarre qui ne fait après tout que commencer.

L’Artiste des dames, Eduardo Mendoza

Parodie d’une drôlerie habituelle chez Mendoza (auteur de Sans Nouvelles de Gurb, ou encore du formidable Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, deux romans hilarants parmi tant d’autres) du bon vieux polar, L’Artiste des dames est le troisième volet d’une série qui ne s’en est pas tenue là. Truculent, burlesque, ce roman se lit indépendamment des opus qui le précèdent. L’intrigue est délirante, les personnages farfelus et le style décoiffant. L’auteur se joue des codes (du polar, mais aussi de certains codes théâtraux issus du Vaudeville, par exemple, quand un soir, dans la chambre du narrateur, se succèdent les personnages utiles à l’intrigue, et pour la plupart très proches les uns des autres, qui témoignent ou se livrent et qui doivent tous se cacher dans les moindres recoins de la petite chambre, au point pour certains de se retrouver en situation de très – trop – grande promiscuité) et son narrateur n’a de cesse de porter un regard amusé et amusant sur sa façon de narrer. Aussi le texte se lit-il d’une traite, sans jamais qu’il se prenne au sérieux, tout comme son auteur qui est pourtant reconnu comme un grand de la littérature catalane.

Le personnage principal et narrateur de ce roman sort d’un asile de fous où il a passé plusieurs années après avoir commis quelques actes de délinquance notoires, et retrouve sa soeur, une prostituée barcelonaise, dont le mari, Viriato, se montre accueillant à l’égard de ce beau-frère tombé du ciel, qu’il invite à tenir son salon de coiffure. La clientèle est rare, le coiffeur est débutant, mais très vite son passé le rattrape : une cliente (voir incipit : « Lorsque ses jambes (bien faites, et tout et tout) sont entrées dans le local où j’exerçais mon office, cela faisait déjà plusieurs années que je vivais dans le plus total abrutissement »). Il accepte alors le « travail » qu’elle lui propose, un job pas très honnête, et vole des documents dans les bureaux d’une entreprise à la raison sociale on ne peut plus claire, Le filou catalan. Las, un crime a lieu dans ces bureaux, la nuit même où il y est présent. Dès lors, pour éviter des ennuis plus grands encore, le coiffeur se lance dans une enquête délirante, qui n’a pour but « que » de prouver son innocence (Ivette, la jeune femme à la plastique impeccable qui l’a mis sur le coup n’a bien sûr rien à voir avec son soudain investissement). Voilà le lecteur embarqué, pas vraiment à l’insu de son plein gré, dans une intrigue délirante qui ne lui fera plus lâcher ce bouquin à l’humour décapant, à la fantaisie réjouissante, une intrigue invraisemblable, avec des personnages invraisemblables, auxquels on se plait à croire tant l’écriture nous entraîne où l’auteur le souhaite et tant la narration se permet détours, digressions et feintes de corps dont le lecteur est le premier à rire, après l’écrivain lui-même, sans nul doute. Un roman à lire pour le plaisir de rire, donc, ce qui n’est pas interdit, surtout quand l’écrivain qui est à la baguette maîtrise à ce point son art.

La Lucidité, José Saramago

Dans une démocratie d’un pays européen que l’auteur ne cite pas explicitement, et plus précisément dans sa capitale, un jour d’élection et de grande pluie, les électeurs se font attendre toute la journée, jusqu’à 16 heures exactement, où ils finissent par arriver, au grand soulagement des scrutateurs et autres présidents de bureaux électoraux, avec pour résultat final inattendu un taux de 83% de votes blancs. Sous le coup de la panique, le gouvernement, dont les ministres sont pour certains (ministre de l’intérieur, ministre de la défense, en particulier) en rivalité, prend des mesures de plus en plus coercitives, jusqu’à proclamer l’état de siège de la capitale, qu’il a pris la précaution de fuir, avec sa police et son armée, laissant la population entre les mains de la seule autorité municipale.

Nous n’irons pas plus loin dans la narration de l’intrigue de ce roman du maître portugais, Prix Nobel de littérature en 1988, histoire de laisser au lecteur éventuel le plaisir de la découverte. Jusqu’à l’événement majeur du roman (la fuite du gouvernement), les personnages principaux du livre sont donc les membres du gouvernement, des électeurs anonymes, et l’écriture, un joyeux pastiche de la langue administrative et de la langue (pas toujours de bois) des hommes politiques, qui élaborent des stratégies, plus ou moins bonnes (le Président envisage par exemple de murer la capitale, proposition reçue par l’incrédulité d’un ministre qui se demande comment on paiera pareille folie et la contre-proposition d’un premier ministre qui se contente de l’état de siège), pour mettre un terme à une maladie politique de leur démocratie dont ils craignent qu’elle gagne le pays entier. Las, les citoyens de la capitale, malgré quelques coups bas et tordus de leur gouvernement qui a prévu des actions scélérates (dont une fera une grosse trentaine de morts) pour semer la panique dans la ville et jeter le discrédit sur les électeurs adeptes du vote blanc, se montrent particulièrement solidaires et disciplinés, citoyens et responsables face à cette adversité malfaisante…

A partir de là, les choses se corsent et l’intrigue devient policière, avec l’apparition de personnages déjà connus de L’Aveuglement (roman de Saramago chroniqué ici il y a quelques mois), roman dans lequel une épidémie qui rend toute la population du pays aveugle, sauf une, l’épouse d’un ophtalmo dont quelques clients, et lui-même, sont les premières victimes du mal blanc. Notre couple venu tout droit du roman cité ci-dessus est alors au centre de l’intrigue et le flic qui est chargé d’une enquête dont les conclusions sont déjà tirées par le ministre de l’intérieur va surprendre son monde. Comme dans tous les romans de Saramago (dont nous conseillons tout particulièrement L’Année de la mort de Ricardo Reis, pour les amateurs de Fernando Pessoa et de ses hétéronymes), l’écriture est sublime, la phrase longue qu’affectionnait Saramago est au rendez-vous (moins sans doute toutefois que dans Les Intermittences de la mort, que vous pouvez lire sans hésiter, lui aussi), sa manière toute personnelle d’insérer ses dialogues au récit aussi. Le texte est intelligent, drôle et ironique à souhait. C’est une critique sans concession de nos soi-disant démocraties, un texte politique dans lequel l’humour est omniprésent, mais aussi une dénonciation très subversive du pouvoir (de tous les pouvoirs), dont la gestion des crises (toute ressemblance avec une situation actuelle ne serait pas si fortuite qu’il pourrait y paraître, même si La Lucidité a été éditée en 2004) est tout sauf démocratique et respectueuse des libertés fondamentales des citoyens. Bref, c’est du Saramago, il faut lire ses livres (à plus forte raison en cette période ou l’Etat prétend vouloir nous protéger) et La Lucidité ne fait pas exception (en n’oubliant pas de commencer par L’Aveuglement, même si les deux romans sont par ailleurs indépendants l’un de l’autre, malgré le lien signalé auparavant). Vous serez tenus en haleine par l’intrigue jusqu’au coup de tonnerre final, n’en doutez pas !

Les Saisons, Maurice Pons

Présenté par la quatrième de couverture de la réédition du roman aux Editions Bourgois dans leur collection de poche, Titres, comme un « livre culte réunissant autour de lui une véritable confrérie d’initiés », je n’hésiterais pas une seconde avant de qualifier Les Saisons comme un véritable chef-d’œuvre de la littérature française dont je me suis étonné longuement, durant sa lecture, de ne pas en avoir eu vent plus tôt : il a en effet été publié pour la première fois en 1965 ! Le résumé que j’en ferai sera bref, tant il vaut mieux avec ce « diamant noir de la littérature » éviter d’en dire trop sur l’intrigue qui demande à être découverte en lisant. Le personnage principal, Siméon, arrive dans une vallée oubliée, un jour du seizième mois de l’automne (vous avez bien lu) et décide de s’y installer pour y écrire le livre qu’il porte en lui. L’accueil est plutôt glacial. Les habitants lui font comprendre de façon on ne peut plus explicite qu’il n’est pas le bienvenu, quand ils ne lui disent pas tout simplement « On n’a pas besoin d’étranger, ici ! ». Le décor est planté. En dire plus sur l’intrigue consisterait à mettre à mal votre plaisir de lecture quand vous aurez fait l’excellent choix de vous rendre en librairie pour acquérir à peu de frais ce trésor d’imagination, de beau style, cette histoire riche en personnages hauts en couleur, ce génial ouvrage de littérature.

Car l’écriture est somptueuse. On se demande comment Pons a pu faire pour maîtriser pareil lexique (à croire qu’il a lu et retenu le dictionnaire, ou qu’il était un spécialiste de la montagne, entre autres sujets porteurs d’un jargon propre), où il va chercher les patronymes (extraordinaires) de ses personnages, on se met à rêver de posséder la phrase et le style à un aussi haut degré d’efficacité sobre, avec une tendance délicieuse de la part de Pons à mêler les registres (dans le genre familier, les dialogues sont une réussite incroyable), on se dit qu’on tient là un écrivain, un vrai, dont Michon pourrait être un descendant. Et puis, le début du roman fait penser également au grand Franz Kafka du Procès, et on n’en dira pas plus pour ne pas ternir votre découverte, tout comme la suite et la fin du texte peuvent évoquer des auteurs comme Bordage. Bref, on va de surprise en surprise dans ce texte qui se lit avec une facilité déconcertante, et qui se lit donc vite, sans que jamais l’ennui ne guette, et sans que jamais l’auteur ne tombe dans la moindre facilité. C’est un texte sombre, et drôle à la fois, comme les grands romans du XXe siècle (Céline, Beckett, Pinget, pour ne citer qu’eux), c’est un univers à part, dans lequel l’imaginaire a plus que sa part, c’est un régal de lecture dont on sort aux anges et sidéré, c’est Les Saisons de Maurice Pons, un objet littéraire d’une qualité telle qu’on se félicite de ne pas l’avoir lu plus tôt, tout en se disant qu’on s’offrira une autre fois, au moins, le plaisir de le relire. Allez-y les amis, mais allez-y ! Vous ne serez pas déçus.

Le Prospectus, Cesar Aira

En littérature, tout est permis ! Le message qu’envoie chaque roman de Cesar Aira à ses lecteurs et à tout aspirant écrivain souhaitant écrire autre chose que ce qui nous est donné à lire la plupart du temps est on ne peut plus clair. Dans Le Prospectus, une jeune femme, Norma Traversini commence un texte censé informer les habitants de son beau quartier de Flores qu’elle va ouvrir un atelier d’expression dramatique pour permettre à ses participants, non de devenir acteur ou actrice, mais de développer leur niveau de sincérité. Norma Traversini est peut-être douée pour la pédagogie théâtrale, mais en ce qui concerne la rédaction d’un prospectus efficace, elle est catastrophique et se perd dans des digressions inutiles et, quand elle en prend conscience, plutôt que de recommencer son texte, elle se propose de mieux expliquer son propos et voit son texte s’allonger sans s’en inquiéter outre mesure, si bien que quand elle commence à résumer un roman qu’elle vient de lire pour mieux se faire comprendre, elle ne se demande pas si son projet lui échappe. Voilà trois fois qu’elle s’égare : « La somme des explications, loin d’éclaircir le panorama, l’a complètement embrouillé. » Le nom de son atelier est « Atelier Lady Barbie », nom d’un des personnages du roman qu’elle décide de résumer pour mieux faire comprendre son projet aux habitants du quartier.

Et voilà le lecteur plongé dans un roman colonial, qui se passe dans le milieu anglais des colons de l’Inde, qui finit par basculer, sous l’effet de la stratégie déjà éprouvée d’Aira, celle de la « fuite en avant », dans le roman d’aventure – un roman des plus délirants, qui se termine sans qu’il soit fait de nouveau mention du prospectus, mais quelle importance ? Comme si, pour l’auteur argentin, il n’était gageure plus amusante que transgresser toujours plus insolemment ce que d’aucuns nomment les règles de la narration. Et comme d’habitude avec Cesar Aira, ce qui chez n’importe quel écrivain ferait flop, marche à merveille même si, avouons-le sincèrement, Le Prospectus n’est pas mon livre favori de cet auteur toujours surprenant, toujours enthousiasmant. Mais rien, bien sûr, ne vous interdit de lire ce très bon texte, qui conviendra peut-être mieux à votre bibliothèque intérieure qu’à la mienne. Bonne lecture – si vous voulez lire autre chose, pensez à découvrir l’un des courts romans de Cesar Aira, quel qu’il soit, vous ne le regretterez pas.

La Boucherie des amants, Gaetaño Bolán

Premier roman (publié en 2005) de Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants est un très court texte, qui rappelle au lecteur les méfaits de la dictature de Pinochet, l’horreur qu’il y a à vivre, même dans une petite ville, dans une atmosphère de censure de la pensée et de délation. Les personnages du roman sont attachants, peu nombreux : Tom, le fils aveugle du boucher, Juan, géant débonnaire, Chico, le coiffeur, un bon ami avec qui Juan serait tenté de refaire le Chili, Dolores, l’institutrice et… c’est tout. La mère de Tom est morte en couches. L’enfant aimerait avoir une maman de substitution, le boucher n’y pense pas trop, jusqu’à ce que l’institutrice se mette à fréquenter sa boucherie avec un peu plus d’assiduité. Quand Tom s’assure que Dolores se rendra au bal du dancing de la ville, Le Paradis, la rencontre semble inéluctable. Et elle l’est, en effet. Même si le boucher ne correspond pas exactement à l’idéal poétique de l’institutrice, ils deviennent amants. Puis la politique s’en mêle… Car ils sont quelques-uns à se réunir dans l’arrière-boutique de la boucherie, certains soirs, pour discuter un peu du président, qu’ils insultent en passant, et se dire qu’il serait peut-être temps de préparer la révolution. Joli texte, qui pourrait facilement passer pour un conte, La Boucherie des amants n’est pas pour autant un grand roman. L’écriture en est minimaliste, les chapitres sont d’une grande brièveté et l’intrigue en est on ne peut plus simple. Il se lit sans difficulté, avec un certain plaisir. Rien de plus, même si le thème qu’il aborde ne laisse pas indifférent. Gaetaño Bolán a aussi écrit Treize Alligators, son deuxième roman, en 2009, puis a quitté la France pour se retirer dans un petit village du Chili. Le titre de ce deuxième roman n’étant pas fait pour me déplaire, j’irai y jeter un œil à l’occasion pour mieux connaître cet auteur franco-chilien.

Du Hérisson, Eric Chevillard

Résumer l’intrigue de ce roman jubilatoire d’Eric Chevillard ne prendra que peu de temps. Le prétexte en est on ne peut plus simple : le narrateur, un écrivain dont le succès littéraire est des plus relatifs, découvre sur son bureau de travail, au moment où il se prépare à écrire

son autobiographie, un « hérisson naïf et globuleux » qui va bien sûr l’empêcher de mettre en œuvre son projet et détourner son écriture vers un tout autre sujet, dont le titre du roman suffit à lui seul à dire qui est le personnage principal de ce livre de Chevillard. En un premier temps, cherchant à répondre à la question simpliste de ce que peut symboliser ce hérisson, j’ai pensé

à la panne d’inspiration, mais bien sûr, en poursuivant ma lecture je me suis aperçu qu’il n’en était rien et que je pouvais ranger ma question au placard des mauvaises idées. Du Hérisson est un livre discours, qui n’est pas sans évoquer le Beckett de Malone meurt ou de L’Innommable, l’absurde étant chez Chevillard bien moins sombre que chez le divin Irlandais et le discours vide

s’avérant assez rapidement plein, saturé même (discours sur la littérature, références scientifiques pour rire, mais pas seulement, personnage du hérisson oblige, jeu avec les codes de l’autobiographie que Chevillard détourne à loisir, etc…). Fantaisie, jubilation de l’écriture pour l’écriture, du texte dont le principal moteur est d’aller de l’avant, encore et toujours, en se nourrissant de lui-même et, loin d’une narration classique et surtout d’une intrigue dont l’auteur nous a habitué

à devoir nous passer – merci à lui pour ce sain parti pris d’écriture –, grâce en particulier à un art savamment cultivé de la digression permanente qui inscrit Chevillard dans la lignée d’un Laurence Sterne, écrivain injustement oublié, nous voilà donc embarqués dans une aventure que peu d’écrivains contemporains, trop souvent conventionnels, proposent à leurs lecteurs dans leurs trop sages romans. Enfin, signalons que la forme rejoint le fond dans ce refus de la norme, et c’est heureux, faisant du roman Du Hérisson une expérience de lecture bien revigorante. Merci, Eric Chevillard !

Le Mobile, Javier Cercas

Actes Sud publie le « premier roman » de Javier Cercas, Le Mobile, texte tiré d’un recueil de nouvelles dont l’auteur espagnol n’a conservé que celle-ci, se repentant des quatre autres (« par bonheur presque personne ne les a lus » écrit-il humblement dans sa note de fin de livre). Dans cette même note, il se demande : « J’ignore si le récit qui donnait le titre à ce recueil et que j’ai décidé de conserver ici est meilleur que les autres ; mais je sais que c’est le seul dans lequel je me reconnais non sans une certaine gêne et le seul, même si un écrivain finit presque toujours par se repentir de son premier livre publié, dont je ne me suis pas encore repenti. Il se peut que ce soit une erreur. » Fort bien.

Alvaro, vit dans un immeuble, petitement puisqu’il a choisi de sacrifier sa carrière professionnelle à don amour immodéré de la littérature, à laquelle il se livre avec le plus grand sérieux : « Alvaro prenait son travail au sérieux. Chaque jour il se levait ponctuellement à huit heures. Il finissait de se réveiller sous une douche d’eau glacée et descendait au supermarché acheter du pain et le journal. De retour chez lui, il préparait du café, des tartines grillées avec du beurre et de la confiture et il petit-déjeunait dans la cuisine, en feuilletant le journal et en écoutant la radio. A neuf heures, il s’asseyait à son bureau, prêt à commencer sa journée de travail. » (incipit) Son projet est d’écrire une oeuvre ambitieuse pour ouvrir une voie et pour cela, car les grands écrivains se reconnaissent à leurs lectures, il met ce premier roman sous l’autorité de Flaubert (petite pose dans le compte rendu de ce « roman », je l’ai choisi car, justement, mon second texte long, en cours, est l’histoire d’un homme qui, sans connaître Gustave Flaubert – il en a seulement entendu parler au bistrot, par un prof de lettres avec qui il boit parfois un coup – entame, sous l’égide de l’écrivain normand – le livre sur rien -, un cahier dans lequel il rend compte de son observation quotidienne d’un mur).

Ensuite, comme le roman du personnage principal se passe dans un immeuble, Alvaro va aller chercher le réalisme de son texte et ses personnages dans son environnement proche. J’arrête là le résumé du texte. Alvaro va faire la connaissance de trois de ses voisins et de la concierge de l’immeuble et, bien sûr, les choses ne vont pas passer aussi bien qu’il l’aurait souhaité, sinon il n’y aurait pas d’intrigue. Le texte de Cercas se lit vite (moins de quatre-vingt pages), mais hélas on n’en sort ni estomaqué ni convaincu. La fin est surprenante pour qui aurait pensé naïvement que la logique ne l’emporterait pas et l’on se dit que le prétexte littéraire du début a fait long feu, que c’est bien un texte de jeunesse qu’on vient de lire et qu’il est sans doute préférable d’aborder l’oeuvre de Cercas par des romans de sa maturité littéraire si l’on veut se faire un idée plus précise de son apport à la littérature. Et nous revenons, avant de vous déconseiller d’acquérir ce livre (13,80 euros pour 80 pages, mieux vaut sans doute le voler ou l’emprunter), à la note d’auteur : « Mais il se peut aussi que Cesar Aira ait raison quand il prétend que tout écrivain est soumis à la loi des rendements décroissants, selon laquelle « il est de plus en plus difficile de réaliser par la suite ce qui n’a pas été réalisé à la première tentative », parce que les astuces que le temps nous octroie, il nous les fait payer en fraîcheur et en vitalité. Si cela est vrai, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas, ce livre est mon meilleur livre. » Il vaut donc peut-être mieux passer son chemin et ne pas insister avec l’oeuvre de Javier Cercas. Je lirai toutefois son recueil d’essais littéraires, dont la critique dit grand bien, Le Point aveugle. Et m’en tiendrai sans doute là.

Héros et tombes, Ernesto Sabato

Recette pour lire (mal) la trilogie de Sabato

Ingrédients : Le Tunnel / Héros et tombes / L’Ange des ténèbres

Se procurer le premier volume de la trilogie, Le Tunnel

Après lecture, laisser reposer le souvenir du texte et s’assurer que vous l’avez bien oublié. Réserver.

Cinq ans plus tard, se procurer le troisième tome de la trilogie, L’Ange des ténèbres.

Lire le texte, s’étonner de ne pas tout comprendre, mettre cette difficulté sur le compte d’une structure complexe, sans chronologie, d’une texte touffu et volontairement difficile. Arrêter la lecture après environ deux cents pages. Laisser reposer quelques mois. Reprendre la lecture, dans un pays froid de préférence. Finir le roman en criant au génie, tout en reconnaissant son infériorité sur un auteur puissant, dont le coup de maître consiste à ne rien faciliter à son lecteur. Laisser reposer un an, sans oublier pour cela ce texte remarquable.

Un an plus tard, se procurer le second volume de la trilogie, Héros et tombes.

Lire le texte, s’émerveiller de ce que l’auteur nous tient en haleine avec l’histoire d’amour de deux adolescents. Tenir le coup. Se dire que l’on comprend mieux le début du troisième volume. Poursuivre la lecture. Finir la deuxième partie du deuxième volume en reconnaissant qu’on s’essouffle. Se dire qu’il est rare qu’on lise un bouquin, même un pavé de 500 pages, aussi lentement. Attaquer la troisième partie, le fameux Rapport sur les aveugles. Se demander si Sabato supposait en écrivant ce texte délirant, image de la folie du narrateur de cette partie-là, qu’il allait lui-même devenir aveugle. Reconnaître que parfois ce délire nous ennuie. Finir la partie en poussant un ouf ! de soulagement. Attaquer la dernière partie en se disant qu’il ne reste « que » cent pages à lire. Finir le roman plus d’un mois après l’avoir commencé.

Se demander si on aime vraiment cette trilogie, si on aime vraiment son auteur. Se dire qu’il serait bon de lire (relire ?) le premier tome, Le Tunnel, pour peut-être reprendre l’ensemble dans le sens normal : tome 1, tome 2 et enfin tome 3 ou se contenter d’avoir une vue de l’ensemble sans l’avoir lu de façon normale.

Réchauffé C’est Meilleur : Journal du voleur, Jean Genet

« Féroce et pur j’étais le lieu d’une féérie qui se renouvellait. »

« Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire,  et c’est en vous qu’elle produit les remous. Elle vous démonte. Cette violence est un calme qui vous agite. »

« Mon trouble semble naître de ce qu’en moi j’assume à la fois le rôle de victime et de criminel. En fait même, j’émets, je projette la nuit la victime et le criminel issus de moi, je les fais se rejoindre quelque part, et vers le matin mon émotion est grande en apprenant qu’il s’en fallut de peu que la victime reçoive la mort et le criminel le bagne ou la guillotine. Ainsi mon trouble se prolonge-t-il jusqu’à cette région de moi-même : la Guyane. »

« La multiplicité de leurs lignes morales, leurs sinuosités forment des entrelacs que je nomme l’aventure. Ils s’écartent de vos règles. Ils ne sont pas fidèles. »

« Puis-je dire que c’était le passé – ou que c’était le futur ? Tout est déjà pris, jusqu’à ma mort, dans une banquise de étant : mon tremblement quand un malabar me demande d’être mon épouse (je découvre que son désir c’est mon tremblement) un soir de Carnaval ; au crépuscule, d’une colline de sable la vue des guerriers arabes faisant leur reddition aux généraux français ;  le dos de ma main posée sur la braguette d’un soldat, mais surtout sur elle le regard narquois du soldat ; la mer soudaine entre deux maisons m’apparait à Biarritz ; du pénitencier je m’évade à pas minuscules, effrayé non d’être repris mais de devenir la proie de la liberté ; sur sa queue énorme que je chevauche un blond légionnaire me porte vingt mètres sur les remparts […] ma vie doit être légende c’est à dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien, qu’un prétexte. »

« Mon courage consista à détruire toutes les habituelles raisons de vivre et à m’en découvrir d’autres. »

images 1 et 2 : Un chant d’amour, Jean Genet, 1950