Galerie littéraire

« Alberto Manguel est un imbécile. Je ne sais pas ce qu’il t’a dit au sujet d’Alejandro, mais je mets ma main au feu qu’il est à côté de la plaque, Terradillos. Manguel est du genre à te montrer une orange et à te soutenir mordicus que c’est un œuf. Un œuf orange ? lui demandes-tu. Oui. Et rond ? Oui. Qui sent la fleur d’oranger ? Oui. Comme une orange ? Oui, répond-il, mais c’est un œuf. Je t’assure que pour Manguel rien n’est vrai, à moins que ça ne soit écrit dans un livre. Par ailleurs, il n’admet que ce qu’il veut. La moindre insinuation, le détail le plus anodin, et le voilà parti à broder n’importe quelle histoire. » Alberto Manguel, Tous les Hommes sont menteurs (2008)

« Sept minutes plus tard, lui et Igor entrechoquaient des gobelets en plastique au-dessus du couvercle du cercueil en renversant de la vodka dessus à chaque coup de frein et soubresaut de la Gazel tandis que le chauffeur s’enquérait avec inquiétude : « Vous n’avez rien fait couler sur la bière, j’espère Faites gaffe ! Il manquerait plus que ça ! » Il se mordait les doigts d’avoir pris à bord Petrov, sans lequel Igor s’était comporté tout de même moins sauvagement. Quant à Petrov, il ne se mordait plus les doigts du tout, il vait déjà passé un pacte avec lui-même : Un petit coup, et après ils me débarquent en route. » Alexei Salnikov, Les Petrov, la grippe, etc. (2018)

« Salut à toutes et à tous, aujourd’hui on se retrouve pour une nouvelle vidéo sur le thème de la pensée, c’est-à-dire de la mort. Vous voyez ce que je veux dire, la mort, les humains, les animaux, les fourmis, dans un nid de fourmi, on trouve en moyenne 50 000 fourmis. Il y a des millions de fourmilières. Les fourmis sont plus nombreuses que les humains. Il y a mille milliards de fourmis sur terre et 7 milliards d’êtres humains sur terre. Les fourmis sont 993 milliards de fois plus nombreuses que les humains sur terre. Et les termites, les termites, et les sardines, les sardines sont plus nombreuses que les humains sur terre. Elles se déplacent par groupe de millions sur la planète, dans l’eau, par groupe de milliards. Elles sont plus nombreuses que les femmes sur terre, plus nombreuses que les hommes sur terre, plus nombreuses que les enfants, que les bébés sur terre. Pourtant nous sommes des milliards, est-ce que vous connaissez le milliard ? La réponse est non, vous ne connaissez pas le milliard. Personne ne peut savoir ce qu’est le milliard. On peut l’écrire, on peut parler, on peut dire le mot : MILLIARD. Dans l’espace description de la vidéo, il écrivit : 1 million de secondes = 11 jours, 1 milliards de secondes = 31,5 années. » Laura Vazquez, La Semaine perpétuelle (2021)

« Lorsque j’écris un livre, je me voudrais aérien, l’esprit au vent et la main désinvolte. Mon cul. En fait, je suis très organisé. Je m’entraîne, je me prépare, je me dispose. Il y a un côté monacal dans mon attitude, spartiate, navigateur solitaire. Tout importe, la condition physique, l’alimentation, les lectures. Quand j’écris, je me couche tôt, je ne bois pas d’alcool. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

« Le plus dur c’est de me dépouiller du « regard » de la société, de ce que j’imagine qu’elle attend, et auquel, finalement, je ne peux répondre qu’en niant cette attente, même en m’inscrivant contre. Aller à ce désir qui se fiche que l’écriture aboutisse ou non à un livre. Me situer en dehors du livre, lui aussi, social, lui aussi institution. » Annie Ernaux, L’Atelier noir (2011)

« C’est il y a cinq ans que l’idée de créer un ZOMBI à mes propres fins m’est venuepour la première fois comme un coup de tonnerre qui a changé ma vie. Seigneur ! Dans des moments pareils on sent les neurones électrisés du cerveau préfrontal se réaligner comme de la limaille de fer attirée par un aimant. » Joyce Carol Oates, ZOMBI (1995)

« L’Hôpital Argerich se dressait telle une cordillère par une nuit de pleine lune. Sa taille démesurée était due à de sombres intérêts, des contrats non vérifiés, des médecins qui n’étaient pas des médecins, le laisser-faire généralisé des jeunes années de la République. Mais ce n’était qu’une coquille vide dont la seule fonction était de justifier aux yeux de tous le budget qu’un fonctionnaire sans scrupule s’était mis dans la poche. Le véritable Hôpital se trouvait à l’intérieur, reclus dans une cellule, avec pour tout instrument une ampoule de lumière blafarde. » César Aira, Le Président (2019)

« Les quatre dans le compartiment se sont dans un premier temps arrêtés de faire ce qu’ils étaient en train de faire. Le joueur a la cigarette non allumée à la bouche et le briquet à la main. Le soldat garde le doigt dans le livre fermé. Le vieil homme garde la pointe de son crayon sur le carnet, mais inactive, on y lit l’inscription CUMBERLAND. La jeune femme attend pour continuer à se dessiner les lèvres dans son miroir de poche. Pour le moment, semble-t-il, rien ne devrait plus être dit. Le silence renforce l’entente. » Peter Handke, L’Absence (1987)

« Ecrire a toujours été pour moi une recherche, j’emploie à dessein le mot recherche avec ses connotations évidemment proustiennes. Non pas une recherche du temps perdu, même si la notion temporelle n’a jamais été absente (j’ai toujours su qu’écrire avait partie liée avec le temps et la mort), mais une recherche de soi-même, du monde et de la langue. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’Ecrivain (2022)

« En dépit de son nom, c’était une des rues des plus agréables où se promener, grouillante qu’elle était toujours d’éléments délabrés et d’un va-et-vient apparemment vertueux. Toute la journée la chaussée était en proie à un tumulte d’autobus rouges, bleus et argentés. Une petite fille fut renversée par l’un d’eux juste au moment où Belacqua approchait du viaduc du chemin de fer. » Samuel Beckett, Bande et Sarabande (1934)

« Deux jeunes passèrent tout près d’elle et lui rotèrent à la figure. Elle entra dans les w.c. publics au bord du fleuve avec l’enfant qui n’osait pas aller tout seul dans les toilettes des hommes. Ils s’enfermèrent dans une cabine ; la femme ferma les yeux et s’appuya du dos à la porte. Au-dessus de la cloison de séparation de la cabine voisine – la cloison n’allait pas jusqu’au plafond – apparut, tout à coup, la tête d’un homme qui bondissait en l’air, une fois, puis une autre fois encore. Puis le visage ricanant de l’homme se montra à ses pieds car la cloison de séparation n’allait pas non plus jusqu’au sol. » Peter Handke, La Femme gauchère (1976)

« Il n’est rien de plus singulier qu’un voisin. Que l’un d’eux tue un autre est monnaie courante dans nos informations, de même que l’un de leurs voisins communs dise du criminel inattendu qu’il était une personne on ne peut plus normale. L’autre jour, quelqu’un est allé plus loin et a dit à la télévision que l’assassin de son escalier lui avait toujours semblé « un voisin très naturel ». A ces mots, je me suis rappelé que mourir est la loi de la nature et demandé si on peut mourir naturellement quand un voisin naturel nous tue. » Enrique Vila-Matas, Mac et son Contretemps (2017)

« Il y a les traces de ses pas dans la neige et cet arrêt soudain, le blanc de la neige fraîche et un peu plus loin après les dernières traces, ce corps couché à jamais, trait noir dans le blanc. Non seulement il accomplit ce qui était écrit, ce qu’il avait écrit, faisant de la neige un manteau, mais il devient ainsi lui-même une trace, un trait, un signe définitivement inscrit sur le blanc. Le visage nu, ouvert au ciel, la tête engloutie dans le blanc, le chapeau que la main gauche devait tenir est au-dessus de sa tête, éloigné de la longueur de son bras. Dernier point de ponctuation. » Sally Bonn, Ecrire écrire écrire (2022)

« Le papier tue-mouches Tangle-foot mesure environ trente-six centimètres de long sur vingt-et-un de large : il est enduit d’une glu jaune toxique et nous arrive du Canada. Qu’une mouche s’y pose (moins gourmande que conventionnelle : il y en a déjà tant d’autres !), elle ne se prend d’abord que par l’extrême article crochu de ses six petites pattes. Sensation très légère, surprenante, pareille à celle que nous éprouverions si, marchant nu-pieds dans le noir, nous butions soudain sur quelque-chose qui ne serait d’abord qu’une vague résistance molle et tiède, mais où affluerait peu à peu l’horreur d’être humaine, d’être reconnue pour une main, tendue là Dieu sait comment pour vous accrocher de ses cinq doigts de plus en plus indubitables. » Robert Musil, Le Papier tue-mouches (1913), in Œuvres pré-posthumes

« La passion s’est éveillée brusquement en moi quand j’ai compris les règles du jeu, qui n’étaient expliquées nulle part – exceptée sur une petite notice abîmée, écrite en anglais et fixée à la machine – et qu’il fallait apprendre par la pratique. Le fabricant de la plupart de ces machines s’appelle Gottlieb, et en pensant à cette forme d’apprentissage, j’ai souri quand le jeu de mot a surgi spontanément dans mon esprit : « Pour l’amour de Dieu, et je me suis dit : « Ce jeu est comme la vie ». » Mario Levrero, Fauna (1993)

« Qui commence à lire ? Un garçon mince distribua trois copies d’un poème. Il ne m’en donna pas, mais en tendant le cou je pus lire le titre sur l’exemplaire de mon voisin. « Le Saule », dit le garçon, hé hé, c’est un peu métaphysique. Allez-y. Comme l’insomniaque compte les moutons, de plus en plus enclin à tomber dans une brume mentale, je comptai vingt vers. Ou peut-être trente. On peut-être quinze coups de pied au cul de leur auteur, suivis d’un silence, de quelques mmmm, quelques toux, quelques petits sourires, quelques ah ah. J’ai l’impression, dit un petit gros, que tu essaies de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Je trouve que le rythme. Non, non, deux participes présents ensemble, jamais. Et tous ces « et » ? Pour lui donner plus de force. Plus de force au saule. Etudiants de merde, pensai-je. J’admets seulement avoir été influencé par Mariano Pérez, dit l’auteur, acculé. (Mariano Pérez, je l’appris plus tard, était l’ami de Jeremias et le coordinateur d’un autre atelier, l’atelier officiel de la faculté.) Allons, allons, allons, dit Jeremias avec rancœur. Eh bien, moi je continue à trouver que c’est mauvais, dit le petit gros, je suis sûr que tu as des textes meilleurs. Moi ça me fait plutôt penser à Frost, intervint un myope. Jeremias faillit éructer. Mais tu n’as lu Frost que dans des anthologies, idiot. Voyons, relis ce vers qui dit que le saule pleure. T.S. Eliot ? Bonifaz Nuño ? Mariano ? S’il vous plaît, ne mêlons pas Mariano à ce crime. Intéressante, dit le myope, cette façon d’ordonner les vers. Jeremias arracha une copie des mains de son voisin. Avec de la bonne volonté, le poème vu à l’envers ressemble à un saule. Disposition dans l’espace, je suppose, Jean-Clarence Lambert ? Je te jure que c’est un hasard. C’est peut-être que tu le lis mal – Jeremias conciliateur et lassé -, qui veut le lire à nouveau ? Toi-même, Jeremias, c’est toi qui lis le mieux. Bon, kof, kof, essayons. Le saule se rappelle-t-il son horizon ? Hum, oui – sourire de crocodile -, il y a quelque chose de Mariano, c’est indéniable. C’est que Mariano est mon maître. Ça se voit, bon écoute, élimine les vingt premiers vers et garde le dernier, il a beaucoup de force. Qui veut lire maintenant ? » Roberto Bolaño, L’Esprit de la science fiction

« Je commis une erreur : j’écartai légèrement les jambes. Maria, de manière imprévue, tendit le bras et empoigna mes parties d’une main de fer ; et bien cramponnée, elle tirailla dessus pour se lever et s’approcha de moi, me poussant de son buste, les lèvres en cul-de-poule. je poussai un hurlement de douleur et mon bras droit, la main à moitié fermée, envoya de manière spontanée un direct dans son menton proéminent ; quelque chose entre le coup de poing et la gifle. Elle me lâcha et tomba jambes grandes ouvertes sur le fauteuil. je m’activai à toute vitesse. Je trouvai mes vêtements, toujours aussi humides, que je ramassai dans la salle de bain, et pris l’enveloppe contenant le roman, que j’avais laissée sur une table basse. Maria était toujours les jambes écartées sur le fauteuil, elle avait les yeux ouverts mais semblait ne pas voir, et elle remuait lentement la tête d’un côté à l’autre. « Excusez-moi, lui dis-je, j’ai une tumeur, probablement maligne, au testicule gauche. On m’opère la semaine prochaine. je suis déjà pratiquement un eunuque. Vous vous sentez bien ? » Mario Levrero, J’en fais mon affaire (1998)

« L’affaire débuta un après-midi du mois de juillet, par une chaleur torride, sous un ciel implacablement bleu et de brûlantes rafales de vent et de poussière. Au carrefour de la route qui va de Fort Scott à Nevada et de la nationale 54, qui relie Pittsburg à Kansas City, se trouvent une gargote et un poste d’essence. La baraque en bois a pauvre apparence et ne possède qu’une seule pompe, exploitée par un veuf d’un certain âge et sa fille, une blonde bien en chair. Il était un peu plus d’une heure de l’après-midi lorsqu’une Packard poussiéreuse s’arrêta devant le restaurant. Il y avait deux hommes dans la voiture ; l’un d’eux dormait. » James Hadley Chase, Pas d’Orchidées pour Miss Blandish (1939)

« Et qu’apprirent les étudiants d’Amalfitano ? Ils apprirent à réciter à voix haute. Ils apprirent par cœur les deux ou trois poèmes qu’ils aimaient le plus pour se les rappeler et les réciter aux moments opportuns : enterrements, mariages, solitudes. Ils comprirent qu’un livre est un labyrinthe et un désert. Que ce qu’il y a de plus important au monde c’est de lire et voyager, peut-être la même chose, sans jamais s’arrêter. Qu’à la fin de leurs lectures les écrivains sortaient de l’âme des pierres, qui est l’endroit où ils vivaient après leur mort, et ils s’installaient dans l’âme des lecteurs comme dans une prison douillette, mais qu’ensuite cette prison s’élargissait ou explosait. Que tout système d’écriture est une trahison. Que la véritable poésie vit entre l’abîme et le malheur et que près de chez elle passe la grand-route des actes gratuits, de l’élégance des yeux et du sort de Marcabru. Que le principal enseignement de la littérature était le courage, un courage étrange, comme un puits de pierre au milieu d’un paysage lacustre, un courage semblable à un tourbillon et un miroir. Qu’il n’était pas plus aisé de lire que d’écrire. Qu’en lisant on apprenait à douter et à se souvenir. Que la mémoire était l’amour. » Roberto Bolaño, Les Déboires du vrai policier (2011)

« J’ai oublié de noter à propos de ma balade d’hier avec F. qu’au retour, sur la rive gauche de la place Libertad, nous avons croisé Gérard de Nerval. j’ai dû le regarder deux fois de suite, ce que d’habitude je ne fais pas avec les messieurs, et il l’a remarqué et m’a lui aussi regardé ; dans son expression, il y avait quelque chose comme une reconnaissance, comme s’il savait que j’avais lu ses livres avec une certaine dévotion. F n’avait rien lu de lui ; ensuite, à la maison, j’ai cherché parmi mes livres et j’ai trouvé Les Filles du feu. dans le livre, il y avait une photo de Gérard de Nerval et F a été stupéfaite de l’avoir croisé – surtout lorsque je lui ai expliqué qu’il y avait bien longtemps qu’il s’était pendu à un lampadaire, ou qu’on l’avait pendu, parce que l’on n’avait pas réussi à tirer au clair cette histoire. « Les morts se recyclent », lui ai-je expliqué. » Mario Levrero, Le Roman lumineux (2005)

« Par une froide journée d’automne, il ficelle ses vieux manuscrits, ses cahiers, ses journaux et ses notes. Ce qu’il appelle en riant « le lest de papier de sa vie » remplit deux grandes valises. Celles-ci sont descendues dans une voiture, puis acheminées aux archives de Berlin. L’opération a duré moins d’une heure. Au préalable, il a écouté les conditions qui, à vrai dire, ne l’intéressaient pas, puis il a signé tout ce qu’il fallait signer. Il essaie de présenter sa démarche sous un jour rationnel : par exemple, il explique longuement à Cynthia pourquoi les manuscrits seront « plus en sécurité » dans des archives bien organisées sue s’ils « traînaient à la maison ». En réalité, il connaît la signification de son acte. Il sait qu’au fond, il a refermé – ou plutôt, liquidé son passé. Il comprend enfin ce qui le meut réellement : « La passion de la liquidation, écrit-il, dont la cause est impénétrable. » On lui demande s’il veut que ses manuscrits donnent lieu à une exposition. Non, répond-il, il ne le veut pas. Il ne veut plus jamais revoir les traces des combats de sa vie, ces écrits de combat. » Imre Kertész, L’ultime Auberge (2014)

« — Retenez bien ceci, mon ami : quand il y a un livre en plus sur un rayon de bibliothèque, c’est que, dans la vie, il y a un être humain en moins. Et s’il faut choisir entre les bibliothèques et le monde, c’est le monde que je préfère. Les bulles là-haut à l’air libre et moi là, au fond de l’eau ? Merci, sans façon.
— Mais enfin, ai-je timidement tenté de protester, vous-même avez donné tant de livres aux hommes ! Nous avons tous l’habitude de lire vos…
— J’en ai donné. Mais je n’en donne plus. Plus une seule lettre depuis deux ans.
— D’après ce qu’on dit ou qu’on peut lire, vous nous préparez quelque chose de nouveau et de grand.
Il avait cette habitude de ne pas écouter jusqu’au bout ce qu’on lui disait.
— Grand ? Je ne sais pas. Nouveau, oui. Seulement, ceux qui disent et qu’on peut lire, cela au moins je le sais, n’obtiendront plus de moi le moindre caractère d’imprimerie. C’est clair ? »

Sigismund Krzyzanowski, Le Club des tueurs de lettres

« Le corps est la dernière chose qui nous reste. Le corps est la première et la dernière chose, de la naissance à la mort on a le même. Il change pas quoi qu’on en dise. Ne croyez pas ceux qui disent le corps change. Il change pas. C’est le nôtre malgré les années malgré ce qu’il a vu, subi, même si c’est un autre, c’est malgré tout le même de la naissance à la mort. Mon vrai corps est resté dans la ville qui n’existe plus. Mon corps qui a froid, qui a peur. Mon corps qui court, nage, mon corps qui transpire, désire. Dans la ville où je vis aujourd’hui on a pas besoin de corps. Les magasins remplis d’articles parent aux besoins, avant même que le corps réclame, avant même qu’il ait eu le temps d’avoir froid chaud ou peur. Les habits sont accrochés à des cintres, 100 % alpaga, chemises en coton épais, vestes doublées. Leur corps leur sert à rien aux gens d’ici. Les cafés sont remplis de gens pressés dont les pupilles brillent mais ne brûlent pas ». Fabienne Jacob, Corps (2012)

« Il observa que l’homme près de lui avait des boucles à ses souliers. « Moi, je ne m’y connais pas, répondit l’homme. Je suis représentant et je ne fais que passer pour quelques jours dans la région. »

« Les joueurs crient beaucoup trop, dit Bloch. Un bon match se joue en silence. »

« Mais il n’y a pas d’entraîneur à la limite du terrain qui leur crie ce qu’ils doivent faire », répondit le représentant.

Il sembla à Bloch qu’ils se parlaient tous deux à l’intention d’une troisième personne. » Peter Handke, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1970)

« Je suis un adepte du soleil dans les restaurants de plein air, un buveur de reflets lunaires sur le pavé mouillé, je marche d’aplomb, droit, tandis qu’à la maison ma femme, quoique sobre, fait des actes manqués et trébuche, l’interprétation du Pantha rhei d’Héraclite, drolatique, ruisselle dans ma gorge, et chaque auberge au monde est une harde de cerfs imbriqués par les bois du langage, cette grande devise « Memento mori », qui émane des choses et des destins humains, c’est déjà une bonne raison pour boire sub specie aeternitatis, c’est pourquoi je suis un dogmatique à l’état de fluide, la théorie du chène et du roseau m’est force motrice, je suis un cri humain épouvanté qui s’effondre sous le poids d’un flocon de neige, je me hâte sans cesse pour pouvoir passer deux, trois heures dans mes rêveries inactivement actives… » Bohumil Hrabal, Manuel de l’Apprenti palabreur, in Les Palabreurs (1964)

« Pour l’heure, je traverse la cour Ungelt, je regarde la cathédrale Saint-Jacques qui a vu la noce de l’empereur Charles. Au coin de la rue Mala Stupartska, mon logeur s’est fait gifler, non pas parce qu’il est détective à la brigade des moeurs, mais parce qu’il tentait de séparer deux ivrognes. Dans la cour Ungelt se trouve une baraque dans la mansarde de laquelle j’ai un temps logé, mais un joueur d’accordéon aveugle devait traverser ma chambre pour gagner la sienne. Je donnerais cher pour savoir comment l’empereur faisait l’amour à cette princesse aux mains capables de tordre un plateau d’étain jusqu’à le rouler en cornet. Oui, je donnerais cher pour le savoir et je regarde les arcades où passait la marquise della Strade qui, à ce qu’on raconte, avait la peau si translucide que, lorsqu’elle buvait du vin, on aurait cru qu’elle le versait dans un tube de verre. » Bohumil Hrabal, Vends Maison où je ne veux plus vivre (1965)

« Il dormait par libéralisme. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il y avait déjà cinquante-sept années que lui, en tant que président, devait écouter ces conférences quotidiennes, et moi, jeune homme de vingt ans, à la santé de fer, aux nerfs à toute épreuve, qui ne les écoutais que depuis neuf mois, je n’en pouvais plus et je présentais d’inquiétants symptômes. Cette niaiserie nauséeuse, ce blablabla extravagant qu’on nomme en général poésie lyrique, cette ânerie ennuyeuse et vaseuse qu’on nomme en général science, ce salmigondis de théorie qu’en général on nomme politique, tout ça, une nuit, dans ma petite chambre d’étudiant, avait déclenché en moi un accès de rage : subitement je m’étais mis à loucher et hurler, et j’ai hurlé à mort deux heures durant, jusqu’à ce que le fidèle Zwetscke, accouru à mon chevet, me fasse une piqûre de scopolamine, qui sert habituellement, comme vous savez, à calmer les fous furieux. Imaginez-vous ce qu’il serait advenu de ce vénérable président, digne vraiment d’un sort meilleur, s’il n’avait découvert à temps l’unique solution, et si son esprit sain ne s’était protégé, comme il l’avait fait, contre le maléfice ? » Deszö Kosztolanyi, Le Traducteur cleptomane (1925-1935)

« Depuis le déjeuner, Albert Guittard était mécontent de lui. Il s’était pourtant levé de bonne humeur. Ne devait-il pas rendre visite, vers les cinq heures, à monsieur et Madame Penner ? Mais il s’était passé un petit événement désagréable que nous rappellerons brièvement afin d’éclairer le caractère de cet homme étrange. Il venait de sortir de table et s’apprêtait à faire la sieste quand la sonnette du jardin retentit. Bien qu’il approchât de la cinquantaine et qu’il fût célibataire, Monsieur Guittard n’était pas vieux garçon au point de ne pouvoir supporter d’être dérangé. Il attendit donc, avant de gagner son bureau où, sur un divan, il avait l’habitude de dormir jusqu’à quatre heures, d’être fixé sur cette visite. Au bout d’une minute à peine, la femme de chambre vint lui annoncer qu’un certain M. Bourrette était au salon. » Emmanuel Bove, Un Célibataire (1932)

« C’est un cheval, dit Mariano sans y croire, c’est un bruit de cheval, j’ai entendu les sabots, il doit galoper dans le jardin. La crinière, des naseaux comme sanglants, une énorme tête blanche effleurèrent la grande vitre, le cheval les regarda à peine, la tache blanche se fondit vers la droite, ils entendirent de nouveau le bruit des sabots, un brusque silence du côté de l’escalier de pierre, un hennissement, un galop. Mais il n’y a pas de chevaux par ici, dit Mariano qui machinalement avait empoigné la bouteille d’armagnac par le goulot et qui la reposa sur la banquette. Il veut entrer, dit Zulma, collée au mur du fond. » Julio Cortazar, Octaèdre (1974)

« Moi, j’aime les lampes allumées, c’est à leur lumière que je dispose sur la table les assiettes et les couverts, que s’ouvrent les journaux ou les livres, j’aime les mains illuminées par la lampe et reposant tout simplement sur la nappe, des mains humaines coupées, offrant dans l’écriture de leurs rides la clé du caractère de leur propriétaire, j’aime les lampes à pétrole que je porte le soir pour aller à la rencontre des visiteurs, éclairant leurs visages et le chemin, j’aime les lampes à la lumière desquelles je crochète des rideaux et fais des rêves profonds, des lampes qui, lorsqu’on les éteint d’un souffle brutal, dégagent une odeur chlorée, une sorte de reproche qui inonde la chambre obscurcie. Il faudrait que je trouve la force, le jour où on mettra l’électricité à la brasserie, d’allumer les lampes au moins une fois par semaine, un soir, pour écouter encore le sifflement mélodieux de la lumière jaune qui projette des ombres profondes et contraint à marcher avec précaution et à rêver. » Bohumil Hrabal, La Chevelure sacrifiée (1976)

« Ici, je complique le jeu : je lui envoie dans les jambes ce boulet qu’ils ont tous traîné, ce père impossible, qui les a rendus enragés de jalousie, depuis Lamartine jusqu’à Bloy, ou enragés de dénégation, de feintise, depuis Baudelaire jusqu’à Zola : Victor Hugo ; ce monstre, qui trouvait le moyen de vivre comme quatre et d’écrire comme dix, comme cent, en même temps ; qui était au four et au moulin, à la fois à la droite du Père et dans les légions de Satan, dans l’alexandrin et dans la prose, chez les filles et à Guernesey ; qui intégrait dans son vers tout ce qu’on pouvait écrire par ailleurs et l’accommodait à sa façon, sans sourciller ; le Crocodile, pour qui tous les écrivains de son temps n’étaient que petits poissons pilotes, oiseaux pique-boeufs, et qu’il traitait en conséquence avec grande mansuétude, grande patience et indifférence. » Pierre Michon, Corps du roi (2002)

« Les morts ne souffrent pas. Vous devez le savoir. ils ne sont même pas ici. Ils dormnt dans un autre monde, avec leurs rêves… » Des inflexions plus basses obscurcissent le timbre de sa voix, qui devient plus tendre et plus lointaine pour murmurer : « Souvent, je dors près de lui, quand il est mort ; nous partons ensemble au paradis. » Alain Robbe-Grillet, Djinn (1981)

« Sa conclusion est qu’il a en face de lui un politicien, probablement démocrate-chrétien, supporter du Napoli ou de Cagliari, homme de synthèse, arriviste, habile, mais qui répugne à trancher. Alors il décide de tenter quelque chose d’entrée de jeu pour le déstabiliser : il renonce avec emphase au privilège de commencer, pourtant accordé de droit au moins bien classé des jouteurs, et offre généreusement de laisser l’initiative à son adversaire à son honorable adversaire, ce qui implique, concrètement, de le laisser choisir, entre les deux termes du sujet, celui qu’il va défendre. Après tout, au tennis, on peut choisir de recevoir.

Son adversaire n’est absolument pas tenu d’accepter. Mais le pari de Simon est le suivant : l’Italien ne voudra pas que son refus soit mal interprété, qu’on y décèle une espèce de mépris, de mauvaise humeur, de rigidité ou pire, de peur. L’Italien se doit d’être joueur, et pas rabat-joie. Il ne peut pas commencer en refusant de relever le gant, même si le gant qu’on lui jette ressemble plus à un hameçon. il accepte. » Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (2015)

« Je me rappelle avoir lu qu’un soir d’avant-guerre, dans la rue, Samuel Beckett s’était fait poignarder par un clochard. Il avait eu la plèvre transpercée. Guéri, il avait tenu à revoir son agresseur en prison. Et il lui avait demandé : « Pourquoi m’avez-vous poignardé ? » L’homme lui avait répondu : « Je ne sais pas, Monsieur. » Comme l’enfant d’En attendant Godot.

Dans certaines biographies, on apprend que le clochard était en fait un proxénète nommé Prudent, dont Beckett avait refusé les sollicitations. » Célia Houdart, Journée particulière (2021)

« J’ai été réveillé par Hermine, la veuve de Blin, le metteur en scène. Depuis que Blin est mort, elle m’appelle souvent, même tôt le matin. Pourtant je suis un couche-tard – ma réputation n’est plus à faire. D’ailleurs Roger le lui disait, du temps où il montait Godot, Sam est un couche-tard, Sam est un chat de gouttière. Roger est mort. De cela je me rappelle. Hermine aussi me rappelle. Surtout depuis que Roger est mort. Elle me demande : Je ne te réveille pas au moins ? Elle sait donc qu’elle me réveille. Elle le fait malgré tout. Ça ne fait rien. » Maylis Besserie, Le tiers Temps (2020)

« Le garçon voulait que la fille soit son esclave, elle devait faire ce qu’il lui ordonnait et n’avait pas de volonté propre. Bien évidemment, il lui suffisait de dire quelque chose pour qu’elle s’empresse de faire le contraire, mais le garçon, perfide, usait d’un sophisme quelconque pour prétendre qu’en fait elle lui avait obéi. Par exemple, il lui disait « Ferme la fenêtre » ; elle se précipitait pour l’ouvrir ; et lui « Merci beaucoup, j’adore qu’on m’obéisse. » « Menteur ! Tu m’as dit de la fermer, et moi, je l’ai ouverte ! » « En fait je voulais que tu l’ouvres, parce que j’ai chaud. Si je t’avais dit de l’ouvrir, tu l’aurais pas ouverte, pas vrai ? Alors, comme je te connais, je t’ai dit de la fermer, et ça a marché. Tu vois, tu tombes toujours dans le piège, chère petite esclave. » Et il riait, content de lui. Elle : « Menteur ! Méchant ! Je fais ce que je veux ! » Venait ensuite le coup de grâce : ‘Tu veux une preuve ? La fenêtre était fermée. » Argument indiscutable face auquel, impuissante, elle se tordait de rage. » Cesar Aira, Le Tilleul (2005)

« On commençait tout juste d’entrevoir ce qui se présentait alors, depuis longtemps déjà disaient les plus lucides, comme la quatrième génération de notre établissement de loisirs, lorsqu’on entendit pour la première fois, parmi les déclarations finales d’une réunion des Grands, une sentence qui devait faire florès dans les décennies qui suivirent, au moins jusqu’après le mystérieux effondrement des Blocs :  » Le Mirador n’est plus ce qu’il était ». Quelques versions apocryphes, extrêmement abâtardies mais témoignant de la vigueur spéculative de l’époque (« Le Mirador a été, est et sera » ou bien encore : « Le Mirador ne saurait devenir que ce qu’il est », ou « Le Mirador est immortel, ou « Le Mirador n’est jamais plus lui-même que lorsqu’il n’est plus », ou la plus répandue : « Il est et il n’est pas »), continuaient récemment encore de vivoter dans des enclaves montagneuses, dépeuplées, inaccessibles aux réseaux, et privées de sang neuf persévéraient dans leur être. On laissait faire. On savait qu’elles cesseraient d’émettre un jour, qu’elles aussi s’éteindraient tout à fait, aussi sûrement que l’expression première qui leur avait donné naissance, et qu’on ne trouve plus guère du reste, de loin en loin comme on dit, qu’à l’état de fossile. » François Bizet, Dans le Mirador (2018)

« Le mois suivant le professeur décida subitement de nous faire des cours de littérature française du vingtième siècle et ce changement radical ne pouvait que nous réjouir, à commencer par Marcella qui parut intéressée d’emblée par tout ce que le professeur lui racontait à longueur de soirées sur les surréalistes, sur Robert Desnos, Alfred Jarry, Georges Ribemeont-Dessaignes et leurs belles égéries… une fois il sortit un recueil, Domaine public que ça s’appelait, et chaque soir il en lisait un poème dans le texte puis nous le traduisait ; le lendemain on s’essayait à l’analyser pendant le travail, au début ça semblait très obscur mais à force de reprendre tableau par tableau on arrivait à en dégager le sens, moi aussi je m’étais pris au jeu pour lire des poèmes difficiles qui jusque-là ne me disaient rien, maintenant je les comprenais au point d’en donner parfois une explication si pertinente que le professeur s’exclamait : comment se fait-il que vous, l’imbécile bouché à l’émeri, vous tombiez si juste ? Là je me sentais comme un petit chat qu’on eût caressé sous le menton, j’en aurais ronronné tellement c’était flatteur d’être injurié par le professeur, il commençait peut-être à m’apprécier puisqu’il me lançait les mêmes injures qu’à Marcella avec qui, pendant le travail, il ne parlait d’ailleurs plus qu’en français… » Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (1971)

« Quand Joseph rentra, à la nuit tombée, l’arbre de Noël était déjà illuminé dans la chambre d’hôte, une pièce d’angle où l’on n’entrait presque jamais. Mme Tobler amena les enfants vers l’arbre et leur montra les cadeaux. Pauline aussi eut un cadeau, et Joseph reçut une boîte de cigares, avec la remarque que c’était peu de chose, mais que cela venait du coeur. Tobler était soucieux de donner à la fête un petit air bon enfant, comme au café ; il fumait son habituelle pipe et regardait en clignant des yeux le sapin tout rayonnant de son agréable lumière. Mme Tobler était souriante et elle dit quelques paroles de circonstance, par exemple que c’était bien joli, un petit arbre comme celui-là. Mais les mots ne lui venaient pas trop spontanément. D’ailleurs tout manquait un peu d’entrain, il ne s’instaurait pas de ferveur joyeuse particulière entre ces quelques personnes, tout était voilé de mélancolie. » Robert Walser, Le Commis, (1908)

« Mais l’homme n’a pas le monopole de l’écriture. On peut très bien écrire sans mains, sans plume, sans pinceau, sans papier ni parchemin. Le vent, la mer, le fleuve et le torrent écrivent. Les animaux écrivent. La terre écrit quand elle plisse le front quelque part et barre ainsi la route à un fleuve, balaie une ville ou un bout de montagne. Pourtant, seul l’esprit humain est capable et désireux de considérer comme un écrit, donc comme un esprit objectivé, tout ce que produisent des forces apparemment aveugles, cela ne fait aucun doute. » Hermann Hesse, Le Métier d’écrivain (1977)

« La bonne avait laissé son nom à la femme du concierge. Elle cherchait, lui avait-elle dit, une place stable et accepterait n’importe quoi, même si elle préfèrerait ne pas travailler pour une vieille femme. Elle y consentirait toutefois en cas de nécessité. Agée de quarante-cinq ans, elle en paraissait davantage. Elle avait les traits marqués, mais de cheveux encore noirs, de jolis yeux et de jolies lèvres. Il ne lui restait plus que quelques dents en bon état, aussi riait-elle en crispant légèrement la bouche. » Bernard Malamud, Les Idiots d’abord (1963)

« C’est peut-être un de ces militaires sans scrupules qui a commandité l’assassinat. Oui, ma belle, des tas de militaires veulent faire de la politique maintenant, comme la guerre est finie et qu’ils ne peuvent plus tout dévaliser comme avant, ils s’adaptent aux temps nouveaux. C’est extrêmement délicat. Au début, j’ai pensé en parler au commissaire Handal, mais qui sait si celui-ci n’est pas en cheville avec les commanditaires et que c’est la raison pour laquelle il cherche à orienter l’enquête vers l' »origine passionnelle » pour couvrir de boue El Yuca et la pauvre Olga Maria. Ça me met dans tous mes états. Mais ce n’est pas la première fois qu’on essaie de calomnier El Yuca avec ce genre de choses. Justement, quand Mirna a été incarcérée, et qu’on l’a accusée d’être communiste, les gens disaient qu’El Yuca était responsable de tout, qu’il l’avait dénoncée parce qu’elle ne voulait pas coucher avec lui, qu’en fait Mirna était innocente et qu’il s’agissait d’une simple vengeance de dépit. Moi je ny ai jamais cru. Des racontars, c’est tout. El Yuca n’avait aucun besoin de faire un truc pareil à Mirna. Olga Maria n’était pas d’accord avec moi : elle disait qu’à cette époque la chasse aux communistes le rendait complètement fou, qu’il confondait tout et qu’il n’aurait pas été étrange qu’il brise la vie de Mirna par pure malveillance. La pauvre Mirna a disparu pendant trois jours ; et ce n’est pas parce que sa famille a fait pression qu’on l’a envoyée à la prison des femmes. Entre-temps, pendant qu’elle était portée disparue, elle. été violée par la Garde nationale. C’est le bruit qui courait. Qui sait combien de fois ? Horrible. Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule : imagine un tas de tortionnaires répugnants et baveux, se succédant sur une femme, introduisant leur truc purulent, plein de maladies. A sa place, j’aurais vomi, j’en serais morte. » Horacio Castellanos Moya, La Diablesse dans son miroir (2000)

« Qui était cette personne qui insista pour me raconter à l’oreille son voyage au plus profond de l’obscurité de ce siècle ? Une Schéhérazade aux illusions perdues ? La réponse me parvint très lentement sans jamais émerger de la brume dans sa totalité.

Ce qu’elle m’envoyait avait été écrit depuis le brouillard du croyant, de l’amoureux, du sourd et de l’aveugle qui entend tout et voit tout sans le voir, celui qui s’accroche à son désir, qui raconte les rêves qui dessinent les rives de son corps, que le sort a laissé revenir de l’enfer. » Alberto Ruy Sanchez, Les Rêves du serpent (2017)

« Deux fois déjà, elle avait noté quelque chose d’étrange, sans réussir à le définir. Là, elle sut ce que c’était. Elle comprit, ou formula avec des mots, quelque chose qu’elle avait compris depuis un moment, peut-être depuis le premier instant : que Mao était belle. Cela sautait aux yeux qu’elle l’était. Elle fut surprise de ne pas se l’être encore dit à elle-même. C’était la plus belle fille qu’elle ait vue de toute sa vie. Et bien plus encore. Un joli visage, des traits harmonieux, un jeu d’expressions exquises, tout cela n’était pas si rare parmi les filles de cet âge. Mais Mao était beaucoup plus, énormément plus. Elle était au-delà de toutes les pensées que l’on put formuler sur la beauté : elle était comme le soleil, comme la lumière. » César Aira, La Preuve (1998)

« Les Jeux Olympiques, qui s’étaient déroulés l’année d’avant à Helsinki, avaient éveillé l’attention du public sur des questions sportives nouvelles pour bon nombre de personnes. Le peintre en avait pris conscience indirectement, et cela lui avait donné matière à réfléchir. Il trouvait que le sport tel qu’on le pratiquait dans ce genre de compétitions importantes était dénaturé par une exigence excessive, presque inhumaine. Il fallait y sacrifier sa vie, se concentrer sur une seule et même chose, consacrer des heures et des années à modeler son corps, corriger ses mouvements, aller au bout de ses forces, de sa résistance, sans boire ni manger plus qu’il ne fallait, se priver de ceci ou de cela. Il était bien loin le temps où ceux qui avaient des facilités et le physique adéquat pouvaient se distinguer dans un sport sans pour autant cesser de vivre. Cette pratique pour le plaisir avait été reléguée au rang de passe-temps pour amateurs, en comparaison avec les titans olympiques. » César Aira, Esquisses musicales (2019)

« Ma danse ne parvient pas à calmer l’embrouillamini des temps qui me péritonite à fond. L’addition du passé, du présent et u futur étant commutative, ils se télescopent milk-shake. je m’enfonce dans une confusion méli-mélo parce que sur les quarante personnes présentes je n’en subjugue que trente-cinq. Les cinq que je n’émoustille pas, je vais électrocuter leur sexe chloroformé. La coupe de champagne qui me tombe des mains au ralenti fera l’affaire. Je me déchausse et me mets à danser sur les bouts de verre qui entaillent mes pieds ambidextres. La douleur me ramène à moi, moi, Edie Sedgwick, arrière-arrière-arrière-petite fille-chiot du juge Théodore. Sur le blason de ma famille, il y a cinq cloches surmontées d’une couronne et d’un lion. Je valse sur la devise de notre écusson « confido in domino Sedgwick », « j’ai confiance dans le maître Sedgwick ». La plante de mes pieds n’est plus qu’une nappe de sang. Au quatre-vingt yeux qui s’accrochent à mon corps, j’offre un effeuillage grand style, une pose dynastie Tang pour dénuder épaules et poitrine, puis j’enchaîne avec un déhanchement à la Mata-Hari quand je dévoile le bas. Tous se retrouvant piégés par mon strip-tease, ensorcelés par ma lumière caïnique, stroboscopique, je peux enfin m’enfuir à l’intérieur de mes déserts. » Véronique Bergen, Edie. La Danse d’Icare (2013)

« Lingénierie providentielle était un savant mélange de technologie ultra-sophistiquée et de résolution concrète des problèmes quotidiens et dévastateurs.

La thèse de Rodolphe était que la vie, l’amour, l’amitié et la filiation ne tenaient qu’à un cheveu. Autrement dit, tout pouvait basculer si tout n’était pas réglé au millimètre près. Et bien sûr, cette bascule entraînait chaque individu, chaque couple, chaque famille dans la mésentente et parfois la tragédie. Qui n’avait pas vécu le drame d’une soirée gâchée parce que la télévision déraille au moment même où le match commence ? Qui ne s’était jamais mis à pleurer devant l’inondation causée par une machine à laver défectueuse ? Et quel couple de jeunes mariés n’avait pas raté la conception de leur premier enfant parce que le lit avait cédé sous les assauts de Monsieur et que Madame avait eu trop mal au dos pour désirer poursuivre la construction de leur belle et future famille ? » Julie Douard, Usage communal du Corps féminin (2014)

« A la fin de la cérémonie, Joe Hynes, reporter qui inscrit le nom de ceux qui assistent à l’enterrement pour la notice nécrologique demande à Bloom : « Connaissez-vous le type en, un type qui était là-bas en… » et, au moment précis où il pose la question, il s’aperçoit que la personne dont il parle s’est envolée et il ne termine pas sa phrase. le mot qui manque est « imperméable » (macintosh). Bloom la complète juste après : « Macintosh ». Oui, je l’ai vu. Où est-il passé ? » Hynes comprend mal, il croit que l’homme s’appelle M’Intosh et note le nom pour sa nécro.

La relecture de ce passage rappelle à Riba qu’il y a dans Ulysse dix autres allusions à l’énigmatique type à la gabardine. L’une des dernières apparitions de ce mystérieux personnage a lieu quand, après minuit, Bloom commande un café pour Stephen à l’abri du cocher, prend un exemplaire de l’Evening Telegraph et lit le bref compte rendu de l’enterrment de Paddy Dignam rédigé par Joe Hynes. Le journaliste y cite treize noms d’assistants et le dernier, c’est… Macintosh.

Macintosj, c’est ainsi que pourrait s’appeler l’ombre noire qu’il viient de voir sur son écran. A cette pensée, peut-être involontairement, il resserre les liens entre son ordinateur et l’enterrement de Paddy Dignam. » Enrique Vila-Matas, Dublinesca (2010)

« Accessoirement, Dieu troubla la Glaneuse dans sa chair, manifestant sa présence dans ses seins qui se gonflèrent miraculeusement de lait. Lorsque les gens l’apprirent, ils commencèrent à lui rendre visite en cachette afin de présenter à ses mamelles les parties malades de leurs corps. Elle eles aspergeait d’un jet de lait et guérit ainsi la conjonctivite du jeune Krasny, les verrues sur les paumes de Frank Séraphin, un abcès de Florentine et la dartre d’un enfant juif de Jeszkotle.

Tous ceux sur qui furent opérés ces guérisons périrent durant la guerre. C’est précisément ainsi que Dieu se manifeste. » Olga Tokarczuk, Dieu, le Temps, les hommes et les anges (1997)

« Je sens une douleur insupportable au mollet, le boa m’a mordu, je pousse un cri, le boa ne desserre pas, Pierre essaie de tirer le boa par la queue qui glisse et le boy me tire dans l’autre sens. Marilyn profite pour me taper sur la tête avec un gros cendrier en verre. Finalement le boy court chercher un couteau de cuisine, le met dans la gueule du serpent, essaie de lui écarter les mâchoires, je crois m’évanouir de de douleur. Le boy est un homme assez expéditif, lorsqu’il voit que le boa ne desserre pas il lui enfonce le couteau entre la nuque et les cervicales. le boa a les yeux glauques, il râle mais ne desserre pas. Marilyn hurle, essie d’empêcher le boy d’enfoncer davantage le couteau mais il descend d’un cross dans la mâchoire qui m’aurait réjoui dans d’autres circonstances. Il remue le couteau entre les vertèbres puis il scie, le boa a la tête coupée mais il ne desserre pas. Le corps sans tête se contorsionne comme un ressort, de son cou jaillit un flot de sang glacé qui asperge les voisins qui sont tous sortis de leurs chambres et poussent des cris d’horreur, j’en suis inondé. » Copi, Le Bal des folles (1977)

« Pourvu que je ne me dégoûte pas trop vite de ce que je fais là. Cet exposé. J’ai une peur bleue. Je prie le ciel. Je ne veux pas y parler de ma vie, je l’ai dit, mais je sens bien qu’il va ressembler à mes rédactions antérieures. Je me débarrasse de quelque chose. Si je m’en débarrasse trop vite, je veux dire si ça me dégoûte tout de suite, ça sera tout à recommencer. les recommencements, c’est le martyre. Faire durer sans se dégoûter c’est aussi un martyre mais sans commune mesure. Ce n’est rien à côté. Ça peut même être une sorte de plaisir. Ça me change de ma botanique. En somme il faut que je me débarrasse de ça tout en le faisant durer, tout en ayant du plaisir. Je dois paraître obscur aux gens qui n’ont pas l’habitude des mises au point. Mais dans le fond, sans vouloir offenser personne, ce n’est pas à eux que je m’adresse. Ceux qui voudront bien me suivre seront ceux qui aiment les mises au point. Ils doivent déjà se rendre compte du genre qui les attend. je prends bien des précautions pour peu de chose, c’est mauvais signe. Je prévois déjà que ça va être assommant et ça m’ennuie, je n’aime pas ennuyer. » Robert Pinget, Quelqu’un (1965)

« L’homme apparut un soir dans la pénombre du couloir, au quatrième étage de l’immeuble en pierres grises où vivait Finkle, serrant dans sa main un portfolio noir retenu par une courroie et élimé par l’usage. Salzman, dans le métier depuis longtemps, était quoique de corpulence frêle digne dans son maintien. Il portait un vieux chapeau et un manteau trop court et trop serré pour lui. Il sentait franchement le poisson, dont il était friand et malgré les quelques dents qui lui manquaient, il n’était pas d’un abord désagréable grâce à ses manières avenantes qui contrastaient singulièrement avec ses yeux mélancoliques. sa voix , ses lèvres, sa barbe clairsemée, ses doigts osseux s’animaient mais sitôt qu’il était au repos, ses yeux bleus bénins révélaient des abîmes de tristesse, détail qui rassura quelque peu Léo en cette circonstance tendue pour lui. » Bernard Malamud, Le Tonneau magique (1958)

« Est-ce que je n’ai pas l’air d’avoir la folie des grandeurs, disait Titus, quand je raconte que ma mère était une souveraine et que des bandits m’ont enlevé, pour faire de moi l’un des leurs ? Or je ne dis cela que pour faire joli, afin qu’on ne s’ennuie pas d’emblée avec moi. Si quelqu’un me demandait mon lieu de naissance, je dirais Goslar, bien que ce soit un gros mensonge. Jamais je e fus gâté par ma mère, et je n’ai sans doute qu’à m’en féliciter. J’ai lu voilà quelque temps que Goslar serait ravissant dans sa robe printanière, et comme j’incline à la crédulité, j’ai bien volontiers accepté cette affirmation. Chez les brigands, j’ai appris la lessive, la couture, la cuisine, et à jouer Chopin, mais je souhaiterais qu’on ne prît pas cette déclaration trop à la lettre. » Robert Walser, La Rose (1926)

« Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne croyais plus au monde. les escaliers du métro, ses couloirs et le claquement brutal des portes de sortie, je n’y crois plus. La table en bois à laquelle je suis assise, les pieds de cette table qui grincent un peu sur le parquet de hêtre quand je m’y appuie, l’appartement de la voisine sous le parquet, je n’y crois plus. Le téléphone que j’ai à la main, son boîtier de plastique noir, les fils et les rivets minuscules qui s’alignent à l’intérieur, je n’y crois plus. Je ne me lasse pas de mesurer la diversité, la spécificité presque perverse de tous ces objets, de tous ces lieux, ces constructions qui n’existent pas. Ils ne cessent de m’étonner. La bonde de la baignoire m’étonne. » Florence Seyvos, Une Bête aux aguets (2020)

« Dès que le Rainbow Bright se mêla au sang d’Acilde, elle se mit à convulser. Je l’ai tuée, pensa Eric, on m’a vendu de la mort aux rats. Mais la fille se stabilisa et il commença à surveiller régulièrement ses constantes vitales. Deux heures plus tard, elle se plaignait de chaleur, criant qu’elle était en train de brûler vive. Lorsque ses secousses commencèrent à faire grincer le lit, Eric lui injecta un sédatif. A minuit, ses petits seins se remplirent de bulles fumantes, les glandes mammaires se consumaient, laissant un tissu rugueux qui ressemblait à du chewing-gum autour des mamelons qu’Eric enlevait avec une pince stérile pour éviter toute infection. Dessous surgissait la nouvelle peau d’une poitrine masculine, les cellules se réorganisaient comme des abeilles ouvrières autour de sa mâchoire, ses pectoraux, son cou, ses avant-bras et son dos, remplissant ses anciennes courbes lisses de nouveaux volumes anguleux. L’aube se levait lorsque le corps, confronté à la destruction totale de l’appareil reproducteur féminin, se convulsa de nouveau. Prise de contractions qui faisaient monter et descendre son bas-ventre, Acilde expulsa par le vagin ce qui avait été son utérus. » Rita Indiana, Les Tentacules (2020)

« Quand il ne sait pas que noter dans son journal monsieur Songe se dit d’abord pourquoi noter quoi que ce soit, cette broutille ne servira à personne, surtout pas à moi qui mis au pied du mur enjolive ou grossis des événements toujours pareils, sans influence sur l’amélioration de mon caractère si j’en ai un, pour la seule vanité, le mot est lâché, de tourner congrûment une phrase.

Et puis il se raisonne et se rabâche à nouveau qu’aucun jugement ne doit intervenir dans cette tâche, qu’il a pris sa décision en toute connaissance de cause disons toute méconnaissance puisque la cause lui échappera éternellement, qu’il doit faire confiance à un certain mécanisme dont il ne se souvient plus ni des tenants ni des aboutissants pour peu qu’il en ait.

Alors il se creuse la tête et la grâce aidant il note n’importe quoi. Si la grâce n’intervient pas il se dit voyons, qu’est-ce qu’il m’est arrivé hier. Il se recreuse la tête. Rien. Mais si j’ai sûrement éprouvé un ennui quelconque. Et il trouve soit un dérangement d’estomac, soit une facture à payer, soit une vieille connaissance rencontrée dans la rue. » Robert Pinget, Monsieur Songe (1982)

« Au commencement, j’eus ce goût de gravier cendreux qui captivait toute ma bouche et qui me faisait grimacer une sorte de mot court comme oui. Justement je me mis à cracher des formes jaunâtres, des figurines visqueuses. Je priais doucement alors, bien proprement suite à mon éducation, t ne jouissais jamais que pour moi seule, en me regardant comme une chose, prononçant deux mots, sans en rougir jamais. Je ne savais pas alors, n’y ayant jamais songé, que ce qu’il y avait dans ma bouche envahissait toute ma tête. Par ailleurs, je rêvais d’avoir un bon métier, honorable, en bel uniforme, noir ou blanc, concertiste ou infirmière. En même temps, secrètement, misérablement, je désirais vraiment porter un tutu. » Béatrice Cussol, « merci » (2000)

« Teresa Rita Lopes a dressé une liste non-exhaustive de soixante-douze hétéronymes. D’autres spécialistes en ont dénombré quatre-vingt-quatre. Chacun de ces « auteurs » va écrire de façon plus ou moins prolifique. Certains ne font qu’apparaître furtivement, le temps de noter quelques phrases, ou d’évoquer le projet d’un livre. Il n’est pas exagéré de dire que toutes ces « personnalités » qui coexistent en Pessoa s’avèrent de plus en plus encombrantes. Elles discutent entre elles, se querellent, s’admirent mutuellement, tandis que leur créateur semble presque disparaître : « On dirait que tout s’est passé, et continue à se passer, indépendamment de moi… » Et Pessoa de préciser : « Il ne faut chercher en aucun d’eux des idées ou des sentiments qui soient miens, car beaucoup d’entre eux expriment des idées que je n’accepte pas, des sentiments que je n’ai jamais éprouvés. »

Frédéric Pajak, Manifeste incertain 9 (2020)

« Il n’y a pas que du négatif dans la traversée des ténèbres. Au stade où j’en suis, tant que je ne suis pas totalement effondré, la dépression peut apparaître dans une certaine mesure comme une libération. Elle permet un autre rapport au temps, une considération réfléchie de l’emploi qu’on en fait. Plus de rendez-vous pénibles. Plus de tâches programmées. Il faut croire que j’ai du ressort puisqu’il m’arrive d’affronter le vide de la journée à venir ; puisque je tiens un peu mes résolutions en écrivant, en me remettant au piano.

– Pourquoi Schumann ?

– J’aimerais en profiter pour creuser l’énigme Schumann. C’était un maniaco-dépressif. Dès l’âge de dix-huit ans, il a inventé des mots pour désigner diverses sortes de cafard : céleste cafard, cafard animé, cafard musical, cafard total. Il a écrit : « J’aimerais pouvoir m’enfuir pour l’éternité dans un autre corps. » Comment peut-on composer une si belle musique quand on oscille entre mélancolie et frénésie ? Il a même failli arrêter complètement le piano, Schumann. » Jean-Pierre Martin, Mes Fous (2020)

« La file d’attente du bureau des passeports était la plus longue que j’avais jamais vue, ce qui n’est pas peu dire. Elle s’enroulait autour du bureau de l’Etat Civil, puis continuait le long de la rue. Les individus qui attendaient semblaient tous jeunes. Leur désir désespéré de quitter le pays se lisait sur leur visage. Matraque en main, un agent de sécurité vêtu d’une salopette bleue qui pendait sur sa carrcasse filiforme longeait la file, ordonnant aux gens de rester à leur place. Durant la guerre d’indépendance, les gens n’avaient pas fui comme ils le faisaient aujourd’hui sous le gouvernement révolutionnaire qui les a libérés. Quelle ironie. L’indépendance était-elle devenue un fardeau plus lourd que le joug de l’oppression coloniale ?

Des enfants des rues s’étaient joints à la queue. Ces gamins débrouillards vendaient leur place à l’avant de la file et retournaient à la fin pour remonter lentement et attendre la prochaine âme impatiente qui achèteraient leur place. Faire la queue était devenu une activité tellement ordinaire que les prix demandés étaient assez uniformes, comme s’ils étaient soumis à une sorte d’autorité de régulation. La main invisible de l’économie était à l’œuvre. » Tendai Huchu, Le meilleur Coiffeur d’Harare (2010)

« La jeune New-Yorkaise retrouve sa ville. avec l’argent reçu, elle s’offre un nouvel appareil photo. Une folie. Celui dont elle rêve depuis si longtemps, qu’elle caresse du regard dans les vitrines. Un bon, un excellent appareil de professionnel. Ce qu’on fait de mieux. Un Rolleiflex. Un format carré 6 X 6, des pellicules de douze poses, un système de visée à hauteur du nombril qui permet de photographier avec discrétion, sans avoir l’œil collé à l’objectif, et de prendre les sujets en contre-plongée, pour un autre regard. Dès lors, Vivian va inventer, trouver son style, installer son regard. » Gaëlle Josse, Une Femme en contre-jour (2019)

« Il vaut mieux que vous ne sachiez pas ce qui s’est passé ce soir-là. Ce n’était plus un interrogatoire, mais l’antichambre de l’enfer. Je rappelle que j’étais encore un bleu, et c’est alors seulement que j’ai commencé à voir où j’étais et dans quoi je m’étais engagé. Bien sûr, je savais qu’à la Corporation ce n’était pas la même mesure – mais je croyais qu’il y en avait quand même une. Ce n’était pas le cas : alors il vaut mieux que vous ne sachiez pas ce qui s’est passé ce soir-là.

Nous avons aussi amené le notaire. Parce qu’il avait négligé son devoir civique de dénonciation, parce que Diaz le voulait. On l’a surpris pendant son dîner, il fêtait quelque chose. Il était sûr de lui, le notaire, il a protesté, exigé un avocat.

Après, il s’est retrouvé assis entre nous, les joues cramoisies creusées, la lippe pendante.

– Je ne vous comprends pas, messieurs, marmonnait-il, je ne vous comprends pas. Que me voulez-vous ? Puisque c’est à moi que l’Etat accorde sa confiance… !

– Oui, certes, dis Diaz en hochant la tête comme un maître d’école. Sauf que nous, nous ne faisons pas confiance à l’Etat. » Imre Kertész, Roman Policier (1977)

« Je ne me rappelle pas nettement quand cela a commencé, mais c’était il y a des mois. La tension générale était horrible. A une saison de bouleversement politique et social était venue s’ajouter l’étrange et envahissante appréhension d’un affreux danger physique ; un danger largement étendu, embrassant toute chose, un danger comme on en imagine seulement au milieu des plus terribles phantasmes nocturnes. les gens – je m’en souviens – arrivaient avec des visages blêmes et soucieux, ils murmuraient des avertissements et des prophéties que personne n’osait répéter consciemment ou s’avouer à soi-même avoir entendus. Un sentiment de culpabilité monstrueuse s’étendait sur la terre, des gouffres intra-stellaires surgissaient des courants glacés qui, dans les lieux sombres et déserts, faisaient frissonner les hommes. il y avait dans la succession des saisons une altération diabolique – la chaleur de l’automne s’attardait d’une façon terrifiante, chacun avait l’impression que le monde, et peut-être l’univers étaient sortis du contrôle des dieux connus ou de forces qui étaient inconnues. » HP Lovecraft, Nyarlathotep

« De toutes les générations, les générations nées dans la seconde moitié du XXe siècle ont été les plus néfastes.

Le désespoir de sentir qu’elles seraient seulement les avant-dernières, c’est-à-dire qu’elles manqueraient d’à peine quelques dizaines d’années l’événement majeur de l’histoire de l’humanité – sa fin – a fait que ces hommes ont non seulement poursuivi la destruction de la planète pour le première fois en pleine conscience de la mort à laquelle ils contraignaient leurs propres enfants, mais aussi qu’ils se sont dotés des dirigeants les plus stupides, des artistes les plus prétentieux, des penseurs les plus ignorants des deniers millénaires. » Santiago H. Amigorena, Mes derniers Mots (2020)

« Venons-en maintenant aux choses sérieuses : la cuisson. L’étonnement qu’elle suscite toujours. Il m’était souvent arrivé de combiner des choses crues mais la surprise de leur mélange n’était jamais à la hauteur de la surprise causée par la cuisson de ce qu’on a connu cru. On me comprendra d’autant plus si, par exemple, on a fait de la gelée de groseilles, si on a ramassé ces petites billes rouges dont il semble qu’on ne pourrait rien tirer, hormis un peu d’acidité rafraîchissante les jours de grande chaleur, si on les a fait cuire quelques minutes dans l’eau bouillante, si on les a retirées de l’eau et enfermées dans un torchon qu’on a pressé pour recueillir le jus des billes attendries, si on a remis sur le feu le jus rouge mélangé à du sucre jusqu’à ce que le tout s’éploie, s’arrondisse et prenne chair, jusqu’à ce que quelques gouttes se figent dans une assiette et qu’à ce signe on reconnaisse que la gelée est prête, qu’il ne restera qu’à les mettre en pots, tendre et apprivoisée, n’ayant gardé de l’inconsistance des billes rouge que la suavité. » Maryline Desbioles, La Seiche (1998)

« Même si elles l’expriment rarement librement, certaines personnes éprouvent une réelle compassion pour Quin. « C’est une mascarade, a murmuré un type d’une voix rauque par-dessus la table, lors d’un apéro entre collègues après le travail. Sa vie est fichue parce qu’un cul a été pincé ? » Il n’y avait pas que des hommes : une attachée de presse de plus de soixante ans, dans le métier depuis toujours, affichait bruyamment sa sympathie en disant qu’il était « merveilleux » et « généreux », tandis que ses collègues plus jeunes fronçaient les sourcils avec irritation. « Peut-être généreux à l’excès, a-t-elle ajouté, envers des crétines qui ne le méritaient pas, le pauvre homme. »

L’opinion dominante, cependant, c’est qu’il a eu ce qu’il méritait. Il s’était apparemment fait davantage d’ennemis que je n’en avais conscience. Pourtant, la plupart des gens considèrent l’amitié que je continue à entretenir avec lui comme de la loyauté, si discutable soit-elle. Ma réputation professionnelle, après tout, est fondée sur la publication d’un livre de nouvelles pleines de charme sur des femmes masochistes (dont l’autrice désormais sans charme se plaint encore du montant de son avance), un livre considéré tour à tour comme révolutionnaire, « émancipateur », triste, d’une platitude insupportable, et, enfin, intéressant d’un point de vue sociologique. » Mary Gaitskill, Faites-moi plaisir

« Lorsque le grand-père de Gabriel fut tout à fait endormi, il ne fut pas difficile de faire tomber sa pipe encore incandescente dans la corbeille à papiers. Le feu prit lentement. Par la fenêtre entrouverte, un vent de printemps attisait les flammèches. Sonia visita le vieil homme en songe et lui dit qu’il allait mourir. Dans ses narines, elle enroula des rubans de fumée, elle serra sa gorge et déposa un baiser sur ses paupières. La nappe se consuma. Une braise tomba sur le tapis. Une fumée noire envahit le salon. Sonia fit voler un brandon jusque dans la chambre d’enfant d’Irina. le matelas flamba joyeusement. Les animaux en peluche n’émirent pas un soupir. Les rideaux jetèrent un éclat doré par la fenêtre. la commode en bois de rose craqua en bavant son vernis. Les vêtements volèrent jusqu’au plafond, tournoyant dans la fournaise. Le carnet noir à liserés rouges, dans lequel Irina avait relaté son aventure avec Hortchak, fut aussitôt réduit en cendres. Quelle importance, Gabriel l’avait entièrement lu. » Agnès Desarthe, Un Secret sans importance

« Du haut du cimetière, on apercevait le village entier, et de la tombe des siens, chacun pouvait surveiller sa maison et faire signe avec le bras à ceux qui étaient restés. Il suffisait de se tourner et de se retourner, et on était pris entre hier et tout à l’heure, entre ciel et chemin, entre ce qu’on était et ce qu’on serait, ce qu’on devait emporter et ce qu’on pourrait laisser, et ça aidait, à monter la côte comme à la redescendre.

La Didise n’y voyait plus guère. il lui fallait déjà des dorures à la Titave pour qu’elle se donne encore le genre d’écarquiller les yeux. Je ne vais pourtant pas chausser mes lunettes comme si je venais lire le journal… De toute façon, les noms, les dates, elle connaissait tout ça par cœur. Elle rajusta son châle en se tournant vers la vallée. Quelque chose n’était pas à sa place, comme si le Cimetière-Neuf, en surajoutant dans le tableau, en avait rompu l’équilibre. Il manquait à présent quelque chose de l’autre côté, du côté de la vie. Elle savait bien quoi, mais elle n’aurait su le dire. Ce ciel rouge, par-dessus les arbres noirs, faisait tout basculer, et l’odeur n’était plus celle de cuisson douce des veillées.

La Didise se crut en enfer. Ni salut, ni pardon, ni paix. Un grand trou, soudain, au beau milieu d’un village qu’on a connu entier pendant plus de cinquante ans. Un cimetière insuffisant. Trop de morts, pas assez de vivants. » Sophie Chérer, Le Dimanche des réparations

« Je n’ai pas lu tous ses livres, et il le savait. Je voulais que chaque traduction soit une découverte, une surprise, je voulais une plongée première, une expérience qui me transformerait, je voulais – je veux – je voudrais – traduire ses livres comme j’écris les miens, dans la conscience aiguë que c’est le bon moment, qu’il y a une adéquation entre les mots et le temps, comme deux matériaux distincts entrant soudain en fusion. Je choisissais un livre en lisant les premiers chapitres, il me demandait, Explique-moi pourquoi celui-ci précisément, qu’est-ce qui t’attire vers lui, et je disais mon intuition, mon élan, je sentais au bout du fil tous ses capteurs dressés, quelques secondes s’écoulaient, il acquiesçait, D’accord, je comprends, prends la route, mis ce n’était qu’une fois la traversée du livre achevée que je percevais la résonance entre ce livre-là et ce que je vivais dans ma propre vie. Chaque livre m’a accompagnée dans l’amour, la rupture, le ravissement, la plongée dans les eaux boueuses et claires de l’enfance. Chaque livre m’a dit quelque chose de moi, à un moment précis de mon existence, chaque livre a été une pointe de roche que je pouvais saisir pour me relever ou monter plus haut. J’ai aimé avec Iréna, je me suis séparée avec Rita, je me suis sentie troublée avec Hugo dans les bras de Mariana, et durant ce mois de janvier où les armes avaient tué à quelques centaines de mètres de chez moi, dans les semaines d’abattement qui ont suivi, c’est le géant Kamil qui est venu me tirer du lit où je pouvais rester des heures les bras en croix, c’est lui et ses partisans qui m’ont donné la force de me relever. Chaque dialogue traduit, chaque geste esquissé par eux s’inscrivait en moi comme une injonction : ne cède pas à la mélancolie, quand la terreur rôde et frappe, c’est avec le corps que l’on résiste, mais aussi en se souvenant de qui nous sommes, en relisant les textes qui nous ont nourris, en chérissant plus encore l’humanité, c’est-à-dire nos fragilités. » Valérie Zenatti, Dans le Faisceau des vivants

« A peine descendue de voiture, Pauline affronte sans ciller le tourniquet à presse quotidienne de la station-service, entre les étalages de club sandwiches et les CD de variétés. En l’absence de Libé, Pauline se reporte avec le plus grand naturel sur L’Humanité. Je n’ai jamais acheté L’Humanité. Quand j’entre dans une maison de la presse ou m’arrête devant un kiosque à journaux, je ne peux pas m’empêcher de détailler toutes les couvertures et les unes étalées en dessous du rayon porno. Au cas où. Toute cette abondance sans cesse renouvelée de papier rugueux ou glacé me fascine comme le fond des océans. Tous ces gens qui rédigent, pressent, distribuent, vendent, achètent, pilonnent, recyclent des périodiques ; tous ces arbres débités sans répit : comment peut-il exister assez d’arbres pour que soient déversés chaque jour, dans chaque mégalopole grouillante comme dans chaque trou perdu de la Terre, ces tonnes de papier broché, plié, collé ? Ce genre de questions alimente régulièrement mon vertige existentiel chronique. » Fanny Chiarello, L’Eternité n’est pas si longue

« Il avait du culot. Dès qu’il avait l’écho d’une réception, d’une soirée d’ouverture ou d’une avant-première, il s’arrangeait toujours pour entrer sans carton : il inventait un tas d’histoires tellement tordues que les agents n’osaient lui demander de répéter encore une fois. Il se glissait ici ou là, faisait honneur aux plats et entamait les piles de catalogues. Il aurait protesté sans crainte contre quiconque lui aurait fait une réflexion : la personne se serait aplatie. Un jour, il m’avait proposé d’aller à un débat sur les cent ans du cinéma dans la grande salle de l’Odéon. Il fallait des invitations nominatives. Les vigiles refusèrent de céder à des demandes réitérées. Il alla voir l’un d’eux et simula une crise d’angoisse, demanda où étaient les issues en cas d’inondation ou de tremblement de terre. Le type lui indiqua une porte dérobée donnant sur les couloirs d’évacuation. L’Agrume ne fit ni une ni deux et pénétra par là. » Valérie Mréjean, L’Agrume

« Elle se changea trois fois, contrariée par la silhouette terne et sérieuse qui lui faisait face, et opta finalement pour une large jupe à fleurs et un pull en coton orangé qu’elle s’était offert au printemps précédent et qui avaient le pouvoir de délier sa démarche et de lui mettre le sourire aux lèvres.

Personne ne s’habillait comme ça, au bureau, mais tant pis. Au point où en étaient ses relations avec la moitié de l’étage où elle travaillait, elle pouvait se permettre d’affronter leurs sourires pincés. Elle en concevait même un certain plaisir. Elle enfila des bottines à talons et s’imagina écrasant les pieds de Martine, la DRH pas plus grande que Gary, qui compensait sa petite taille par une voix exaspérante, toujours une octave et demie au-dessus de sa voix naturelle, décochant des phrases affûtées comme des flèches, le regard trahissant une satisfaction maligne. » Les Âmes sœurs, Valérie Zenatti

« Le père d’Henri dit : « Les enfants, il faut les casser. » Il pense sincèrement qu’on ne peut élever un enfant sans le casser, qu’il n’y a pas d’autre solution. Pas simplement plier, casser. Il faut entendre le craquement de la tige de bois que l’on ferme sur elle-même, à deux mains, d’un coup sec.

Henri s’est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C’était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout d’un coup, un vaisseau s’est rompu dans sa tête. Le sang lui pissait par les yeux et les oreilles, et son avenir, en une fraction de seconde, venait de changer totalement de route. » Florence Seylvos, Le Garçon incassable

« Alors, M. Oblath s’arrêta sur le sentier, car entre-temps nous nous étions mis en route, deux êtres sociaux, deux hommes qui discutent en marchant sur les feuilles mortes, deux taches tristes sur la toile d’un peintre paysagiste, deux taches qui ébranlent fondamentalement l’harmonie de la nature, qui n’a sans doute jamais existé, et je ne me souviens plus si c’est moi qui accompagnait M. Oblath ou c’est lui qui me tenait compagnie, mais bon, nous n’allons pas en faire toute une histoire, oui, c’est naturellement moi qui accompagnais M. Oblath, selon toute vraisemblance pour me débarrasser de lui, pour pouvoir faire demi-tour quand il me plairait ; donc, M. Oblath s’arrêta sur le sentier, puis, d’un seul mouvement nostalgique, il tendit son visage empâté, débordant par endroits, c’est-à-dire qu’il pencha en arrière sa tête en même temps que sa casquette crâneuse et canaille, et il accrocha son regard à une branche, comme un vêtement pitoyable, une loque, mais encore prête à servir malgré son état d’abandon. » Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas

« Je suis arrivé chez moi peu avant que ne pointe l’aurore, sain et sauf, et épuisé. J’ai réintégré le pyjama déjà décrit, et avant de me coucher j’ai tenté, avec un détachant, de remettre mon costume dans l’état où il était avant ma chute dans le garage. Là-dessus, vaincu par la fatigue et engourdi par les effluves toxiques du détachant, je me suis endormi.

Je me suis réveillé au bout d’une heure, sans avoir besoin de réveil (c’est un don que je possède et qui m’a permis d’économiser une fortune en piles), je me suis lavé la figure et peigné, j’ai mis le costume d’où les tâches avaient presque complètement disparu au prix d’un sévère rétrécissement et de quelques trous çà et là, et je me suis rendu à la boutique avec une ponctualité exemplaire. » Eduardo Mendoza, L’Artiste des dames

« Avec des mots à la portée de l’intelligence des classes moins instruites, mais pas totalement ignorantes de la gravité et de la diversité des fléaux de toute nature qui menacent la survie déjà précaire du genre humain, ce que le premier ministre avait proposé était ni plus ni moins de fuir le virus qui avait attaqué la majeure partie des habitants de la capitale et qui, comme il faut toujours s’attendre au pire, finira peut-être par infecter le reste de la ville et même, qui sait, tout le pays. Non pas que lui-même et le gouvernement dans son ensemble craignent d’être contaminés par la piqûre de l’insecte nous avons vu qu’en dépit de quelques accrochages personnels et de certaines divergences de vues très minimes, portant d’ailleurs plus sur les moyens que sur les fins, la cohésion institutionnelle est restée inébranlable parmi les hommes politiques responsables de la gestion d’un pays sur lequel s’est abattue sans crier gare une calamité encore jamais vue dans la longue et laborieuse histoire des peuples connus. Contrairement à ce que certaines personnes mal intentionnées avaient pensé et fait savoir, il ne s’agissait pas d’une fuite lâche, mais d’une ruse stratégique de tout premier ordre, sans égale dans son audace, dont les résultats pouvaient presque être touchés du doigt d’avance, tel le fruit dans l’arbre. Pour couronner parfaitement l’œuvre, il fallait juste à présent que l’énergie consacrée à la réalisation du plan soit à la hauteur de la fermeté des intentions. » José Saramago, La Lucidité

« Avec sa cousine Cherline, la pâle, la malingre Cherline, aux bras si blancs qu’ils attiraient les pinçons, Louana avait suivi la Brigde, sa mère, là-bas, vers les replats de San-Creps, tout en bordure de la faille rocheuse. Il avait plu la semaine entière, à verse, comme toutes les semaines précédentes depuis bientôt seize mois. Courbée en deux, les reins cassés, jambes nues dans ses bottines et par-dessus sa lourde jupe noire enduite de boue jusqu’aux cuisses, la Brigde n’avait cessé d’arracher, presque au ras du sol, les maigres plants de lentilles qu’elle enfouissait dans un bourras. Elle ruisselait d’eau, elle avait les doigts en sang et son postérieur barrait le ciel comme une montagne mouvante. De temps à autre, et sans même se redresser, elle se retournait pour houspiller les fillettes, les deux bougresses qui marchaient derrière elle dans le sillon pour ramasser la glane, et qui, dans son dos, se chuchotaient des immondices, en pouffant à chaque instant. Le visage de Louana brillait de rire et de pluie. » Maurice Pons, Les Saisons

photo : Nan Goldin

« Près de ces côtes familières, avec le soleil au beau fixe, Tom qui chantonnait, et même Jerry de bonne humeur, j’ai décidé de pêcher.

Mauvaise idée.

Avec la vitesse, l’hameçon muni d’appâts ne faisait que frôler la surface de l’eau loin derrière le bateau. les poissons n’avaient rien à se mettre sous la dent.

Un goëland s’est mis à nous suivre. Après un moment, il a amorcé une descente en plongeon. Quand il est ressorti de l’eau, il y avait clairement un truc qui clochait. Il avait avalé mon hameçon. J’avais un oiseau en guise de cerf-volant au bout de mon fil de pêche. L’horreur. Il hurlait comme un être humain.

Je ne savais pas quoi faire. Je ne pouvais pas le laisser comme ça avec l’hameçon planté au fond de la gorge. Il fallait que je lui enlève. J’ai donc commencé à le rembobiner au moulinet. » Cookie Mueller, Traversée en eau claire ans une piscine peinte en noire

« On ne le dirait pas, mais Crab fait tout ce qu’il peut pour devenir un homme, un vrai. Un homme à tous les sens du terme. Un homme complet.

Il n’a hélas qu’une idée vague et très fragmentaire de ce personnage important, car la contemplation mi-amusée, mi-horrifiée, de son propre corps brûlant de désir, puis rongé par la faim, et encore livré pieds et poings au froid, ne lui en apprend pas grand-chose, tout bien pesé, ce ne sont là que quelques aspects d’un même sujet observé sous plusieurs angles, mais dont il voudrait saisir d’un seul regard toutes les complexités. Or l’homme n’est jamais complètement lui-même, ni quand le désir, le froid et la faim le sollicitent en même temps. Avant tout, donc, Crab se propose de l’étudier en chacun de ses états, il tiendra compte de ses moindres visages, de ses timides mais infinies métamorphoses liées à l’âge, au sexe, à la race et aux autres modes, à la saison, à l’usure, à la chirurgie. » Eric Chevillard, La Nébuleuse du crabe

« Grande fut alors la surprise de Daddo, quand il s’aperçut que celle qu’il avait prise pour une vieille n’était rien d’autre qu’une bestiole très verte et de la taille d’un enfant, à l’aspect d’un lézard géant, mais habillée en femme, avec un jupon foncé, un corset blanc visiblement déchiré et suranné, et un petit tablier fait de plusieurs couleurs puisque c’était la somme évidente de toutes les guenilles de la famille. Sur la tête, pour cacher l’ingénu museau blanc-vert, cette servante portait un fichu, foncé lui aussi. Elle était nu-pieds. Et, bien que ces vêtements, qu’elle devait à l’esprit puritain de ses maîtres, l’empêtrassent plutôt, elle semblait apte à exercer tous les métiers avec une certaine agilité.

En ce moment précis, pourtant, elle donnait l’impression de n’y point parvenir : l’une de ses vertes petites pattes était bandée, et de l’autre, avec des soupirs intenses, elle s’efforçait en vain de tirer un grand seau du puits. » Anna Maria Ortese, L’Iguane

« Ils en étaient là de ces considérations profondes, quand un bruit leur fit tourner la tête. Le whisky se glaça dans leurs verres lorsqu’ils aperçurent la comtesse à mi-hauteur de l’escalier. La matérialisation subite de quelqu’un dont on est en train de parler, s’agirait-il de la personne la plus inoffensive du monde, produit toujours l’effroi et inspire des pensées diaboliques. la comtesse était certes une personne inoffensive, mais, en y regardant de plus près, ils se rendirent compte qu’elle était téléguidée, en pilotage automatique. Tous deux comprirent sur le champ qu’il s’était produit une interférence entre swamis, et que celui était de garde avait été vaincu. Apparemment, avant de mettre en action les solides méthodes occidentales, il leur faudrait liquider les causalismes incertains de l’Orient, qu’ils avaient peut-être sous-estimés. La vieille dame arrivait en bas de l’escalier. Ils se levèrent et allèrent à sa rencontre, prêts à la soumettre par la force. Elle les laissa approcher, sans les regarder. Mais quand ils furent à sa portée, elle donna un véritable coup de hache, du tranchant de la main gauche, juste à la tempe du colonel, qui vola quatre ou cinq mètres plus loin. Il se trouva étendu par terre avec une commotion cérébrale, plongé dans un coma de degré cinq. » Cesar Aira, Le Prospectus

« L’enfant avait un coeur pur et il regardait la nuit. Personne n’aurait su dire s’il était triste, joyeux, ou simplement assoupi. Il était là, posé dans la masse de son petit corps, comme absorbé par le crépuscule. Toujours il sondait le grand noir de l’âme où passent des comètes. Mais il ne savait pas les comètes, il ne savait pas l’âme et ses grandeurs, ses petitesses tout aussi bien, il connaissait seulement l’ombre. Paisible obscurité qui l’enveloppait. Féroces ténèbres qui le mangeaient. Et câline la nuit jamais n’était, ni ne fut. pourtant ni l’enfant ni sa famille ne se plaignaient : la nuit devait devenir une amie. » Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants

« Kafka a écrit qu’il avait l’impression d’être quelqu’un qui avait commis une erreur fondamentale dans sa vie mais qui ne savait pas laquelle. Je pense qu’on pourrait en dire presque autant de Mayol qui avait pris l’avion pour Madère, et pourtant tout était très différent : il venait de réussir quelque chose de fondamental, mais il ne le savait pas ni n’en avait le moindre pressentiment, aussi est-ce peut-être la raison pour laquelle, en plein vol, étonné, il se demandait pourquoi il était, tout à coup, si euphorique. J’ai l’air d’un idiot, en vint-il à se dire, inquiet. De temps à autre, passaient devant le hublot des rafales de nuages et il ne pouvait contenir un étrange rire, dont il ignorait d’où il venait.

Tu veux savoir d’où il venait ? aurais-je demandé à Mayol s’il avait été ici avec moi. Cette euphorie était en partie due au fait que vol et enfance sont liés. Voler est un peu infantile, un acte très sérieux mais aussi un peu infantile. Sur quoi repose ce lien ? dois-tu te demander. Le sentiment de liberté, je suppose. Mais je crois surtout que c’est une question de tempérament. Ici, à Madère, j’ai des amis pilotes, certains sont déjà presque des vieillards et, pourtant, ils ont gardé un tempérament d’enfant… » Enrique Vila-Matas, Le Voyage vertical

« j’ai le même que le lion. Jamais je n’ai écrit cette phrase, que la flamme foudroie. Ces manuscrits doivent disparaître et avec eux toute trace de leur existence. La chaleur réveille notre hérisson naïf et globuleux qui s’étire comme un chat, ronronne, puis ne se livre pas consciencieusement à sa toilette avec une petite langue rose. Gratte plutôt le bois du bureau avec sa patte. Il ne manquait plus que ça. Se propose-t-il maintenant de griffer et dégrader ma table afin de la rendre inutilisable ? Oh souvent je n’ai qu’une envie et c’est de le jeter au fond d’un puits

sans fond. Puis reboucher. J’ai besoin pour mener mes travaux à bien d’une surface plane, lisse ou sans aspérités, c’est égal, ayant déjà suffisamment de mal à maîtriser la situation sur ma page pour n’avoir pas en plus à me préoccuper de ce qui se trame au-dessous. Je me croyais du moins tranquille de ce côté-là. Ingénument, je pensais que la planche de hêtre massif de mon bureau constituait une protection infaillible et que nulle contrariété, nul danger jamais n’arriveraient par là. Et voici que le hérisson naïf et globuleux ébrèche cette défense

comparable en somme à la façade en falaise à pic sur la mer du château fort. On écarte toute menace sur ce front, on regroupe nos forces sur les autres, face à la terre, et l’ennemi nous prend à revers, comme surgi des profondeurs, il enjambe la muraille et investit la place. Si dorénavant la mine de mon crayon se brise (c’est exactement pour moi se casser la cheville) sans cesse dans les ornières et les ravines creusées par le hérisson naïf et globuleux, comment pourrais-je mener à bien la rédaction de Vaacum Exctractor, ce livre dont pour la première fois je jouerai les héros » Du Hérisson, Eric Chevillard

« Y aura-t-il deux Gigi dans ma vie ? C’est bien ce que je me demande quand j’en voudrais connaître des centaines. Mais je croise tant de truies et d’obèses complexées et de souris gueulardes que c’est à se demander s’il reste de vraies femmes, des qui savent quelle chance c’est d’être une femme et qui sont généreuses pour les moins chanceux qu’elles qui sont devenus des hommes ou qui apprennent à l’être. Tout est si simple dès lors qu’on est une femme, tout nous profite et tout nous est offert. On n’a qu’à refuser, si par malheur on est trop conne, et à rejeter celui qui est assez serviable pour n’aspirer qu’à nous faire sentir quelle joie cela peut être d’avoir un corps de femme, un corps tout doux et tout douillet, un corps sans poils et sans dureté. Pourtant les mieux loties sont les plus égoïstes. Quand elles devraient partager sans questions, elles minaudent et réclament encore des choses, des preuves et des cadeaux alors que le seul cadeau qui vaille c’est que la nature les a faites femmes. Mais de tout cela, elles ne se rendent pas compte, et les hommes non plus, souvent, ne se rendent pas compte. » (pages 101-102)

« J’ai rasé tous les poils de mon corps.

Je l’ai fait dimanche, à l’aide d’une crème car ma peau craint les lames. Aujourd’hui, je luis et j’ai l’air d’un athlète. Mon corps est désormais à l’image de mon être, lisse et sans aspérités. Ma peau se touche avec délice et l’on n’y peut lire que la franchise et l’équilibre. Rien de tordu ni de caché, rien qui ne puisse être dévoré. A travers le soin pris de moi, je respecte à tel point mon prochain que ce fut un plaisir d’aller à la piscine.

Je n’ai, dans l’eau tiède, aucun poil à semer. tel un gentil dauphin, je suis propre et joyeux. Moi, je ne pollue pas. Qu’une main sans visage vienne frotter par mégarde mon corps immergé et celle-ci ne croit toucher que de la soie. » Julie Douard, Augustin Mal n’est pas un assassin

« Le lendemain il se rendit de nouveau à la loge. Cette fois, il n’y eut pas besoin de préliminaires. Résigné, Alvaro atteignit son objectif avec un enthousiasme feint dans un énorme lit vieillot surmonté d’une tête de lit en bois d’où pendait un crucifix qui, en pleine euphorie adultère et suite aux secousses propres à ce genre d’activités, se décrocha de son piton et finit sa course sur la tête d’Alvaro qui préféra s’abstenir de tout commentaire et n’en rien penser.

A présent la chambre était plongée dans la pénombre ; seules quelques lignes de lumière jaune tigraient le sol, le grand lit et les murs. La fumée des cigarettes s’épaississait en flottant dans les rais de lumière. Alvaro parla des gens de l’immeuble ; il dit que c’était surtout M. Montero qui l’intriguait. La concierge, encore dans la torpeur de la satisfaction, semblait sourde aux propos d’Alvaro qui admit ouvertement qu’il aimerait, par pure curiosité, en savoir plus sur M. Montero. La concierge expliqua (sa voix par moments sonnait agréablement aux oreilles d’Alvaro) que le vieil homme avait perdu sa femme quelques années plus tôt et qu’il avait alors déménagé dans l’appartement où il vivait actuellement. Elle n’en était pas certaine mais elle supposait qu’il devait avoir quatre-vingts ans. Il avait participé à la guerre civile, au terme de laquelle il était resté dans l’armée, n’occupant jamais que des emplois subalternes. Les nouveaux règlements militaires l’avaient atteint de plein fouet et il avait dû prendre une retraite anticipée. C’est pour cette raison qu’il vouait aux hommes politiques une haine sans faille. Selon la concierge, il ne recevait jamais de visites ; elle ignorait s’il avait de la famille, bien que de temps en temps lui parvinssent des lettres d’une femme, postées d’un pays d’Amérique latine. Sa seule passion avouée était les échecs ; comme il le disait lui-même sans modestie, il était un excellent joueur. » Javier Cercas, Le Mobile

« Il revint le soir, poussé par le souci qu’ont les hommes de retrouver la moindre trace d’une personne qu’ils ont aimée, traces du corps et de l’âme qui ont été abandonnées ici-bas, dans cette vague immortalité fragmentaire des portraits, des paroles dites un jour à d’autres, de certaines expressions qu’on se rappelle ou qu’on croit se rappeler, et même de détails qui prennent une valeur symbolique et disproportionnée, une boîte d’allumettes, un ticket de cinéma, objets ou paroles qui opèrent alors le miracle de donner à cet esprit une présence fugitive, impalpable, mais désespérément réelle, de même qu’un souvenir chéri est éveillé par un parfum ou un morceau de musique, morceau qui peut fort bien être sans importance ni valeur, humble mélodie, rengaine dont la vulgarité nous a fait rire en ces temps merveilleux mais qui maintenant, ennoblie par la mort et la séparation éternelle, nous semble d’une émouvante profondeur. »

« Je crois que la vérité est parfaite pour les mathématiques, la chimie, la philosophie, mais pas pour la vie. Dans la vie, l’illusion, l’imagination, le désir, l’espoir comptent plus. Et puis, savons-nous seulement ce qu’est la vérité ? Si je dis que ce bout de fenêtre est bleu, je dis une vérité. Mais ce n’est qu’une vérité partielle, donc un mensonge, car ce bout de fenêtre n’existe pas à lui tout seul, il est dans une maison, dans une ville, dans un paysage, il est entouré du gris de ce mur en ciment, du bleu du ciel, des nuages qui s’étirent, d’une infinité d’autres choses. Et si je ne dis pas tout, absolument tout, je mens. Mais dire tout est impossible, même dans le cas de cette fenêtre, de ce simple fragment de réalité physique, de la simple réalité physique. La réalité est sans limites et nuancée à l’infini ; et si j’oublie une seule nuance, je mens. Maintenant, imagine un peu la réalité des êtres humains, avec leur complexité, leurs détours, leurs contradictions et leurs perpétuelles modifications. Cette réalité change à chaque instant, et nous ne sommes déjà plus ce que nous étions tout à l’heure. Serions-nous par hasard toujours une même personne ? Avons-nous par hasard toujours les mêmes sentiments ? Nous pouvons aimer une personne, puis soudain la mépriser, voire la détester. Et si, quand nous la méprisons, nous commettons l’erreur de le lui dire, c’est une vérité, mais seulement une vérité du moment, qui n’en sera plus une dans une heure, ou demain, ou dans d’autres circonstances. En revanche, celui ou celle à qui nous le disons croira que c’est la vérité, la vérité pour toujours et de toujours. Alors l’autre sombrera dans le désespoir. » Héros et tombes, Ernesto Sabato

Adieu, Luis Sepulveda…

« Le billet pour nulle part fut un cadeau de mon grand-père. Mon bizarre et terrible grand-père. Je venais tout juste d’avoir onze ans, je crois, quand il m’a donné ce billet.

Nous marchions dans Santiago un matin d’été. Le vieux m’avait déjà payé six limonades et autant de glaces qui me gonflaient l’estomac et je savais qu’il guettait le moment où j’aurais envie d’uriner. Peut-être se faisait-il vraiment du souci pour mes reins lorsqu’il me demanda :

– Alors, petit ? T’as pas envie de pisser, bordel ? Avec tout ce que tu as bu !…

– Ma réponse logique, celle que j’avais l’habitude de souligner en serrant les jambes, aurait dû avoir l’accent d’une affirmation dramatique. Et lui, crachant le mégot de Farias qui pendait à ses lèvres, aurait soupiré avant de s’exclamer sur le ton le plus didactique :

– Attends, petit. Attends et retiens-toi jusqu’à ce qu’on trouve la bonne église.

Mais ce jour-là, j’avais décidé de mouiller mon pantalon, s’il le fallait, plutôt que de supporter encore les engueulades d’un curé. Le gag consistant à ma remplir de limonade pour ensuite me faire pisser à la porte des églises, nous l’avions maintes fois répété depuis que j’avais commencé à marcher et le vieux avait fait de moi son compagnon d’aventures, le petit complice de ses mauvais coups d’anarchiste à la retraite. Que de portes d’église j’avais arrosées ! Et combien de curés et de bigotes avaient pu m’insulter !

– Petit saligaud ! Il n’y a pas de cabinets chez toi ?

C’était ce que j’entendais dire de plus modéré.

– Comment oses-tu insulter mon petit-fils, un homme libre ? Parasite ! Racaille ! Fossoyeur de la conscience sociale ! ripostait mon grand-père tandis que je secouais ma dernière goutte en me jurant que le dimanche suivant je n’accepterais pas une seule Papaya, ni une Bilz, ni une Orange Crush, ni aucune de ces limonades qu’il m’offrait avec tant de générosité.

Ce matin-là, je me montrai ferme avec le vieux :

– Si j’ai très envie, Pépé. Mais je voudrais pisser aux cabinets.

Le vieux mordit ce qui restait de son Farias avant de le cracher. Puis il grommela « putain de merde ! », s’éloigna de quelques pas, mais revint aussitôt et me caressa la tête.

– C’est à cause de dimanche dernier ? me demanda-t-il en sortant un autre Farias de la poche.

– Oui, Pépé. Le curé il voulait te tuer.

– C’est que ces fils de pute sont dangereux, petit. Mais puisque c’est comme ça, on va passer à quelque chose de plus conséquent.

Le dimanche précédent, j’avais vidé ma vessie contre la porte centenaire de l’élise San Marcos. Ce n’était pas la première fois que ces planches vénérables servaient d’urinoir, mais apparemment le curé me guettait, car il m’interrompit au meilleur moment, quand il n’est plus possible de retenir le jet, et m’attrapant par le bras, il m’obligea à me tourner vers mon grand-père. Alors montrant d’un doigt prophétique mon zizi ruisselant, le curé se mit à gueuler :

– C’est bien ton petit-fils ! On remarque la petitesse congénitale !

Quel dimanche ! J’achevai donc de pisser sur les marches de l’église, atterré de voir mon grand-père tomber la veste, relever ses manches de chemise et défier le curé aux poings, duel qui fut heureusement évité par les enfants de choeur et les bigots de la paroisse, car le curé avait lui aussi retroussé les manches de sa soutane. Quel dimanche ! »

Luis Sepulveda, Le Neveu d’Amérique (1994)

« De naissance, je suis un enfant de mon pays, de condition, je suis pauvre. De mon état, je suis humain, de caractère un homme jeune, et de profession le rédacteur du présent récit de ma vie. Mon cher papa m’a éduqué en m’envoyant de temps à autre à Ridau. Ridau est une petite ville, ancienne et mignonne, avec une ruelle unique mais vraiment large et un château gothique qui s’élance vers le ciel. »
Retour dans la neige, Robert Walser

« Je me suis réveillé très tôt et, tout en préparant mon petit déjeuner, j’ai pensé à tous ces gens qui n’écrivent pas et je me suis soudain rendu compte qu’en fait, dans le plus pur style Bartleby, plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l’humanité préfère ne pas le faire, préfère ne pas écrire. » Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie

« J’ai sauté de la voiture, à toute vitesse, le fusil en avant. Je lui ai dit que si elle n’obéissait pas elle était une femme morte. Elle est entrée dans la maison avec le canon planté dans les côtes. Je lui ai demandé combien il y avait de personnes dans la baraque. Elle a répondu qu’il n’y avait que les deux patrons, de pauvres gens âgés, et m’a supplié de ne pas lui faire de mal. Je lui ai donné un coup de crosse au niveau du cervelet. J’ai fait irruption dans le salon : une petite vieille tricotait sur le sofa. Je lui ai ordonné de se mettre debout et de me donner tout l’argent et les bijoux si elle ne voulait pas que je la tue. La vieille dame a dit quelque chose, à voix haute, comme si elle alertait quelqu’un d’autre, dans une langue que je n’ai pas comprise. Un vieillard corpulent a traversé le couloir d’une pièce à une autre. J’ai cru que l’individu voulait s’échapper. Mais quand je me suis approché de la porte il m’a reçu avec un coup de feu qui a sifflé à mon oreille gauche. Je me suis jeté au sol. J’ai rampé jusqu’à la chambre. Le vieux s’était retranché derrière le lit. Mon assaut ne lui a laissé aucune chance : je lui ai vidé la moitié de mon chargeur dans la poitrine. Je glissais le calibre 45 dans ma ceinture quand j’ai entendu la rafle dans le salon. Bruno m’a dit que la vieille avait essayé de fuir. » Horacio Castellanos Moya, L’Homme en arme

« Le disque jaune s’illumina. Deux voitures devant accélérèrent avant que le feu rouge ne s’éclaire. La silhouette de l’homme vert apparut au passage clouté. Les passants qui attendaient commencèrent à traverser la rue en marchant sur les bandes blanches peintes sur la couche noire d’asphalte, il n’y a rien qui ressemble moins à un zèbre, pourtant on l’appelle passage zébré. Les automobilistes, impatients, le pied sur la pédale d’embrayage, maintenaient leur véhicule en état de tension, avançant, reculant, tels des chevaux nerveux qui sentent la cravache venir dans l’air. Les piétons étaient passés, mais le feu annonçant la voie libre pour les voitures se fera encore attendre pendant quelques secondes et d’aucuns affirment que ce retard, en apparence insignifiant, si on le multiplie par les milliers de feux de circulation qui existent dans la ville et, pour chacun, est une des causes majeures d’engorgement de la circulation automobile ou, pour utiliser le terme courant, d’embouteillage. » José Saramago, L’Aveuglement

« le matin je me suis levé, le crabe était parti dans sa cabane. sa petite cabane où maintenant il habite nuit et jour, sauf quand il vint me voir pour faire des soirées arrosées avec ronron et la femme foulosophique. le chefaillon aussi s’était précipité au-dehors, après une discussion avec le capitaine fendu et moi-même. il était parti voir les pauvres du quartier, comme un touriste, et il était allé voir le crabe dans sa cabane, après s’être fait pister par des dealers et racketter par des roms. ronron allait partir pour finir son roman dans son terrain vague ou sa forêt, mais il voulait tout d’abord nous emmener, le capitaine fendu et moi, à la mer du nord, pour se baigner à poil. la fiancée était venue aussi dans la mer du nord. on avait couru comme des fous sur le sable de fort-mahon et de stella-plage. elle disait que j’avais le regard bleu comme la côte d’opale. »
… »le martien a une pensée en forme de bouche ouverte.
le martien dit qu’il téléphone. le martien téléphone avec sa bouche ouverte. il embrasse le combiné. il veut rentrer dedans. il est dans le combiné. il se parle. il dit je me combine dans le combiné. je suis mon propre parler. je parle martien à un martien.
la soucoupe volante est ma maman.
maman fait un bisou à son fiston avant qu’il parte au boulot. Le boulot du fiston c’est d’envahir la terre. il veut punir tous les terriens. il veut devenir terrien sans la terre. il veut devenir l’orphelin de toute la terre. » Charles Pennequin, Les Exozomes

« Précisément, voilà qu’ils se manifestaient en ce moment. Ils surgissaient de la lumière, de la transparence : ils étaient opaques, parfaitement opaques, mais leur blancheur semblable à la poussière de plâtre, les faisaient se confondre avec la lumière. Mais d’où sortaient-ils cette pellicule de poussière ? Il est sûr que sur le chantier tout était recouvert de poudre de plâtre, mais cela était particulièrement remarquable sur eux en raison de la régularité avec laquelle le moindre centimètre carré de leur peau était blanchi. Et la poussière avait une grande surface à couvrir, car ils étaient robustes, grands, genre argentin, et même roux. Quoique bien faits en général, certains, même la majorité, avaient du ventre. Même leurs lèvres étaient recouvertes de poussière, et la plante des pieds ! Et seul le bout de leur membre viril, le bord du prépuce laissait voir, à certains instants précis et sous un angle de vue bien particulier, le minuscule cercle rouge, brillant et humide du gland. C’était le seul point de couleur chez eux. Même les oiseaux, qui se roulaient dans la cendre, ne parvenaient pas à obtenir un résultat aussi uniforme. » Cesar Aira, Les Fantômes

« Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. Les vrais livres conservent le long de leur parcours cette résistance à la déformation qui permettra à tous d’être déposés là-bas, de l’autre côté de la fable, déplaçant à la surface de l’au la masse calculée de leur volume. » Tanguy Viel, Icebergs

« Ce ne sont pas les papillons que Nabokov traqua toute sa vie, mais les jeunes filles. Et les papillons, qui occupaient en effet son esprit jusqu’à l’obsession, étaient surtout la métaphore de la poursuite qu’il menait au fond de lui-même et à laquelle il était voué corps et âme.
Pour celui, pensait-il, qui a goûté un jour au bonheur de tenir entre ses bras le corps d’une adolescente, plus aucune femme mûre n’est désirable, sinon dans le rappel qu’elle peut provoquer, en des instants trop brefs, de l’objet idéal perdu. »

« La théorie des univers parallèles n’est pas seulement utile pour rendre compte de multiples situations de la vie quotidienne, comme le phénomène de déjà-vu, le sentiment d’altérité ou les rencontres amoureuses. Elle peut aussi servir de point d’appui pour aider à penser autrement un certain nombre de problèmes insolubles auxquels se heurte depuis toujours la réflexion sur la littérature. » Pierre Bayard, Il existe d’autres Mondes

« Sous le soleil alors, un mouchoir sur la tête, elle se met à lire un papier déplié, par exemple, quand le monde changera et que les femmes pourront un jour prendre le pouvoir en main et s’adonner à l’exercice des armes et des lettres dans lesquels sans aucun doute elles ne tarderont pas à exceller, malheur à nous. Je suis persuadé qu’elles nous feront payer au centuple, qu’elles nous feront rester toute la journée à côté de la quenouille, du dévidoir et du rouet, qu’elles nous enverront laver la vaisselle à la cuisine. Nous ne l’aurons pas volé. Toutes à ces paroles crient et rient et se frappent les épaules entre elles pour manifester leur contentement. Elles disent, honte à toi. Elles disent, tu es domestiquée, gavée, comme les oies dans la cour du fermier qui les engraisse. Elles disent, tu te pavanes, tu n’as d’autre souci que de jouir des biens que te dispensent des maîtres, soucieux de ton bien-être tant qu’ils y sont intéressés. Elles disent, il n’y a pas de spectacle plus affligeant que celui des esclaves qui se complaisent dans leur état de servitude. Elles disent, tu es loin d’avoir la fierté des oiselles sauvages qui lorsqu’on les a emprisonnées refusent de couver leurs œufs. Elles disent, prends exemple sur les oiselles sauvages qui, si elles s’accouplent avec les mâles pour tromper leur ennui, refusent de se reproduire tant qu’elles ne sont pas en liberté. »

« L’une d’entre elles raconte l’histoire de Vlasta. Elle dit comment sous l’impulsion de Vlasta s’est créé le premier État des femmes. Par vingtaines de milliers les jeunes femmes de Bohème ont rejoint, en Moldavie, Vlasta et ses troupes. Les forteresses carpathiennes sont vues sur le haut des monts avec leurs murs de grès rose. Dans leurs cours après les exercices d’armes, assemblées, elles composent des chants et inventent des jeux. Une autre d’entre elles rappelle que dans l’État des femmes les hommes n’ont été tolérés que pour les besognes serviles et qu’il leur a été interdit sous peine de mort de porter les armes ou de monter à cheval. Aux ambassadeurs de Bohème venus en grande colère leur enjoindre de se soumettre, elles font la nique et les pieds de nez et les renvoient, émasculés. Plus tard elles mettent en déroute des troupes nombreuses et entrent dans une longue guerre au cours de laquelle les guerrières de Vlasta ont appris à toutes les paysannes qui se sont jointes à elles le maniement des armes. »
Monique Wittig, Les Guérillères

« Aujourd’hui je commence mon autothérapie graphologique. Cette méthode (qui m’a été suggérée par un ami fou) part du principe – sur lequel se fonde la graphologie – d’une profonde relation entre la lettre et les traits du caractère, et du présupposé behavioriste que les changements du comportement peuvent produire des changements au niveau psychique. En modifiant donc les caractéristiques dans l’écriture, on pense qu’on pourrait parvenir à changer certains traits de caractère chez une personne. »
« Je crois avoir découvert la raison pour laquelle ces exercices, qui ont commencé en étant calligraphiques, dégénèrent souvent en d’autres choses. Cela est dû, d’après ma théorie, au manque de communication directe avec Alicia. Comme j’ai commencé à lui laisser ces pages sur sa table de nuit pour qu’elle contrôle les avancées ou les reculs du tracé de mes lettres, ça s’est transformé le plus naturellement en un moyen de communication. De là vient, par exemple, l’angoisse qui me fait écrire de manière précipitée quand j’ai quelque chose d’important à transmettre. Disons que c’est une étrange forme de vie ; vous vivez, vous pensez toujours en fonction d’une autre personne qui, en général, n’est pas présente, et dont, en général, vous ne savez pas avec certitude quand elle le sera. Donc, vous vous mettez à écrire ces choses au début en essayant honnêtement de faire un exercice calligraphique, mais vous vous transformez souvent en une espèce de naufragé qui écrit des messages et les jette à la mer dans une bouteille. » Mario Levrero, Le Discours vide

« Éloigne-toi du raisonnable. Sois fervent. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes : cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. Même quand tu enseignes, sois l’étudiant et non le professeur. Ne te raconta pas de bobards. Si tu te fies aux bonnes critiques, tu dois aussi te fier aux mauvaises. Ne t’enfonce pas pour autant. Ne laisse pas ton cœur se durcir. » Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

« En travers de la chaussée qu’en elle-même je trouvais belle et j’aimais, un chien était couché. Du reste, la plupart des choses que peu à peu je voyais, je leur portais instantanément un ardent amour. Une deuxième jolie scène canine fut la suivante.
Un grand animal de chien, mais drôle, inoffensif et plein d’humour, fixait tranquillement un petit garçon haut comme trois pommes, qui était assis sur un perron de maison et, à cause de l’attention que lui portait cet animal certes bonasse, mais tout de même un peu effrayant, se lança dans de puérils cris de peur. Je trouvai cette scène ravissante. » La Promenade, Robert Walser

« Ce qui manquait cruellement au Parlement depuis sa fondation, c’était l’allégresse de l’action. A force de sauvegarder la paix européenne, les députés débattaient sans passion dans des formats contraints, et jamais ne saisissaient au vol le moindre moment opportun pour agir, dimension pourtant essentielle du politique. Or ce 4 juillet 2017, à l’heure où auraient dû être étudiées les Normes du XXIe siècle, un socialiste finlandais déclara qu’il y avait là une opportunité à ne pas manquer, et le Parlement prit une décision. Lui qui en 1979 avait déjà su bousculer la tradition et élire à sa tête une femme eut envie de réitérer en attribuant, nouveauté mondiale, un siège de son assemblée au post-humain qu’il avait devant lui. » Chimère, Emmanuelle Pireyre

« Je devais me préparer pour l’épreuve suprême. Je ne savais pas ce qu’elle était, je savais seulement son importance. Quel que fût le terrain où je la produirais, cela ne pouvait être qu’un travail de plus, de ceux que j’avais souvent faits, sauf que de ce travail dépendait le sens de tous les travaux antérieurs. Bref, il fallait qu’il soit bien fait. très bien fait. Cette combinaison était source d’inquiétude: ne pas savoir en quoi il consistait, et savoir en même temps qu’il faudrait qu’il soit meilleur que jamais. Mais je n’avais pas intérêt à céder au découragement préventif. Je devais me préparer, accumuler des forces, les réunir dans un faisceau capable de jaillir puissamment, d’un seul coup ; des forces que dernièrement j’avais éparpillées dans de toutes petites actions : me coiffer, accrocher l’écusson du San Lorenzo au revers de ma veste, humer une fleur (sans la moindre nécessité), tailler le crayon que je n’utilisais pas. On ne dirait pas, mais ces menues dépenses d’énergie ajoutées les unes aux autres finissaient par amoindrir l’énergie réservée pour ce qui était véritablement important. » Prins, César Aira

« Les uns disent que le mot « Odradek » vient du slave, et, partant de là, cherchent à éclairer sa formation. Pour d’autres, en revanche, il viendrait de l’allemand et n’aurait été qu’influencé par le slave. Le caractère hypothétique de ces deux explications fait qu’on peut en conclure qu’aucune des deux n’est pertinente, d’autant qu’aucune des deux ne permet de donner une signification à ce mot.
Naturellement, personne ne s’attellerait à une recherche de ce genre s’il n’existait pas réellement une créature du nom d’Odradek. De prime abord, elle ressemble à une bobine de fil à coudre, plate, en forme d’étoile, et le fait est qu’elle paraît garnie de fil ; il ne s’agirait cependant que de vieux bouts de fil de nature et de couleurs diverses, noués bout à bout et par ailleurs emmêlés. » Ce qui tracasse le Père de famille, Franz Kafka

« Il y a des gens qui se plaignent de la grossièreté de leurs semblables. Mais au fond ils ne souhaitent nullement que nous n’ayons plus cette grossièreté. Ce à quoi ils tiennent, c’est de pouvoir se plaindre, accuser, être mécontent. Pour ma part, je préfère carrément être un grossier personnage plutôt qu’un plaignant. Les plus grossiers sont tout aussi bien les plus fins, bien souvent.Les plaignants sentent cela et ne pardonnent pas aux grossiers le solide emballage qui protège le trésor de leur délicatesse. Les raffinés recouvrent leur grossièreté d’une couche de finesse. L’habit des grossiers se laisse moins facilement transpercer, il est mieux cousu, il tient plus longtemps, mais finalement cela revient au même, et il est peut-être permis de se dire u’un fait de grossièreté et de finesse, éducation et milieu mis à part, nous nous ressemblons diablement. » Robert Walser, Le Brigand

« Il est derrière les mots pareil à la vieille servante au visage gris, aux yeux, aux mains usés, qui tapote un pli de la robe aux lourdes broderies, redresse un nœud de moire, pique sur le corsage une fleur toute simple, tandis que ses jeunes maîtresses s’impatientent, s’arrachent à ses mains, prennent leur envol pour le bal… »
« Tout s’estompe, s’éloigne comme s’il allait perdre connaissance… de vieilles images venues il ne sait d’où, enterrées en lui, mortes depuis longtemps, surgissent, le traversent… la mort, tenant sa faux, apparue au pied de l’arbre en haut duquel le bûcheron est en train de chanter, émondant les branches… Le crâne qui se balance à l’arrière-plan, accroché à la baraque devant laquelle festoient les forains, jouent les enfants… » Nathalie Sarraute, Entre la Vie et la mort

« L’essentiel est que je n’arrive jamais nulle part, que je ne sois jamais nulle part. » L’Innommable
« La route est longue quand on chemine tout seul. » En attendant Godot
« Quelle malédiction la mobilité. » Oh, les beaux Jours

« Nous étions allés chasser les canards sauvages. Je me suis mis à l’affût. Qu’est-ce qui a bien pu me pousser à mettre en joue ce gros, rondouillard et ridicule, avec son chapeau tyrolien, sa plume et tout ?… »
« – Comment peut-on m’accuser de l’avoir tué alors que j’avais oublié que mon pistolet était chargé ? Tout le monde sait que je n’ai pas de mémoire. Alors maintenant on va dire que c’est ma faute. ça, c’est un comble ! » Max Aub, Crimes exemplaires (1956)

« Toutes ces émissions sur le sujet avaient fini par la sensibiliser, par l’émouvoir au point d’en avoir la larme à l’œil chaque fois qu’elle entendait les témoignages de ces femmes à qui on avait arraché un mari, un fils ou un autre parent dans la nuit noire de la dictature. Elle osait à présent dire dictature et non pas gouvernement militaire… » Je tremble, ô Matador, Pedro Lemebel (2001)

« On dirait deux grands lézards. Dans la pénombre, leurs silhouettes plantureuses, presque immobiles, émettent des sons rauques et âpres qui se succèdent à un rythme irrégulier et brisent la mélodie douce et continue de la pluie qui frappe les carreaux des fenêtres. Les deux immenses corps avachis sont parcourus des pieds à la tête par un tremblement lent et paisible qui naît de chaque expiration. » Des Points de couleurs, in Mexico, Quartier Sud, Guillermo Arriaga

« Le jour, il s’évertue à être sonore, et la nuit il crève sans humour. Tout y passe : les gros chagrins, les amertumes, les timidités, un embarras. Il ne fait confiance qu’à ses notes, ses phrasés hors langage. Pour lui, le sens unique se dérobe comme lui par une porte implicite. Sa musique, c’est l’histoire intime de ses disparitions. » Stéphanie Kalfon, Les Parapluies d’Erik Satie

« Car quelqu’un l’a dit, il n’est pas de poésie du bonheur, peut-être, en effet, ne peut-on parler que du temps et de l’irréparable. On a dit aussi un jour (mais qui, et quand ?), on a dit que tout serait révolu, oublié, balayé, jusqu’aux formidables murailles et jusqu’au profond fossé qui entouraient l’inexpugnable forteresse. » Ernesto Sabato, L’Ange des ténèbres

« On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu’en les ignorant. En refusant de penser, refusant de changer. »
« Les moyens sont la fin. Odo l’a dit toute sa vie. Seule la paix pourra apporter la paix, seul un acte juste pourra amener la justice ! On ne peut pas se diviser sur ce point à la veille de l’action ! »
« Etre un tout, c’est être une partie ; le vrai voyage est le retour. » Ursula K. Le Guin, Les Dépossédés

« Je vois que la couleur violette arrive, qu’elle atteint l’embouchure du fleuve, que le ciel s’est couvert, qu’il est arrêté dans sa lente course vers l’immensité. Je vois que d’autres gens regardent, d’autres femmes, que d’autres femmes maintenant mortes ont regardé de même se faire et se défaire les moussons d’été devant les fleuves bordés de rizières sombres, face à des embouchures vastes et profondes. Je vois que de la couleur violette arrive un orage d’été. » M. Duras, L’Homme assis dans le couloir

« Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? Pour avoir longuement bavardé avec vous, ai-je pris du volume ? M’imaginez-vous pourvu d’autres organes que ma langue ? Peut-on m’identifier avec le propriétaire de la main droite qui forme les présente lettres ? Comment le savoir ? N’attendez pas qu’il se dénonce de lui-même. Qui ne préfèrerait à sa place garder l’anonymat ? Je suis sûr qu’il protesterait avec une sincère indignation si j’entreprenais de le livrer en pâture à la colère des uns, au mépris des autres. Sait-il lui-même de quoi je suis fait, en admettant que je sois fait de quelque chose ? Il entend bien demeurer étranger à tout ce débat, il se lave les mains de mes écarts. Evertuez-vous à réclamer sur l’air des lampions : « L’auteur ! L’auteur ! » je parie qu’il ne montrera pas le bout de son nez ; on connaît la lâcheté de ces gens-là. » Louis-René Des Forêts, Le Bavard

« Ne mentionnez pas trop les miracles de l’héroïsme soviétique. Bien sûr, il y en a eu quelques-uns. Mais avant tout ce que l’on voyait, c’était l’incurie et le désordre. »

« Je me demande pourquoi on écrit si peu sur Tchernobyl. Pourquoi nos écrivains continuent-ils à parler de la guerre, des camps et se taisent sur cela ? Est-ce un hasard ? Je crois que, si nous avions vaincu Tchernobyl, il y aurait plus de textes. Ou si nous l’avions compris. Mais nous ne savons pas comment tirer le sens de cette horreur. Nous n’en sommes pas capables. Car il est impossible de l’appliquer à notre expérience humaine ou à notre temps humain. » Svetlana Alexievitch, La Supplication