Galerie littéraire

« Avec sa cousine Cherline, la pâle, la malingre Cherline, aux bras si blancs qu’ils attiraient les pinçons, Louana avait suivi la Brigde, sa mère, là-bas, vers les replats de San-Creps, tout en bordure de la faille rocheuse. Il avait plu la semaine entière, à verse, comme toutes les semaines précédentes depuis bientôt seize mois. Courbée en deux, les reins cassés, jambes nues dans ses bottines et par-dessus sa lourde jupe noire enduite de boue jusqu’aux cuisses, la Brigde n’avait cessé d’arracher, presque au ras du sol, les maigres plants de lentilles qu’elle enfouissait dans un bourras. Elle ruisselait d’eau, elle avait les doigts en sang et son postérieur barrait le ciel comme une montagne mouvante. De temps à autre, et sans même se redresser, elle se retournait pour houspiller les fillettes, les deux bougresses qui marchaient derrière elle dans le sillon pour ramasser la glane, et qui, dans son dos, se chuchotaient des immondices, en pouffant à chaque instant. Le visage de Louana brillait de rire et de pluie. » Maurice Pons, Les Saisons

photo : Nan Goldin

« Près de ces côtes familières, avec le soleil au beau fixe, Tom qui chantonnait, et même Jerry de bonne humeur, j’ai décidé de pêcher.

Mauvaise idée.

Avec la vitesse, l’hameçon muni d’appâts ne faisait que frôler la surface de l’eau loin derrière le bateau. les poissons n’avaient rien à se mettre sous la dent.

Un goëland s’est mis à nous suivre. Après un moment, il a amorcé une descente en plongeon. Quand il est ressorti de l’eau, il y avait clairement un truc qui clochait. Il avait avalé mon hameçon. J’avais un oiseau en guise de cerf-volant au bout de mon fil de pêche. L’horreur. Il hurlait comme un être humain.

Je ne savais pas quoi faire. Je ne pouvais pas le laisser comme ça avec l’hameçon planté au fond de la gorge. Il fallait que je lui enlève. J’ai donc commencé à le rembobiner au moulinet. » Cookie Mueller, Traversée en eau claire ans une piscine peinte en noire

« On ne le dirait pas, mais Crab fait tout ce qu’il peut pour devenir un homme, un vrai. Un homme à tous les sens du terme. Un homme complet.

Il n’a hélas qu’une idée vague et très fragmentaire de ce personnage important, car la contemplation mi-amusée, mi-horrifiée, de son propre corps brûlant de désir, puis rongé par la faim, et encore livré pieds et poings au froid, ne lui en apprend pas grand-chose, tout bien pesé, ce ne sont là que quelques aspects d’un même sujet observé sous plusieurs angles, mais dont il voudrait saisir d’un seul regard toutes les complexités. Or l’homme n’est jamais complètement lui-même, ni quand le désir, le froid et la faim le sollicitent en même temps. Avant tout, donc, Crab se propose de l’étudier en chacun de ses états, il tiendra compte de ses moindres visages, de ses timides mais infinies métamorphoses liées à l’âge, au sexe, à la race et aux autres modes, à la saison, à l’usure, à la chirurgie. » Eric Chevillard, La Nébuleuse du crabe

« Grande fut alors la surprise de Daddo, quand il s’aperçut que celle qu’il avait prise pour une vieille n’était rien d’autre qu’une bestiole très verte et de la taille d’un enfant, à l’aspect d’un lézard géant, mais habillée en femme, avec un jupon foncé, un corset blanc visiblement déchiré et suranné, et un petit tablier fait de plusieurs couleurs puisque c’était la somme évidente de toutes les guenilles de la famille. Sur la tête, pour cacher l’ingénu museau blanc-vert, cette servante portait un fichu, foncé lui aussi. Elle était nu-pieds. Et, bien que ces vêtements, qu’elle devait à l’esprit puritain de ses maîtres, l’empêtrassent plutôt, elle semblait apte à exercer tous les métiers avec une certaine agilité.

En ce moment précis, pourtant, elle donnait l’impression de n’y point parvenir : l’une de ses vertes petites pattes était bandée, et de l’autre, avec des soupirs intenses, elle s’efforçait en vain de tirer un grand seau du puits. » Anna Maria Ortese, L’Iguane

« Ils en étaient là de ces considérations profondes, quand un bruit leur fit tourner la tête. Le whisky se glaça dans leurs verres lorsqu’ils aperçurent la comtesse à mi-hauteur de l’escalier. La matérialisation subite de quelqu’un dont on est en train de parler, s’agirait-il de la personne la plus inoffensive du monde, produit toujours l’effroi et inspire des pensées diaboliques. la comtesse était certes une personne inoffensive, mais, en y regardant de plus près, ils se rendirent compte qu’elle était téléguidée, en pilotage automatique. Tous deux comprirent sur le champ qu’il s’était produit une interférence entre swamis, et que celui était de garde avait été vaincu. Apparemment, avant de mettre en action les solides méthodes occidentales, il leur faudrait liquider les causalismes incertains de l’Orient, qu’ils avaient peut-être sous-estimés. La vieille dame arrivait en bas de l’escalier. Ils se levèrent et allèrent à sa rencontre, prêts à la soumettre par la force. Elle les laissa approcher, sans les regarder. Mais quand ils furent à sa portée, elle donna un véritable coup de hache, du tranchant de la main gauche, juste à la tempe du colonel, qui vola quatre ou cinq mètres plus loin. Il se trouva étendu par terre avec une commotion cérébrale, plongé dans un coma de degré cinq. » Cesar Aira, Le Prospectus

« L’enfant avait un coeur pur et il regardait la nuit. Personne n’aurait su dire s’il était triste, joyeux, ou simplement assoupi. Il était là, posé dans la masse de son petit corps, comme absorbé par le crépuscule. Toujours il sondait le grand noir de l’âme où passent des comètes. Mais il ne savait pas les comètes, il ne savait pas l’âme et ses grandeurs, ses petitesses tout aussi bien, il connaissait seulement l’ombre. Paisible obscurité qui l’enveloppait. Féroces ténèbres qui le mangeaient. Et câline la nuit jamais n’était, ni ne fut. pourtant ni l’enfant ni sa famille ne se plaignaient : la nuit devait devenir une amie. » Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants

« Kafka a écrit qu’il avait l’impression d’être quelqu’un qui avait commis une erreur fondamentale dans sa vie mais qui ne savait pas laquelle. Je pense qu’on pourrait en dire presque autant de Mayol qui avait pris l’avion pour Madère, et pourtant tout était très différent : il venait de réussir quelque chose de fondamental, mais il ne le savait pas ni n’en avait le moindre pressentiment, aussi est-ce peut-être la raison pour laquelle, en plein vol, étonné, il se demandait pourquoi il était, tout à coup, si euphorique. J’ai l’air d’un idiot, en vint-il à se dire, inquiet. De temps à autre, passaient devant le hublot des rafales de nuages et il ne pouvait contenir un étrange rire, dont il ignorait d’où il venait.

Tu veux savoir d’où il venait ? aurais-je demandé à Mayol s’il avait été ici avec moi. Cette euphorie était en partie due au fait que vol et enfance sont liés. Voler est un peu infantile, un acte très sérieux mais aussi un peu infantile. Sur quoi repose ce lien ? dois-tu te demander. Le sentiment de liberté, je suppose. Mais je crois surtout que c’est une question de tempérament. Ici, à Madère, j’ai des amis pilotes, certains sont déjà presque des vieillards et, pourtant, ils ont gardé un tempérament d’enfant… » Enrique Vila-Matas, Le Voyage vertical

« j’ai le même que le lion. Jamais je n’ai écrit cette phrase, que la flamme foudroie. Ces manuscrits doivent disparaître et avec eux toute trace de leur existence. La chaleur réveille notre hérisson naïf et globuleux qui s’étire comme un chat, ronronne, puis ne se livre pas consciencieusement à sa toilette avec une petite langue rose. Gratte plutôt le bois du bureau avec sa patte. Il ne manquait plus que ça. Se propose-t-il maintenant de griffer et dégrader ma table afin de la rendre inutilisable ? Oh souvent je n’ai qu’une envie et c’est de le jeter au fond d’un puits

sans fond. Puis reboucher. J’ai besoin pour mener mes travaux à bien d’une surface plane, lisse ou sans aspérités, c’est égal, ayant déjà suffisamment de mal à maîtriser la situation sur ma page pour n’avoir pas en plus à me préoccuper de ce qui se trame au-dessous. Je me croyais du moins tranquille de ce côté-là. Ingénument, je pensais que la planche de hêtre massif de mon bureau constituait une protection infaillible et que nulle contrariété, nul danger jamais n’arriveraient par là. Et voici que le hérisson naïf et globuleux ébrèche cette défense

comparable en somme à la façade en falaise à pic sur la mer du château fort. On écarte toute menace sur ce front, on regroupe nos forces sur les autres, face à la terre, et l’ennemi nous prend à revers, comme surgi des profondeurs, il enjambe la muraille et investit la place. Si dorénavant la mine de mon crayon se brise (c’est exactement pour moi se casser la cheville) sans cesse dans les ornières et les ravines creusées par le hérisson naïf et globuleux, comment pourrais-je mener à bien la rédaction de Vaacum Exctractor, ce livre dont pour la première fois je jouerai les héros » Du Hérisson, Eric Chevillard

« Y aura-t-il deux Gigi dans ma vie ? C’est bien ce que je me demande quand j’en voudrais connaître des centaines. Mais je croise tant de truies et d’obèses complexées et de souris gueulardes que c’est à se demander s’il reste de vraies femmes, des qui savent quelle chance c’est d’être une femme et qui sont généreuses pour les moins chanceux qu’elles qui sont devenus des hommes ou qui apprennent à l’être. Tout est si simple dès lors qu’on est une femme, tout nous profite et tout nous est offert. On n’a qu’à refuser, si par malheur on est trop conne, et à rejeter celui qui est assez serviable pour n’aspirer qu’à nous faire sentir quelle joie cela peut être d’avoir un corps de femme, un corps tout doux et tout douillet, un corps sans poils et sans dureté. Pourtant les mieux loties sont les plus égoïstes. Quand elles devraient partager sans questions, elles minaudent et réclament encore des choses, des preuves et des cadeaux alors que le seul cadeau qui vaille c’est que la nature les a faites femmes. Mais de tout cela, elles ne se rendent pas compte, et les hommes non plus, souvent, ne se rendent pas compte. » (pages 101-102)

« J’ai rasé tous les poils de mon corps.

Je l’ai fait dimanche, à l’aide d’une crème car ma peau craint les lames. Aujourd’hui, je luis et j’ai l’air d’un athlète. Mon corps est désormais à l’image de mon être, lisse et sans aspérités. Ma peau se touche avec délice et l’on n’y peut lire que la franchise et l’équilibre. Rien de tordu ni de caché, rien qui ne puisse être dévoré. A travers le soin pris de moi, je respecte à tel point mon prochain que ce fut un plaisir d’aller à la piscine.

Je n’ai, dans l’eau tiède, aucun poil à semer. tel un gentil dauphin, je suis propre et joyeux. Moi, je ne pollue pas. Qu’une main sans visage vienne frotter par mégarde mon corps immergé et celle-ci ne croit toucher que de la soie. » Julie Douard, Augustin Mal n’est pas un assassin

« Le lendemain il se rendit de nouveau à la loge. Cette fois, il n’y eut pas besoin de préliminaires. Résigné, Alvaro atteignit son objectif avec un enthousiasme feint dans un énorme lit vieillot surmonté d’une tête de lit en bois d’où pendait un crucifix qui, en pleine euphorie adultère et suite aux secousses propres à ce genre d’activités, se décrocha de son piton et finit sa course sur la tête d’Alvaro qui préféra s’abstenir de tout commentaire et n’en rien penser.

A présent la chambre était plongée dans la pénombre ; seules quelques lignes de lumière jaune tigraient le sol, le grand lit et les murs. La fumée des cigarettes s’épaississait en flottant dans les rais de lumière. Alvaro parla des gens de l’immeuble ; il dit que c’était surtout M. Montero qui l’intriguait. La concierge, encore dans la torpeur de la satisfaction, semblait sourde aux propos d’Alvaro qui admit ouvertement qu’il aimerait, par pure curiosité, en savoir plus sur M. Montero. La concierge expliqua (sa voix par moments sonnait agréablement aux oreilles d’Alvaro) que le vieil homme avait perdu sa femme quelques années plus tôt et qu’il avait alors déménagé dans l’appartement où il vivait actuellement. Elle n’en était pas certaine mais elle supposait qu’il devait avoir quatre-vingts ans. Il avait participé à la guerre civile, au terme de laquelle il était resté dans l’armée, n’occupant jamais que des emplois subalternes. Les nouveaux règlements militaires l’avaient atteint de plein fouet et il avait dû prendre une retraite anticipée. C’est pour cette raison qu’il vouait aux hommes politiques une haine sans faille. Selon la concierge, il ne recevait jamais de visites ; elle ignorait s’il avait de la famille, bien que de temps en temps lui parvinssent des lettres d’une femme, postées d’un pays d’Amérique latine. Sa seule passion avouée était les échecs ; comme il le disait lui-même sans modestie, il était un excellent joueur. » Javier Cercas, Le Mobile

« Il revint le soir, poussé par le souci qu’ont les hommes de retrouver la moindre trace d’une personne qu’ils ont aimée, traces du corps et de l’âme qui ont été abandonnées ici-bas, dans cette vague immortalité fragmentaire des portraits, des paroles dites un jour à d’autres, de certaines expressions qu’on se rappelle ou qu’on croit se rappeler, et même de détails qui prennent une valeur symbolique et disproportionnée, une boîte d’allumettes, un ticket de cinéma, objets ou paroles qui opèrent alors le miracle de donner à cet esprit une présence fugitive, impalpable, mais désespérément réelle, de même qu’un souvenir chéri est éveillé par un parfum ou un morceau de musique, morceau qui peut fort bien être sans importance ni valeur, humble mélodie, rengaine dont la vulgarité nous a fait rire en ces temps merveilleux mais qui maintenant, ennoblie par la mort et la séparation éternelle, nous semble d’une émouvante profondeur. »

« Je crois que la vérité est parfaite pour les mathématiques, la chimie, la philosophie, mais pas pour la vie. Dans la vie, l’illusion, l’imagination, le désir, l’espoir comptent plus. Et puis, savons-nous seulement ce qu’est la vérité ? Si je dis que ce bout de fenêtre est bleu, je dis une vérité. Mais ce n’est qu’une vérité partielle, donc un mensonge, car ce bout de fenêtre n’existe pas à lui tout seul, il est dans une maison, dans une ville, dans un paysage, il est entouré du gris de ce mur en ciment, du bleu du ciel, des nuages qui s’étirent, d’une infinité d’autres choses. Et si je ne dis pas tout, absolument tout, je mens. Mais dire tout est impossible, même dans le cas de cette fenêtre, de ce simple fragment de réalité physique, de la simple réalité physique. La réalité est sans limites et nuancée à l’infini ; et si j’oublie une seule nuance, je mens. Maintenant, imagine un peu la réalité des êtres humains, avec leur complexité, leurs détours, leurs contradictions et leurs perpétuelles modifications. Cette réalité change à chaque instant, et nous ne sommes déjà plus ce que nous étions tout à l’heure. Serions-nous par hasard toujours une même personne ? Avons-nous par hasard toujours les mêmes sentiments ? Nous pouvons aimer une personne, puis soudain la mépriser, voire la détester. Et si, quand nous la méprisons, nous commettons l’erreur de le lui dire, c’est une vérité, mais seulement une vérité du moment, qui n’en sera plus une dans une heure, ou demain, ou dans d’autres circonstances. En revanche, celui ou celle à qui nous le disons croira que c’est la vérité, la vérité pour toujours et de toujours. Alors l’autre sombrera dans le désespoir. » Héros et tombes, Ernesto Sabato

Adieu, Luis Sepulveda…

« Le billet pour nulle part fut un cadeau de mon grand-père. Mon bizarre et terrible grand-père. Je venais tout juste d’avoir onze ans, je crois, quand il m’a donné ce billet.

Nous marchions dans Santiago un matin d’été. Le vieux m’avait déjà payé six limonades et autant de glaces qui me gonflaient l’estomac et je savais qu’il guettait le moment où j’aurais envie d’uriner. Peut-être se faisait-il vraiment du souci pour mes reins lorsqu’il me demanda :

– Alors, petit ? T’as pas envie de pisser, bordel ? Avec tout ce que tu as bu !…

– Ma réponse logique, celle que j’avais l’habitude de souligner en serrant les jambes, aurait dû avoir l’accent d’une affirmation dramatique. Et lui, crachant le mégot de Farias qui pendait à ses lèvres, aurait soupiré avant de s’exclamer sur le ton le plus didactique :

– Attends, petit. Attends et retiens-toi jusqu’à ce qu’on trouve la bonne église.

Mais ce jour-là, j’avais décidé de mouiller mon pantalon, s’il le fallait, plutôt que de supporter encore les engueulades d’un curé. Le gag consistant à ma remplir de limonade pour ensuite me faire pisser à la porte des églises, nous l’avions maintes fois répété depuis que j’avais commencé à marcher et le vieux avait fait de moi son compagnon d’aventures, le petit complice de ses mauvais coups d’anarchiste à la retraite. Que de portes d’église j’avais arrosées ! Et combien de curés et de bigotes avaient pu m’insulter !

– Petit saligaud ! Il n’y a pas de cabinets chez toi ?

C’était ce que j’entendais dire de plus modéré.

-Comment oses-tu insulter mon petit-fils, un homme libre ? Parasite ! Racaille ! Fossoyeur de la conscience sociale ! ripostait mon grand-père tandis que je secouais ma dernière goutte en me jurant que le dimanche suivant je n’accepterais pas une seule Papaya, ni une Bilz, ni une Orange Crush, ni aucune de ces limonades qu’il m’offrait avec tant de générosité.

Ce matin-là, je me montrai ferme avec le vieux :

– Si j’ai très envie, Pépé. Mais je voudrais pisser aux cabinets.

Le vieux mordit ce qui restait de son Farias avant de le cracher. Puis il grommela « putain de merde ! », s’éloigna de quelques pas, mais revint aussitôt et me caressa la tête.

– C’est à cause de dimanche dernier ? me demanda-t-il en sortant un autre Farias de la poche.

– Oui, Pépé. Le curé il voulait te tuer.

– C’est que ces fils de pute sont dangereux, petit. Mais puisque c’est comme ça, on va passer à quelque chose de plus conséquent.

Le dimanche précédent, j’avais vidé ma vessie contre la porte centenaire de l’élise San Marcos. Ce n’était pas la première fois que ces planches vénérables servaient d’urinoir, mais apparemment le curé me guettait, car il m’interrompit au meilleur moment, quand il n’est plus possible de retenir le jet, et m’attrapant par le bras, il m’obligea à me tourner vers mon grand-père. Alors montrant d’un doigt prophétique mon zizi ruisselant, le curé se mit à gueuler :

– C’est bien ton petit-fils ! On remarque la petitesse congénitale !

Quel dimanche ! J’achevai donc de pisser sur les marches de l’église, atterré de voir mon grand-père tomber la veste, relever ses manches de chemise et défier le curé aux poings, duel qui fut heureusement évité par les enfants de choeur et les bigots de la paroisse, car le curé avait lui aussi retroussé les manches de sa soutane. Quel dimanche ! »

Luis Sepulveda, Le Neveu d’Amérique (1994)

« De naissance, je suis un enfant de mon pays, de condition, je suis pauvre. De mon état, je suis humain, de caractère un homme jeune, et de profession le rédacteur du présent récit de ma vie. Mon cher papa m’a éduqué en m’envoyant de temps à autre à Ridau. Ridau est une petite ville, ancienne et mignonne, avec une ruelle unique mais vraiment large et un château gothique qui s’élance vers le ciel. »
Retour dans la neige, Robert Walser

« Je me suis réveillé très tôt et, tout en préparant mon petit déjeuner, j’ai pensé à tous ces gens qui n’écrivent pas et je me suis soudain rendu compte qu’en fait, dans le plus pur style Bartleby, plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l’humanité préfère ne pas le faire, préfère ne pas écrire. » Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie

« J’ai sauté de la voiture, à toute vitesse, le fusil en avant. Je lui ai dit que si elle n’obéissait pas elle était une femme morte. Elle est entrée dans la maison avec le canon planté dans les côtes. Je lui ai demandé combien il y avait de personnes dans la baraque. Elle a répondu qu’il n’y avait que les deux patrons, de pauvres gens âgés, et m’a supplié de ne pas lui faire de mal. Je lui ai donné un coup de crosse au niveau du cervelet. J’ai fait irruption dans le salon : une petite vieille tricotait sur le sofa. Je lui ai ordonné de se mettre debout et de me donner tout l’argent et les bijoux si elle ne voulait pas que je la tue. La vieille dame a dit quelque chose, à voix haute, comme si elle alertait quelqu’un d’autre, dans une langue que je n’ai pas comprise. Un vieillard corpulent a traversé le couloir d’une pièce à une autre. J’ai cru que l’individu voulait s’échapper. Mais quand je me suis approché de la porte il m’a reçu avec un coup de feu qui a sifflé à mon oreille gauche. Je me suis jeté au sol. j’ai rampé jusqu’à la chambre. Le vieux s’était retranché derrière le lit. Mon assaut ne lui a laissé aucune chance : je lui ai vidé la moitié de mon chargeur dans la poitrine. Je glissais le calibre 45 dans ma ceinture quand j’ai entendu la rafle dans le salon. Bruno m’a dit que la vieille avait essayé de fuir. » Horacio Castellanos Moya, L’Homme en arme

« Le disque jaune s’illumina. Deux voitures devant accélérèrent avant que le feu rouge ne s’éclaire. La silhouette de l’homme vert apparut au passage clouté. Les passants qui attendaient commencèrent à traverser la rue en marchant sur les bandes blanches peintes sur la couche noire d’asphalte, il n’y a rien qui ressemble moins à un zèbre, pourtant on l’appelle passage zébré. Les automobilistes, impatients, le pied sur la pédale d’embrayage, maintenaient leur véhicule en état de tension, avançant, reculant, tels des chevaux nerveux qui sentent la cravache venir dans l’air. Les piétons étaient passés, mais le feu annonçant la voie libre pour les voitures se fera encore attendre pendant quelques secondes et d’aucuns affirment que ce retard, en apparence insignifiant, si on le multiplie par les milliers de feux de circulation qui existent dans la ville et, pour chacun, est une des causes majeures d’engorgement de la circulation automobile ou, pour utiliser le terme courant, d’embouteillage. » José Saramago, L’Aveuglement

« le matin je me suis levé, le crabe était parti dans sa cabane. sa petite cabane où maintenant il habite nuit et jour, sauf quand il vint me voir pour faire des soirées arrosées avec ronron et la femme foulosophique. le chefaillon aussi s’était précipité au-dehors, après une discussion avec le capitaine fendu et moi-même. il était parti voir les pauvres du quartier, comme un touriste, et il était allé voir le crabe dans sa cabane, après s’être fait pister par des dealers et racketter par des roms. ronron allait partir pour finir son roman dans son terrain vague ou sa forêt, mais il voulait tout d’abord nous emmener, le capitaine fendu et moi, à la mer du nord, pour se baigner à poil. la fiancée était venue aussi dans la mer du nord. on avait couru comme des fous sur le sable de fort-mahon et de stella-plage. elle disait que j’avais le regard bleu comme la côte d’opale. »
… »le martien a une pensée en forme de bouche ouverte.
le martien dit qu’il téléphone. le martien téléphone avec sa bouche ouverte. il embrasse le combiné. il veut rentrer dedans. il est dans le combiné. il se parle. il dit je me combine dans le combiné. je suis mon propre parler. je parle martien à un martien.
la soucoupe volante est ma maman.
maman fait un bisou à son fiston avant qu’il parte au boulot. Le boulot du fiston c’est d’envahir la terre. il veut punir tous les terriens. il veut devenir terrien sans la terre. il veut devenir l’orphelin de toute la terre. » Charles Pennequin, Les Exozomes

« Précisément, voilà qu’ils se manifestaient en ce moment. Ils surgissaient de la lumière, de la transparence : ils étaient opaques, parfaitement opaques, mais leur blancheur semblable à la poussière de plâtre, les faisaient se confondre avec la lumière. Mais d’où sortaient-ils cette pellicule de poussière ? Il est sûr que sur le chantier tout était recouvert de poudre de plâtre, mais cela était particulièrement remarquable sur eux en raison de la régularité avec laquelle le moindre centimètre carré de leur peau était blanchi. Et la poussière avait une grande surface à couvrir, car ils étaient robustes, grands, genre argentin, et même roux. Quoique bien faits en général, certains, même la majorité, avaient du ventre. Même leurs lèvres étaient recouvertes de poussière, et la plante des pieds ! Et seul le bout de leur membre viril, le bord du prépuce laissait voir, à certains instants précis et sous un angle de vue bien particulier, le minuscule cercle rouge, brillant et humide du gland. C’était le seul point de couleur chez eux. Même les oiseaux, qui se roulaient dans la cendre, ne parvenaient pas à obtenir un résultat aussi uniforme. » Cesar Aira, Les Fantômes

« Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. Les vrais livres conservent le long de leur parcours cette résistance à la déformation qui permettra à tous d’être déposés là-bas, de l’autre côté de la fable, déplaçant à la surface de l’au la masse calculée de leur volume. » Tanguy Viel, Icebergs

« Ce ne sont pas les papillons que Nabokov traqua toute sa vie, mais les jeunes filles. Et les papillons, qui occupaient en effet son esprit jusqu’à l’obsession, étaient surtout la métaphore de la poursuite qu’il menait au fond de lui-même et à laquelle il était voué corps et âme.
Pour celui, pensait-il, qui a goûté un jour au bonheur de tenir entre ses bras le corps d’une adolescente, plus aucune femme mûre n’est désirable, sinon dans le rappel qu’elle peut provoquer, en des instants trop brefs, de l’objet idéal perdu. »

« La théorie des univers parallèles n’est pas seulement utile pour rendre compte de multiples situations de la vie quotidienne, comme le phénomène de déjà-vu, le sentiment d’altérité ou les rencontres amoureuses. Elle peut aussi servir de point d’appui pour aider à penser autrement un certain nombre de problèmes insolubles auxquels se heurte depuis toujours la réflexion sur la littérature. » Pierre Bayard, Il existe d’autres Mondes


« Sous le soleil alors, un mouchoir sur la tête, elle se met à lire un papier déplié, par exemple, quand le monde changera et que les femmes pourront un jour prendre le pouvoir en main et s’adonner à l’exercice des armes et des lettres dans lesquels sans aucun doute elles ne tarderont pas à exceller, malheur à nous. Je suis persuadé qu’elles nous feront payer au centuple, qu’elles nous feront rester toute la journée à côté de la quenouille, du dévidoir et du rouet, qu’elles nous enverront laver la vaisselle à la cuisine. Nous ne l’aurons pas volé. Toutes à ces paroles crient et rient et se frappent les épaules entre elles pour manifester leur contentement. Elles disent, honte à toi. Elles disent, tu es domestiquée, gavée, comme les oies dans la cour du fermier qui les engraisse. Elles disent, tu te pavanes, tu n’as d’autre souci que de jouir des biens que te dispensent des maîtres, soucieux de ton bien-être tant qu’ils y sont intéressés. Elles disent, il n’y a pas de spectacle plus affligeant que celui des esclaves qui se complaisent dans leur état de servitude. Elles disent, tu es loin d’avoir la fierté des oiselles sauvages qui lorsqu’on les a emprisonnées refusent de couver leurs œufs. Elles disent, prends exemple sur les oiselles sauvages qui, si elles s’accouplent avec les mâles pour tromper leur ennui, refusent de se reproduire tant qu’elles ne sont pas en liberté. »

« L’une d’entre elles raconte l’histoire de Vlasta. Elle dit comment sous l’impulsion de Vlasta s’est créé le premier État des femmes. Par vingtaines de milliers les jeunes femmes de Bohème ont rejoint, en Moldavie, Vlasta et ses troupes. Les forteresses carpathiennes sont vues sur le haut des monts avec leurs murs de grès rose. Dans leurs cours après les exercices d’armes, assemblées, elles composent des chants et inventent des jeux. Une autre d’entre elles rappelle que dans l’État des femmes les hommes n’ont été tolérés que pour les besognes serviles et qu’il leur a été interdit sous peine de mort de porter les armes ou de monter à cheval. Aux ambassadeurs de Bohème venus en grande colère leur enjoindre de se soumettre, elles font la nique et les pieds de nez et les renvoient, émasculés. Plus tard elles mettent en déroute des troupes nombreuses et entrent dans une longue guerre au cours de laquelle les guerrières de Vlasta ont appris à toutes les paysannes qui se sont jointes à elles le maniement des armes. »
Monique Wittig, Les Guérillères

« Aujourd’hui je commence mon autothérapie graphologique. Cette méthode (qui m’a été suggérée par un ami fou) part du principe – sur lequel se fonde la graphologie – d’une profonde relation entre la lettre et les traits du caractère, et du présupposé behavioriste que les changements du comportement peuvent produire des changements au niveau psychique. En modifiant donc les caractéristiques dans l’écriture, on pense qu’on pourrait parvenir à changer certains traits de caractère chez une personne. »
« Je crois avoir découvert la raison pour laquelle ces exercices, qui ont commencé en étant calligraphiques, dégénèrent souvent en d’autres choses. Cela est dû, d’après ma théorie, au manque de communication directe avec Alicia. Comme j’ai commencé à lui laisser ces pages sur sa table de nuit pour qu’elle contrôle les avancées ou les reculs du tracé de mes lettres, ça s’est transformé le plus naturellement en un moyen de communication. De là vient, par exemple, l’angoisse qui me fait écrire de manière précipitée quand j’ai quelque chose d’important à transmettre. Disons que c’est une étrange forme de vie ; vous vivez, vous pensez toujours en fonction d’une autre personne qui, en général, n’est pas présente, et dont, en général, vous ne savez pas avec certitude quand elle le sera. Donc, vous vous mettez à écrire ces choses au début en essayant honnêtement de faire un exercice calligraphique, mais vous vous transformez souvent en une espèce de naufragé qui écrit des messages et les jette à la mer dans une bouteille. » Mario Levrero, Le Discours vide
« Éloigne-toi du raisonnable. Sois fervent. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes : cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. Même quand tu enseignes, sois l’étudiant et non le professeur. Ne te raconta pas de bobards. Si tu te fies aux bonnes critiques, tu dois aussi te fier aux mauvaises. Ne t’enfonce pas pour autant. Ne laisse pas ton cœur se durcir. » Lettres à un jeune auteur, Colum McCann
« En travers de la chaussée qu’en elle-même je trouvais belle et j’aimais, un chien était couché. Du reste, la plupart des choses que peu à peu je voyais, je leur portais instantanément un ardent amour. Une deuxième jolie scène canine fut la suivante.
Un grand animal de chien, mais drôle, inoffensif et plein d’humour, fixait tranquillement un petit garçon haut comme trois pommes, qui était assis sur un perron de maison et, à cause de l’attention que lui portait cet animal certes bonasse, mais tout de même un peu effrayant, se lança dans de puérils cris de peur. Je trouvai cette scène ravissante. » La Promenade, Robert Walser
« Ce qui manquait cruellement au Parlement depuis sa fondation, c’était l’allégresse de l’action. A force de sauvegarder la paix européenne, les députés débattaient sans passion dans des formats contraints, et jamais ne saisissaient au vol le moindre moment opportun pour agir, dimension pourtant essentielle du politique. Or ce 4 juillet 2017, à l’heure où auraient dû être étudiées les Normes du XXIe siècle, un socialiste finlandais déclara qu’il y avait là une opportunité à ne pas manquer, et le Parlement prit une décision. Lui qui en 1979 avait déjà su bousculer la tradition et élire à sa tête une femme eut envie de réitérer en attribuant, nouveauté mondiale, un siège de son assemblée au post-humain qu’il avait devant lui. » Chimère, Emmanuelle Pireyre
« Je devais me préparer pour l’épreuve suprême. Je ne savais pas ce qu’elle était, je savais seulement son importance. Quel que fût le terrain où je la produirais, cela ne pouvait être qu’un travail de plus, de ceux que j’avais souvent faits, sauf que de ce travail dépendait le sens de tous les travaux antérieurs. Bref, il fallait qu’il soit bien fait. très bien fait. Cette combinaison était source d’inquiétude: ne pas savoir en quoi il consistait, et savoir en même temps qu’il faudrait qu’il soit meilleur que jamais. Mais je n’avais pas intérêt à céder au découragement préventif. Je devais me préparer, accumuler des forces, les réunir dans un faisceau capable de jaillir puissamment, d’un seul coup ; des forces que dernièrement j’avais éparpillées dans de toutes petites actions : me coiffer, accrocher l’écusson du San Lorenzo au revers de ma veste, humer une fleur (sans la moindre nécessité), tailler le crayon que je n’utilisais pas. On ne dirait pas, mais ces menues dépenses d’énergie ajoutées les unes aux autres finissaient par amoindrir l’énergie réservée pour ce qui était véritablement important. » Prins, César Aira
« Les uns disent que le mot « Odradek » vient du slave, et, partant de là, cherchent à éclairer sa formation. Pour d’autres, en revanche, il viendrait de l’allemand et n’aurait été qu’influencé par le slave. Le caractère hypothétique de ces deux explications fait qu’on peut en conclure qu’aucune des deux n’est pertinente, d’autant qu’aucune des deux ne permet de donner une signification à ce mot.
Naturellement, personne ne s’attellerait à une recherche de ce genre s’il n’existait pas réellement une créature du nom d’Odradek. De prime abord, elle ressemble à une bobine de fil à coudre, plate, en forme d’étoile, et le fait est qu’elle paraît garnie de fil ; il ne s’agirait cependant que de vieux bouts de fil de nature et de couleurs diverses, noués bout à bout et par ailleurs emmêlés. » Ce qui tracasse le Père de famille, Franz Kafka
« Il y a des gens qui se plaignent de la grossièreté de leurs semblables. Mais au fond ils ne souhaitent nullement que nous n’ayons plus cette grossièreté. Ce à quoi ils tiennent, c’est de pouvoir se plaindre, accuser, être mécontent. Pour ma part, je préfère carrément être un grossier personnage plutôt qu’un plaignant. Les plus grossiers sont tout aussi bien les plus fins, bien souvent.Les plaignants sentent cela et ne pardonnent pas aux grossiers le solide emballage qui protège le trésor de leur délicatesse. Les raffinés recouvrent leur grossièreté d’une couche de finesse. L’habit des grossiers se laisse moins facilement transpercer, il est mieux cousu, il tient plus longtemps, mais finalement cela revient au même, et il est peut-être permis de se dire u’un fait de grossièreté et de finesse, éducation et milieu mis à part, nous nous ressemblons diablement. » Robert Walser, Le Brigand
« Il est derrière les mots pareil à la vieille servante au visage gris, aux yeux, aux mains usés, qui tapote un pli de la robe aux lourdes broderies, redresse un nœud de moire, pique sur le corsage une fleur toute simple, tandis que ses jeunes maîtresses s’impatientent, s’arrachent à ses mains, prennent leur envol pour le bal… »
« Tout s’estompe, s’éloigne comme s’il allait perdre connaissance… de vieilles images venues il ne sait d’où, enterrées en lui, mortes depuis longtemps, surgissent, le traversent… la mort, tenant sa faux, apparue au pied de l’arbre en haut duquel le bûcheron est en train de chanter, émondant les branches… Le crâne qui se balance à l’arrière-plan, accroché à la baraque devant laquelle festoient les forains, jouent les enfants… » Nathalie Sarraute, Entre la Vie et la mort
« L’essentiel est que je n’arrive jamais nulle part, que je ne sois jamais nulle part. » L’Innommable
« La route est longue quand on chemine tout seul. » En attendant Godot
« Quelle malédiction la mobilité. » Oh, les beaux Jours
« Nous étions allés chasser les canards sauvages. Je me suis mis à l’affût. Qu’est-ce qui a bien pu me pousser à mettre en joue ce gros, rondouillard et ridicule, avec son chapeau tyrolien, sa plume et tout ?… »
« – Comment peut-on m’accuser de l’avoir tué alors que j’avais oublié que mon pistolet était chargé ? Tout le monde sait que je n’ai pas de mémoire. Alors maintenant on va dire que c’est ma faute. ça, c’est un comble ! » Max Aub, Crimes exemplaires (1956)
« Toutes ces émissions sur le sujet avaient fini par la sensibiliser, par l’émouvoir au point d’en avoir la larme à l’œil chaque fois qu’elle entendait les témoignages de ces femmes à qui on avait arraché un mari, un fils ou un autre parent dans la nuit noire de la dictature. Elle osait à présent dire dictature et non pas gouvernement militaire… » Je tremble, ô Matador, Pedro Lemebel (2001)
« On dirait deux grands lézards. Dans la pénombre, leurs silhouettes plantureuses, presque immobiles, émettent des sons rauques et âpres qui se succèdent à un rythme irrégulier et brisent la mélodie douce et continue de la pluie qui frappe les carreaux des fenêtres. Les deux immenses corps avachis sont parcourus des pieds à la tête par un tremblement lent et paisible qui naît de chaque expiration. » Des Points de couleurs, in Mexico, Quartier Sud, Guillermo Arriaga
« Le jour, il s’évertue à être sonore, et la nuit il crève sans humour. Tout y passe : les gros chagrins, les amertumes, les timidités, un embarras. Il ne fait confiance qu’à ses notes, ses phrasés hors langage. Pour lui, le sens unique se dérobe comme lui par une porte implicite. Sa musique, c’est l’histoire intime de ses disparitions. » Stéphanie Kalfon, Les Parapluies d’Erik Satie
« Car quelqu’un l’a dit, il n’est pas de poésie du bonheur, peut-être, en effet, ne peut-on parler que du temps et de l’irréparable. On a dit aussi un jour (mais qui, et quand ?), on a dit que tout serait révolu, oublié, balayé, jusqu’aux formidables murailles et jusqu’au profond fossé qui entouraient l’inexpugnable forteresse. » Ernesto Sabato, L’Ange des ténèbres
« On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu’en les ignorant. En refusant de penser, refusant de changer. »
« Les moyens sont la fin. Odo l’a dit toute sa vie. Seule la paix pourra apporter la paix, seul un acte juste pourra amener la justice ! On ne peut pas se diviser sur ce point à la veille de l’action ! »
« Etre un tout, c’est être une partie ; le vrai voyage est le retour. » Ursula K. Le Guin, Les Dépossédés
« Je vois que la couleur violette arrive, qu’elle atteint l’embouchure du fleuve, que le ciel s’est couvert, qu’il est arrêté dans sa lente course vers l’immensité. Je vois que d’autres gens regardent, d’autres femmes, que d’autres femmes maintenant mortes ont regardé de même se faire et se défaire les moussons d’été devant les fleuves bordés de rizières sombres, face à des embouchures vastes et profondes. Je vois que de la couleur violette arrive un orage d’été. » M. Duras, L’Homme assis dans le couloir
« Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? Pour avoir longuement bavardé avec vous, ai-je pris du volume ? M’imaginez-vous pourvu d’autres organes que ma langue ? Peut-on m’identifier avec le propriétaire de la main droite qui forme les présente lettres ? Comment le savoir ? N’attendez pas qu’il se dénonce de lui-même. Qui ne préfèrerait à sa place garder l’anonymat ? Je suis sûr qu’il protesterait avec une sincère indignation si j’entreprenais de le livrer en pâture à la colère des uns, au mépris des autres. Sait-il lui-même de quoi je suis fait, en admettant que je sois fait de quelque chose ? Il entend bien demeurer étranger à tout ce débat, il se lave les mains de mes écarts. Evertuez-vous à réclamer sur l’air des lampions : « L’auteur ! L’auteur ! » je parie qu’il ne montrera pas le bout de son nez ; on connaît la lâcheté de ces gens-là. » Louis-René Des Forêts, Le Bavard
« Ne mentionnez pas trop les miracles de l’héroïsme soviétique. Bien sûr, il y en a eu quelques-uns. Mais avant tout ce que l’on voyait, c’était l’incurie et le désordre. »

« Je me demande pourquoi on écrit si peu sur Tchernobyl. Pourquoi nos écrivains continuent-ils à parler de la guerre, des camps et se taisent sur cela ? Est-ce un hasard ? Je crois que, si nous avions vaincu Tchernobyl, il y aurait plus de textes. Ou si nous l’avions compris. Mais nous ne savons pas comment tirer le sens de cette horreur. Nous n’en sommes pas capables. Car il est impossible de l’appliquer à notre expérience humaine ou à notre temps humain. » Svetlana Alexievitch, La Supplication