Hotel by the river, Hong Sang-Soo

Dans un hôtel, près de la rivière Han, en plein hiver, un vieil homme, un poète, sent que sa dernière heure est proche. On se demande un peu pourquoi, parce qu’il semble en très bonne santé. Toujours est-il qu’il a convoqué ses deux fils, qu’il n’a pas vus depuis un moment. Quand ils le préviennent de leur arrivée et lui demandent le numéro de sa chambre (ils arrivent avec du café), il leur donne rendez-vous à la cafétéria et se refuse à leur ouvrir son intimité.

Parallèlement, une jeune femme à la main bandée occupe une autre chambre où elle attend une amie un peu plus âgée qu’elle, appelée à la rescousse. Quand celle-ci arrive, elle la rejoint dans sa chambre où il est question, tout en buvant un verre de vin blanc (presque tout est blanc dans ce film) d’une relation malheureuse avec un homme, avec une fin cruelle, une histoire pas complètement digérée pour l’une, et d’une relation écourtée par un drame, sans doute, pour l’autre. L’amie de la jeune femme délaissée est sans pitié pour cet ex-compagnon et pour les hommes en général, sauf pour celui qu’elle a aimé et dont on ignore comment il est parti (on imagine qu’il est mort). La jeune femme délaissée est plus douce quand elle évoque celui qui l’a quittée. Elle semble bien lui avoir pardonné. Elle n’en souffre pas moins.

Young-whan, le poète connu et reconnu à qui une femme de service demande de lui signer son livre (demande restée sans suite) et que les deux jeunes femmes du paragraphe précédent disent admirer, attend donc ses deux fils dans une salle de la cafétéria. Eux l’attendent en s’étonnant de son retard dans une salle voisine. L’aîné est un homme plutôt dur, qui continue d’appeler son frère par un surnom déplaisant qu’il lui a donné du temps de leur jeunesse. Son frère, bien plus sympathique, est un jeune réalisateur (connu lui aussi) qui évoque ses difficultés relationnelles avec les femmes. L’aîné, lui, cache à leur père qu’il vient de divorcer d’une épouse dont le vieux poète aime à se rappeler le bon souvenir. Les trois hommes ne se trouvent pas, le cadet cherche son père un peu partout, à l’intérieur comme à l’extérieur, le père vaque ici et là. On sent que la relation filiale est depuis longtemps rompue. Quant à la mère des deux frères, elle n’a jamais cessé de détesté Young-whan, ce qui ne semble pas l’émouvoir. Lorsqu’ils finissent par se trouver, le père qui songe soudain à un cadeau possible leur offre chacun une peluche, à leur image. Père absent, fils raté dit un proverbe psychanalytique. Il s’agit peut-être de cela…

Les deux groupes (hommes et femmes) ne se rencontreront pas. Seul le poète croisera les deux jeunes femmes : une première fois devant l’hôtel, dans la neige et le froid, pour leur dire et même leur répéter qu’elles sont belles, situation qui semble devenir gênante pour la plus jeune. Il n’a sans doute rien d’autre à leur dire, il est poète et la relation n’est pas son élément. Puis, dans une scène proche de la fin du film, au restaurant où il mange et boit (plus que de raison) avec ses deux fils, il s’invite à leur table, après avoir prétexté auprès de ses fils qu’il rentrera à pied, et se fait servir encore à boire, pour finalement avouer aux deux femmes, comme un hommage à toutes les femmes, qu’il peut mourir tant qu’elles sont là, une phrase qu’il n’aura pu prononcer devant ses deux fils.

Les hommes du film ne sont guère à leur avantage (le fils cadet a ma préférence dans la médiocrité), les femmes, elles, s’en tirent peut-être un peu mieux (encore que l’amie qui vient soutenir la jeune femme blessée est pour le moins rigide), ce qui n’exclut pas un certain ridicule qui s’exprime dans des réactions un peu infantiles quand elles parlent des pies qui font leur nid dans le froid hivernal, mais ce qui ressort du conte d’hiver de Hong Sang-Soo, c’est que la relation entre les deux sexes est condamnée à l’échec. Quant à la mort du poète, allez savoir si elle ne parlerait pas de celle que le cinéaste attend. Souhaitons-lui, avant qu’elle advienne, de ne pas avoir manqué ses rendez-vous avec les femmes et ses proches. Une chose est certaine : il n’a pas raté ce très beau film en noir et blanc, au cours duquel il épingle l’ambiguïté des hommes, leur absence d’empathie, leur maladresse et leur égoïsme. Jusqu’à la mort, et ce même quand il y aurait possibilité de réparer.

La Femme qui s’est enfuie, Hong Sang-Soo

Encensé par une partie de la critique, le dernier film en date de Hong Sang-Soo, le prolifique réalisateur sud-coréen, met en scène trois femmes qui s’ouvrent à cœur ouvert de leur vies respectives. Gamhee profite en effet de son premier moment de liberté en cinq ans de vie de couple (son mari est parti en voyages d’affaires, pour quelques jours et a pour une fois accepté d’être séparé de sa femme : les amoureux ne se quittent pas, est sa devise) pour rendre visite à trois amies qui vivent à l’écart de la grande ville coréenne de Séoul. La première chez qui elle se rend, Young-Soon, l’accueille dans son nouveau chez-soi, d’où l’on voit la montagne et où l’on entend les poules du voisin (visite au poulailler obligée). C’est une femme plus âgée que Gamhee, divorcée, et qui vit avec une colocatrice, experte dans la cuisson des viandes (ça tombe bien, Gamhee en a apporté, et de la meilleure !). Le ton désenchanté sur lequel son amie évoque les hommes et en particulier son ex-mari, leur divorce, conduit la jeune femme à se confier : elle ne sait pas vraiment si elle aime son mari, mais parfois elle se dit que c’est peut-être le cas, que c’est ça d’être aimée. La coloc ne parle pas de ses relations avec les hommes, les trois femmes sont à table, on parle surtout nourriture, cuisine et maison. La deuxième amie de Gamhee chez qui elle se rend a elle acheté un appartement, elle a économisé beaucoup d’argent, elle veut s’amuser (il en est temps, elle parle de son âge) et a découvert un bar où elle se rend le soir, un bar fréquenté par des écrivains, des architectes (elle en a rencontré un avec qui elle a une liaison et qui vit… juste au-dessus de chez elle). Comme dans la première rencontre, Gamhee semble apprécier de retrouver cette amie. Il est question de cuisine (celle-là cuisine mal, c’est du moins ce qu’elle dit, elle a d’ailleurs fait brûler un plat), de petites choses de la vie des femmes. La troisième amie que rencontre Gamhee, c’est le hasard qui la lui fait croiser. Il y a comme un contentieux entre les deux femmes. Woo-jin en vient très vite à se dire désolée, vraiment désolée. Gamhee l’assure que ce n’est rien. On se demande si elles ont eu une liaison à laquelle Woo-jin aurait mis un terme de façon peu élégante, mais la situation se précise (encore que…) quand Gamhee lance : « Je n’ai pas pensé à vous deux pendant tout ce temps. » Il semble bien qu’elles furent rivales, et que l’une a pris l’homme de l’autre. La sincérité des deux anciennes amies, leur tranquillité dans cette discussion, montrent que l’une et l’autre n’ont aucune rancœur, qu’entre elles nulle cicatrice n’est restée à vif. La main de Woo-jin qui se pose sur celle de Gamhee, qui ne la retire pas, confirme qu’elles sont en paix.

Ces femmes passent de bons moments à évoquer une vie quotidienne, simple ou moins simple. Les hommes n’ont pas le beau rôle, qu’ils soient présents ou absents. Justement, chaque rencontre se termine par l’irruption d’un homme. Le premier, un voisin fâcheux, vient se plaindre auprès de Young-Soon de ce qu’elle attire les chats de gouttière du quartier en les nourrissant, or sa femme à la phobie des chats. C’est la coloc qui le reçoit, et sans se départir de sa politesse argumente pied à pied et sans s’énerver pour expliquer à l’importun que ces chats ont leur importance pour elles et qu’elles ne font que les nourrir. Quand Young-Soon, plus expérimentée, arrive, elle règle le problème en se mettant du côté de la loi : « Nous nourrissons ces chats tant que ce n’est pas hors-la-loi. » L’homme rentre enfin chez lui.

Le deuxième homme qui interrompt les moments de grâce entre les femmes est un jeune poète de vingt-six ans, bien plus jeune que Su-Young, avec qui elle a couché un soir, en sortant du café. Depuis il la harcèle, se disant humilié par elle, insiste pour être reçu à l’intérieur. L’échange dure, Su-Young s’agace et remet le type à sa place. Il l’incite à continuer, à recommencer, avec un certain masochisme à le maltraiter.

Quant au troisième homme, c’est le mari de Woo-jin lui-même, avec qui Gamhee a sans nul doute eu une histoire de jeunesse (il est bien plus vieux qu’elle) et qu’elle croise en sortant du lieu d’art où elle a vu un film, pendant que lui était occupé à l’étage du dessous à faire l’artiste, en parlant beaucoup et en se répétant sans cesse, signe d’un manque de sincérité selon sa jeune épouse, qui pense que sa popularité nuit à son travail artistique. Quand Gamhee lui dit ne pas se sentir à l’aise en sa présence, il répond que lui se sent très bien. Elle coupe court à la rencontre de façon polie mais ferme.

La femme qui s’est enfuie, dont il est question au début du film, pourrait bien être Gamhee, elle-même. A vrai dire, on n’en saura rien, et j’ajouterai qu’on s’en moque. Ce film, dont les intentions sont sans doute très bonnes et très féministes (Hong Sang-Soo prend le parti des femmes contre les hommes, dont il pique les travers et les ridicules), a bien du mal à accrocher le spectateur, et les séquences qu’il met en scène entre ces femmes s’avèrent très rapidement ennuyeuses, leurs discussions assez mornes et plates, il est difficile d’entrer en empathie avec ces personnages et on quitte ce film, dont on ne dira pas pour autant qu’il est mauvais, en poussant un soupir de soulagement à l’apparition du générique de fin.

Les Fleurs de Shanghai, Hou Hsiao-Hsien

Huis clos dans une maison close de Shangaï, une maison des « fleurs », ces courtisanes avec lesquelles les hommes fortunés de la haute bourgeoisie chinoise passent du temps ou s’engagent plus intimement en dépensant systématiquement des sommes folles, Les Fleurs de Shanghai (1998) de Hou Hsiao-Hsien (The Assassin) est un film de deux heures à la beauté formelle indéniable : photographie sublime, avec une lumière dont l’effet sur le spectateur, accentué par une musique répétitive et lancinante, peut s’avérer dans les premières minutes du film presque soporifique, cadre scénaristique contraignant (unité de lieu, division du film en plans-séquences séparés par des fondus). On est donc à Shangaï, à la fin du XIXe siècle. Monsieur Wang est le client officiel de Rubis, qu’il aime d’un amour profond jusqu’à découvrir qu’elle peut recevoir un acteur d’opéra et rompre ainsi leur accord d’exclusivité. Il casse alors tout ce qu’il lui a acheté et se lance dans une relation avec une autre courtisane, Jasmin, qu’il libère en payant son départ de la maison (les courtisanes, jeunes orphelines sans autre avenir que cette chance d’être choisie pour grandir auprès de celle qui les fera plus tard travailler, sont achetées par leur « mère » vers sept-huit ans, investissement qu’elles rembourseront en étant « populaires » ou en rachetant leur liberté), épouse rapidement, avant de s’apercevoir qu’elle le trompe elle aussi.

Mais là n’est sans doute pas l’essentiel, Monsieur Wang étant sans doute le personnage central, côté hommes, du film, mais son histoire est un prétexte scénaristique à filmer la vie d’une maison des fleurs, les jalousies et conflits entre courtisanes, les dépits amoureux de ces messieurs, le temps qu’ils passent ensemble, à boire et manger, entourés de jeunes et belles femmes, à jouer également au mah-jong, à reboire encore, le temps qu’ils passent avec leur favorite à parler, se disputer, manger, fumer de l’opium (omniprésent), se promettre un avenir commun, se déchirer pour une promesse non tenue, avec interventions des aîné-e-s pour régler les problèmes… le tour de force du film étant peut-être de faire vivre au spectateur une histoire de maison close sans jamais déshabiller une courtisane. Car ce qui compte ici, un peu comme l’aurait fait un documentaire, c’est de montrer la vie de ces « enclaves », les rapports de force qui s’y jouent, l’importance de l’argent dans la relation « amoureuse » avec une courtisane, l’essentiel pour celle-ci étant de ne pas se faire duper par un client prompt à s’engager à l’extérieur dans un mariage arrangé par la famille. Bref, les images crues ne sont pas de mise, mais la cruauté et la violence sont bien là, que cache mal l’aspect bonhomme des scènes de table où les hommes parlent, jouent et boivent sous le regard silencieux des femmes. Vous l’aurez compris, ce film de Hou Hsiao-Hsien est d’une splendeur inimitable et d’un intérêt certain pour un spectateur qui découvre, en jouissant du plaisir esthétique que procure l’œuvre, un aspect méconnu de la vie sociale des élites dominantes de la Chine du XIXe siècle.

Le Point aveugle, Javier Cercas

Après avoir lu le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile, je m’étais promis de ne pas rester sur cette déception en lisant son récent essai littéraire, Le Point aveugle. C’est chose faite. La théorie de Cercas est plus qu’intéressante. Il dit aimer tout particulièrement dans la littérature moderne les romans du point aveugle, parmi lesquels il s’interroge sur l’oeuvre de Mario Vargas Llosa (prix Nobel de littérature 2010), sur ses propres romans et sur le premier roman moderne, le Don Quichotte de Cervantes, mais aussi sur Le Procès de Kafka ou Moby Dick de Melville. Les analyses de Cercas visent juste, elles donnent des lectures pertinentes des romans qu’il interrogent et elles proposent une vision intéressante de la lecture, qui reprend à son compte une idée souvent énoncée par les critiques ou les amateurs de grande littérature, « les bons romans sont ceux qui posent des questions pas ceux qui y répondent », idée avec laquelle il serait difficile de ne pas être d’accord. Cette théorie pose inévitablement le problème de la littérature engagée, pour ne pas parler de la littérature militante, qui, elles, apportent souvent plus de réponses que de questions. Ce n’est pas pour autant que Cercas les jette aux orties, lui qui est revenu sur une idée de jeunesse selon laquelle la littérature engagée et réaliste serait à fuir. De ce point de vue, même si la littérature engagée me semble à fuir la plupart du temps (qu’on pense à certains textes de Sartre, tombés dans l’oubli à cause de ce défaut, ou pire à la littérature soviétique autorisée…), le positionnement de Javier Cercas a le grand mérite d’éviter le manichéisme et de soulever des questions en y répondant (ce qui pour le coup est le grand devoir de l’essai, littéraire ou autre) de manière subtile. Là où le texte a fini par m’ennuyer, par moments (il n’en reste pas moins très pertinent et intéressant), c’est dans le choix de parler de ses propres livres, parfois de façon un peu pesante, et de consacrer une longue partie à Vargas Llosa et à ses livres (il est vrai que le Prix Nobel 2010 a déjà lui-même largement commenté ses propres romans, en les disséquant de façon exhaustive et évidemment intelligente). En conclusion, Le Point aveugle est a recommander pour des amateurs de théorie littéraire. Quant à ceux qui préfèrent se perdre dans la fiction pure, ce n’est peut-être pas dans ce type d’écrit qu’ils trouveront leur plaisir.

Les Saisons, Maurice Pons

Présenté par la quatrième de couverture de la réédition du roman aux Editions Bourgois dans leur collection de poche, Titres, comme un « livre culte réunissant autour de lui une véritable confrérie d’initiés », je n’hésiterais pas une seconde avant de qualifier Les Saisons comme un véritable chef-d’œuvre de la littérature française dont je me suis étonné longuement, durant sa lecture, de ne pas en avoir eu vent plus tôt : il a en effet été publié pour la première fois en 1965 ! Le résumé que j’en ferai sera bref, tant il vaut mieux avec ce « diamant noir de la littérature » éviter d’en dire trop sur l’intrigue qui demande à être découverte en lisant. Le personnage principal, Siméon, arrive dans une vallée oubliée, un jour du seizième mois de l’automne (vous avez bien lu) et décide de s’y installer pour y écrire le livre qu’il porte en lui. L’accueil est plutôt glacial. Les habitants lui font comprendre de façon on ne peut plus explicite qu’il n’est pas le bienvenu, quand ils ne lui disent pas tout simplement « On n’a pas besoin d’étranger, ici ! ». Le décor est planté. En dire plus sur l’intrigue consisterait à mettre à mal votre plaisir de lecture quand vous aurez fait l’excellent choix de vous rendre en librairie pour acquérir à peu de frais ce trésor d’imagination, de beau style, cette histoire riche en personnages hauts en couleur, ce génial ouvrage de littérature.

Car l’écriture est somptueuse. On se demande comment Pons a pu faire pour maîtriser pareil lexique (à croire qu’il a lu et retenu le dictionnaire, ou qu’il était un spécialiste de la montagne, entre autres sujets porteurs d’un jargon propre), où il va chercher les patronymes (extraordinaires) de ses personnages, on se met à rêver de posséder la phrase et le style à un aussi haut degré d’efficacité sobre, avec une tendance délicieuse de la part de Pons à mêler les registres (dans le genre familier, les dialogues sont une réussite incroyable), on se dit qu’on tient là un écrivain, un vrai, dont Michon pourrait être un descendant. Et puis, le début du roman fait penser également au grand Franz Kafka du Procès, et on n’en dira pas plus pour ne pas ternir votre découverte, tout comme la suite et la fin du texte peuvent évoquer des auteurs comme Bordage. Bref, on va de surprise en surprise dans ce texte qui se lit avec une facilité déconcertante, et qui se lit donc vite, sans que jamais l’ennui ne guette, et sans que jamais l’auteur ne tombe dans la moindre facilité. C’est un texte sombre, et drôle à la fois, comme les grands romans du XXe siècle (Céline, Beckett, Pinget, pour ne citer qu’eux), c’est un univers à part, dans lequel l’imaginaire a plus que sa part, c’est un régal de lecture dont on sort aux anges et sidéré, c’est Les Saisons de Maurice Pons, un objet littéraire d’une qualité telle qu’on se félicite de ne pas l’avoir lu plus tôt, tout en se disant qu’on s’offrira une autre fois, au moins, le plaisir de le relire. Allez-y les amis, mais allez-y ! Vous ne serez pas déçus.

Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, Cookie Mueller

Touche à tout de l’art, et dans la vie en général, Cookie Mueller est peut-être surtout connue pour sa participation en tant qu’actrice à quatre films de John Waters, réalisateur underground provocateur et sulfureux. Mais elle est aussi une conteuse extraordinaire que ses amis ont incité à écrire ses histoires, dont on a un aperçu dans ce livre au titre fantastique que nous éviterons de rappeler trop souvent dans cette chronique tant il est long, un titre génial directement issu d’une phrase du livre. Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, donc, est un petit livre de récits qui valent leur pesant d’or, ou de cacahuètes, des souvenirs de la belle Cookie, livrés sans états d’âme, et tous plus ou moins trash. A priori, en ouvrant le bouquin, on peut se dire qu’on ne va pas suivre l’auteur dans son délire : des histoires plutôt glauques, de viols, de drogues et d’emmerdes toutes plus sordides les unes que les autres, à en juger par certains titres ; qu’on en juge un peu par ce rapide florilège : La porcherie ; Enlèvement et viol ; Go-Go dancing… On se dit qu’on va lire du Bukowski au féminin et qu’on a peut-être passé l’âge de s’enthousiasmer pour ce genre de récits déjantés et dont l’intérêt semble limité. C’est sans compter sur les qualités d’écrivaine de Cookie Mueller et sur un style tout particulier, pas si trash que ça, qui met à distance, par un humour réjouissant et une philosophie de la vie détachée, ces événements flippants que traverse une héroïne, Cookie elle-même, résiliante et forte comme une femme blessée par la vie qui semble surmonter toutes les catastrophes que le destin lui impose. Un exemple tiré du deuxième récit, Haight Ashbury : Cookie a rencontré un Black, qui l’emmène un peu malgré elle en virée ; résultat des courses : « On a jamais rencontré Stokely Carmichael. Dommage, vu qu’à la place je me suis fait violer. » Phrase suivante : « Même pas bien d’ailleurs. » Un peu plus loin, vers la fin du récit : « Kirk m’a demandé pourquoi c’était toujours à moi qu’arrivaient les trucs les plus fun. » Le ton est donné. Pas question d’apitoiement ou de larmichettes, dans cette histoire, Cookie Mueller en est incapable. On a donc droit, dans tout le recueil, à un aperçu de trois décennies, des années soixante aux années quatre-vingt, que traverse à toute allure notre héroïne, sans rien perdre de sa fraîcheur, ‘d’une certaine naïveté et de sa force de vivre. L’amateur de littérature et de phrases bien troussées et/ou qui vont à l’essentiel n’est pas déçu. « J’avais deux amants et je n’en avais pas honte. », incipit du premier récit, met sans perdre de temps le lecteur dans le flow. « Comme on avait douze heures de route devant nous, on avait pris soin de ne pas oublier deux bouteilles de Jack Daniel’s, une poignée de comprimés de Dexadrine Spantuals (le dernier cri sur le marché pharmaceutique) et une vingtaine de Black Beauties. Mis à part ces trucs de base, harnachées de nos sacs de l’Armée du Salut et avec nos uniformes de petites filles modèles, nous étions prêtes. » Ecriture au speed et aux amphétamines, efficace et qui sait aller à l’essentiel. Inutile de préciser que la virée en stop va se compliquer… Dans le genre, l’incipit du récit En Colombie-britannique met le lecteur tout de suite dans le vif du sujet : « J’ai un jour par erreur réduit en cendres la maison d’un ami. » Même chose pour celui de L’Age de pierre : « Il y a des pervers partout en Sicile. » Les dialogues n’ont rien à envier à ce style général, ça décoiffe : « Laisse-moi te brouter le minou, a-t-il susurré, s’il te plaît, laisse-moi te brouter le minou. » Commentaire a posteriori, au moment de l’écriture du texte, de la narratrice : « Waouh ! Non mais quel pervers ! C’était franchement dégueulasse. Qui pourrait imaginer baiser sous LSD dans un confessionnal ? Je me suis sentie un peu comme une tranche de mou, tout sauf sexy. » Ou encore : « C’est quoi le pire truc qui puisse m’arriver si je mange de la merde de chien ? » a demandé Divine pendant qu’on patientait sur le plateau, alors que John Waters faisait quelques prises en extérieur. » Bref, on s’attendait à du Bukowski au féminin, mais le vieux Hank est un enfant de cœur auprès de cette Cookie et je donnerais toute l’œuvre du vieil ivrogne pour un second recueil de souvenirs foufous de la Mueller. Sans mentir !

La Nébuleuse du crabe, Eric Chevillard

Prix Fénéon 1993, La Nébuleuse du crabe d’Eric Chevillard est un petit ovni littéraire de 123 pages qu’on n’appellera ni roman ni poème, un texte burlesque de cinquante-trois chapitres qu’on pourrait aussi bien lire en partant de la fin, qu’on pourrait lire dans tous les sens, tant la marche du texte s’apparente à celle d’un crabe, lire de la façon la plus aléatoire, sans pour cela perturber la lecture et la compréhension. Son auteur qui met au-dessus de tout en art l’originalité, parce que pour lui « être original c’est trouver sa voie et la suivre jusqu’au bout », manque rarement son but, et ici moins qu’ailleurs sans doute. Il ne se soucie ni de vraisemblance ni de réalisme, et on ne s’en plaindra pas. Crab est un drôle de type, qui « n’est pas à une contradiction près », apprend-on dès le début du livre et on va le suivre inlassablement dans ses multiples contradictions, dans ses vies contradictoires et multiples, dans ses mille métamorphoses, dans ses mille et une morts. Car Crab n’en finit pas de mourir, de renaître de ses cendres, pour mieux disparaître et réapparaître, et enfin mourir sur scène, devant une foule qui ne peut y croire au point d’imaginer une machine qui aurait escamoté l’acteur. La Nébuleuse ne se lit donc pas comme un roman, il ne faut sans doute chercher dans le texte ni logique ni structure organisée ni sens profond, non La Nébuleuse du crabe est un texte délibérément foutraque sur un personnage unique dont on observe amusé la perpétuelle évolution, quitte à revenir sur sa dernière métamorphose pour en découvrir une nouvelle. La lecture en est donc aisée, agréable, il suffit de se laisser aller, de prendre chaque texte comme il vient, sans se soucier de leur organisation, pour le plaisir des apories, de l’humour poétique et de la langue de Chevillard. Crab n’est pas sans faire penser au Monsieur Plume de Michaux, on pense aussi de temps en temps à Beckett, et à la logorrhée des narrateurs de Malone meurt ou l’Innommable, influences que Chevillard ne rejette pas, sans pour autant voir en eux des maîtres. Il a d’ailleurs raison, car son écriture, tout aussi réjouissante que celle des deux auteurs cités ci-dessus comme références possibles, en diffère radicalement par sa légèreté, voire son optimisme. Rien de sombre, rien de noir chez Chevillard, qui se situe du côté du rire et de la joie, et ça fait plutôt du bien. A lire sans modération.

L’Iguane, Anna Maria Ortese

Découverte tardive d’une écrivaine italienne de très grand talent, avec cette lecture d’un livre étrange (et donc beau – le beau est toujours bizarre, comme disait l’autre), sorte d’ovni de la littérature mondiale. Le moins que l’on puisse en dire, c’est que forme et fonds y sont intimement liés, que l’intrigue suscite le même étonnement que le style. Don Carlo Ludovico Aleardi, un riche comte milanais, part en voilier pour l’Atlantique où il compte acheter une île, sur laquelle, en bon architecte, il pourra faire construire des maisons et continuer de faire fructifier le patrimoine familial que gère sa mère. En arrivant sur l’île d’Ocaña, il rencontre trois hommes qui l’accueillent dans leur maison et, surtout, une servante qui n’est autre qu’une iguane, douée de parole et d’un comportement assez proche de celui des humains. L’intrigue est annoncée dès les premières pages, quand parlant avec un ami éditeur, Borao Adelchi, qui lui demande de lui rapporter de son voyage un texte à éditer, pour vaincre la concurrence, car tout a été découvert, et il faudrait « quelque chose de bien primitif, et même de l’anormal ». Réponse du comte :  » Il faudrait les confessions de quelque fou, si possible amoureux d’une iguane. » Dès lors on sait où l’on va et on sait qu’Anna Maria Ortese ne jouera pas sur le suspens. Quant à sa phrase, elle se montre à la hauteur de l’étrangeté de l’intrigue, ciselée comme un diamant, développant un style unique (dont la traduction de Jean-Noël Schifano, qu’on peut considérer comme aussi précieuse que le texte original, donne une idée assez précise). Présenté ainsi par le traducteur lui-même en quatrième de couverture, L’Iguane est bien un livre »inouï », un « roman inclassable ». Inutile, comme il le fait à la fin de sa présentation, de le comparer à La Métamorphose de Kafka, même matinée d’Ile au trésor, il ne s’agit pas de cela. Ortese développe tout autre chose, un discours non manichéen sur le bien et le mal, un regard critique sur le monde capitaliste et l’argent, tout ça dans une histoire qui peut paraître a priori fantastique et ne l’est pas vraiment, tant elle y porte un regard unique la réalité de son époque et sur l’humanité dont elle se sentait si loin à la fin de sa vie, et sans doute au moment de l’écriture de son roman. Vous l’aurez compris, L’Iguane est un texte hautement recommandable, qui par sa différence, pourrait être rangé dans votre bibliothèque, même si les propos de ces deux livres et de ces deux auteures n’ont rien de commun, auprès du sublime Les Guerrillères de Monique Wittig. Deux objets littéraires géniaux et inclassables dont l’originalité et le statut mérité de chefs d’oeuvre pourraient justifier la proximité physique sur une étagère de bibliothèque.

Le Prospectus, Cesar Aira

En littérature, tout est permis ! Le message qu’envoie chaque roman de Cesar Aira à ses lecteurs et à tout aspirant écrivain souhaitant écrire autre chose que ce qui nous est donné à lire la plupart du temps est on ne peut plus clair. Dans Le Prospectus, une jeune femme, Norma Traversini commence un texte censé informer les habitants de son beau quartier de Flores qu’elle va ouvrir un atelier d’expression dramatique pour permettre à ses participants, non de devenir acteur ou actrice, mais de développer leur niveau de sincérité. Norma Traversini est peut-être douée pour la pédagogie théâtrale, mais en ce qui concerne la rédaction d’un prospectus efficace, elle est catastrophique et se perd dans des digressions inutiles et, quand elle en prend conscience, plutôt que de recommencer son texte, elle se propose de mieux expliquer son propos et voit son texte s’allonger sans s’en inquiéter outre mesure, si bien que quand elle commence à résumer un roman qu’elle vient de lire pour mieux se faire comprendre, elle ne se demande pas si son projet lui échappe. Voilà trois fois qu’elle s’égare : « La somme des explications, loin d’éclaircir le panorama, l’a complètement embrouillé. » Le nom de son atelier est « Atelier Lady Barbie », nom d’un des personnages du roman qu’elle décide de résumer pour mieux faire comprendre son projet aux habitants du quartier.

Et voilà le lecteur plongé dans un roman colonial, qui se passe dans le milieu anglais des colons de l’Inde, qui finit par basculer, sous l’effet de la stratégie déjà éprouvée d’Aira, celle de la « fuite en avant », dans le roman d’aventure – un roman des plus délirants, qui se termine sans qu’il soit fait de nouveau mention du prospectus, mais quelle importance ? Comme si, pour l’auteur argentin, il n’était gageure plus amusante que transgresser toujours plus insolemment ce que d’aucuns nomment les règles de la narration. Et comme d’habitude avec Cesar Aira, ce qui chez n’importe quel écrivain ferait flop, marche à merveille même si, avouons-le sincèrement, Le Prospectus n’est pas mon livre favori de cet auteur toujours surprenant, toujours enthousiasmant. Mais rien, bien sûr, ne vous interdit de lire ce très bon texte, qui conviendra peut-être mieux à votre bibliothèque intérieure qu’à la mienne. Bonne lecture – si vous voulez lire autre chose, pensez à découvrir l’un des courts romans de Cesar Aira, quel qu’il soit, vous ne le regretterez pas.

La Boucherie des amants, Gaetaño Bolán

Premier roman (publié en 2005) de Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants est un très court texte, qui rappelle au lecteur les méfaits de la dictature de Pinochet, l’horreur qu’il y a à vivre, même dans une petite ville, dans une atmosphère de censure de la pensée et de délation. Les personnages du roman sont attachants, peu nombreux : Tom, le fils aveugle du boucher, Juan, géant débonnaire, Chico, le coiffeur, un bon ami avec qui Juan serait tenté de refaire le Chili, Dolores, l’institutrice et… c’est tout. La mère de Tom est morte en couches. L’enfant aimerait avoir une maman de substitution, le boucher n’y pense pas trop, jusqu’à ce que l’institutrice se mette à fréquenter sa boucherie avec un peu plus d’assiduité. Quand Tom s’assure que Dolores se rendra au bal du dancing de la ville, Le Paradis, la rencontre semble inéluctable. Et elle l’est, en effet. Même si le boucher ne correspond pas exactement à l’idéal poétique de l’institutrice, ils deviennent amants. Puis la politique s’en mêle… Car ils sont quelques-uns à se réunir dans l’arrière-boutique de la boucherie, certains soirs, pour discuter un peu du président, qu’ils insultent en passant, et se dire qu’il serait peut-être temps de préparer la révolution. Joli texte, qui pourrait facilement passer pour un conte, La Boucherie des amants n’est pas pour autant un grand roman. L’écriture en est minimaliste, les chapitres sont d’une grande brièveté et l’intrigue en est on ne peut plus simple. Il se lit sans difficulté, avec un certain plaisir. Rien de plus, même si le thème qu’il aborde ne laisse pas indifférent. Gaetaño Bolán a aussi écrit Treize Alligators, son deuxième roman, en 2009, puis a quitté la France pour se retirer dans un petit village du Chili. Le titre de ce deuxième roman n’étant pas fait pour me déplaire, j’irai y jeter un œil à l’occasion pour mieux connaître cet auteur franco-chilien.

Le Voyage vertical, Enrique Vila-Matas

Mayol a soixante-dix sept ans. Lui qui a toujours régné sur sa femme et sa famille en patriarche autoritaire a la surprise d’entendre madame lui demander de sortir enfin de sa vie pour lui permettre de découvrir qui elle est. Le coup est rude, et s’il pense que la situation peut évoluer favorablement, il va devoir se faire à l’idée qu’il s’est trompé. Ce livre de Vila-Matas est surprenant. Car, en général, avec Vila-Matas, la littérature est le personnage principal du roman. Or, Le Voyage vertical met en scène un personnage inculte (son fils cadet, un artiste-peintre raté, lui en fait d’ailleurs le reproche). Le grand drame de la vie de Mayol est de ne pas avoir fait d’études : il avait quatorze ans à la fin de la guerre civile espagnole et a dû se mettre immédiatement au travail. Cela ne l’a en rien empêché de réussir sa vie, en créant une entreprise prospère, qu’il a transmise à son fils aîné, de faire un peu de politique – il est Catalan et nationaliste – et de fréquenter ainsi des hommes politiques dont certains l’ont intéressé. Hélas, ses meilleurs amis sont morts, il se retrouve à la porte de ses deux maisons, son fils aîné est en crise et lui avoue qu’il ne s’intéresse plus à son travail, sa fille a une relation adultère et son dernier n’est pour lui qu’un crétin prétentieux. Sur les conseils de ses « amis », pour lesquels il n’a que peu d’estime, Mayol va partir, afin de surprendre son monde avec sa disparition, car bien sûr, il va en profiter pour couper les liens avec sa famille. Le voilà donc en partance pour Porto, puis Lisbonne et enfin Madère. Il aimerait rencontrer de nouvelles personnes, mais s’aperçoit qu’il n’est pas très doué pour ça. C’est à Madère, qu’il va enfin rencontré du monde et commencer à s’intéresser à la culture et à la lecture. Je n’irai pas plus loin dans le résumé du livre, j’en dévoilerais l’essentiel. Quand Mayol s’intéresse enfin à la littérature, les écrivains favoris (certains, pas tous) de Vila-Matas reviennent : Flaubert, Claudio Magris, entre autres. Le plus drôle – écho romanesque à l’essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? – est que Mayol va participer à des réunions d’intellectuels qui parlent chaque jour de ce qu’ils viennent de lire et que, pour cacher son inculture, il va inventer un écrivain, inventer des lectures qu’il n’a pas eues, mentir effrontément pour continuer à fréquenter ses nouveaux amis. Et devenir l’ami d’un jeune homme qui lui proposera une aventure tout ce qu’il y a d’intéressant pour lui qui découvre l’univers des livres. Bref, vous l’aurez compris, une fois encore Enrique Vila-Matas réussit à subjuguer son lecteur avec ses thématiques favorites : crise existentielle, littérature, envie de disparaître, imposture, etc… Et, comme d’habitude, ça fait mieux que marcher très bien. Un petit régal de roman.

Du Hérisson, Eric Chevillard

Résumer l’intrigue de ce roman jubilatoire d’Eric Chevillard ne prendra que peu de temps. Le prétexte en est on ne peut plus simple : le narrateur, un écrivain dont le succès littéraire est des plus relatifs, découvre sur son bureau de travail, au moment où il se prépare à écrire

son autobiographie, un « hérisson naïf et globuleux » qui va bien sûr l’empêcher de mettre en œuvre son projet et détourner son écriture vers un tout autre sujet, dont le titre du roman suffit à lui seul à dire qui est le personnage principal de ce livre de Chevillard. En un premier temps, cherchant à répondre à la question simpliste de ce que peut symboliser ce hérisson, j’ai pensé

à la panne d’inspiration, mais bien sûr, en poursuivant ma lecture je me suis aperçu qu’il n’en était rien et que je pouvais ranger ma question au placard des mauvaises idées. Du Hérisson est un livre discours, qui n’est pas sans évoquer le Beckett de Malone meurt ou de L’Innommable, l’absurde étant chez Chevillard bien moins sombre que chez le divin Irlandais et le discours vide

s’avérant assez rapidement plein, saturé même (discours sur la littérature, références scientifiques pour rire, mais pas seulement, personnage du hérisson oblige, jeu avec les codes de l’autobiographie que Chevillard détourne à loisir, etc…). Fantaisie, jubilation de l’écriture pour l’écriture, du texte dont le principal moteur est d’aller de l’avant, encore et toujours, en se nourrissant de lui-même et, loin d’une narration classique et surtout d’une intrigue dont l’auteur nous a habitué

à devoir nous passer – merci à lui pour ce sain parti pris d’écriture –, grâce en particulier à un art savamment cultivé de la digression permanente qui inscrit Chevillard dans la lignée d’un Laurence Sterne, écrivain injustement oublié, nous voilà donc embarqués dans une aventure que peu d’écrivains contemporains, trop souvent conventionnels, proposent à leurs lecteurs dans leurs trop sages romans. Enfin, signalons que la forme rejoint le fond dans ce refus de la norme, et c’est heureux, faisant du roman Du Hérisson une expérience de lecture bien revigorante. Merci, Eric Chevillard !

Augustin Mal n’est pas un assassin, Julie Douard

Aujourd’hui, j’ai la flemme d’écrire un compte rendu de ce petit roman publié par POL, mais coup de chance extraordinaire, dans le dernier numéro du Matricule des anges (consacré à l’écrivaine Hélène Bessette), Chloé Brendlé l’a lu et en fait un petit commentaire page 32. Rassurez-vous, je ne vais pas vous planter là en vous conseillant d’acheter Le Matricule n°214 pour lire cette chronique. J’ai la flemme d’écrire, mais pas de taper un texte qui, coup de chance extraordinaire, n’est pas très long. Allons-y donc…

« Du constat qui lui sert de titre, ce livre propose une démonstration aussi imparable que grinçante, Augustin Mal, donc, n’est pas un assassin ; la preuve, ce n’est pas lui qui a zigouillé le caniche du voisin, et ce n’est pas la mort qu’il fera subir à Gigi, la femme convoitée. » Je me permets un premier commentaire personnel : je ne saurais pas dire mieux, cette critique littéraire commence juste comme il faut. Reprenons… « Augustin ne va pas si mal donc même s’il se souhaiterait plus mâle. Augustin serait presque bien sous tous rapports. Deuxième commentaire personnel : c’est vrai. Et le jeu de mot sur le nom de famille du personnage est de bon aloi. « Ecoutons-le plastronner à l’aube de son monologue : « Moi, j’aime la familiarité. Surtout la mienne car elle est sans vulgarité. Cela tient peut-être au fait que je suis très propre. » Commentaire personnel n° 3 : j’ai vérifié, c’est bien écrit comme ça, au tout début du livre, page 8. « Il ressemble à ce voisin un peu collant à qui la distanciation sociale ne dit rien ,à ce toqué toujours prompt à identifier les tares des autres, à quelque élucubrateur du dimanche ; bref, il ne doute de rien. » Commentaire personnel n° 4 : très bonne description du personnage principal du roman Augustin Mal n’est pas un assassin. « Le lecteur, lui, se demande assez vite s’il faut prendre les maux qu’il devine au sérieux : une fixette étrange sur les dents, un imaginaire porté sur l’animal (du caniche à la truie en passant par l’incongru dauphin), des « ombres de ressentiment » envers la gent féminine. » Commentaire personnel n° 5 : je m’insurge contre cette affirmation qui prête au lecteur des intentions que je ne reconnais pas dans ma propre lecture du texte, je ne me suis pas posé la question que se pose, selon Cholé, le lecteur (hors j’ai lu ce roman, pour une fois, car il est très court ! )

« Le (je viens de faire un saut de paragraphe, car dans Le Matricule des Anges la mise en page de la critique est exactement celle-là, et je tiens à être fidèle au texte et à ne pas en trahir le contenu, ni la forme) quatrième roman de Julie Douard se lit d’une traite, du rire à l’effroi. » Commentaire personnel n° 6 : Bien vu, j’ai en effet lu ce roman (95 pages) d’une traite, encore que c’est une façon de parler puisque je l’ai lu en deux jours. Le rire et l’effroi n’ont pas approché de mon esprit, mais c’est un détail. « Comme dans ses précédents récits, cette professeure de philosophie manipule euphémismes et assertions bien articulées pour décrire une réalité rien moins que sordide. » Commentaire personnel n° 7 : je n’aurais pas eu l’idée d’écrire cette phrase si j’avais eu le courage de me lancer dans une chronique du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai pas lu les précédents récits de Julie Douard, de plus je ne savais pas qu’elle était professeure de philosophie et les euphémismes et assertions bien articulées ne font pas partie de mon bagage théorique. « L’éloge de la promiscuité à la piscine (ô les piscines !) nous fait rire en plein métro, tandis qu’une scène de lecture de roman Harlequin atteint le summum du glauque. » Commentaire personnel n° 8 : J’ai dû m’assoupir pendant ma lecture du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai aucun souvenir de la lecture du roman Harlequin, en revanche je garde un vague souvenir de l’éloge de la promiscuité à la piscine. « Julie Douard met en scène avec une efficacité certaine l’engrenage du déni et les distorsions possibles du réel chez une conscience livrée à elle-même. » Commentaire personnel n° 9 : pas de commentaire personnel.  » Le portrait qu’elle dresse est celui d’un homme inadapté mais touchant, perdu mais terrifiant, qui pourrait être n’importe qui mais fait n’importe quoi, un homme qui ne se reconnaîtrait pas du tout dans les accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs, et pourtant. » Commentaire personnel n°10 : Augustin Mal ne m’a pas touché, mais je confirme qu’il est inadapté, je me suis attaché à lui, parce que j’ai aimé le discours complètement délirant qu’il tient sur le réel, que j’aime les personnages décalés. Par ailleurs, la référence à Rémi Gaillard (Faire n’importe quoi pour devenir n’importe qui), même s’il est montpelliérain et que Le Matricule des anges a sa rédaction dans la ville héraultaise, me semble un brin facile. Par contre, je me sens un peu bête, car je ne vois pas de quelles accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs (peut-être s’agit-il de murs Facebook, je ne sais pas) dont parle pour conclure sa critique Chloé Brendlé. Mais ce n’est pas très grave, car du coup, maintenant que j’ai fini de recopier sans vergogne la critique du Matricule des anges, l’envie de chroniquer Augustin Mal n’est pas un assassin m’est enfin venue. Reprenons…

Augustin Mal n’est pas un assassin (ici commence mon texte personnel : si Chloé a un blog ou découvre mes commentaires personnels sur sa critique par une autre voie, je l’invite bien sûr à me faire parvenir ses commentaires personnels sur mon compte rendu, que je reproduirai sans barguigner dans le corps du texte) est un court roman (95 pages) que j’ai lu avec un plaisir indiscutable, peu de temps après avoir lu Le Mobile de Javier Cercas et, c’est assez drôle, j’ai trouvé que les deux personnages, Alvaro (de Cercas) et Augustin (de Douard), ont quelques points communs. Ils sont tous les deux, disons-le clairement, un peu ravagés et portent sur leurs semblables un regard dans lequel l’empathie n’a pas sa place. Ainsi Augustin a-t-il une collègue qu’il surnomme « la truie », ce qui en dit assez long sur ses convictions en matière de féminisme, et il finit par enlever une jeune femme, Gigi, qu’il entraîne chez lui en la prenant par la main, puis qu’il drogue pour la faire dormir et qu’il viole (même s’il ne prononce jamais ce mot, puisqu’il se dit amoureux et qu’il prête à sa victime, endormie, des désirs à son égard) à plusieurs reprises sans oublier de la rendormir en lui faisant boire de nouveau un cocktail de médicaments. Pourtant, quand Augustin rencontre Gigi (c’est dans un groupe de parole où hommes et femmes parlent de leurs problèmes de couple ou de sexualité, et dans lequel Augustin s’est engagé, sans trop savoir quel groupe de parole il avait choisi, car il a envie de rencontrer des femmes, mais il a opté pour un groupe qui lui irait comme un gant s’il le prenait au sérieux), il n’a pas pour elle ce qu’on peut appeler un coup de foudre : « La première femme qui a pris la parole était, je regrette de le dire, vraiment moche. » C’est le style direct d’Augustin, on est page 56, on a donc déjà eu le temps de s’y habituer. Autre exemple du regard que porte Augustin sur les femmes, celui de la page 67, quand il rencontre la stagiaire de la cantine, dont il pense ceci : « Elle n’est pas trop vilaine hormis la texture de sa peau et ses cheveux teints en noir. » Il s’arrange pour la suivre dans le local à poubelles (« Elle a ouvert une grosse benne pour y mettre des sacs, et là, j’avais son derrière juste devant moi. ») et c’est à l’odeur insoutenable des lieux qu’on doit d’échapper à une scène qu’on n’a pas le temps de sentir venir (« Plus je m’approchais du fessier offert, et plus ça puait du fait qu’elle avait la tête dans la benne et qu’elle trifouillait je ne sais quoi comme s’il s’était agi d’un simple placard. J’ai bien failli la toucher mais, au dernier moment, ma main s’est repliée vers ma bouche en raison d’une faiblesse de mon foie et j’ai dû déguerpir. ») parce qu’à peine installée elle est évacuée. La conclusion d’Augustin est bien dans sa façon de penser des femmes : « C’était vraiment bête pare que, gentille comme elle est, je suis sûr que cette fille m’aurait laissé lui lécher le tatouage qui commence dans son cou et finit je ne sais où. » Avec les femmes, Augustin ne s’encombre pas de préliminaires inutiles, il se sert. Tout comme Arturo dans Le Mobile, qui a une relation sexuelle avec la concierge pour la manipuler et obtenir d’elle des renseignements sur les habitants de son immeuble, Augustin va à l’essentiel. Et tout comme lui, il n’hésite pas à espionner ses voisins, à les écouter en douce, mais si Arturo le fait pour nourrir les personnages de son livre et influencer la réalité de son propre entourage pour la tordre dans le sens de la fiction qu’il a imaginée et ne plus avoir qu’à la transcrire dans son livre, lui le fait sans raison, ce qui annonce rapidement le viol de la fin du roman : il entre donc chez sa voisine de palier, qui est descendue ouvrir à son compagnon, pour lui voler un slip (il les collectionne), et en profite pour visiter rapidement son appartement (commentaire : « Je lui ai donc rendu une très courte visite. J’aurais certes préféré la faire en sa compagnie, mais elle est si malpolie et si peu civilisée qu’il y a fort à parier qu’elle ne connaît pas le sens des visites de bon voisinage. », tout est là dans le portrait que fait Julie Douard de son Augustin, c’est le discours type d’un pervers narcissique qu’elle offre à son lecteur, sans à aucun moment se laisser aller à un commentaire personnel sur l’affreux jojo et ça marche du feu de Dieu !) ; il se cache, déjà, dans le local à ordures (c’est avant la scène avec la stagiaire de la cantine) pour épier une altercation entre la concierge de l’immeuble et un voisin d’immeuble.

La différence essentielle entre Le Mobile et Augustin Mal n’est pas un assassin, ce qui fait qu’hélas (selon moi, et cela n’engage que moi) la nouvelle de Cercas est faible, alors que le roman de Julie Douard est une petite pépite, c’est le choix de la personne pour la narration (3e personne pour Le Mobile, 1ère personne pour Augustin Mal n’est pas un assassin) et la capacité de l’écrivaine à tenir du début à la fin de son texte un discours direct qui ne laisse cours à aucun autre commentaire que ceux du narrateur-personnage. Tout en contradictions, accusant les autres des tares et des vices qu’on observe en lui et qu’il pourrait éventuellement se reprocher, d’une naïveté réjouissante sur lui-même, au point que quand il se pose la question, à la fin du roman, de sa propre remise en cause et de ce qu’il pourrait changer pour s’améliorer, il ne voit finalement rien ou si peu de choses qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. Oui, pour ces raisons-là, Augustin Mal n’est pas un assassin est une belle réussite et sa lecture jubilatoire.

PS : Bien que n’ayant pas lu les premiers textes de Julie Douard, son féminisme ne fait aucun doute (elle a écrit Usage communal du corps féminin, ce qui laisse penser que le thème de l’exploitation des femmes est assez présent dans son œuvre) et elle fait mouche d’un point de vue militant en livrant un roman dont le narrateur est au moins misogyne, pour ne pas dire mieux, sans à aucun moment chercher à livrer au lecteur une pensée prête-à-porter, sans lui dire ce qu’il doit penser d’Augustin Mal. Le titre du roman, comme le texte qui le suit, est de ce point de vue un petit bijou. On reviendra à Julie Douard, c’est promis.

PS bis : Je me mords les doigts d’avoir eu la flemme de rédiger moi-même la critique de l’excellent roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je me suis vraiment donné beaucoup de travail en tapant l’article du Matricule des anges, alors que pour finir, sur ma lancée, j’ai écrit mon propre texte. C’était un peu idiot.

Le Mobile, Javier Cercas

Actes Sud publie le « premier roman » de Javier Cercas, Le Mobile, texte tiré d’un recueil de nouvelles dont l’auteur espagnol n’a conservé que celle-ci, se repentant des quatre autres (« par bonheur presque personne ne les a lus » écrit-il humblement dans sa note de fin de livre). Dans cette même note, il se demande : « J’ignore si le récit qui donnait le titre à ce recueil et que j’ai décidé de conserver ici est meilleur que les autres ; mais je sais que c’est le seul dans lequel je me reconnais non sans une certaine gêne et le seul, même si un écrivain finit presque toujours par se repentir de son premier livre publié, dont je ne me suis pas encore repenti. Il se peut que ce soit une erreur. » Fort bien.

Alvaro, vit dans un immeuble, petitement puisqu’il a choisi de sacrifier sa carrière professionnelle à don amour immodéré de la littérature, à laquelle il se livre avec le plus grand sérieux : « Alvaro prenait son travail au sérieux. Chaque jour il se levait ponctuellement à huit heures. Il finissait de se réveiller sous une douche d’eau glacée et descendait au supermarché acheter du pain et le journal. De retour chez lui, il préparait du café, des tartines grillées avec du beurre et de la confiture et il petit-déjeunait dans la cuisine, en feuilletant le journal et en écoutant la radio. A neuf heures, il s’asseyait à son bureau, prêt à commencer sa journée de travail. » (incipit) Son projet est d’écrire une oeuvre ambitieuse pour ouvrir une voie et pour cela, car les grands écrivains se reconnaissent à leurs lectures, il met ce premier roman sous l’autorité de Flaubert (petite pose dans le compte rendu de ce « roman », je l’ai choisi car, justement, mon second texte long, en cours, est l’histoire d’un homme qui, sans connaître Gustave Flaubert – il en a seulement entendu parler au bistrot, par un prof de lettres avec qui il boit parfois un coup – entame, sous l’égide de l’écrivain normand – le livre sur rien -, un cahier dans lequel il rend compte de son observation quotidienne d’un mur).

Ensuite, comme le roman du personnage principal se passe dans un immeuble, Alvaro va aller chercher le réalisme de son texte et ses personnages dans son environnement proche. J’arrête là le résumé du texte. Alvaro va faire la connaissance de trois de ses voisins et de la concierge de l’immeuble et, bien sûr, les choses ne vont pas passer aussi bien qu’il l’aurait souhaité, sinon il n’y aurait pas d’intrigue. Le texte de Cercas se lit vite (moins de quatre-vingt pages), mais hélas on n’en sort ni estomaqué ni convaincu. La fin est surprenante pour qui aurait pensé naïvement que la logique ne l’emporterait pas et l’on se dit que le prétexte littéraire du début a fait long feu, que c’est bien un texte de jeunesse qu’on vient de lire et qu’il est sans doute préférable d’aborder l’oeuvre de Cercas par des romans de sa maturité littéraire si l’on veut se faire un idée plus précise de son apport à la littérature. Et nous revenons, avant de vous déconseiller d’acquérir ce livre (13,80 euros pour 80 pages, mieux vaut sans doute le voler ou l’emprunter), à la note d’auteur : « Mais il se peut aussi que Cesar Aira ait raison quand il prétend que tout écrivain est soumis à la loi des rendements décroissants, selon laquelle « il est de plus en plus difficile de réaliser par la suite ce qui n’a pas été réalisé à la première tentative », parce que les astuces que le temps nous octroie, il nous les fait payer en fraîcheur et en vitalité. Si cela est vrai, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas, ce livre est mon meilleur livre. » Il vaut donc peut-être mieux passer son chemin et ne pas insister avec l’oeuvre de Javier Cercas. Je lirai toutefois son recueil d’essais littéraires, dont la critique dit grand bien, Le Point aveugle. Et m’en tiendrai sans doute là.

Héros et tombes, Ernesto Sabato

Recette pour lire (mal) la trilogie de Sabato

Ingrédients : Le Tunnel / Héros et tombes / L’Ange des ténèbres

Se procurer le premier volume de la trilogie, Le Tunnel

Après lecture, laisser reposer le souvenir du texte et s’assurer que vous l’avez bien oublié. Réserver.

Cinq ans plus tard, se procurer le troisième tome de la trilogie, L’Ange des ténèbres.

Lire le texte, s’étonner de ne pas tout comprendre, mettre cette difficulté sur le compte d’une structure complexe, sans chronologie, d’une texte touffu et volontairement difficile. Arrêter la lecture après environ deux cents pages. Laisser reposer quelques mois. Reprendre la lecture, dans un pays froid de préférence. Finir le roman en criant au génie, tout en reconnaissant son infériorité sur un auteur puissant, dont le coup de maître consiste à ne rien faciliter à son lecteur. Laisser reposer un an, sans oublier pour cela ce texte remarquable.

Un an plus tard, se procurer le second volume de la trilogie, Héros et tombes.

Lire le texte, s’émerveiller de ce que l’auteur nous tient en haleine avec l’histoire d’amour de deux adolescents. Tenir le coup. Se dire que l’on comprend mieux le début du troisième volume. Poursuivre la lecture. Finir la deuxième partie du deuxième volume en reconnaissant qu’on s’essouffle. Se dire qu’il est rare qu’on lise un bouquin, même un pavé de 500 pages, aussi lentement. Attaquer la troisième partie, le fameux Rapport sur les aveugles. Se demander si Sabato supposait en écrivant ce texte délirant, image de la folie du narrateur de cette partie-là, qu’il allait lui-même devenir aveugle. Reconnaître que parfois ce délire nous ennuie. Finir la partie en poussant un ouf ! de soulagement. Attaquer la dernière partie en se disant qu’il ne reste « que » cent pages à lire. Finir le roman plus d’un mois après l’avoir commencé.

Se demander si on aime vraiment cette trilogie, si on aime vraiment son auteur. Se dire qu’il serait bon de lire (relire ?) le premier tome, Le Tunnel, pour peut-être reprendre l’ensemble dans le sens normal : tome 1, tome 2 et enfin tome 3 ou se contenter d’avoir une vue de l’ensemble sans l’avoir lu de façon normale.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard (livre parcouru)

Avertissement : 1. je n’ai pas lu le livre dont je tiens ici la chronique. 2. je n’ai pas lu ma chronique, aussi y trouverez-vous vraisemblablement des erreurs d’orthographe, des coquilles, voire des tournures de phrases lourdes ou maladroites.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? La question se pose en effet, et de façon cruciale pour l’auteur de ces lignes puisqu’il n’a pas encore lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? et qu’il s’apprête pourtant à le chroniquer, à en rendre compte, par souci de fidélité à l’esprit facétieux de Pierre Bayard, dont il, l’auteur de ces lignes, a déjà rendu compte de l’excellent Il existe d’autres mondes, après avoir lu celui-là, cela va sans dire… Le livre, que je n’ai pas lu dois-je le répéter, mais ça n’interdit pas de le feuilleter et de le parcourir, s’ouvre sur une table des abréviations, que Bayard utilise ensuite dans son essai pour signaler les bouquins dont il parle (et qu’il n’a pas lus, c’est d’ailleurs son métier, il est professeur d’université) : LI livre inconnu ; LP livre parcouru ; LE livre évoqué (catégorie étrange, sans doute des livres dont il a entendu parler) ; LO livre oublié. Il y a également des abréviations sur l’avis du non lecteur des livres dont il parle, mais je n’en parlerai pas ici, vous n’avez qu’à ne pas lire ce livre si vous voulez en savoir plus !

Ouvrons une parenthèse : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est pour moi un LE, puisqu’un ami m’en a parlé avec enthousiasme, et un LP, puisqu’avant d’en faire l’acquisition je l’avais feuilleté en librairie et que pour rendre compte de sa non lecture je suis bien obligé de l’ouvrir et de le parcourir. Mon avis sur cet essai, et je vais utiliser une abréviation dont Bayard se sert lui-même pour quelques bouquins (qu’il n’a pas lus) est le suivant : ++ (soit avis très positif). Pour ce qui est des LO, livres oubliés, j’avoue qu’il y en eut dans ma carrière de lecteur un bon nombre. Bonjour Tristesse, par exemple, de Sagan, foule de bouquins de Jules Verne, lus très tôt dans ma carrière de lecteur, quelques bouquins de Sartre (avis –), etc… Ce n’est pas le lieu pour parler de tous les livres que j’ai oubliés. Disons que je garde du premier livre de Sagan le souvenir, peut-être totalement erroné, d’une écriture vive.

Mais revenons à l’essai de Bayard. La première partie s’intitule Des manières de ne pas lire, et s’ouvre sur un premier chapitre, Des livres qu’on ne connaît pas. Premier bon point pour Bayard, il fait usage, pour les non lecteurs de son livre, d’un vieux procédé un peu oublié par les écrivains (sinon Eric Chevillard dans Les Absences du Capitaine Cook, mais pour ne surtout pas résumer les chapitres qu’il présente ainsi), quelques lignes qui donnent une idée du chapitre qu’on se prépare à lire ou pas. Bien joué. Pour le premier chapitre, Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une vue d’ensemble. Qu’entend donc Bayard par cela ? Rappelant que les lecteurs, même les plus performants, passent leur vie à ne pas lire nombre d’ouvrages, ils se retrouvent sans cesse à parler de livres qu’ils n’ont pas lus. Je reconnais bien volontiers que c’est souvent mon cas, alors que je suis un lecteur boulimique, et que quand la conversation avec des amis littéraires tombe sur Proust, par exemple, qui est un auteur que je déteste franchement, je ne me prive pas d’en dire tout le mal que j’en pense. J’ai entamé le fameux Contre Sainte-Beuve, qui m’est très vite tombé des mains, exactement après avoir lu le récit de sa première masturbation (non par pruderie) qui m’a semblé assez ridicule, même si je reconnais que Proust fut là un novateur, puis m’en suis débarrassé en le donnant, ce qui m’a fait gagner sans nul doute un temps précieux. Les Plaisirs et les jours attend patiemment que ma curiosité pour Proust se réveille. Je ne l’ai même pas ouvert, il s’agit donc pour moi d’un LI, mais mon avis sur cet opus est — ! J’ai par ailleurs lu un « best of » des textes du grand Marcel (cet écrivain  maladif et riche qui passait sa vie au lit, à écrire et, j’imagine, lire, parfois d’une seule main), tirés de son œuvre romanesque et portant tous sur la ville de Venise. Une phrase d’une lourdeur écœurante, des clichés à foison, des références constantes à la maman du narrateur, quelle purge !

 Mais revenons à l’essai de Bayard. « Je n’ai jamais « lu » Ulysse de Joyce et il est vraisemblable que je ne le lirai jamais. » avoue-t-il honnêtement dès le premier chapitre, ce qui nous fait un point commun. J’ai lu les 130 premières pages de ce drôle de bouquin (avis de non lecteur : +) et ai jeté l’éponge en me disant que l’on n’est pas obligé de se faire violence à ce point. Les mille pages qui restent attendront bien. Tout comme moi, Bayard sait situer Ulysse par rapport à d’autres livres d’importance, comme L’Odyssée, sait qu’il appartient au courant du flux de conscience et que son action se déroule en vingt-quatre heures (en fait, un peu plus). Conclusion : il peut en parler sans sourciller à ses étudiants.

Le chapitre deux traite des livres qu’on a parcourus, passons là-dessus, le suivant des livres dont on a entendu parler. Dans ce cas, comme Ecco le signalait, il faut alors pour parler des livres qu’on n’a pas lus, lire d’autres livres à leur sujet ou écouter ce qu’en disent leurs lecteurs. L’ami qui m’a recommandé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, un grand lecteur devant l’éternel, m’a dit qu’il serait rempli de pistes de propositions d’écriture dont je ferais sans doute ma nourriture pour les ateliers d’écriture que j’anime. On verra ce qu’il en est après lecture…

Mais revenons à l’essai de Bayard.  Il conclut ce chapitre sur l’idée que le livre, qu’on l’ait lu ou non, est un objet fantasmatique, sur lequel nous discourons avec un certain manque de précision, et que nous reconstruisons. On ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation : les livres n’existent pas en tant qu’objets uniques. Autant de lecteurs, autant de livres, et même si on parle tous d’un seul livre !

Le chapitre quatre traite des livres qu’on a oubliés. Nous en sommes au point ou un livre lu n’est pas différent d’un livre parcouru (qui est capable, sauf les derniers des lecteurs dans le roman de SF Fahrenheit 451, de dire par cœur un livre entier ?). Présentation du chapitre : « Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on la lu, est encore un livre qu’on a lu. »

Dans la deuxième partie, Bayard s’intéresse aux situations de discours dans lesquelles le non lecteur est amené à parler des livres qu’il n’a pas lus. Dans la vie mondaine et face à un professeur forment les deux premiers chapitres, sur lesquels nous passerons rapidement. Rassurez-vous, l’auteur traite ces situations en partant chaque fois d’un livre (non lu, cela va de soi). Très bon exemple, celui d’une tribu d’Afrique de l’Ouest, à qui une anthropologue raconte Hamlet dans le but de prouver que les hommes et la nature humaine sont les mêmes partout et qu’une pièce comme Hamlet peut donc être comprise de façon identique par tout lecteur, quelle que soit sa culture. Il va de soi qu’elle fait chou blanc, les Tiv (nom de la tribu en question) l’interrompant sans cesse pour lui faire part de leur incompréhension devant les situations proposées par Shakespeare, au point qu’elle en arrive à sauter certains passages dont elle sait qu’ils poseront problème et soulèveront des discussions et des critiques de la part des auditeurs… Conclusion, les Tiv et l’anthropologue parlent d’un livre, les uns ne l’ayant pas lu, avec précision, mais le livre dont ils parlent est imaginaire, ce qui permet à Bayard d’introduire un premier concept, celui de livre intérieur (« ensemble de représentations mythiques, collectives ou individuelles, qui s’interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu. »)

Plus délicat encore, parler d’un livre qu’on n’a pas lu devant son écrivain (chapitre que nous passerons sous silence), devant un être aimé que l’on veut séduire en parlant des livres qu’il aime (et qu’on n’a pas lus). On en arrive alors à la troisième partie, qui propose des conduites à tenir quand on parle des livres qu’on n’a pas lus : ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi. Dans ce quatrième chapitre, l’auteur fait référence à Oscar Wilde, pour qui la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, l’essentiel quand on parle d’un livre étant pour l’écrivain anglais de parler de soi. La critique est pour lui un art, « la voix d’une âme » et cette âme en est l’objet profond, pas le livre dont on parle ! Conclusion : « le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif ». Dans l’épilogue de cet essai que je n’ai pas lu, Pierre Bayard, avec la fantaisie qui est la sienne, avec un goût certain pour le paradoxe et la provocation, propose à son non lecteur de revoir sa relation aux livres, et en particulier de ne plus les concevoir comme des objets intangibles auxquels il serait interdit de faire subir la moindre transformation, chose que nous faisons pourtant inconsciemment. Le livre étant un objet mouvant (chaque lecteur a son livre intérieur), en parler quand on ne l’a pas lu est un acte de création qui mène tout droit à l’écriture, ce à quoi Pierre Bayard invite les non lecteurs (qui sont des lecteurs actifs) aussi bien que les lecteurs passifs (ceux qui lisent les livres dont ils parlent).

Ma chronique en arrive à sa fin. Ce livre de Pierre Bayard, essayiste particulièrement créatif et intelligent, est un objet étrange, que je vous invite à ne pas lire pour mieux en parler et vous engager ainsi sur la voix de l’écriture.

Réchauffé C’est Meilleur : Journal du voleur, Jean Genet

« Féroce et pur j’étais le lieu d’une féérie qui se renouvellait. »

« Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire,  et c’est en vous qu’elle produit les remous. Elle vous démonte. Cette violence est un calme qui vous agite. »

« Mon trouble semble naître de ce qu’en moi j’assume à la fois le rôle de victime et de criminel. En fait même, j’émets, je projette la nuit la victime et le criminel issus de moi, je les fais se rejoindre quelque part, et vers le matin mon émotion est grande en apprenant qu’il s’en fallut de peu que la victime reçoive la mort et le criminel le bagne ou la guillotine. Ainsi mon trouble se prolonge-t-il jusqu’à cette région de moi-même : la Guyane. »

« La multiplicité de leurs lignes morales, leurs sinuosités forment des entrelacs que je nomme l’aventure. Ils s’écartent de vos règles. Ils ne sont pas fidèles. »

« Puis-je dire que c’était le passé – ou que c’était le futur ? Tout est déjà pris, jusqu’à ma mort, dans une banquise de étant : mon tremblement quand un malabar me demande d’être mon épouse (je découvre que son désir c’est mon tremblement) un soir de Carnaval ; au crépuscule, d’une colline de sable la vue des guerriers arabes faisant leur reddition aux généraux français ;  le dos de ma main posée sur la braguette d’un soldat, mais surtout sur elle le regard narquois du soldat ; la mer soudaine entre deux maisons m’apparait à Biarritz ; du pénitencier je m’évade à pas minuscules, effrayé non d’être repris mais de devenir la proie de la liberté ; sur sa queue énorme que je chevauche un blond légionnaire me porte vingt mètres sur les remparts […] ma vie doit être légende c’est à dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien, qu’un prétexte. »

« Mon courage consista à détruire toutes les habituelles raisons de vivre et à m’en découvrir d’autres. »

images 1 et 2 : Un chant d’amour, Jean Genet, 1950

Poésie contemporaine : définitif bob, Anne Portugal, P.O.L

et Bob il peut comme ça

revisionner des inédits

le long du trottoir il prend

toute la place

[…]

dans un néon palmier la voix de l’objectivité applique

à toute chose la notion de fleur

« La poésie d’Anne Portugal n’est complexe qu’en apparence. Outre que l’expérience est stimulante, une certaine clarté s’y fait, voire une transparence. Mettant en scène ce fameux bob dont on se dit qu’il pourrait bien être la poésie elle-même, Définitif bob peut être lu comme une description de la mécanique d’écriture, une définition en acte, mode d’emploi en simultané d’un dispositif virtuel dont l’efficacité serait prouvée à mesure de son application…
Définitive est l’affirmation selon laquelle ce qui est écrit est écrit, ce qui brutalement et merveilleusement signifierait que ce texte le plus inattendu aurait quelque réalité dans la vie du lecteur : tout cela pourrait arriver ?
« mais bob il peut comme ça gazelle accélérer dans les derniers tournants » et alors on ne garantit rien : aux portes du paradis les dérapages sont durables et définitifs. »

(Xavier Person, Durable définitif, Le Matricule des Anges, Septembre 2002)

L’observatoire du jazz : 4 albums sortis et aimés en 2020

Dark Matter // Moses Boyd

Premier album du batteur londonnien Moses Boyd chez Exodus Record, Dark Matter élargit son champ d’action en fusionnant jazz, musiques électroniques et Hip-hop. Un détournement des genres particulièrement présent dans les titres ‘Only You’, ‘2 far gone’ et ‘Dancing in the dark’, et une exploration de la porosité des musiques actuelles.

Who sent you ? // Irreversible Entanglements

Irreversible Entanglements s’associe à la voix âpre de Moor Mother dans un disque NRV et revanchard. Les textes politiques de la chanteuse collent au free jazz des new-yorkais. « The pope must be drunk, going mad ! »

True Opera // Moor Jewelry

Moor Mother de nouveau ! Elle a la côte et ça n’a pas l’air de se calmer. Elle travaille ici avec Mental Jewelry, pour un album beaucoup beaucoup plus punk et tendu que tout ce à quoi prétendent les boys band actuels se réclamant du genre. Punk + Jazz = <3. Look alive, c’est le cas de le dire.

Yene Mircha // Hailu Mergia

Un peu plus de douceur pour finir : Hailu Mergia est un claviériste éthiopien qui sort ici un disque apaisé, parfait pour profiter du mois de juin et se détendre un peu après toute cette fusion énergique.

Deux essais littéraires : Après la littérature, Johan Faerber et Mythologies d’un style Les Editions de Minuit, Mathilde Bonazzi

Pourquoi regrouper ces deux essais pour en rendre compte ? Peut-être parce que, sans qu’il y paraisse, ils traitent, chacun à sa façon, d’un sujet commun : la littérature contemporaine en France, en se référant tous deux à des corpus de textes et d’auteurs assez limités, dont on pourrait douter, en particulier pour le livre de Faerber, qu’on puisse en tirer des conclusions valant pour toute la littérature française du moment. Ce qui n’est sans doute pas le cas pour la réflexion de Bonazzi, qui s’en tient à une maison d’édition, dont elle souhaite donner une image moins caricaturale que celles qu’ont forgée les critiques littéraires, en particulier ceux de la presse française. Mais passons sur cet avant-propos qui n’a que trop duré ! Nous sommes devant ces deux essais, aux titres alléchants… La lecture a commencé par Bonazzi, qui s’est interrompue aux environs de la mi-livre, pour être reprise ensuite sans discontinuer et dans le plus grand enthousiasme jusqu’à sa fin. La chercheuse, une universitaire qui nous livre ici la version digeste d’une thèse écrite sur le même sujet en 2012 (selon ses propos que nous reprenons sans en changer le sens), dans une introduction qui ressemble à une déclaration d’amour aux Editions de Minuit et à une note d’intention consistant à proposer un essai lisible à ses étudiants et à un public plus large sans doute (mais qui achète ça, sinon quelques fadas au nombre desquels je suis ? la question peut se poser, et pourquoi achète-t-on ça ?), annonce le plan de son livre (on peut s’inquiéter légitimement quand un essai commence de façon aussi universitaire) et la gageure semble être de rendre le sujet intéressant. Pas si simple, mais il faut bien en convenir, le pari est tenu. L’ouvrage, plus qu’intéressant, en effet très accessible par une écriture dont la « simplicité » ne nuit en rien aux idées défendues, se clôt sur une tentative de discours critique croisé entre l’universitaire et quelques écrivains de chez Minuit (Eric Chevillard, Laurent Mauvignier, et Eric Laurrent), avec plus ou moins de bonheur en fonction de l’interlocuteur. Chemin faisant, Mathilde Bonazzi a tordu le cou aux idées préconçues, aux clichés et autres stéréotypes dont une certaine critique littéraire se plait à se faire l’écho quand il s’agit de Minuit, positionnement critique qui consiste peut-être à ne pas trop se remettre en question quand on veut éreinter à peu de frais un roman publié dans la Maison d’Edition fondée par Jérôme Lindon (Patrick Besson, l’écrivain qui fait le journaliste littéraire pour Le Figaro, se montrant sur le sujet provocateur et caricatural à l’excès, allant jusqu’à parler des auteurs Minuit comme de bobos sans originalité). Les écrivains avec qui elle débat en conviennent facilement : ils n’appartiennent pas à une école littéraire ou à un mouvement et ils portent sur leur œuvre un regard qui est celui d’auteurs sinon isolés (ce qui semble être toutefois le cas de Chevillard), du moins d’écrivains n’obéissant pas à une ligne éditoriale les obligeant à adopter un « style maison ».

Pendant le temps où l’essai de Bonazzi attendait d’être repris, je me jetai goulument sur Après la Littérature, sous-titré justement Ecrire le contemporain. Johan Faerber est lui aussi un universitaire, mais contrairement à Bonazzi, son propos n’est pas d’être lisible. Au contraire peut-être, son ouvrage est écrit dans une langue qui se veut délibérément philosophique, au sens le plus brutal du terme, et sans doute contemporaine (comme son sujet), c’est en tout cas l’impression que peut donner ce style boursoufflé et pédant. Souvent, cette langue cauchemardesque est simplement insoutenable. En voici un exemple, qui en dit assez long : « Depuis les espoirs éperdument romantiques et avec sans doute davantage de violence, l’histoire de la Littérature doit désormais être saisie en opérant un cinglant et immanquable renversement paradigmatique. A la mimésis qui, à l’heure de l’Ancien Régime, régnait sans partage sur les Belles Lettres pour les emporter dans une représentativité de la parole en fonction du sujet, succède le sacre intransigeant de l’Aufhebung qui instaure la Fin, la Clôture et la mort comme substrats herméneutique et fictionnel de la Littérature. » Nous pourrions poursuivre ainsi ce passage qui s’étend longuement sur la page voisine pour illustrer notre propos : de deux choses l’une, ou Faerber se plaît à perdre son lecteur en le renvoyant à son insuffisance intellectuelle (pourquoi ne pas consacrer une note de bas de page à une définition précise et complète du concept allemand et philosophique d’Aufhebung, alors que le terme est utilisé plus de vingt fois dans le chapitre ? Et on ne parle que de ce mot-là, il en est d’autres que l’auteur se plaît à utiliser sans prendre la peine de les expliciter, d’autant que nombre d’entre eux sont empruntés à des langues étrangères ou/et viennent d’un jargon spécialisé…), ou il est très bêtement snob. Ou les deux. Après quelques soupirs et haussements d’épaules, on s’aperçoit que cette langue faite d’emprunts à plusieurs langues étrangères, de néologismes inutiles ou d’un jargon volontairement abscons cache mal une grande simplicité des idées, pour ne pas être plus violemment critique. L’écriture contemporaine serait ainsi, selon Faerber, une écriture du oui à la vie, en opposition à l’écriture moderne qui serait une écriture de la mort. Admettons. Les 70 premières pages de l’essai, de ce point de vue, ne parlent que peu de ce qui s’écrit aujourd’hui. Puis, dès la page 92, un long chapitre (intéressant, mais long de cinquante pages) nous parle de la littérature d’avant : Proust, Faulkner, Camus, Beckett, Michon et Echenoz. Bon, on va y arriver… à cette écriture contemporaine. Question de patience.

Il reste quatre chapitres pour traiter le sujet, ce qui suffit puisque la force des idées ne nous semble pas au rendez-vous une fois encore et que lire Faerber ressemble par moments (pas toujours) à une épreuve. De ce point de vue, il semble que l’auteur n’ait pas conscience que l’usage de la langue peut être fasciste, qu’écrire peut aussi devenir une façon brutale de prendre le pouvoir sur celui à qui on s’adresse. L’opposition qu’il fait d’ailleurs entre littérature moderne et littérature contemporaine, en optant ouvertement pour la deuxième, et en les opposant presque de manière morale (l’euphémisme ne serait peut-être pas de mise ici, mais mettons des gants…), nous semble quelque peu excessive. Bref, une certaine violence du propos et de la langue ne rend pas l’essai sympathique au lecteur désireux de découvrir ce qui ferait la spécificité de l’écriture du XXIe siècle. On en est donc pour son argent, et surtout pour son temps, même si le livre n’est pas à jeter. Par ailleurs, le sujet, passionnant, de la littérature contemporaine aurait, répétons-le, sans doute mérité d’accueillir dans le corpus des textes et des auteurs retenus des écrivains plus nombreux (Tarkos est sans doute mort, mais il a aussi sans doute laissé une trace déterminante dans l’écriture poétique contemporaine, Charles Pennequin est bien vivant, mais absent du livre – trop peuple ? – et bien d’autres sans doute). Nathalie Quintane (qui revient énormément), Stéphane Bouquet, Olivier Cadiot, Camille de Toledo, Célia Houdart, Tanguy Viel, David Bosc, Laurent Mauvignier, Antoine Wauters, Joris Lacoste et Laurent Jenny sont plus ou moins abondamment cités et analysés. Sont-ils à eux seuls l’écriture contemporaine ? N’a-t-on oublié personne ? On est en droit de se le demander…

Pendant ce temps, Bonazzi dans son ouvrage sur les Editions de Minuit, qu’elle veut défendre, tout comme Faerber veut défendre la littérature contemporaine, s’y prend nous semble-t-il beaucoup mieux, sans jamais sombrer dans les oppositions caricaturales ou violentes, en usant d’une langue accessible et démocratique (et sans pour autant céder sur l’exigence intellectuelle) et en choisissant un sujet d’étude sans doute plus limité, mais en le traitant de manière plus complète. Faerber, quant à lui, choisit un vaste sujet, qu’il nous semble traiter par le petit bout d’une lorgnette grossissante dont la résolution laisse à désirer. Après avoir lu un essai concluant sur Minuit, nous avons envie d’en lire un autre sur POL, autre maison d’édition d’importance, et après avoir lu un essai sur la littérature contemporaine, dont la raison d’être n’est pas à mettre en cause, nous attendons d’en lire un nouveau, dont l’ambition serait plus grande et le propos plus convaincant. Finissons sur un point de convergence entre les deux textes, pour sourire un peu de tout cela : la figure de style de l’hypotypose (figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. Il s’agit donc d’une figure de suggestion visuelle.) semblerait être, selon les deux auteurs, une des marques de l’écriture contemporaine. Ce qui pourrait nous permettre de conclure, toujours pour sourire, sur l’idée qu’on n’invente décidément plus rien depuis déjà longtemps, mais ce serait sans doute caricatural, car heureusement la littérature continue sa marche en avant (en tout cas dans les romans ou la poésie de quelques écrivains qu’il pourrait s’avérer intéressant de soutenir en les lisant).

Retour dans la neige, Robert Walser

Les courts récits qui composent ce recueil ont tous été publiés du vivant de Robert Walser, en feuilleton dans la presse allemande. Ils ont tous pour thèmes les petites choses simples de la vie, une promenade, un dimanche à la campagne, un voyage en train ou en tramway, des rues, etc… et on y retrouve le regard amusé, décalé de Walser, un regard parfois (faussement ?) innocent. De ce point de vue, Retour dans la neige rappelle Vie de poète, même si les textes présentés ici le sont dans un ordre qui peut paraître aléatoire comparé à ceux de Vie de poète, qui donnaient l’impression d’un recueil construit comme un texte unique, avec une progression. On y retrouve aussi un ton unique, une bienveillance et une curiosité de tous les instants pour les autres, comme dans La petite Berlinoise, où il adopte le point de vue d’une petite fille de douze ans, ou dans Madame Scheer, dans lequel il narre la vie d’une vieille dame dont il a fait la connaissance (elle le logeait) et avec laquelle il passe de longs moments à discuter : « Dans le voisinage, chez les commerçants, chez l’épicier, chez le coiffeur, dans les rues et dans les cages d’escaliers, on parlait de la vieille sorcière avare, de la « Scheer », et des paroles par trop grossières et superficielles l’envoyaient au diable. Cela donnait d’elle une image qui ne correspondait en rien à la réalité et à la vérité. » Tel était Robert Walser, un homme plutôt bon, qui ne jugeait guère ses semblables et avait la plume douce, autant que son regard. *

Mais le recueil Retour dans la neige, avouons-le tout de même, m’a semblé moins abouti, moins intéressant que les autres titres de l’auteur lus jusqu’alors, un peu comme les Eaux fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt, elles aussi écrite pour un journal. Non pas que les auteurs considèrent qu’un texte qui paraîtra dans la presse n’ait pas à être soigné (les deux écrivains ne bâclaient pas), mais peut-être parce que le propos a moins d’ambition que quand il participe d’un projet éditorial plus personnel. Allez savoir… Il n’en reste pas moins que Retour dans la neige est un petit livre qui se lit bien et qu’il pourrait tout à fait faire office d’introduction à la littérature walserienne pour un lecteur qui ne connaîtrait pas encore cet écrivain dont vous entendrez, à n’en pas douter, encore parler ici.

* Ajout de dernière minute, après avoir publié le texte ci-dessus : on retrouve évidemment dans les textes de Retour dans la neige les qualités de plume de Walser, en particulier des premières phrases le plus souvent très réussies, dont voici quelques exemples : « Il y a probablement peu de gens qui apprécient la ruelle du Bas, que j’aime, moi, pour son air d’antiquité. » (La ruelle du Bas) ; « Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé dans je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. » (Au bord du lac) ; « A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. » (A l’aube), etc…

« I film because it makes me happy »

Walden, Jonas Mekas, 1968

« Someone told me that you should always be searching ; but I am not searching for anything ; I film because it makes me happy. » Si certaines oeuvres sont écrasantes et impressionnent par leur complexité et leur technicité, d’autres donnent l’impression d’une grande simplicité, une simplicité suffisante à l’appréhension du monde. Walden est composé d’une série de scènes filmées au jour le jour, de 1964 à 1968, par le cinéaste d’avant-garde Jonas Mekas. Il fonctionne comme un journal sans trame narrative, structuré en quatre parties, et qui rend compte de la vie du cinéaste à NY et de la contre culture des années 60. Les séquences de mariages, les lectures de poésies et les promenades à Central Park sont rythmées par la voix du narrateur et par les musiques qu’il écoutait au cours de ces années ; le montage est vif, la prise de vue tremblante, les plans se superposent et se nourrissent des uns les autres. La caméra de Mekas devient une parabole qui lui permet de toucher et saisir ce qui l’entoure, de faire vivre les images entre elles sans en exiger du sens : comme de la poésie, la vie nue qui rentre dans le film. Ce serait peut-être la manière de travailler la plus évidente et la plus libre.

Le goût de la Cerise, Abbas Kiarostami, 1997

Un homme en voiture traverse les paysages arides de la banlieue de Téhéran, et cherche un ouvrier qui accepterait de travailler pour lui. On comprend vite que ce travail qu’il demande n’est pas ordinaire, ne peut pas être accepté de bon coeur, mais on comprend vite aussi que l’homme qui cherche est désespéré et prêt à employer n’importe qui. La trame narrative se déploie lentement, par allusions, par non-dits, car ce que cherche cet homme est quelque chose de trop grave et trop tabou. Ce qui frappe chez Kiarostami, c’est que son film tient sur un fil ténu, par les dialogues et la succession des mêmes paysages désertiques, c’est l’économie de moyens et de détails romanesques qui lui permet de dévoiler avec douceur le drame en train de se jouer, et les liens secrets qui unissent les vivants, les morts, et le monde qu’ils partagent.

Barberousse, Akira Kurosawa, 1965

Comment soigner les malades de la société ? Comment traiter les maladies lorsque leurs causes sont la pauvreté, la précarité et les violences de classes ? Comment penser alors que le fait de soigner est suffisant ? Barberousse raconte l’histoire d’un dispensaire du 19ème siècle, au Japon, et des médecins qui y vivent. Alors qu’on est habitués à ce que Kurosawa filme des scènes de batailles en plein air et des personnages en mouvement, Barberousse est un film plus resserré, plus statique, car rythmé par les séquences de soin dans les pièces étroites du dispensaire d’Edo. Inspiré par Dostoïevski, il s’inscrit aussi très fortement dans un traitement des réalités sociales et du romanesque très 19ème. «Derrière toute maladie, il y a l’histoire d’une grande infortune », dit le médecin Barberousse, conscient que soigner les individus ne suffit pas, qu’il faudrait aussi transformer leurs conditions de vie. Mais il y a de l’espoir malgré tout : soigner les autres c’est aussi se soigner soi même, soigner les enfants c’est soigner le futur, et il est possible ainsi de créer un cercle vertueux. Dans une scène incroyable, des hommes opèrent un enfant dans l’hôpital pendant que des femmes, dehors, des femmes qui n’ont pas la possibilité de faire des études de médecine, hurlent dans un puit afin de rappeler l’esprit de l’enfant, coincé entre la vie et la mort. On comprend alors que la médecine n’est pas juste un ensemble de techniques et de savoirs, mais une éthique du soin qui nous concerne tous.

Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas

Il est bossu, commis aux écritures « dans un bureau épouvantable », seul et plus que seul. Vingt-cinq ans plus tôt, il a commis « un roman sur l’impossibilité de l’amour ». Depuis rien, et puis il se décide à dénicher les Bartleby de l’écriture, autrement dit les écrivains qui après avoir écrit quelques livres, parfois quelques très bons livres, quand ce ne furent pas des chefs-d’œuvre, décident soudain de renoncer à la littérature, disent « Je préfèrerais ne pas… », à la façon du personnage de Melville, écrire. Et ils s’y tiennent, les bougres, ils n’écrivent plus une ligne ! Le livre que vous avez entre les mains, car grâce à ces quelques lignes vous l’avez déjà commandé et il est arrivé très vite (faites bien attention à ne pas commander vos livres dans une entreprise américaine qui, par les temps qui courent, travaille à tour de bras dans notre pays de vraies librairies et profite du confinement pour essayer de vous faire prendre des habitudes idiotes de stupides paresseux qui trouvent tellement cool de faire venir leurs bouquins par correspondance en les commandant à la maison sur Internet plutôt que de vous rendre, c’est tellement usant, n’est-ce pas, de devoir aller jusqu’à la librairie, dans une boutique où vous permettez à des gens simples, de votre ville, de gagner honnêtement leur vie, on peut très bien, même actuellement, acheter des livres en librairie), est un texte d’Enrique Vila-Matas, l’écrivain catalan qui fait de la Littérature le personnage principal de ses romans. Bref, revenons à nos moutons, Vila-Matas est un très grand écrivain et vous devriez déjà le savoir, mais je vais vous le rappeler ou vous l’apprendre si vous ne le savez pas encore. Non mais !

Où en étions-nous ? Ah, oui ! le bossu… en quatre ou cinq pages, il nous raconte un peu de sa vie et surtout son nouveau projet d’écriture : il s’agit d’un livre de notes en bas de page, dans lequel il traite des écrivains de la famille littéraire des Bartleby qui un beau jour ont renoncé à l’écriture. Les 86 notes de bas de page qui suivent son petit texte ne sont reliées à aucun texte, elles existent par elles-mêmes et se suffisent à elles-mêmes. C’est là qu’on se rappelle que derrière ce narrateur, qu’on ne va pas perdre complètement de vue, se cache, si peu, un grand écrivain, Enrique, qui aime tant à parler de littérature et des écrivains qu’il adore. Sont au rendez-vous, une fois encore : Georgio Agamben, Bobi Balzen, Samuel Beckett, JL Borges, Richard Brautigan (et la fameuse bibliothèque portant son nom où sont conservés les manuscrits rejetés par les maisons d’édition que leurs auteurs finissent par déposer là, faute de mieux), Cervantes (l’autre auteur de Don Quichotte), Arthur Cravan, Marguerite Duras, Carlo Emilio Gadda, Julien Gracq, Hugo von Hofmannsthal, Victor Hugo, James Joyce, Franz Kafka, John Keats, Primo Levi, Herman Melville, Paul Morand, Georges Perec, Fernando Pessoa, Platon, Alonso Quijano, Arthur Rimbaud, Juan Rulfo, JD Salinger, Marcel Schwob, Socrate (ah, oui, il n’a rien écrit, normal dans ce livre), Antonio Tabucchi, Miguel Torga, Jacques Vaché, Robert Walser (dont Vila-Matas est un fervent défenseur, tout comme l’auteur de ces lignes), Oscar Wilde, etc… je ne pourrais tous les citer. Il y est aussi question du musicien de jazz Chet Baker, que Vila-Matas, tout comme l’auteur de ces lignes, aime tant, et de Marcel Duchamp, qui, à la fin de sa vie, jouait plus aux échecs qu’il ne peignait, et Michelangelo Antonioni, le cinéaste italien. Vous l’avez compris, il est un peu difficile de rendre compte de ce livre qui est une accumulation de courts textes, presque des essais, sur des écrivains du refus, dans lequel on ne perd pas de vue le narrateur, un narrateur de fiction, et dans lequel l’auteur, Enrique Vila-Matas, est omniprésent, car le garçon est toujours là, et dans lequel la Littérature est omniprésente, car le Catalan que j’aime tant est un fou de littérature, tout comme la plupart de ces personnages principaux, et c’est tant mieux car l’auteur de ces lignes, lui aussi, est un fou de littérature. Si vous ne l’êtes pas encore, fou de littérature, et que vous souhaitez le devenir, fou de littérature, lisez Enrique Vila-Matas, un fou de littérature qui vous fera découvrir nombre de grands textes et deviendra votre meilleur ami, au point, comme l’auteur de ces lignes, de relire ce livre, quand vous serez devenu, vous aussi, un fou de littérature.

Solaris, Stanislas Lem / Solaris, Andrei Tarkovski

Unanimement plébiscité par les spécialistes de la SF, au rang desquels Ursula K Le Guin, Solaris de l’auteur polonais Stanislas Lem a été porté à l’écran à deux reprises, une première fois par le réalisateur russe Andrei Tarkovski, en 1972, puis par Steven Soderbergh en 2002. L’histoire en est la suivante : un psychologue russe, le Docteur Kelvin, arrive dans la station orbitale de Solaris, une planète qui passionne l’humanité par sa spécificité (elle est recouverte par un océan dont l’étude est rendue d’autant plus difficile que certains lui prête des capacités surnaturelles). Quand il entre dans la station, Kelvin y trouve deux savants visiblement très perturbés et, surtout, des présences humaines inattendues dans ce laboratoire spatial où il pensait revoir Gibarian, avec qui il a travaillé dans sa jeunesse, mais qui s’est suicidé le matin de son arrivée… Très vite, Kelvin voit apparaître dans sa chambre la femme qu’il a aimée dans sa jeunesse, et qui s’est suicidée à la suite d’une fâcherie et de la rupture que lui impose le jeune étudiant.

Le roman et le film diffèrent par leur ouverture : le livre commence sur Solaris et ne se passe à aucun moment sur terre, le film commence sur terre, dans une datcha qui ressemble à celles que Tarkovski montrent dans ses films et qui seraient les répliques cinématographiques de celle du grand-père du réalisateur ; mais aussi par leur dénouement : dans le livre, Kelvin décide de rester sur la planète à l’océan pensant, dans le film, il fait le choix de rentrer sur terre – ce n’est pas annoncer la fin que dire cela, l’essentiel étant dans la dernière image de la planète que nous ne révèlerons pas ici. Dans un cas comme dans l’autre, la toute fin des deux oeuvres est une pure réussite. Tarkovski n’est pas amateur de science-fiction, contrairement à ce qu’on pourrait penser (Stalker, Solaris) et il a besoin de faire commencer son Solaris sur la terre pour s’éloigner du genre, dit-il (est-ce suffisant ?). De ce point de vue, le livre se montre bien plus efficace (un premier chapitre qui nous plonge d’emblée dans l’intrigue et de façon très réussie), là où le film tarde au démarrage. En revanche, le livre, au cours de son déroulement, ennuie parfois, par des longueurs dignes du scientifique qu’était Lem, qui se complaît dans de longs paragraphes (presque un chapitre entier y est consacré) s’attardant sur la littérature scientifique et les innombrables contributions de savants de tout poil à l’étude controversée de la planète et de son océan, là où le film s’en tient à la vie à bord de la station, aux relations de Kelvin et du Docteur Snaut (un cybernéticien), mais aussi avec le physicien Sartorius, à la relation amoureuse de Kelvin et de Harey (enfin, de son avatar) et aux hypothèses contradictoires des trois hommes sur cet océan qui leur envoie des visiteurs correspondant à leurs souvenirs ou aux fantasmagories de leur inconscient. Comme toute oeuvre de science fiction, Solaris est en effet une réflexion sur l’homme, sur notre monde, doublée ici d’une réflexion sur la psyché humaine, liste non exhaustive, tant la richesse des thèmes abordés par Lem comme par Tarkovski est impressionnante (la création, les rapports de l’homme et de formes de vie extraterrestre, etc…).

On retrouve dans le film, des images à la Tarkovski, qui aime à filmer les masses liquides, les fluides, la végétation aquatique, dans des plans esthétiquement forts, et, dans ses images de la planète, il tourne des plans dignes de 2001, Odyssée de l’espace, auquel les Soviétiques souhaitaient donner une réponse (Solaris sera justement considéré par le pouvoir russe comme cette réponse). Il y a, avec Stalker (1979), des thèmes communs : un espace qui a sa propre vie et des règles auxquelles les hommes doivent bien s’adapter, un espace qui matérialise les désirs les plus profonds des hommes, par exemple. Mais malgré toutes ses qualités (au premier visionnage, j’avais été fasciné par Solaris), le dénouement tarde à venir et j’irais même jusqu’à dire que la dernière partie du film m’a agacé cette fois-ci. Ce n’est clairement pas le meilleur film du génial Tarkovski et cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il l’a réalisé pour répondre à une commande, et que le genre ne l’intéressait pas. Pour le livre, même s’il a ses défauts, cités ci-dessus (sans parler du personnage de Kelvin qui, dans la relation amoureuse, est d’une immaturité navrante, qui ne sert ni le personnage ni l’intrigue), il ne lasse jamais totalement le lecteur et il mérite amplement la réputation qui le précède dans le petit monde de la Science Fiction. Dans tous les cas, vous pouvez sans hésiter lire et voir Solaris, Lem et Tarkovski ayant chacun un univers plus qu’intéressant à découvrir.

L’Homme en arme, Horacio Castellanos Moya

On l’appelle Robocop, il vient d’être démobilisé, on est en 1991 à la fin de la guerre civile au Salvador, d’un corps d’élite du bataillon Acahuapa et il devrait se réinsérer dans la vie civile. Seulement, pour ce genre d’homme, qui a appris à obéir et à tuer, ce n’est pas chose facile. Il commence donc par de la petite délinquance, qui tourne rapidement mal :« Ça, vous l’avez fait avec les pieds, il faudra nettoyer vos dossiers » lui dit le major Linares qui l’embauche pour liquider l’état-major des terroristes, alors que la guerre est censée être finie. A partir de là, Robocop retrouve son vrai métier, qui consiste à appuyer sur une gâchette sans jamais se faire fumer. Seulement, en temps de paix, les règles sont moins claires, les trahisons nombreuses, et les changements d’employeurs se font sans décision du principal concerné, mais par obligation et avec pour seul objectif la survie. C’est ainsi que le sergent Juan Alberto Garcia va devoir changer de camp puis se retrouver embrigadé dans les troupes des cartels de la drogue, passant d’une action violente à une action ultra-violente, liquidant au passage le major Linares qui l’a fait travailler avant d’essayer de se débarrasser de lui comme dans toute bonne dictature sud-américaine (depuis un avion). La fin du livre est digne d’un film américain d’action, on évitera d’en dire plus.

Castellanos Moya réussit une fois de plus un tour de force. Ici, il s’agit de déployer une écriture féroce, cruelle, qui va au bout de la violence (comme dans Le Bal des vipères, l’humour en moins). Style très sec, rythme haletant, saccadé, qui va à l’essentiel et ne se détourne pas vers de l’analyse psychologique des personnages, à quoi bon, ils sont tous pris, faits comme des rats, et leurs actes ne se justifient pas par des choix ou des décisions, ils sont tous les objets d’une société qui déraille, d’un pays chaotique dans lequel le politique, le révolutionnaire et le mafieux sont étroitement imbriqués. L’auteur, menacé de mort à plusieurs reprises pour ses écrits est exilé et vit actuellement en Allemagne. Son œuvre hors-norme ne pourrait se lire que comme un ensemble, une « comédie inhumaine » comme la définit la maison d’édition qui nous offre les traductions de ces romans à part, et un début de lecture globale est suggéré au lecteur par un schéma qui met en relation certains opus de Moya, déjà publiés et dont, hélas, nous n’avons pas encore tout lu. « Il faudra un jour réunir dans l’ordre les romans de Castellanos Moya. Tout prendra sens. » a dit Philippe Lançon, qui prévient le lecteur de cette cohérence globale d’une œuvre qui nous échappe encore, même s’il est évident que chaque livre de l’auteur salvadorien est en soi un petit événement. Pour notre part, lire tout Castellanos Moya pour tenter de comprendre le fond de sa création est un acte de lecteur que nous avons fortement envie de tenir.

Stalker, Andrei Tarkovski

Stalker, Andrei Tarkovski : Si près de la chambre…

Considéré comme le chef-d’œuvre de Tarkovski, Stalker (sorti en salles en 1979) n’a pas pris une ride. Au milieu d’une filmographie qu’on peut comparer (ce qui a été fait bien sûr) à celle de Stanley Kubrick. Ce n’est donc pas rien. Bref, venons-en à ce film exceptionnel sans plus tarder. Dans une région dont le nom n’est pas dit, un pays qu’on peut sans doute penser être celui où du réalisateur, mais ce n’est pas dit, la Zone est un espace géographique interdit à la population où, pourtant, quelques êtres à part, les stalkers, entrent pour y guider des gens prêts à payer pour s’y aventurer avec l’espoir d’accéder à la chambre où leurs désirs les plus importants seront réalisés à leur retour dans le monde normal. Cette Zone est un lieu que l’Etat a interdit et fermé pour une raison simple à comprendre : il est mortellement dangereux (beaucoup n’en sont pas revenus, c’est en tout cas ce qu’affirme le stalker avec lequel Tarkovski nous invite à y pénétrer), pour des raisons qui ne sont pas vraiment déterminées : intervention des extraterrestres ou chute d’une météorite, allez savoir… Ceux qui s’y risquent sont, toujours selon notre stalker, des vrais malheureux, des désespérés. Les deux hommes qui participent à cette nouvelle incursion du stalker dans la Zone sont : un professeur de physique et un écrivain (un choix pas forcément innocent). Les deux sont bien des désespérés, surtout l’écrivain si l’on en croit le début du fil, un homme qui boit plus que de raison et se comporte de façon assez souvent imprévisible. Les règles sont évidemment édictées par le stalker, et il vaut mieux les suivre : dans la Zone, on ne suit pas la ligne droite comme chemin le plus court et le plus sûr entre deux points, dans la Zone, on ne se sépare pas de ses compagnons, et surtout de son guide, sous peine de disparaître bel et bien. Car la Zone est un espace piégé et mouvant, un espace en perpétuelle évolution et les pièges en question se renouvellent sans cesse. L’écrivain n’en a cure et décide rapidement de faire bande à part pour éviter un trop long (à son goût) détour. Le stalker sera tout étonné de le retrouver en vie, un peu plus tard, un peu plus loin. Le professeur semble bien plus sage, ce qui ne l’empêchera pas, après l’écrivain de faire lui aussi des siennes. Mais il n’est pas question ici de narrer le film dans son entier.

Commençons par définir négativement ce chef-d’œuvre : Stalker n’est pas réellement un film de science-fiction. Stalker n’est surtout pas un film d’action (on s’attend parfois à être surpris par un rebondissement digne d’un film de suspense et à faire un bond dans son fauteuil, eh bien non, il s’agit de tout autre chose). Stalker n’est pas un film à grand spectacle. Pour qui connaît un peu Tarkovski, il n’y a rien là qui puisse surprendre. Stalker est tout d’abord un film à l’esthétique étonnante (la Zone est un coin de campagne, d’une beauté transcendée par la photographie sobre et maîtrisée, où les signes de la présence d’une civilisation violente, militaire et industrielle – qui ressemble à s’y méprendre à celle de l’ex-URSS – sont les ruines évidentes de ce monde. Stalker est un film où le discours et les échanges entre les personnages l’emportent toujours sur l’action. Stalker est un film à la lenteur calculée (durée 155 minutes) durant lequel jamais on s’ennuie (Tarkovski en a fait sa marque de fabrique). Stalker est un film qui n’assène aucune vérité, ne fait pas dans le manichéisme, ne délivre aucun message de type « prêt à penser ». Stalker est un film où la philosophie joue son rôle, en questionnant les personnages tout autant que le spectateur. Enfin, Stalker ne cherche pas à donner un sens unique à des scènes qui peuvent interroger, ni à son dénouement, ouvert à souhait, et qui n’impose au spectateur rien qui puisse le brider dans sa réception d’un film qu’on peut classer dans les grands classiques du cinéma mondial et qu’on pourra voir et revoir tant qu’on ne s’en sera pas lassé, c’est-à-dire un nombre de fois considérable, tant les façons d’en aborder le visionnage pourraient varier. Vous aurez sans doute compris que Stalker est entré dans mon petit Panthéon personnel de cinéphile exigeant, auprès de très rares films comme Barry Lindon, Amadeus ou, liste non exhaustive mais pourtant limitée, Shining et Le septième Sceau. A vous de le découvrir… Bon film !

L’Aveuglement, José Saramago

Prix Nobel de littérature en 1998, José Saramago est un écrivain qui mérite d’être lu. Auteur du superbe L’Année de la mort de Ricardo Reis, dans lequel il donne vie une deuxième fois à l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, et fait « s’incarner » le grand poète portugais en un fantôme qui hante régulièrement sa créature, Ricardo Reis, de La Lucidité (qu’on pourrait considérer comme une « suite » à L’Aveuglement) et de Les Intermittences de la mort, Saramago, qui était journaliste et membre du Parti Communiste de son pays, s’interroge sur le fonctionnement des différentes formes de systèmes politiques (la dictature de Salazar, et la démocratie) et c’est sans doute le propos principal du roman dont nous avons publié ici des extraits durant dix jours. Pour ceux que les interrogations politiques de l’auteur intéresserait, nous recommanderons donc l’excellent article d’Aurélie Palud (Université de Rennes II), Leçon politique et mise à l’épreuve de la lucidité du lecteur dans Ensaio sobre a cegueira de José Saramago, à l’adresse suivante, https://books.openedition.org/pur/39245?lang=fr, car nous ne nous traiterons pas de cela dans ce modeste compte rendu avec autant d’intelligence et de précision que le fait l’universitaire bretonne dans son essai.

En effet, si nous nous sommes décidés à enfin lire ce livre présent dans notre bibliothèque depuis de si nombreuses années (après avoir vu Blindness, film de 2008 adapté du livre ici traité), sans que le besoin ne se soit fait sentir avant, c’est que le thème de départ du livre est on ne peut plus actuel : une terrible pandémie, mais de cécité, baptisée « le mal blanc » car ceux qui en sont victimes n’y voit pas que du noir, mais que du blanc (« comme si j’étais tombé dans une mer de lait », dixit le premier aveugle), gagne très rapidement une ville, on ne sait pas laquelle et c’est égal, puis sans doute tout le pays, on ne sait pas lequel et c’est égal. Et là, c’est amusant n’est-ce pas, Saramago imagine le type d’organisation que va mettre en place l’Etat pour tenter d’endiguer, mais en vain, ce fameux mal blanc. Et ce système mène rapidement à des mesures proches de celles de la dictature (confinement strict, internement des premiers malades et des personnes soupçonnées d’avoir été contaminées dans des lieux publics désaffectés, sous contrôle de l’armée qui a pour ordre de tirer en cas de désordre), alors que le gouvernement qui le met en place, bien vite mis à mal par l’urgence de la situation, car lui-même est touché, semble être celui d’une démocratie. Puis, bien sûr, le système bancaire s’effondre, tout comme le système économique. Et, dans ce chaos fascinant, nous suivons un petit groupe, tout d’abord interné dans un ancien asile psychiatrique, mené par la seule personne qui a conservé la vue et la gardera jusqu’à la fin du livre, une femme, qui va guider ses comparses sans jamais abuser de son pouvoir, qu’ils soient enfermés ou qu’ils soient « libres », allant de situations catastrophiques en situations inhumaines qui toutes, plus ou moins, peuvent évoquer et faire penser le lecteur à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement face à la pandémie de coronavirus dans laquelle nous sommes plongés, si l’on considère que dans le monde, les réponses à la pandémie sont diverses et variées, tout en se ressemblant étrangement, et peuvent parfois mener à des mesures drastiques qui ne se préoccupent plus de la liberté individuelle et collective, si les Etats qui les prennent se sont jamais préoccupés de la liberté du peuple. En espérant que nous n’aurons pas, dans notre pays où la démocratie n’a pas semblé aussi menacée depuis de nombreuses décennies qu’aujourd’hui, à revisiter celles que les personnages de Saramago doivent inévitablement vivre ! Bref, vous l’aurez compris, Saramago est un écrivain qu’on peut (et doit) lire sans crainte. Que ce soit avec L’Aveuglement ou un autre de ses livres, on est certain de ne pas perdre son temps et d’avoir affaire à de la grande littérature. Et la grande littérature a sans doute plus de réponses à nous faire trouver en nous sur le réel que l’information telle qu’elle nous est délivrée aujourd’hui par une grande majorité des médias qui, à quelques exceptions près, ressassent la même bouillie d’actualité, sans autre objectif qu’essorer et endormir les cerveaux.

Les Exozomes, Charles Pennequin

Les Exozomes n’est ni un roman ni un poème. Les Exozomes est un contre-poème romanesque ou un contre-roman poétique. Et Charles Pennequin est un drôle d’auteur, qui a trouvé son écriture, son style, quelque chose qui n’appartient qu’à lui et le rend immédiatement reconnaissable. Voilà par exemple ce que ça peut donner, dès les premières lignes du livre : « ché plus. me souviens de rien. me souviens que j’avais pas trop le souvenir d’avoir su. j’ai plus le souvenir que j’aurais su quelque chose, à part que je me souviens plus. me souviens que je devrais au moins me souvenir, mais à part ça je me souviens de rien. j’émets l’hypothèse qu’i faudrait que je me souvienne d’autre chose. c’est même pas moi qui émets l’hypothèse : c’est le souvenir. il émet, mais il se souvient de rien. le souvenir dit : j’ai rien dans ma besace. j’aurais pu au moins me souvenir d’autre chose que du grand trou de mémoire. avec le trou de mémoire, on va pas aller bien loin. ou alors dans un trou qui n’a rien à dire. un trou qu’on mémorise pour savoir que ça va rien nous apprendre. avec le grand trou mémorisé, on peut que dire c’est peau d’balle. c’est peau d’balle si on veut en savoir un peu plus. » Un incipit à la Pennequin et voilà le lecteur embarqué dans un texte-matière, un texte fleuve, qui se nourrit de lui-même et s’autophage, un texte qui ne laisse rien au hasard, malgré les apparences, et asphyxie le lecteur qui n’y prendrait pas garde, avec sa phrase unique, son phrasé obsédant, ses répétitions, ses phrases bordées (la phrase qui suit reprend souvent les derniers mots de la précédente ou un de ses éléments) et on avance comme ça, de chapitre en chapitre, en se disant qu’on a affaire à un roman cette fois, tiens Charles écrit un roman, ce coup-là, c’est sûr, et puis non, Charles nous surprend encore en balançant soudain un poème en prose (joue roux j’y roule où je gis joue ris roule ou j’y jour où lit etc… pages 76-77, texte qu’on peut entendre dit par Pennequin dans l’une de ses nombreuses vidéo sur youtube), voire un poème en vers (les bactéries, le monde du spectacle et d’autres encore), et il dérive de sa narration, nous entraîne ailleurs, c’est bouillonnant comme un torrent avec ses rapides et ses chutes de mots, ses cascades de cascadeur fou, et on se dirige comme ça vers le dernier chapitre (foutu pour foutu) avec son excipit qui donne ça : « juste avant que ça n’accélère encore un bon coup, à l’horizon des emmerdes. » et voilà, c’est encore du grand Charles Pennequin. Il y a du Louis-Ferdinand Céline dans cette dernière phrase, et dans l’écriture de Charles, du Beckett aussi, avec cette langue qui s’auto-suffit et parle d’elle(-même), et pour ne rien dire aussi, et ils sont rares les « continuateurs » de Beckett, il faut y aller et pas avoir peur, pour partir de Beckett, on se dit qu’il a détruit le roman (et même la littérature) et qu’après lui, c’est plus possible, et ben, si, Charles Pennequin l’a fait. Bref, vous pouvez y aller les yeux fermés, les amis, y foncer et comme vous allez découvrir un écrivain contemporain qui écrit après la littérature, vous aurez envie d’y retourner, alors vous pourrez vous faire aussi Pamphlet contre la mort, et puis Comprendre la vie, et même La ville est un trou, parce que tout ça, c’est du bon, du vrai, du nouveau. Dans la veine, aussi, d’une certaine façon, du grand Christophe Tarkos. Allez-y, j’vous dis !

Les Fantômes, Cesar Aira

Ecrit en 1990, Les Fantômes est sans doute l’un des romans les plus surprenants d’Aira, dont le peu que nous avons lu de sa bibliographie gigantesque nous a habitué à des intrigues délirantes, des rebondissements toujours excessifs et une théorie romanesque de la fuite en avant qui mène souvent l’auteur argentin à dénouer ses intrigues dans les toutes dernières pages. S’il en va également ainsi de la fin de ce texte-là – le dénouement, annoncé une trentaine de pages avant le mot fin, tombe comme un couperet dans les dernières lignes -, l’histoire et le style du roman sont inhabituels. Car c’est un texte très réaliste – et bien moins fantaisiste que Prins, ou Le Congrès de littérature – malgré son titre et la présence « fantastique » (mais aussi discrète) des fantômes, qui nous est donné à lire. Une famille chilienne, les Viñas, vit au dernier étage d’une tour en construction. Raúl, le père, est maçon et on lui a proposé, moyennant une prime intéressante, d’assurer la garde de nuit du chantier. Sa femme, Elisa, s’occupe de l’intendance et de ses trois plus jeunes enfants, avec l’aide de Patri, l’aînée de la famille. Patri, une jeune femme un peu paumée, sans passions, frivole aux dires de sa mère.

Le texte, écrit d’une traite et sans chapitrage, sans dialogues, sinon intégrés au récit sans la ponctuation habituelle, s’attarde longuement sur la visite par les futurs propriétaires des appartements du chantier, menée par l’architecte, puis sur la vie des maçons, pour la plupart chiliens, et de la famille Viñas, pour s’intéresser de plus en plus à Patri. Et les fantômes dans tout ça ? Ils apparaissent – c’est leur mode d’être, nous rappelle Aira – d’abord très discrètement, au détour d’une phrase, et il en va ainsi durant une longue partie du livre. Puis leur présence va en s’intensifiant, mais sans jamais détourner l’attention du lecteur des personnages principaux (la mère et sa fille), de leurs considérations sur l’existence et des interventions d’auteur (revue des différents modes de construction selon les civilisations ou les groupes sociaux du monde, ou considérations sur le roman) qu’Aira s’amuse à glisser dans l’intrigue comme pour en retarder, une fois n’est pas coutume, l’évolution. Nous suivons également les trois plus jeunes enfants dans leurs jeux, leur refus de faire la sieste, les stratégies maternelles pour les faire coucher, leurs pérégrinations dans l’immeuble. Quand les fantômes – que la famille Viñas peut voir – se font plus présents, c’est essentiellement à leurs déplacements dans l’espace, à leur façon de traverser les murs et les plafonds qu’on s’attache. Ils sont nus, de sexe masculin semble-t-il – il sera question de ce sexe à plusieurs reprises, en particulier dans une scène désopilante, où l’interaction involontaire d’un maçon avec un fantôme qu’il ne peut pas voir s’avère gaguesque, mais aussi dans le discours de la mère sur leur sexualité qui pourrait modifier le dénouement sans y parvenir – couverts d’une poussière blanche de chantier et rient avec excès. Ils ne parlent pas aux vivants, sauf le jour du réveillon, pour s’adresser à Patri et l’inviter à leur grande fête. La soirée du jour de l’an approche, ils se métamorphosent aux yeux de la jeune femme et lui apparaissent d’une beauté époustouflante. La famille Viñas prépare le réveillon, les invités arrivent. On se demande comment va prendre fin ce drôle de roman. Vous le saurez en le lisant, ce qui vous permettra d’entrer dans le texte d’Aira où son style littéraire est sans doute à son firmament, un texte dans lequel ce grand écrivain fait preuve d’un sérieux auquel nous ne sommes pas habitués, mais qui ne rend pas pour cela son livre moins réussi que les autres.

La Communion, Jan Komasa

La religion catholique n’est ni très accueillante ni tolérante. En Pologne peut-être plus encore qu’ailleurs si l’on en croit le troisième film de Jan Komasa, un jeune réalisateur au talent prometteur. Son personnage, Daniel, criminel qui s’apprête à sortir d’un centre fermé pour jeunes, découvre la foi en rencontrant un aumônier aux prêches efficaces : « Je ne suis pas là pour prier mécaniquement », dont Daniel s’inspirera ensuite dès sa première messe, dans un petit village où il est censé travailler dans une menuiserie où l’on réinsère les délinquants sortis de prison ou de centre fermé, mais où il se présente comme prêtre pour remplacer pour quelques jours un vieux curé malade, alors que l’Eglise refuse les aspirants au séminaire qui ont un casier judiciaire. Or le séjour du vieux curé en hôpital dure plus longtemps que prévu et Daniel est très bien accueilli par les ouailles de la paroisse qui acceptent son style très différent et lui reconnaissent des qualités humaines dont pourrait sans doute s’inspirer l’Eglise pour moderniser sa curie.

Car au village, un tableau, au sommet duquel trône un portrait du Christ, sous lequel on peut voir six photos de jeunes gens, morts lors d’un accident de voiture, intrigue rapidement le nouveau prêtre, qui constate un malaise profond, une rancune tenace contre une septième personne, le conducteur de l’autre automobile (que l’on accuse d’avoir conduit en état d’ivresse ce soir-là), mort lui aussi, mais que le curé n’a pas voulu enterrer au cimetière du village. Et contre sa femme que d’aucuns nomment « la salope ». Bref, un petit village où vivent des gens très bien, comme le dira l’assistante du curé, des gens très bien qui ont tous (elle compris) envoyé à la veuve du « banni du cimetière » leur petite lettre d’insulte et de menace. Mais cette intrigue dans l’intrigue arrive lentement dans le film et l’on voit d’abord Daniel s’installer dans son rôle de curé de remplacement, faisant ses premières confessions son portable à la main, sur lequel il consulte un tutoriel, disant sa première messe et faisant des prêches de plus en plus inspirés, se mêlant des cérémonies de prière devant le tableau consacré à la mémoire des six jeunes morts, se mêlant peu à peu de la vie du village, tout ça avec un talent, une finesse dans les relations humaines et une capacité à raviver la foi de paroissiens qui prient et pratiquent dans une routine et un conformisme qu’il remet en cause en se souvenant du discours de l’aumônier qui l’a amené à la foi, mais aussi en pratiquant une « religion-thérapie » très inspirée. Bien sûr, Daniel n’a pas renié son passé de délinquant violent et ambigu, et il fait un ministre de la foi un peu surprenant, mais attachant et sincère, malgré son mensonge. Les villageois l’adoptent donc, car il n’est jamais en panne d’idées pour leur venir en aide dans leur malheur. Et lui, grand pécheur devant l’éternel se met à faire le bien dans une communauté divisée qui ne parvient pas à apaiser ses tensions, ses divisions, son irréparable deuil. Mais deux mots sur l’acteur principal du film, Bartosz Bielenia, qui crève véritablement l’écran. Par son charisme, son côté habité (son regard n’y est pas pour rien), la justesse de son jeu, il magnifie son rôle sans jamais perdre de vue l’ambiguïté profonde qui est à l’oeuvre dans le personnage de Daniel. Le film lui doit beaucoup, autant sans doute qu’a la mise en scène et la réalisation de Komasa, belle et sobre à la fois. Il fait un délinquant très crédible, tout comme il est inspiré lorsqu’il revêt l’habit de prêtre et tourne ses regards vers Jésus (son visage se métamorphose alors de façon remarquable).

La Communion est donc un film puissant, un film sur le péché, le bien et le mal, un film sur la rédemption (parfois impossible), un film que ne touche jamais le manichéisme simpliste de tant de croyants qui adoptent le message de la Bible en le simplifiant à l’extrême, un film où les gens bien se muent en salops, un délinquant en agneau (même si le loup refait parfois surface en lui), un film où l’Etat et le pouvoir (représenté par un maire, propriétaire de la menuiserie de réinsertion qui voit vite en Daniel un usurpateur lui fait du chantage et cherche, mais en vain, à lui imposer son vouloir) ne s’en sortent pas mieux que l’Eglise. Enfin, ce film n’est pas un brulot contre la religion, dont on voit qu’elle peut, à condition d’être portée par des hommes sincères, avec leurs forces et leurs faiblesses, joué un rôle intéressant pour relier les êtres humains et les ouvrir aux autres. Bref, ce film fort est un film subtile, qui ne caresse personne dans le sens du poil, mais se tient éloigné de la caricature et des clichés. Un film à voir toutes affaires cessantes.

Icebergs, Tanguy Viel

N’ayant encore rien lu de Tanguy Viel, le titre et la quatrième de couverture de ce livre m’ont convaincu qu’il était temps de s’y mettre. « Icebergs est une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. » Tentant. « Promenades » évoquait Walser… « allées » évoquait Borges (des sentiers qui bifurquent)… « formes » évoquait Gombrowicz (Ferdidurke). Bref, il y avait là quelque chose comme une incitation à la lecture. Bien sûr, ce sont des correspondances que je ne m’attendais pas à retrouver à tout coup dans la lecture de cette suite d’essais, mais l’inconscient se laisse parfois mené par le bout du nez, à moins qu’il n’impose ses fantasmes à la conscience. Allez savoir… Toujours est-il que le livre dans mon sac, perdu au milieu d’une douzaine d’autres, fut le second à en sortir pour ne plus me laisser en paix avant de l’avoir lu sans partage, m’obligeant à délaisser un recueil de nouvelles en cours de lecture.

Et ça commençait par un avant-propos de l’auteur de bon aloi et une première phrase à tomber : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Le style. La métaphore qui va bien. Le goût du discours sur la littérature. En voilà un début prometteur ! Mais bref, on avait pas affaire à un vrai livre, et ça aussi avait quelque chose de séduisant. Et me voilà embarqué.

Premier essai, Le mal par le mal, un texte sur la mélancolie, ou plus exactement sur un désir ancien d’écrire un livre sur le sujet. Et le gars commence par lire tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. Tout un programme. Il y a du boulot pour qui veut s’atteler à pareille tâche. Et notre auteur-lecteur (tous les auteurs ne sont-ils pas des lecteurs, je parle des vrais auteurs…) se met à rédiger un essai dont il se dit aujourd’hui qu’il était sans doute raté. Mais l’important est bien ce travail de préparation, qui mène à Christine de Pisan et à sa Longue étude comme remède aux difficultés de la vie. Lire pour tendre « vers un progrès de l’âme, ou de l’oeuvre ». Viel, tout comme votre serviteur, s’y retrouve. Second iceberg, Le démon de la citation, allait me souffler à l’oreille une idée de roman ou de nouvelle ; il est question ici d’hupomnêmata, ces carnets antiques dans lesquels les hommes de culture notaient des choses qu’ils avaient lues, entendues ou pensées. C’est sous la plume de Foucault que Viel les rencontre. Les écrivains convoqués dans cet essai sur la citation, oeuvre d’art et de culture respectable (qu’on songe aux citations des jazzmen quand ils improvisent) sont de très bonnes fréquentations, citons entre autres Poe, Montaigne (que Viel visitera tout au long de son livre), Bernhard, Walser, Mishima, Nietzsche, etc… Du beau linge. Et c’est ainsi que se poursuit cet ouvrage de pensée vagabonde, en compagnie d’auteurs de bonne graisse. Mais les artistes sont aussi au rendez-vous : dans La fuite des idées, c’est d’Aby Warburg dont il sera question, avec cette bibliothèque à la création de laquelle il consacra une grande partie de sa vie (c’est son frère banquier qui paya les soixante mille bouquins) en mettant au point une technique de classement des livres par « bon voisinage ». Tout cela part bien sûr de l’achat d’un livre, d’un certain Ludwig Binswanger, choisi pour son titre. Un secret rend hommage au facteur Cheval et à son travail d’une vie (plus de trente ans).

On ne quitte pas le monde intérieur de Viel, ses interlocuteurs quand il lit, les écrivains (on serait tenté de dire qu’ils sont tous là de Dante à Beckett), les bibliothèques. Un livre qui se lit avec un intérêt sans cesse renouvelé, et qui se termine par une Défense du négatif en littérature, qui fit écho à mon Panthéon littéraire, au sommet duquel trônent les Céline, Kafka, Beckett et autres désespérés magnifiques. Vous l’aurez compris, Icebergs qui se veut un faux livre est un recueil de brefs essais dans lesquels la culture, l’érudition et l’intelligence font bon ménage avec le doute et l’humilité, un livre, vrai ou faux, plus que recommandable, celui d’un auteur qui pense juste.

L’Etat sauvage, David Perrault

On nous annonçait un western français et féministe. Le titre était prometteur. On allait donc voir ce qu’on allait voir. Depuis Audiard avec Les Frères Sisters (une demi-réussite à notre humble avis), le cinéma français s’attaque au western avec l’intention, pas moins, de renouveler le genre. Voilà des petits gars qu’ont de l’ambition. Perrault s’y colle donc et les deux plans qui précèdent le générique de début du film pouvaient laisser penser que ça allait chier ! Et puis, générique passé, nous voilà plongés dans le deep south américain, chez des bons bourgeois français qui se sont adaptés au Sud raciste, qui font un peu de trafique à cause de cette maudite guerre de Sécession, là où avant ils faisaient sans doute du commerce honnête. L’intrigue commence donc dans des salons où l’on danse, où une vieille dame se pique de chanter, où trois soeurs préparent le grand événement du mariage de la fille puînée de la famille et les fêtes de Noël, etc… On s’ennuie ferme, ne le cachons pas. Les dialogues sont mièvres, les personnages ne valent guère mieux, certaines scènes semblent plutôt inutiles (répétition de la vieille dame qui chante, entre autres).

Bon, qu’a donc voulu faire ce Perrault ? Un film qui répondent aux critères du test de Bedchel-Wallace (indicateur du sexisme des films) ? Si c’est le cas, pas sûr qu’il s’en sorte si bien malgré ses bonnes intentions… On y reviendra. Un western « féministe », histoire qu’on en parle ? Pas sûr qu’on en parle pour lui tresser des louanges. Bref, parlons-en. Donc, L’Etat sauvage est un film où les femmes ne sont pas sous-représentées : premier critère du test de B-W atteint ; trois soeurs, une mère, une domestique afro-américaine (c’est bon ça, une femme noire, dans un film), et attention, elles participent à l’action. Mais bon, ne rêvons pas trop, on les découvre quand même très occupées par des affaires domestiques, et leurs conversations tournent un peu autour des hommes (même si pas que). Moins bon ça, pour le test de Bedchel-Wallace. Heureusement, elles vont découvrir l’état sauvage, et là ça va dépoter nom de Zeus !

Nos dames vont donc suivre le père de famille (c’est quand même lui, l’homme) qui décide de rentrer en toute hâte en France quand il découvre que les Yankees qui arrivent et se montrent rapidement insupportables avec les dames et la bonne société vont leur pourrir la vie. Il embauche pour ce faire un ancien mercenaire, un type pas très fréquentable qui semble avoir un tiroir-caisse en guise de coeur (voilà au moins un personnage typé façon western). Evidemment, bim-boum-badaboum, la cadette de la famille, la jeune première on ne peut plus mièvre, va tomber amoureuse du gonze. Visez le tableau : lui a une grosse barbe et une longue cicatrice sous la pommette gauche, elle ressemble à Emmanuelle Béard quand elle avait quinze ans ! Un couple très assorti, on y croit à fond. Là, avant le départ, on a le droit à une scène où ces jeunes femmes apprennent à tirer avec une carabine ou un revolver. Elles sont gourdes comme pas possible, ces potiches, savent même pas tirer (sauf Esther, la jeune première qui se débrouille bien avec son colt – on verra un peu plus tard qu’elle est pas si potiche, puisqu’elle sait encore monter à cheval – ouf nous voilà sauvés pour Bedchel-Wallace !). Les voilà parties en tout cas dans la nature sauvage américaine et là on se met à espérer que le titre du film soit enfin honoré… Hélas, trois fois hélas, le réalisateur a beau multiplier les scènes au ralenti, les effets démonstratifs les plus improbables, en filmant du dessus par exemple, en appuyant le propos autant qu’il peut pour rendre ses intentions compréhensibles, comme s’il craignait de ne pas être suivi par le spectateur, ce qui est d’ailleurs trop souvent le cas tant la lourdeur de la réalisation devient vite pénible, on passe de l’ennui au rire face à la multiplication des clichés et des lourdeurs stylistiques. Mais revenons à nos moutons et nos brebis, on parlait de propos appuyé et le voyage commence fort : les hommes qui accompagnent notre petite famille dans son périple sont à cheval, le père est sur le charriot, assis auprès du « cocher » et nos cinq bonnes femmes vont à pied (ouh, le machisme de ces mecs !). On a le droit chemin faisant à une scène d’un ridicule achevé : en passant au-dessus d’un précipice une roue du charriot vient à casser, il faut l’abandonner sur place et sélectionner les affaires qu’on va emporter dans quelques sacs qu’on portera comme on pourra. On voit alors à l’écran les vêtements de femmes qui sont jetés dans le vide (effet esthétique garanti) avant que ces dames, qui suivaient le charriot toujours à pied, soient invitées par le beau Victor à prendre sa main pour éviter la chute dans le décor. Elles sont toujours aussi gourdes et gémissent à qui mieux mieux en se collant tant qu’elles peuvent au charriot pour éviter le pire. Ouf, tout le monde est passé sans encombre (il y en a bien une, la soeur aînée, qui a failli dévisser, on s’y attendait bien un peu, mais sans aller jusqu’à pousser le mauvais goût jusqu’à tomber, à cause de celle qu’on devait marier avant le départ et qui se met à tousser au mauvais moment) sauf la cadette, Alice Isaaz, la jeune première qui hésite à passer puis se décide à le faire en grimpant sur le toit de la calèche (on y pensait depuis le début), plan-drone au dessus du gouffre, sur lequel elle jette un coup d’oeil bravache, comme pour souligner le courage de l’héroïne (elle en a du caractère, la pucelle !). Quant au gentil du groupe d’hommes qui accompagnait ces dames derrière (Samuel, si j’ai bonne mémoire), on ne s’attarde pas sur lui, il est le dernier et doit passer sans problème, c’est un homme après tout, il le fait sans doute sans gémir. Mais avançons et finissons-en avec cette purge. On a oublié en route un personnage intéressant, celui d’une ex de Victor qui le poursuit avec un désir de vengeance plutôt costaud, suivie par une bande de mercenaires aux visages dissimulés sous des sacs blancs aux orifices marqués à la peinture, genre effrayants, la vraie méchante de l’histoire, ça c’est sans doute pour le titre (dont on se demande toujours malgré tout s’il va enfin être justifié par l’intrigue, les décors ou on ne sait quoi). Quand les problèmes de santé de la frangine dont le promis a été buté dès le début du film dans une scène d’une violence insoutenable (c’est pour ça qu’on n’en parlait pas jusque-là, tellement c’est dur) et à qui on a caché la terrible vérité, bref, quand sa toux vire aux crachats de sang (elle aurait la tuberculose qu’on n’en serait pas plus étonné que ça), ces messieurs penchent pour un raccourci qui ferait gagner du temps à la petite troupe. Ils partent en éclaireurs, toujours à cheval, pour repérer le passage en question, pendant que nos gourdasses restent dans une baraque en piteux état mais habitable quand même (avec lits, draps et tout le toutim pour vivre presque bourgeoisement) en compagnie du gentil Samuel (ah, qu’il est brave ! c’est le seul gars fréquentable de la troupe…). Là, ça part en couille : attaque des méchants, ça défouraille, le vieux cocher est le premier à prendre une bastos dans le coffre (en voilà un de puni, il n’avait qu’à pas chanter dans un coin pareil), puis c’est le tour du père (Edmond, un couard, un brin patriarcal, qui couchait avec la domestique noire, qu’il avait affranchie et qu’il salariait pour ses services) et enfin, mais vous ne serez pas étonnés d’apprendre qu’il s’en sort vivant, Victor (bastos dans la guibole, ah merde alors, ça fait mal, mais c’est un dur à cuire l’animal et il échappe à ses poursuivants). Bon, le film a beau durer deux heures (c’est long, deux heures), on arrive à la fin. Je vous passe le dénouement, la scène où ça cartonne vraiment, pour vous spoiler le tout dernier plan : nos cinq nénettes sont à cheval et terminent le périple débarrassées du patriarcat (tous les mecs sont shot-deads) au bord de la mer (elles arrivent à bon port, en somme), c’est trop romantique ! Même Victor, ce salaud, a mal fini, il les a larguées quand ça chauffait et que personne n’y croyait plus pour leur survie. Je vous dit pas la fin du gonze, ça fout les chocottes, une histoire de vaudou pas possible (la domestique noire). Quant au gentil Samuel, pas gai sa fin (il avait rien fait pour mériter ça, quand même). Bref, la tuberculeuse est remise comme par miracle (elle trotte vaillamment sur son p’tit ch’val), la mère (Madeleine, ça s’invente pas) a pris une bastos dans le buffet mais ça l’empêche pas de chevaucher avec, sur sa selle, la domestique noire, tiens, elles semblent rabibochées ces deux-là (elle aimait pas trop, la Madeleine, que cette moricaude couche avec l’Edmond, ça se comprend, mais elles ont lavé leur linge sale et puis l’assaut final, d’une violence à faire trembler de peur Tarantino himself, les a réconciliées, p’tet ben…) et les deux autres soeurettes sont là aussi, toute la famille va bien, bref, débarrassées de mecs qu’il y en avait pas un pour racheter l’autre, ces dames sont enfin affranchies, ça c’est du féminisme de première bourre ou je m’y connais pas. En clair et pour finir, vous pouvez vous passer de voir ce navet au féminisme naïvement masculin, c’est même pas un western potable si on met de côté les bonnes intentions idéologiques cousues de fil blanc pour s’intéresser au genre (enfin, le genre du film). Rien qu’un navet. Les Frenchies feraient mieux de pas s’occuper de western, c’est un truc pour des machos comme Clint Eastwood, des durs qui se préoccupent pas du test de Bedchel-Wallace. Bah oui, c’est triste à dire, mais c’est comme ça… Ah, une dernière chose, jusqu’à la dernière image du film, le titre n’a en rien trouvé sa raison d’être (dommage, il était chouette, le titre). D’ailleurs, les donzelles finissent tirées à quatre épingles, malgré toute la violence de cet état sauvage auquel elles se sont confrontées, c’est fou quand même…

Il existe d’autres Mondes, Pierre Bayard

Auteur du fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de littérature à Paris 8 s’illustre dans l’écriture d’essais littéraires originaux, voire délirants (ce qu’il revendique dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous en faisant explicitement le lien entre théorie et délire). Dans Il existe d’autres mondes, donc, qui se lit avec intérêt et grand plaisir, il est question d’univers parallèles, de physique quantique et d’adaptation d’une théorie scientifique passionnante à la critique littéraire et à la lecture d’oeuvres d’écrivains aussi prestigieux que Dostoïevski, Kafka, Murakami, Barjavel, Pohl ou Nabokov, entre autres. Tout commence par une lecture de vulgarisation de l’expérience du chat de Schrödinger, par des considérations sur la physique quantique et les univers parallèles. Puis, Bayard nous entraîne dans une lecture nouvelle des auteurs cités ci-dessus, à la lumière de la théorie des mondes parallèles. C’est drôle, c’est érudit, c’est original. Chaque chapitre commence par une très courte fiction d’une à deux pages, dans laquelle l’auteur explore les mondes parallèles et prête aux auteurs qu’il relit (y compris à lui-même) une autre vie, dans un autre monde, et qui met en lumière certains aspect de l’oeuvre qu’il s’apprête à interpréter. Car pour Bayard, « Relire le monde et les textes à partir de la théorie des univers parallèles, c’est donc d’abord se relire soi‑même en réfléchissant sur notre multiplicité psychique, sur tout ce que nous aurions pu être si le destin avait été différent et sommes en effet devenus dans les univers alternatifs qui nous entourent, dont nous percevons les signaux fugitifs en nos moments de pleine conscience. » C’est donc à une autre forme de lecture et de critique que nous convie Pierre Bayard, qui conclut son livre sur une partie intitulée Extension du modèle, dans laquelle il n’hésite pas à remettre en cause certains apports de la théorie freudienne (lui qui est psychanalyste) à la lecture des oeuvres pour lui préférer une relecture à l’aide de la théorie des univers parallèles, et en s’essayant à cette nouvelle critique, il invite son lecteur à lire ses oeuvres d’un autre point de vue, comme si nous étions des extraterrestres découvrant notre monde ou peut-être d’autres nous-mêmes venus sans doute d’un monde parallèle et découvrant ce monde-ci et sa littérature avec un regard neuf. Jubilatoire !

Tu mourras à vingt ans, Amjad Abu Alala

Il vient tout juste de naître. Sa mère veut le faire bénir par le cheikh qui prédit un destin funeste à cet enfant : il ne passera pas le jour de ses vingt ans. Nous voilà plongés en pleine tragédie, comme les oracles de l’Antiquité grecque pouvaient le faire. Car c’est la parole de Dieu qu’a transmis le chef religieux et personne ne penserait qu’elle puisse être démentie par la réalité. Le père de Muzamil, incapable de faire front, quitte le foyer, en parlant d’un voyage de deux ans (il reviendra peu de temps avant le vingtième anniversaire de son fils), sa mère, Sakina, porte le deuil, qu’elle ne quittera plus, Muzamil grandit comme il peut. Il ne va pas à l’école, n’a pas de camarades de jeu (les enfants du village le huent et le surnomment Enfant-de-la-mort), sa mère lui interdit d’aller à la rivière et de s’éloigner de la maison, bref, Muzamil vit une enfance d’une tristesse épouvantable.

Le prétexte du scénario est un coup de maître (on envie le réalisateur d’avoir eu à traiter idée aussi géniale), la réalisation est une grande réussite, la photographie est de toute beauté (la maison et ses clairs-obscurs, l’intérieur de Suleiman, un homme qui vit en marge du village, car trop différent, et que Muzamil va fréquenter devenu adolescent, voyant en lui un substitut du père absent, etc…). On ne s’attarde pas sur la prime-enfance de Muzamil, des ellipses permettent au spectateur de le retrouver adolescent puis à l’âge fatidique de dix-neuf ans. Depuis tout petit, Naïma, une voisine de son âge ne le quitte pas. Elle est amoureuse de Muzamil et finit par s’en ouvrir à lui. Mais la prédiction pèse sur le jeune homme qui ne sait que faire de cette déclaration et ne s’autorise aucune liberté. Suleiman finira par le lui reprocher amèrement, lui le marginal, fou de cinéma, buveur d’alcool et grand pécheur qui partage la vie d’une femme hors mariage, lui dont l’enseignement consiste à dire et suggérer au jeune homme un message essentiel pour un condamné à mort : « Vis, même si pour cela tu dois te faire pécheur ! » Tu mourras à vingt ans est le huitième long-métrage tournée par un réalisateur soudanais, c’est un très beau film qui fait regretter d’avoir manqué il y a peu Talkin’ about trees, documentaire soudanais sur le désir de quelques cinéastes locaux de faire renaître leur art dans leur pays. C’est chose faite, et avec un certain bonheur.

Les Guérrillères, Monique Wittig

Attention, très grand livre ! Les Guerrillères de Monique Wittig, paru en 1969 aux Editions de Minuit est un recueil de courtes proses dont on ne peut dire s’il s’agit d’un poème ou d’un roman (les deux à la fois sans doute). Ecrit à la troisième personne du pluriel, et au féminin s’il vous plaît, il s’agit donc d’un texte discontinu dont les thématiques font l’unité. Un groupe de femmes, femmes sauvages, femmes primitives, femmes civilisées, célèbre ses conquêtes, ses victoires, ses rituels, ses combats… en l’absence apparente d’hommes, dont il n’est pas question, sinon en fin de livre, dans la partie la plus épique du texte, quand la narration évoque leurs batailles et leurs victoires militaires. Le texte poétique chante leurs symboles, leurs mythes, leurs créations. Car ces femmes réinventent le monde, dans une utopie où temps et espace ne sont pas précisés, un monde sans discrimination de genre, un monde où le masculin ne l’emporte plus, au pluriel comme au singulier.

Monique Wittig était une militante féministe, qui a mis dans ce texte merveilleux une grande part de ses conceptions politiques sans à aucun moment se montrer didactique. Car il s’agit là de très grande littérature, de beauté poétique, de fiction, loin de la littérature engagée qui fait trop souvent la part belle à un réalisme ennuyeux. L’auteur concevait l’oeuvre artistique comme un cheval de Troie que son créateur, sa créatrice en l’occurrence, doit offrir à la cité comme une remise en question radicale susceptible de la déstabiliser. Avec Les Guerrillères, l’objectif est atteint. Wittig, en fin de livre, cite quelques grands ouvrages de référence, tous écrits par des hommes, dont elle est partie pour écrire son chef-d’œuvre en creux, considérant à juste titre que ce qu’ont écrit les grands écrivains de l’histoire des sciences humaines l’a toujours été en fonction du seul sexe fort. Les femmes de sa société utopique ont donc créé une nouvelle mythologie, sans se préoccuper des anciennes, qu’elles connaissent mais dont elles se gaussent. Elles ont aussi inventés leurs rites et leurs symboles (le O, symbole de la vulve, parmi d’autres). L’écriture poétique, l’absence de description précise des lieux et des espaces, l’absence de références temporelles (qui se limitent au passé, au présent et à l’avenir) rendent cette société utopique difficile à visualiser et décrire. C’est sans doute ce qui fait la grande beauté du livre dans lequel la narration, si elle existe bien, est morcelée et très souvent insaisissable. A la façon d’un mythe, le texte doit donc se lire en s’interprétant, laissant aux lectrices et lecteurs une part essentielle dans la créativité partagée que leur propose Monique Wittig. Et de ce point de vue, tout comme un recueil de poésie, Les Guerrillères est sans nul doute un livre qu’il faut lire et relire, un livre digne de devenir un livre de chevet, un livre à lire en permanence, jusqu’à en avoir une connaissance parfaite. Je vous invite en tout cas à le découvrir en le lisant pour la première fois si ce n’est déjà fait. Vous en ferez sans doute votre livre de référence.

PS : Suggestion de lecture complémentaire : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, a écrit un roman très fort sur l’aventure collective de ces femmes japonaises qui furent envoyées aux Etats-Unis pour se marier avec des compatriotes exilés, sur la foi d’une simple photo. Ecrit à la première personne du pluriel, ce très beau roman n’est pas sans présenter quelques similitudes avec celui de Monique Wittig.

Vie de poète, Robert Walser

Continuons donc notre exploration de l’oeuvre littéraire riche et belle de l’écrivain alémanique, Robert Walser, avec ce joli opus, livre de jeunesse dont l’auteur était particulièrement satisfait, une sorte d’autoportrait en vingt-cinq proses qui nous le décrivent tel qu’on le connaît, bien souvent pauvre, grand marcheur devant l’éternel, en prise de temps à autre avec la suspicion de la marée-chaussée, épris de liberté et de rencontres avec son prochain, ou sa prochaine, peu apte à fréquenter les salons littéraires, amoureux de la forêt et des femmes simples (il est question, dans Marie, d’une relation physique, traitée sur un plan métaphorique, avec jeune femme rencontrée dans la forêt et qui semble d’abord bien plus un fantasme du jeune homme qu’une réalité), domestique pendant quelque temps chez un comte, et sans déplaisir, toujours prêt à reprendre sa liberté quand il a trop séjourné en un lieu.

Le poète est donc Walser lui-même. Les premières phrases du premier texte (Voyage à pied) nous le rappelle par leur rythme : « Il y a bien des années, cela me passe par la tête, j’entrepris, c’était l’été, mon premier voyage à pied, et je me souviens que je vis toutes sortes de choses curieuses et magnifiques. Pour tout équipage, j’avais un vêtement clair et bon marché sur le corps, un chapeau bleu foncé sur la tête et un baluchon à la main. Cousues dans la poche de ma veste, sous la forme d’un chèque impeccable, j’emportais mes économies dans le monde frais, vaste et lumineux. Chemin faisant, je rencontrai une petite troupe de gamins délurés d’ont l’un me lança, moqueur : « Mais où va-t-il donc, ce long type avec sa petite musette ? » ». Le dernier texte du livre, qui donne son titre au recueil, nous le rappelle en nous parlant pourtant du poète à la troisième personne (tout le reste du recueil est à la première personne). Facétieux Walser qui annonce ainsi, sans savoir qu’il écrira sur ces vieux jours ce dernier grand texte, Le Brigand (roman plein d’autobiographèmes) où l’homme dont il parle à la troisième personne n’est autre que lui-même. Si vous n’avez pas encore mis le nez dans un livre du poète randonneur, pourquoi ne pas commencé par Vie de poète, un bel hymne à la liberté qui, nous semble-t-il, peut faire une très bonne entrée en matière pour découvrir un auteur indémodable. C’est en collection de poche Points Seuil, à un prix très raisonnable.

Un Divan à Tunis, Manele Labidi

Une fois n’est pas coutume, il sera ici question d’une comédie. Car Un Divan à Tunis est en effet une comédie, et disons-le de suite assez réussie. Selma, une jeune femme revient dans son pays d’origine, la Tunisie, au lendemain du Printemps arabe, pour y ouvrir un cabinet de psychanalyse. Au début, elle est incomprise par tous ceux à qui elle parle de son projet. Mais bien vite, son cabinet est plein de clients, tous désireux de parler d’eux-mêmes et bien vite, surtout, un jeune flic intègre, tout droit issu de la révolution tunisienne, lui fait comprendre qu’il lui manque une autorisation d’exercer. L’accueil qui lui est réservé par sa clientèle nombreuse et bigarrée n’y change rien : elle va devoir trouver cette fichue autorisation en faisant l’expérience d’une administration qui ne semble pas avoir été modernisée depuis la Révolution. Dès lors commence pour elle une série de problèmes qui semblent a priori impossibles à résoudre. La jeune et belle psychanalyste est Golshifteh Farahani, pour laquelle nous irions voir n’importe quel film, tant ses prestations dans My sweet Pepper Land d’Hiner Saalem et Paterson de Jim Jarmush nous avaient conquis.

Le film est drôle, les seconds rôles (une clientèle nombreuse, des parents chargés, en particulier une jeune cousine décalée, mais aussi un oncle un peu alcoolo, une brochette de flics qui fait sourire, une secrétaire de l’administration sympathique mais peu efficace sauf peut-être pour arrondir ses fins de mois avec des ventes au bureau de lingerie féminine…) sont pour la plupart adaptés à un univers de comédie. On n’échappe pas toujours aux clichés, mais au moins ne sont-ils pas le fait d’un réalisateur français dont l’oeil pourrait être encore imprégné de culture post-coloniale. C’est donc un regard distancié et amusé qui est porté sur une Tunisie en mutation, mais dont les habitudes de vie et certaines vieilles traditions ont la peau dure. C’est aussi un film sur la parole, qui se libère peu à peu, mais qui reste sous le joug d’interdits religieux que la police n’oublie pas de rappeler (« On nous a dit que vous utilisez le mot « sexe » devant des femmes et des personnes âgées. Sexe, prison ! »). Selma est donc l’oreille de la nouvelle Tunisie et si elle n’est pas la bienvenue pour la police et l’administration, même si ces deux institutions évoluent, avec son portrait de Freud (coiffé d’un couvre-chef arabe) qu’elle affiche dans son cabinet, elle répond à une demande réelle. « Ici, en Tunisie, tout le monde parle, mais personne n’écoute ! » lâche l’un des personnages. Au sortir de longues années de dictature, le pays éprouve visiblement le besoin d’être entendu. C’est sans doute le message de Manele Labidi sur son pays, qui nous montre un peuple désireux, maintenant qu’il a fait sa révolution, de s’occuper de ses problèmes personnels, signe d’une évolution globale de la société vers plus de liberté. Souhaitons à la Tunisie et aux pays d’Afrique du Nord que cette aspiration à plus de liberté ne soit pas déçue.

Le Discours vide, Mario Levrero

Mario Levrero est un auteur uruguayen mort en 2004, à l’âge de 64 ans. Son œuvre (et son nom, sans doute) est mal connue en France. Le Discours vide, un livre de 1996, est publié par Notabilia. C’est un texte étrange, un roman qui se cache sous la forme d’un journal de l’auteur. Mais un journal particulier, puisque le narrateur le présente comme le journal d’une discipline de calligraphie quotidienne, autant que faire se peut, adoptée pour modifier sa personnalité et aller vers un mieux-être psychosomatique. Il en parle comme d’une autothérapie. Ecrire mieux pour aller mieux, en somme. L’humour n’est pas absent de cette histoire : « Je dois calligraphier. Il s’agit de ça. Je dois permettre que mon moi s’accroisse grâce à la magique influence de la calligraphie. Grande écriture, grand moi. Petite écriture, petit moi. Belle écriture, beau moi. » C’est aussi simple que ça.

Dans cette histoire (dont le contenu comme le contenant sont clairement qualifié par le titre du roman), la famille de l’écrivain (sa femme et son fils) jouent un rôle déterminant, tout comme le chien dont les aventures nous sont narrées par le menu. Cet entourage semble « nuire » à l’épanouissement de l’homme, en l’empêchant assez systématiquement de se consacrer à lui-même et à sa discipline calligraphique. Levrero, personnage et narrateur du roman, se plaint régulièrement de ses irruptions dans son « travail ». Quant au chien, auquel il consacre un temps certain pour essayer de lui faire découvrir la liberté, il dysfonctionne. En toile de fond, un travail régulier, et alimentaire, assez mal payé, qui lui est assuré par un journal de mots-croisés et, sur la fin du roman, un déménagement précipité, à l’initiative d’Alicia, l’épouse, et qui réveille la névrose de l’écrivain.

L’ensemble du livre se lit comme ce qu’il est, un journal qui joue sur la vacuité du langage et du discours sur la discipline et le quotidien du personnage, un discours vide. C’est très réussi, même si la quatrième de couverture de Notabilia nous semble un peu excessive quand elle évoque l’audace, la drôlerie irrésistible ou l’humour dévastateur teinté d’érotisme, autant d’arguments qui, certes, sont vendeurs mais peuvent paraître outrés. Il n’en reste pas moins que, présenté comme un livre qui ouvre idéalement à l’œuvre de l’auteur, Le Discours vide nous a en effet donné envie de découvrir les autres ouvrages traduits en français de Mario Levrero, d’autant que la vacuité de la langue n’est pas sans concerner l’écriture que tente développer Brice Auffoy dans son roman en cours de finalisation.

Adam, Maryam Touzani

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A Casablanca, une jeune femme enceinte, va de porte en porte, un lourd sac à l’épaule, demander du travail. Elle obtient presque un emploi de coiffeuse avant de se voir invitée à chercher ailleurs après avoir demandé si elle pouvait dormir dans le salon. Puis, chez des particuliers qui lui ouvrent, elle se voit refuser invariablement l’accès à un petit boulot de bonne jusqu’au refus glacial qui lui est opposé par une veuve vivant avec sa fille. Abla est aimable comme une porte de prison. Mais elle passe une soirée désagréable, pensant à cette jeune femme qu’elle a renvoyée à la rue et qu’elle voit assise devant une porte juste en face de chez elle, appuyée sur son sac, se préparant à essayer de dormir. Elle va la trouver et lui ouvre sa porte pour la nuit, pas plus.

Toujours aussi froide et autoritaire, Abla ne laisse filtrer aucune compassion et tout devrait s’arrêter le lendemain si elle ne cachait pas sous cet air dur pour les autres autant que pour elle-même une belle âme et une certaine générosité. Dès lors, entre les deux femmes et la jolie Warda (sa mère lui a donné le prénom d’une chanteuse qu’elle adorait et qu’elle n’écoute plus depuis le décès de son mari) commence une histoire commune dans laquelle les trois protagonistes, Warda comprise, mettent chacune avec leurs moyens du baume sur les plaies des deux femmes déchirées. Samia, malgré son jeune âge, a en effet plus d’une chose à offrir à la femme de quarante ans qui s’est fermée à la joie depuis son veuvage. Mais quittons l’intrigue qui, comme le spectateur le constate vite, n’est pas l’essentiel du film. Un film d’une beauté déchirante, féministe sans le proclamer (Abla : « La mort n’appartient pas au femme. » Samia : « Rien n’appartient vraiment aux femmes. »). Sur ce plan, inutile de faire dans le didactisme pour la réalisatrice : la situation des deux femmes en dit assez long pour ne pas se lancer dans de longs discours enflammés. Samia porte le poids d’un « péché » (s’être donnée à un homme hors mariage). Abla est une battante qui élève seule sa fille en tenant un petit commerce (boulangerie) et se refuse à Slimani, l’homme qui lui livre la farine, un homme visiblement épris et aux intentions irréprochables. Peut-être à cause de ce que disent les autres qui imposent une morale jamais favorable aux femmes (et pourtant véhiculée en premier lieu peut-être par des femmes : scène où Samia se rend au four collectif et se voit jugée par deux matrones qui parlent à voix haute de celles qui se font faire un enfant dans la rue). Abla a renoncé à tout plaisir, pour elle comme pour sa fille. Le travail est son seul leitmotiv. A chacune son fardeau, en somme.

Samia est celle qui, en échange du gîte et du couvert, va faire revenir un peu de joie dans cette maison. Cela donne lieu à des scènes d’une grande beauté et d’une sensualité certaine : scène du pétrissage de la pâte à pain, que Samia réapprend à Abla, scène autour du ventre (énorme) de la jeune femme. Cela donne lieu aussi à des scènes émouvantes ou charmantes entre Samia et Warda, qui a adopté la « cousine » d’Abla dès qu’elle a frappé à la porte. Mais quand arrive la naissance, il se joue autre chose. Pour rentrer dans son village, Samia va devoir abandonner le petit Adam, auquel elle refuse d’abord de donner un prénom, qu’elle refuse de voir, puis d’allaiter. C’est alors son aînée qui va lui faire le don de la pousser, avec son sens de l’autorité naturel, mais sans excès cette fois, à accepter cet enfant qu’elle rejette de toute son a^me. Il ne s’agit pas ici de pousser la présentation de ce film jusqu’à en annoncer la fin que les lecteurs de ce texte iront peut-être voir (je le leur recommande vivement, car le film est magnifique), mais on peut toute fois pour en finir dire que Myriam Touzani le dédie à sa mère et que cette très belle histoire qu’elle nous conte lui était déjà connue avant de se lancer dans l’écriture du scénario. Elle a en tout cas, pour son premier film, réussit une oeuvre d’une grande beauté, d’une subtilité certaine, sans jamais tomber dans le piège de la sensiblerie. Une vraie réussite.

Raconter l’autre et l’ailleurs (1944-1983), Jean-Philippe Charbonnier – Pavillon Populaire Montpellier

Jean-Philippe Charbonnier fait l’objet d’une rétrospective au Pavillon Populaire. C’est une découverte (comme souvent dans ces lieux), l’artiste étant, comme l’annonce le livret de présentation de l’expo, le grand oublié de la photographie humaniste française. Il se met à la photo au début de la seconde guerre mondiale en tant qu’assistant de Sam Lévin, photographe de cinéma de talent. A la sortie de la guerre, il travaille pour Point de vue – Images du monde, Le Dauphiné libéré (reportage sur l’exécution d’un collaborateur qui le fera renoncer à photographier une fois encore la mort d’un homme), Réalités.

La revue Réalités lui donne la possibilité de partir partout dans le monde pour des reportages (Chine, Allemagne, Italie, Angleterre, Canada, Russie, Alaska, Japon, Philippines, Amérique, Maroc, Koweït, Iran, Martinique, Tahiti, Brésil, etc…). Une oeuvre riche et belle se crée progressivement, au coeur de laquelle règne l’être humain, sous forme de portraits bien sûr, mais aussi de personnes photographiées dans leurs différentes activités humaines. L’exposition nous offre donc tout ce travail, qui mérite d’être découvert ou revu pour ceux qui le connaîtraient déjà.

Histoire d’un regard, Mariana Otero

Gilles Caron, photographe de guerre mort en 1970 à l’âge de trente ans, est l’objet d’un documentaire fin et sensible de Mariana Otero. On ne le connaît pas forcément, et pourtant en découvrant ses photos, on s’aperçoit que l’on n’est pas passé à côté de son talent : c’est un cliché de Daniel Cohn-Bendit, qui toise malicieusement un CRS devant la Sorbonne où il est convoqué le 6 mai 1968. Eh, oui ! on connaissait un peu Gilles Caron sans le savoir.

Mariana Otero n’a pas peur des paris osés. Ce reporter de guerre, mort à trente ans, ne lui laisse que ses planches contact et ses photographies pour faire un film documentaire. C’est à la fois mince et énorme. Mince, parce que faire un film sur la seule trace de photos est un sacré challenge, énorme, parce que tout est à construire et reconstruire. Dès le début du film, la réalisatrice s’explique de ses raisons de se lancer dans pareil défi : elle a vu l’une des dernières pellicule de Caron, faite de photos de famille et de clichés du Cambodge et les photos faites de ses enfants lui ont rappelé les dessins que sa propre mère a fait d’elle et de sa soeur, peu de temps avant son décès. C’est donc le hasard qui a commandé ce documentaire, pour le plus grand plaisir du spectateur, disons-le. Nous voyons donc la réalisatrice récupérer sur un disque dur l’ensemble des clichés du photographe (plus de 100 000 clichés), puis en coller un peu partout sur les murs de son atelier de travail. L’enquête commence par une remise en ordre chronologique des planches contact – tout lui a été fourni dans le désordre-, qui va bientôt être suivie de parties du documentaire qui « accompagnent » le photographe dans ses différents voyages : guerre des six jours, à Jérusalem, Paris du mai 68, conflit en Irlande du Nord, guerre du Vietnam… Elle retrace les déplacements du photographe (Jérusalem, Paris), refait l’histoire d’une photo, à partir de la planche contact dont elle dispose (cliché de Cohn-Bendit, qui complice avec le photographe dès qu’il le voit, fait ce qu’il faut, il pose, pour lui faciliter le travail), s’intéresse aux jeunes Irlandais que Caron a photographiés lors des affrontements qui opposent les manifestants catholiques à la police pour faire revivre certains de ses « modèles ». L’objectif est de faire revivre au spectateur les scènes que Caron a photographiés. On approche également de ce qui a motivé la carrière de photographe de guerre de ce drôle de jeune homme, un premier conflit, la guerre d’Algérie, qu’il vit contre son gré en tant qu’appelé (lettre à sa mère dans laquelle il dit son désarroi d’être là), qui va revivre sa guerre dans toutes les guerres qu’il couvre (lettre du Cambodge à sa femme qui rappelle la première citée, dans laquelle il dit qu’il ne sait pas ce qu’il fait là et qu’il va abandonner le reportage de guerre, « non, vraiment, je ne veux pas continuer comme ça ») : film d’archive assez impressionnant où l’on voit le Caron photographe suivre une troupe montant à l’assaut d’une colline aux arbres déchiquetés par les mortiers sous les tirs ennemis. Il n’y a qu’un aspect de la vie du photographe que la réalisatrice ne peut élucider, celui de l’énigme de sa mort. Il est tué au Cambodge, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam, tué sans doute par les Khmers rouges, le 4 avril 1970. Personne n’en saura jamais plus sur les conditions exactes de cette mort.

Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

Dans la lignée d’une tradition établie par Rilke avec ses Lettres à un jeune poète*, Colum McCann nous livre une série de lettres qu’il n’a envoyées à personne, mais qu’on lit comme si elles nous étaient adressées personnellement. En s’appuyant sur sa carrière, mais aussi sur son travail d’enseignant en université, il aborde tour à tour les principaux thèmes liés à la pratique de l’écriture : les règles (il n’y en a pas, sinon celles qu’on s’impose) ; l’incipit (« La première phrase doit frapper à la poitrine ») ; la peur de la page blanche (« Si tu n’es pas là, les mots ne viendront pas ») ; d’où viennent les idées (les écrivains s’adressent à leurs obsessions) ; les dialogues (un dialogue doit avoir « l’apparence du naturel ») ; lire à haute voix (le gueuloir de Flaubert) ; la langue et l’intrigue (les meilleures intrigues sont transparentes) ; les recherches (Internet ne suffit pas) ; l’échec (« Échoue mieux) ; lire (« si tu ne lis pas, tu ne nourriras pas ta propre écriture ») ; la littérature comme divertissement (« Les meilleurs livres nous gardent éveillés ») ; le lecteur idéal (« c’est toi ») ; comment trouver un éditeur (« Pour commencer, choisis un écrivain dont tu admires les œuvres ») ; laisser reposer (« le moment est-il venu de tout jeter à la poubelle ? ») ; la poubelle (« trouver le courage de repartir à zéro ») ; où écrire (« Un écrivain écrit à peu près n’importe où ») ; la dernière phrase (« Gogol disait que toute histoire se terminait par la formule « et plus rien ne serait jamais pareil »), entre autres. Contrairement à son modèle, tant révéré par le monde littéraire, les Lettres à un jeune poète de Rilke, McCann a écrit un joli petit opus qui n’est jamais ennuyeux. A recommander à toute personne qui pratique l’écriture, que ce soit dans un but d’édition ou non.

* Pour ceux que ce genre de littérature intéresse, il est possible de lire également Manuel d’écriture et de survie, de Martin Page, ou Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa, liste non-exhaustive.

Séjour dans les Monts Fuchun, Gu Xiaogang

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Certaine presse spécialisée nous annonçait un film merveilleux, une saga familiale extraordinaire, le grand film de ce début d’année, rien que ça, pas plus, pas moins. Allons-y donc nous dîmes-nous, après avoir préféré surseoir à plusieurs reprises… Dès le début, nous voilà dans un restaurant bruyant où une famille, et en particulier quatre fils, célèbrent les soixante-dix ans de leur mère. La première scène est plutôt réussie, on entend des bribes de discussions qui viennent souvent des tables voisines plutôt que du lieu où la caméra nous entraîne, on en profite pour faire vaguement connaissance avec les petits-enfants, des cousins, pour comprendre que là on aimerait arranger un mariage, que tout en un peu chaotique, et l’électricité capricieuse en apporte la confirmation. Bien vite, les traditions chinoises en matière d’anniversaire et de politesses obligées s’installent, jusqu’à ce que finalement la pauvre vieille dame fasse un malaise, c’est de son hypertension dont il s’agirait, en tout cas l’ambulance arrive et la voilà partie avec ses quatre enfants qui l’accompagnent. Cela s’avère plus grave qu’on ne le pensait (on découvre au passage que l’hôpital coûte cher et que la protection sociale est aux abonnés absents). Peu à peu, le spectateur commence à cerner la fratrie. L’aîné est le tenancier du restaurant où se déroulait le repas, il est très pris son travail, fait souvent la morale au dernier, un garçon-père qui s’occupe seul de son fils trisomique, ne travaille pas, emprunte autant d’argent qu’il le peut à ses frères, bref le vilain petit canard noir (au crédit du scénario, il s’avère à la fin du film un personnage plus complexe qu’il y paraît d’abord, oncle préférée de la fille du frère aînée, qui se marie par amour contre l’avis de ses parents et se retrouve bannie de la maison par une mère un rien abusive). Les deux autres frères sont moins présents, au départ en tout cas : l’un est pêcheur, l’autre, qui restera un peu dans l’ombre, cherche une femme. Enfin, on la cherche pour lui et une scène sans grand intérêt nous le montrera en compagnie d’une prétendante qu’on lui a recommandée tout en lui donnant le mode d’emploi pour la séduire. On pourrait continuer ainsi longtemps, car il s’agit bien d’une saga familiale et donc on est plongé dans les petites histoires des uns et des autres pendant toute la durée du film. L’argent est omniprésent, les traditions (côté parents) aussi, la modernité (côté jeunesse) itou. La Chine campe entre passé et modernité, de nombreuses scènes y font référence, pendant qu’on se demande si on s’ennuie ou si l’on se laisse faire bien volontiers par ce long-métrage qui lorgne un peu vers le téléfilm et comme certains personnages sont attachants, on se laisse faire, mais sans y trouver un plaisir immense.

L’un des arguments des défenseurs du film est la qualité des images, qui nous montrent joliment il est vrai une nature parfois sublime. La ville d’Hangzhou est entourée d’une campagne magnifique et le fleuve avec ses vieilles barques donne l’occasion au réalisateur de nous envoyer quelques belles cartes postales. La ville d’Hangzhou est aussi à l’image du pays : elle se reconstruit au fur et à mesure qu’on la démolit (scènes de démolition, vente d’un appartement dans une résidence de qualité – c’est très cher – à des parents – les pêcheurs – désireux de bien installer leur fils qui se marie, vues de la ville nouvelle et des immeubles, etc…) et elle se tourne vers la modernité et le business. Et on se laisse emporter ainsi vers la fin du premier volet qui voit la pauvre vieille dame, désormais gardée par son petit dernier qui était aussi son préféré, mourir, être enterrée, alors que la fille du frère aîné retrouve une complicité avec sa mère et que son instituteur de mari vient de publier un premier roman, sorte de policier dont l’intrigue est prétexte à parler de choses plus importantes (mise en abyme du projet du réalisateur ?). Et le générique de fin arrive, qui nous annonce que nous en avons vu le volet 1, déjà bien long, et ce n’est pas fini ! Que faire ? Aller voir le deuxième volet ou s’abstenir ? L’enthousiasme de certaine presse spécialisée ne nous a pas emportés. Et puis les produits chinois nous envahissent bien assez pour ne pas nécessairement nous « enchinoiser » culturellement à tout va ! Suite au prochain épisode, si on le veut bien.

La Llorana, Jayro Bustamante

1982-1983, Guatemala : le Général au pouvoir, Efrain Rios Mont, se livre à un génocide contre la population maya ixile du Guatemala (1771 victimes officiellement reconnus) au cœur d’une guerre civile menée par les dictatures successives du pays contre les communistes (de 1960 à 1996) .

La Llorana revient sur le procès du dictateur (2013), perdu par celui-ci, puis annulé pour vice de procédure. A partir de là, le film est un huis-clos, qui se passe entièrement dans la villa du Général (dont le nom est modifié en Enrique Monteverde, mais dont le physique ressemble à s’y méprendre à celui de son modèle). Une villa encerclée par les manifestants mayas qui pleurent leurs disparus et réclament justice. Une villa où sont regroupés le Général et sa femme, leurs fille et petite-fille, un garde du corps, fidèle parmi les fidèles, la dernière domestique de la maison (tous les autres ont préféré quitter le service, effrayés par la llorona), sans doute la fille du Général (qui ne résistait pas au charme des jeunes femmes mayas). La tension monte progressivement, entre la présence bruyante et visible des manifestants et le sentiment d’un ennemi intérieur, la llorona, bien sûr, dont on ne sait s’il s’agit d’un fantôme venu hanter la maison ou si elle s’est incarnée dans une jeune domestique, venue du même village que Valeriana et dont la beauté et l’attitude sont plus qu’inquiétantes. Carmen, la femme du Général, plus vraie que nature tant qu’elle défend aveuglément son mari, se met à faire des cauchemars dans lesquels elle est la mère de deux enfants mayas qu’elle tente de soustraire à la sauvagerie des militaires. Quant au Général, ses nuits sont dérangées par des pleurs de femme qu’il est le seul à entendre et qui le poussent à deux reprises à arpenter la maison, revolver au poing, pour trouver celle qui s’est introduite chez lui, manquant tuer d’abord sa femme, puis sa petite-fille.

La légende de la llorana veut que cette pleureuse soit le fantôme d’une mère qui cherche ses enfants, qu’elle aurait tués ou perdus. Ici, Bustamante revisite le mythe pour en faire une femme qui, certes, a perdu ses enfants (le Général est responsable de leur mort), mais vient chercher justice pour tout un peuple. La llorana est donc cette jeune domestique qui entretient avec la jeune Ana une relation ambiguë (premier niveau de lecture). mais la llorana est surtout le peuple des mayas qui font le siège de la villa et dont certains prennent les traits des disparus qu’ils réclament et pour lesquels ils demandent justice. Nous n’en dirons pas plus sur ce film magnifique, de peur de priver ceux qui le verraient après avoir lu cet article du plaisir d’en découvrir le déroulement et les différents rebondissements, sinon que les plans fixes avec lent zoom arrière sont remarquables, que la photo est de grande qualité, que la lenteur du film ne lui nuit jamais et qu’après Tremblements (son second film consacré à l’homosexualité au Guatemala), Bustamante confirme qu’il est un grand réalisateur, dont les œuvres ont une dimension politique intéressante sans pour cela renoncer à l’esthétique cinématographique. Ne manquez pas La Llorana, ce film exceptionnel, pour le cinéma autant que pour la mémoire des victimes des génocidaires fascistes du Guatemala !

La Promenade, Robert Walser

« Ecrire un livre sur rien », le vœu de Gustave Flaubert, exprimé quand il écrivait Madame Bovary, a peut-être été réalisé par Robert Walser avec La Promenade. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un roman – La Promenade est considérée comme une nouvelle -, mais Flaubert parlait-il nécessairement d’un roman ? Bien sûr, le prétexte de ce livre, dont le titre ne se cache pas, ce n’est pas tout à fait rien. Bien sûr, on pourrait en dire que c’est un livre sur tout… et sur rien. Toujours est-il que Walser joue ici avec une thématique banale, qui lui permet d’écrire un livre assez inclassable, proche par l’esprit de son roman posthume, Le Brigand. Et nous voilà partis, dans les pas de l’écrivain, pour une promenade dans certaines de ses fantasmagories familières, dans certaines de ses thématiques favorites, tout cela enveloppé dans un style chatoyant, une poétique enjouée et somptueuse, un humour détaché et omniprésent. Rencontres plus ou moins « poussées » avec des femmes (la première, il la croise dans son escalier, et s’interroge sur son origine tout en saluant sa « majesté pâle et fanée »), beauté du monde et affirmation poétique de l’assentiment de l’écrivain à la vie, joie, regard inconditionnel sur son environnement proche, relation aux autres, vues sous l’angle social tant qu’individuel, statut de l’écrivain et petite théorie de l’écriture, proposée par petites touches, ici et là, goût toujours renouvelé des petites choses, du quotidien et du banal, toujours magnifiés, petite philosophie sans prétention et opinions simples d’un homme sur le monde dans lequel il vit, et qu’il regarde évoluer sans toujours s’émerveiller (un regard désapprobateur sur les premières voitures et sur la vitesse, dangereuse pour les piétons), portrait de l’écrivain comme un voyou, un brigand et un paresseux, sens de l’autodérision, de la remise en cause de sa propre parole, etc…

La stylistique de Walser est d’une qualité incroyable (dialogues tout sauf banals et volontairement rédigés dans un style surprenant, comme si ces rencontres banales échappaient justement au banal par le classicisme et un registre de langue désuet). Les descriptions de la nature environnante sont poétiques et pleines d’images délicates et recherchées. L’humour et le côté enjoué du texte passent également par le style, parfois excessif et volontairement décalé. Bref, l’écriture est maîtrisée et le fond et la forme au service l’un de l’autre. Tout cela pour raconter une promenade d’une journée, avec ses rencontres, ses détours, ses moments d’émerveillement et de joie, ses évasions dans la rêverie et l’imagination, ses temps de réflexion et de pensée, sans jamais que le texte et son auteur ne se prennent au sérieux. On pense bien sûr aux Rêveries du promeneur solitaire, auxquelles Walser a peut-être voulu répondre à sa façon, cocasse et tendre, mais on pense aussi, car Walser était sans doute bien plus un novateur qu’un imitateur, à Perec et sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, car La Promenade n’hésite pas à se lancer, à ses moments, dans une liste presque exhaustive de ce qui est vu au cours de cette journée de bonheur et de poésie que nous fait partager avec un génie certain l’auteur qu’admirait Kafka, et ce n’est sans doute pas la moindre des références. Je ne sais pas si Walser a réellement écrit un livre sur rien, mais ce livre-là, j’en suis sûr, ce n’est pas rien. C’est un court livre, qui ne vise peut-être pas au statut de chef-d’œuvre quand l’écrit son auteur, mais qui mérite plusieurs lectures, ce qui est un signe. Enfin, il m’a inspiré de nombreuses pistes de propositions d’écriture pour mes ateliers, ce qui est là encore le signe d’une écriture riche et digne d’intérêt. Mais Walser, je ne vous l’apprend pas, s’il se moquait bien de privilégier sa carrière littéraire, est un grand écrivain. La Promenade le confirme assurément. N’hésitez pas à y jeter un œil, le deuxième suivra sans aucun doute.

Chimère, Emmanuelle Pireyre

Le dernier livre d’Emmanuelle Pireyre, comme les précédents sans doute, rejoint l’appel de Sophie Divry, Aurélien Delsaux et Denis Michelis pour un roman contemporain qui nous parle, sans renier la fiction, et sans vouloir faire dans le réalisme des grandes problématiques de l’époque actuelle. L’autofiction – sur laquelle nous ne nous attarderons pas – et le roman historique mis sur la touche, en ce qui concerne la question de la création d’une grande littérature contemporaine, le roman souhaité par Divry et une quinzaine d’auteurs de sa génération est-il en passe d’apporter au lecteur exigent une satisfaction de sa soif légitime de grands textes ? A la lecture de Trois fois la fin du monde, de Divry, et de Chimère, de Pireyre, et en les comparant aux œuvres des maîtres du XXe siècle, comme celles de Kafka, Walser et Beckett, par exemple, et pour ne pas rendre la liste exhaustive, nous répondrons à cette question, hélas, par la négative. En effet, il ne suffit pas de reprendre et appliquer les théories de Kundera sur le rapport du roman et de l’expérience humaine dans « le piège qu’est devenu le monde » pour signer de grands livres. Chimère est peut-être la preuve que non, cela ne suffit vraiment pas. « L’une des caractéristiques essentielles du roman est de refléter quelque chose de notre société contemporaine » dit Divry dans son essai très intéressant Rouvrir le roman. Le dernier opus de Pireyre ne s’en prive pas : Europe, OGM, manipulations génétiques en tous genres, politique sont au rendez-vous et le reflet qui y est donné d’une Europe si lointaine de ses citoyens peut donner à réfléchir. Divry, toujours elle, regrette aussi dans le même essai que rares sont « les auteurs qui aiment à creuser la voix du comique tout en « ne lâchant rien » littérairement sur leurs exigences ». Elle affirme également que « le comique est un ferment intellectuel majeur dans la création artistique », nous rappelant que Rabelais, Diderot, Molière, Shakespeare, Cervantès, Swift et Aristophane savaient faire rire leurs lecteurs. Et leurs chefs-d’œuvre, pensons à Jacques le Fataliste, pour n’en citer qu’un, traversent les siècles et trouvent peu de textes dans la production actuelle digne de leur grandeur. Chez Pireyre, l’humour est omniprésent, comme dans ses performances d’ailleurs. Un humour léger et plein de détachement, nous semble-t-il. Mais en refermant Chimère, lu sans déplaisir, mais aussi sans passion, nous serions prêts à parier que dans un siècle, ce roman qui nous parle d’aujourd’hui avec un sens certain du comique et de l’humour sera déjà oublié. Nous vous invitons donc à le lire toutes affaires cessantes pour vous faire votre propre opinion sur ce sujet, car bon nombre de lecteurs de ce dernier livre d’Emmanuelle Pireyre ne seront sans doute pas d’accord avec cette courte critique, tant le ton de l’auteure peut plaire. En l’achetant, vous aiderez par ailleurs une maison d’édition qui mérite sans doute un coup de main des lecteurs, Les Editions de l’Olivier. Alors, bonne lecture quand même.

Le miracle du Saint inconnu, Alaa Eddine Aljem

Amine, un jeune homme qui véhicule dans le désert, dans le coffre d’une voiture improbable, un sac bourré du butin d’un casse a juste le temps de l’enterrer au sommet d’une colline, en réalisant une tombe qui doit lui permettre de retrouver plus facilement son magot quelques années plus tard, avant de se faire coffrer par la police. A sa sortie de prison, il se fait emmener sur place par un taxi, pour s’apercevoir que la colline est devenue un lieu de culte, et que le mausolée du Saint inconnu est bien gardé la nuit. Il s’installe dans le nouveau village qui s’est construit à côté et, sans argent, réfléchit à la façon de retrouver son sac plein de billets, en se faisant aider par un taulard, surnommé « le cerveau ».

Parallèlement, un jeune médecin s’installe au dispensaire du bled où il découvre l’inanité de son métier dans un village où il représente une attraction pour les vieilles femmes, qui viennent le consulter pour des bobos imaginaires. Quant aux hommes, qui sont tous malades (dixit l’infirmier du dispensaire) ils préfèrent s’en remettre au Saint inconnu. L’infirmier lui tend invariablement le même médicament pour mettre un terme aux consultations. Et chaque jour, les vieilles femmes reviennent consulter, façon comme une autre de rompre leur ennui. Un père et son fils tentent encore de cultiver une terre aride. Il n’a pas plu depuis dix ans et tous les paysans quittent la terre pour le mausolée ou pour la ville ou un autre village, ce qui provoque la colère de Brahim, le père, qui finira par s’en remettre à Dieu pour faire pleuvoir, avant de mourir de désespoir, laissant seul et inconsolé son fils qui ne rêvait que de partir en emmenant avec lui son père. Chez le barbier, qui fait aussi office de dentiste, deux compères attendent en bavardant et en laissant passer devant eux les gens de qualité du village : le gardien du mausolée qui est traité en héros (il a créé l’événement) quand son chien arrête un voleur ; Amine, qu’on prend pour un scientifique.

L’ennui règne donc au village. Il pousse, un soir, l’assistant du toubib à voler le panneau du mausolée sur lequel est écrit, sur fond doré, Mausolée du Saint inconnu. Ce même ennui pousse une nuit le toubib a organisé une mascarade pour faire « flipper », comme il le dit, les villageois en leur permettant de retrouver comme par l’effet d’un miracle le fameux panneau. Pendant ce temps, Amine et le cerveau réfléchissent à la façon la plus propre de récupérer le butin, se faisant parasiter par le pauvre voleur que le garde et son berger allemand arrêtent, puis endormant les deux gardiens du mausolée sans parvenir à mener l’action jusqu’à son terme. Le cerveau, qui veut faire ses preuves, écrase le chien sans le tuer, puis miné par le remords refuse de monter jusqu’au mausolée une nuit où il est sans gardien. Mauvais pressentiment. Le lendemain soir, un pèlerinage de trois nuits a commencé au mausolée. Comment récupérer l’argent ? Quand, vers la fin du film, Amine se présente avec la ferme intention d’agir enfin, et seul, une sacrée surprise l’attend.

Premier film du jeune réalisateur, Alaa Eddine Aljem, Le Miracle du Saint inconnu va ainsi de scènes en scènes doucement jusqu’à son terme, sans que l’ennui ne gagne le spectateur. L’humour ne force pas le trait, le regard sur un Maroc égal à lui-même est tendre et pertinent dans son observation d’un petit peuple qui vit dans le respect de ses vieilles traditions. Pas de caricature dans cette observation, pas d’ironie non plus, mais une légèreté qui n’empêche en rien une certaine gravité et quelques scènes où l’émotion a sa part. Sur un plan plus esthétique, la photographie est plutôt belle, sans ostentation (le paysage n’y est pas pour rien, ni le cadrage du ciel et de la terre).

Pour finir, le Saint inconnu est un gros sac plein d’oseille, ce qui ne l’empêchera en rien de provoquer un petit miracle pour le village, après qu’une pauvre vieille en fauteuil roulant ait déjà retrouver ses jambes grâce à l’eau du mausolée et de son Saint ! Joli film donc, devant lequel on rit et sourit, et devant lequel les amis du Maroc trouveront sans doute à penser sur l’évolution d’un pays qui oscille entre tradition et modernité.

Prins, César Aira

Prins est le 102e roman de l’écrivain argentin César Aira. Et celui-là est une véritable réussite. Comme d’habitude, l’intrigue est délirante, et les rebondissements laissent penser que l’auteur se tend à lui-même des pièges qu’il ne va pas pouvoir déjouer. Son personnage principal, un écrivain qui s’est enrichi en écrivant des romans gothiques, s’est lassé de son métier, dont il considère qu’il le fait sans grande conscience. Il est vrai qu’il n’écrit même plus ses livres, qu’une équipe de sept scribes se charge de rédiger pour lui. Mieux encore, il a visiblement signé tous les romans gothiques qui se sont écrits depuis les origines du genre (rappelons-nous le Pierre Ménard de Borges, qui réécrit à l’identique le Don Quichotte de Cervantes). Bref, il en a marre et cherche comment remplacer l’écriture par une occupation aussi prenante. Réponse : l’opium !

Comment Aira va-t-il se tirer de pareil défi ? Au mieux, rassurez-vous. Son personnage trouve de quoi fumer jusqu’à la fin de sa vie (l’équivalent, en masse, d’une machine à laver), doit héberger son dealer jusqu’à ce que le tas d’opium soit fumé (je vous laisse découvrir pourquoi en lisant le bouquin), rencontre dans le bus une femme dont il fait sa maîtresse et qui vit elle aussi dans sa maison. Ce n’est pas tout : ses scribes, inoccupés, font des leurs dans la ville et il va devoir les ramener à la raison. Tout en jouant avec les codes et les clichés du roman gothique, Aira en est là de son intrigue à dormir debout quand on se dit que la fin approche et que, même s’il nous a habitué à dénouer ses histoires en très peu de pages, cette fois cela risque de s’avérer délicat.

Le bougre s’en sort de main de maître en nous faisant vivre, par une écriture pour le moins déjantée et dans un final déroutant, dans la tête d’un type bourré d’opium, sans véritablement suivre les exigences de son intrigue et en concluant par un dernier paragraphe qui peut-être nous en dit un peu sur le tour de force de l’auteur et dont je vous livre les dernières phrases : « La difficulté pouvait paraître insurmontable, mais il se trouvait que je savais comment m’y prendre. Personne d’autre au monde peut-être ne le savait, alors qu’au fond c’était simple. Il suffisait de prendre un fait déjà survenu, dans toute la perfection de ce qui s’était passé comme cela s’était passé, et de le décalquer, ou plutôt, vu que la réalité est tridimensionnelle, de l’utiliser comme un moule pour y coller du neuf. » Comme si Aira nous disait comment il a fait pour écrire un livre aussi génial. Étourdissant.

Psychomagie, un art pour guérir, Alejandro Jodorowski

Alejandro Jodorowski, le réalisateur – écrivain, acteur, psychothérapeute… parmi ses nombreuses activités – chilien, est surprenant. Les amateurs de ses films ne s’attendaient sans doute pas à ce qu’il nous livre, pour son nouvel opus, un documentaire. C’est chose faite avec ce film consacré à son activité de thérapeute, qui nous montre un aspect jusqu’alors un peu caché de sa vie. Et disons-le tout net, en sortant de la salle après visionnage de Psychomagie, un art pour guérir, la sympathie qu’on peut ressentir pour l’homme s’en trouve sans doute renforcée.

Cela commence avec un peu d’humour et d’autodérision. Jodorowski, face à la caméra lit un court texte qui parle rapidement de Freud, comme inventeur de la psychanalyse, thérapie fondée sur la science, puis, tout aussi vite, de Jodorowski, inventeur de la psychomagie, fondée sur l’art. Ensuite, le film nous montre son action thérapeutique dans le cadre de différents cas, qui concernent tous des femmes et des hommes qui se sont adressés à lui pour guérir des traumas, parfois particulièrement lourds. De ce point de vue, le film fait un peu catalogue, mais peu importe. Un homme vient le voir pour se débarrasser de l’influence néfaste qu’exerce sur lui un père dont on peut penser qu’il s’agit d’un pervers narcissique, un autre pour se débarrasser, à 47 ans, de son bégaiement, une femme, pour résoudre, huit ans après, le traumatisme qu’a causé chez elle le suicide de l’homme qu’elle aimait la veille de leur mariage, et sous ses yeux, etc… Dans tous les cas, la thérapie, basée sur la créativité de Jodorowski fonctionne de façon impressionnante et permet aux sujets de se défaire de leur souffrance. Dans un cas, celui d’une femme de 88 ans, en lourde dépression, il n’y a pas de retour sur la « cure ». On peut penser qu’elle a échoué tant la dame semble pétrie de résistances et peut-être un peu trop âgée pour dénouer sa névrose. Dans tous les cas, l’empathie du thérapeute – sa grande humanité – est belle à voir. Dans tous les cas, ses idées thérapeutiques semblent hardies, intelligentes. Le contact physique y est omniprésent – ce qui est interdit en psychanalyse, rare dans les autres formes de psychothérapies – et intense, la mise en scène des traumas tient de la performance et peut se jouer dans les rues de la ville (avec la protection de la caméra et d’une équipe de tournage, mais on peut imaginer qu’il n’y a pas eu d’exception pour le film et que les habitudes de travail de Jodorowski n’ont pas été modifiées). Drôle de pratique, visiblement très efficace.

La deuxième partie du film montre des expériences de psychomagie sociale, faites au Chili et au Mexique. Dans un théâtre de Santiago, la foule, à la demande du réalisateur, concentre son énergie vers une femme qui se trouve sur scène, victime de cancers à répétition, dans le but d’essayer de la guérir collectivement. On la voit une dizaine d’années plus tard témoigner de son expérience. Dans le second cas, au Mexique, c’est à l’organisation d’une « manifestation » de rue pour guérir la foule des proches de victimes de la guerre du narcotrafic que l’on assiste.

On reste pantois devant l’énergie d’Alejandro Jodorowski (il a aujourd’hui 90 ans), devant sa générosité et son humanisme, devant sa modestie, également. Pas de voix off, pendant tout le film, qui commenterait ce qu’on voit. Le spectateur est seul juge. Pour ma part, j’étais conquis par les films du maître. Je le reste et suis désormais conquis par l’homme. Reste à découvrir ses romans et sa poésie.

It must be Heaven, Elia Suleiman

Le réalisateur du film, un Palestinien de Nazareth répondant au nom d’Elia Suleiman, se filme dans sa ville, où son regard neutre, à la Buster Keaton, s’étonne sans cesse de ce que ses contemporains lui donnent à voir, puis, une fois envolé vers Paris et New-York, garde cette candeur face aux scènes les plus surréalistes ou les plus surprenantes. Peu de paroles, l’une des seules fois où l’on entend la voix de Suleiman, c’est dans le taxi d’un Noir-américain de New-York, qui lui demande de quel pays il vient. « De Nazareth. » répond le Palestinien. « C’est un pays, Nazareth ? » lui demande l’autre, qui finit par s’arrêter en lui disant que c’est la première fois de sa vie qu’il voit un Palestinien. La course sera gratuite. Il en va ainsi de tout ce film, dans lequel se suivent des scènes burlesques que le regard du réalisateur-acteur enregistre sans commenter, sinon par une discrète inflexion d’un visage qui reste invariablement impassible. Paris, désert, un jour de 14 juillet, au coin des rues apparaissent soudain des tanks ou des chevaux montés par des militaires, suivis de près par une auto-crotte dont le bruit de déglutition évoque le Jacques Tati de Mon Oncle (on retrouvera cette influence ici et là dans le film), Paris ville de la mode où le premier jour est marqué par la jeune beauté des femmes de la rue, filmées à la façon d’un clip, avec pour musique une version lascive d’I put a spell on you, Paris ville où la police semble omniprésente, que ce soit montée sur rollers ou sur overboard, elle passe son temps à poursuivre des gens qui courent et semblent n’avoir que peu de chose à se reprocher, Paris ville des sans domicile fixe. New-York, quant à elle, est rêvée par Suleiman en ville de Far West où Monsieur et Madame Tout-le-monde font leurs courses et vaquent à leurs occupations les plus banales avec une arme – et quelle arme ! – en bandoulière (scène d’une drôlerie intense), où les flics, ridicules, coursent dans un parc une femme à la poitrine peinte d’un message de soutien à la Palestine, en vain. Et toujours, champ, contre-champ, le corps et le visage de Suleiman, immobiles, qui observent ces scènes si étranges sans faire passer le moindre message. « Etes-vous le parfait étranger ? » lui demande un Américain qui l’interroge devant des étudiants déguisés pour Halloween. Une fois encore, le réalisateur ne répond pas. C’est sans doute le film qui le fait pour lui. Un joli film, plein de poésie et de drôlerie, qui n’en regarde pas moins notre monde et, sans jugement, laisse au spectateur le soin de réfléchir lui-même à la réalité dans laquelle nous vivons tous. Un film à voir sans aucun doute et à recommander à vos amis.

A la Colonie disciplinaire, Franz Kafka

Deuxième tome de la réédition, datant de 1998, des nouvelles de Kafka par les éditions Acte Sud dans leur collection de poche Babel, A la Colonie disciplinaire regroupe des textes publiés du temps de la vie de l’écrivain (1919 à 1924). Pour qui l’aurait oublié, Kafka était génial. La description d’une « machine un peu particulière », qu’un officier, désormais seul à défendre une justice qui ne donne à l’accusé aucun moyen de défense, ne l’informe pas du chef d’accusation et le condamne à mort sans le prévenir du verdict, pour l’exécuter sans autre forme de procès grâce à un engin de torture d’un genre tout à fait inédit, présente à un enquêteur étranger venu observer ce qui se passe dans une colonie disciplinaire d’un pays qui n’est pas nommé, donne lieu à une nouvelle à l’intrigue surprenante de bout en bout. C’est l’autre (un autre) versant du roman inachevé Le Procès. Le vrai condamné de la nouvelle est d’ailleurs la machine elle-même. Le commandant qui l’a inventée et l’a mise au centre du système judiciaire de l’île où elle est utilisée est mort. L’officier qui l’utilise se heurte à un nouveau commandant qui n’est pas favorable à cette justice-là, il joue sa dernière carte pour faire survivre la création de son chef aimé, et son statut de juge, en même temps que de bourreau. A vous de découvrir le reste de l’intrigue.

Le recueil comporte quelques autres joyaux de l’art de la nouvelle que Kafka a porté à son paroxysme : Un Médecin de campagne, Ce qui tracasse le Père de famille (le fameux Odradek, célébré par Vila Matas, ce grand défenseur de la littérature et de ses écrivains les plus dignes d’intérêt), Compte rendu pour une académie (rédigé de la main d’un singe qui s’est vu dans l’obligation de se transformer en homme, le mouvement inverse de la Métamorphose), Première Souffrance (un trapéziste qui fait le choix de ne plus jamais descendre de son trapèze, dont Le Baron perché de Calvino a sans doute dû quelque peu s’inspirer), Un artiste du jeûne (la triste histoire d’un jeûneur professionnel à une époque où son art finit par ne plus intéresser les foules), parmi d’autres textes de haute volée, est la sélection que je vous propose de cette relecture. Rien d’autre à faire que lire et relire les textes de cet auteur à la vie et la trajectoire artistique un peu particulières, pour en rester chaque fois pantois et admiratif. Sans oublier de dévorer tout ce qui a pu s’écrire sur lui, bien souvent aussi passionnant que son œuvre – rien d’anormal à cela, son œuvre a inspiré ces essais. Alors, allez-y les ami-e-s, lisez Franz Kafka !

The Lighthouse, Robert Eggers

Le film dont il va être question ici ne plaira pas à tout le monde. On peut sans doute lui faire des reproches, rien de plus facile. Mais il n’est pas question de ça aujourd’hui, puisque The Lighthouse est un film si plein de qualités qu’on se passera de lui chercher des défauts. Allons-y, donc. Vous voilà bien calé dans votre fauteuil, attendant que commence la séance. Vous avez eu raison d’arriver à l’heure, car le premier plan du film est une pure splendeur. Commençons par le début, rien de mieux : format carré, technique du passé, noir et blanc de circonstance, oui, vous avez bel et bien l’impression de voir un bon vieux film des années du début du cinéma. L’écran est gris-blanc, uniformément. Pas de bande-son pour le moment. Puis, peu à peu, l’image se ride, en même temps que vous entendez le bruit du moteur d’un bateau, et le décor apparaît, lentement, une mer plane et un horizon vide qui se remplit doucement d’une île sur laquelle on peut voir, enfin, un phare. Tout est là. Deux hommes débarquent. Ils sont la relève des deux gardiens du phare qu’ils croisent sans échanger ne serait-ce qu’un bonjour. Ce sont Thomas Wake, le gardien chef, et Ephraïm Winslow, son assistant qui se chargera des tâches les plus ingrates pendant que son supérieur se réserve la lumière, qu’il considère comme sa propriété et garde soigneusement sous clé. C’est à leur long tête-à-tête, qui doit durer quatre semaines, que vous allez assister.

Les amateurs de cinéma ne vont pas être déçus : film tourné en 35 mm, en noir et blanc, dans l’esprit du cinéma muet, photographie splendide, tout est fait pour plaire aux cinéphiles. Mais ce n’est pas tout, car le scénario est plein de références littéraires qui vont vous faire revisiter Lovecraft, dans une horreur organique discrète, mais omniprésente, Shakespeare, avec les envolées lyriques et théâtrales de Wake (magnifique évocation du Dieu grec de la mer quand il maudit son assistant et le voue aux pires châtiments de l’océan et des ses créatures les plus effrayantes), Melville, dont Wake semble être un personnage, et qui sera d’ailleurs explicitement comparé au capitaine Achab de Moby-Dick, et la mythologie grecque (sirènes, Poséidon et mythe de Prométhée). La narration, enfin, est romanesque à souhait et fait passer le scénario pour une adaptation d’un grand texte de la littérature.

Vous êtes bien assis dans votre fauteuil, le noir se fait dans la salle, et vous n’allez pas regretter d’avoir choisi The Lighthouse. Bon film !

Le Brigand, Robert Walser

Ecrit en 1925, sans volonté de publication de son auteur, Le Brigand le fut au crayon noir et dans une écriture microscopique sur des microgrammes, ces petits feuillets sur lesquels Walser finira sa vie d’écrivain en « walsérisant », comme il le disait avec un sens de l’autodérision tout walsérien, des proses ultra-courtes. C’est un texte qui me fait penser à celui de Louis-René Des Forêts, Le Bavard, en partie à tort sans doute. Les titres, peut-être, qui se ressemblent. Et puis, la forme, des romans qui n’en sont pas vraiment, de drôles d’objets littéraires, qui se moquent un peu des conventions de la fiction. Des blocs de matière verbales, du texte, du texte. Le Brigand, pour en revenir à notre sujet du jour, est en fait le portrait, tous azimuts, qui sans cesse échappe à lui-même pour sans cesse revenir à son sujet afin de mieux s’en éloigner et y revenir, n’a pour structure narrative qu’une espèce d’errance, semblable à la promenade à pied sans but précis qu’affectionnait l’auteur né à Berne, et qui mourra d’épuisement, semblerait-il, le 25 décembre 1956, au cours d’une promenade dans la neige après avoir écrit, bien des années plutôt un petit livre intitulé La Promenade, mais revenons à notre Brigand qui est donc le portrait d’un personnage ressemblant à l’auteur par bien des points de vue et avec lequel le narrateur se confond au point parfois de dire « je » quand il parle de lui et de confier à son lecteur que l’écriture du texte se fait avec l’aide du personnage lui-même. Il est question des relations de cet homme qui ne sera jamais autrement nommé que par son surnom avec deux jeunes femmes, Wanda et Edith, auxquelles on peut sans doute ajouter Selma, sa logeuse, de ses rapports distants, c’est le moins qu’on puisse dire, à la sexualité et à l’amour. Mais, Walser se fichant éperdument d’écrire un roman réaliste, son sujet se dérobe bien souvent à lui, et nous voilà partis à sa suite dans des digressions qui font penser à celle d’un Diderot dans son Jacques le Fataliste, où il peut aussi être question d’écriture, puisque bien sûr, Le Brigand, à la façon de Walser, est écrivain, enfin, de loin, mais tout de même un peu. Et tout comme le fait Diderot, le narrateur joue avec son lecteur en multipliant les annonces qu’il ne tient pas forcément et qu’il abandonne par des fuites du genre « Nous y reviendrons sans doute… ». Ce petit jeu devient assez vite amusant, et on est tenté de reprendre la lecture du texte pour noter les annonces non tenues et celles, plus rares, qui le seront. Le brigand, comme son surnom l’indique, est un anti-conformiste, un monsieur « pas-comme-tout-le-monde » et, comme son surnom ne l’indique sans doute pas, un type plutôt bien, qui ressemble par bien des traits donc à Walser. C’est un texte, tout comme L’Institut Benjamenta, ou Les Enfants Tanner, et d’autres encore de Walser, qu’il ne faut pas se priver de lire et auquel on prendra plaisir dès lors qu’on accepte d’être baladé par l’auteur et qu’on n’attend pas d’un roman qu’il soit nécessairement fidèle à son intrigue, d’autant que là il n’y en a que bien peu, d’intrigue. C’est de la littérature, de la matière-texte. C’est du bon Walser, publié bien longtemps après sa mort, et il faut, avant d’en finir avec cette courte et incomplète évocation, remercier les deux fous de littérature qui ont permis son édition en transcrivant, sacré exploit, les microgrammes retrouvés dans les papiers de l’écrivain après son décès, Jochen Greven et Martin Jurgens, un travail qui leur prit des années. Pour finir vraiment, cette fois, Walser faisait l’admiration de Kafka, fait penser à Pessoa par certains aspects de sa carrière posthume, est célébré dans nombre de ses livres dont la littérature est l’héroïne par le grand Enrico Vila-Matas. Voilà qui vous situera le bonhomme !

Entre la Vie et la mort, Nathalie Sarraute

Il y a à Nice une petite librairie de livres d’occasion où l’on trouve des raretés : ce livre, de Nathalie Sarraute, en est… Quand on pense à sa bibliographie, on pense évidemment à Tropismes, Enfance, ou Le Planetarium... Ce sont les livres d’elle qu’on voit dans les rayons des « bonnes librairies ». Pour Entre la Vie et la mort, c’est une autre histoire. Allez savoir s’il est seulement encore publié. Peut-être bien, après tout. Mais alors, fort mal diffusé !

Sarraute n’écrit pas comme le commun des mortels, elle se moque bien de publier des romans, elle a envie de faire autre chose. Et elle ne démord pas de ce projet, jamais. Ici, dans ce livre qu’on peut tout de même appeler roman, les personnages n’ont pas de patronyme. Au début du livre, on se demande s’ils sont deux ou trois. Et on se demande surtout où l’auteur vous nous mener et emmener ses « personnages ». Peu à peu, on comprend que le « il » est un écrivain qui publie son premier livre. Peu à peu, on comprend que le « roman » qu’on a entre les mains a pour thème l’écriture. Mais il ne faut pas être pressé, avec Sarraute, il ne faut pas non plus s’imaginer qu’elle va nous faciliter la lecture. Elle aimait à écrire d’une façon qui rende la compréhension malaisée. Si bien qu’à chaque début de nouveau chapitre, on est face à de nouvelles questions sur le fond de ce qu’on lit, sur des choses aussi simples que la personne – ou l’entité – à laquelle peut bien renvoyer un pronom personnel (les « elle » du livre sont particulièrement énigmatiques). Sarraute lance un défi à son lecteur : « Me suivras-tu jusqu’au bout ? », « Sais-tu de quoi ce que tu lis peut bien parler ? ». Et le lecteur qui s’accroche à chaque page, comme un naufragé à sa planche, peut être tenté de lâcher, d’abandonner. Une fois passée la tentation de ne pas pousser la lecture jusqu’à son terme, une fois accepté le fait de ne pas être maître du jeu et de devoir se creuser la tête pour être sûr de bien suivre ce qu’on lit, la lecture devient plaisante. Quelque chose rend la compréhension un peu plus difficile encore, fidèle à son intérêt pour l’inconscient et les pensées confuses qui en émerge, elle lance des phrases, prononcées par ses « personnages », dont aucun n’est nommé, qui sont tout juste ébauchées, pas terminées. Jouant sur les clichés que la réception d’une oeuvre littéraire peut faire naître chez des lecteurs, qu’ils soient professionnels ou très amateurs, elle évite ainsi d’enfiler les perles de la banalité du discours sur un livre dont on ne connaît de toute façon pas le contenu. Et on en arrive ainsi, bon an, mal an, à la fin d’un roman sans intrigue, qu’on a lu sans déplaisir, en se disant toutefois que cette autrice du « Nouveau Roman » nous mène la vie dure et que même la lecture de L’Ere du soupçon, son essai sur l’écriture telle qu’elle la concevait, ne nous est pas d’un grand secours. On se dit qu’il faudrait, pour vérifier ses hypothèses sur le texte (le « elle », qui accompagne ce « il » écrivain, pourrait bien parfois renvoyer à la littérature elle-même, ou à l’écriture, par exemple) le relire, stylo en main, en notant tout de ses impressions et de ses analyses. Oui, vraiment, Nathalie Sarraute, tout comme Claude Simon, est de ces écrivains qui donnent du travail, et du fil à retordre à leurs lecteurs. C’est peut-être au bout du compte la certitude d’avoir affaire à une »pointure », dont les ouvrages, s’ils ne sont pas toujours très excitants, n’en sont pas moins des essais plus qu’intéressants.

La Cordillère des songes, Patrizio Guzman

Pablo Salas, au coeur du nouveau film de Patrizio Guzman

« Au Chili, quand le soleil se lève, il a dû gravir des collines, des parois, des sommets avant d’atteindre la dernière pierre des Andes. Dans mon pays, la Cordillère est partout mais pour les Chiliens, c’est une terre inconnue. Après être allé au nord pour Nostalgie de la lumière et au sud pour Le bouton de nacre, j’ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l’histoire passée et récente du Chili. »

Guzman, avec ce nouvel opus de son cinéma documentaire hors-classe, filme son pays et narre son histoire proche, celle de la dictature infâme de Pinochet. Comme dans ses deux chefs-d’œuvre dont il cite les titres dans la déclaration ci-dessus, il s’intéresse d’abord à un aspect de la géographie naturelle de son pays pour glisser progressivement, par analogie ou par un procédé plus subtil qui nous aura échappé, vers le pays, puis vers les méfaits de cette dictature et l’un des aspects de la perversion politique du fascisme chilien, pour en arriver magistralement, dans La Cordillère des songes, à une ouverture vers le monde et son organisation économique, néo-libérale. Dans son « étude » du Chili actuel, il parle de la libéralisation du système, en évoquant l’exploitation du nickel chilien abandonnée à des puissances étrangères, et à la création de territoires intérieurs qui ne sont plus désormais chiliens. Ce type de dérive est le résultat de la politique économique mise en place par l’extrême-droite violente et criminelle de Pinochet, qui, dit la voix off, nommait des ministres de l’économie dont la seule préoccupation était la mise en place de cette nouvelle organisation inspirée et télécommandée par les États-Unis. La conclusion du film, tout comme les images d’archives que Guzman emprunte à un cinéaste chilien (Pablo Salas) qui passe sa vie à filmer et archiver une mémoire de l’histoire récente du Chili à l’usage des jeunes générations en conservant ses images de toutes les manifestations et mouvements populaires (travail colossal et admirable), dans lesquelles les violences de la police de Pinochet sont d’une très grande brutalité (et le commentaire en voix off en rappelle les conséquences funestes pour les manifestants) glace le sang. Pourtant, tout commence par des images somptueuses (parfois un rien lénifiantes) de la grandiose montagne dont les Chiliens ne savent rien, tout comme ils ont longtemps su peu de chose des meurtres commis par les fascistes contre leur propre peuple (Pinochet et ses sbires voyaient la société comme un corps intègre contaminé par les communistes qu’il fallait de fait éliminer). On y revient ensuite, ponctuellement. Mais très vite le vrai sujet du film est cerné et le va-et-vient entre ses différents niveaux n’est pas aussi évident et fluide que dans les deux films précédents du maître. C’est là le seul élément de critique qu’on puisse opposer à cette nouvelle réussite, qu’on jugera pourtant moins impressionnante que l’inoubliable Bouton de nacre, dont la splendeur reste inégalée. Finissons en rappelant que La Cordillère des songes a obtenu l’œil d’or à Cannes, à égalité avec un film déjà chroniqué ici. Et que nous vous invitons à aller le voir, comme tout ce que Guzman a pu réaliser.

Au Bout du monde, Kiyoshi Kurosawa

Incarnée par la chanteuse Atsuko Maeda, Yoko, une très jeune japonaise reporter pour une émission de télévision est en Ouzbékistan avec une équipe de tournage réduite dans le but de présenter aux téléspectateurs un pays évidemment plein de surprises. Poisson mystérieux et impossible à pêcher dans le lac artificiel Aydarkoul, dégustation d’un plat traditionnel au riz pas cuit faute de bois, éprouvante scène dans une attraction extrême d’un parc de l’ex-URSS, marché de Samarcande et mammifère légendaire, la jeune Yoko, même si le tournage ne semble guère la motiver, met toute son énergie dans les moments où elle présente, sans états d’âme pour elle-même, à ses risques et périls dans la scène du parc d’attractions, prête à manger un plat de riz cru, prête à tout. En même temps, elle semble très souvent terrorisée par ce pays qu’elle ne connaît pas, dont elle ne pratique pas la langue, alors qu’en prime elle ne parle pas anglais, sinon pour dire quelques mots et la phrase « I don’t understand ». En effet, elle ne comprend pas l’Ouzbékistan et elle est heureuse d’arriver dans sa capitale, Tachkent, où elle pense être plus dans son élément. Mais dès le soir venu, elle se perd dans les coins les plus reculés de la ville, quitte à se faire des frayeurs quand tombe la nuit et que son chemin croise celui des hommes ou qu’elle s’égare. Terrorisée et intrépide, entre deux eaux. On découvre alors que Yoko a un fiancé à Tokyo, qui est pompier. Leurs échanges de sms semblent plutôt platoniques et même froids, jusqu’à ce que la jeune femme découvre, dans un poste de police où elle échoue pour avoir fui les policiers qui voulaient l’interroger sur ce qu’elle filmait aux alentours du souk de Tachkent, en zone interdite, que des pompiers japonais ont trouvé la mort dans l’incendie d’une raffinerie. Elle se laisse alors aller à ses sentiments, jusqu’à ce que son ami l’appelle pour la rassurer. Thématique du blocage émotionnel chère à Kurosawa et déjà explorée auparavant. Autre thème du film, central celui-là, la peur de la journaliste qui ne connaît pas les codes du pays et vit ses escapades en solitaire comme des scènes de suspense. Pas de fantômes ni d’extraterrestres dans ce film de Kurosawa fils, mais la peur est toujours présente, avec son cortège de présence-absence à soi-même et aux autres (les rapports étranges de Yoko et de l’équipe de tournage, avec laquelle elle ne partage que le travail, sa relation amoureuse à distance, son absence à elle-même et à son véritable désir…) et de disparitions (combien de fois se perd-elle dans ces villes où elle erre parfois à la façon d’un fantôme). Pour conclure, c’est un étrange film qu’Au bout du monde, un film dont le scénario tient à un fil, un prétexte d’intrigue, mais un film qui se voit sans déplaisir et qui renouvelle indiscutablement la façon de raconter du réalisateur, qui s’est éloigné, une fois n’est pas coutume, du cinéma de genre dont il est un maître incontestable.

Peter Friedl, Teatro, Carré d’Art, Nîmes

Premier dimanche du mois, on va au musée d’art contemporain de Nîmes, sûr et certain d’y entrer en profitant de la gratuité offerte aux amateurs d’art près de leurs sous ou peu fortunés… Las, la règle a changé. Des années après la fin de la gratuité de la médiathèque (mise en place par une municipalité de gauche attentive à l’accès du peuple à la culture, mairie communiste il me semble, et il n’y a là aucune propagande pour ce parti moribond, et annulée par un maire de droite réaliste, à qui nous passons le bonjour…), peu de temps après l’ouverture du Musée de la Romanité, payant pour tous comme il se doit, c’est au tour du Carré d’Art de ne plus offrir la culture aux administrés de cette bonne ville, ne serait-ce qu’une fois par mois ! Quant aux chômeurs et aux étudiants, ils ont droit à un tarif réduit. Gageons qu’ils seront de moins en moins nombreux à tenter l’expérience de l’art contemporain… Les profs ? Ces passeurs de culture qui font venir leurs classes dans les musées paieront eux aussi leur prospection pédagogique. Honte à la mairie de Nîmes ! Honte aux bourgeois qui ont voté pareille mesure ! Souhaitons leur que leurs musées dépérissent et que leurs batailles électorales à venir soient payées de l’insuccès qu’ils méritent. Mais passons…

Peter Friedl expose donc au Carré d’Art. Artiste autrichien vivant en Allemagne, Peter Friedl est né en 1960. Familier de la Documenta de Kassel, en Allemagne, où il est régulièrement invité, il est aussi exposé en France (Marseille, Nîmes) et jouit visiblement d’un succès certain dans le milieu de l’art contemporain européen. Cela n’empêche pas le quotidien Le Monde de l’éreinter (« son oeuvre apparaît hélas aussi indigente que son discours se veut sophistiqué. »), ce qu’on peut comprendre en sortant de l’exposition. Pourtant, dès la première salle (Teatro Popular), ça commence plutôt bien, avec quatre barracas qui rendent hommage au théâtre de marionnettes portugais du XVIIIe siècle. Rien de grandiose, mais une belle occupation de l’espace, une installation qui se laisse voir sans déplaisir. Au sol, deux costumes grandeur nature pour adultes qui rêvent encore, comme au temps de leur enfance, de se déguiser en animaux. Trois salles sont ainsi occupées par ces costumes. Dans la salle suivante, sur des tables hautes, douze maquettes d’habitations (que le descriptif de l’expo détaille sans pitié : « la maison d’enfance de l’artiste en Autriche (…), la modeste résidence d’Ho Chi Minh à Hanoï », etc..) occupent l’espace, qu’elles partagent avec une vidéo très courte et assez illisible, filmée de nuit, de violences urbaines. Le spectateur qui voudrait en savoir plus ne peut lire les cartels de l’exposition, inexistants. Nous ne discuterons pas de ce parti pris, c’est un choix de l’artiste. Le descriptif fourni par le musée du Carré d’Art pallie ce manque. Les trois pièces suivantes se voient sans trop s’attarder (quatre marionnettes, une salle de dessins « indigents », dirait sans doute Le Monde, et nous avec, et une vidéo sur le rêve, inspirée d’une lecture de Friedl, Rêver sous le IIIe Reich, de Charlotte Berard.

En changeant d’aile dans le musée, on tombe sur une salle où, sur des socles de cirque, sont disposés des costumes de pirates, avec sabres et pistolet (référence aux lectures de Friedl sur l’histoire de la piraterie). L’installation laisse indifférent, mais moins sans doute que celle de la salle suivante dont nous ne ferons pas le compte rendu, de peur d’ennuyer le lecteur. Ni de la dernière, consacrée à une vidéo dans laquelle des acteurs disent le texte d’une nouvelle de Kafka (Compte rendu pour une académie) dans leur langue ou une langue de leur choix, sans sous-titrage. La sortie n’est plus très loin. Peter Friedl a exposé à Nîmes. Tarif : 8 euros. A vous de voir.

Cahier de l’Herne Samuel Beckett

Divine surprise en flânant dans une librairie niçoise cet automne : Le Cahier de l’Herne consacré à Samuel Beckett a été publié dans la collection biblio essais du Livre de Poche. Et ça commence par cent cinquante citations, dont je ne citerai pour le plaisir que celle-ci : « C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c’est la fin qui est le pire. », qu’on peut adapter à la vie autant qu’à l’écriture d’un roman ou à je ne sais quelle autre expérience. S’ouvre alors une partie intitulée Témoignages, et une sous-partie appelée Rencontres, qui commence par un court texte de Jérôme Lindon, l’éditeur chez Minuit de Beckett, émouvant et qui en dit long sur l’aura de l’écrivain et sur l’importance de son oeuvre aux yeux de celui qui allait enfin lui offrir sa confiance, après six essais dans d’autres maisons d’édition qui sont passées à côté de Molloy et d’une trilogie géniale : « C’est de ce jour que j’ai su que je serai peut-être un éditeur, je veux dire un vrai éditeur. Dès la première ligne – « Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. » – dès la première ligne, la beauté écrasante de ce texte m’assaillit. Je lus Molloy en quelques heures, comme je n’avais jamais lu un livre. Or ce n’était pas un roman paru chez un de mes confrères, un de ces chefs-d’oeuvre consacrés auquel moi, éditeur, je n’aurais jamais de part : c’était un manuscrit inédit, et non seulement inédit : refusé par plusieurs éditeurs. Je n’arrivais pas à le croire. » et, à la toute fin : « Comme Samuel Beckett risque de jeter les yeux sur ce minable petit témoignage, je n’oserai pas y dire l’admiration éperdue et l’affection que je lui porte. Il en serait gêné et moi aussi, en retour. Mais j’aimerais qu’on sache ceci, seulement ceci : c’est que de ma vie je n’ai jamais rencontré un homme où cohabitent à un si haut degré la noblesse et la modestie, la lucidité et la bonté. Jamais je n’airais imaginé qu’il puisse exister quelqu’un d’aussi vrai, quelqu’un d’aussi grand, quelqu’un d’aussi bien. » Définition du génie ? Puis c’est au tour de Richerd Seaver, qui parle à son tour de sa découverte de Molloy et Malone meurt comme de deux livres prodigieux et raconte comment, dès lors, la revue littéraire Merlin va consacrer à chacune de ses sorties trimestrielles un article à Beckett ou une publication d’un extrait de ses textes, au point d’être prise par l’administration française de La Poste comme « un organe de propagande au service de la réputation de M. Beckett ». Anecdote révélatrice de la réception par les lecteurs professionnels des premiers textes français de l’auteur irlandais. Troisième et dernier témoignage de la sous-partie, celui de Cioran, qui, après s’être interrogé sur les rapports de Beckett avec ses personnages, conclut lui aussi sur la noblesse de son ami de plume. Décidément…

La sous-partie suivante, Flashbacks, commence par un regard sur Les Années trente, d’A.J. Leventhal. Le critique littéraire s’y penche sur les jeunes années de Beckett, sur ses premiers écrits, dont l’essai consacré à Marcel Proust. Dans l’essai suivant, La Vision, enfin, Deirdre Bair (qui a obtenu le National Book Award pour une biographie sur l’écrivain irlandais) s’intéresse à la période de l’immédiat après-guerre, pendant laquelle son roman, Watt, trouve un éditeur et qui le voit écrire Mercier et Camier. C’est selon elle, de 1945 à 1947 que Beckett trouve sa manière de faire.

La sous-partie suivante, Au Travail avec Beckett, commence par un texte du metteur en scène américain, Alan Schneider qui parle du manque d’empressement de l’auteur à se rendre aux Etats-unis pour superviser la mise en scène de ses pièces, de la fidélité au texte qu’il a toujours privilégiée, puis de ses rencontres à Paris avec celui qui ne voulait pas se déplacer et qui finit par lui dire « Faites-le comme il vous plaira, Alan, comme il vous plaira. » Ludovic Janvier, traducteur de Watt, évoque les difficultés qu’il a rencontrées, en compagnie de l’auteur lui-même, à faire passer le roman de l’anglais au français. Il conclut ainsi : « En faisant entrer Watt dans le domaine français, Beckett nous faisait entrer avec lui dans ce dialogue à une voix que l’écrivain entretient avec le langage où il cherche à s’installer le temps d’un livre. » Vient ensuite un dialogue entre Tom Bishop et Roger Blin, qui a mis en scène en France les premières pièces de Beckett, qui affirme lui aussi servir les textes et conclut par un hommage : « Les grands textes, tant qu’ils n’ont pas passé une période historique, on est à leur service. C’est le cas de Sam à notre époque. ».

A suivre…

Crimes exemplaires, Max Aub

Max Aub, célébré par Villa Matas pour ce livre même, né de père allemand et de mère française a grandi en Espagne puis vécu au Mexique. Sa « collection » de meurtres peut être rangée dans une bonne bibliothèque aux côtés de Seins de Ramon Gomez de la Serna (plus d’une centaine de textes brefs sous forme de blason de la poitrine des femmes) et des Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon.

Dans ce livre, comme son titre l’indique, Aub a résumé, dans des textes très brefs, d’une phrase à deux courtes pages, des crimes dont les auteurs font la narration, se justifient, exposent le mobile, se dédouanent, etc… Autant de courtes nouvelles, dont certaines commencent par « Je l’ai tué(e) parce que… » (« Je l’ai tuée parce que j’avais mal à la tête », « Je l’ai tué parce qu’il était idiot », etc…) ou par une mention de la profession du tueur (« Je suis instituteur », « Je suis marchand de billets de loterie », « Je suis couturier », etc…) ou de celle de la victime (« un de ces vendeurs de billets de loterie », « ce jeune éditeur », « Cet acteur était mauvais », etc…) ou encore par ce que la victime avait fait à l’assassin (« Je lui ai demandé L’Excelsior et il m’a apporté Le Populaire », « Il m’avait éclaboussé de haut en bas », « Je suis sûr qu’il se moquait de moi », etc…). Dans la préface de son livre, Max Aub prétend qu’il a recueilli ces « Confessions », comme il appelle ces courts textes, en France, en Espagne, au Mexique, pendant plusieurs décennies. En réalité, il les a créées de toute pièce, ce qui ne retire rien à son livre, qui se lit vite, avec passion pendant les soixante-dix premières pages, puis avec intérêt. Une chose est certaine, l’idée de Max Aub peut servir à un animateur d’ateliers d’écriture pour développer une proposition d’écriture un peu différente. Et je ne manquerai sans doute pas l’occasion de m’en servir dans ce but.

Guy Bourdin, Zoom, Musée de la photographie, Nice

Du 18 octobre au 26 janvier 2020, Guy Bourdin est exposé au Musée de la photographie de Nice, au plus grand bonheur des amateurs de photographie de mode, mais aussi d’art, le photographe français ayant intégré à sa pratique professionnelle pour la revue Vogue Paris (à partir de 1954) et dans les campagnes de publicité des chaussures Charles Jourdan (dans les années soixante-dix) une dimension artistique, et plus particulièrement surréaliste, qui réveilla un domaine devenu tristement conventionnel. Le regard contemporain des amateurs d’arts visuels pourra y voir des procédés datés et des références quelque peu surannées, en somme du déjà-vu. Pourtant, au moment où Bourdin réinvente la photo de mode, il est sans nul doute le premier à se permettre ces pas de côté par rapport à une tradition sans imagination et ce n’est pas sans raison qu’il est encore aujourd’hui, vingt-huit ans après son décès, célébré comme un grand de la photographie, un artiste véritable qui a révolutionné un genre. Les séries « Chapeaux chocs » (humour noir, une femme couverte d’un chapeau à voilette de créateur sous des têtes de vaches mortes, langues pendantes, par exemple) ou Charles Jourdan 1979 (plus d’une dizaine de photos de jambes artificielles de mannequins en plastique chaussées des modèles à photographier et prises dans des paysages anglais) rendent hommage à Man Ray, que Bourdin admirait et qui lui facilita les débuts, et aux peintres surréalistes qu’il aimait tout particulièrement. Mais Bourdin n’est pas un suiveur et s’il s’approprie les codes du surréalisme, c’est pour en faire une marque de fabrique personnelle qui, dans un domaine où l’originalité n’est pas toujours de mise, fait de sa démarche artistique un vrai style qui a su résister à l’épreuve du temps. de ce point de vue, ses clichés peuvent figurer auprès du meilleur de deux autres grands, Richard Avedon et Irving Penn, c’est-à-dire au Panthéon de la photographie de mode.

Je tremble, ô Matador, Pedro Lemebel

Pedro Lemebel est un écrivain chilien, cinéaste et artiste plasticien, dont Je tremble, ô Matador est le seul roman traduit en français, et on peut, à juste titre, le regretter. On est en 1986. Le personnage principal du roman, un travesti, se trouve mêlé, sans le savoir, à une histoire d’attentat contre Pinochet. Le jeune étudiant qui vient chez lui pour y entreposer des cartons, pleins de livres selon ses dires, dit s’appeler Carlos. Très vite, il a l’autorisation de celui que tout le monde appelle « la Folle d’en Face » d’organiser des réunions de travail dans sa petite maison, ente étudiants toujours. La Folle ne pose pas de questions, mais elle n’est pas complètement dupe. Elle accepte simplement tout de ce jeune et beau Cubain, dont elle tombe amoureuse. L’idée de faire d’un travesti le « héros » du roman est en soi excellente (Pedro Lemebel est de la famille, ce qui peut expliquer ce choix). Mais ce qui est mieux, c’est que celui dont le narrateur parle, sans se préoccuper du politiquement correct, comme d’un « pédé », d’une « tantouze », etc… « partage » le premier rôle avec Augusto Pinochet lui-même, qui est loin d’être un ami des homosexuels et dont la phobie des « pédés » est tournée plus d’une fois en dérision. Lemebel se joue de cette situation en imaginant les rêves cauchemardesques du dictateur, liés à une enfance plutôt glauque, les monologues de sa femme, qui l’accable de considérations oiseuses et parfois fort drôles, voire judicieuses quand elle pérore sur l’inanité de l’organisation de sa sécurité lors de ses déplacements. L’écriture de Lemebel est souvent fleurie et son personnage est plus vrai que nature (la Folle d’en Face enfile « pudiquement sa robe de chambre nippone parsemée de fougères argentées ») et il maîtrise l’art de la métaphore surprenante (un « agressif tube.métallique » vu par son personnage comme « une capote anglaise pour dinosaure », entre autres). Le petit monde des travestis de Santiago est croqué de façon amusante et poétique, et la Folle, malgré son petit folklore personnel, n’est jamais ridicule. Personnage attachant, elle entraîne le lecteur consentant dans toutes ses aventures (ses rencontres avec ses vieilles copines des quartiers de sa jeunesse, une séance de cinéma avec petite passe à la clé, une fête d’anniversaire pour Carlos en compagnie des enfants du quartier, sa passion des chansons d’amour populaires et son côté fleur bleue) sans qu’il ait à déplorer la caricature ou un trait forcé. Bref, Lemebel sait se faire tendre avec son héros/héroïne, comme il sait jouer d’une moquerie subversive avec Pinochet, ses militaires et sa femme, le propos politique est clair et sans lourdeur et la différence d’une minorité qu’il connaissait bien est exposée avec délicatesse et humour. Il ne reste qu’à souhaiter, après une telle lecture, que les traducteurs s’intéresseront à d’autres œuvres de cet écrivain talentueux et qu’il nous sera donné de relire Pedro Lemebel en français.

Mexico, Quartier Sud, Guillermo Arriaga

Scénariste des films d’Alejandro González Iñárritu, Guillermo Arriaga est un écrivain mexicain qui a son actif quelques romans et un recueil de nouvelles dont il sera question ici. La nouvelle… un art difficile. En ce qui concerne ce recueil, on en sort en ne sachant pas bien si on a aimé ou non ce livre. On y retrouve ce qu’on connaît déjà de la nouvelle sud-américaine, des histoires souvent dures, dans lesquelles la mort et la tragédie de la vie jouent leur rôle, des nouvelles « coup de poing ». C’est une façon de faire qui a ses adeptes et qui, parfois, donne le jour à des textes forts. Dans Mexico, Quartier Sud, il y a donc bien quelques réussites, il y a aussi des nouvelles qui laissent indifférent. La dernière du recueil, En Paix, grâce à son écriture, grâce à son style, peut être classée parmi les meilleures. C’est l’histoire d’un jeune homme, dont les relations avec les jeunes filles de son âge ne sont pas simples et qui est pris au moment du décès de son père. On s’aperçoit que ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Efficace et bien construit. Dans l’obscurité, qui narre l’histoire d’un homme devenu aveugle suite à un accident et de sa relation détériorée avec sa femme. Et ça ne prend pas. La première nouvelle du livre, Lilly, est une nouvelle chorale, dans laquelle un père prend conscience que ses fils ont tué une petite cousine handicapée. Il ne sait sans doute pas, comme nous l’apprend un de ses fils quand il devient narrateur, qu’ils l’ont également violée à plusieurs reprises. Arriaga n’a pas peur d’explorer le glauque, mais le choix narratif discutable (la narration change de main sans transition, ce qui rend l’intrigue parfois difficile à suivre) ne sert pas son propos. La Veuve Diaz, qui suit celle dont on vient de parler, conte le destin tragique d’une femme énigmatique qui meurt d’amour, au grand dam d’un de ses anciens camarades d’école qui voudrait tant la sauver. Un thème dont on ne dira rien mais qui fait de ce texte une nouvelle bien fade. Invaincu, un texte à la structure décousue ne réussit pas mieux à captiver le lecteur.

Toutes les nouvelles du recueil sont dédiées à des personnes inconnues du lecteur, sauf les deux qui le sont à l’écrivain colombien (mort à Mexico), Alvaro Mutis, auteur des aventures hautement littéraires de Maqroll el Gaviero (Maqroll le Gabier), marin qui fait parfois songer à Corto Maltese. Comme Mutis est entré dans mon Panthéon littéraire, la lecture de ces deux nouvelles, La Nouvelle Orléans et La Nuit bleue, a retenu plus particulièrement mon attention. Les deux nouvelles présentent au lecteur un personnage, le docteur del Rio, qu’on retrouvera plus loin dans un autre texte, Légitime Défense. L’homme a une morale un peu élastique et s’arrange des situations délicates dans lesquelles il se trouve plongé, malgré lui, en faisant fi de l’éthique médicale et de la dignité humaine. Dans La Nuit bleue, il reçoit un dimanche alors qu’il déjeune en famille, la visite de deux flics qui lui annoncent qu’il est accusé d’homicide. Son fils vient le chercher à plusieurs reprises, alors que sa situation est plutôt critique. Devant lui, il sauve les apparences, quand, à la fin du texte, il ne trouve rien d’autre à faire pour s’en sortir que d’acheter les deux représentants de l’ordre qui ne demandent pas mieux qu’arrondit leurs fins de mois. Mutis a peut-être lu ce texte, je ne sais s’il l’a aimé. Dans La Nouvelle Orléans, Del Rio prend parti contre un nouveau voisin, un étranger au quartier et hurle avec les loups qui voudraient se débarrasser de lui. Parfait anti-héros, Del Rio n’a rien de sympathique. Soit, mais la nouvelle n’est pas convaincante et sa fin tombe sans sauver l’intrigue. Je ne sais si Mutis a apprécié, mais je suis sûr que ce recueil de nouvelles ne m’a pas convaincu. Sans aller jusqu’à dire qu’il s’agit de mauvaise littérature, ce qui vous laisse toujours la possibilité d’y aller voir par vous-même, si vous êtes comme moi à la recherche de nouveaux écrivains sud-américains.

African Marketplace, Dollar Brand

L’album complet, pour votre plus grand plaisir…

Dollar Brand, alias Abdullah Ibrahim, est un pianiste et un compositeur fin, subtil, descendant direct du grand Duke Ellington, qui l’invita à s’installer aux Etats-unis pour y jouer dans son big band, quand on sait fort bien que le Duke était pianiste lui-même. Né à Cape Town, Afrique du Sud, Dollar Brand commence alors une carrière qui le fera jouer, entre autres, avec les grands du jazz : Elvin Jones, le batteur de John Coltrane, Don cherry le trompettiste des années free jazz, Max Roach, un batteur historique, venu du hard bop et Archie Shepp, le saxophoniste tenor free. En 1980, pour rendre hommage à sa terre natale, il écrit la musique d’African Marketplace, un album tout à la fois grave et joyeux, magnifiquement orchestré. Retrouver cette musique pleine de beauté quarante ans après l’avoir découverte est un immense plaisir. Chaque pièce de cet album est un petit joyau de jazz et d’émotion, si bien qu’en distinguer une seule pour en « faire » le morceau du disque semble totalement impossible. Chaque pièce de cet album est aussi un hommage à la musique traditionnelle sud-africaine et à l’histoire de la grande musique noire-américaine. La première, Whoza Mtwana, est basée sur un ostinato, tempo lent, et magnifié par les chorus de Carlos Ward au sax et Craig Harris au trombone, au point d’accéder au statut d’hymne. La seconde, The homecoming song, plus enlevée, plus rythmique nous fait changer d’atmosphère (inspirée d’un traditionnel sud-africain) et s’avère très vite virale avec ses riffs de cuivres et sa ligne de basse obsédante. The Wedding, qui suit, est une ballade introduite par quelques notes jouées par le maître et dont le thème est interprété au sax par Ward, dans un esprit lyrique proche des grandes compositions de Carla Bley pour son big-band. Moniebah, quatrième morceau du disque est un solo de piano qui tend vers le jazz caraïbe, et n’est pas sans faire penser à un autre grand pianiste de jazz inspiré par l’Afrique, Randy Weston. Et on en vient au titre éponyme de l’album, African Marketplace, le plus long (7’02), introduit par les percussions, la batterie et la basse, et dont le thème orchestré est joué par la section cuivre dans son entier. Rythmique, dansant, entêtant, le plus africain des thèmes de l’ensemble : on ne s’étonne pas qu’il ait donné son nom au disque, tant il reste dans la mémoire et peut ne pas en sortir de plusieurs journées. On n’oubliera pas que Dollar Brand y joue un solo de sax soprano assez inspiré. Retour au calme avec Mamma, dans lequel le trombone bouché tire vers des sonorités grasses un peu new-orleans et « crades ». Quant à l’avant-dernier thème, Anthem for the new nation, s’il se veut hymne à une Afrique du Sud débarrassée de ses démons à laquelle aspire Abdullah Ibrahim, il est sans doute le morceau le plus léger du disque (pas mon préféré), mais dans le pont qui clôt le thème, avant sa reprise quasi-hypnotique, une atmosphère plus grave s’installe. L’album se termine sur Ubu-Suku, un blues pour piano solo d’un très belle facture. Le tour est joué. Si vous ne connaissez pas African Marketplace, précipitez-vous pour l’écouter, vos oreilles vous en sauront gré.

Pour Sama, Waad al-Kateab & Edward Watts

Alep, ville martyre ! Alep, ville assiégée ! Alep ville anéantie ! Peuple d’Alep, peuple résistant ! Peuple d’Alep, peuple courageux ! Peuple d’Alep, peuple admirable ! Pour Sama est un film témoignage adressée à une enfant née dans une ville à feu et à sang, dans laquelle une jeune femme qui filme tout ce à quoi elle assiste ou participe, a cru, avec tant d’autres manifestants pacifistes pouvoir défaire son pays de la tyrannie d’un dictateur fils de dictateur, d’un assassin qui n’a pas hésité à massacré son propre peuple, avec la complicité de la Russie et dans le silence coupable des observateurs de la communauté internationale. Oui, elle a cru à la révolution syrienne. Puis, quand Alep-est, où vivaient les résistants au régime, dans les quartiers populaires où les forces armées rebelles se battaient contre les forces « régulières », est assiégée, bombardée, massacrée par Bashar al-Assad (trois fois, revient l’image, dans le ciel bleu d’Alep, d’un hélicoptère qui s’apprête à lâcher une bombe sur des quartiers voisins) et les avions de chasse russes (la puissance de ces alliés du tyran syrien est visible à l’écran dans ses conséquences sur les zones qu’ils bombardent, que la caméra montre toujours plus détruites et grises), la jeune femme se demande parfois pourquoi elle reste (scène poignante, pendant laquelle elle demande au jeune fils d’amis ce qu’il veut faire et qu’il répond vouloir rester dans sa ville, même si ses parents la fuyaient).

Waad el-Kateab filme tout, y compris sa propre vie. C’est pour sa fille Sama qu’elle le fait, pour lui expliquer que tout ce que ses parents ont réalisé pendant ces années de misère et de siège, ils l’ont fait pour elle, pour qu’elle puisse un jour vivre libre en Alep. L’ami docteur, qu’elle filme en 2011, alors qu’il vient de terminer ses études de médecine, ouvre un hôpital de fortune, dans un vieux bâtiment que ceux qui l’ont suivi dans cette folle entreprise et lui-même finiront par quitter, après son anéantissement par un bombardement, pour en investir de nouveaux, dans un espace créé à l’origine pour y ouvrir un hôpital. Comme le reste de la ville, les deux hôpitaux sont bombardés à plusieurs reprises. Waad filme tout, elle le fait aussi pour rendre ce cauchemar vivable. Le documentaire qu’elle nous donne aujourd’hui la possibilité de voir, dans un état de choc qui frôle parfois le dégoût (pour les assassins pas pour ces images, témoignages nécessaire d’un crime immonde contre un peuple), n’épargne rien au spectateur : scènes de chaos pendant les bombardements, dans la ville, dans l’hôpital, dans les sous-sols qui servent d’abris, scènes d’accueil des blessés, de soins d’urgence dans les mares de sang, à l’image de la folie qui règne pendant ces moments. Caméra à bout de bras, au poing, qui perd parfois le contrôle, l’image peut devenir chaotique et, choix judicieux du montage, ces images privées de sens sur le plan visuel n’ont pas été forcément supprimées, car elles sont l’expression de moments d’intense vérité. Et, dans ces moments-là, toujours, il y a l’humour d’un peuple qui se sait sacrifié, par la communauté internationale comme par le régime qui veut sa disparition, le courage, la volonté de continuer à résister, la grande et belle solidarité quand tout donne envie de fuir.

Dans Pour Sama, il y a donc aussi la vie intime de Waad, qui dit oui à son ami Hamza quand, dans l’hôpital qu’il a créé, il lui avoue son amour, qui se marie, qui met au monde une petite fille et l’élève comme elle peut dans une ville assiégée, qui découvre les joies de vivre dans une jolie maison avec son mari et sa fille, qui tombe de nouveau enceinte. Et puis, il y a aussi cette scène d’une autre femme enceinte, qui arrive blessée à l’hôpital, sur laquelle on pratique en urgence une césarienne : l’enfant naît mort-né et est ramené à la vie in-extremis. Conclusion : la mère et l’enfant vont bien. Moments d’espoir. De nombreuses autres scènes sont moins heureuses – la mort, la chair blessée, sanguinolente, la tragédie de la guerre et des massacres, celle des vivants qui restent et pleurent leurs morts –, et font du film un témoignage souvent insoutenable, tout comme les images d’une Alep qu’on voit progressivement se métamorphoser en ville-fantôme, mais un témoignage d’une importance capitale pour lutter contre l’oubli ou l’ignorance et qui immortalise le courage d’un peuple opprimé. A ce titre, Pour Sama est sans nul doute un documentaire à ne pas manquer, ce que le jury de Cannes a sans doute voulu signifier en lui attribuant son Œil d’Or, et ce n’était que justice.

Original Suffer Head, Fela Anikulapo Kuti & Egypt 80

1981, Fela Anikulapo Kuti arrive avec un nouveau groupe, Egypt 80, qui remplace Africa 70, et qui développe les conceptions musicales de son leader, dans lesquelles jazz, high life, ju-ju et soul font bon ménage et se marient pour donner le jour à ce qu’on a coutume d’appeler Afro-beat. Claviers, percussions, guitares et cuivres, solos de saxophone, groove et transe alliés à des paroles hautement politiques entrent dans l’alchimie d’une musique que Fela affirme comme arme du futur. En s’opposant au pouvoir militaire de son pays, il devient le musicien fétiche du petit peuple de Lagos. Celui qu’on appelle désormais The Black President s’en prend dans cet album à la corruption, aux grandes firmes internationales (International Thief Thief), à l’oppression imposée au peuple africain par la conjonction des intérêts des colonisateurs économiques et des pouvoirs corrompus et dictatoriaux qu’ils installent et soutiennent. Les morceaux-fleuves (un quart d’heure, minimum) qu’il propose s’ouvrent sur des introductions au clavier, installent un groove obsédant ponctué de riffs de cuivres et de chœurs omniprésents, de chorus instrumentaux qui scandent leurs refrains-slogans. Comme le disait Léo Ferré, « Les plus beaux chants sont des chants de revendication ». Cet album d’Anikulapo Kuti en est l’illustration.

Bacurau, Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles

Il y a cinéma et cinéma… Un cinéma aux budgets faramineux (100 millions de dollars pour le dernier film de Q.T. ou pour Ad Astra), la plupart du temps nord américain, et un cinéma plus modeste, sud américain par exemple. Bacurau a coûté environ 14 millions de dollars (c’est déjà beaucoup). Dans le générique de fin de Bacurau, le spectateur patient apprend que ce film, dont nous ne dirons pas immédiatement qu’il vaut bien mieux que tout ce qui se produit à Hollywood depuis des décennies, et en particulier que Once upon a time in… blablabla et Ad catAstrophe, pour ne parler que des derniers échecs du cinoche amerloque, que ce film, disions-nous, a permis de créer 800 emplois, ce qui n’est pas rien dans le Sertao, et mieux encore, que : « La culture est identité autant qu’industrie. » Voilà, ça, c’est dit.

Bacurau est donc un film brésilien. Brad Pitt n’apparaît pas à son générique, ni le moindre acteur de renom (vous connaissez ?… Barbara Colen, peut-être, Sônia Braga, moins sûr, et Udo Kier, oui, lui, c’est un acteur célèbre…). Les noms des réalisateurs ne vous sont pas forcément connus. Qu’importe ? Il suffirait d’aller voir ces films-là, sans stars, sans noms connus et sans nombres à six chiffres pour inverser la tendance qui fait du cinéma une industrie mondialisée à tendance monopollisante. Ou monopolisatrice (who knows ?). Quid du film ? me direz-vous ?

Alors voilà, ça se passe dans un village du Sertao… qui enterre une vieille dame, Carmelita, pas n’importe qui, visiblement, mais on n’en saura pas plus sur elle. Quelque temps plus tard, on comprend que le village n’apparaît plus sur les cartes, puis, il n’y a plus de réseau, et plus d’électricité. Depuis le début du film, on sait que le village de Bacurau est privé d’eau. Un gars qui prend des risques l’approvisionne avec son camion citerne, qu’il ne remplit pas sans se mouiller un peu. Ah, oui ! j’ai oublié que nous sommes dans un avenir proche (c’est une dystopie, j’aurais dû prévenir). Ne pas spoiler le scénario devient difficile. Après avoir fait connaissance avec les principaux personnages de l’histoire, on en découvre deux nouveaux, des motards qui font du cross dans la région et semblent plutôt sympas. Ils boivent un verre au bar du bled, se présentent comme des touristes venus d’une autre région du Brésil et repartent comme ils sont venus, non sans avoir inquiété les habitants du village à leur arrivée. Peu de temps plus tard, dans une ferme voisine, située à l’écart de Bacurau, on découvre une famille massacrée. C’est le fait d’une bande d’Américains dégénérés qui viennent buter gratuitement, avec des armes anciennes, des ploucs d’un pays sous-développé (ça, les habitants de Bacurau ne le savent pas encore). Ces grands malades, qui entendent bien rayer le bled de la carte, ont leur morale : leur chef ne tue jamais de femme, l’un des leurs ne supporte pas qu’on puisse abattre un enfant, quand lui fait l’aveu de ses tendances féminicides (il a rêvé de flinguer son épouse quand elle l’a quitté), et les uns et les autres ne se privent pas de se juger. Le scénario peut paraître lourdingue à une critique qui se veut exigeante. Le jury de Cannes s’est montré moins snob en attribuant aux deux réalisateurs le Prix du Jury. J’aurais fait de même…

La fable politique, qui pourrait nous rappeler que les Etats-unis ne se sont pas privés (et ils continuent de le faire) d’exercer en Amérique du sud un impérialisme fasciste, en soutenant et en installant des régimes dictatoriaux, en aidant à liquider des chefs d’Etat démocrates ou révolutionnaires, en imposant, via Monsanto, aux pays demandeurs une agriculture hautement agrochimique, aux conséquences gravissimes sur la santé des populations, est une métaphore qu’il serait difficile d’expliciter clairement. Mais qu’importe, puisque le film ne se réfère pas à une situation politique précise et qu’il n’y est pas question de Bolsonaro ou d’une période du passé brésilien, proche ou lointain. On est dans une dystopie. Rien ne dit pourtant qu’il n’est pas question des relations présentes et passées des Etats-unis et du continent sud-américain et la figure du personnage incarné par Udo Kier, que l’un de ses comparses traite de nazi dans une scène où la tension est à son comble entre les « touristes », nous rappelle l’omniprésence de la violence d’extrême-droite au Brésil. Rien ne dit que la pénurie d’eau n’est pas orchestrée par les grands propriétaires terriens et leurs sbires ou leurs larbins, politiques démagogues et véreux. Quant au personnage du préfet corrompu, il est là pour rappeler que tous les maux du pays ne sont pas de la seule responsabilité de l’étranger, même si le groupe d’Américains flingueurs a bien sûr été en contact avec lui. Les habitants du village ne s’y trompent pas, qui refusent les « cadeaux » qu’il leur offre, afin de les mettre dans sa poche et le tiennent à distance quand il cherche à (r)établir le contact avec eux. Mais passons sur l’aspect politique du film, que d’aucuns, qui ne vivent pas dans un pays d’Amérique du Sud, trouveront manichéen. Non sans leur rappeler auparavant qu’au Brésil, les salles qui passent le film sont menacées de représailles par le gouvernement. Censure ? Toujours est-il que les villageois finissent par déterrer les vieilles armes d’une rébellion ancienne pour se défendre contre les salops d’aujourd’hui. Comprenne qui pourra.

Venons-en donc au cinéma. Des scènes belles à couper le souffle, dès le début du film, pendant l’introduction qui nous plonge dans un village uni autour de la figure d’une vieille femme à laquelle on dit adieu et qui nous montre des habitants soudés ; une tendance assumée à mélanger les genres, sans snobisme (western, série B, gore, thriller, horreur, etc…) ; une scène plutôt drolatique dans laquelle deux vieux, qui vivent à poil au milieu de leurs plantes et dans une maison en terre, victimes toutes faites, surprennent leur monde en butant deux salopards venus là pour les éliminer purement et simplement ; une autre scène, surréaliste, où la doctoresse du village accueille le vieux chef allemand du groupe de tueurs cinglés en l’invitant à manger des mets qu’elle a préparés pour « qui » ? Lui sans doute… ; fin du film qui, point de vue hémoglobine, n’a rien à envier aux scènes d’anthologie de Tarantino, et réserve au spectateur des moments de tension dignes des thrillers les plus durs.

En clair, en un mot comme en cent, Bacurau est un film jouissif, qu’on n’aurait aucune raison de ne pas voir. De plus, on ne s’y ennuie pas une minute. Si on ne vous a pas convaincu, le « message » n’est pas si simpliste que d’aucuns voudraient le croire. Enfin, ce cinéma, différent parce que non formaté, repose des produits de l’industrie cinématographique des pays riches, dont l’imagination semble souvent limitée et sclérosée.

Ad Astra, James Gray

Course-poursuite sur la lune

Recette : Film de SF, tendance Space Opera

Ingrédients : 1 grand acteur – 1 poignée de références aux grands films du genre – 1 intrigue qui dépasse la seule SF – 1 course-poursuite sur la lune – 1 budget énorme – quelques effets spéciaux – quelques images grandioses de l’espace – 1 exploration de planètes photogéniques – des décollages de fusées – un peu d’attrape-couillons

Ursula K. Le Guin, dans ses essais sur les littératures de l’imaginaire, et en particulier la Science Fiction, l’a dit : pour faire oeuvre dans l’imaginaire (SF, Heroic Fantasy, etc…), il faut que le propos dépasse la seule écriture de genre. James Gray a bien reçu le message et a généreusement arrosé son film de psychologie. Notre héros, Roy Mc Bride (Brad Pitt), un astronaute aux nerfs d’acier (son rythme cardiaque ne dépasse jamais les 80 pulsations/minute, même dans les situations les plus critiques, son mental est sans faille, etc…) part aux confins de l’univers, sur Neptune, pour tenter d’y retrouver son père, un héros de l’espace parti en mission à la recherche d’autres formes de vie dans l’univers et qui a fini par couper les liens, deux décennies plus tôt, avec la planète terre en n’envoyant plus le moindre message. Il se trouve que des rayons cosmiques qui mettent en danger l’humanité pourraient bien être émis depuis Neptune et, peut-être, sans doute, par le vaisseau .de la mission Lima. Mc Bride fils est évidemment l’homme le plus à même de mener à bien cette mission, grâce à des capacités physiques et mentales au-dessus de la moyenne et qui font l’admiration des militaires qui l’envoient au charbon. Il est entièrement voué à son métier, indifférent à la femme qu’il laisse derrière lui sur terre (une scène dans laquelle il se définit professionnellement comme un astronaute qui ne se préoccupe pas du superflu, nous le montre en gros-plan, sa femme apparaissant en arrière-plan, en flou, annonce sans finesse la couleur), égoïste à souhait, tout comme son père qui a abandonné sa famille pour aller chasser la vie extraterrestre dans l’univers. Tout ça est un peu poussif, disons-le tout net. Le scénario ne mérite guère qu’on s’y attache plus longuement. Les scènes de genre, course-poursuite sur la lune, visite d’un vaisseau spatial qui a lancé un message d’alerte et dans lequel un singe de laboratoire déchaîné tue tout ce qu’il y a d’humain (ouf ! Mc Bride fils est assez maître de ses émotions pour en venir à bout), chute libre du haut d’une antenne satellisée et ouverture du parachute, retour sur terre après une longue Odyssée, etc… laissent le spectateur, qui a déjà tout vu dans des films aussi beaux que 2001, Odyssée de l’espace, froid et blasé. Quant à l’intrigue psychanalytique, dont le message est clair, un fils ne peut s’ouvrir à sa vie et être vraiment lui-même qu’après avoir tué son père (scène où les deux hommes, flottant dans l’espace vers le vaisseau du fils, et rattachés l’un à l’autre par un filin, cordon ombilical que le père ordonne de couper, assez ridicule), elle est tout simplement trop cousue de fil blanc pour intéresser un spectateur tant soit peu exigeant. Les « images grandioses », dixit la critique spécialisée qui s’extasie, de l’espace, le voyage en plusieurs étapes et les planètes toutes plus belles les unes que les autres, les scènes dans lesquelles Mc Bride rencontre des êtres humains qui finissent par lui faire comprendre que son employeur lui a retiré sa confiance, ne sauvent pas le film, hélas, qui s’englue dans une histoire d’œdipe sans intérêt. Et pour en finir une bonne fois pour toute avec ce pensum, Brad Pitt ne peut suffire à lui seul pour faire d’un film prétentieux (qu’on le compare à High Life, de Claire Denis, dont le budget n’était sans doute pas le même) une réussite. Le grand public, en quête d’action et de scènes à effets spéciaux, n’a pas plébiscité ce film, mollasson, que la presse s’est ingéniée à porter aux nues (on peut se demander pourquoi et si James Gray est un si grand réalisateur qu’on l’annonce). La critique n’est pas toujours très pertinente et, pour le coup, on peut s’autoriser à ne pas la suivre en évitant d’aller voir Ad Astra, ni navet, ni film majeur : juste un film moyen, et somme toute assez ennuyeux. Recette pas aussi facile qu’il y paraîtrait et sans doute à revoir.

Gold Shadow, Asaf Avidan

Paru en 2015, l’album Gold Shadow du chanteur israélien Asaf Avidan est la bande-son de ma vie actuelle, c’est dire que les douze chansons qui le composent, à une près peut-être, me semblent être faites d’un même acier inoxydable. Voix féminine (inflexions à la Janis Joplin ou à la Amy Winehouse), voix ardente, douce aussi bien que rugueuse, la voix d’Avidan s’adapte avec le même bonheur à un folk hérité des grands du genre (Dylan, Cohen ou Young), au jazz (une influence jazzy serait sans doute plus juste), au blues et à l’âme soul. C’est la voix inimitable d’un homme sensible, émotif, écorché vif. Le morceau qui ouvre l’album, Over my head, que vous pouvez écouter ci-dessus est sans le moindre doute un tube, tout comme plusieurs autres plages du CD. Avec son intro, façon piano-jazz, le titre éponyme est une balade qui peut faire penser à Jane Lee quand elle était accompagnée par le grand Mal Waldron. Je ne sais quoi dire d’Ode to my Thalamus, dont je ne me lasse pas. Pour le troisième morceau, The Jail that sets you free, il fait penser, avec son entrée en matière sans fioriture, son riff de guitare électrique, son phrasé et son accompagnement à la splendeur d’un Jack White des meilleurs jours, nous fait franchir un pas de plus vers ce qui est sans doute, à mon humble avis, le sommet du disque : My Tunnels are long and dark these days. Intro qui fait penser aux musiques des films de Wong Kar-Wai, chanson pleine d’ardeur et de poésie. On passe d’une atmosphère, d’un univers sonore à un autre sans avoir l’impression de quitter le même disque. Et que dire du blues à la merveilleuse lenteur, propice au groove le plus échevelé, et à ses back-grounds délicieusement répétitifs, Bang bang – une vraie réussite. The Labyrinth song, qui nous amène gentiment vers la fin de l’album est un hommage, on pourrait presque parler de pastiche, à Leonard Cohen, dont Asaf Avidan est de toute évidence un admirateur. On passera avec indulgence sur le dernier titre de l’album, accompagné à la guitare et mollasson, qui est sans doute le moins emballant des douze. C’est dommage de finir ainsi, mais Gold Shadow est une telle réussite qu’on n’en voudra pas à Asaf Avidan. A écouter absolument.

Les Parapluies d’Erik Satie, Stéphanie Kalfon

Trois Gnossiennes, E. Satie

Ceci n’est pas une biographie d’Erik Satie, mais un roman qui aborde la vie du musicien maudit sous l’angle de quelques-unes de ses principales caractéristiques, la tristesse, l’anticonformisme, la loufoquerie choisie, une certaine folie, peut-être. Un parti-pris que l’incipit affirme clairement : « On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravi de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile. Et leur silence vous frôle comme un rire qui s’éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S’en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d’été… Partout c’est l’hiver. Ils ne s’apitoient pas : ils s’absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger les désagréments de leur laideur inside.  Ils savent quoi dire sans déranger. C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable. » Le choix stylistique d’une écriture poétique permet à l’auteure de faire un pas de côté par rapport à la vie de Satie, de s’en tenir à une sorte de portrait psychologique, sans lourdeur, sans s’appesantir sur son époque et sans imposer au lecteur l’intégralité de la vie de Satie. Les lecteurs amoureux du compositeur en seront peut-être déçus, mais Stéphanie Kalfon a fait le choix du romanesque et rien ne lui imposait de raconter dans les moindres détails la vie de l’homme auquel elle s’intéressait.

De ce point de vue, le livre est réussi. Mais avouons que le récit, assez peu narratif, de la lente déchéance de l’artiste solitaire peut finir par lasser quelque peu. Il y a bien sûr dans ce petit ouvrage d’à peine deux cents pages quelques beaux passages, des pages et des chapitres de très bonne qualité, mais il manque à l’ensemble, dont la structure se veut aussi libre que l’était l’esprit de Satie, la matière qui pourrait rendre le personnage plus vivant, plus présent. L’intention était sans doute de rendre, par ces choix stylistiques et narratifs, l’absence à lui-même et au monde d’un homme qui passe à côté de sa vie, mais le livre nous laisse d’une certaine façon sur notre faim et on se prend finalement à regretter que l’auteur n’ait pas eu le projet, plus classique sans doute, moins ambitieux peut-être, d’aborder son personnage en puisant plus volontiers dans sa vie professionnelle. Car en s’en tenant essentiellement à la partition de vie de Satie, et aux pièces les plus tristes de cette vie, on finit par se dire que Stéphanie Kalfon s’est assise un peu loin de son homme triste et qu’ainsi on passe à côté de l’artiste.

L’Ange des ténèbres, E. Sabato

Borges et Sabato, frères d’encre

Chroniquer un livre dont on pourrait dire qu’on n’y a rien compris, un défi ? Sans doute. Commençons par le titre : mais qui est-ce donc que cet ange des ténèbres ? On y reviendra peut-être un peu plus loin, si le texte nous le permet… ça commence mal ! Passons. Dernier opus d’une trilogie qui constitue l’oeuvre intégrale de Sabato, L’Ange etc… est sans doute un roman exceptionnel. Albert Bensoussan, dans une préface qu’on lit en l’oubliant aussitôt (deux lectures, deux amnésies) se réfère à la fin du livre pour dire que Sabato n’a pas manqué son rendez-vous (citation : « La vie est un continuel rendez-vous manqué. »). Il parle également de la structure du roman : « Dans un désordre organisé qui n’est pas sans rappeler le tumultueux bureau d’un romancier dépassé par son oeuvre – car il sait bien que Don Quichotte est infiniment plus grand et réel que Cervantès -, Sabato convoque ses créatures pirandelliennes… ». C’est tout à fait ça : pas de chronologie, des personnages à foison, qui apparaissent sans se présenter, ou sans être présentés, un « personnage » qui a bien existé dans la vie et qui se mêle à ses personnages de fiction, l’auteur lui-même, des personnages qui reviennent (ils étaient déjà présents dans les deux premiers tomes de la trilogie), une intrigue qui se rit de l’intrigue, un foisonnement de thématiques qui divergent (science, littérature, réalité et spiritisme, liste non exhaustive) et au milieu de tout ça, les ténèbres. On en passe et des meilleures. A lire ce texte, qu’on renonce rapidement à maîtriser, à comprendre, à lire ce texte qui résiste, à lire ce texte face auquel on se fait modeste, qu’on a envie de lâcher sans se décider à le faire vraiment, on pense à Claude Simon, qui met si souvent la raclée au lecteur, on pense à James Joyce, balades en ville, balades dans des crânes, on pense à Sartre, et on se demande bien pourquoi, sinon que Sabato semble le vénérer, et on se demande toujours pourquoi, on pense à Borges, les deux hommes étaient amis et font figure de grands maîtres de la littérature argentine, de leur époque (lire leurs entretiens, fascinants), bref on pense à de grands noms, qu’on les aime ou non. Ici, on aime la littérature sud-américaine, on pensera donc à Borges. Les deux écrivains ne pouvaient pas être rivaux : ils n’avaient pas choisi le même terrain de jeu, le même format, ni les mêmes références. Mais, ô surprise, Sabato à qui le Nobel n’a ni été promis ni été donné aurait pu le briguer, si son oeuvre avait été plus prolifique. On s’égare… L’Ange des ténèbres est un modèle de littérature, un modèle d’art et de recherche : un livre à lire et relire, tout comme Le Tunnel et Héros et tombes, un livre impossible à mémoriser, à apprendre par cœur, un livre ovni, qui mérite sa place au cœur des Grands Romans de la littérature mondiale et nous n’en dirons pas plus pour le moment, car il vaut sans doute mieux lire ce livre qu’en parler. Ou comment dire du bien d’un roman qu’on n’est pas sûr d’avoir aimé tout en l’admirant. Lisez-le, même si vous n’êtes pas certain, tout comme l’auteur de ce « compte rendu », d’être à la hauteur de l’auteur.

Once upon a time in… Hollywood, Quentin Tarantino

Pour rendre compte du dernier film de Quentin Tarantino, Once Upon a Time in… Hollywood, nous avons dépêché au cinéma Le Sémaphore de Nîmes un spectateur innocent et en partie inculte, c’est-à-dire ni lié professionnellement à l’industrie cinématographique hollywoodienne, ni américain, ni cinéphile français averti et fanatique du bon vieux cinoche amerloque. Son verdict après 2h40 de position assise devant un écran bombardé d’images ne fera peut-être pas plaisir aux inconditionnels du réalisateur : vous pouvez fort bien vous passer d’aller voir ce film de plus dans la cinématographie de Tarantino. C’est sévère, avouons-le, car il paraît que ce film de Tarantino est plein de références (n’est-ce pas toujours le cas chez Tarantino ?). C’est sévère, avouons-le, car le savoir-faire du maître est resté égal à lui-même (on s’en réjouit). C’est sévère, avouons-le, car notre envoyé spécial dit s’être fendu la poire à plus d’une occasion. L’humour décapant du réalisateur américain n’épargne à peu près personne : l’acteur de séries télévisées (L. DiCaprio), des westerns qui font le bonheur des spectateurs des années soixante, vieillissant et alcoolique à souhait, sympathique mais ringard, qui a « failli » jouer dans un bon film pour lequel, comme il le reconnaît franchement, il n’a pas même été en concurrence avec Steve McQueen, cow-boy d’opérette qui s’effondre en larmes quand un producteur lui signifie, malgré toute l’estime qu’il semble lui vouer, qu’il est fini, mais qu’il pourrait pourtant s’exiler en Italie pour y jouer dans des western spaghetti (comble de la honte pour Rick Dalton) ; Bruce Lee, ridiculisé dans une scène de bagarre (drôlatique) avec le cascadeur, Cliff Booth (Brad Pitt), qui double Rick Dalton dans ses tournages ; Sharon Tate (Margot Robbie) qui se fait reconnaître (difficilement) à l’entrée d’un cinéma pour y voir à l’œil, alors qu’elle vit luxueusement dans une villa achetée par Roman Polanski, un film où elle apparaît au générique, puis s’extasie naïvement quand le public réagit aux scènes dans lesquelles elle joue (Dalton est à peu près aussi nombriliste devant un épisode télévisé dans lequel il abat deux hommes et qu’il ne manque pas de regarder avec Cliff Booth). Personne ne s’en tire à bon compte, ni homme ni femme, si ce n’est peut-être une jeune actrice de huit ans qui tourne dans la série télévisée Ranch L et Booth, malgré un portrait tout de même peu flatteur.

Notre spectateur a regardé ce neuvième opus de Tarantino sans passion, comme de l’extérieur, sans s’impatienter pour autant, comme on regarde un objet étranger pas assez étrange pour intéresser. Le scénario lui a semblé un peu mince, les scènes souvent longues (période italienne, entre autres, sans grand intérêt et illustrative) et mises bout à bout sans véritable travail sur la structure. Quand il lui a soudain semblé que le véritable sujet du film n’était peut-être pas tant Hollywood que l’affaire du meurtre horrible de Sharon Tate par les adeptes de la secte de Charles Manson, il s’est dit que le propos pouvait potentiellement basculer dans le mauvais goût et le politiquement incorrect. Ce n’est pas vraiment le cas. Tarantino estime que le meurtre de Sharon Tate appartient à l’histoire de l’Amérique et est donc un sujet public dont il a le droit de s’emparer. Sans doute. Il le traite comme il veut – comme il peut ? Le sujet est épineux et l’image glauque de l’Amérique à laquelle il renvoie laisse indifférent plus qu’elle ne dérange, même traitée par Tarantino. En cherchant du côté de la polémique que ne doit pas manquer de faire naître un nouveau film du réalisateur de Pulp Fiction, il semble que des féministes américaines se plaignent de ce que les personnages de femmes dans Once upon a time… soit sans épaisseur et ridicules. Bon, sans doute. Mais, on l’a déjà dit, c’est le lot commun d’à peu près tous les personnages. Quant à Polanski, le spectateur naïf se demande si Tarantino ne l’égratigne pas au passage via une allusion à l’accusation de viol sur mineure qui l’a mené à l’exil en Europe (Booth qui refuse les avances d’une jeune femme de moins de dix-huit ans et annonce qu’il n’est pas assez stupide pour risquer la tôle pour ce genre de plaisir) et son portrait vite expédié à travers le regard de Steve McQueen (un homme petit et qui paraît douze ans). Sa femme aurait même un peu protesté et… Mais Tarantino a détendu tout le monde en désamorçant la polémique avant qu’elle n’enfle. Là encore, notre spectateur étranger ne se retourne pas dans son fauteuil de cinéma : il se dit finalement que le film de Tarantino est bien un film sur Hollywood, un film pour les Américains et que cela ne le concerne guère. Il se dit aussi, pour ne parler que de cinéma, que les films de Polanski sont peut-être meilleurs que ceux de Tarantino. Mais même cela ne le concerne guère…

Bartleby le scribe, Herman Melville / Bartleby, Maurice Ronet

Bartleby, Maurice Ronet

Géniale nouvelle d’Herman Melville, Bartleby le scribe a été heureusement adapté au cinéma en 1976 par l’acteur, réalisateur à ses heures, Maurice Ronet. Le prétexte de l’œuvre est on ne peut plus simple : dans l’étude d’un notaire (la nouvelle) ou d’un huissier de justice (le film), arrive un beau jour un nouveau copiste, du nom de Bartleby. Il abat, dans le plus grand mutisme, un travail phénoménal et provoque rapidement la méfiance et la jalousie des deux autres clercs de l’étude, Dindon et Lagrinche (Cisailles, dans le film), que l’attitude de leur employeur froisse quelque peu, lui qui a installé le nouveau auprès de son bureau et qui, face à son comportement étrange (silence, distance et indifférence), semble se prendre d’intérêt pour son nouvel employé et lui accorder un traitement de faveur. Là où, dans le livre, Melville se livre à une galerie de portrait pour présenter les deux clercs de l’étude notariale et l’apprenti-clerc, Gingembre, le film se satisfait de nous les montrer au travail, reprenant fidèlement les traits caractéristiques de ses trois personnages.

Bartleby est donc un employé aux manières étranges, mais dont le travail répond aux exigences de sa fonction et que son patron espère voir exercer « une influence salutaire » sur ses collègues. Pourtant, après quelques jours de travail acharné, quand il est invité avec ses collègues à venir comparer les copies à afin de les collationner, sa réponse, restée fameuse grâce au génie de Melville, sonne comme un glas dans l’étude : « I would prefer not to », traduit en français, entre autres, par la formule « Je préfèrerais ne pas ». Dans le film, Michael Lonsdale (génial, comme toujours, dans le rôle de l’huissier égoïste et routinier, mais que son employé qui renonce à la vie et s’oppose avec une grande force d’inertie à l’ordre établi va réussir à ébranler dans son identité existentielle) s’emporte, cherche à comprendre, à discuter, mais se heurte sans cesse à la même réponse. Il en va de même dans la nouvelle. Bartleby s’installe alors dans un refus systématique des tâches de collation des copies. Son patron s’aperçoit, un jour de repos, que celui-ci s’est installé dans l’étude, où il a ses habitudes de « non-vie ». Dès lors, malgré toutes ses tentatives de discussion, malgré une attitude très ouverte ayant pour but de comprendre cet étrange étranger qu’est Bartleby, la distance entre les deux hommes ne cesse de se creuser et, en même temps, le verbe « préférer », à la forme négative ou pas, contamine les propos des clercs et de l’huissier et la puissance virale terrible de Bartleby s’étend à tout ce qui touche de près ou de loin à la vie de l’étude, qui périclite alors et de son propriétaire qui, touché au plus profond de son âme par la force de renoncement de son employé, s’abandonne à un certain laisser-aller, ne s’intéresse plus qu’à cet autre, qui est peut-être son alter-ego négatif, et voit ses clients et ses deux clercs le quitter.

Dans le film, Maurice Ronet se montre fidèle à l’esprit du texte. Les acteurs se hissent à la hauteur de ce chef-d’œuvre de la littérature (Lonsdale, évidemment, Maxence Mailfort, incarnant à la perfection le désincarné Bartleby, Maurice Biraud, fidèle à lui-même en Dindon). On voit à l’écran ce qu’on a eu le plaisir d’imaginer à la lecture, une œuvre de « haulte graisse », comme le disait Rabelais, dont le personnage principal est devenu l’archétype de la résistance passive, voire de la désobéissance civile et dont la phrase-clé, « I would prefer not to », a rejoint au Panthéon de la littérature les mots d’auteur les plus géniaux de l’histoire littéraire. Si vous n’avez ni lu ni vu Bartleby, vous avez bien de la chance, vous allez découvrir une œuvre essentielle. Enfin, trois autres films ont été tirés de la nouvelle de Melville, preuve s’il en fallait une que l’écrivain américain a créé un mythe moderne avec son Bartleby. Bande de veinards !

The Lounge Lizards

Harlem Nocturne, by The Lounge Lizards

Vous ne connaissez pas The Lounge Lizards ? C’est bien possible, mais alors c’est dommage. Vous connaissez forcément John Lurie ! Non ? Un petit effort de mémoire, celui qui a joué dans le quatrième film de Jim Jarmush, vous savez, Down by law, avec ce bon Tom Waits et Roberto Begnini. Lui, le Lurie, c’est le leader, si on peut s’exprimer ainsi, du groupe The Lounge Lizards. Je vous parle de leur premier disque, sans titre. John au sax, son frère Evan aux claviers, etc… (sans le moindre mépris pour les autres). Producteur : Teo Macero, ceux qui s’intéressent à Miles Davis, au jazz en général connaissent.

Tout ça ne nous rajeunit pas. Le disque a été enregistré en 1980. On y retrouve l’influence, bénéfique, du grand Thelonious Monk, le pianiste qui ne savait pas nouer ses lacets mais qui a laissé une trace pas possible dans la musique de jazz. Thelonious Sphere Monk, à écouter d’urgence si ce n’est déjà fait. Deux titres de lui, deux reprises donc : Well you needn’t et Epistrophy. Mais Au contraire Arto, qui vient juste avant le premier des deux thèmes du Monk, et Demented, sont déjà pleins de son sens de la rupture et de l’étrangeté de certains de ses thèmes. De plus, plage onze, le thème Fatty walks, du point de vue du son du saxophone, n’est pas sans rappeler le magnifique Steve Lacy, saxophoniste soprano qui a tant rendu hommage à Monk. Il y a le jazz, donc, une partie de son histoire, mais aussi sa fâcheuse (on blague) tendance à innover, à chercher à faire du nouveau. Lurie, au saxophone, prouve, les musiciens du groupe se haussent sans difficulté à son niveau, ça groove. N’attendez pas de longues plages de chorus (solos), ça ne fonctionne pas ainsi, ou alors dans de courts moments d’acmé collective ou pour un petit billet de sortie de l’un ou l’autre des musiciens (très court, très rare). Ah, j’allais oublier, si vous écoutez le disque, le deuxième morceau est une reprise de Earle Hagen, un thème que vous reconnaîtrez de suite, Harlem Nocturne, un standard écrit en 1939 pour le Ray noble Orchestra. Les Lounge Lizards respectent la tradition, vous l’aurez compris, mais savent aussi la bousculer, en tout cas aller de l’avant. Allez, je ne vais pas vous faire faire le tour du disque, mais sachez que ça envoie, que ça groove, que ça innove, que ça fait bouger le corps, que ça s’hystérise un peu, parfois, mais avec une telle intelligence, une telle sensibilité, une telle maîtrise et une telle bonne énergie qu’il ne faut pas manquer ça si on a eu la chance jusqu’alors de l’ignorer : c’est l’occasion de découvrir un bon vieux « oldie but goodie » et ça, ça ne se refuse pas.

Faillir être flingué, Céline Minard

C’est un western. C’est vraiment très bien écrit. C’est plein de personnages (pas question de vous raconter l’histoire et de les citer tous, tapez le titre du texte et le nom de l’auteur sur internet, vous trouverez un tas de journalistes qui écrivent tous la même chose sur ce bouquin et qui parlent de l’histoire et des personnages, tous de la même façon, incroyable comme les critiques se pastichent et s’auto-pastichent !). C’est un roman qui a reçu plusieurs prix. C’est d’une femme écrivain qui aime la littérature de genre, et qui la magnifie. Ce n’est pas un pastiche ou un détournement. C’est un roman-western pendant une grande partie duquel je me suis pris à penser que le sang ne coulerait pas, qu’il n’y aurait ni duel ni règlement de compte final. C’est un pur western. C’est un texte où il est question de la beauté de la nature sauvage américaine et de la profondeur du peuple amérindien. C’est un western où les bons ne sont pas incapables de se défendre et où les mauvais utilisent leurs armes habituelles, mais se laissent parfois aller à des faiblesses. C’est un western dans lequel on retrouve ce qu’on aime dans le western, mais pas que. C’est un texte dans lequel on assiste, parfois en se marrant, parfois avec plus de sérieux, à la naissance d’une ville dans le grand far-west. C’est un livre dont la structure semble irréprochable. C’est un titre qui concerne sans doute (à vérifier) tous les personnages, sauf peut-être ceux qui se font buter. C’est un livre qui, dans la glose qu’il a pu générer, attire l’adjectif « mouvant(e) ». C’est un bouquin qui se lit vite et bien.

Anniversaire, Cesar Aira

Cesar Aira est un auteur qui a choisi son standard, en matière d’objet-livre. Ses romans, autant que je puisse en juger, puisque le hasard des traductions ne fait pas disposer aux lecteurs français de l’intégralité de son œuvre, loin de là, elle s’élève déjà à une centaine d’opus (les spécialistes me corrigeront), et donc je n’ai pas lu tout Aira, loin de là, n’excèdent pas les 110 pages. Anniversaire, paru en 2001, et qui apparaît soudainement sur les tables de nos librairies, j’allais dire des bonnes épiceries arabes de mon quartier, enfin de quelques-unes de nos librairies, soyons précis, ne fait pas 100 pages. C’est donc avec cet ouvrage que commenceront mes chroniques de lectures intégrales, que je publierai ici, en me faisant le lecteur-commentateur de livres d’une centaines de pages, pas plus, de façon linéaire, c’est-à-dire quasiment phrase après phrase, page après page.

Aira écrit ce livre alors qu’il vient d’avoir cinquante piges. Les premières lignes sont consacrées à cela, à ses attentes liées à une date symbolique, pour lui comme pour tant d’êtres humains. Je me souviens de mes cinquante ans, l’âge avait jusqu’alors coulé sur mon dos comme l’eau douce d’une cascade de jouvence. D’un coup, comme si l’on avait ouvert un barrage sur la rivière, je me suis fait secoué par le temps qui passe comme jamais. Cinquante ans ! « Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu cinquante ans. » L’incipit du livre laisse penser que l’événement est mineur, banal, sans gravité. Aira n’est pas traumatisé. Non, il n’a pas l’intention de se retourner de façon rétrospective sur ce temps écoulé, il attend de cette date importante « un certain renouveau, un recommencement, un changement d’habitudes ». Le type est tourné vers l’avenir. Il a bien raison. Ni bilan, ni nostalgie, ni rétrospection. En avant ! Positif et optimiste, il veut même profiter de ce moment particulier pour se défaire de défauts, comme une fâcheuse tendance à la procrastination en matière d’évolution (« l’ajournement, le fait de surseoir de façon répétée à mes constantes résolutions de changement »). OK, Cesar ! Avanti ! Et il y croit, notre Aira, puisqu’il y a pensé, qu’il a commandé ce changement pour son anniversaire, et pas n’importe lequel, le cinquantième ! Mais bernique, ça ne marche pas. On est à la deuxième page du livre, et le constat est sans appel : »Et cependant, il ne s’est rien passé. »

Qui n’a pas connu ça, cette tendance à anticiper des changements importants qui, pourtant, n’arrivent pas ? Eh bien, rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls – moi non plus, pour le coup. Et Aira de constater que le jour de son anniversaire se déroule comme n’importe quel autre jour, dans la répétition routinière des mêmes occupations qui sont autant de dérivatifs à des enjeux cruciaux. A cet âge, dit-il avec lucidité, « la puissance de la routine (…) devient prédominante. Le lecteur de cette chronique est en train de se dire que le bouquin ne vaut pas le détour, que c’est sans doute le livre d’un auteur qui s’ennuie et qui va transmettre sa maladie humaine au lecteur. Que nenni point du tout, détrompez-vous, si vous en êtes là de votre réflexion, c’est ma seule faute et il vous revient alors de sauter quelques lignes pour aller voir plus loin si mon compte rendu fidèle, mais peut-être un brin ennuyeux, ne va pas évoluer pour vous donner envie de lire Anniversaire, ce que je vous recommande tout particulièrement, même si je n’en suis qu’au tout début de la deuxième page. Je connais le bonhomme, il a sans doute ses défauts, mais jamais celui d’être chiant. Je vais essayer de me mettre à son niveau.

Mais comme cette chronique s’écrit au fil de la lecture et de la vie quotidienne, elle sera conçue comme un work in progress et, l’heure étant venue de manger, je vous laisse avant que mes courgettes ne crament et de revenir à vous et à Aira le plus vite possible… Bon, c’est raté, les courgettes étaient on ne peut plus cuites, mangeables malgré tout. On ne change pas si facilement, j’ai toujours cuisiné en faisant autre chose et j’ai dû m’habituer aux aliments carbonisés. Aira, lui aussi, constate que le désir de changement ne suffit pas, qu’il faut encore le vouloir, « mais en réalité je m’en suis remis à la magie de l’événement ». Too bad ! Sauf que le changement, qu’on l’attende ou pas, finit toujours par arriver, mais rarement, sinon jamais, où on l’attend. C’est exactement ce qui arrive à notre auteur, et comme il est intelligent et positif, il en conclut que « c’est d’ailleurs cela qui leur confère une authenticité ». Bien joué, prendre la vie comme elle vient, avec ce détachement, c’est ainsi qu’il convient de vivre, c’est en tout cas ma philosophie, et je vous souhaite de la partager, ça évite bien des déceptions et des moments d’angoisse. Moment d’humilité, ce ne sera pas le seul, je le prévois, du narrateur : « Les attentes de changement se construisent toujours autour d’un sujet, alors que le changement est précisément un changement de sujet. J’aurais dû m’en douter, grâce à mon expérience de romancier. Mais il m’a fallu être mis devant le fait accompli pour le comprendre. » Avouez que ça commence à envoyer ! Et ce n’est pas fini. Aira, quand il parle d’expérience de romancier, fait sans doute référence à sa théorie, mise en pratique dans tous ses romans, de la fuite en avant, sorte de changement de sujet permanent, qui ne tourne pas toujours autour du sujet. Pour en savoir plus sur cette fuite en avant, je ne peux que vous recommander le numéro consacré à l’écrivain argentin par l’excellente revue Le Matricule des Anges.

Saut en avant dans la chronologie : promenade avec sa femme, c’est le soir, on voit un quartier de lune, le gars est « un peu euphorique – état qui n’est jamais exceptionnel chez moi (disons que c’est mon état naturel)… ». Puis, blague (il en est coutumier selon ses dires et je le crois bien volontiers). Théorie foireuse sur les quartiers de lune, sur l’ombre projetée de la terre sur la face de la lune, que sa femme dément bien vite, le plus sérieusement du monde. Lui s’acharne, par jeu. Elle lui explique ce qu’il en est vraiment, on est en pleine physique. Le plus drôle, c’est qu’Aira pense être le seul à croire que c’est l’ombre de la terre que nous percevons sur la face de la lune quand elle n’est pas pleine ! Je partageais, jusqu’à ce jour la même croyance. Et on n’est sûrement pas deux. De cette anecdote, Aira fait une épiphanie (voire James Joyce et, à tout seigneur tout honneur, rendons à César ce qui est à César, Edouard Dujardin, Les Lauriers sont coupés). Il est question alors de « monstruosité de mon ignorance » (je reprends à mon compte l’expression pour moi-même). Rappelez-vous la chanson : « J’regarde la terre où j’ai quand même fait les cent pas / Et je n’sais toujours pas comment elle tourne. ». Bref le bonhomme Aira constate que, intelligent ou pas, curieux ou pas, il s’est longtemps trompé sur quelque chose qu’il considère soudain comme évident. Il en conclut que c’est par distraction qu’il n’est jamais revenu sur cette croyance naïve. Réfléchir à un sujet, quel qu’il soit, une seule fois dans sa vie, c’est une erreur. Je la partage avec lui et j’en suis heureux ! Comme à lui, on m’a dit souvent que « j’étais dans la lune ». Ça peut expliquer qu’on puisse se tromper sur sa partie sombre, on ne voit pas ça de visu, depuis la terre… Suit une phrase qui me pose un sacré problème : « Et même si je l’avais été vraiment, ça n’aurait pas changé grand-chose, car de là-bas les phases de la terre sont certainement semblables, et la raison doit en être identique. » A vérifier… Sur ce point de cosmologie basique, mon ignorance est aussi crasse que celle d’Aira. Les spécialistes nous éclairciront sur la partie obscure de la terre vue depuis la lune, mais le soleil est bien derrière la terre, vue depuis la lune, non ? Qu’importe…

Cette distraction est le nécessaire trait de caractère de qui se consacre à d’autres problèmes, se console Aira, en avouant que l’alibi n’est pas terrible. Suit un paragraphe sur l’absence de génie du narrateur, ses œuvres, qui lui servent à cacher des lacunes et une certaine inaptitude à vivre, passage auquel, à vrai dire, je ne comprends rien ou presque – ne pas en déduire qu’Aira y échoue à écrire ou que son propos est abscons. Les phases de la lune, il y revient, à quelle époque situer son erreur, penser au sujet, dont il aurait inventé la théorie de l’ombre de la terre projetée – il se trompe, on la lui a enseignée, sans l’ombre d’une terre projetée sur un doute ? Je passe le souvenir d’enfance où César, en compagnie d’Omar, un copain avec lequel il est en rivalité sur le plan de l’intelligence l’interpelle sur la lune, qu’il trouve gentille, et lui en fait la démonstration en pratique. Ce souvenir sert surtout de tremplin qui permet à Aira de se remémorer un moment encore plus ancien de son enfance, où il accompagne ses parents dans un magasin. La femme du commerçant leur présente la boutique et, en particulier, une reproduction de tableau, non nommé, mais on pense à La Joconde, devant laquelle elle s’émerveille car, quel que soit l’endroit où l’on se place face au portrait le regard de la femme nous suit et nous fixe droit dans les yeux. « Lorsque nous étions sortis, ma mère s’était moquée de l’ignorance de la dame, qui prenait pour quelque chose d’unique et merveilleux ce qui est caractéristique de tous les tableaux ou de toutes les photos sur lesquels le modèle regarde le peintre ou l’appareil photographique. » Retour aux phases de la lune.

Ignorer un mécanisme du monde, peut-être pas le plus important de l’histoire pour l’auteur. Il finit ce premier chapitre par quelques considérations sur le souvenir, puis en concluant que son inaptitude à vivre est sans doute née du moment où il a créé sa théorie des phases de la lune et que mettre le doigt dessus lui permettrait de résoudre « du même coup le mystère qui me poursuit ». Aira à la veille d’entamer une psychanalyse ? J’en doute. Il termine sur un processus, entamé dans sa prime enfance, qui consiste à perdre du temps, sans regretter, pirouette, que la lune, « poétique souvenance du temps perdu », en fut la victime. Mais où ce diable d’homme veut-il en venir, ou plus exactement nous amener ?

Aira est un homme et un écrivain facétieux. Il aime se contredire lui-même, quand la rétrospection n’est pas au programme, il se lance dans une revue de souvenirs d’enfance, et il a un mode d’écriture auquel il déroge peu, la fuite en avant et le changement de cap brutal, quand il parle du changement comme d’un changement de sujet, il nous rappelle dans ce début d’essai qu’il est maître en la matière et je ne serais pas surpris que le deuxième chapitre nous emmène sur d’autres terres. Ludique, ludique…

Les Dépossédés, Ursula K. Le Guin

Deux planètes : Anarres, la lune anarchiste, et Urras, proche de celle-ci, un enfer où règne la tyrannie et où deux systèmes s’opposent, un peu comme au temps de notre guerre froide. Un homme : Shevek, physicien surdoué, que son génie isole des siens, qui va se retrouvé comme exclu d’Anarres et, conscient de l’isolement de sa planète et de son peuple, qui craignent Urras comme le diable, va la quitter pour travailler en A-Io, où on attend ses découvertes théoriques pour s’en emparer et produire un nouveau mode de déplacement instantané qu’elle pourra utiliser comme arme de pouvoir. Le décor est planté. La description du système anarchiste, ou plutôt communiste libertaire, de ses réussites comme de ses difficultés, fonctionne parfaitement. Ursula K. Le Guin sait de quoi elle parle. Son utopie est réaliste et ne fait pas la part belle au rêve, au contraire, elle affirme le fait qu’une société libertaire risquerait fort de s’enliser dans des dérives administratives et bureaucratiques, sauf à constamment se remettre en cause sans s’en référer à un « dogme » supposé. La liberté individuelle n’est pas forcément assurée, car le poids social de règles et de lois intégrées sans qu’elles existent formellement y est tenu par les habitants d’Anarres qui, au cours de réunions décisionnaires, s’opposent aux désirs de Shevek, qu’on soupçonne « d’égotiser », de se la jouer perso en somme. Pourtant, son départ sur Urras se fera, et même son retour, considéré un moment comme impossible, sous peine de provoquer des violences.

Ce roman est sans nul doute une réussite, les personnages d’Anarres (Takver, une femme éthique et libertaire, Bedap, un anarchiste au sens critique aigu, Shevek, bien sûr, et d’autres encore) sont très justement campés ; le machiavélisme des hommes de pouvoir urrassiens du pays capitaliste de l’A-Io et le cynisme de ce système économique et politique (que nous connaissons si bien) sont parfaitement décrits. L’intrigue fonctionne très bien, mais pour aller au bout de son propos et organiser, structurer son texte en fonction de la pensée de sa planète utopique, où le collectif l’emporte sur l’individu, il aurait sans doute été judicieux de ne pas construire cette aventure autour d’un personnage principal et de personnages secondaires, mais autour de nombreux personnages principaux, tous égaux. C’aurait été, inévitablement, un autre livre.

Traversées, Constantinople & Ablaye Cissoko

Musique métisse (croisement des traditions des griots mandingues et des cours persanes), avec dialogue des instruments (Kora, setar, viole de gambe et percussions), que celle de ce second opus du groupe Constantinople en compagnie de Cissoko (cinq ans après Jardins migrateurs, premier essai tout aussi réussi que celui-là). Les voix, de Cissoko et de Kya Tabassian, leurs cordes, la percussion de Patrick Graham et la viole de gambe de Pierre-Yves Martel rendent hommage aux traditions du Sénégal et de l’Iran, mais aussi à celles de l’Espagne et de l’Amérique du sud (Pérou et Mexique). Musique douce, d’une beauté apaisante, musique virtuose sans ostentation, musique harmonieuse, musique réconciliatrice. Musique d’hier, on entend même le Moyen-âge dans Recercada Quinta, musique d’aujourd’hui, avec les compositions des deux leaders. Grande musique classique du monde. Grande musique tout court. Une rencontre musicale qui ne cache pas une rencontre humaine véritable.

L’Homme assis dans le couloir, Marguerite Duras

Une petite plaquette d’une trentaine de pages à peine que L’Homme assis dans le couloir, de Marguerite Duras. Un homme, assis dans un couloir, avec vue sur un chemin de pierres sur lequel une femme, nue sous sa robe, est couchée et se donne à voir. Ah oui, et un Je, narrateur ou narratrice, qui observe, mais aussi qui participe (« Je vois l’enclave du sexe…. » ; « Je vois le corps. » ; « Je lui parle et je lui dis ce que l’homme fait. Je lui dis aussi ce qu’il advient d’elle. Qu’elle voie, c’est ce que je désire. »), et se fait de plus en plus présente, par son regard, à la fin du texte. Des actes d’amour, de la violence consentie, une fin énigmatique (ou pas). De l’écriture surtout, expérimentale, avec jeu sur les temps et les modes : conditionnel (« L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors. »), mode de la fiction auquel Duras se disait attachée (« Le conditionnel rend mieux que tout autre mode l’idée de l’artifice qui sous-tend la littérature.(…) Tout événement apparaît comme la conséquence potentielle, hypothétique, de quelque chose d’autre. En jouant, conscients jusqu’au bout de la fiction et en même temps de la légèreté du jeu, les enfants conjuguent constamment les verbes au conditionnel. » ), puis présent de l’indicatif et ainsi de suite, va-et-vient régulier. Ecriture blanche, prosaïsme et distanciation dans les scènes de sexe. Je ne vois rien de plus à dire sur ce texte, sur lequel je n’ai pas envie de porter un jugement esthétique. A d’autres lecteurs de s’en charger !

Le Bavard, Louis-René des Forêts

Que les lecteurs qui ont tant aimé La Chute d’Albert Camus se précipitent sur Le Bavard, de Louis-René des Forêts, ils y trouveront peut-être là un texte à leur goût. Enonciation semblable, le monologue d’un homme qui se lance dans une confidence, même ton, ironique, provocateur, la recherche des points communs entre ces deux textes pourrait se poursuivre assez longtemps. Le narrateur, un je anonyme, n’a pas grand-chose à dire (« bref, j’avais envie de parler et je n’avais absolument rien à dire. » ; « la machine tourne sans nécessité »), là est son propos, puisqu’il narre deux de ses crises de bavardage, dont il veut entretenir ses « auditeurs » (mais parle-t-il à quelqu’un ou ne s’adresse-t-il pas plutôt à de potentiels lecteurs, qu’il apostrophe sans cesse ?). Après une entrée en matière qui dévoile chez lui une certaine tendance au narcissisme (« Je me regarde souvent dans la glace. ») et un besoin de se sentir singulier, différent, en particulier dans le regard des femmes, il se lance dans le récit d’une soirée, assez arrosée, pendant laquelle il s’abandonne à suivre des amis, passablement ivres, dans un dancing, voire un endroit plus malfamé encore (c’est du moins ce qu’i laisse entendre), contre son gré. Là, il tente de séduire, au nez et à la barbe d’un petit homme assez laid qui ne veut pas la partager, une très belle femme qui lui a accordé une danse et à qui il offre un verre pour se laisser aller à une crise de bavardage, ponctuée à sa fin par un rire vulgaire de son interlocutrice. Humilié, il quitte le dancing et se jette dans la rue où il se sent vite poursuivi pour échouer dans un parc où son rival d’un soir le rejoint avant de lui administrer une correction. L’intrigue, vous l’aurez compris, n’est pas le souci de Des Forêts, mais le discours et sans doute plus encore le méta-discours, dans lequel on peut voir tour à tour un propos sur la vanité de la langue, mais aussi sur l’impossibilité d’écrire et de raconter une histoire, et encore un roman sur le roman, les rapports de l’écrivain avec ses lecteurs, liste non exhaustive. Le narrateur se contredit sans cesse, et l’avoue bien volontiers (« Vous avez déjà éprouvé vous-mêmes que dès que vous tentez de vous expliquer avec franchise, vous vous trouvez contraints de faire suivre chacune de vos phrases affirmatives d’une dubitative, ce qui équivaut le plus souvent à nier ce que vous venez d’affirmer »), joue au jeu de la vérité et du mensonge, se montrant sincère autant qu’artificiel, lance nombre de fausses pistes qu’il s’amuse ensuite à nier, s’auto-accuse et se justifie, déstabilise son lecteur en lui reprochant les maux dont il s’accuse lui-même, déborde du cadre qu’il a fixé à son propos, dans une fiction qui prend soudain le dessus sur son discours, et, dans un troisième et dernier chapitre où il joue à casser tous ses effets, laisse le lecteur (naïf) sur sa faim en cessant de jouer le jeu de la fiction pour démonter sa mystification.

On peut voir dans ce roman une métaphore de l’écriture et de l’impossibilité d’écrire au XXe siècle comme on l’a toujours fait, une remise en cause de la fiction et de ses vieux ressorts («J’ai le sentiment de m’obstiner à poursuivre un ridicule et futile monologue sur une place d’où le public déçu s’est retiré en haussant les épaules, mais telle est ma puérilité que je me réjouis à l’idée que ma revanche consistera à le laisser toujours ignorer si je mentais encore quand je prétendais mentir.») tout autant qu’une défense, par l’exemple, de la littérature, la « parole vaine » du Bavard, comme Blanchot a qualifié la tentative de Des Forêts, donnant lieu à un magistral flot de paroles, dans lequel un style flamboyant, celui de la logorrhée, tout autant que la crise d’une certaine littérature, est convoqué et mis en œuvre par un auteur au sommet de son art qui réussit un beau tour de force en faisant coïncider parfaitement la forme et le fond de son texte – la meilleure définition du style à mon sens. Le Bavard est un chef d’œuvre, à n’en pas douter, une ode à la littérature et sans doute pas une tentative de tuer le roman comme ont pourrait trop facilement en conclure. Bref, un livre qu’il faut lire et relire, qu’on n’épuise sans doute pas si vite, comme tous les chefs d’œuvre.

Les Rencontres de la photographie, un festival à réinventer ?…

Obscuro Barroco, Evangelia Kranioti

Je ne sais pas au juste depuis combien d’années je fréquente le festival des Rencontres de la photographie d’Arles. Toujours est-il que j’y vais chaque été, que pendant longtemps, j’ai attendu avec impatience ce moment où j’allais voir de la photographie, m’en mettre plein les yeux, découvrir de nouveaux artistes, retrouver les grands classiques. Et puis, en 2015, la direction artistique du festival a changé (Sam Stourdzé remplace François Hébel), la fondation privée Luma s’est installée dans le site des ateliers SNCF d’Arles, anciennement lieu central des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles. Et depuis, sans vouloir faire la fine bouche, le niveau global des expositions a baissé et mon enthousiasme avec. Aux ateliers, là où l’on passait une après-midi héroïque, dans la canicule sans air climatisé, à arpenter les trois ateliers en découvrant, expo après expo, des talents nouveaux de la photographie de reportage d’aujourd’hui, tout en admirant l’architecture des lieux, dans leur jus, et ce n’était pas pour rien dans l’enthousiasme qu’il y avait à supporter ces conditions dantesques, on passe cette année sans s’attarder sur les expositions de la Mécanique Générale : Valérie Belin, Painted ladies, et de Marina Gadonneix, Phénomènes, qui nous laissent hélas indifférents – nous étions quatre visiteurs aux sensibilités variées mais unanimes sur notre ennui – puis, au pas de charge, sur la photo brute (épuisante série de mini-expositions de photographes amateurs : 45 auteurs, 300 photographies, annonce le programme…), puis, sans passion, aux Forges, sur la photographie est-allemande, Corps impatients (les nôtres l’étaient autant !) et dans la plus grande indifférence face à la scénographie « art contemporain » de l’expo Sur Terre. Ouf ! on peut quitter les lieux en jetant un regard critique sur la tour infernale de la Luma.

Il y a bien, à l’espace Van Gogh, une intéressante rétrospective Helen Levitt, et une exposition très réussie consacrée à trois livres de femmes photographes sur les femmes, Unretouched women, il y a bien, à l’Eglise des Frères Prêcheurs, une très belle et angoissante exposition, Datazone, de Philippe Chancel qui nous fait faire un peu de tourisme apocalyptique autour de la planète, mais pour un cinquantième anniversaire du festival qui s’auto-proclame foisonnant, on se dit que le programme est encore moins riche que l’an passé, quand on pensait devoir patienter un an pour assister à un grandiose feu d’artifice. Finissons pour la bonne bouche sur l’Exposition du festival, à la Chapelle Saint-Martin-du-Méjean, celle de la photographe grecque Evangelia Kranioti, une vraie découverte (enfin !), au titre tout aussi poétique que ses photos et ses videos, Les Vivants, les morts et ceux qui sont en mer. Des cadrages stupéfiants, des portraits dans lesquels la photographe fait montre d’une belle empathie pour les exclus (marins, transexuels, prostituées, pauvres de tout poil…) et d’un talent exceptionnel pour photographier le corps dans quelques-uns de ses excès ou dans des mises en scène fulgurantes. On en redemande, tant on a l’impression jusqu’ici de s’ennuyer ferme dans ce 50e opus des Rencontres. Quant à la presse, elle continue de chanter les louanges du festival sur l’air bien connu de « Toujours se réinventer… » – y a-t-il seulement une presse qui exerce un vrai rôle critique à l’égard des Rencontres de la photographie ?

Bien, comme je n’ai pas tout vu cette année, je ferai encore semblant une ou deux journées d’y croire avec elle pour finir cet article pour le moins désenchanté. A très bientôt…

La Supplication, Svetlana Alexievitch

Ils ont côtoyé l’horreur, la maladie et la mort. Ils ont subi le mensonge d’Etat, le silence et le déni (Tchernobyl n’existe pas, il ne s’est rien passé là-bas ! Ou presque…). Et l’URSS allait vaincre le diable nucléaire avec des armes qu’elle savait utiliser, celles de la guerre – des armes, des camions militaires et, surtout, des vies humaines dont le prix est toujours dérisoire pour ceux qui en disposent – dans la tradition d’une mythologie qui s’est construite au XXe siècle dans le conflit et l’héroïsme du peuple russe. Les personnes qu’a écoutées Svetlana Alexievitch (Prix Nobel 2015) témoignent de leur vécu après la catastrophe et la beauté de cette parole libérée fait de La Supplication un livre rare, dont on sort comme en apnée (comment l’extraordinaire puissance de ce recueil de témoignages pourrait-elle laisser le lecteur indifférent ?). La Grande Histoire, narrée par le prisme de l’histoire individuelle, prend dans ces chroniques du monde après l’Apocalypse, où il est question d’émotions humaines, de répercussion de l’événements sur la vie individuelle des témoins et de philosophie, plus que de faits historiques, une dimension inattendue. Tout le monde croit savoir ce qu’est Tchernobyl et personne ne le sait, sinon ceux qui y demeurent et y meurent. De ce point de vue, tout le monde devrait lire ce livre. Sans exception.

« Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole. Et même une histoire. (…) De quoi parle ce livre ? Pourquoi l’ai-je écrit ?
– Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. L’événement en soi – ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable – ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIe siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. reconstituer les sentiments et non les événements.
 » Svetlana Alexievitch, La Supplication (1997)