À la Une

Littérature, arts et écriture

Pour la réouverture des musées, des théâtres, des cinémas et des stades !

Ce n’est pas seulement le cinéma qu’on assassine, c’est tout l’art, la culture, et même le sport. Réouverture immédiate des musées, des théâtres, des cinémas, des salles de concert, des stades ! A quand les chiffres réels des dépressions, des suicides, auprès desquels les chiffres du Covid feront pâle figure ? Il est sans doute temps de réfléchir aux façons nouvelles dont nous allons devoir dire non à un gouvernement qui, sous prétexte de protéger les citoyens, les enferme, les cloître, les emprisonne à domicile, les empêche de vivre. Ce soir, mais aussi depuis des mois, la liberté si chère au pays des Droits de l’Homme et du citoyen est en berne. L’Egalité, n’en parlons pas. La Fraternité, mais quelle fraternité ?… Parallèlement, il est question de ficher les Français en fonction de leur engagement politique. Il est question de Loi sécurité. Est-il question d’autre chose que de lois sécuritaires, sanitaires ? Quant aux forces vives du pays, celles dont le libéralisme s’est tant gargarisé, on les laisse désormais crever en leur imposant la fermeture. Le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est une illusion passée de mode ! La démocratie, un pur concept. Dans les rues, on se croit libre parce qu’on va boire un café à emporter… On se croit libre parce qu’on sort faire ses courses de Noël. On se croit libre parce qu’on va consommer. Il n’est plus question de sortir que pour aller travailler, consommer et rentrer chez soi quand on a épuisé ces modes de vie dont on a fait le tour depuis si longtemps. Nous ne sommes pas libres, il est temps de le réaliser. L’Etat ne nous protège en rien, il est temps d’en prendre conscience. S’il se souciait réellement de notre santé, il y a belle lurette qu’il aurait lutté, autrement que par des campagnes inutiles, contre les maladies qui tuent depuis des décennies les citoyens bien plus efficacement que cette « terrible pandémie ». Messieurs les technocrates qui nous gouvernez, vous pouvez noter sur sa fiche que celui qui écrit ces lignes n’est pas dans votre camp, et non seulement cela, qu’il réfléchit sérieusement à vous combattre. Ya basta !

Quelqu’un, Robert Pinget

Voici donc le retour dans ces pages de Robert Pinget, cet auteur proche du Nouveau Roman, très proche de Beckett, qui fut son intermédiaire auprès de la maison des éditions Minuit et avec lequel il partageait, entre autres, une double casquette d’écrivain, entre romans et pièces de théâtre. Après L’Inquisitoire, que je ne laisserai jamais de recommander aux lecteurs curieux d’expériences littéraires puissantes, après Monsieur Songe, une jolie curiosité, je m’attendais à vivre un nouveau voyage dans une littérature exigeante, mais passionnante. Je ne sais si ma lecture confirma cette attente. Elle fut longue, peut-être bien deux mois, harassante – il m’est arrivé moult fois de m’endormir sur le bouquin sans avoir avancé de plus de dix pages – et assez décevante. Ces deux cent cinquante pages n’ont, je dois l’avouer, pas soulevé mon enthousiasme. Il est vrai que Pinget, dans cet opus, s’est attaqué à un défi de taille. Qu’on y songe un peu. Le prétexte, annoncé dès la première page, dès la première ligne de ce roman est la recherche d’un papier que le narrateur a égaré, un morceau de feuille sur laquelle il a noté, selon ses dires, quelques éléments importants pour un ouvrage d’herboristerie qu’il écrit à ses heures perdues.

« Il était là ce papier, sur la table, à côté du pot, il n’a pas pu s’envoler. Est-ce qu’elle a fait de l’ordre ? Est-ce qu’elle l’a mis avec les autres ? J’ai tout regardé, j’ai tout trié, j’ai perdu toute ma matinée, impossible de le trouver. C’est agaçant, agaçant. Je lui dis depuis des années de ne pas toucher à cette table. Ça dure deux jours et le troisième elle recommence, je ne retrouve plus rien. »

Elle, c’est la bonne, bien sûr, figure récurrente de la fiction chez Pinget, sur le dos de laquelle notre narrateur n’hésite pas à faire reposer les menues erreurs, les dérapages du quotidien. Car on entre dans la narration, par le menu, de tout ce que fait ce vieux monsieur, qui perd un peu la boule, ne se rappelle pas toujours, se demande s’il a déjà dit ceci ou cela, et nous fait faire le tour de la pension que lui-même et un ami ont ouverte à un public de personnes plutôt âgées, hommes et femmes, veufs, veuves, célibataires ou couples, tout en se mettant en garde lui-même, et ce dès la première page, de ne pas entrer dans ce type de récit : « Je n’ai pas l’intention d’en parler de mon existence mais probable qu’il va falloir. C’est d’un intérêt, d’un plat. » Pinget annonce la couleur, par la voix de son narrateur qui y revient régulièrement, qui ne veut bien sûr pas parler de tout ça, mais qui y revient sans cesse, qui n’en sort d’ailleurs pas, il va nous proposer un livre sur rien, relevant au siècle suivant, le défi envoyé à tous les écrivains qui le suivront par Gustave Flaubert : « Moi, ce que je voudrais, c’est écrire un livre sur rien. » Et ils ont été nombreux à s’y essayer, c’est donc le tour de Pinget, qui s’en tire plutôt bien, mais le lecteur doit s’accrocher et entrer dans la même pensée que le grand écrivain normand du XIXe siècle, en se disant que lui, ce qu’il voudrait, c’est lire un livre sur rien. Sacré défi, avouons-le, que j’ai relevé en tenant jusqu’au bout, et au prix d’un sérieux effort. Et nous voilà parti avec le narrateur (il n’a ni nom ni prénom), faisant le tour de la pension, allant même jusque chez un voisin qu’il dénigre tant qu’il ne le connaît pas, puis qu’il trouve sympathique une fois qu’il a bu l’apéro avec lui, sans lui parler du papier qu’il cherche, mais en prenant plaisir à discuter avec lui – le bonhomme de voisin reviendra vers la fin du livre dans un fantasme un brin délirant sur sa mort et sur une supposée activité d’écrivain inconnu travaillant sur une théorie géniale pour vivre seul et heureux que le narrateur se propose d’essayer pour en éprouver la vérité -, puis faisant la connaissance de tous les pensionnaires, de Marie la bonne, de Gaston son associé, qui tient la boutique, de Fonfon, un jeune homme visiblement handicapé mental, etc… Toujours en cherchant ce papier, quête dont aucun détail ne nous est épargné.

Pas de morceaux de bravoure dans l’écriture de Pinget, on y est, on y est, dans ce foutu quotidien sans relief des petites gens, avec sa platitude, ses mesquineries, ses aigreurs, et j’en passe. On est aussi dans le flux de conscience de Virginia Woolf, et plus encore dans le « je » qui se livre dans une logorrhée par moment délirante, façon Beckett, mais en moins flamboyant m’a-t-il semblé. Ne tirons pas sur ce livre, il est redoutable, mais il a ses qualités. Les amateurs d’intrigues touffues et pleines de rebondissements n’y trouveront pas leur bonheur, mais les lecteurs en quête d’ouvrages rares, différents peuvent y aller. L’originalité du livre est dans la banalité de son propos. Et même si cette lecture est pesante, l’humour de Pinget y est omniprésent. Une expérience à tenter.

Le Tonneau magique, Bernard Malamud

Recommandé on ne peut plus chaudement dans son livre d’essais consacré à la littérature qu’il aimait plus que tout par le grand Philip Roth, Bernard Malamud est un écrivain juif new-yorkais qui, de son vivant, n’a peut-être pas joui de la notoriété qu’il aurait méritée, mis en concurrence par son époque, sans doute contre son gré, avec Saul Bellow, qui fut récompensé par le Nobel et plongea l’œuvre de Malamud dans l’ombre. Toujours est-il que, republiés en France par les excellentes éditions Rivages, les livres de Malamud, que je lis les uns après les autres avec délectation, me confirment l’idée que Roth, quand il conseillait un auteur, ne s’exprimait pas à la légère. Le Commis, roman du New-York juif des petits commerçants, épiciers ou autres, est un bel hymne à la tolérance et un hommage aux humbles ; L’Homme de Kiev, le chef-d’œuvre de Malamud, me semble-t-il, est un roman kafkaïen qui emmène son auteur dans la vieille Europe juive, ici en Ukraine, où le héros est accusé d’un crime qu’il n’a évidemment pas commis – magnifique – ; enfin Le Tonneau magique, recueil de treize nouvelles dont il va être question ici et qui était considéré par Philip Roth comme un chef-d’œuvre, est disons-le de suite une pure réussite : pas une de ces nouvelles n’est de qualité moyenne, un ensemble d’une régularité étonnante, dans le meilleur, le tout meilleur. Malamud était, l’air de rien, un maître du texte court.

On retrouve donc dans Le Tonneau magique le New-York des petits juifs avec lequel on avait fait connaissance grâce au Commis : cordonnier, étudiant rabbin, marieur, retraité ancien mireur d’œufs, tailleur, etc… ils sont tous les héros malgré eux d’histoires dans lesquelles la vie n’est pas tendre avec les plus modestes. Ainsi Kessler, le retraité, se voit-il mis à la porte du logement qu’il loue par un propriétaire qui n’a que peu de choses à lui reprocher ; Mitka, l’écrivain raté, voit son manuscrit refusé par les maisons d’édition et, quand il rencontre la femme qui a écrit une nouvelle publiée dans une revue qu’il a lue, c’est évidemment une cruelle déception – la nouvelle s’intitule, ironiquement, La Fille de mes rêves ; Schneider, doctorant en études italiennes, cherche vainement un appartement à Rome, où il a entraîné sa femme et leurs deux enfants, et lorsqu’il en trouve enfin un qui pourrait correspondre à leurs moyens… ; Rosen, l’ancien représentant en café, voudrait faire le bien avant de mourir, mais la jeune veuve qu’il voudrait tant aider, dans les plus pures intentions, refuse fièrement tout ce qu’il lui propose ; Tommy, l’épicier dont l’affaire périclite, ne sait comment s’y prendre pour dissuader une petite chapardeuse de lui voler des bonbons – à noter, en passant, que l’écrivain français Eric-Emmanuel Schmidt, dans son petit roman jeunesse, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, a fait sans aucun doute ses « courses » chez Malamud, il n’est que de lire Le Commis pour s’en apercevoir…

Il y a bien quelques rares nouvelles dont la fin est heureuse (L’Ange Levine, par exemple, dans laquelle le héros voit son vœu le plus cher, qui ne le concerne pas au premier chef, même si… exaucé par un ange noir), mais l’essentiel des textes de ce recueil est sombre. N’allez pas croire pour autant qu’ils soient plombants ! C’est là que réside tout l’art de Malamud, il aime à ce point ses personnages que leurs histoires, même si elles sont d’une tristesse terrible, nous les font aimer, nous aussi, et la tendresse de l’auteur pour ses créatures fait que sa littérature est grande et belle. On n’atteint pas, comme dans L’homme de Kiev, à la grande beauté de la grande littérature dans laquelle, on passe, en approchant du dénouement dans une dimension quasi sacrée qui fait basculer l’écriture dans un « autrement » génial, mais avec Le Tonneau magique, c’est de la très grande nouvelle qu’on lit, sans un moment pendant lequel on se dit « Tiens, il baisse ! ». Voilà pourquoi vous pouvez y aller voir, surtout si le genre court vous enchante. Malamud est une sorte de Maupassant américain du XXe siècle, vous ne serez pas déçu.

Le tendre Narrateur, Olga Tokarczuk

Court livre théorique idéal pour entrer dans la pensée littéraire d’Olga Tokarczuk, pour faire connaissance avec une auteure encore bien peu traduite en français, quand on pense qu’elle a reçu la plus haute distinction littéraire mondiale, Le tendre Narrateur est composé de trois textes : le discours du Nobel, un second discours prononcé en lors des Rencontres littéraires de Gdansk et un très court texte sur le confinement, qui nous propose du même coup de nous faire une idée de la vision du monde et de la vie de Tokarczuk. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, comme c’était mon cas juste avant d’ouvrir ce livre, la belle Olga est polonaise – je ne peux alors m’empêcher de penser à Gombrowicz, cet auteur que j’aime tant, au point d’avoir lu son œuvre deux fois, que le Nobel n’a jamais couronné.

Intitulé Le tendre Narrateur, le Discours du Nobel de Tokarczuk – même s’il fait penser à la majorité des autres discours d’écrivains nobelisés, comme si l’exercice était chargé de passages obligés, comme par exemple la référence aux origines et à la plus tendre enfance de celui qui s’exprime, auxquels nul ne se soustrait – nous présente une femme engagée dans son époque, mais aussi une écrivaine à la recherche d’une pierre philosophale de l’écriture, une théoricienne donc, qui jamais sans doute n’écrit un roman sans savoir ce qu’elle poursuit, un objectif ambitieux dont elle laisse avec modestie la possibilité de l’atteindre à un écrivain à venir, autre qu’elle donc, un « génie » selon ses dires. La conception du monde de l’auteure est aussi exposée dans ces propos, elle est étroitement liée à la vocation littéraire, puisque selon elle « Ce qui arrive mais n’est pas raconté cesse d’exister. » Le constat sur le monde actuel est alors rapidement tiré, et il n’est pas sans inquiéter : « De nos jours, il semble que le problème réside en ceci que, non seulement nous n’avons pas encore de narration pour l’avenir, mais que nous n’en possédons pas pour notre très concret « maintenant », pour les changements ultrarapides qui interviennent dans le monde actuel. Il nous manque un langage, des points de vue, des métaphores, des mythes et des fables nouvelles. (…) Pour le dire brièvement, nous manquons de nouvelles manières de raconter le monde. » On pourrait objecter à ce diagnostic qu’il ne tient pas compte de formes littéraires, certes déjà exploitées, mais toutefois encore pertinentes, mais là n’est pas le propos. L’essentiel tient dans le fait que pour Tokarczuk, ce constat est vrai et qu’il a donc sans nul doute motivé sa recherche de travail littéraire, sinon depuis son premier livre (mais peut-être, après tout), du moins très certainement pendant la plus grande partie de ses années d’écriture. Voilà qui s’appelle se mettre très haut la barre, mais on n’arrive pas à la consécration suprême sans avoir une grande exigence à l’égard de soi-même. Suivent alors des réflexions, inévitables partant de pareilles prolégomènes, sur la narration à la première personne, qui se termine sur un nouveau constat : celui de la cruelle absence dans la littérature mondiale actuelle de la parabole, passée aux oubliettes. Puis, ô surprise, le propos se déplace sur la nouvelle façon de raconter le monde que nous offrent (le coup est rude pour votre serviteur qui les déteste) aujourd’hui les séries !

C’est donc sur la « crise du récit » que porte le texte et, oubliant son discours sur les séries comme nouveau mode narratif incontournable, Tokarczuk se rappelle que la littérature est « l’un des rares domaines qui tentent de nous retenir dans le concret du monde » (ouf, j’étais au bord du malaise !). Puis la réflexion, allant son cours, nous mène aux interrogations d’Olga sur la façon dont on doit écrire aujourd’hui, avec un retour à l’exigence la plus haute : « Evidemment, je suis consciente qu’il est impossible de revenir à une narration telle que nous la connaissons par les mythes, les contes ou les légendes dont la transmission orale garantissait l’existence du monde. Aujourd’hui, le récit devrait être beaucoup plus arborescent et complexe. » Voilà qui calmera peut-être les ardeurs des écrivains en herbe les mieux intentionnés… Mais Tokarczuk, pour ce qui la concerne n’a jamais baissé les bras devant l’ampleur de pareille tâche, et la grandeur de son projet littéraire donne évidemment envie de lire son œuvre romanesque. Je laisse pour finir la chronique de ce discours du Nobel passionnant le loisir au lecteur qui ne l’aurait pas encore lu de découvrir la totalité d’un texte qui mérite d’être étudié dans le moindre détail, surtout sans doute pour qui veut écrire (il remet en cause certaines facilités d’écriture auxquelles peu d’écrivains sans doute ne songent en se lançant dans la narration).

Le second texte est un très bel hommage aux traducteurs, à la lumière du mythe d’Hermès. Le troisième et dernier texte, La Fenêtre, a été écrit pendant le confinement, dans la maison de l’auteur qui y parle de la folle course du monde et du plaisir qu’elle eut à devoir s’arrêter de courir pour réfléchir, écrire et s’interroger sur les temps nouveaux qui arrivent. Trois textes qui donnent envie de lire Tokarczuk, ce qui ne saurait tarder en ce qui nous concerne.

Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig

1936 : Robert Walser est interné dans la maison de santé cantonale d’Herisau (il se trouve depuis 1933, après avoir passé quatre ans à la Waldau), où il mourra en 1956, au cours d’une de ses promenades dans la neige. Carl Seelig, journaliste et écrivain, ami des écrivains et brave homme, entre en contact avec Walser et commence ses visites qui s’accompagnent inévitablement de marches, souvent longues dans la montagne et les villes environnantes. Ce sont ces promenades qu’il narre dans ce livre-hommage, un ouvrage précieux en ce qu’il rend compte des vingt dernières années de la vie du poète, et sans lequel on ne saurait rien sur cette période pendant laquelle l’écrivain dit ne plus écrire. En réalité, il ne dit pas tout à fait la vérité, car on retrouvera après sa mort des morceaux de papier noircis au crayon, d’une écriture microscopique, qui demandera des mois de déchiffrage à celui qui décidera de se consacrer à la publication de ces textes fragmentaires (ou non). Ces « microgrammes » sont donc les derniers écrits de Walser, publiés sous le titre Le Territoire du crayon, mais là n’est pas la question et nous nous égarons déjà, à peine commencée cette chronique du livre de Seelig.

Marches, quel que soit le temps, et il pleut souvent dans cette région de suisse où Walser est interné, petits-déjeuners et déjeuners dans des auberges ou des boulangeries, pauses au café reviennent dans tous les chapitres de ce texte qui relate chaque visite, et donc chaque promenade, par le menu. Cela pourrait vite devenir lassant s’il n’était pas aussi question de littérature, d’auteurs proches ou non de Walser, de la carrière de Walser lui-même. Le tout livré au discours direct, la plupart du temps. On se demande évidemment comment Seelig a pu se souvenir avec pareille précision des propos de son aîné, mais peu importe après tout. L’intérêt est sans doute de pouvoir entrer dans la pensée de l’écrivain, dont il ne fait aucun doute que le diagnostic qui veut faire de lui un schizophrène était pour le moins hâtif, de partager ses avis sur les romanciers de son époque, mais aussi sur le théâtre qu’il aimait avec une grande ferveur – il se rappelait très précisément des pièces qu’il avait vues ou lues des années auparavant, faisant l’admiration de Seelig pour cette prodigieuse mémoire littéraire.

Walser est un personnage particulièrement touchant. Homme de lettres d’une modestie presque excessive, cultivant une certaine paysannerie, ainsi qu’une tendance affirmée et revendiquée au vagabondage, il est épris de liberté (alors qu’il supporte sans regimber son enfermement) : « Il est absurde et grossier d’exiger que j’écrive dans cet hospice. Le seul terrain sur lequel un écrivain peut produire, c’est la liberté. Tant que cette condition ne sera pas remplie, je refuserai de me remettre à écrire. Il ne suffit pas de mettre à ma disposition une chambre, du papier et une plume. » Quelques pages plus loin : « A la maison de santé, j’ai le calme dont j’ai besoin. A présent, c’est aux jeunes de faire du bruit. Pour moi, ce qui me convient, c’est de disparaître aussi discrètement que possible. » Thème de la disparition volontaire dont Enrique Vila Matas, grand admirateur de Walser, a fait une de ses principales thématiques romanesques…

Il a le sentiment d’être un homme du passé, un écrivain oublié : « A Herisau, je n’ai plus rien écrit. A quoi bon ? Mon monde a été détruit par les nazis. Les journaux pour lesquels j’écrivais ont disparu ; leurs rédacteurs ont été chassés ou ils sont morts. Je suis presque devenu un fossile. » L’œuvre de Walser en français compte une trentaine de livres ; il est certain que s’il avait passé les vingt-cinq dernières années de sa vie à écrire encore et encore, leur nombre serait plus considérable, et le lecteur assidu n’aurait qu’à s’en féliciter. Mais on peut relire Walser, sa prose n’est pas de celle qui s’épuise en une lecture, et il y a ce texte de Carl Seelig, qui nous le fait mieux connaître et grâce auquel on peut partir une nouvelle fois en promenade avec Robert, le poète. Ce n’est pas si mal. Et puis, j’allais oublié de le mentionner, il y a aussi dans ce livre une série de portraits réalisés par Seelig au cours de leurs promenades, des photos qui nous rendent Walser un peu plus proche encore, si besoin était.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (4)

« Dès que la relation entre la société et les artistes cesse d’être tendue, ceux-ci s’engourdissent. Il ne faut surtout pas qu’ils acceptent de se faire dorloter, sous peine de se sentir obligés d’adhérer aux circonstances, quelles qu’elles soient. – Jamais, même dans les périodes de très grande pauvreté, je ne me serais laissé acheter. J’ai toujours aimé ma liberté, plus que tout. »

Rien à ajouter à si belle déclaration.

La Littérature est ma vengeance, Claudio Magris, Mario Vargas Llosa

Quand deux monuments de la littérature mondiale actuelle conversent sur leur art, il en sort nécessairement quelques enseignements précieux et de beaux moments de réflexion sur des romans classiques comme Don Quichotte ou L’Odyssée, et plus largement sur la fiction, son rôle dans le monde et ses rapports avec société et politique. Cette rencontre, qui a eu lieu en 2009 à Lima, a permis aux deux écrivains de rappeler l’estime mutuelle qu’ils se vouent, et de revenir sur des thématiques communes comme littérature et engagement ou encore littérature et incurable infirmité du monde, telle que la conçoit Vargas Llosa. Bref, il s’agit d’une conversation sur les grands enjeux de la littérature dans notre monde malade et des conceptions voisines de nos deux grands auteurs, qui n’en rappellent pas moins que l’écrivains doit pourtant, malgré tout, s’en tenir tout d’abord à ses propres démons. C’est en parlant de l’engagement de Vargas Llosa que Magris rappelle ce que l’auteur péruvien a énoncé à ce sujet : « Il dit en outre qu’en Amérique latine un écrivain n’est pas seulement écrivain, mais, inévitablement, quelque chose d’autre. Et il ajoute que, parfois, on est déchiré entre ses propres démons et ses devoirs à l’égard de la chose publique et que, dans ce cas, il faut être fidèle en premier lieu à ses propres démons. » Magris reprend à son compte cette citation et en fait la pierre angulaire de la rencontre des deux écrivains et de leur rapprochement.

C’est sans doute de ce paradoxe de l’écrivain engagé, tel que les deux auteurs le posent, que naît leur conception, partagée par les grands écrivains, de la différence essentielle de la langue du roman, qu’on ne peut en rien considérer comme une langue commune. Quant à la question de ce que peut faire l’écriture pour la société dans laquelle elle voit le jour, Vargas Llosa répond simplement qu’elle lui fait le cadeau de la rendre moins manipulable, « soumise, abusée par le pouvoir ». Et, fait-il remarquer au préalable, c’est bien pourquoi les dictatures, quelles qu’elles soient, censurent les œuvres littéraires.

Dans une deuxième partie, tout aussi intéressante que celle dont il vient d’être sommairement fait état, consacrée au voyage en littérature, c’est donc L’Odyssée qui est à la base de la réflexion de Magris et Llosa. Considérée par Magris comme « le livre des livres », l’odyssée d’Ulysse pose selon lui une question essentielle : l’homme traverse-t-il la vie en devenant de plus en plus lui-même ou au contraire en se perdant ? Vargas Llosa voit dans ce livre fondamental un texte éternellement actuel. Le décalage entre la « réalité » du voyage d’Ulysse et la façon dont il le raconte ensuite, à deux reprises, entre en résonance avec l’une des thématiques de la littérature moderne (le jeu « avec le temps et les niveaux de réalité ») et montre que L’odyssée, tout le comme le Quichotte, est un texte fondateur de la littérature dont les inventions et les trouvailles formelles ou thématiques étaient annonciatrices de textes aussi éloignés dans le temps que les grands classiques de la littérature du XXe siècle au rang desquels je ne citerai que le Voyage au bout de la nuit de Céline.

Les deux dernières parties de cet essai à deux voix sont tout aussi passionnantes, mais je vous laisse le soin de les découvrir par vous-même en allant les lire. Le livre ne dépasse pas les quatre-vingt pages et vous n’aurez pas le temps ni l’envie de regretter votre achat tant les deux auteurs développent avec clarté leurs conceptions et montrent que, définitivement, la littérature peut changer le monde et que l’écrivain a toujours un rôle à jouer dans la société démocratique, un rôle déterminant. Voilà qui clouera le bec aux Cassandre de notre siècle dont la principale préoccupation consiste à nous annoncer et à nous répéter que la littérature est morte et que le live ne saurait tarder à la rejoindre dans la tombe. On en finira avec cette chronique impure en se demandant s’il ne s’agirait pas plutôt de la mort annoncée d’une critique littéraire sans imagination et paresseuse que l’on ne devrait pas plutôt parler… C’est sans doute pourquoi lire les textes théoriques des écrivains s’avère toujours plus passionnant que lire les élucubrations de « critiques » professionnels incapables d’écrire de la fiction.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (3)

« Savez-vous pourquoi je n’ai pas réussi, comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n’avais pas assez d’instinct social. Je n’ai pas assez joué la comédie sociale. C’est sûr et certain ! J’en suis parfaitement conscient aujourd’hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c’est vrai, j’avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. A leur avis, l’écrivain n’a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre « moi » tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s’intéressent à ses affaires privées.

D’emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l’impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l’a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J’aurais dû ajouter à mes livres un peu d’amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d’enthousiasme – un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l’ fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. »

Je n’ai rien contre Hermann Hesse. Je l’ai découvert au même âge que Walser, j’étais alors très jeune. J’ai relu Walser, pas Hesse. Dommage que Walser n’ait pas eu la préscience de sa réussite post-mortem, il se serait moins tracassé avec son soi-disant échec en tant qu’écrivain… Reconnu comme un grand par ses pairs, encore lu et réédité cent ans après ses premiers écrits. Toujours apprécié pour ce qu’il était et pour ce qu’il a écrit, comme il l’a écrit.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (2)

« En ce qui concerne la musique, elle devrait être réservée aux couches les plus élevées de la société. Consommée en grande quantité, elle a sur la masse un effet débilitant. Aujourd’hui, on nous la sert dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un don, un cadeau vers lequel le simple peuple lève un regard plein de désir. Il ne doit pas descendre au cloaque. C’est faux, c’est un détestable manque de goût. Le charme, la grâce, l’élégance sont indispensables à l’art. – En ce qui me concerne, quand je suis dans mon état habituel, je n’aspire pas à la musique. je préfère une conversation amicale. Mais à l’époque où, à Berne, j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais soif de musique, comme un possédé. »

Que dire de plus et de mieux sur la musique ? Combien de fois me suis-je désespéré en entendant ce que l’industrie, le business de la musique sert dans l’auge auditive des gamins qui n’ont ni culture ni goût, et mettent au pinacle des produits « musicaux », des savonnettes insipides, des « chansons » passées à la moulinette d’ordinateurs qui « corrigent » les voix de « chanteurs » qui ne savent rien de la note juste et n’ont jamais posé leur voix ni travaillé leur colonne d’air. Heureusement, il y a la moulinette qui fait de ces « chants » des produits virtuels tous identiques et vulgaires, tout juste bons pour ceux qui les écoutent en pensant se gaver de ce qui se ferait de mieux. Faites-leur écouter de vrais musiciens ou de grandes voix et ils tournent de l’œil ! J’ai fait l’expérience mainte et mainte fois, le résultat est toujours le même.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (1)

« Si je pouvais tourner la manivelle en arrière et revenir à ma trentième année, eh bien je n’écrirais plus au petit bonheur comme un hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Il ne faut pas nier la société. Il faut vivre dedans et lutter pour ou contre elle. C’est le défaut de mes romans. Ils sont trop biscornus et trop réflexifs, souvent trop relâchés dans leur composition. Je jouais ma propre musique, tout simplement, en me fichant des règles de l’art. »

Trop biscornus les romans de Walser ? C’est parfois le cas, en particulier pour Le Brigand, et ce n’est pas si grave… Mais si Walser avait écrit ses romans comme il dit qu’il aurait dû le faire ce 4 janvier 1937, nous serions passés à côté d’une œuvre magistrale et tellement atypique que nous en serions sans doute déçus par ce Walser un moment revisité par celui qui n’écrit plus depuis déjà onze ans. Oui, nous aimons l’hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Relâchés dans leur composition, ses romans ? C’est justement ce qui en fait tout le sel, parce qu’ils sont alors déroutants. Et puis que dirait-on des romans de Gombrowicz, si on s’en tenait à ce type de jugement. Biscornus, fantasques, relâchés dans leur composition… Et si c’était ainsi qu’il fallait écrire pour sortir du convenable et de l’attendu ? En jouant sa propre musique et en se fichant des règles de l’art. Merci pour la leçon, Robert !

« Souvent, un écrivain est d’autant plus grand qu’il peut presque se passer d’action, et qu’il se sert d’un cadre strictement régional. Je me méfie par principe des écrivains qui excellent à multiplier les péripéties et qui ont besoin du monde entier pour créer leurs personnages. les choses quotidiennes sont assez belles et assez riches pour qu’on puisse en faire jaillir des étincelles poétiques. »

Toute la poétique de Walser se trouve ici résumée, en accord pour l’essentiel avec la théorie d’un Flaubert. Oui, tout est là, et nombre d’écrivains d’aujourd’hui devraient modestement s’en inspirer.

La Rose, Robert Walser

Dernier livre publié de son vivant, et avant une longue période où Robert Walser va renoncer à l’écriture parce qu’il est interné en hôpital psychiatrique et qu’il n’éprouve plus le besoin ni l’envie de s’adonner à la création, La Rose est un recueil de courts textes, dont certains peuvent faire penser à des nouvelles (Manuel, L’Oncle, Le Singe, Eric, Perceval écrit à son amie…), d’autres à des notes de promenades (Promenade dominicale, Genève), d’autres encore à des notes de lectures (L’Idiot de Dostoïevski, De quelques écrivains et d’une femme vertueuse, Sacher-Masoch), mais aussi des textes de théâtre (les derniers du recueil). C’est d’ailleurs la surprise de ce livre, dans lequel on apprend que Walser aimait le théâtre, passion que nous ne lui aurions pas prêté, mais la page 4! l’annonce avec un très court texte , Premiers souvenirs de théâtre. Toujours surprenant Walser !…

Le recueil se lit, comme toujours chez Walser, avec plaisir. Les portraits de personnages, qui évoquent parfois son roman, Le Bavard, sont aussi au rendez-vous : Wladimir, le fragment qui ouvre le recueil (« Nous l’appelons Wladimir parce que c’est un nom rare et qu’en effet il était unique en son genre », incipit qui nous rappelle combien Robert Walser était lui-même un personnage hors-norme, délicat mélange d’écrivain, au succès public tout relatif, d’homme rural tirant vers le paysan, et d’homme humble et tendre, d’une douceur surprenante.), Manuel (« Quelque chose l’amusait ; cette façon d’être modestement planté là l’emplissait d’aise. »), Kurt (« Kurt était un grossier personnage, du moins était-il perçu comme tel. »), Un Garçon modèle, etc… Enfin, quelques rares textes, très courts évoquent certains fragments de Franz Kafka, peut-être parce que leur personnage central se trouve être un animal, mais aussi à cause de leur tonalité différente des autres textes du volume : Cheval et ours : « Un cheval comme ça, joliment lustré et harnaché, a le droit d’être fier. Quel être possède des jambes plus fermes ? On ne peut guère douter de sa noble démarche. » / « Comme l’ours est différent. Il n’est pas beau à strictement parler, éventuellement il est plutôt un peu comique dans ses mouvements patauds, il est agile et massif, on ne sait trop comment on doit le concevoir. » ; Le Singe : « C’est avec délicatesse, mais pourtant avec une certaine dureté, qu’il s’agit d’attaquer une histoire rapportant qu’un jour un singe eut l’idée de se précipiter au café pour y rester assis des heures durant. ».

Walser n’a pas connu le succès public de son vivant, on lui a parfois reproché d’écrire comme il le faisait, de ne pas jour le jeu de l’écrivains social, d’être en somme un peu trop lui-même, ce qui avait le don de l’agacer prodigieusement. En rédigeant cette rubrique, j’écoute la musique d’un autre artiste hors-norme, loin des standards du musicien de jazz, Thelonious Monk, avec sa voix unique et si différente, qui n’est pas sans faire penser, à sa façon, à Walser. L’un mérite d’être lu (et il l’est, son succès post-mortem se confirmant année après année, même si le grand public ne le connaît pas toujours), l’autre d’être écouté. Célébrons-les un court instant en les réunissant dans nos pensées pour les hommes d’un autre siècle qui méritent de ne pas tomber dans l’oubli.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (9)

« Quand je suis en pleine lecture, j’ai du mal à m’en arracher, je peux y passer des semaines. C’est ainsi que j’ai lu d’un bout à l’autre les comédies de Molière et les nouvelles de Maupassant, et j’aime avoir côte à côte ces deux grands artistes ; ils se ressemblent par leur tempérament, leur connaissance des êtres humains. Lire Maupassant peut vous faire dédaigner le cours normal de la vie, si étonnantes sont les choses qu’il vous montre. Une incroyable force, alliée à la sensibilité la plus fine. il n’y a sans doute jamais eu de plus grand nouvelliste. L’avoir lu, cela signifie avoir été de bonne humeur, effrayé, ravi. Je ne crois pas que jamais personne écrive d’un seul coup tant de choses remarquables. »

L’hommage d’un grand écrivain à un de ses semblables est toujours émouvant. Je crois que c’est là le premier texte de Walser que je trouve sur la littérature. Un régal. Il continue avec quelques autres Français du siècle précédent…

« Je me suis beaucoup amusé en lisant Les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam. Comme Dumas écrit de façon généreuse et aventureuse ! Connaissez-vous son roman sur Monte-Cristo ? Des Mémoires d’une jeune femme d’Eugène Sue, vous direz que vous n’avez pas lâché le livre avant d’arriver à leur dernière ligne. Ces deux derniers auteurs écrivaient d’une manière absolument non littéraire, c’est-à-dire avec une imagination foncièrement spontanée, et c’est sans doute précisément pour cela qu’ils représentent une valeur littéraire. Balzac laisse transparaître dans ses textes une infinie culture. »

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (8)

« J’attachai des patins à glace à une institutrice, je me mis au garde-à-vous devant un surveillant qui me réprimandait. Dans le cahier de permanence, il y déclara une histoire de brigands. Une jeune fille à qui je le dis déclara que c’était une fort bonne place pour cette histoire. Et puis je goûtai du vin nouveau de Douanne, et j’allai voir au théâtre municipal une pièce pleine d’esprit. Cette petite salle était immensément jolie. On contempla une gare neuve et l’on tapota le menton d’une serveuse du buffet. Lorsqu’on est de belle humeur, on se comporte volontiers en homme du monde. Dans la pièce dont j’ai parlé jouait une actrice qui, de toute la soirée, n’avait à dire que « oui, maman » ; elle y mettait toutes les intonations. C’était terriblement amusant. J’étais debout à l’orchestre, juste derrière une jeune femme. Me doutant que son mari était tout près, je me conduisis avec indifférence, je restai gentil et stoïque. Or, l’époux se rapprocha et me trouva sans doute très correct. »

On a beau déjà connaître la fantaisie et le côté surprenant de certains textes de Walser, l’effet de surprise marche à tous les coups. Ici, ce sont les trois premières phrases du texte qui peuvent étonner, voire déstabiliser. Il y a un côté « phrases sans bords » dans ce texte, alors que ce ne sont pas des phrases sans bords… Rien d’étonnant à ce que Kafka fût de ses admirateurs, on en retrouve l’esprit.

La Rose, substantifique moelle (7)

« Est-ce que je n’ai pas l’air d’avoir la folie des grandeurs, disait Titus, quand je raconte que ma mère était une souveraine et que des bandits m’ont enlevé, pour faire de moi l’un des leurs ? Or, je ne dis cela que pour faire joli, afin qu’on ne s’ennuie pas d’emblée avec moi. Si quelqu’un me demandait mon lieu de naissance, je dirais Goslar, bien que ce soit un gros mensonge. Jamais je ne fus gâté par ma mère, et je n’ai sans doute qu’à m’en féliciter. J’ai lu voilà quelque temps que Goslar serait ravissant dans sa robe printanière et, comme j’incline à la crédulité, j’ai bien volontiers accepté cette affirmation. Chez les brigands, j’ai appris la lessive, la couture, la cuisine, et à jouer Chopin, mais je souhaiterais qu’on ne prit pas cette déclaration trop à la lettre. »

Un portrait de personnage ambigu comme les affectionne Walser. « Est-ce que l’écrivain n’aurait pas le droit de jouer sur l’instrument des idées qui lui viennent avec autant de tranquillité que, par exemple, un musicien au piano ? » Autrement dit, en littérature tout est faux, inventé, imaginé. Surtout avec Robert Walser… « J’ai l »impression que je suis en train de fantasmer passablement, et je requiers l’indulgence. » Indulgence offerte de bon cœur !

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (6)

« Appelons-le Eric, parce que c’est un nom tellement blond qui exprime l’innocence et l’idéalisme. Pendant un temps, il logea dans une ruelle de la vieille ville, étroite mais à l’architecture intéressante, chez un tailleur et une couturière ; et il eut une fois un emploi qu’il ne garda pas plus d’un jour. Auprès du chef du personnel, il s’excusa par une lettre qui disait : « J’ai compris que dans votre établissement je n’aurais finalement tout de même pas pu m’épanouir, et je me suis réfugié auprès de ma maternelle amie, ce que je vous prie instamment de juger humainement concevable. » Chez ses parents, il avait lu l’histoire de Pierre Marais, le fils de boers amené à combattre au service des siens contre son meilleur ami. »

« Un nom tellement blond »… Les surprises de ce genre ne sont pas rares avec Walser. Rappelons qu’il était admiré par Franz Kafka lui-même… Et par bien d’autres grands écrivains encore. Admiration méritée. Si les quelques lignes publiées ici et là de ce poète à la prose délicate le fait connaître à quelques lecteurs de ce blog et leur donne envie de le lire, l’objectif sera atteint.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (5)

« L’un de mes condisciples était déjà terriblement comme il faut lorsqu’il était un petit garçon. Nous autres, nous ne le tenions pas en grande estime ; sa docilité nous répugnait. Avec ça, il n’avait que la peau sur les os ; il était si peu épais qu’il avait l’air transparent ; quand il marchait, on aurait dit une baguette, il était affreusement précieux et délicat. Pour faire des farces, il ne fallait pas compter sur lui. On pouvait se moquer de certains autres, comme Grüring par exemple, qui bafouillait en récitant le poème Firdussi. Lui, en revanche, ne donnait pas lieu à la moindre petite rigolade. Du coup, il avait à peine d’existence, quoique sa constitution malingre sautât passablement aux yeux, de laquelle il paraissait s’élancer vers les sommets. »

Quelques thèmes bien walserien, les garçons blagueurs, le goût de la farce et l’étonnement face à ceux qui se prennent au sérieux.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (4)

« Regarder ainsi les vitrines, qui n’y prendrait plaisir ? Au vol, le regard grignote du chocolat.

Ici, ce sont des chapeaux qui t’intéressent, là des cravates, ailleurs des saucisses de Vienne et de Francfort. Parfois, on a pour rien les plus belles choses, comme par exemple de contempler des reproductions de grands maîtres.

Appétissants, de petits bouquets de violettes, avec leur mauve subtil, voisinent avec des oranges. Nos yeux nous procurent une foule de joies.

Dans des boutiques d’antiquités sont exposées des batailles de l’histoire suisse. On est stupéfait par tant de violence. la possibilité de jouir de la vie par son bon côté, il faut la conquérir à bras raccourcis. »

Un texte qui anticipe les photographies de vitrines que le XXe siècle nous offrira plus tard… le texte d’un promeneur flâneur qui associait à son art de la promenade un sens consommé de l’observation, prémices à bien des descriptions littéraires toutes plus délicieuses les unes que les autres.

Photo : Vivian Maier

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (3)

Au temps où la France existait encore…

« Depuis que je lis les gazettes parisiennes, qui dégagent un parfum de puissance, je suis si distingué que je ne réponds pas aux saluts, sans m’en étonner le moins du monde. Le Temps à la main, je trouve que je suis très élégant. Dorénavant, les braves gens n’auront plus droit à un seul regard de moi. Les gazettes parisiennes remplacent pour moi le théâtre. Je ne mets plus non plus les pieds dans les restaurants les plus chics, tant je suis devenu raffiné. Mes lèvres n’acceptent plus une seule gorgée de bière. Mon oreille n’admet plus désormais que l’harmonie du français. J’adoras naguère une dame, une vraie lady ; je le trouve aujourd’hui godiche, dans la mesure même où j’ai été gâté par Le Figaro. Est-ce que le matin ne m’a pas rendu à moitié timbré ? Pendant que mes confrères, en cette période de crise, se fatiguent à écrire, moi, mes gazettes m’ont rendu faraud. »

L’ironie à la Walser…

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (2)

L’Idiot de Dostoïevski, vu par Robert Walser

« Le contenu de L’Idiot de Dostoïevski me court après. Les chiens de manchon m’intéressent fort. Je ne recherche rien aussi ardemment qu’une Aglïa. Mais hélas elle en prendrait un autre. Marie est pour moi inoubliable. Très jeune déjà, ne suis-je pas resté en contemplation devant un âne ? Qui me présentera un jour à une générale Epantchine ? Moi aussi, j’ai déjà provoqué l’étonnement de valets de chambre. Resterait à avoir si j’écrirais aussi bien que le rejeton de la maison Mychkine et si j’hériterais des millions. Il serait splendide d’être pris pour confident d’une belle. pourquoi n’ai-je encore jamais vu de maison de commerce comme celle de Rogojine ? Pour quelle raison ne suis-je pas sujet à des crises convulsives ? L’Idiot était de faible constitution, ne faisait qu’une piètre impression. un bon garçon, devant lequel un soir s’agenouilla la dame du demi-monde. Je m’attends sûrement à quelque chose d’analogue. Des Kolia, j’en connais deux ou trois. Savoir si je ne pourrais pas aussi rencontrer un Ivolguine ? renverser un vase, j’en serais capable ; je me mésestimerais si j’en doutais. Tenir un discours est tout aussi difficile que facile ; cela dépend de l’inspiration. »

Jamais je n’ai lu pareil texte en dehors de chez Robert Walser ! 

« Je ne suis absolument pas idiot, je suis au contraire sensible à tout ce qui est raisonnable ; je regrette de ne pas être un héros de roman. C’est un rôle qui me dépasse, je lis seulement parfois un peu beaucoup. »

Moi aussi, Robert…    

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (1)

« Nous l’appelons Wladimir parce que c’est un nom rare et qu’en effet il était unique en son genre. Ceux qui le trouvaient drôle guettaient un regard, un mot de lui, et il en était avare. Médiocrement habillé, il se comportait avec plus d’assurance que vêtu avec recherche, et c’était au fond un être bon, qui n’avait d’autre tort que de s’inventer et de s’attribuer des défauts qu’il n’avait pas. Il était principalement méchant envers lui-même. N’est-ce pas impardonnable ? »

Ainsi commence ce recueil de textes brefs, le dernier ouvrage de Walser édité de son vivant, trente ans avant sa mort. On croit y voir un autoportrait de l’auteur lui-même. Il y est question des femmes, avec lesquelles le personnage semble ne pas avoir grand succès, même s’il les intéresse pourtant. Notre personnage est en tout cas un homme de bien, original et sympathique, à l’image de Walser, cela est certain. 

« Parfois il se conduit en viveur, fréquentant ce qu’on appelle des bistrots malfamés. Il est des gens qui l’en blâment, mais qui, eux-mêmes, voudraient bien s’amuser une fois, ce que ne leur permettent pas toujours les milieux qu’ils fréquentent. On l’a imité, mais cet être original reste ce qu’il est. L’imitation est d’ailleurs chose fort naturelle. » 

L’Anomalie, Hervé Le Tellier

A l’heure de confirmer dans cette chronique d’un livre que je n’ai pas aimé du point de vue du style que je ne l’ai pas aimé du tout, le manque d’envie d’écrire sur le sujet le dispute à l’ennui de m’en tenir à son intrigue. Il va sans doute falloir trouver une approche différente, une autre accroche pour lancer le texte et se débarrasser ainsi une bonne fois pour toute de ce roman enfin terminé dans une lecture qui n’a pas suscité mon émoi. Peut-être bien comme chaque fois qu’on me fait le cadeau du dernier Prix Goncourt, à l’exception peut-être de L’Amant de Duras. Bref, L’Anomalie est une espèce de roman qui se lit très vite pour la majorité des lecteurs, ce qu’ils recherchent peut-être avant tout. Un livre plein de références à une culture que je ne partage pas, celle des séries, celle d’une littérature grand-public (deviendrais-je snob en vieillissant ?… ou plus exigeant en lisant des auteurs de très grand talent, les deux peut-être, c’est bien possible) un peu facile, un livre qui si la nouvelle se confirme va vite devenir lui aussi une série (ainsi la boucle sera-t-elle bouclée). On nous parle évidemment de science-fiction quand on évoque L’Anomalie. Permettez à l’amateur de SF (même s’il n’en lit plus) qui a fréquenté les plus grands textes de ce sous-genre qui frise parfois le génial de sourire… Gallimard n’est pas un éditeur de SF et Le Tellier n’est pas Asimov (ni Van Vogt, ni M. Banks, liste non exhaustive). Il ne faudrait pas trop galvauder les genres littéraires ni pousser grand-père dans les orties. L’avion qui se dédouble, après avoir traversé un cumulonimbus, un thème de SF ? La bonne blague !

Mais nous y sommes. Le Tellier traite du thème du double, comme tant d’autres avant lui (lire Le Double de Dostoïevski, par exemple, et de préférence) et, idée plutôt intéressante, le traite chez plusieurs personnages à la fois (je ne sais plus combien, mais plus de dix). Mais du même coup, le livre s’ouvre sur douze chapitres (la première partie, moins deux chapitres, où il est un peu question du Boeing) qui passent en revue la vie des personnages qui vont tous, à l’exception de Miesel l’écrivain, se retrouver affublé d’un double. Situation initiale un peu longuette, et qui tire vite à la ligne. On se demande à quel moment on va en venir aux faits, d’autant plus que les vies qui nous sont narrées ne présentent pas toutes un grand intérêt. Le personnage de Blake, tueur à gages, traité dans le premier chapitre, passe encore ; celui de Victor Miesel, écrivain sans grand succès de ventes, mais qui fait avec sa médiocre notoriété, passe encore… Mais Lucie et André ne retiennent guère l’intérêt ; David, avec son cancer du pancréas, pas plus ; Sophia et sa famille, en particulier son père incestueux, j’en soupire ; Joanna l’avocate, passons… et Slimboy, le chanteur nigérian, qu’en dire ?… Quant à Markle, le pilote de l’avion, on se dit qu’il en fallait bien un, lui ou un autre… Et voilà la première partie pliée, l’avion posé dans une base de l’armée de l’air américaine, le livre va peut-être devenir palpitant. J’oubliais, nous avons fait la connaissance d’Adrian et Meredith, deux jeunes scientifiques américains qui ont donné naissance à un protocole improbable, le protocole 42 (en référence au Guide du voyageur galactique, série de cinq bouquins de SF « drôlatique » de Douglas Adams, une œuvre « culte » dont je ne suis pas un inconditionnel) qu’on n’aurait normalement jamais dû mettre en œuvre, mais qui peut répondre à la situation imposée aux passagers du vol AF006 Paris-New-York. La seconde partie, bien plus courte que la première narre la vie desdits passagers pendant leur enfermement dans la base militaire et l’organisation du protocole, mais j’ai vraiment la flemme de continuer à écrire sur ce « roman nécromant » (appellation de Laurent Dubreuil, pour qui le roman est mort et plus que mort). La dernière partie s’ouvre sur une fausse citation, de Victor Miesel, auteur d’un livre intitulé L’Anomalie (mise en abyme, quand tu nous tiens…) : « Aucun auteur n’écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l’auteur. le point final, à la limite, peut leur être commun. » Tu l’as dit, Hervé.

Et c’est ainsi que prend fin cette fausse chronique, dont l’objectif était de dézinguer joyeusement ce bouquin, et que son auteur, piteux, ne termine pas, pris par une flemme incurable, coupable d’avoir déclenché la malignité d’un esprit doué pour la paresse… La troisième partie traite donc du thème du double. Le Tellier fait se rencontrer les paires, il y a un double meurtre (les Joanna) ; Miesel ne rencontre pas son double, celui du mois de mars s’étant suicidé (c’est encore lui le plus peinard) ; Blake de juin assassine le Blake de mars, il ne pouvait pas y avoir deux Blake, etc… jusqu’à une fin plutôt sympa, même si elle apparaît au bout du compte, là aussi, un peu facile. Le Tellier a, selon ses dires, écrit là un roman inhabituel pour lui, un best-seller, donc, et il s’est sans doute bien amusé. Tous les lecteurs ne pouvaient pas le suivre, même si une majorité d’entre eux trouvera son bouquin génial. Laissons-leur ce plaisir, que je ne partage pas. Fin d’une chronique on ne peut plus laborieuse, et pour tout dire bâclée, que rien ne vous empêche de déclarer nulle et non avenue…

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (5)

Dans le chapitre Comment payer ses dettes avec ou sans génie ? « Michel Houellebeck, Frédéric Beigbeder, David Foenkinos ne sont pas forcément les pires écrivains (la concurrence est rude), mais ce sont surtout d’excellents commerçants, dont, à la différence de leurs droits perçus, à peu près aucune phrase ne compte littérairement. » 

La concurrence est rude… Hervé Le Tellier, dont je n’ai rien lu sinon ce pauvre livre primé, L’Anomalie, rejoint (si ce n’était déjà fait) le club (fermé ?) des auteurs bons commerçants dont les phrases ne comptent pas littérairement. Vous en voulez une nouvelle preuve ? Allons-y donc, dans L’Anomalie, il y a ça :

« Un ding assourdi l’alerte d’un mail. Elle lit le prénom d’André et soupire. Elle est en colère, moins parce qu’il insiste que parce qu’il sait qu’il ne devrait pas insister et qu’il ne peut s’en empêcher. Comment peut-il être aussi intelligent et aussi fragile à la fois ? Mais l’amour, c’est ne pas pouvoir empêcher le cœur de piétiner l’intelligence. » 

Rien qui ne soit attendu. Décidément, les (bonnes) surprises sont rares dans ce bouquin.

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (4)

Dans le chapitre, Comment réagir à l’annonce du palmarès : « Pour la joie de la galerie, cette comédie est rituellement donnée à Paris entre août et décembre, avec, à chaque rentrée, de nombreuses improvisations et de nouvelles allusions à la situation présente. Les prix ont acquis une importance lourde et nuisible dans le fonctionnement social de la littérature contemporaine, nous ne pouvons l’ignorer. Ils servent à maintenir des choix économico-esthétiques, ils rendent inaudible le non-conforme, ils favorisent une fausse idée du littéraire. » 

Un journaliste d’une chaîne d’information « spécialisée », sur laquelle il n’est jamais question de littérature sinon au moment de la remise d’un prix importante, dit en parlant de L’Anomalie qu’il s’agit d’une lecture addictive, qu’il se lit comme on regarde une série. C’est à peu près ça, un « page-turner », qu’on lit sans doute sans être attentif au style, pour suivre l’histoire sans se préoccuper de l’essentiel, l’écriture. Le fait qu’il soit publié chez Gallimard en dit long sur les choix littéraires de cette maison d’édition historique. Et ce qui est drôle, c’est qu’en période de crise qui n’a pas épargné les maisons d’édition, c’est celle qui a les reins les plus solides qui hérite via le Goncourt de la vente assurée d’au moins 400 000 exemplaires du livre primé. Gallimard a fait un joli coup en publiant ce roman. Il n’en reste pas moins que c’est un piètre roman, dans lequel on trouve ça : 

« Devant le département de mathématiques de Princeton, un élégant building de verre et de briques rougeâtres au modernisme déjà ancien, les étudiants ont dressé des tables à tréteaux, installé un barnum blanc à chapiteau pointu et allumé le barbecue. On célèbre avec force saucisses la médaille Fields de Tanizaki, et le probabiliste Adrian Miller se rend bien compte qu’il regarde sa collègue Meredith Harper avec un sourire crispé, qu’il alterne avec un air de sentimentalité idiote. La première fois qu’Adrian avait vu Meredith, il l’avait trouvée franchement laide. Une telle impression est passagère, les meilleurs auteurs le lui auraient confirmé. Deux mois avaient passé depuis l’arrivée de la topologiste britannique, et désormais Meredith, avec ses jambes trop minces et ses cheveux bruns trop sages, son nez trop long et ses yeux trop noirs, Meredith la toujours distante l’attire de façon déraisonnable. » 

Tout ça pour ça ! C’est quand même assez affligeant. Jetez un œil aux adjectifs (consternant) : « élégant » building / briques « rougeâtres » / modernisme « déjà ancien » / barnum « blanc » / chapiteau « pointu » / sourire « crispé » / sentimentalité « idiote » / Meredith « franchement laide » (eh, oui, c’est toujours franchement qu’une femme est laide !), etc… Un chapelet de clichés, ce paragraphe, dans lequel on célèbre « avec force saucisses » une médaille (Un prix Goncourt aussi ?) et on se sent attiré de façon « déraisonnable ». Voilà, ça se lit facilement, et quand on vise un lectorat potentiel d’un demi million de lecteurs, c’est sans doute essentiel, non ? Et ça donne des paragraphes d’une platitude semblable à celle de ce que vous venez de lire, de l’écriture mainstream pour lecteurs de base, qui lisent chaque année le prix Goncourt, allez savoir pourquoi. 

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil (3)

Chapitre Comment faire quelque chose ? « La littérature peut raconter, relier, expliquer, désigner, réparer. Enfin, à l’occasion, car sa tâche principale est d’œuvrer dans le langage et, par là, de nous faire quelque chose – submerger nos âmes, ébranler nos esprits, émouvoir nos corps réfléchissants. En deça de quoi l’écriture ne se tiendra qu’à défaut. »

Dans L’Anomalie, il y a ça : « Salut, général Silveria de mes deux ! C’est tout ce que vous avez trouvé ? Franchement, j’y ai cru, mais le coup de descendre l’avion, c’est le truc de trop. Vous trouvez que c’est le moment, avec l’orage qu’on vient de se payer ? En plus, vous vous êtes gourés, mon dernier vol, c’est après-demain, pas aujourd’hui. mais je reconnais, comme cadeau de départ, c’est mieux qu’un carrot cake à la mords-moi-le-nœud. »

Il y a ça, aussi :  » Meredith a soudain envie d’un café qu’elle n’aime pas, elle se bat avec le percolateur récalcitrant – Ces connards, ils ont même programmé des pannes dans leur simulation -, et quand le liquide noir et mousseux coule enfin, elle se tourne vers Adrian, silencieux. 

Il la regarde avec un enchantement vermillon dans le cœur. Il aime décidément tout chez elle, ses joues roses lorsqu’elle s’emporte, cette perle de sueur sur le bout du nez, et sa façon de porter ample ses chemises sur un corps d’une si extrême minceur. Peut-être tout cet élan vers elle est-il aussi programmé ? il s’en fout. La vie commence peut-être quand on sait qu’on n’en a pas. » 

Âme submergée ? Esprit ébranlé (ça, sans doute, mais par la désolation) ? Corps réfléchissant ému ? Que nenni, hélas ! 

L’Anomalie, à l’aune du comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil (2)

Chapitre Comment lire : « En restituant au dire le risque du poncif, je veux enfin désigner une catégorie de l’illisible. Est d’abord illisible l’expression courue d’avance et non pas ce qui relève de « l’expérimental ». 

Dans L’Anomalie, page 175, j’ai trouvé ça (je l’ai « illu » !) : « C’est quoi l’histoire, déjà ? Ah oui. Le diable entre chez un avocat et lui dit : »Bonjour, je suis le diable. J’ai un marché à vous proposer. – Je vous écoute. – Je vais faire de vous l’avocat le plus riche du monde. En échange, vous me donnez votre âme, l’âme de vos parents, celle de vos enfants et celle de vos cinq meilleurs amis ? L’avocat le regarde d’un air étonné et dit : « D’accord. où est le piège ? » »

Avec des paragraphes qui relèvent de l’expérimental comme celui-là, ce livre va rester dans l’histoire de la littérature française… Il occupera une ligne dans le palmarès du prix Goncourt.  

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil

Chapitre Comment se dispenser des phrases de rien : « Maintenant, je dois dire que, sincèrement, je ne parviens pas à me représenter comment un écrivain en arrive à nous donner de telles phrases. » Citation de Laurent Dubreuil, que je reprends à mon compte en lisant ça, dans L’anomalie d’Hervé Le Tellier : 

« Tuer quelqu’un, ça compte pour rien. » (incipit – ça commence mal)

« Le président américain reste bouche ouverte, présentant une forte ressemblance avec un gros mérou à perruque blonde. » (page 162 : on sourit en pensant à Trump, puis on se dit bien vite que la comparaison est faible et même pire)

Quand je lis, ici ou là, que L’Anomalie est un roman magnifiquement écrit, j’avoue que les bras m’en tombent.

Une Bête aux aguets, Florence Seyvos

Notre exploration d’une littérature féminine (et par la même occasion notre découverte partielle du catalogue des Editions de l’Olivier) se poursuit avec un retour vers une auteure à l’imaginaire et à la recherche intrigants, Florence Seyvos, et en l’occurrence à son dernier roman, Une Bête aux aguets. Anna, son personnage principal, est une drôle d’enfant, différente, qui suite à une maladie infantile (la rougeole) se métamorphose et doit suivre un mystérieux traitement à vie dont elle ne sait pas la raison, un traitement imposé par un certain Georg, à qui sa mère a fait appel pour l’aider à guérir sa fille et avec qui elle semble avoir une courte liaison. A peine son premier médicament avalé, la pré-adolescente en sent l’effet immédiat, sous forme d’un scintillement qui parcourt tout son corps, et dans l’heure qui suit se retrouve sur pieds. Traitement magique donc, qu’elle va devoir suivre ensuite sous forme d’un cachet blanc chaque jour et d’un cachet bleu chaque samedi. Il n’est pas question de déroger à cette prise régulière. Mais allez imposer pareille discipline à une jeune fille de cette âge ! Bien entendu, elle y répond en bravant l’interdit et joue avec son traitement, façon comme une autre de s’opposer à sa maman, en fonction de son humeur. Jusque-là l’enfant différente est conforme à l’idée qu’on peut se faire d’une adolescente. C’est que nous avons omis jusqu’ici de parler de ce qui fait d’elle, justement, une « extraterrestre » : Anna entend des voix dans l’appartement où elle vit avec sa mère, y sent des présences invisibles très envahissantes pour elle, et accessoirement lévite (elle dit qu’elle « vole »). Sa mère semble toujours inquiète pour elle, comme si elle savait quelque chose qu’Anna ignore. Voilà donc le thème principal de ce texte, qui renouvelle de façon très réussie le genre du roman de vampires. Car, bien vite, la jeune Anna (elle grandit) s’aperçoit qu’elle éprouve une irrésistible fascination pour le sang, qu’elle ne peut s’empêcher d’y goûter en mordant cruellement son premier amant, un jeune homme qu’elle a rencontré à l’infirmerie de son lycée, un jour où elle a simulé un malaise suite à une chute, et qui semble reconnaître en elle (mais de cela on n’aura pas la certitude que pourrait donner une réponse claire du texte, ou alors il faut en passer par une analyse fine du lexique employé par Ariel quand il parle d’elle : il la nomme « petite créature », et lui raconte un rêve qu’il a fait où elle entrait dans sa chambre en volant) un être plus qu’humain. Voilà donc la fameuse bête aux aguets que craint tant la jeune femme, ce fameux vampire qui a donné naissance à quelques séries de romans (dont nous nous garderons de juger de la qualité pour nous être abstenu de les lire) de la « littérature adolescente », auxquels Une Bête aux aguets offre une alternative bienvenue et lisible par n’importe quelle tranche d’âge de lecteurs. Du point de vue de l’écriture pure, Une Bête aux aguets est un texte au style bien d’aujourd’hui : pas de lyrisme, une écriture sans effets, simple, peut-être pas blanche, peut-être pas sèche (encore que…) mais efficace. Ce n’est sans doute pas le style littéraire que nous recherchons, et cette « efficacité » nous laisse sur notre faim, mais c’est visiblement (il en allait de même avec la forme de L’Enfant incassable) la façon de faire de Florence Seyvos. On ne lui en fera pas grief. En revanche l’univers que déploie Seyvos dans ce texte nous semble particulièrement maîtrisé, les interrogations de la jeune femme et les expériences étranges qu’elle vit quotidiennement donnent à son roman un intérêt qui incitera sans nul doute les amateurs de littérature fantastique, même si Une Bête aux aguets se situe à la lisière du roman de genre et pose sans doute des questions qui portent sur un mystère plus grand que celui du vampire, un mystère tout entier contenu dans l’excipit du roman : « J’attends que quelque chose soit possible. ». Un texte qui se lit avec facilité, d’une seule traite, ce qui n’est pas un jugement de valeur (ni favorable, ni défavorable), mais un simple constat. De ce point de vue, comparé au roman de Rita Indiana, Les Tentacules, chroniqué ici même il y a deux jours, le dernier opus de Florence Seyvos semble (euphémisme) moins exigeant avec son lecteur, plus simple en apparence (ce qui ne veut pas dire simpliste), même si une lecture au second degré s’impose, car dès les premières lignes du roman, le mystère est nommé avec un incipit dont la force est un coup de maître : « Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne croyais plus au monde. » La jeune femme est prise entre deux mondes aux règles différentes, elle se bat désespérément contre son isolement, en faisant appel avec maladresse à Georg (figure d’un deuxième père qui lui redonne la vie et la rebaptise : il lui offre un nouveau prénom, Luminata), puis en allant le trouver une deuxième fois, au comble du désespoir, quand sa mère semble frappée d’un mal incurable, pour trouver cette fois quelques réponses tangibles à ses questions. Mais à aucun moment, Florence Seyvos, elle, ne donne de réponses aux questions que peut soulever son texte, laissant le soin au lecteur d’interpréter lui-même le drôle d’objet qu’il a entre les mains et qu’il vient de dévorer. C’est un drôle d’univers que celui de cette écrivaine, dont le dernier volume donne envie d’en poursuivre la découverte.

Les Tentacules, Rita Indiana

L’action de ce roman se déroule en République Dominicaine, durant trois époques différentes : 2027, 2000 et XVIIe siècle. On ne va pas chercher à résumer l’intrigue de ce texte baroque. Présentons simplement les deux personnages principaux du récit : Acilde, une jeune fille de 2027, qui avant de travailler comme bonne pour une grande prêtresse de la Santeria (Vaudou), « taillait des pipes au Mirador » en se faisant passer pour un jeune garçon. Sa patronne l’a prise en charge et lui vient en aide pour l’aider à sortir de sa condition. Acilde a un projet : acheter, grâce à des moyens illégaux, le Rainbow Bright, une puissante drogue qui permet de changer de sexe sans opération. C’est elle que l’on suit au début du bouquin, avant de faire la rencontre d’Argenis, un jeune artiste du début du XXIe siècle, qui participe à une résidence organisée par un riche couple dont l’objectif majeur est de protéger les récifs coraliens de Sosua.

Nous y sommes. Soudain, c’est l’histoire d’Argenis qui se développe. Durant la résidence, il se met à vivre simultanément en 2000 et au XVIIe siècle, sur un flibustier, auprès d’hommes de mer avec lesquels il se demande ce qu’il fait. Cette immersion dans un monde dont il ignore tout le fait s’interroger sur ce qu’il prend d’abord pour un simple cauchemar. Mais un cauchemar dont il n’est pas si simple de sortir… Puis progressivement, il accepte cette double réalité et parvient tant bien que mal à vivre sur ces deux plans, même s’il se demande s’il n’est pas en train de devenir schizophrène. Bien sûr, à Saint-Domingue, la sorcellerie est active et Argenis se demande aussi s’il n’est pas victime d’un mauvais sort. Qu’importe au fond, l’important est bien dans la capacité de l’auteure à passer d’un monde à l’autre sans transition, dans un zapping permanent et rapide, sans qu’à aucun moment on se lasse de ce jeu de va-et-vient. Par ailleurs, on retrouve dans cette partie de l’intrigue des personnages qui viennent de l’univers dans lequel évolue Acilde au début du texte, soit vingt-sept ans plus tard ! Giorgio Menucci, le mécène qui reçoit des artistes en résidence à domicile, et Nenuco l’ont en effet tous deux croisé(e), ou la croiseront. Quand vers la fin, ce ne sont plus non seulement les personnages d’un même siècle qui se croisent, mais les époques qui s’entrechoquent et leurs héros qui se mêlent dans un réalisme magique très sud-américain, on se dit que Rita Indiana a réussi là, pour ce premier roman, un sacré coup de maître, en mélangeant les genres et les époques avec maestria. Publié chez Rue de l’échiquier, Les tentacules vaut le détour, et sans doute plus qu’une seule lecture. Alors n’hésitez pas à le commander à votre libraire, vous ne serez pas déçu-e-s par le style à part de cette jeune musicienne qui fait ses débuts en littérature avec un texte réjouissant.

Monsieur Songe, Robert Pinget

Avec en mémoire les fulgurances de L’Inquisitoire, grand roman de Pinget édité en 1962, l’heureuse découverte en librairie (cherchez les livres de Pinget chez les libraires, vous m’en donnerez des nouvelles…) m’a comblé de joie. Je n’ai donc pas tardé à me lancer dans sa lecture, qui m’a pourtant résisté. N’allez pas en déduire que Monsieur Songe est un texte aussi ennuyeux qu’un jeune homme pourrait le penser. Le prétexte du roman est simple : un retraité, qui écrit ses mémoires, note dans un carnet certaines de ses pensées, raconte sa vie avec sa vieille bonne, entrecoupée de rares moments de bonheur, comme ceux où sa nièce lui rend visite, par exemple. La quatrième de couverture du livre présente le personnage comme un vieil original ; on pourrait aussi le voir comme un vieux banal. Car sa vie est une succession de non-événements, c’est la vie d’un provincial, solitaire et modeste, une « existence falote », comme l’annonce le troisième chapitre du texte. Non, il ne se passe rien de bien intéressant dans le petit monde de Monsieur Songe, des disputes avec sa servante, sa façon de servir le repas, à « cette idiote de bonne », et sa façon de sortir en claquant la porte à la fin d’une dispute avec Monsieur… Ici ou là, pourtant, quelque chose arrive. C’est une fête qu’organise Monsieur Songe, histoire de renouer avec ses vieux amis perdus de vue. La bonne, bien sûr, trouve l’idée on ne peut plus saugrenue : des dépenses inutiles, alors que Monsieur se plaint de ses finances… Mais rien n’est simple dans cette vie sans relief. Il reste trois amis à inviter, alors pour bien faire, Monsieur Songe pense à inviter leurs neveux (« la nouvelle génération » / « Des hippies dit la bonne, des propres à rien ») et même, pourquoi pas, les petits-neveux. Mais quand il faut compter tous ces gens, Monsieur Songe perd le fil, ne s’y retrouve plus. Combien seraient-ils ? Tout se complique et quand la fête a lieu, bien vite Monsieur Songe l’oublie et ne saurait en faire le récit dans ses mémoires… Et celui à qui il demande de lui rappeler ce qui s’est passé n’en a pas gardé un souvenir plus précis que Songe.

Robert Pinget est un auteur Minuit de la période du Nouveau roman. C’est Beckett qui l’a fait entrer dans la maison d’Edition dont Jérome Lindon était le directeur. Les deux hommes deviennent rapidement des proches, Beckett voit en Pinget une inspiration proche de la sienne. Robbe-Grillet est élogieux à son égard. L’écrivain est adopté et il va publier chez Minuit une œuvre pleine de titres (roman et pièces de théâtre). En 1982, sort ce Monsieur Songe, suivi de Le Harnais, et Charrue. Dans un court avant-propos, Pinget annonce qu’il a écrit ces textes durant vingt ans, pour se délasser de son travail. Il est vrai qu’il s’est harassé à la tâche avec L’Inquisitoire (cinq cents pages, tout de même, écrites en six mois). Un peu de délassement n’était sans doute pas de trop dans une œuvre exigeante, qu’il a construite avec des mots, rien que des mots. Car chez lui, et c’est ce qu’approuve Robbe-Grillet, pas de psychologie. Mais des mots. Il n’en reste pas moins, délassement ou pas délassement, que Le Harnais s’ouvre sur une phrase à la Beckett (« Ça casse les couilles », disait celui-là à propos de l’écriture) : «Reprendre joyeusement l’affreux harnais écrit Monsieur Songe. Et puis il biffe affreux. Et puis il biffe harnais. Reste à reprendre joyeusement.» Et voilà le lecteur plongé dans les carnets de note de Monsieur Songe. Il y est question tout d’abord de Littérature, envisagée avec humour, en de courtes notations, mais qui donnent comme un aperçu de la poétique de Pinget.

« Il dit que réduire ses écrits au vraisemblable, c’est refuser les exigences de l’art. une touche d’impossible et voilà que l’œuvre prend forme. »

Dans la dernière partie du livre, la dimension réflexive de la pensée littéraire de Monsieur Songe se meut en véritable mine de pistes pour l’écrivain soucieux de nourrir sa propre poétique. L’air de ne pas y toucher. Des petites perles de théorie cachée sous la coquille rugueuse de l’huitre des petites histoires de Monsieur Songe, de ses aphorismes parfois scabreux, de ses entretiens et de sa collaboration avec l’ami Mortin qui lit et critique ses carnets, de ses notes pour d’hypothétiques romans. Ici, on pense à une mise en abyme de l’écrivain dans son personnage :

« Ça y est, ça y est il la tient cette petite fable où exercer son imagination.

Il sort de son lit, il met sa robe de chambre, s’installe à sa table, prend une plume, une feuille de papier et écrit… qu’il sort de son lit, met sa robe de chambre, s’installe…

C’était donc ça le salut ? Il doit se tromper, il doit confondre. Voyons, qu’est-ce que c’était cette chose, ce déclic miracle ?

Force lui est de conclure que la fable, morte dans l’œuf, n’était que l’écho imaginaire et déguisé d’un constat d’impuissance. »

Et on pense à Beckett. Là, on pense à Walser, avec ses microgrammes écrits d’une écriture minuscule au crayon noir :

« Prendre la plume c’est déjà se guinder dans une attitude. Remède, le crayon. Ensuite la craie sur l’ardoise. Et finalement l’index dans la poussière.Un grand exemple de ce geste-là. Bien difficile à suivre. »

Voilà, Monsieur Songe est un livre qui ne se lit pas comme un best-seller ou un page-turner, mais c’est sans doute mieux.

« merci », Béatrice Cussol

Béatrice Cussol, écrivaine sans doute méconnue du grand-public (me semble-t-il…), peintre à l’inspiration féministe certaine (me semble-t-il…), passée dans ses jeunes années par l’école de la Villa Arson de Nice, dont il va être question ici pour son premier roman, paru en 2000 aux Editions Balland, « merci », est la délicieuse surprise romanesque de ma fin d’année de lecteur avide de nouvelles découvertes littéraires – accessoirement, en des temps où je mène une « enquête » sur l’écriture féminine, l’écrivaine la plus jubilatoire qu’il m’ait été donné de lire. L’illustration de couverture est signée par elle (un petit bijou). Le texte, somptueux, est un régal pour l’amateur de littérature contemporaine qui s’écrit depuis Samuel Beckett. Univers semblable à celui de l’écrivain irlandais, une maison bourgeoise où la narratrice exerce le métier de femme de chambre ; écriture ciselée qui perd parfois le lecteur et l’entraîne, quand il se reprend et fait l’effort de suivre une narratrice dont le récit glisse soudain parfois souvent vers un univers fantasmatique dans lequel la sexualité homosexuelle masculine a sa part, dans le rêve éveillé d’une vie qui se passe en compagnie de Monsieur, son compagnon de jeux sensuels, le Général, et Mademoiselle, la sœur de Monsieur à qui on ne connaît pas de compagne ou de compagnon ; texte bref, sans chapitres, qui n’est pas sans faire penser à un roman de Beckett tel que Watt, le fantasme en plus et une omniprésence de la sexualité. La mort est également présente, à la fin du texte, avec une tendance à traiter le sujet digne de l’humour noir beckettien.

« Quand il se mit à vomir du sang et que je courus lui chercher une cuvette pour ne pas qu’il souille le tapis, j’entendis ses mains dans ses poches qui palpaient de vieux papiers raides, froissaient de vieux écrits, les déchiraient. Il s’abandonnait à des occupations stériles comme si vivre ne lui avait jamais servi à rien, irritant la partie encore vive de lui-même, cherchant à l’étouffer discrètement. »

« Sans doute me suis-je souvenue d’autre chose encore quand je décidai de poser la tête de Monsieur sur un guéridon, dans ma chambre, entre le balcon et le bureau de Mademoiselle que je m’étais approprié en le tirant jusque-là. Et chaque jour, cependant, quand je croisais ses yeux qui s’ouvraient comme de grosses lucarnes larmoyantes, je tenais à le remercier de ma bonne étoile. »

La narratrice arrive donc, avant le début du roman, dans un village dont elle ne sait rien et devient la femme de chambre de Monsieur et Mademoiselle, une femme de chambre un peu particulière puisque Monsieur lui demande des services inhabituels, comme de l’observer pendant qu’il se livre à des débats intimes avec le Général, ou pendant qu’il se touche le sexe, tandis que Mademoiselle fait ses tristes et faibles gammes au piano (elle est piètre musicienne, mais ne laisse pas passer un jour sans travailler son instrument, tout comme Monsieur, semble-t-il…). Car en bonne bonne, la narratrice sait que son métier consiste tout d’abord à dire oui, quoi qu’on lui demande, ce qu’elle fait avec le plaisir du devoir accompli. Le réalisme n’est pas de mise dans ce texte loufoque et, parfois d’une doucereuse obscénité.

« Monsieur peut-être trimballait avec lui toute cette vieille poésie d’antan, modèle de beauté, qui favorisait la description des choses qu’il cherchait à réécrire ; celle où le triste vers blafard fait rimer imberbe avec ténèbres, petite bonne avec bonbonne, décrit Mademoiselle comme une poupée éclairée de l’intérieur et, goutte après goutte, déclenche l’insulte.

Interrogée sur ce que j’entends par réel, je serais tentée de citer chaque chose en utilisant leurs noms, celles qui existent comme celles qui n’existent pas, mais surtout celles que je connais, celles que je reconnais, celles que je sais nommer, au total, tout. Donc tout ce qui est réel n’existe pas forcément. »

On peut sans doute voir dans ce passage, une déclaration d’intention littéraire, à laquelle l’écrivaine se tient durant tout ce roman surprenant et fantasmagorique, avec un brio qui donne envie de lire le reste de son œuvre. C’est ainsi que le texte se lit sans que les personnages semblent vieillir (une étude du temps du récit vaudrait sans doute son pesant de cacahouètes !) avant qu’une fuite en avant soudaine nous apprenne que notre petite et jeune femme de chambre a désormais soixante-dix ans, puis qu’elle vieillisse encore rapidement pour assister à la mort de ses deux patrons, puis du Général lui-même, dans un final proprement fantastique qu’il ne saurait être judicieux de révéler, jusqu’à un excipit brillant comme un diamant noir : « Elle s’est mise à table, et encore finale, traduit et prolifère, fatidique ». Brillant et admirable, tout comme ce roman surprenant, dans lequel l’omniprésence des rails autour de la maison aurait mérité que j’en parle plus haut dans cette chronique, ce train qui a mené la narratrice dans cette maison, et qui semble sans cesse l’appeler sans que jamais elle le prenne. Un livre à lire et relire, dont je ne sais s’il est toujours édité, un livre à chercher chez les bouquinistes avec un rayon écrivaines digne(s) de ce nom.

Une année de lectures : 2020

Le moment d’un bilan rapide est venu. Lecture ou relecture, peu importe, l’essentiel étant de conserver le souvenir du meilleur, parfois du sublime. Les cinq romans qui m’ont procuré les plus vifs plaisirs de lecture sont en tête de cette liste (sans souci de classement) : trois d’entre eux sont l’œuvre d’écrivaines. Les liens indiqués renvoient aux chroniques écrites pour ces livres marquants.

Manifeste incertain 9, Frédéric Pajak

Le Manifeste incertain, c’est tout d’abord un très bel objet-livre, réalisé par les Editions Noir sur Blanc. Un format différent (23X17), une couverture somptueuse, qui répond au critère énoncé par le nom de la maison d’édition, un texte largement illustré de dessins à l’encre signés par l’auteur lui-même. Enfin, c’est un texte que les admirateurs du poète lisboète Fernando Pessoa ne rateront sous aucun prétexte. C’est également un recueil de textes de mémoires de Pajak, tout ça pour un prix modique (23 euros), qui permet de s’offrir un vraiment très beau livre au prix habituel d’un objet parfois souvent trop souvent banal.

C’est donc le neuvième, et a priori dernier volume d’une suite que l’auteur et dessinateur a prévu de ne pas poursuivre après ce numéro consacré en grande partie à Pessoa, mais aussi à des textes autobiographiques de souvenirs de voyages de Pajak à travers le monde, en Afrique, en Chine, aux Etats-Unis, en Europe, en France… Les tomes précédents ont été consacrés à Walter Benjamin, à des poètes (Ezra Pound, Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva…) et à Vincent Van Gogh. Le neuvième opus nous raconte Pessoa, avec ses multiples hétéronymes (Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Alberto Caiero, Bernardo Soares, pour les plus connus), sa vie depuis sa prime jeunesse, jusqu’à sa mort, sa vie de poète et de petit employé de bureau, sa vie intellectuelle et artistique, sa vie de misère aussi (de petites chambre en petite chambre, de bar en bar, l’alcool, omniprésent). Il est question aussi, bien sûr, de la malle dans laquelle on a retrouvé toute l’œuvre de Pessoa et de ses hétéronymes, une malle à laquelle Antonio Tabucchi a consacré un très bel essai littéraire à lire également, Une Malle pleine de gens. Le tout est illustré somptueusement de dessins (plus de deux cents) en noir et blanc, qui font corps avec le texte. C’est donc à une biographie (celle d’un grand poète portugais, parmi d’autres), mais surtout à l’autobiographie intellectuelle d’un penseur qui ne choisit pas par hasard les artistes auxquels il rend hommage et qui établit, sans le dire, un parallèle entre le travail journalistique et critique de Pessoa (qui aimait à fonder des mouvements littéraires) et les expériences de jeunesse de Pajak, qui lui aussi s’essaiera à une forme de journalisme alternatif (artistique et politique, mais surtout politique au grand dam du jeune Pajak, même s’il ne cache rien aujourd’hui de ses orientations révolutionnaires). Et puis il y a le voyage, les voyages, qui font le portrait d’un citoyen du monde curieux de tout, insatiable découvreur tenté par toutes les expériences de la vie, un auteur à découvrir et à suivre de près. Lisez Pajak, Lisez son Manifeste incertain, une œuvre colossale, et très belle !

Mes Fous, Jean-Pierre Martin

Le titre, évidemment ! Comment résister à pareille invitation ?… Sandor, père d’une jeune femme schizophrène, s’étonne de ce qu’il attire les fous. Où qu’il aille, dans les rues de Lyon ou ailleurs, des gens un peu étranges viennent à lui et lui parlent. Des fous, la plupart du temps. Qui lui tiennent des discours aberrants. Il y a Laetitia, la première qu’on entend, dès l’incipit : « Depuis que j’ai arrêté les antidépresseurs, me dit Laetitia, j’aime bien mon disque dur. Je vois des femmes enceintes au ventre transparent d’où sortent par le nombril des milliers de cerfs-volants. Ça se passe à Pompéi durant l’éruption du Vésuve. Toutes ces femmes s’envolent dans la baie de Naples, elles échappent au désastre et j’ai encore bien d’autres visions. » Il y a aussi Dédé, le fou météo, qui ne parle que du temps qu’il fait. Sandor se demande pourquoi il attire les fous, évidemment. Il est vrai que son père avait des angoisses, que la famille a plongées dans le non-dit. Il est vrai que Sandor n’est guère joyeux – quand on a une fille malade… Sandor a quatre enfants, dont Alexandre semble être le seul équilibré, trop équilibré peut-être. Sandor est séparé d’Ysé, la mère de ses enfants. Sandor se pose des questions. Quand il trouve un appartement, c’est celui d’un psychiatre, le docteur Maginot (le bien nommé ?). Certains de ses anciens malades l’appellent et lui donnent du « docteur ». Il en reçoit même un, Maurice, qui appartient à la catégorie des « simulateurs de troubles obsessionnels authentiques, avec dédoublement de soi et identification hallucinatoire, forme aggravée ». Rien que ça. Bref, Sandor attire les fous… Il en vient à se demander s’il n’est pas fou lui-même.

Cherche-t-il leur compagnie ? Il semble que les fous l’intéressent depuis toujours. Jusqu’à Abdil, le copain d’école d’Ambroise, un de ses fils, qui l’appelle depuis l’hôpital psychiatrique où il séjourne. Sandor accompagne les fous depuis toujours. Il y a aussi Volodia, le fou littéraire, Lancelot, et d’autres encore. Sandor picole pas mal. Sandor retrouve Rachel, une ancienne camarade de Sciences Po – Sandor est un HPI (Haut Potentiel Intellectuel), ça n’aide pas. Avec elle, sil se sent moins seul avec ses fous. Elle ne va pas très bien, elle non plus. A force de côtoyer ces corps errants, Sandor ne sait plus où il en est. Pour tenter de s’en sortir, il nage, à la piscine. Son toubib, Sylvain, tente de lui venir en aide : il l’a mis en arrêt maladie. Il lui conseille de prendre de la distance.

Comment Sandor s’en sortira-t-il ? C’est un peu tout l’enjeu de ce roman, sa seule question. Un roman agréable à lire, qui donne peut-être moins qu’il promet, mais qui se lit avec plaisir. Mes Fous, de Jean-Pierre Martin, dont le titre fait penser à Mes Amis, d’Emmanuel Bove. Un roman dont je ne saurai quoi dire de plus, sinon que rien ne vous empêche de le lire à votre tour. Alors, allez-y, les amis, mes fous…

Le meilleur Coiffeur de Harare, Tendai Huchu

Tendai Huchu est un jeune écrivain d’origine zimbabwéenne vivant en Ecosse. Son premier roman, Le meilleur Coiffeur de Harare, est une réussite. Vimbai, jeune fille-mère qui vit dans un appartement hérité de son frère aîné, contre toutes les traditions de son pays, et donc fâchée avec sa famille qui n’a pas accepté que feu son frère ait privilégié la jeune femme, travaille chez Mme Khumala, où elle est considérée comme la meilleure coiffeuse de toute la ville. Jusqu’au jour où arrive un jeune homme, Dumisani, dont le talent va vite éclipser le sien. Mais ces deux-là, que tout semble devoir éloigner, vont au contraire se rapprocher, lentement, très lentement, à parir du moment où Vimbai va lui proposer de lui louer une chambre dans sa petite maison. Le jeune prodige de la coiffure va très rapidement faire la conquête de Chiwoniso, la petite fille de la maison, à qui il fait faire ses devoirs sans jamais s’énerver, puis de sa mère elle-même, à qui il va permettre de fréquenter un nouveau milieu social, le jour du mariage d’un de ses frères, en la faisant entrer dans sa très riche famille, et passer pour sa fiancée. A la suite de quoi Dumi est de nouveau en grâce avec ses parents, et Vimbai passe pour celle qui l’a sauvé. Les relations entre les deux jeunes gens s’apaisent alors, ils sympathisent, il est question de mariage entre eux, même si rien ne se passe de concret sur le plan physique. Cette comédie de moeurs est évidemment, et heureusement, un peu plus que cela : une véritable critique du régime politique du Zimbabwe, où règne la corruption, où sous couvert de décolonisation et de libération, les nouveaux maîtres du pays font régner une forme de terreur sur leur peuple. Car s’il ne fait pas bon être une jeune femme au Zimbabwe (Vimbai, comme tant d’autres, s’est faite séduire très jeune par un riche homme d’affaires qui lui a fait un enfant, pour l’abandonner aussi vite sans assumer ses responsabilités vis-à-vis de sa fille, et se comporte en véritable mufle en toute occasion), il est pire encore de vouloir y vivre librement son homosexualité, ce que Dumisani sait déjà et apprendra encore à ses dépends lorsque le thème principal du roman devient celui-là. Ce livre, qui se lit comme un « page-turner », est donc une critique politique et une dénonciation de l’homophobie, un beau roman qui fait mieux connaître à son lecteur un pays mal connu, un hymne à la tolérance qu’on peut lire et faire lire sans hésitation.

Une Femme en contre-jour, Gaëlle Josse

Gaëlle Josse a attendu dix années après la mort de Vivian Maier, la photographe anonyme, pour écrire ce court roman qui lui rend un hommage sensible et délicat, sans rien cacher de cette drôle de femme, dont la vie dans son ensemble n’a rien eu de folichon, elle qui a passé une grande partie de son temps à jouer les nurses pour des familles d’Américains plus ou moins aisés, s’occupant de garder leurs enfants, leur faisant découvrir des choses que leurs parents ne pensaient pas à leur mettre sous les yeux ou, les mauvais jours, les traumatisant un peu par une sorte de sadisme à l’égard des petits qui lui faisait peut-être rejouer certaines des violences d’enfance que lui avait réservé la vie. Parallèlement à cette activité professionnelle des plus modestes et à une vie sans relief, s’il n’y avait pas eu la photographie, Vivian promène dans les rues des villes américaines où elle évolue son Rolleiflex et shoote autant qu’elle peut les déclassés de ce monde, les laissés pour compte de la société envers lesquels elle a une véritable tendresse qui se lit dans le regard qu’elle porte sur eux, dans ses clichés plein d’empathie et d’amour. Elle fait aussi des autoportraits, qui a eux seuls mériteraient une exposition. De son vivant, pas un de ces clichés n’a été montré. Elle en a vu d’ailleurs bien peu, n’ayant pas les moyens de faire tirer ses photos. Très vite, la valise, les valises, dans lesquelles elle accumule les films de douze poses qu’elle fait développer sans aller plus loin est oubliée chez un garde-meuble chez qui elle les abandonne, par manque de moyen toujours (elle ne paie plus le loyer), jusqu’à ce que l’ensemble soit vendu à un jeune homme qui cherchait des photos anciennes de sa ville de Chicago. Raté, il s’agit de portraits, mais très vite John Maloof (qui n’y connaît rien en photo) s’aperçoit qu’il a affaire à un-e véritable artiste et que c’est sur un petit trésor qu’il est tombé. Ce n’est pas de son histoire qu’il s’agit dans le livre de Gaëlle Josse, mais de celle de Vivian Maier. Son histoire à lui, quand il découvre la photographe, il en a fait un film, qu’on peut voir pour se faire une idée de l’œuvre de la photographe, autant que de sa vie, puisqu’il a mené l’enquête sur elle. Le texte, de ce point de vue, s’inspire largement du film. Et du site officiel de Vivian Maier, créé par Maloof toujours. L’auteure ne s’en cache pas, qui les mentionne dans un épilogue bienvenu. Le portrait qu’elle réalise de la photographe est plein d’empathie, écrit dans un style plus que plaisant. Pour qui ne connaît pas encore Vivian Maier, cette grande photographe de rue que l’histoire a bien failli manquer, il est aussi important de lire le livre de Gaëlle Josse (l’histoire d’une vie pas comme les autres, dédiée à « ceux qui ne ‘sont’ rien ») que de voir le film Finding Vivian Maier, paru en 2013, co-réalisé par John Maloof et Charlie Siskel. Pour ceux qui aiment la photographie, mais pas que…

Roman policier, Imre Kertész

Très court roman, écrit sans qu’il ne réponde à un « impérieux besoin existentiel », selon l’aveu de son auteur, il ne constituait pas moins pour lui un défi par la nouveauté qui consistait pour lui à sortir « une histoire toute faite de son chapeau » et à l’écrire en quinze jours, quand il était habitué à une écriture au long cours (« des années, voire une décennie »). Quant à proposer à une maison d’édition hongroise appartenant à l’Etat un texte que la censure aurait très bien pu refuser (« En effet, comment, dans une dictature arrivée au pouvoir par des voies illégales, publier au nez et à la barbe de la censure une histoire qui parle des moyens illégaux de s’emparer du pouvoir ? »), ça ne semblait pas lui poser plus de problème que ça. Pour y remédier par avance, il situa donc son intrigue dans un pays imaginaire d’Amérique latine. Et on s’intéresse donc à Martens, un flic tout récemment promu dans la Corporation (sorte de police politique, qui s’autorise les moyens les plus ignobles pour mener à bien ses interrogatoires), un bleu comme il le répète à l’envi, et à l’affaire Salinas, père et fils. Les Salinas sont une famille installée, dont le « chef » est plutôt le genre d’homme qui collabore avec les dictatures, un chef d’entreprise propriétaire d’une grande chaîne de magasins présente dans tout le pays, quelqu’un à qui tout le monde, même les homme de la Corporation, donne du « Monsieur ». Son fils est un jeune homme qui vit mal la fermeture de l’Université où il fait ses études, qui vit mal l’omniprésence de la police dont les oreilles traînent partout en ville, et qui va sans doute « faire quelque chose ». Manque de chance pour lui, il est tombé entre les griffes d’un indicateur redoutable, et il se fait rapidement arrêté. Son père, Federigo, lui a fait croire qu’il avait intégré un réseau dont lui-même serait le chef. Il l’a fait pour éviter qu’Enrique finisse par intégrer un vrai réseau d’opposants et ainsi mieux le contrôler.

Le narrateur de toute l’histoire n’est autre que Martens qui, du fond de la prison où il attend son procès et sans doute sa condamnation à mort, écrit le texte dans lequel il entend, sinon se disculper, du moins à assurer sa « rédemption ». Le régime dictatorial auquel il a donné son âme a été renversé et ses collaborateurs (pas tous car, Diaz, le supérieur de Martens ne s’est pas fait arrêter et il « court encore ») attendent que la démocratie en place les juge. Le troisième larron du bureau où les Salinas sont interrogés, un certain Rodriguez, malade qui, quand tout commence, travaille à l’élaboration d’un engin de torture des plus performants, a quant à lui déjà été condamné à mort. Le sort à venir de Martens ne fait pas de doute. Il écrit donc tout le récit de l’affaire Salinas, un épisode tragique parmi bien d’autres, qui va mener au pire, une fois que Rodriguez sera allé trop loin, une fois que le Colonel, celui qui suit l’affaire de loin et en apprend les dérapages après coup, sera obligé par souci de « cohérence » d’en assumer les désastreuses conséquences. C’est donc la mécanique de la dictature que décortique ce roman brillamment mené, en mettant en scène des personnages inhabituels (deux bourgeois, les Salinas père et fils, plutôt que des jeunes opposants de gauche) et en donnant la parole à l’un des sbires de la police politique (un second couteau, un bleu) plutôt qu’à l’un de ses chefs. Et bien sûr, le principal responsable des exactions commises par Rodriguez, Diaz, a bel et bien disparu, dans un scénario fidèle à la réalité des systèmes dictatoriaux d’Amérique du Sud. Roman policier n’est pas sans faire penser à certains des courts romans de Roberto Bolaño, on y voit la logique du mal à l’œuvre. Et on lit ce livre sans perdre haleine, même si contrairement au genre du policier, ce roman-là ne laisse pas sa part au suspens ou au doute. On sait très vite ce qu’il en sera du destin des Salinas, parce que ce ne sont pas les personnages qui importent, mais le système qui les broie. Imre Kertész était un immense écrivain, cela ne fait vraiment aucun doute. Lisez-le sans hésiter !

Profession romancier, Haruki Murakami

Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Après son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, bien longtemps après, il fait un retour sur sa carrière d’écrivain dans un nouvel ouvrage (datant de 2015, déjà), Profession Romancier, non sans revenir sur des aspects de sa carrière qu’il a déjà fait connaître à ses lecteurs. Essai, autant qu’autobiographie professionnelle, ce texte est à vrai dire un recueil d’articles dont un certain nombre ont été publiés dans la presse avant même d’être regroupés dans un seul et même livre et donnés à lire à ses lecteurs. Alors pourquoi avoir choisi de lire ça, c’est sans doute la première question que je devrais me proposer d’élucider et à laquelle, soyons honnête, je n’ai pas de réponse, sinon qu’Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Hélas, pour le reste, trouver dans Profession Romancier des raisons d’en conseiller la lecture semble peu aisé. Passons sur le premier « chapitre », dont la première phrase est un aveu de faiblesse : « La question du roman serait, je crois, un sujet trop vaste pour commencer. » ! Bien des écrivains ont écrit sur le sujet, sans renoncer pour des raisons de ce genre, et ont livré des réflexions pleines d’intérêt sur l’art du roman (ne citons que Virginia Woolf, David Lodge ou Butor, pour rappel… et il y en a bien d’autres qui n’ont pas hésité à se creuser la tête sur le format qu’ils ont choisi en écriture). Murakami, lui, botte en touche et va donc nous parler de sa carrière ou des écrivains, de musique ici et là, mais pas du roman (ou si peu). Ne vous attendez pas plus à trouver dans son recueil des textes théoriques ou des essais sur certaines de ses techniques d’écriture. On en vient donc très vite, dès le deuxième chapitre, à la façon dont Murakami est devenu romancier : on avait déjà lu ça dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (ou comment recycler un vieux texte) et si l’épiphanie qu’il a vécue pendant un match de baseball auquel il assistait est touchante, on a envie de dire qu’on aimerait lire et découvrir autre chose, ce dont on s’abstient parce qu’Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Passons donc au troisième chapitre, consacré aux prix littéraires, sur lequel nous ne nous éterniserons pas. Il suffit de dire qu’Haruki Murakami veut nous persuader qu’il se moque de ces prix (lui qu’on a annoncé plusieurs fois potentiel lauréat du Nobel de littérature et qui ne l’a jamais reçu) et qu’on le croit sans peine (d’ailleurs, on s’en fiche éperdument, pour dire la vérité). On serait en droit, si Haruki Murakami n’était pas un écrivain sympathique, de s’impatienter un peu. Le quatrième chapitre, heureusement, aborde le sujet de l’originalité. On se dit qu’on va peut-être enfin découvrir quelque chose de neuf dans ce livre qui tarde à démarrer. C’est peut-être le cas, mais hélas, je n’ai rien retenu de ce chapitre. Il y est question de musiciens originaux (Les Beatles, Malher), assez peu d’écrivains et de grands romans – à croire que Murakami ne lit pas. Cinquième essai : Ecrire… mais quoi ? Murakami y parle encore de lui comme auteur, narre quelques anecdotes concernant des écrivains célèbres (Kafka, Joyce, Valéry, Hemingway…), évoque la musique, en particulier le jazz, mais le chapitre laisse sur sa faim le lecteur exigeant. Le sixième chapitre propose à l’écrivain en herbe une recette, Faire du temps son allié, et nous gratifie de ses règles de travail, dont on avait déjà pu prendre connaissance dans Autoportrait de l’auteur etc… Haruki Murakami est un écrivain sympathique, mais il exagère un peu. Si ses romans (je ne les ai pas tous lus, m’arrêtant à 1Q84, qui attend encore dans ma bibliothèque que je me sente la force de l’entamer) sont très agréables, ses essais littéraires laissent tout de même à désirer. Le lecteur désireux de connaître l’écrivain japonais y trouvera peut-être son compte, mais celui qui attendrait d’en apprendre rien qu’un peu sur ses théories littéraires, sa culture livresque et ses techniques d’écrivain en est pour ses frais. « Je me suis fixé une règle, lorsque je travaille à un roman, c’est d’écrire dix pages manuscrites par jour. » Hemingway en faisait de même (voir Paris est une fête) et ce genre d’information n’a rien de très exceptionnel ni de mémorable. En la matière, chaque écrivain a sa méthode : Pierre Michon passe des mois sans écrire, et l’emploi du temps quotidien en matière de discipline d’écriture des uns et des autres n’a rien de bien passionnant. Ils finissent tous par publier de très bons textes et nous en sommes heureux pour eux comme pour nous. Qu’ils écrivent au quotidien ou non, en buvant ou en se droguant, après avoir couru ou nagé une heure, en menant une vie saine ou grand train est leur affaire. En revanche, quand Haruki Murakami, un écrivain sympathique au demeurant, pose une question plus fondamentale sur le thème de l’écriture, il s’empresse d’y répondre en affirmant qu’il n’en sait rien, tout comme il passe un temps considérable à faire accroire à son lecteur qu’il n’est pas très intelligent (Haruki, pas le lecteur), qu’il est un homme banal, simple, modeste (tout en parlant de lui sans cesse). Dans ce chapitre, le thème de la réécriture est abordé (c’est un peu plus intéressant, soudain) et l’on apprend que réécrire est essentiel pour Haruki. Le chapitre suivant revient sur la nécessité pour Murakami d’entretenir son corps en courant (voire une fois encore Autoportrait de l’auteur en coureur de fond). Puis on en vient à ses années d’école et d’études (on apprend qu’il n’a pas aimé être élève), ce qui sur sa façon d’écrire nous en dit bien peu, et au neuvième chapitre, qui aborde le sujet des personnages que Murakami aime à créer, on se dit qu’enfin on en vient aux choses essentielles, et que quelques « secrets » de fabrique vont nous être révélés. La question de la première et de la troisième personne est abordée elle aussi. Et puis, guère plus. Le chapitre suivant pose la question des lecteurs de Murakami (Pour qui est-ce que j’écris ?… il affirme écrire avant tout pour lui-même ou pour un lecteur idéal, pfffff !), puis ce sont les dernières années de sa carrière qu’on aborde, en particulier celles de son succès américain et mondial. On en arrive à se dire que Murakami a réalisé un tour de force dans cet ensemble de textes : donner deux cents pages sur quelques thèmes touchant à son métier sans nous apprendre grand-chose sur le sujet. L’ensemble de ces petits essais écrits pour la presse ne fait donc pas un livre passionnant. Haruki Murakami est un écrivain très sympathique, qui a toute notre estime, mais vous pouvez vous passer d’acheter et de lire ce livre d’essais (ou alors, volez-le !).

Augustin Mal n’est pas un assassin, Julie Douard

Aujourd’hui, j’ai la flemme d’écrire un compte rendu de ce petit roman publié par POL, mais coup de chance extraordinaire, dans le dernier numéro du Matricule des anges (consacré à l’écrivaine Hélène Bessette), Chloé Brendlé l’a lu et en fait un petit commentaire page 32. Rassurez-vous, je ne vais pas vous planter là en vous conseillant d’acheter Le Matricule n°214 pour lire cette chronique. J’ai la flemme d’écrire, mais pas de taper un texte qui, coup de chance extraordinaire, n’est pas très long. Allons-y donc…

« Du constat qui lui sert de titre, ce livre propose une démonstration aussi imparable que grinçante, Augustin Mal, donc, n’est pas un assassin ; la preuve, ce n’est pas lui qui a zigouillé le caniche du voisin, et ce n’est pas la mort qu’il fera subir à Gigi, la femme convoitée. » Je me permets un premier commentaire personnel : je ne saurais pas dire mieux, cette critique littéraire commence juste comme il faut. Reprenons… « Augustin ne va pas si mal donc même s’il se souhaiterait plus mâle. Augustin serait presque bien sous tous rapports. Deuxième commentaire personnel : c’est vrai. Et le jeu de mot sur le nom de famille du personnage est de bon aloi. « Ecoutons-le plastronner à l’aube de son monologue : « Moi, j’aime la familiarité. Surtout la mienne car elle est sans vulgarité. Cela tient peut-être au fait que je suis très propre. » Commentaire personnel n° 3 : j’ai vérifié, c’est bien écrit comme ça, au tout début du livre, page 8. « Il ressemble à ce voisin un peu collant à qui la distanciation sociale ne dit rien ,à ce toqué toujours prompt à identifier les tares des autres, à quelque élucubrateur du dimanche ; bref, il ne doute de rien. » Commentaire personnel n° 4 : très bonne description du personnage principal du roman Augustin Mal n’est pas un assassin. « Le lecteur, lui, se demande assez vite s’il faut prendre les maux qu’il devine au sérieux : une fixette étrange sur les dents, un imaginaire porté sur l’animal (du caniche à la truie en passant par l’incongru dauphin), des « ombres de ressentiment » envers la gent féminine. » Commentaire personnel n° 5 : je m’insurge contre cette affirmation qui prête au lecteur des intentions que je ne reconnais pas dans ma propre lecture du texte, je ne me suis pas posé la question que se pose, selon Cholé, le lecteur (hors j’ai lu ce roman, pour une fois, car il est très court ! )

« Le (je viens de faire un saut de paragraphe, car dans Le Matricule des Anges la mise en page de la critique est exactement celle-là, et je tiens à être fidèle au texte et à ne pas en trahir le contenu, ni la forme) quatrième roman de Julie Douard se lit d’une traite, du rire à l’effroi. » Commentaire personnel n° 6 : Bien vu, j’ai en effet lu ce roman (95 pages) d’une traite, encore que c’est une façon de parler puisque je l’ai lu en deux jours. Le rire et l’effroi n’ont pas approché de mon esprit, mais c’est un détail. « Comme dans ses précédents récits, cette professeure de philosophie manipule euphémismes et assertions bien articulées pour décrire une réalité rien moins que sordide. » Commentaire personnel n° 7 : je n’aurais pas eu l’idée d’écrire cette phrase si j’avais eu le courage de me lancer dans une chronique du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai pas lu les précédents récits de Julie Douard, de plus je ne savais pas qu’elle était professeure de philosophie et les euphémismes et assertions bien articulées ne font pas partie de mon bagage théorique. « L’éloge de la promiscuité à la piscine (ô les piscines !) nous fait rire en plein métro, tandis qu’une scène de lecture de roman Harlequin atteint le summum du glauque. » Commentaire personnel n° 8 : J’ai dû m’assoupir pendant ma lecture du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai aucun souvenir de la lecture du roman Harlequin, en revanche je garde un vague souvenir de l’éloge de la promiscuité à la piscine. « Julie Douard met en scène avec une efficacité certaine l’engrenage du déni et les distorsions possibles du réel chez une conscience livrée à elle-même. » Commentaire personnel n° 9 : pas de commentaire personnel.  » Le portrait qu’elle dresse est celui d’un homme inadapté mais touchant, perdu mais terrifiant, qui pourrait être n’importe qui mais fait n’importe quoi, un homme qui ne se reconnaîtrait pas du tout dans les accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs, et pourtant. » Commentaire personnel n°10 : Augustin Mal ne m’a pas touché, mais je confirme qu’il est inadapté, je me suis attaché à lui, parce que j’ai aimé le discours complètement délirant qu’il tient sur le réel, que j’aime les personnages décalés. Par ailleurs, la référence à Rémi Gaillard (Faire n’importe quoi pour devenir n’importe qui), même s’il est montpelliérain et que Le Matricule des anges a sa rédaction dans la ville héraultaise, me semble un brin facile. Par contre, je me sens un peu bête, car je ne vois pas de quelles accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs (peut-être s’agit-il de murs Facebook, je ne sais pas) dont parle pour conclure sa critique Chloé Brendlé. Mais ce n’est pas très grave, car du coup, maintenant que j’ai fini de recopier sans vergogne la critique du Matricule des anges, l’envie de chroniquer Augustin Mal n’est pas un assassin m’est enfin venue. Reprenons…

Augustin Mal n’est pas un assassin (ici commence mon texte personnel : si Chloé a un blog ou découvre mes commentaires personnels sur sa critique par une autre voie, je l’invite bien sûr à me faire parvenir ses commentaires personnels sur mon compte rendu, que je reproduirai sans barguigner dans le corps du texte) est un court roman (95 pages) que j’ai lu avec un plaisir indiscutable, peu de temps après avoir lu Le Mobile de Javier Cercas et, c’est assez drôle, j’ai trouvé que les deux personnages, Alvaro (de Cercas) et Augustin (de Douard), ont quelques points communs. Ils sont tous les deux, disons-le clairement, un peu ravagés et portent sur leurs semblables un regard dans lequel l’empathie n’a pas sa place. Ainsi Augustin a-t-il une collègue qu’il surnomme « la truie », ce qui en dit assez long sur ses convictions en matière de féminisme, et il finit par enlever une jeune femme, Gigi, qu’il entraîne chez lui en la prenant par la main, puis qu’il drogue pour la faire dormir et qu’il viole (même s’il ne prononce jamais ce mot, puisqu’il se dit amoureux et qu’il prête à sa victime, endormie, des désirs à son égard) à plusieurs reprises sans oublier de la rendormir en lui faisant boire de nouveau un cocktail de médicaments. Pourtant, quand Augustin rencontre Gigi (c’est dans un groupe de parole où hommes et femmes parlent de leurs problèmes de couple ou de sexualité, et dans lequel Augustin s’est engagé, sans trop savoir quel groupe de parole il avait choisi, car il a envie de rencontrer des femmes, mais il a opté pour un groupe qui lui irait comme un gant s’il le prenait au sérieux), il n’a pas pour elle ce qu’on peut appeler un coup de foudre : « La première femme qui a pris la parole était, je regrette de le dire, vraiment moche. » C’est le style direct d’Augustin, on est page 56, on a donc déjà eu le temps de s’y habituer. Autre exemple du regard que porte Augustin sur les femmes, celui de la page 67, quand il rencontre la stagiaire de la cantine, dont il pense ceci : « Elle n’est pas trop vilaine hormis la texture de sa peau et ses cheveux teints en noir. » Il s’arrange pour la suivre dans le local à poubelles (« Elle a ouvert une grosse benne pour y mettre des sacs, et là, j’avais son derrière juste devant moi. ») et c’est à l’odeur insoutenable des lieux qu’on doit d’échapper à une scène qu’on n’a pas le temps de sentir venir (« Plus je m’approchais du fessier offert, et plus ça puait du fait qu’elle avait la tête dans la benne et qu’elle trifouillait je ne sais quoi comme s’il s’était agi d’un simple placard. J’ai bien failli la toucher mais, au dernier moment, ma main s’est repliée vers ma bouche en raison d’une faiblesse de mon foie et j’ai dû déguerpir. ») parce qu’à peine installée elle est évacuée. La conclusion d’Augustin est bien dans sa façon de penser des femmes : « C’était vraiment bête pare que, gentille comme elle est, je suis sûr que cette fille m’aurait laissé lui lécher le tatouage qui commence dans son cou et finit je ne sais où. » Avec les femmes, Augustin ne s’encombre pas de préliminaires inutiles, il se sert. Tout comme Arturo dans Le Mobile, qui a une relation sexuelle avec la concierge pour la manipuler et obtenir d’elle des renseignements sur les habitants de son immeuble, Augustin va à l’essentiel. Et tout comme lui, il n’hésite pas à espionner ses voisins, à les écouter en douce, mais si Arturo le fait pour nourrir les personnages de son livre et influencer la réalité de son propre entourage pour la tordre dans le sens de la fiction qu’il a imaginée et ne plus avoir qu’à la transcrire dans son livre, lui le fait sans raison, ce qui annonce rapidement le viol de la fin du roman : il entre donc chez sa voisine de palier, qui est descendue ouvrir à son compagnon, pour lui voler un slip (il les collectionne), et en profite pour visiter rapidement son appartement (commentaire : « Je lui ai donc rendu une très courte visite. J’aurais certes préféré la faire en sa compagnie, mais elle est si malpolie et si peu civilisée qu’il y a fort à parier qu’elle ne connaît pas le sens des visites de bon voisinage. », tout est là dans le portrait que fait Julie Douard de son Augustin, c’est le discours type d’un pervers narcissique qu’elle offre à son lecteur, sans à aucun moment se laisser aller à un commentaire personnel sur l’affreux jojo et ça marche du feu de Dieu !) ; il se cache, déjà, dans le local à ordures (c’est avant la scène avec la stagiaire de la cantine) pour épier une altercation entre la concierge de l’immeuble et un voisin d’immeuble.

La différence essentielle entre Le Mobile et Augustin Mal n’est pas un assassin, ce qui fait qu’hélas (selon moi, et cela n’engage que moi) la nouvelle de Cercas est faible, alors que le roman de Julie Douard est une petite pépite, c’est le choix de la personne pour la narration (3e personne pour Le Mobile, 1ère personne pour Augustin Mal n’est pas un assassin) et la capacité de l’écrivaine à tenir du début à la fin de son texte un discours direct qui ne laisse cours à aucun autre commentaire que ceux du narrateur-personnage. Tout en contradictions, accusant les autres des tares et des vices qu’on observe en lui et qu’il pourrait éventuellement se reprocher, d’une naïveté réjouissante sur lui-même, au point que quand il se pose la question, à la fin du roman, de sa propre remise en cause et de ce qu’il pourrait changer pour s’améliorer, il ne voit finalement rien ou si peu de choses qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. Oui, pour ces raisons-là, Augustin Mal n’est pas un assassin est une belle réussite et sa lecture jubilatoire.

PS : Bien que n’ayant pas lu les premiers textes de Julie Douard, son féminisme ne fait aucun doute (elle a écrit Usage communal du corps féminin, ce qui laisse penser que le thème de l’exploitation des femmes est assez présent dans son œuvre) et elle fait mouche d’un point de vue militant en livrant un roman dont le narrateur est au moins misogyne, pour ne pas dire mieux, sans à aucun moment chercher à livrer au lecteur une pensée prête-à-porter, sans lui dire ce qu’il doit penser d’Augustin Mal. Le titre du roman, comme le texte qui le suit, est de ce point de vue un petit bijou. On reviendra à Julie Douard, c’est promis.

PS bis : Je me mords les doigts d’avoir eu la flemme de rédiger moi-même la critique de l’excellent roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je me suis vraiment donné beaucoup de travail en tapant l’article du Matricule des anges, alors que pour finir, sur ma lancée, j’ai écrit mon propre texte. C’était un peu idiot.

La Seiche, Maryline Desbioles

Une femme cuisine pour la première fois un plat de seiches farcies. En réalité, elle a acheté des encornets, mais cela importe peu… Chacun des chapitres de ce magnifique livre, qui évoque un peu Le Parti pris des choses de Francis Ponge, a pour titre l’une des étapes de la recette : « Nettoyez les seiches en prenant soin de ne pas déchirer les corps ; » – « réservez têtes et tentacules » – « puis hâchez-les avec 3 oignons, 1 gousse d’ail, le lard et le persil. »etc… Il est bien sûr question de cuisine, mais pas que. La narratrice, chaque fois qu’elle invite chez elle, cuisine un plat qu’elle n’a jamais cuisiné auparavant. Elle nous livre donc le récit de sa préparation, ses réflexions sur le produit qu’elle travaille (ici, la seiche, enfin l’encornet…), ou plutôt des produits qu’elle travaille (piment, ail, coulis de tomates, cheveux d’ange…), sur le vocabulaire des livres de recette (réserver, par exemple), mais très vite son esprit bat la campagne et ce sont souvenirs d’enfance, rêveries et parenthèses de l’imaginaire qui prennent le relai, par associations d’idées, de la recette. Ne pas chercher dans ce texte une quelconque intrigue, une histoire, pas plus qu’un schéma narratif ou un héros ! On est dans le texte pour le texte, dans l’écrit littéraire, voire poétique, dans une écriture qui se déploie sans autre souci que celui d’exister pour elle-même, et avec grand talent : « Se brûler les ailes, brûler les planches, brûler ses dernières cartouches, brûler d’impatience, brûler d’amour, tu brûles, brûler, brûler. Brûler ses vaisseaux de sorte qu’on connaisse une extrémité, une lisière, des confins mais dont on revient, si on revient, à jamais changé, troué, altéré, grandi, alourdi, allégé, je ne sais pas, mais changé. En me brûlant j’ai touché l’autre côté, « Tu brûles », m’ont crié les morts qui ne manquent pas d’humour. » Et le texte d’aborder les souvenirs traumatisants de la narratrice, l’histoire enfouie d’une chute, à un âge où l’on oublie si facilement ce qui fait mal, dans une bassine remplie d’eau chaude, échappant momentanément à la vigilance d’une grand-mère qui en perdra la parole, avant de la retrouver par on ne sait quelle opération du saint esprit. Le texte dérive ainsi d’association d’idées en association d’idées, revenant toujours immanquablement à l’acte de cuisiner, à la recette, pour repartir immanquablement vers d’autres échappées belles, qui font de ce roman un objet littéraire fascinant et digne d’être relu. Maryline Desbioles a réussi avec La Seiche un coup de maître qui donne envie de découvrir le reste de son œuvre, constitué d’autres romans, de recueils de nouvelles et de poésies, une œuvre à découvrir, n’en doutons pas.

Nyarlathotep, H.P. Lovecraft

Petit recueil de nouvelles publié par L’Herne en 1996, nouvelles déjà publiées dans le Cahier de l’Herne consacré à Lovecraft en 1969, recueil qui me sembla l’objet idéal pour entrer en douceur dans l’œuvre d’un écrivain dont j’ignorais à peu près tout jusqu’alors, écrivain auquel je ne demandais pas mieux qu’attribuer ma sympathie, Nyarlathotep ne m’a sans doute pas donné envie de lire l’intégrale de l’un des maîtres du fantastique, non pas que ces textes soient mauvais, loin s’en faut, mais peut-être parce que l’ensemble m’a paru irrégulier, que certaines (bonnes) nouvelles de ce petit recueil (cinq nouvelles + deux textes anecdotiques) m’ont fait penser à Maupassant et au fantastique du XIXe siècle (ne boudons pas pour autant notre plaisir, ces deux nouvelles sont bonnes, répétons-le !). Bref, comme disait Pépin, commençons par évacuer, les deux derniers titres, Le Combat qui marqua la fin du siècle, petit texte potache écrit vraisemblablement par HPL, ou peut-être par l’un des ses amis de plume, qui relate un combat de boxe surréel entre deux mastodontes du noble art, qui se détruisent mutuellement plus qu’on ne pourrait l’imaginer, combat qui se termine par la mort d’un des deux belligérants, mais qui n’est à la fin pas vraiment mort, bref, texte dans lequel tous les personnages dont les noms sont fantaisistes renvoient aux amis de plume de la bande d’amis écrivains de HPL, texte à l’intérêt limité si longtemps après sa rédaction, et Ce qui doit se dire en vers, petit essai sur la poésie et ce qu’on peut se permettre quand on veut écrire des vers rimés. Le reste, dieu merci, a une toute autre allure. Nyarlathotep, qui donne sont titre au livre, est un très court texte, dont le style évoque celui de Borges et invite le lecteur à s’accrocher pour comprendre ce qu’il lit. Nyarlathotep vient de l’Egypte ancienne, on se bat pour aller l’écouter, le voir pour l’entendre délivré des messages venus de l’espace. Nyarlathotep annonce une période à venir angoissante et, quand il arrive dans la ville du narrateur, des événements étranges se produisent… Saisissant. Souvenir, le deuxième texte du recueil, est encore plus bref que le précédent. Là encore, on pense à Borges. Très beau texte sur l’espèce humaine, visiblement depuis longtemps disparue, dont deux êtres monstrueux, un génie et un démon, évoquent le souvenir. Jusque-là, Lovecraft me semble à la hauteur de sa réputation.

Le terrible Vieillard, qui suit ces deux premières courtes, très courtes nouvelles, est plus classique et commence à faire penser au fantastique du XIXe siècle. Il n’en est pas moins un très bon texte, dans lequel l’humour et la surprise sont au rendez-vous. L’Image dans la maison déserte, nouvelle plus conséquente par sa longueur, est un texte d’effroi, plus que d’horreur, que ma fille goûta fort dans sa prime jeunesse – elle était précoce – et dont elle me narra à l’époque – c’était du temps de son adolescence naissante – la fin, ne craignant pas de spoiler un texte dont elle pensait sans doute que je ne le lirai jamais. Erreur ! Dans le caveau est très nettement inspiré par la littérature du XIXe siècle et si on me l’avait donné à lire sous le nom d’auteur de Maupassant, je me serais fait prendre à ce jeu pervers. Très bon texte à chute, dont je ne dirai aucun mal, mais qui me semble daté.

Bref, je ne saurais vous dire ce que je pense de ce recueil de nouvelles de Lovecraft, l’auteur est sans nul doute un excellent auteur de textes de genre, sans doute du niveau d’un Poe, mais il me faudra sûrement lire d’autres de ces textes pour me forger un avis définitif. Il faut avoir l’humilité du débutant quand on est novice !

Mes derniers Mots, Santiago H. Amigorena

Petit bijou de pure littérature, poétique à souhait, sur le thème on ne peut plus actuel que celui de la fin de l’humanité, Mes derniers Mots est un texte très court qui a donné lieu à une adaptation cinéma, que nous n’avons pas eu le chance de voir, de Jonathan Nossiter, Last Words, avec quelques acteurs de grande notoriété comme Nick Nolte (nous ignorions qu’il était encore en vie) et Charlotte Rampling. Un court texte constitué de très courts paragraphes. Les répétitions y sont légion. « I – William Shakespeare est mort aujourd’hui. L’humanité a vécu. Je suis seul à présent. » / « II – William Shakespeare est mort aujourd’hui. il avait cent-vingt-quatre ans. Jamais personne ne saura pourquoi il a survécu jusque-là… » / IV – William Shakespeare est mort aujourd’hui. William Shakespeare n’avait pas peur. William Shakespeare n’était pas fou. » / CXXXVI – William Shakespeare est mort aujourd’hui. L’humanité a vécu. Je suis seul à présent. » ou les débuts de chapitres des pages 130 et 131 qui commencent tous par l’anaphore « Il m’a dit… ». Bellarmin est le narrateur de ce texte. Contrairement à William Shakespeare (c’est Iorgos qui lui a donné ce nom, à son arrivée dans la ville d’Athènes, où tous se sont donné rendez-vous pour vivre ensemble la fin de l’humanité), Bellarmin est très jeune : il a dix-sept ans. Plus personne n’a de nom, en arrivant à Athènes. Bellarmin est baptisé par William Shakespeare. Il a quitté Paris et la violence de ses rues où l’on tuait pour tuer (sa sœur, enceinte, est morte sous ses yeux, le ventre ouvert par la lame de jeunes gens qui faisaient, en riant, une sorte de pari pour savoir s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon : c’était une fille. Mais cela n’avait pas d’importance et ils le savaient tous.) pour répondre à l’appel qui invitait les derniers survivants de la grande catastrophe à se rendre à Athènes. Tout le long de son chemin (il va à pied) à travers l’Europe, il ne rencontre qu’un petit garçon qui s’est arrêté près d’une rivière pour s’y laisser mourir. Arrivé à Athènes, il y trouve une petite troupe qui ira jusqu’à un peu moins de mille personnes. puis le dépeuplement commencera, pour bien vite limiter le groupe à moins de dix personnes. Parmi elles, Alba et Sierra, deux très jeunes femmes de l’âge de Bellarmin qui ne donneront naissance à personne, malgré des efforts notables pour repeupler l’humanité. Enfin, après la mort de Iorgos, le Grec, il ne reste plus que William Shakespeare et Bellarmin, les deux personnages principaux du livre. William Shakespeare lit un livre, dont il cite des passages au jeune homme qu’il tente d’élever. William Shakespeare a eu plusieurs vies, il a aimé plusieurs femmes, eu bien des enfants, fondé plusieurs familles. Il est le seul centenaire de l’humanité finissante. Il écrit aussi, on l’apprendra à la fin du roman. Il a deux carnets, un rempli de pattes de mouche dignes des microgrammes de Robert Walser (Bellarmin le lira après la mort de son vieil ami) et un autre complètement vierge. Il le réserve pour Bellarmin, à qui il répète le message : Ecris ! C’est ce que fait le jeune homme, une fois devenu le dernier homme sur terre, s’émerveillant de la beauté du monde, un monde dont on ne peut s’émerveiller de la beauté qu’une fois que l’humanité est portée disparue, pour donner vie au texte que vous lisez et dont le titre est Mes derniers Mots. Un très beau texte, publié par les Editions POL, un texte de Santiago H. Amigorena, auteur donnant habituellement dans l’auto-fiction, que nous liront sans doute pour mieux le connaître. Vous avez la chance de ne pas encore avoir lu Mes derniers Mots, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Technique du métier d’écrivain, Victor Chklovski

Fondateur de l’école formaliste russe, Chklovski est un écrivain russe des années 1920. Son livre est donc un manuel pratique à l’usage des jeunes écrivains de son époque et se réfère aux œuvres des grands écrivains du XIXe siècle (Maupassant, Dostoïevski, Tolstoï, Dickens, Pouchkine, Tchekhov…), auxquels il emprunte les exemples lui permettant d’étayer ses théories. Bien sûr, tout cela n’est pas très nouveau et l’eau a coulé sous les ponts de la littérature depuis le XIXe. Il n’en reste pas moins que, pour des auteurs qui souhaitent s’inscrire dans un mouvement du roman qui se réfère à des façons de faire éprouvées, et même pour ceux qui souhaitent écrire « contemporain », les conseils de Chklovski peuvent s’avérer féconds. « Si vous voulez devenir écrivain, vous devez examiner les livres avec autant d’attention qu’un horloger examine les montres… » (p. 13) ; « A lire les autres écrivains d’un œil inattentif, sans les décortiquer, on finit immanquablement par les copier, et par-dessus le marché sans même s’en rendre compte. » (p. 15) ; « Pour caractériser un héros, le plus simple est de le doter d’un trait fortement distinctif. » (p.87) ; « Le problème n’est pas de tout décrire, il ne faut décrire que ce qui joue un rôle dans le texte considéré. » (p. 95) ; « Relisez le plus souvent possible ce que vous écrivez. » (p. 123), autant d’exemples de l’excellence des conseils donnés par ce petit livre technique. D’aucuns trouveront peut-être que tout cela tombe sous le sens. Quand même, il n’est jamais mauvais de se remettre en mémoire des lois qu’on s’est peut-être déjà données, d’autant que rien n’interdit de penser qu’au milieu d’elles, on en trouvera bien quelques-unes auxquelles on n’aura pas pensé de soi-même. C’est pourquoi, fort de l’excellent principe qui veut que l’on ne naît pas écrivain, mais qu’on le devient, l’on peut recommander à toute personne qui écrit aujourd’hui ce petit livre sur le métier d’écrivain, ça ne peut que vous faire du bien.

Un Secret sans importance, Agnès Desarthe

Une jeune femme, un homme plus âgé qu’elle et son ami, professeur à l’université comme lui et marié à une femme malade du cancer ; une secrétaire trop belle et intelligente pour le rester longtemps, un étudiant. Six personnages dont les destins vont se croiser. Des thèmes : l’amour, la mort, la folie, la maladie, la solitude, l’incommunicabilité, qui tournent passent d’un personnage à l’autre. Un traitement étrange de l’espace et du temps : on ne sait pas où ça se passe, ni quand. Le fantastique qui s’en mêle à la fin.

Un Secret sans importance est un livre qui se lit vite, trop vite peut-être, et avec lequel il est difficile de s’attacher aux personnages. Violette est sans doute le plus attachant des six : elle sort d’un séjour en HP et se bat pour survivre à des souvenirs qui sont autant de traumas pour elle, la mort de son père, celle de son jeune compagnon, la perte d’un enfant avant la naissance. Elle cherche une issue de secours que le destin va finir par lui apporter, avec une quête tournée vers le passé. Emile, l’universitaire qui passe boire le café chez elle chaque matin (elle est sa voisine) et qui va tenter d’avoir une liaison amoureuse avec elle, n’est guère passionnant. Sonia, la femme atteinte du cancer et qui vit ses derniers jours, a sur les autres la supériorité de qui accepte la fatalité, mais son profil de vieille femme juive tournée vers la tradition, Dieu, et sa famille, en fait un personnage un rien anachronique et un peu plat. Dan, son mari, qui a oublié sa religion, a été follement amoureux de sa femme, lui en veut d’être malade, est face à la maladie et la mort assez paumé. Gabriel, l’étudiant, ne joue qu’un rôle mineur, qui s’avèrera « important » dans les dernières pages. Harriet est un beau personnage féminin, qui traverse le livre sans vraiment compter.

Difficile, en sortant du roman, de dire s’il nous a plu ou non. Ce n’est clairement pas une grande œuvre, ce n’est pas non plus un texte sans intérêt. Il a sans doute son importance pour l’auteur, qui dit s’être inspirée du couple de ses parents pour les personnages de Dan et Sonia, l’intrigue se déroule dans un milieu juif, avec le poids de son histoire, mais le livre me semble à moi sans importance. Il n’en reste pas moins que (sorti des anecdotes de vie des six personnages, dont certaines, comme la paternité supposée d’Emile, qui n’a jamais rencontré son enfant, et l’histoire d’amour déçu qui a donné lieu à cette naissance, n’ont guère d’intérêt), la fin du roman m’a semblé pleine de promesses (Agnès Desarthe n’en était qu’à ses débuts), que le côté fantastique du dénouement et l’absence de réelle résolution de l’intrigue-énigme est plutôt réussie et qu’on voit partir Violette en se disant que l’auteure aurait pu se concentrer sur ce personnage-là, sans donner une part trop belle à celui d’Emile. Quant au style, inégal, il varie en fonction des personnages, ou des passages du roman, allant d’une écriture simple et un peu lisse à un style plus riche, ce qui va dans le sens d’un jugement qui voudrait que l’ensemble est en partie réussi en partie raté, et le lecteur forcément déçu par pareille lecture.

Le Deuil de la littérature, Baptiste Dericquebourg

Ce court essai d’un jeune enseignant de littérature en classe préparatoire ressemble à s’y méprendre à un pamphlet en ce qu’il passe une partie considérable de son propos à montrer à quel point les universités de lettres et de philosophie ont stérilisé les humanités en multipliant la glose sur les textes, faisant s’accumuler les marginalia qui n’apportent plus rien au débat puisqu’elles ne sont de toute façon pas lues (« La parole impuissante trouve sa raison d’être dans le culte de sa propre impuissance, confondue avec une forme de pureté et de maîtrise de soi. »), pour ne jamais privilégier la pratique d’écriture, puisque l’enseignement de l’écriture est absolument négligé par l’université. Jubilatoire, le texte fait de la vieille « pédagogie » de la philo et des lettres un jeu de bowling dans lequel son auteur fait strike à toutes les pages. « Ce sont les Facultés de Lettres et de Philosophie que j’attaque ici : le type d’enseignement qui y prévaut et leur activité de « recherche » promeuvent une esthétique qui transforme les discours en choses; c’est en elles que s’opère la grande confusion entre la conservation de la lettre et la vie de l’esprit. ». Réjouissant. La Fac est morte et Le Deuil de la littérature est son faire-part de décès. Les études de lettres sont des « études pour rien » (« Le jeune homme, la jeune femme qui aujourd’hui entreprennent des études littéraires en ressortent bien souvent sans aucune connaissance certaine, sans savoir-faire, et même sans pouvoir définir ce qu’était l’objet de leurs études. »). Le passage d’une thèse est assimilé à un exercice d’obéissance. Les professeurs sont des clercs Les consommateurs de « produits littéraires » (les « culturés ») sont eux aussi éreintés : « le culturé croit penser quand il répète » ; « Le culturé veille à ne pas avoir une idée qui dépasse »; il a fini par devenir visible pour ce qu’il est réellement : égoïste et moralisateur ; idiot et obstiné dans son idiotie ». Dont acte. Puis il leur reproche leur inaction pendant l’épisode des Gilets jaunes, à eux qui s’opposent soi disant à la dictature : « Les Culturés (…) sont restés chez eux pendant qu’on énucléait et qu’on mutilait… ». Constat lucide et implacable (Espérons que Dericquebourg était sur les ronds-points et dans les manifs !)

Mais alors que préconise l’auteur pour remédier à ce triste état des choses ? Tout simplement réintroduire l’ancienne rhétorique dans les cursus de lettres et de philosophie et remettre au cœur de l’enseignement, et ce dès les petites classes, la pratique de l’écriture, facilitée par la lecture, et celle d’une lecture avisée qui s’appuie sur la pratique de l’écriture. Et, bien sûr, transformer les clercs des lettres (comprendre les enseignants) en vrais formateurs, sans oublier de faire disparaître les facs. Le projet semble ambitieux, voire irréalisable, quand de toute évidence celui du ministère de l’Education Nationale actuel (et avec lui ceux qui l’ont précédé depuis des années) n’est autre que de développer chez les élèves l’idiotie et de « créer des citoyens à l’esprit critique » (formés par des profs qui n’ont pas l’once d’une début d’esprit critique et répètent, en cette période, comme des perroquets la leçon que leur administrent les médias sur la crise actuelle) qui pensent tous de la même manière, la seule qui vaille, celle qui se satisfait de toute version officielle sur quelque sujet que ce soit, de créer en réalité des travailleurs-consommateurs à la pensée préfabriquée par la pensée unique ! Bon courage, et bonne chance, Monsieur Baptiste Dericquebourg, si vous comptez réellement changer le système éducatif français. En vous souhaitant de tout cœur d’y parvenir.

Faites-moi plaisir, Mary Gaitskill

Considérée comme l’une des grandes nouvellistes américaines, Mary Gaitskill nous propose ici un très court roman à deux voix sur le thème ô combien délicat du phénomène metoo et, ne tergiversons pas, c’est une vraie réussite. Bien sûr, dans deux cents ans, s’il se trouve encore des habitants sur cette planète, et dans le cas où la réponse serait positive, s’il se trouve encore des gens pour lire des livres, il y a peu de chance pour que le sujet passionne encore les foules, et donc pour que ce livre circule toujours. Mais il est clair que Mary Gaitskill apporte sur ce sujet actuel un éclairage intéressant, en se gardant bien de juger celui qui se trouve d’un seul coup mis au ban de la société américaine et du monde de l’édition où il s’est avéré redoutablement efficace. Hélas pour lui, il a sur le dos une pétition pour « conduite inappropriée » (le politiquement correct fait vraiment des dégâts aux Sates), signée par des centaines de femmes qui balancent leurs porcs, dont il fait partie, le pauvre. Qu’a donc pu faire ce brave Quin ? Pas grand-chose de bien grave à vrai dire, il est d’une intelligence rare, il rend service à bien des femmes à qui il peut apporter son aide quand il s’agit de trouver un boulot dans le monde de l’édition. Il a un défaut majeur, toutefois : il badine, il aime flirter, il marivaude, bref, il a une conduite inappropriée avec les dames (souvent de jeunes femmes belles, très belles ou moins belles, dont il devient vite l’ami et avec lesquelles il est parfois direct, voire explicite). Il leur annonce toujours qu’il est marié, les invite chez lui à de grandes fêtes (parfois même avec leur petit ami) et ne couche jamais avec elles. Il lui arrive de déraper : à une jeune écrivaine, qu’il ne connaît pas, qui vient de faire une lecture, il tend la main sous le nez et dit : « Mords-moi le pouce ! ». Elle lui tourne le dos, aussi sec. Rien de très étonnant à cela…

L’autre voix du roman est celle de Margot, sa meilleure amie, avec qui il a commencé sa relation amicale en exagérant un peu (« il a glissé sa main entre mes jambes »), mais qui, elle, trouve immédiatement le moyen de lui faire mettre un terme à ses excès (en lui mettant la main devant le visage et en disant d’une voix forte NON !). Considérant qu’il a ce qu’il mérite avec ses ennuis judiciaire, elle ne peut s’empêcher de trouver ça injuste. Car les jeux de séduction, qui s’accompagnent souvent de provocations de la part de Quin, sont visiblement très souvent consentis par les « victimes », qui passent du temps avec leur « harcèleur », acceptent ses invitations à déjeuner, à des fêtes ou font du shopping avec lui. Ambiguïté, consentement ou non, jeu déplacé ou comportement libre, le cas Quin pose problème dans une Amérique qui a oublié les années soixante et soixante-dix, la libération sexuelle pour revenir à un puritanisme plus proche de ses valeurs, mais dont les excès peuvent nuire à des gens qui, sans aller jusqu’à du harcèlement sexuel, flirtent parfois avec les limites en matière de relations avec le genre féminin. Le texte n’apporte aucune réponse aux questions que peut poser ce genre de situation, le personnage de Margot se garde bien de condamner, pas plus qu’elle n’absout son ami de tous ses excès, et c’est sans doute au lecteur de se faire sa « religion ». C’est en quoi le roman de Mary Gaitskill est fort, et on retrouve bien là les qualités des auteurs spécialisés dans la nouvelle, qui savent s’en tenir au factuel plutôt que de se lancer dans une morale qui pourrait vite lasser par son manque de finesse. Et c’est bien ainsi qu’un livre peut apporter sur une situation très actuelle et sur laquelle il est encore difficile de trancher un éclairage permettant au lecteur d’en apprendre un peu plus sur le monde dans lequel il vit, quitte à revoir ses propres opinions à la lumière d’un cas limite, bien plus intéressant que ne le serait l’histoire d’un vrai « salopard » qui ferait usage de son pouvoir pour obtenir les faveurs sexuelles de jeunes femmes piégées. L’art de la nuance dont fait preuve l’auteure de Faites-moi plaisir est de ce point de vue fort bienvenu.

Le Dimanche des réparations, Sophie Chérer

La Didise, qui a servi durant de nombreuses années dans le « château » de la famille Vœckler, a fini par quitter le village avec son mari Bernard, l’instituteur, pour aller s’installer en Italie. Vingt-cinq ans plus tard, devenue veuve, elle fait son retour et, après s’être installée à l’hôtel sans se signaler à l’attention des villageois qui l’ont connue pour mieux observer tout ce petit monde, refai surface. Au bout d’un mois, elle se décide enfin à aller voir la Lolotte, son ancienne voisine et une de ses seules amies, qui va évidemment lui narrer par le menu tout ce qui s’est passé d’important au village pendant tout ce temps, en commençant par la création d’une maison de retraite, sa reprise par Marie Vœckler, la gosse que la Didise a tant aimée, et le joyeux bazar qu’elle y a mis, la vie et la mort dans cette famille de notables, les Vœckler, et tout ce que la Didise a raté, ne sait pas et ne peut pas savoir. Tout, ainsi, jusqu’aux derniers chapitres dans lequel ce que sait la Didise permettra à la Lolotte de mieux comprendre le récit qu’elle vient de faire, les motivations de Marie, le pourquoi de la plupart de ses actes quand elle redescend de Paris où elle a fait ses études pour s’installer, à la surprise de tous, au village.

Le tout dans une écriture riche et belle, une structure intéressante, même si la fin, genre roman à chute, pourrait provoquer la moue du lecteur si tout était aussi simple et réel que semble vouloir le croire la Didise, car en réalité, rien n’est vraiment très sûr. Ajoutez une pincée de vocables du patois de l’Est de la France (l’auteur est originaire de la Moselle), dont l’accès est simplifié par un glossaire en fin d’ouvrage, qui rendent l’ensemble très savoureux. L’intrigue est construite, l’air de rien, à la façon d’une énigme policière, la Didise mettant du sens sur la vie du village en son absence grâce aux éléments qu’elle connaît et qui datent de la période où elle travaillait chez les Vœckler, sur lesquels, en bonne bonne, elle savait beaucoup. Le titre, très beau, trouve lui aussi sons sens en fin de livre (nous nous garderons bien de le révéler). Tout cela fait de l’œuvre de Sophie Chérer, son premier roman, un livre qui se lit avec un plaisir certain et on ne se lasse pas de son style, de cette écriture sophistiquée mais sans excès, tout comme on se prend d’amitié pour ses personnages féminins, humbles ou moins humbles, dont la voix nous envoute. Un bémol, pour finir, le changement de narratrice qui intervient dès le deuxième chapitre (on passe de la troisième personne à la première) et qui revient pour la troisième partie (avec le retour de la troisième personne et donc d’une narratrice externe). Justifié ou non, ces changements de point de vue ne nous ont pas semblé très fluides. Mais c’est un détail, reconnaissons-le.

Dans le Faisceau des vivants, Valérie Zenatti

4 Janvier 2018 : Aharon Appelfeld meurt. Valérie Zenatti, sa traductrice en français se rend en Israël où elle va lui rendre un dernier hommage. Ces deux-là avaient une relation privilégiée, à laquelle la jeune auteure ne sait comment renoncer. Il ne s’agit pas là de faire son deuil, comme le veut l’expression toute faite et stéréotypée, mais de sortir d’un état de choc en retrouvant la voix de cet homme cher à ses yeux, dont elle dit avoir tant appris. Elle commence en revoyant et traduisant certaines vidéos dans lesquelles Appelfeld s’adresse à des étudiants, qui semblent ne pas toujours bien le comprendre, leur expliquant pourquoi son œuvre tourne autour de la shoah (avant, après), tout en se refusant à écrire sur le « pendant », pourquoi ses textes ne se déroulent pas à Jérusalem, pourquoi ses paysages sont ceux de Czernowitz, etc… « Un homme naît quelque part, il vit avec ces paysages, c’est une part de son destin, il ne pourra jamais les extirper de lui-même, c’est-à-dire que je sens la neige, mais je ne sens pas encore le vent de sable… La neige, c’est comme si la neige se trouvait en moi. » leur explique-t-il, patient et pédagogue. Valérie rêve de l’écrivain, se souvient de leurs discussions, mais quelque chose ne va pas. Comment faire pour apprendre à vivre sans Appelfeld sans le perdre pour autant, comment ? Les vidéos ne suffisent plus pour la relier à lui.

La solution qui finit par s’imposer à elle consiste à se rendre dans une ville où elle n’a jamais mis les pieds, la ville où il est né : Czernowitz. La deuxième partie du texte, plus courte que la première, est consacré à ce voyage, pendant lequel Valérie Zenatti découvre la ville de tous les romans de celui à qui elle a consacré une grande partie de son temps et de son travail de traductrice. Il lui fallait aller là-bas. Elle ne sait pas ce qu’elle va chercher dans cette ville, et elle y marche sans savoir où elle va, fait le tour de lieux symboliques où il a passé une partie de sa jeunesse : la synagogue, la cathédrale orthodoxe, les cimetières (orthodoxe et juifs)… Elle entre aussi, contre l’avis du gardien, dans l’université où Appelfeld n’a évidemment pas pu étudier. Elle suit son instinct (« Tu as un instinct très puissant, suis-le », lui a-t-il dit un jour), elle arpente la ville, commence à reconnaître les rues et les quartiers. Elle marche, elle marche, elle marche, sans réussir à remplir le vide, elle se rend au musée juif, puis vient la nuit. Elle dort à Czernowitz. Elle y est pour la date d’anniversaire de l’écrivain. Le pèlerinage prend fin, Valérie repart à Paris…

Dans le Faisceau des vivants est un livre poignant, qui donne à voir ce qu’a pu être la relation de la traductrice et de l’écrivain (on peut considérer comme un privilège d’entrer ainsi, par la lecture, dans l’intimité d’une relation comme celle-là), l’impact qu’il a pu avoir sur la construction intellectuelle, littéraire et morale de la jeune femme, le choc qu’a été pour elle son décès. Un livre pudique, plein d’amour, un livre rare, en ce qu’il ouvre aux lecteurs qui ne connaissent pas l’œuvre d’Appelfeld ni sa personnalité des pistes qui mènent sans doute à sa lecture. Un livre qu’il faut donc saluer comme il le mérite et on peut se féliciter, à sa lecture, de faire d’une pierre deux coups en découvrant deux écrivains, si proches l’un de l’autre, dont les livres entreront, peut-être, sans doute, dans notre bibliothèque intérieure. Merci, Valérie Zenatti pour ce beau cadeau !

L’Eternité n’est pas si longue, Fanny Chiarello

Ça commence en boulet de canon ! L’écriture est chiadée, les premières idées exploitées à merveille et on entre donc dans ce roman avec avidité. Nora, la narratrice se rend à Deauville avec sa petite amie Pauline, qui l’emmène là-bas non pas pour aller à la plage, mais pour écouter une conférence d’un « scientifique écolo radical qui prône l’éradication de l’espèce humaine ». Nora a déjà frôlé la mort, après un accident cardiaque qui l’a envoyée dans le coma d’où elle est sortie après s’être baladée dans un couloir plutôt sombre, pas de grande lumière blanche et où elle a dû lutter contre une espèce de bestiole qui cherchait à la bouffer de l’intérieur. La jeune femme n’est donc pas un exemple d’équilibre et de santé mentale irréprochable. Elle est même pour le moins morose, un peu tournée vers elle-même et le départ précipité et sans explication de sa compagne ne va rien améliorer, pas plus que les début d’une pandémie de variole (petite vérole) qui va embarquer l’humanité toute entière vers sa lente mais inévitable disparition.

Et voilà le lecteur de 2020 plongé dans une intrigue dans laquelle il retrouve bon nombre d’éléments d’une réalité actuelle que nous connaissons tous plutôt bien, confinement mis à part, puisque dans L’Eternité n’est pas si longue, l’Etat ne demande pas aux citoyens d’abandonner ponctuellement leur travail pour lutter contre la transmission du virus en se terrant chez eux. Mais pour le reste, Chiarello ne s’est pas trompée et, dix ans avant notre petite pandémie à nous, elle décrit très précisément ce que nous vivons aujourd’hui, extinction de l’espèce humaine mise à part. C’est assez bluffant. Et l’humanité s’éteint donc en silence, silence que seul brise le flux de conscience de Nora, qui a lâché ses ateliers d’écriture pour se retirer dans une maison de banlieue de la grande ville (Lille, semble-t-il) où elle emménage en colocation avec sa bande d’amis incontournables, Judith, Miriam et Raymond. Dès lors, rien ne nous est épargné de ses coups de blues, de sa solitude amoureuse, de ses coups de gueules ou de cœur, de sa famille, de ses écrits, consignés dans des carnets et qui nous emmènent, un temps, dans le récit foutraque et raté d’un casse avec prise d’otages dans une banque, des portraits qu’elle fait de ses trois ami-e-s et d’une lettre à son ex, Pauline… L’humour est souvent au rendez-vous, qui fait passer certains passages, mais les longueurs ne manquent pas, et même si Nora est un personnage auquel on peut s’attacher un peu, ses épiphanies et le grand déballage de sa vie intérieure peuvent par moments lasser le lecteur – on aura la bonté de ne pas en vouloir à l’auteure, qui a écrit ce roman à 36 ans, défaut de jeunesse, conclurons-nous. Par bonheur, la fin du livre et la morale plutôt défaitiste de cette chronique d’une fin de l’humanité annoncée dès le début du roman (« la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien… ») nous évite fort heureusement un fâcheux happy end.

Pour en finir avec cette éternité, qui n’est pas si longue, de roman de catastrophe, les qualités d’écriture de Fanny Chiarello et les passages sur l’évolution du virus dans le monde, le pays, la région, la ville et les esprits sauvent un livre dont l’héroïne et ses états d’âme auraient pu faire à eux seuls un ratage absolu. Vous pouvez donc vous aventurer à le lire sans peur de vous ennuyer à mourir, tout comme j’irai voir ce que l’auteure lensoise a écrit d’autre, d’autant qu’elle semble ne pas refaire éternellement le même livre, parti-pris littéraire qui l’honore.

L’Agrume, Valérie Mréjean

Petit roman de soixante-dix pages, L’Agrume de Valérie Mréjean est un texte consacré à la relation d’une jeune femme, un brin midinette comme elle le reconnaît elle-même, qui tombe amoureuse d’un étudiant brillant (haute école à uniforme, qui défile quand il le faut…). Toute l’histoire est narrée du point de vue de cette jeune femme sous influence, que l’agrume a dès le début de leur aventure mise devant le fait accompli, il ne l’aime pas. Leur relation se vivra donc sous les auspices de la distance volontaire et programmée par l’homme, qui entretient par ailleurs une liaison avec une autre jeune femme, qu’il ne quitte pas pour ne pas lui faire de mal, parce qu’elle est dépendante de lui et que c’est sans doute, même si jamais cela n’est dit aussi clairement dans le livre, ce qu’il attend d’une de ses conquêtes.

Autant le dire de suite, le thème du roman, celui d’une relation amoureuse en vain, narrée par une jeune femme qui subit la volonté de l’homme dont elle attend beaucoup tout en sachant qu’elle n’obtiendra rien, ne m’intéresse en rien. Qui plus est, l’écriture, qui n’est pas sans faire penser à celle d’Edouard Levé, écriture blanche s’il en est, la structure du texte, fait de paragraphes courts et qui se suivent parfois sans logique, en tout cas sans lien évident, ou qui s’enchaînent au contraire de façon plus cohérente, jusqu’à ce qu’on passe à autre chose, n’a rien de très stimulant pour le lecteur. Le texte se lit, sans difficulté, mais se lit aussi sans passion. Publié en 2001, il ne restera pas dans les annales de la littérature contemporaine, sera oublié bien plus vite qu’on pourrait l’imaginer – c’est peut-être déjà fait – et rejoindra dans les oubliettes du roman français, comme bien d’autres petits textes sans importance, une multitude de romans dont on ne voudrait pas les éreinter, mais qu’on aurait bien du mal à porter au pinacle tant ils n’apportent rien de bien nouveau sur le thème qu’ils abordent, la façon dont ils le font ou sur l’écriture, pour s’inscrire simplement dans quelque chose qui se fait déjà et qui n’a, en fin de compte, rien de plus à livrer. On a envie de dire, en lisant la dernière phrase, NEXT !

Les Âmes sœurs, Valérie Zenatti

L’expédition littéraire en terre de femmes continue donc avec Les Âmes sœurs de Valérie Zenatti, et se mue également en découverte des titres des Editions de l’Olivier, dont je n’avais lu jusqu’alors qu’un roman, d’Emmanuelle Pireyre, chroniqué ici il y a quelques mois. Publié en 2010, ce court roman, comme celui de Florence Seyvos, narre en parallèle deux histoires, celle d’une « jeune » mère de famille, trois enfants, qui répond au prénom d’Emmanuelle, un peu toujours beaucoup débordée, pas épanouie dans son métier, et qui lit un roman racontant l’histoire d’amour tragique d’une jeune photographe, Lila Kovner, que Valérie Zenatti nous livre donc également, par petits paquets de chapitres entremêlés à ceux concernant la vie d’Emmanuelle. Voilà notre « héroïne », dont rien de la vie quotidienne la moins excitante ne nous est épargné, soudain embarquée par ce récit qui remet en cause quelque peu son équilibre mental habituel…

Pour ce qui est du style de l’auteure, tout comme avec Florence Seyvos, je n’ai pas l’impression qu’il soit « typiquement » féminin (mais ce serait quoi un style typiquement féminin ?), sinon peut-être que Zenatti, tout comme Seyvos, ne vise jamais le tour de force, le morceau de bravoure ou la performance. L’écriture est simple, jamais simpliste, la phrase plutôt courte, jamais blanche ou impersonnelle (« Je viens pour vous parler de lui. J’ai besoin de raconter cette histoire à quelqu’un. Je ne peux plus vivre seule avec. » – incipit)… Une écriture sensible, dirons-nous. En revanche, pour ce qui est des thématiques abordées, la vie d’une mère qui se lève la nuit dès qu’un de ses enfants, et ça arrive souvent, manifeste le moindre besoin, la moindre souffrance ou la moindre inquiétude, quand rien ne réveille son mari ; le problème insoluble du ménage, quand une amie ordonnée, véritable fée du logis, a beau la coacher, en pure perte, et que le regard de la belle-mère, qui ne rate pas une occasion pour commenter en filigrane et de façon subtile (ça n’en est que plus efficace) les incapacités de celle qu’a choisi son fils vient ajouter à la culpabilité de ne pas savoir faire avec le matériel ; le temps passé, et perdu pour la quête d’un peu de bonheur et d’inédit, en trajet pour accompagner les enfants à l’école, en obligations de toutes sortes, etc… pour ce qui est de ces thématiques, on les trouve rarement dans la littérature, me semble-t-il, et il ne faut pas avoir peur pour s’y attacher ainsi. C’est évidemment pour la bonne cause, celle de la cohérence du récit, puisque le personnage féminin de fiction auquel Emmanuelle va s’attacher au point de se sentir comprise par elle, est une photographe de guerre, qui vit un amour aussi bref qu’intense et se trouve confrontée à la cruauté de la vie et au deuil – Emmanuelle a elle aussi perdu un être cher, une amie, sa seule amie peut-être, dont on fait la connaissance via le seul souvenir.

Pour suivre son âme sœur jusque dans ses fuites, Emmanuelle va trouver une fugue à la hauteur de son quotidien et de sa personnalité, mais qui va lui permettre d’envisager de s’autoriser de futures excursions hors de son quotidien, des petites transgressions à la dure loi de la routine, et un peu plus encore… Ainsi, les trajectoires des deux femmes si fondamentalement différentes finissent-elles par tracer deux parallèles, la ligne fictive influençant la direction de la ligne réelle d’un personnage de papier simple et banal. Joli coup d’écriture, qui donne envie d’aller plus loin avec les textes de Valérie Zenatti, qui fut la traductrice de l’écrivain américain Aharon Appelfeld, avec qui elle réussit à établir une vraie complicité (retracée dans quelques-uns de ses livres), et dont l’écriture sonne si juste. Une dernière chose : les points communs entre les romans de Seyvos et Zenatti sont assez nombreux – elles ne sont pas publiées dans la même maison par hasard – : deux histoires menées en parallèle, celles d’un personnage plutôt humble et d’un-e artiste et surtout une fin de roman toute en finesse, qui relie la narratrice du Garçon incassable à ses histoires et le personnage principal (Emmanuelle) à l’auteure du roman qu’elle vient de lire. Jolis coups d’écriture, vraiment.

Drunk, Thomas Vinterberg

Le réalisateur du mémorable Festen est de retour avec un film réjouissant, Drunk, dans lequel quatre amis, collègues de lycée – ils sont profs – plus ou moins mal dans leur peau tentent de vérifier la théorie scientifique d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme naît avec un déficit d’alcool dans le sang et que pour s’épanouir vraiment et vivre heureux, il faut avoir en permanence 0,50 gramme d’alcool dans le sang. Comme ce sont des mecs sérieux et intelligents, ils vont bien sûr agir avec méthode et consigner les résultats de leur expérience dans une étude à caractère psychologique (c’est un prof de philo qui initie l’aventure) et scientifique. En un premier temps, les résultats sont remarquables : Martin (joué par un Mads Mikkelsen éblouissant, comme toujours), prof d’histoire à la dérive que ses élèves et leurs parents remettent en cause gentiment, se prend au jeu, lui qui ne buvait pas une goutte d’alcool, et retrouve son ancien personnage de jeune prof talentueux et prometteur pour enchanter ses élèves (les extraits de cours sont très drôles, mais on n’est pas loin des scènes clichés du Cercle des poètes disparus) ; le prof de sport se révèle un entraîneur de football inspiré ; le prof de musique, qu’on voit s’envoyer une lampée de vodka dans le dos des élèves en cours, tire de sa chorale des moments de pur enchantement et le prof de philo oublie un peu les difficultés de la vie de famille avec enfants en bas âge. Las, l’embellie ne dure qu’un temps, car en passant à des doses plus substantielles et en décidant d’aller au bout (c’est-à-dire jusqu’à la grosse « bourrage »), le carcan de la vie moderne revient à la surface et la névrose de chacun est de retour à la façon d’un boomerang, en plein dans le nez.

Le sort final des uns et des autres n’a que peu d’importance, à vous de le découvrir en voyant le film, la leçon n’a rien à voir avec l’alcoolisme ou la consommation mondaine d’alcool, et la morale n’est pas au rendez-vous. Que la vie moderne soit difficile, c’est un fait avéré que le film rappelle, et la tragédie peut même s’inviter au festin, mais elle peut aussi, malgré tout, se montrer sous son meilleur jour, tout comme les humains qui la subissent (scène finale ou Martin retrouve la souplesse et la beauté de sa jeunesse, et sans doute l’amour de sa femme, et où l’alcool est tout simplement festif). Drôle, on rit à de très nombreuses reprises, revigorant comme un cocktail fort en alcool, Drunk est un film qu’on peut aller voir sans hésiter en cette sombre et triste période de fin d’année 2020 (mais quelle année de merde !). Ah, oui ! les cinémas sont confinés, j’allais l’oublier. Un film parfait pour la période des fêtes, soyez patients. En espérant que leur monde d’après ne sera pas peuplé de cinémas multi-salles spécialisés dans les films commerciaux (grande distribution du cinéma – décidément, Macron et ses amis aiment la grande distri, ils doivent y avoir des potes, c’est à pas y croire !) et qu’il restera quelques salles d’art et essai que ce gouvernement libéral à vomir (sa politique est une si mauvaise bibine qu’on ne peut la digérer) n’aura pas toutes menées à la faillite. Bon Drunk !

Le Garçon incassable, Florence Seyvos

Entamons une nouvelle période de lecture de type monomaniaque (après les littératures sud-américaines, espagnole et portugaise) avec une série à venir de romans écrits par des femmes (et pour le moment françaises) avec ce très joli livre de Florence Seyvos, Le Garçon incassable. Ce sont deux histoires pour le prix d’une que nous offre l’écrivaine née à Lyon en 1967, honorée par un Goncourt du premier roman pour Les Apparitions : celle d’un jeune garçon, Henri, frère de la narratrice, enfant « différent », dont elle nous raconte le chemin dans cette vie, le chemin d’un être qui ne ressent que très peu les émotions et sentiments qui nous sont connus – quand son père meurt et que sa belle-mère lui apprend la nouvelle, il répond : « Ah, je n’aimerais pas être à sa place ! » – et celle du grand acteur Buster Keaton, qui tient son prénom (un pseudonyme, il s’appelait en vérité Joseph) de sa capacité à tomber sans jamais se faire mal, qu’il tombe naturellement ou qu’on le pousse, ou le jette, très fort. On apprend sur la vie de Keaton, quand on le connaît aussi mal que moi, tout en l’appréciant, beaucoup de choses qu’on n’aurait pas imaginées, le texte de ce point de vue est aussi précieux que le roman de Stéphanie Kalfon sur Erik Satie (chroniqué ici il y a quelques mois). Quant à l’approche de Seyvos quand elle évoque un enfant qui peu après la naissance est victime d’une hémoragie cérébrale et ne s’en sortira qu’avec de nombreuses séquelles physiques et mentales, elle est d’une délicatesse et d’une finesse que bon nombre d’écrivains au masculin n’approcheraient sans doute pas.

Car ce que je cherche bien sûr en me lançant dans une telle série de lectures féminines, c’est à voir s’il y aurait une spécificité de l’écriture féminine, quelque chose d’autre qui permettrait presque de reconnaître à l’aveugle l’écriture d’une femme face à celle d’un homme. Cette lubie en fera sourire plus d’une : il n’y a sans doute rien de spécifique dans l’écriture féminine du point de vue stylistique qui permettrait de reconnaître à coup sûr à la lecture d’un texte le sexe de son auteur. Mais bon, cette petite fantaisie ne me faisant pas rougir, concluant à la fin de cette lecture (j’ai tout de même déjà lu des textes romanesques de femmes, et plus d’un, mais sans me poser ce genre de question stupide) que ce n’est pas du point de vue du style qu’il y aurait différence, je me dis toutefois qu’il y a des thèmes que les hommes n’aborderaient pas aussi spontanément, qu’il y a une bienveillance du regard plus empathique que celui des hommes et peut-être un intérêt plus réel pour des êtres humains différents qui peuvent aussi bien être plutôt féminins. Ah, oui ! J’allais oublier un détail qui a son importance : à part du côté des enfants, dans l’histoire d’Henri, il n’y a pas d’homme ou presque, sinon le père d’Henri, assez vite oublié, dont les méthodes d’éducation sont fort discutables (« Un enfant, il faut le casser ! »), et qui sort de la narration sans vraiment y être entrée. Quant à la narratrice, lorsqu’elle fait un enfant, il n’est pas question d’homme (ou de père). Et si l’écriture féminine pouvait se passer des hommes ? Une chose est certaine, si ces élucubrations sont sans doute discutables, Le Garçon incassable est un roman délicat, auquel on mord facilement (comme on mord à l’hameçon), et dont la lecture est plus que recommandable. Peut-être trouverons-nous dans une prochaine lecture la quintessence de la stylistique des femmes, ou quelque chose comme ça, qui fera avancer cette enquête un peu bizarre qui ne fait après tout que commencer.

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

Monologue plein de souffle et d’une énergie vitale paradoxale puisqu’il prononce une « prière » à un mort(-né), à un enfant refusé avant même une conception refusée, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész est un court texte (150 pages) qui se lit en apnée, pour le seul plaisir de l’acte de lire la prose géniale d’un auteur qui a consacré son travail d’écrivain à affronter son passé de déporté (Auschwitz), de survivant (Auschwitz) et d’intellectuel qui prouve qu’on peut encore écrire après les camps d’extermination, qu’on peut encore penser après les camps d’extermination et qu’un ancien déporté (Auschwitz, Buchenwald) peut affirmer que, oui, Auschwitz peut s’expliquer. Car ce qui ne s’explique pas, selon Kertész, ce n’est pas Auschwitz, mais le bien, les hommes de bien (un instituteur qui dans un train en direction des camps lui donne sa part de nourriture quand il aurait pu, dans une logique toute inhumaine justifié par le système de déshumanisation propre au IIIe Reich, la garder pour lui et doubler ainsi ses propres chances de survie – mais l’instituteur affaibli avait sans doute une raison supérieure de ne pas faire ce que la logique de survie individuelle aurait voulu lui dicter de faire) alors que le mal, lui, s’explique aisément. Et c’est pourquoi, dit-il, seuls les Saints l’intéressent vraiment. En dehors de cela, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est un texte littéraire d’une portée incroyable, un chef-d’œuvre de style, de la grande littérature, un chef-d’œuvre de réflexion, et un requiem qui va au-delà de son propos, expliquer pourquoi l’auteur n’a pas pu donner la vie à un enfant quand sa femme le lui demandait, un texte qui, comme le dit la quatrième de couverture « pleure l’humanité toute entière ». C’est aussi un texte dans lequel l’auteur narre la souffrance qui fut la sienne, celle d’un homme blessé à mort, qui ne se remit sans doute jamais de ce que l’Allemagne nazie lui aura fait vivre, l’horreur concentrationnaire, et qui, vivant dans un pays dictatorial (la Hongrie d’avant 1989), passa son existence à travailler, pour exister – mais ce n’est pas si simple que cela car l’aporie s’en mêle aussitôt -, sans jamais se montrer capable de vivre, ce que lui reprochera doucement sa femme au moment où elle n’aura d’autre choix que de le quitter, elle qui plus jeune que lui ne connut pas les camps, pour vivre et donner la vie, pendant qu’Imre Kertész ne pouvait que s’enfermer pour écrire et récrire une souffrance qui ne le quittera jamais, dans une œuvre que viendra couronner le Prix Nobel en 2002. Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész est de ce point de vue un texte indispensable, à lire pour honorer la mémoire des hommes et des femmes qui ont subi l’Holocauste, qu’ils en soient revenus ou non, à lire pour ne pas oublier, à lire enfin, et c’est heureux, pour le plaisir de découvrir – ou entretenir un lien déjà existant avec – un immense écrivain.

L’Artiste des dames, Eduardo Mendoza

Parodie d’une drôlerie habituelle chez Mendoza (auteur de Sans Nouvelles de Gurb, ou encore du formidable Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, deux romans hilarants parmi tant d’autres) du bon vieux polar, L’Artiste des dames est le troisième volet d’une série qui ne s’en est pas tenue là. Truculent, burlesque, ce roman se lit indépendamment des opus qui le précèdent. L’intrigue est délirante, les personnages farfelus et le style décoiffant. L’auteur se joue des codes (du polar, mais aussi de certains codes théâtraux issus du Vaudeville, par exemple, quand un soir, dans la chambre du narrateur, se succèdent les personnages utiles à l’intrigue, et pour la plupart très proches les uns des autres, qui témoignent ou se livrent et qui doivent tous se cacher dans les moindres recoins de la petite chambre, au point pour certains de se retrouver en situation de très – trop – grande promiscuité) et son narrateur n’a de cesse de porter un regard amusé et amusant sur sa façon de narrer. Aussi le texte se lit-il d’une traite, sans jamais qu’il se prenne au sérieux, tout comme son auteur qui est pourtant reconnu comme un grand de la littérature catalane.

Le personnage principal et narrateur de ce roman sort d’un asile de fous où il a passé plusieurs années après avoir commis quelques actes de délinquance notoires, et retrouve sa soeur, une prostituée barcelonaise, dont le mari, Viriato, se montre accueillant à l’égard de ce beau-frère tombé du ciel, qu’il invite à tenir son salon de coiffure. La clientèle est rare, le coiffeur est débutant, mais très vite son passé le rattrape : une cliente (voir incipit : « Lorsque ses jambes (bien faites, et tout et tout) sont entrées dans le local où j’exerçais mon office, cela faisait déjà plusieurs années que je vivais dans le plus total abrutissement »). Il accepte alors le « travail » qu’elle lui propose, un job pas très honnête, et vole des documents dans les bureaux d’une entreprise à la raison sociale on ne peut plus claire, Le filou catalan. Las, un crime a lieu dans ces bureaux, la nuit même où il y est présent. Dès lors, pour éviter des ennuis plus grands encore, le coiffeur se lance dans une enquête délirante, qui n’a pour but « que » de prouver son innocence (Ivette, la jeune femme à la plastique impeccable qui l’a mis sur le coup n’a bien sûr rien à voir avec son soudain investissement). Voilà le lecteur embarqué, pas vraiment à l’insu de son plein gré, dans une intrigue délirante qui ne lui fera plus lâcher ce bouquin à l’humour décapant, à la fantaisie réjouissante, une intrigue invraisemblable, avec des personnages invraisemblables, auxquels on se plait à croire tant l’écriture nous entraîne où l’auteur le souhaite et tant la narration se permet détours, digressions et feintes de corps dont le lecteur est le premier à rire, après l’écrivain lui-même, sans nul doute. Un roman à lire pour le plaisir de rire, donc, ce qui n’est pas interdit, surtout quand l’écrivain qui est à la baguette maîtrise à ce point son art.

Slavs and Tatars, Régions d’être – Villa Arson, Nice (17.10.2020 au 31.01.2021)

Profitions de ce que les citoyens français vont être à nouveau privés de liberté pour les inviter à se rendre au musée, quand les musées seront bien sûr fermés tant il est dangereux d’y admirer de l’art, dans des conditions sanitaires que ni leurs lieux de travail, ni leurs transports publics, ni leurs espaces commerciaux ne peuvent égaler ! La Villa Arson vous proposait en effet une très belle exposition d’art contemporain (vous pourrez toutefois vous y rendre dès que l’épisode 2 du confinement made in France, pays qu’il va devenir de plus en plus difficile d’aimer si cela continue ainsi, sera enfin terminé, appelons-le Mascarade 2, ou jeter un coup d’œil à la page Arts du blog), signée par un collectif d’artistes qui produit, selon le catalogue de l’exposition, « une œuvre faite d’installations, de sculptures, de conférences ou d’éditions qui ont pour caractéristique commune de remettre en cause notre connaissance du langage et des cultures régionales, voire des cultures tout court. ». Pour ce faire, Slavs and Tatars, comme son nom peut l’indiquer, travaille à partir d’un matériau culturel emprunté à la zone géographique qui s’étale entre l’Europe de l’est et la Chine (steppe eurasienne). Les pièces proposées sont donc diverses et forment « un regroupement d’objets disparates issus de toutes origines ».

Pour les amateurs de cuisine exotique, la fermentation des légumes est une tradition culinaire qui nous vient justement de cette grande région (mais aussi d’Asie, même si là n’est pas le propos). L’omniprésence dans la production du collectif des cornichons ou du concombre est une marque de l’importance du thème de la fermentation (comme mode de conservation, mais aussi comme pouvoir de détérioration des matières) pour les artistes de Slavs and Tatars, qui en traite avec humour – cornichons, avec jeu de mot mis en œuvre sur un papier peint à voir, bar à jus de cornichon et ensemble d’œuvres présentées sous le titre : Politique de la fermentation. Les jeux de mots, à travers la transcription d’un signe appartenant à un alphabet vers l’alphabet d’une autre langue (référence à la superposition dans la zone géographique considérée par les œuvres du collectif des alphabets latin, cyrillique, arabe et… glagolitique (!)) et le détournement de phrases ou d’expressions toutes faites, de slogans publicitaires, sont également très représentés dans cette exposition qu’il serait difficile, tant le propos est conceptuel – mais l’humour n’en est pas exclu -, de comprendre sans l’accompagnement d’une médiatrice (ou d’un médiateur) formée par l’école de la Villa Arson. Il n’en reste pas moins qu’on prend plaisir à évoluer dans cette grande exposition dans laquelle les beaux objets ne sont pas absents (Prayway, œuvre constituée d’un rahlé, porte-livre sacré (omniprésent dans le travail du collectif), et d’un tapis persan, sur lequel le spectateur est invité à s’asseoir ou s’allonger aussi bien que le font les artistes durant les accrochages – Lektor, une pièce audio en ouïghour, lue également et en même temps dans les langues des onze pays où la pièce a été exposée – Gut of Gab, en photo ci-dessous, et la dernière salle de l’exposition, qui présente plusieurs pièces toutes plus belles les unes que les autres). Vous l’aurez compris, l’art du collectif Slavs and Tatars est des plus conceptuels et ne peut s’apprécier pleinement que par le biais d’une traduction verbale de chaque œuvre – il faudrait presque un guide audio conçu par les artistes et expliquant précisément pour chaque pièce la genèse de sa conception -, mais cela n’empêche en rien que cette présentation d’un travail riche et d’une esthétique remarquable mérite d’être vue par le plus grand nombre. En espérant que les Niçois et autres amateurs d’art de passage dans la ville azuréenne puissent encore s’y rendre à partir des jours qui viennent et jusqu’à la fin du mois de janvier.

Gut of Gab

La Lucidité, José Saramago

Dans une démocratie d’un pays européen que l’auteur ne cite pas explicitement, et plus précisément dans sa capitale, un jour d’élection et de grande pluie, les électeurs se font attendre toute la journée, jusqu’à 16 heures exactement, où ils finissent par arriver, au grand soulagement des scrutateurs et autres présidents de bureaux électoraux, avec pour résultat final inattendu un taux de 83% de votes blancs. Sous le coup de la panique, le gouvernement, dont les ministres sont pour certains (ministre de l’intérieur, ministre de la défense, en particulier) en rivalité, prend des mesures de plus en plus coercitives, jusqu’à proclamer l’état de siège de la capitale, qu’il a pris la précaution de fuir, avec sa police et son armée, laissant la population entre les mains de la seule autorité municipale.

Nous n’irons pas plus loin dans la narration de l’intrigue de ce roman du maître portugais, Prix Nobel de littérature en 1988, histoire de laisser au lecteur éventuel le plaisir de la découverte. Jusqu’à l’événement majeur du roman (la fuite du gouvernement), les personnages principaux du livre sont donc les membres du gouvernement, des électeurs anonymes, et l’écriture, un joyeux pastiche de la langue administrative et de la langue (pas toujours de bois) des hommes politiques, qui élaborent des stratégies, plus ou moins bonnes (le Président envisage par exemple de murer la capitale, proposition reçue par l’incrédulité d’un ministre qui se demande comment on paiera pareille folie et la contre-proposition d’un premier ministre qui se contente de l’état de siège), pour mettre un terme à une maladie politique de leur démocratie dont ils craignent qu’elle gagne le pays entier. Las, les citoyens de la capitale, malgré quelques coups bas et tordus de leur gouvernement qui a prévu des actions scélérates (dont une fera une grosse trentaine de morts) pour semer la panique dans la ville et jeter le discrédit sur les électeurs adeptes du vote blanc, se montrent particulièrement solidaires et disciplinés, citoyens et responsables face à cette adversité malfaisante…

A partir de là, les choses se corsent et l’intrigue devient policière, avec l’apparition de personnages déjà connus de L’Aveuglement (roman de Saramago chroniqué ici il y a quelques mois), roman dans lequel une épidémie qui rend toute la population du pays aveugle, sauf une, l’épouse d’un ophtalmo dont quelques clients, et lui-même, sont les premières victimes du mal blanc. Notre couple venu tout droit du roman cité ci-dessus est alors au centre de l’intrigue et le flic qui est chargé d’une enquête dont les conclusions sont déjà tirées par le ministre de l’intérieur va surprendre son monde. Comme dans tous les romans de Saramago (dont nous conseillons tout particulièrement L’Année de la mort de Ricardo Reis, pour les amateurs de Fernando Pessoa et de ses hétéronymes), l’écriture est sublime, la phrase longue qu’affectionnait Saramago est au rendez-vous (moins sans doute toutefois que dans Les Intermittences de la mort, que vous pouvez lire sans hésiter, lui aussi), sa manière toute personnelle d’insérer ses dialogues au récit aussi. Le texte est intelligent, drôle et ironique à souhait. C’est une critique sans concession de nos soi-disant démocraties, un texte politique dans lequel l’humour est omniprésent, mais aussi une dénonciation très subversive du pouvoir (de tous les pouvoirs), dont la gestion des crises (toute ressemblance avec une situation actuelle ne serait pas si fortuite qu’il pourrait y paraître, même si La Lucidité a été éditée en 2004) est tout sauf démocratique et respectueuse des libertés fondamentales des citoyens. Bref, c’est du Saramago, il faut lire ses livres (à plus forte raison en cette période ou l’Etat prétend vouloir nous protéger) et La Lucidité ne fait pas exception (en n’oubliant pas de commencer par L’Aveuglement, même si les deux romans sont par ailleurs indépendants l’un de l’autre, malgré le lien signalé auparavant). Vous serez tenus en haleine par l’intrigue jusqu’au coup de tonnerre final, n’en doutez pas !

Pentti Sammallahti, Miniatures

Au Musée Charles Nègre de la photographie de Nice, du 18 septembre 2020 au 24 janvier 2021, nous est proposée une exposition exceptionnelle en ce qu’elle est consacrée à un photographe finlandais dont l’œuvre est à découvrir si on ne la connait pas encore (et à revoir si on ne la découvre pas…), une œuvre d’une beauté rare, poétique et rafraîchissante à souhait. Miniatures (très petits tirages) fait voyager celui qui regarde à travers le monde, sans exotisme, grâce au regard plein de tendresse et d’humour que porte Pentti Sammallahti sur la faune (les petits animaux) essentiellement, la nature (une nature souvent recouverte de neige) et l’homme, une exposition d’une centaine de photos qui font penser, par leur minimalisme, leur sujet principal et la tonalité du regard à autant de haïkus d’hiver. De très petits formats, donc, sans qu’à aucun moment l’œil ne soit en difficulté tant la qualité des tirages est impressionnante, mais aussi des panoramiques dont Sammallahti est un maître incontesté (très beau clichés pleins d’humanisme).

C’est à une rétrospective passionnante que vous êtes donc invités, suivant Sammallahti au gré de ses pérégrinations dans le monde : de la mer blanche de Solovski en Russie, aux forêts d’Europe Centrale en passant par l’Irlande, la Grèce et la France (Nice, entre autres), jusqu’en Inde, et on en oublie, le regard du photographe se pose sur les chiens, les chats et les oiseaux (mais pas que) et sur la vie quotidienne des humbles, pour en montrer la beauté, la poésie et/ou l’incongruité. Son art du contraste et des nuances de noir et de gris tout autant que son minimalisme quand il photographie le blanc d’un mur, du ciel ou de la neige font de de cette exposition un moment de grâce dont vous sortirez émerveillé et heureux, apaisé et serein. Un seul regret : que cette fois le Musée Charles Nègre ne propose pas à ses usagers un film consacré à l’artiste dont on aurait aimé découvrir la biographie et le travail autrement que par un court texte de présentation de l’exposition qui nous laisse sur notre faim. Exposition à voir absolument si vous êtes de passage dans la ville de Nice ! Il vous reste quatre mois pour ne pas manquer ce rendez-vous essentiel. Et dans une période où le gouvernement, qui reconnaît (enfin) via le discours d’un ministre de la santé annonçant que quoi qu’il fasse (surtout quand on fait n’importe quoi) le bilan va s’alourdir, son impuissance (incompétence ?) face à une situation rendue incontrôlable par un travail de sape qui tend à casser les services publics (hôpitaux vidés de leurs lits et budget de la santé en baisse (!) ), ne sait qu’interdire les plaisirs et les moments de détente, je ne peux que vous conseiller de vous faire du bien (c’est toujours meilleur pour le système immunitaire que de regarder la télévision, d’aller dans une grande surface bondée ou de prendre le métro) en entrant dans le Musée Charles Nègre où, tout comme moi, vous risquez fort de ne pas croiser plus de cinq personnes !

Hotel by the river, Hong Sang-Soo

Dans un hôtel, près de la rivière Han, en plein hiver, un vieil homme, un poète, sent que sa dernière heure est proche. On se demande un peu pourquoi, parce qu’il semble en très bonne santé. Toujours est-il qu’il a convoqué ses deux fils, qu’il n’a pas vus depuis un moment. Quand ils le préviennent de leur arrivée et lui demandent le numéro de sa chambre (ils arrivent avec du café), il leur donne rendez-vous à la cafétéria et se refuse à leur ouvrir son intimité.

Parallèlement, une jeune femme à la main bandée occupe une autre chambre où elle attend une amie un peu plus âgée qu’elle, appelée à la rescousse. Quand celle-ci arrive, elle la rejoint dans sa chambre où il est question, tout en buvant un verre de vin blanc (presque tout est blanc dans ce film) d’une relation malheureuse avec un homme, avec une fin cruelle, une histoire pas complètement digérée pour l’une, et d’une relation écourtée par un drame, sans doute, pour l’autre. L’amie de la jeune femme délaissée est sans pitié pour cet ex-compagnon et pour les hommes en général, sauf pour celui qu’elle a aimé et dont on ignore comment il est parti (on imagine qu’il est mort). La jeune femme délaissée est plus douce quand elle évoque celui qui l’a quittée. Elle semble bien lui avoir pardonné. Elle n’en souffre pas moins.

Young-whan, le poète connu et reconnu à qui une femme de service demande de lui signer son livre (demande restée sans suite) et que les deux jeunes femmes du paragraphe précédent disent admirer, attend donc ses deux fils dans une salle de la cafétéria. Eux l’attendent en s’étonnant de son retard dans une salle voisine. L’aîné est un homme plutôt dur, qui continue d’appeler son frère par un surnom déplaisant qu’il lui a donné du temps de leur jeunesse. Son frère, bien plus sympathique, est un jeune réalisateur (connu lui aussi) qui évoque ses difficultés relationnelles avec les femmes. L’aîné, lui, cache à leur père qu’il vient de divorcer d’une épouse dont le vieux poète aime à se rappeler le bon souvenir. Les trois hommes ne se trouvent pas, le cadet cherche son père un peu partout, à l’intérieur comme à l’extérieur, le père vaque ici et là. On sent que la relation filiale est depuis longtemps rompue. Quant à la mère des deux frères, elle n’a jamais cessé de détesté Young-whan, ce qui ne semble pas l’émouvoir. Lorsqu’ils finissent par se trouver, le père qui songe soudain à un cadeau possible leur offre chacun une peluche, à leur image. Père absent, fils raté dit un proverbe psychanalytique. Il s’agit peut-être de cela…

Les deux groupes (hommes et femmes) ne se rencontreront pas. Seul le poète croisera les deux jeunes femmes : une première fois devant l’hôtel, dans la neige et le froid, pour leur dire et même leur répéter qu’elles sont belles, situation qui semble devenir gênante pour la plus jeune. Il n’a sans doute rien d’autre à leur dire, il est poète et la relation n’est pas son élément. Puis, dans une scène proche de la fin du film, au restaurant où il mange et boit (plus que de raison) avec ses deux fils, il s’invite à leur table, après avoir prétexté auprès de ses fils qu’il rentrera à pied, et se fait servir encore à boire, pour finalement avouer aux deux femmes, comme un hommage à toutes les femmes, qu’il peut mourir tant qu’elles sont là, une phrase qu’il n’aura pu prononcer devant ses deux fils.

Les hommes du film ne sont guère à leur avantage (le fils cadet a ma préférence dans la médiocrité), les femmes, elles, s’en tirent peut-être un peu mieux (encore que l’amie qui vient soutenir la jeune femme blessée est pour le moins rigide), ce qui n’exclut pas un certain ridicule qui s’exprime dans des réactions un peu infantiles quand elles parlent des pies qui font leur nid dans le froid hivernal, mais ce qui ressort du conte d’hiver de Hong Sang-Soo, c’est que la relation entre les deux sexes est condamnée à l’échec. Quant à la mort du poète, allez savoir si elle ne parlerait pas de celle que le cinéaste attend. Souhaitons-lui, avant qu’elle advienne, de ne pas avoir manqué ses rendez-vous avec les femmes et ses proches. Une chose est certaine : il n’a pas raté ce très beau film en noir et blanc, au cours duquel il épingle l’ambiguïté des hommes, leur absence d’empathie, leur maladresse et leur égoïsme. Jusqu’à la mort, et ce même quand il y aurait possibilité de réparer.

La Femme qui s’est enfuie, Hong Sang-Soo

Encensé par une partie de la critique, le dernier film en date de Hong Sang-Soo, le prolifique réalisateur sud-coréen, met en scène trois femmes qui s’ouvrent à cœur ouvert de leur vies respectives. Gamhee profite en effet de son premier moment de liberté en cinq ans de vie de couple (son mari est parti en voyages d’affaires, pour quelques jours et a pour une fois accepté d’être séparé de sa femme : les amoureux ne se quittent pas, est sa devise) pour rendre visite à trois amies qui vivent à l’écart de la grande ville coréenne de Séoul. La première chez qui elle se rend, Young-Soon, l’accueille dans son nouveau chez-soi, d’où l’on voit la montagne et où l’on entend les poules du voisin (visite au poulailler obligée). C’est une femme plus âgée que Gamhee, divorcée, et qui vit avec une colocatrice, experte dans la cuisson des viandes (ça tombe bien, Gamhee en a apporté, et de la meilleure !). Le ton désenchanté sur lequel son amie évoque les hommes et en particulier son ex-mari, leur divorce, conduit la jeune femme à se confier : elle ne sait pas vraiment si elle aime son mari, mais parfois elle se dit que c’est peut-être le cas, que c’est ça d’être aimée. La coloc ne parle pas de ses relations avec les hommes, les trois femmes sont à table, on parle surtout nourriture, cuisine et maison. La deuxième amie de Gamhee chez qui elle se rend a elle acheté un appartement, elle a économisé beaucoup d’argent, elle veut s’amuser (il en est temps, elle parle de son âge) et a découvert un bar où elle se rend le soir, un bar fréquenté par des écrivains, des architectes (elle en a rencontré un avec qui elle a une liaison et qui vit… juste au-dessus de chez elle). Comme dans la première rencontre, Gamhee semble apprécier de retrouver cette amie. Il est question de cuisine (celle-là cuisine mal, c’est du moins ce qu’elle dit, elle a d’ailleurs fait brûler un plat), de petites choses de la vie des femmes. La troisième amie que rencontre Gamhee, c’est le hasard qui la lui fait croiser. Il y a comme un contentieux entre les deux femmes. Woo-jin en vient très vite à se dire désolée, vraiment désolée. Gamhee l’assure que ce n’est rien. On se demande si elles ont eu une liaison à laquelle Woo-jin aurait mis un terme de façon peu élégante, mais la situation se précise (encore que…) quand Gamhee lance : « Je n’ai pas pensé à vous deux pendant tout ce temps. » Il semble bien qu’elles furent rivales, et que l’une a pris l’homme de l’autre. La sincérité des deux anciennes amies, leur tranquillité dans cette discussion, montrent que l’une et l’autre n’ont aucune rancœur, qu’entre elles nulle cicatrice n’est restée à vif. La main de Woo-jin qui se pose sur celle de Gamhee, qui ne la retire pas, confirme qu’elles sont en paix.

Ces femmes passent de bons moments à évoquer une vie quotidienne, simple ou moins simple. Les hommes n’ont pas le beau rôle, qu’ils soient présents ou absents. Justement, chaque rencontre se termine par l’irruption d’un homme. Le premier, un voisin fâcheux, vient se plaindre auprès de Young-Soon de ce qu’elle attire les chats de gouttière du quartier en les nourrissant, or sa femme à la phobie des chats. C’est la coloc qui le reçoit, et sans se départir de sa politesse argumente pied à pied et sans s’énerver pour expliquer à l’importun que ces chats ont leur importance pour elles et qu’elles ne font que les nourrir. Quand Young-Soon, plus expérimentée, arrive, elle règle le problème en se mettant du côté de la loi : « Nous nourrissons ces chats tant que ce n’est pas hors-la-loi. » L’homme rentre enfin chez lui.

Le deuxième homme qui interrompt les moments de grâce entre les femmes est un jeune poète de vingt-six ans, bien plus jeune que Su-Young, avec qui elle a couché un soir, en sortant du café. Depuis il la harcèle, se disant humilié par elle, insiste pour être reçu à l’intérieur. L’échange dure, Su-Young s’agace et remet le type à sa place. Il l’incite à continuer, à recommencer, avec un certain masochisme à le maltraiter.

Quant au troisième homme, c’est le mari de Woo-jin lui-même, avec qui Gamhee a sans nul doute eu une histoire de jeunesse (il est bien plus vieux qu’elle) et qu’elle croise en sortant du lieu d’art où elle a vu un film, pendant que lui était occupé à l’étage du dessous à faire l’artiste, en parlant beaucoup et en se répétant sans cesse, signe d’un manque de sincérité selon sa jeune épouse, qui pense que sa popularité nuit à son travail artistique. Quand Gamhee lui dit ne pas se sentir à l’aise en sa présence, il répond que lui se sent très bien. Elle coupe court à la rencontre de façon polie mais ferme.

La femme qui s’est enfuie, dont il est question au début du film, pourrait bien être Gamhee, elle-même. A vrai dire, on n’en saura rien, et j’ajouterai qu’on s’en moque. Ce film, dont les intentions sont sans doute très bonnes et très féministes (Hong Sang-Soo prend le parti des femmes contre les hommes, dont il pique les travers et les ridicules), a bien du mal à accrocher le spectateur, et les séquences qu’il met en scène entre ces femmes s’avèrent très rapidement ennuyeuses, leurs discussions assez mornes et plates, il est difficile d’entrer en empathie avec ces personnages et on quitte ce film, dont on ne dira pas pour autant qu’il est mauvais, en poussant un soupir de soulagement à l’apparition du générique de fin.

Les Fleurs de Shanghai, Hou Hsiao-Hsien

Huis clos dans une maison close de Shangaï, une maison des « fleurs », ces courtisanes avec lesquelles les hommes fortunés de la haute bourgeoisie chinoise passent du temps ou s’engagent plus intimement en dépensant systématiquement des sommes folles, Les Fleurs de Shanghai (1998) de Hou Hsiao-Hsien (The Assassin) est un film de deux heures à la beauté formelle indéniable : photographie sublime, avec une lumière dont l’effet sur le spectateur, accentué par une musique répétitive et lancinante, peut s’avérer dans les premières minutes du film presque soporifique, cadre scénaristique contraignant (unité de lieu, division du film en plans-séquences séparés par des fondus). On est donc à Shangaï, à la fin du XIXe siècle. Monsieur Wang est le client officiel de Rubis, qu’il aime d’un amour profond jusqu’à découvrir qu’elle peut recevoir un acteur d’opéra et rompre ainsi leur accord d’exclusivité. Il casse alors tout ce qu’il lui a acheté et se lance dans une relation avec une autre courtisane, Jasmin, qu’il libère en payant son départ de la maison (les courtisanes, jeunes orphelines sans autre avenir que cette chance d’être choisie pour grandir auprès de celle qui les fera plus tard travailler, sont achetées par leur « mère » vers sept-huit ans, investissement qu’elles rembourseront en étant « populaires » ou en rachetant leur liberté), épouse rapidement, avant de s’apercevoir qu’elle le trompe elle aussi.

Mais là n’est sans doute pas l’essentiel, Monsieur Wang étant sans doute le personnage central, côté hommes, du film, mais son histoire est un prétexte scénaristique à filmer la vie d’une maison des fleurs, les jalousies et conflits entre courtisanes, les dépits amoureux de ces messieurs, le temps qu’ils passent ensemble, à boire et manger, entourés de jeunes et belles femmes, à jouer également au mah-jong, à reboire encore, le temps qu’ils passent avec leur favorite à parler, se disputer, manger, fumer de l’opium (omniprésent), se promettre un avenir commun, se déchirer pour une promesse non tenue, avec interventions des aîné-e-s pour régler les problèmes… le tour de force du film étant peut-être de faire vivre au spectateur une histoire de maison close sans jamais déshabiller une courtisane. Car ce qui compte ici, un peu comme l’aurait fait un documentaire, c’est de montrer la vie de ces « enclaves », les rapports de force qui s’y jouent, l’importance de l’argent dans la relation « amoureuse » avec une courtisane, l’essentiel pour celle-ci étant de ne pas se faire duper par un client prompt à s’engager à l’extérieur dans un mariage arrangé par la famille. Bref, les images crues ne sont pas de mise, mais la cruauté et la violence sont bien là, que cache mal l’aspect bonhomme des scènes de table où les hommes parlent, jouent et boivent sous le regard silencieux des femmes. Vous l’aurez compris, ce film de Hou Hsiao-Hsien est d’une splendeur inimitable et d’un intérêt certain pour un spectateur qui découvre, en jouissant du plaisir esthétique que procure l’œuvre, un aspect méconnu de la vie sociale des élites dominantes de la Chine du XIXe siècle.

Le Point aveugle, Javier Cercas

Après avoir lu le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile, je m’étais promis de ne pas rester sur cette déception en lisant son récent essai littéraire, Le Point aveugle. C’est chose faite. La théorie de Cercas est plus qu’intéressante. Il dit aimer tout particulièrement dans la littérature moderne les romans du point aveugle, parmi lesquels il s’interroge sur l’oeuvre de Mario Vargas Llosa (prix Nobel de littérature 2010), sur ses propres romans et sur le premier roman moderne, le Don Quichotte de Cervantes, mais aussi sur Le Procès de Kafka ou Moby Dick de Melville. Les analyses de Cercas visent juste, elles donnent des lectures pertinentes des romans qu’il interrogent et elles proposent une vision intéressante de la lecture, qui reprend à son compte une idée souvent énoncée par les critiques ou les amateurs de grande littérature, « les bons romans sont ceux qui posent des questions pas ceux qui y répondent », idée avec laquelle il serait difficile de ne pas être d’accord. Cette théorie pose inévitablement le problème de la littérature engagée, pour ne pas parler de la littérature militante, qui, elles, apportent souvent plus de réponses que de questions. Ce n’est pas pour autant que Cercas les jette aux orties, lui qui est revenu sur une idée de jeunesse selon laquelle la littérature engagée et réaliste serait à fuir. De ce point de vue, même si la littérature engagée me semble à fuir la plupart du temps (qu’on pense à certains textes de Sartre, tombés dans l’oubli à cause de ce défaut, ou pire à la littérature soviétique autorisée…), le positionnement de Javier Cercas a le grand mérite d’éviter le manichéisme et de soulever des questions en y répondant (ce qui pour le coup est le grand devoir de l’essai, littéraire ou autre) de manière subtile. Là où le texte a fini par m’ennuyer, par moments (il n’en reste pas moins très pertinent et intéressant), c’est dans le choix de parler de ses propres livres, parfois de façon un peu pesante, et de consacrer une longue partie à Vargas Llosa et à ses livres (il est vrai que le Prix Nobel 2010 a déjà lui-même largement commenté ses propres romans, en les disséquant de façon exhaustive et évidemment intelligente). En conclusion, Le Point aveugle est a recommander pour des amateurs de théorie littéraire. Quant à ceux qui préfèrent se perdre dans la fiction pure, ce n’est peut-être pas dans ce type d’écrit qu’ils trouveront leur plaisir.

Les Saisons, Maurice Pons

Présenté par la quatrième de couverture de la réédition du roman aux Editions Bourgois dans leur collection de poche, Titres, comme un « livre culte réunissant autour de lui une véritable confrérie d’initiés », je n’hésiterais pas une seconde avant de qualifier Les Saisons comme un véritable chef-d’œuvre de la littérature française dont je me suis étonné longuement, durant sa lecture, de ne pas en avoir eu vent plus tôt : il a en effet été publié pour la première fois en 1965 ! Le résumé que j’en ferai sera bref, tant il vaut mieux avec ce « diamant noir de la littérature » éviter d’en dire trop sur l’intrigue qui demande à être découverte en lisant. Le personnage principal, Siméon, arrive dans une vallée oubliée, un jour du seizième mois de l’automne (vous avez bien lu) et décide de s’y installer pour y écrire le livre qu’il porte en lui. L’accueil est plutôt glacial. Les habitants lui font comprendre de façon on ne peut plus explicite qu’il n’est pas le bienvenu, quand ils ne lui disent pas tout simplement « On n’a pas besoin d’étranger, ici ! ». Le décor est planté. En dire plus sur l’intrigue consisterait à mettre à mal votre plaisir de lecture quand vous aurez fait l’excellent choix de vous rendre en librairie pour acquérir à peu de frais ce trésor d’imagination, de beau style, cette histoire riche en personnages hauts en couleur, ce génial ouvrage de littérature.

Car l’écriture est somptueuse. On se demande comment Pons a pu faire pour maîtriser pareil lexique (à croire qu’il a lu et retenu le dictionnaire, ou qu’il était un spécialiste de la montagne, entre autres sujets porteurs d’un jargon propre), où il va chercher les patronymes (extraordinaires) de ses personnages, on se met à rêver de posséder la phrase et le style à un aussi haut degré d’efficacité sobre, avec une tendance délicieuse de la part de Pons à mêler les registres (dans le genre familier, les dialogues sont une réussite incroyable), on se dit qu’on tient là un écrivain, un vrai, dont Michon pourrait être un descendant. Et puis, le début du roman fait penser également au grand Franz Kafka du Procès, et on n’en dira pas plus pour ne pas ternir votre découverte, tout comme la suite et la fin du texte peuvent évoquer des auteurs comme Bordage. Bref, on va de surprise en surprise dans ce texte qui se lit avec une facilité déconcertante, et qui se lit donc vite, sans que jamais l’ennui ne guette, et sans que jamais l’auteur ne tombe dans la moindre facilité. C’est un texte sombre, et drôle à la fois, comme les grands romans du XXe siècle (Céline, Beckett, Pinget, pour ne citer qu’eux), c’est un univers à part, dans lequel l’imaginaire a plus que sa part, c’est un régal de lecture dont on sort aux anges et sidéré, c’est Les Saisons de Maurice Pons, un objet littéraire d’une qualité telle qu’on se félicite de ne pas l’avoir lu plus tôt, tout en se disant qu’on s’offrira une autre fois, au moins, le plaisir de le relire. Allez-y les amis, mais allez-y ! Vous ne serez pas déçus.

Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, Cookie Mueller

Touche à tout de l’art, et dans la vie en général, Cookie Mueller est peut-être surtout connue pour sa participation en tant qu’actrice à quatre films de John Waters, réalisateur underground provocateur et sulfureux. Mais elle est aussi une conteuse extraordinaire que ses amis ont incité à écrire ses histoires, dont on a un aperçu dans ce livre au titre fantastique que nous éviterons de rappeler trop souvent dans cette chronique tant il est long, un titre génial directement issu d’une phrase du livre. Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, donc, est un petit livre de récits qui valent leur pesant d’or, ou de cacahuètes, des souvenirs de la belle Cookie, livrés sans états d’âme, et tous plus ou moins trash. A priori, en ouvrant le bouquin, on peut se dire qu’on ne va pas suivre l’auteur dans son délire : des histoires plutôt glauques, de viols, de drogues et d’emmerdes toutes plus sordides les unes que les autres, à en juger par certains titres ; qu’on en juge un peu par ce rapide florilège : La porcherie ; Enlèvement et viol ; Go-Go dancing… On se dit qu’on va lire du Bukowski au féminin et qu’on a peut-être passé l’âge de s’enthousiasmer pour ce genre de récits déjantés et dont l’intérêt semble limité. C’est sans compter sur les qualités d’écrivaine de Cookie Mueller et sur un style tout particulier, pas si trash que ça, qui met à distance, par un humour réjouissant et une philosophie de la vie détachée, ces événements flippants que traverse une héroïne, Cookie elle-même, résiliante et forte comme une femme blessée par la vie qui semble surmonter toutes les catastrophes que le destin lui impose. Un exemple tiré du deuxième récit, Haight Ashbury : Cookie a rencontré un Black, qui l’emmène un peu malgré elle en virée ; résultat des courses : « On a jamais rencontré Stokely Carmichael. Dommage, vu qu’à la place je me suis fait violer. » Phrase suivante : « Même pas bien d’ailleurs. » Un peu plus loin, vers la fin du récit : « Kirk m’a demandé pourquoi c’était toujours à moi qu’arrivaient les trucs les plus fun. » Le ton est donné. Pas question d’apitoiement ou de larmichettes, dans cette histoire, Cookie Mueller en est incapable. On a donc droit, dans tout le recueil, à un aperçu de trois décennies, des années soixante aux années quatre-vingt, que traverse à toute allure notre héroïne, sans rien perdre de sa fraîcheur, ‘d’une certaine naïveté et de sa force de vivre. L’amateur de littérature et de phrases bien troussées et/ou qui vont à l’essentiel n’est pas déçu. « J’avais deux amants et je n’en avais pas honte. », incipit du premier récit, met sans perdre de temps le lecteur dans le flow. « Comme on avait douze heures de route devant nous, on avait pris soin de ne pas oublier deux bouteilles de Jack Daniel’s, une poignée de comprimés de Dexadrine Spantuals (le dernier cri sur le marché pharmaceutique) et une vingtaine de Black Beauties. Mis à part ces trucs de base, harnachées de nos sacs de l’Armée du Salut et avec nos uniformes de petites filles modèles, nous étions prêtes. » Ecriture au speed et aux amphétamines, efficace et qui sait aller à l’essentiel. Inutile de préciser que la virée en stop va se compliquer… Dans le genre, l’incipit du récit En Colombie-britannique met le lecteur tout de suite dans le vif du sujet : « J’ai un jour par erreur réduit en cendres la maison d’un ami. » Même chose pour celui de L’Age de pierre : « Il y a des pervers partout en Sicile. » Les dialogues n’ont rien à envier à ce style général, ça décoiffe : « Laisse-moi te brouter le minou, a-t-il susurré, s’il te plaît, laisse-moi te brouter le minou. » Commentaire a posteriori, au moment de l’écriture du texte, de la narratrice : « Waouh ! Non mais quel pervers ! C’était franchement dégueulasse. Qui pourrait imaginer baiser sous LSD dans un confessionnal ? Je me suis sentie un peu comme une tranche de mou, tout sauf sexy. » Ou encore : « C’est quoi le pire truc qui puisse m’arriver si je mange de la merde de chien ? » a demandé Divine pendant qu’on patientait sur le plateau, alors que John Waters faisait quelques prises en extérieur. » Bref, on s’attendait à du Bukowski au féminin, mais le vieux Hank est un enfant de cœur auprès de cette Cookie et je donnerais toute l’œuvre du vieil ivrogne pour un second recueil de souvenirs foufous de la Mueller. Sans mentir !

La Nébuleuse du crabe, Eric Chevillard

Prix Fénéon 1993, La Nébuleuse du crabe d’Eric Chevillard est un petit ovni littéraire de 123 pages qu’on n’appellera ni roman ni poème, un texte burlesque de cinquante-trois chapitres qu’on pourrait aussi bien lire en partant de la fin, qu’on pourrait lire dans tous les sens, tant la marche du texte s’apparente à celle d’un crabe, lire de la façon la plus aléatoire, sans pour cela perturber la lecture et la compréhension. Son auteur qui met au-dessus de tout en art l’originalité, parce que pour lui « être original c’est trouver sa voie et la suivre jusqu’au bout », manque rarement son but, et ici moins qu’ailleurs sans doute. Il ne se soucie ni de vraisemblance ni de réalisme, et on ne s’en plaindra pas. Crab est un drôle de type, qui « n’est pas à une contradiction près », apprend-on dès le début du livre et on va le suivre inlassablement dans ses multiples contradictions, dans ses vies contradictoires et multiples, dans ses mille métamorphoses, dans ses mille et une morts. Car Crab n’en finit pas de mourir, de renaître de ses cendres, pour mieux disparaître et réapparaître, et enfin mourir sur scène, devant une foule qui ne peut y croire au point d’imaginer une machine qui aurait escamoté l’acteur. La Nébuleuse ne se lit donc pas comme un roman, il ne faut sans doute chercher dans le texte ni logique ni structure organisée ni sens profond, non La Nébuleuse du crabe est un texte délibérément foutraque sur un personnage unique dont on observe amusé la perpétuelle évolution, quitte à revenir sur sa dernière métamorphose pour en découvrir une nouvelle. La lecture en est donc aisée, agréable, il suffit de se laisser aller, de prendre chaque texte comme il vient, sans se soucier de leur organisation, pour le plaisir des apories, de l’humour poétique et de la langue de Chevillard. Crab n’est pas sans faire penser au Monsieur Plume de Michaux, on pense aussi de temps en temps à Beckett, et à la logorrhée des narrateurs de Malone meurt ou l’Innommable, influences que Chevillard ne rejette pas, sans pour autant voir en eux des maîtres. Il a d’ailleurs raison, car son écriture, tout aussi réjouissante que celle des deux auteurs cités ci-dessus comme références possibles, en diffère radicalement par sa légèreté, voire son optimisme. Rien de sombre, rien de noir chez Chevillard, qui se situe du côté du rire et de la joie, et ça fait plutôt du bien. A lire sans modération.

L’Iguane, Anna Maria Ortese

Découverte tardive d’une écrivaine italienne de très grand talent, avec cette lecture d’un livre étrange (et donc beau – le beau est toujours bizarre, comme disait l’autre), sorte d’ovni de la littérature mondiale. Le moins que l’on puisse en dire, c’est que forme et fonds y sont intimement liés, que l’intrigue suscite le même étonnement que le style. Don Carlo Ludovico Aleardi, un riche comte milanais, part en voilier pour l’Atlantique où il compte acheter une île, sur laquelle, en bon architecte, il pourra faire construire des maisons et continuer de faire fructifier le patrimoine familial que gère sa mère. En arrivant sur l’île d’Ocaña, il rencontre trois hommes qui l’accueillent dans leur maison et, surtout, une servante qui n’est autre qu’une iguane, douée de parole et d’un comportement assez proche de celui des humains. L’intrigue est annoncée dès les premières pages, quand parlant avec un ami éditeur, Borao Adelchi, qui lui demande de lui rapporter de son voyage un texte à éditer, pour vaincre la concurrence, car tout a été découvert, et il faudrait « quelque chose de bien primitif, et même de l’anormal ». Réponse du comte :  » Il faudrait les confessions de quelque fou, si possible amoureux d’une iguane. » Dès lors on sait où l’on va et on sait qu’Anna Maria Ortese ne jouera pas sur le suspens. Quant à sa phrase, elle se montre à la hauteur de l’étrangeté de l’intrigue, ciselée comme un diamant, développant un style unique (dont la traduction de Jean-Noël Schifano, qu’on peut considérer comme aussi précieuse que le texte original, donne une idée assez précise). Présenté ainsi par le traducteur lui-même en quatrième de couverture, L’Iguane est bien un livre »inouï », un « roman inclassable ». Inutile, comme il le fait à la fin de sa présentation, de le comparer à La Métamorphose de Kafka, même matinée d’Ile au trésor, il ne s’agit pas de cela. Ortese développe tout autre chose, un discours non manichéen sur le bien et le mal, un regard critique sur le monde capitaliste et l’argent, tout ça dans une histoire qui peut paraître a priori fantastique et ne l’est pas vraiment, tant elle y porte un regard unique la réalité de son époque et sur l’humanité dont elle se sentait si loin à la fin de sa vie, et sans doute au moment de l’écriture de son roman. Vous l’aurez compris, L’Iguane est un texte hautement recommandable, qui par sa différence, pourrait être rangé dans votre bibliothèque, même si les propos de ces deux livres et de ces deux auteures n’ont rien de commun, auprès du sublime Les Guerrillères de Monique Wittig. Deux objets littéraires géniaux et inclassables dont l’originalité et le statut mérité de chefs d’oeuvre pourraient justifier la proximité physique sur une étagère de bibliothèque.

Le Prospectus, Cesar Aira

En littérature, tout est permis ! Le message qu’envoie chaque roman de Cesar Aira à ses lecteurs et à tout aspirant écrivain souhaitant écrire autre chose que ce qui nous est donné à lire la plupart du temps est on ne peut plus clair. Dans Le Prospectus, une jeune femme, Norma Traversini commence un texte censé informer les habitants de son beau quartier de Flores qu’elle va ouvrir un atelier d’expression dramatique pour permettre à ses participants, non de devenir acteur ou actrice, mais de développer leur niveau de sincérité. Norma Traversini est peut-être douée pour la pédagogie théâtrale, mais en ce qui concerne la rédaction d’un prospectus efficace, elle est catastrophique et se perd dans des digressions inutiles et, quand elle en prend conscience, plutôt que de recommencer son texte, elle se propose de mieux expliquer son propos et voit son texte s’allonger sans s’en inquiéter outre mesure, si bien que quand elle commence à résumer un roman qu’elle vient de lire pour mieux se faire comprendre, elle ne se demande pas si son projet lui échappe. Voilà trois fois qu’elle s’égare : « La somme des explications, loin d’éclaircir le panorama, l’a complètement embrouillé. » Le nom de son atelier est « Atelier Lady Barbie », nom d’un des personnages du roman qu’elle décide de résumer pour mieux faire comprendre son projet aux habitants du quartier.

Et voilà le lecteur plongé dans un roman colonial, qui se passe dans le milieu anglais des colons de l’Inde, qui finit par basculer, sous l’effet de la stratégie déjà éprouvée d’Aira, celle de la « fuite en avant », dans le roman d’aventure – un roman des plus délirants, qui se termine sans qu’il soit fait de nouveau mention du prospectus, mais quelle importance ? Comme si, pour l’auteur argentin, il n’était gageure plus amusante que transgresser toujours plus insolemment ce que d’aucuns nomment les règles de la narration. Et comme d’habitude avec Cesar Aira, ce qui chez n’importe quel écrivain ferait flop, marche à merveille même si, avouons-le sincèrement, Le Prospectus n’est pas mon livre favori de cet auteur toujours surprenant, toujours enthousiasmant. Mais rien, bien sûr, ne vous interdit de lire ce très bon texte, qui conviendra peut-être mieux à votre bibliothèque intérieure qu’à la mienne. Bonne lecture – si vous voulez lire autre chose, pensez à découvrir l’un des courts romans de Cesar Aira, quel qu’il soit, vous ne le regretterez pas.

La Boucherie des amants, Gaetaño Bolán

Premier roman (publié en 2005) de Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants est un très court texte, qui rappelle au lecteur les méfaits de la dictature de Pinochet, l’horreur qu’il y a à vivre, même dans une petite ville, dans une atmosphère de censure de la pensée et de délation. Les personnages du roman sont attachants, peu nombreux : Tom, le fils aveugle du boucher, Juan, géant débonnaire, Chico, le coiffeur, un bon ami avec qui Juan serait tenté de refaire le Chili, Dolores, l’institutrice et… c’est tout. La mère de Tom est morte en couches. L’enfant aimerait avoir une maman de substitution, le boucher n’y pense pas trop, jusqu’à ce que l’institutrice se mette à fréquenter sa boucherie avec un peu plus d’assiduité. Quand Tom s’assure que Dolores se rendra au bal du dancing de la ville, Le Paradis, la rencontre semble inéluctable. Et elle l’est, en effet. Même si le boucher ne correspond pas exactement à l’idéal poétique de l’institutrice, ils deviennent amants. Puis la politique s’en mêle… Car ils sont quelques-uns à se réunir dans l’arrière-boutique de la boucherie, certains soirs, pour discuter un peu du président, qu’ils insultent en passant, et se dire qu’il serait peut-être temps de préparer la révolution. Joli texte, qui pourrait facilement passer pour un conte, La Boucherie des amants n’est pas pour autant un grand roman. L’écriture en est minimaliste, les chapitres sont d’une grande brièveté et l’intrigue en est on ne peut plus simple. Il se lit sans difficulté, avec un certain plaisir. Rien de plus, même si le thème qu’il aborde ne laisse pas indifférent. Gaetaño Bolán a aussi écrit Treize Alligators, son deuxième roman, en 2009, puis a quitté la France pour se retirer dans un petit village du Chili. Le titre de ce deuxième roman n’étant pas fait pour me déplaire, j’irai y jeter un œil à l’occasion pour mieux connaître cet auteur franco-chilien.

Le Voyage vertical, Enrique Vila-Matas

Mayol a soixante-dix sept ans. Lui qui a toujours régné sur sa femme et sa famille en patriarche autoritaire a la surprise d’entendre madame lui demander de sortir enfin de sa vie pour lui permettre de découvrir qui elle est. Le coup est rude, et s’il pense que la situation peut évoluer favorablement, il va devoir se faire à l’idée qu’il s’est trompé. Ce livre de Vila-Matas est surprenant. Car, en général, avec Vila-Matas, la littérature est le personnage principal du roman. Or, Le Voyage vertical met en scène un personnage inculte (son fils cadet, un artiste-peintre raté, lui en fait d’ailleurs le reproche). Le grand drame de la vie de Mayol est de ne pas avoir fait d’études : il avait quatorze ans à la fin de la guerre civile espagnole et a dû se mettre immédiatement au travail. Cela ne l’a en rien empêché de réussir sa vie, en créant une entreprise prospère, qu’il a transmise à son fils aîné, de faire un peu de politique – il est Catalan et nationaliste – et de fréquenter ainsi des hommes politiques dont certains l’ont intéressé. Hélas, ses meilleurs amis sont morts, il se retrouve à la porte de ses deux maisons, son fils aîné est en crise et lui avoue qu’il ne s’intéresse plus à son travail, sa fille a une relation adultère et son dernier n’est pour lui qu’un crétin prétentieux. Sur les conseils de ses « amis », pour lesquels il n’a que peu d’estime, Mayol va partir, afin de surprendre son monde avec sa disparition, car bien sûr, il va en profiter pour couper les liens avec sa famille. Le voilà donc en partance pour Porto, puis Lisbonne et enfin Madère. Il aimerait rencontrer de nouvelles personnes, mais s’aperçoit qu’il n’est pas très doué pour ça. C’est à Madère, qu’il va enfin rencontré du monde et commencer à s’intéresser à la culture et à la lecture. Je n’irai pas plus loin dans le résumé du livre, j’en dévoilerais l’essentiel. Quand Mayol s’intéresse enfin à la littérature, les écrivains favoris (certains, pas tous) de Vila-Matas reviennent : Flaubert, Claudio Magris, entre autres. Le plus drôle – écho romanesque à l’essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? – est que Mayol va participer à des réunions d’intellectuels qui parlent chaque jour de ce qu’ils viennent de lire et que, pour cacher son inculture, il va inventer un écrivain, inventer des lectures qu’il n’a pas eues, mentir effrontément pour continuer à fréquenter ses nouveaux amis. Et devenir l’ami d’un jeune homme qui lui proposera une aventure tout ce qu’il y a d’intéressant pour lui qui découvre l’univers des livres. Bref, vous l’aurez compris, une fois encore Enrique Vila-Matas réussit à subjuguer son lecteur avec ses thématiques favorites : crise existentielle, littérature, envie de disparaître, imposture, etc… Et, comme d’habitude, ça fait mieux que marcher très bien. Un petit régal de roman.

Du Hérisson, Eric Chevillard

Résumer l’intrigue de ce roman jubilatoire d’Eric Chevillard ne prendra que peu de temps. Le prétexte en est on ne peut plus simple : le narrateur, un écrivain dont le succès littéraire est des plus relatifs, découvre sur son bureau de travail, au moment où il se prépare à écrire

son autobiographie, un « hérisson naïf et globuleux » qui va bien sûr l’empêcher de mettre en œuvre son projet et détourner son écriture vers un tout autre sujet, dont le titre du roman suffit à lui seul à dire qui est le personnage principal de ce livre de Chevillard. En un premier temps, cherchant à répondre à la question simpliste de ce que peut symboliser ce hérisson, j’ai pensé

à la panne d’inspiration, mais bien sûr, en poursuivant ma lecture je me suis aperçu qu’il n’en était rien et que je pouvais ranger ma question au placard des mauvaises idées. Du Hérisson est un livre discours, qui n’est pas sans évoquer le Beckett de Malone meurt ou de L’Innommable, l’absurde étant chez Chevillard bien moins sombre que chez le divin Irlandais et le discours vide

s’avérant assez rapidement plein, saturé même (discours sur la littérature, références scientifiques pour rire, mais pas seulement, personnage du hérisson oblige, jeu avec les codes de l’autobiographie que Chevillard détourne à loisir, etc…). Fantaisie, jubilation de l’écriture pour l’écriture, du texte dont le principal moteur est d’aller de l’avant, encore et toujours, en se nourrissant de lui-même et, loin d’une narration classique et surtout d’une intrigue dont l’auteur nous a habitué

à devoir nous passer – merci à lui pour ce sain parti pris d’écriture –, grâce en particulier à un art savamment cultivé de la digression permanente qui inscrit Chevillard dans la lignée d’un Laurence Sterne, écrivain injustement oublié, nous voilà donc embarqués dans une aventure que peu d’écrivains contemporains, trop souvent conventionnels, proposent à leurs lecteurs dans leurs trop sages romans. Enfin, signalons que la forme rejoint le fond dans ce refus de la norme, et c’est heureux, faisant du roman Du Hérisson une expérience de lecture bien revigorante. Merci, Eric Chevillard !

Le Mobile, Javier Cercas

Actes Sud publie le « premier roman » de Javier Cercas, Le Mobile, texte tiré d’un recueil de nouvelles dont l’auteur espagnol n’a conservé que celle-ci, se repentant des quatre autres (« par bonheur presque personne ne les a lus » écrit-il humblement dans sa note de fin de livre). Dans cette même note, il se demande : « J’ignore si le récit qui donnait le titre à ce recueil et que j’ai décidé de conserver ici est meilleur que les autres ; mais je sais que c’est le seul dans lequel je me reconnais non sans une certaine gêne et le seul, même si un écrivain finit presque toujours par se repentir de son premier livre publié, dont je ne me suis pas encore repenti. Il se peut que ce soit une erreur. » Fort bien.

Alvaro, vit dans un immeuble, petitement puisqu’il a choisi de sacrifier sa carrière professionnelle à don amour immodéré de la littérature, à laquelle il se livre avec le plus grand sérieux : « Alvaro prenait son travail au sérieux. Chaque jour il se levait ponctuellement à huit heures. Il finissait de se réveiller sous une douche d’eau glacée et descendait au supermarché acheter du pain et le journal. De retour chez lui, il préparait du café, des tartines grillées avec du beurre et de la confiture et il petit-déjeunait dans la cuisine, en feuilletant le journal et en écoutant la radio. A neuf heures, il s’asseyait à son bureau, prêt à commencer sa journée de travail. » (incipit) Son projet est d’écrire une oeuvre ambitieuse pour ouvrir une voie et pour cela, car les grands écrivains se reconnaissent à leurs lectures, il met ce premier roman sous l’autorité de Flaubert (petite pose dans le compte rendu de ce « roman », je l’ai choisi car, justement, mon second texte long, en cours, est l’histoire d’un homme qui, sans connaître Gustave Flaubert – il en a seulement entendu parler au bistrot, par un prof de lettres avec qui il boit parfois un coup – entame, sous l’égide de l’écrivain normand – le livre sur rien -, un cahier dans lequel il rend compte de son observation quotidienne d’un mur).

Ensuite, comme le roman du personnage principal se passe dans un immeuble, Alvaro va aller chercher le réalisme de son texte et ses personnages dans son environnement proche. J’arrête là le résumé du texte. Alvaro va faire la connaissance de trois de ses voisins et de la concierge de l’immeuble et, bien sûr, les choses ne vont pas passer aussi bien qu’il l’aurait souhaité, sinon il n’y aurait pas d’intrigue. Le texte de Cercas se lit vite (moins de quatre-vingt pages), mais hélas on n’en sort ni estomaqué ni convaincu. La fin est surprenante pour qui aurait pensé naïvement que la logique ne l’emporterait pas et l’on se dit que le prétexte littéraire du début a fait long feu, que c’est bien un texte de jeunesse qu’on vient de lire et qu’il est sans doute préférable d’aborder l’oeuvre de Cercas par des romans de sa maturité littéraire si l’on veut se faire un idée plus précise de son apport à la littérature. Et nous revenons, avant de vous déconseiller d’acquérir ce livre (13,80 euros pour 80 pages, mieux vaut sans doute le voler ou l’emprunter), à la note d’auteur : « Mais il se peut aussi que Cesar Aira ait raison quand il prétend que tout écrivain est soumis à la loi des rendements décroissants, selon laquelle « il est de plus en plus difficile de réaliser par la suite ce qui n’a pas été réalisé à la première tentative », parce que les astuces que le temps nous octroie, il nous les fait payer en fraîcheur et en vitalité. Si cela est vrai, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas, ce livre est mon meilleur livre. » Il vaut donc peut-être mieux passer son chemin et ne pas insister avec l’oeuvre de Javier Cercas. Je lirai toutefois son recueil d’essais littéraires, dont la critique dit grand bien, Le Point aveugle. Et m’en tiendrai sans doute là.

Héros et tombes, Ernesto Sabato

Recette pour lire (mal) la trilogie de Sabato

Ingrédients : Le Tunnel / Héros et tombes / L’Ange des ténèbres

Se procurer le premier volume de la trilogie, Le Tunnel

Après lecture, laisser reposer le souvenir du texte et s’assurer que vous l’avez bien oublié. Réserver.

Cinq ans plus tard, se procurer le troisième tome de la trilogie, L’Ange des ténèbres.

Lire le texte, s’étonner de ne pas tout comprendre, mettre cette difficulté sur le compte d’une structure complexe, sans chronologie, d’une texte touffu et volontairement difficile. Arrêter la lecture après environ deux cents pages. Laisser reposer quelques mois. Reprendre la lecture, dans un pays froid de préférence. Finir le roman en criant au génie, tout en reconnaissant son infériorité sur un auteur puissant, dont le coup de maître consiste à ne rien faciliter à son lecteur. Laisser reposer un an, sans oublier pour cela ce texte remarquable.

Un an plus tard, se procurer le second volume de la trilogie, Héros et tombes.

Lire le texte, s’émerveiller de ce que l’auteur nous tient en haleine avec l’histoire d’amour de deux adolescents. Tenir le coup. Se dire que l’on comprend mieux le début du troisième volume. Poursuivre la lecture. Finir la deuxième partie du deuxième volume en reconnaissant qu’on s’essouffle. Se dire qu’il est rare qu’on lise un bouquin, même un pavé de 500 pages, aussi lentement. Attaquer la troisième partie, le fameux Rapport sur les aveugles. Se demander si Sabato supposait en écrivant ce texte délirant, image de la folie du narrateur de cette partie-là, qu’il allait lui-même devenir aveugle. Reconnaître que parfois ce délire nous ennuie. Finir la partie en poussant un ouf ! de soulagement. Attaquer la dernière partie en se disant qu’il ne reste « que » cent pages à lire. Finir le roman plus d’un mois après l’avoir commencé.

Se demander si on aime vraiment cette trilogie, si on aime vraiment son auteur. Se dire qu’il serait bon de lire (relire ?) le premier tome, Le Tunnel, pour peut-être reprendre l’ensemble dans le sens normal : tome 1, tome 2 et enfin tome 3 ou se contenter d’avoir une vue de l’ensemble sans l’avoir lu de façon normale.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard (livre parcouru)

Avertissement : 1. je n’ai pas lu le livre dont je tiens ici la chronique. 2. je n’ai pas lu ma chronique, aussi y trouverez-vous vraisemblablement des erreurs d’orthographe, des coquilles, voire des tournures de phrases lourdes ou maladroites.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? La question se pose en effet, et de façon cruciale pour l’auteur de ces lignes puisqu’il n’a pas encore lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? et qu’il s’apprête pourtant à le chroniquer, à en rendre compte, par souci de fidélité à l’esprit facétieux de Pierre Bayard, dont il, l’auteur de ces lignes, a déjà rendu compte de l’excellent Il existe d’autres mondes, après avoir lu celui-là, cela va sans dire… Le livre, que je n’ai pas lu dois-je le répéter, mais ça n’interdit pas de le feuilleter et de le parcourir, s’ouvre sur une table des abréviations, que Bayard utilise ensuite dans son essai pour signaler les bouquins dont il parle (et qu’il n’a pas lus, c’est d’ailleurs son métier, il est professeur d’université) : LI livre inconnu ; LP livre parcouru ; LE livre évoqué (catégorie étrange, sans doute des livres dont il a entendu parler) ; LO livre oublié. Il y a également des abréviations sur l’avis du non lecteur des livres dont il parle, mais je n’en parlerai pas ici, vous n’avez qu’à ne pas lire ce livre si vous voulez en savoir plus !

Ouvrons une parenthèse : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est pour moi un LE, puisqu’un ami m’en a parlé avec enthousiasme, et un LP, puisqu’avant d’en faire l’acquisition je l’avais feuilleté en librairie et que pour rendre compte de sa non lecture je suis bien obligé de l’ouvrir et de le parcourir. Mon avis sur cet essai, et je vais utiliser une abréviation dont Bayard se sert lui-même pour quelques bouquins (qu’il n’a pas lus) est le suivant : ++ (soit avis très positif). Pour ce qui est des LO, livres oubliés, j’avoue qu’il y en eut dans ma carrière de lecteur un bon nombre. Bonjour Tristesse, par exemple, de Sagan, foule de bouquins de Jules Verne, lus très tôt dans ma carrière de lecteur, quelques bouquins de Sartre (avis –), etc… Ce n’est pas le lieu pour parler de tous les livres que j’ai oubliés. Disons que je garde du premier livre de Sagan le souvenir, peut-être totalement erroné, d’une écriture vive.

Mais revenons à l’essai de Bayard. La première partie s’intitule Des manières de ne pas lire, et s’ouvre sur un premier chapitre, Des livres qu’on ne connaît pas. Premier bon point pour Bayard, il fait usage, pour les non lecteurs de son livre, d’un vieux procédé un peu oublié par les écrivains (sinon Eric Chevillard dans Les Absences du Capitaine Cook, mais pour ne surtout pas résumer les chapitres qu’il présente ainsi), quelques lignes qui donnent une idée du chapitre qu’on se prépare à lire ou pas. Bien joué. Pour le premier chapitre, Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une vue d’ensemble. Qu’entend donc Bayard par cela ? Rappelant que les lecteurs, même les plus performants, passent leur vie à ne pas lire nombre d’ouvrages, ils se retrouvent sans cesse à parler de livres qu’ils n’ont pas lus. Je reconnais bien volontiers que c’est souvent mon cas, alors que je suis un lecteur boulimique, et que quand la conversation avec des amis littéraires tombe sur Proust, par exemple, qui est un auteur que je déteste franchement, je ne me prive pas d’en dire tout le mal que j’en pense. J’ai entamé le fameux Contre Sainte-Beuve, qui m’est très vite tombé des mains, exactement après avoir lu le récit de sa première masturbation (non par pruderie) qui m’a semblé assez ridicule, même si je reconnais que Proust fut là un novateur, puis m’en suis débarrassé en le donnant, ce qui m’a fait gagner sans nul doute un temps précieux. Les Plaisirs et les jours attend patiemment que ma curiosité pour Proust se réveille. Je ne l’ai même pas ouvert, il s’agit donc pour moi d’un LI, mais mon avis sur cet opus est — ! J’ai par ailleurs lu un « best of » des textes du grand Marcel (cet écrivain  maladif et riche qui passait sa vie au lit, à écrire et, j’imagine, lire, parfois d’une seule main), tirés de son œuvre romanesque et portant tous sur la ville de Venise. Une phrase d’une lourdeur écœurante, des clichés à foison, des références constantes à la maman du narrateur, quelle purge !

 Mais revenons à l’essai de Bayard. « Je n’ai jamais « lu » Ulysse de Joyce et il est vraisemblable que je ne le lirai jamais. » avoue-t-il honnêtement dès le premier chapitre, ce qui nous fait un point commun. J’ai lu les 130 premières pages de ce drôle de bouquin (avis de non lecteur : +) et ai jeté l’éponge en me disant que l’on n’est pas obligé de se faire violence à ce point. Les mille pages qui restent attendront bien. Tout comme moi, Bayard sait situer Ulysse par rapport à d’autres livres d’importance, comme L’Odyssée, sait qu’il appartient au courant du flux de conscience et que son action se déroule en vingt-quatre heures (en fait, un peu plus). Conclusion : il peut en parler sans sourciller à ses étudiants.

Le chapitre deux traite des livres qu’on a parcourus, passons là-dessus, le suivant des livres dont on a entendu parler. Dans ce cas, comme Ecco le signalait, il faut alors pour parler des livres qu’on n’a pas lus, lire d’autres livres à leur sujet ou écouter ce qu’en disent leurs lecteurs. L’ami qui m’a recommandé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, un grand lecteur devant l’éternel, m’a dit qu’il serait rempli de pistes de propositions d’écriture dont je ferais sans doute ma nourriture pour les ateliers d’écriture que j’anime. On verra ce qu’il en est après lecture…

Mais revenons à l’essai de Bayard.  Il conclut ce chapitre sur l’idée que le livre, qu’on l’ait lu ou non, est un objet fantasmatique, sur lequel nous discourons avec un certain manque de précision, et que nous reconstruisons. On ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation : les livres n’existent pas en tant qu’objets uniques. Autant de lecteurs, autant de livres, et même si on parle tous d’un seul livre !

Le chapitre quatre traite des livres qu’on a oubliés. Nous en sommes au point ou un livre lu n’est pas différent d’un livre parcouru (qui est capable, sauf les derniers des lecteurs dans le roman de SF Fahrenheit 451, de dire par cœur un livre entier ?). Présentation du chapitre : « Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on la lu, est encore un livre qu’on a lu. »

Dans la deuxième partie, Bayard s’intéresse aux situations de discours dans lesquelles le non lecteur est amené à parler des livres qu’il n’a pas lus. Dans la vie mondaine et face à un professeur forment les deux premiers chapitres, sur lesquels nous passerons rapidement. Rassurez-vous, l’auteur traite ces situations en partant chaque fois d’un livre (non lu, cela va de soi). Très bon exemple, celui d’une tribu d’Afrique de l’Ouest, à qui une anthropologue raconte Hamlet dans le but de prouver que les hommes et la nature humaine sont les mêmes partout et qu’une pièce comme Hamlet peut donc être comprise de façon identique par tout lecteur, quelle que soit sa culture. Il va de soi qu’elle fait chou blanc, les Tiv (nom de la tribu en question) l’interrompant sans cesse pour lui faire part de leur incompréhension devant les situations proposées par Shakespeare, au point qu’elle en arrive à sauter certains passages dont elle sait qu’ils poseront problème et soulèveront des discussions et des critiques de la part des auditeurs… Conclusion, les Tiv et l’anthropologue parlent d’un livre, les uns ne l’ayant pas lu, avec précision, mais le livre dont ils parlent est imaginaire, ce qui permet à Bayard d’introduire un premier concept, celui de livre intérieur (« ensemble de représentations mythiques, collectives ou individuelles, qui s’interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu. »)

Plus délicat encore, parler d’un livre qu’on n’a pas lu devant son écrivain (chapitre que nous passerons sous silence), devant un être aimé que l’on veut séduire en parlant des livres qu’il aime (et qu’on n’a pas lus). On en arrive alors à la troisième partie, qui propose des conduites à tenir quand on parle des livres qu’on n’a pas lus : ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi. Dans ce quatrième chapitre, l’auteur fait référence à Oscar Wilde, pour qui la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, l’essentiel quand on parle d’un livre étant pour l’écrivain anglais de parler de soi. La critique est pour lui un art, « la voix d’une âme » et cette âme en est l’objet profond, pas le livre dont on parle ! Conclusion : « le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif ». Dans l’épilogue de cet essai que je n’ai pas lu, Pierre Bayard, avec la fantaisie qui est la sienne, avec un goût certain pour le paradoxe et la provocation, propose à son non lecteur de revoir sa relation aux livres, et en particulier de ne plus les concevoir comme des objets intangibles auxquels il serait interdit de faire subir la moindre transformation, chose que nous faisons pourtant inconsciemment. Le livre étant un objet mouvant (chaque lecteur a son livre intérieur), en parler quand on ne l’a pas lu est un acte de création qui mène tout droit à l’écriture, ce à quoi Pierre Bayard invite les non lecteurs (qui sont des lecteurs actifs) aussi bien que les lecteurs passifs (ceux qui lisent les livres dont ils parlent).

Ma chronique en arrive à sa fin. Ce livre de Pierre Bayard, essayiste particulièrement créatif et intelligent, est un objet étrange, que je vous invite à ne pas lire pour mieux en parler et vous engager ainsi sur la voix de l’écriture.

Réchauffé C’est Meilleur : Journal du voleur, Jean Genet

« Féroce et pur j’étais le lieu d’une féérie qui se renouvellait. »

« Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire,  et c’est en vous qu’elle produit les remous. Elle vous démonte. Cette violence est un calme qui vous agite. »

« Mon trouble semble naître de ce qu’en moi j’assume à la fois le rôle de victime et de criminel. En fait même, j’émets, je projette la nuit la victime et le criminel issus de moi, je les fais se rejoindre quelque part, et vers le matin mon émotion est grande en apprenant qu’il s’en fallut de peu que la victime reçoive la mort et le criminel le bagne ou la guillotine. Ainsi mon trouble se prolonge-t-il jusqu’à cette région de moi-même : la Guyane. »

« La multiplicité de leurs lignes morales, leurs sinuosités forment des entrelacs que je nomme l’aventure. Ils s’écartent de vos règles. Ils ne sont pas fidèles. »

« Puis-je dire que c’était le passé – ou que c’était le futur ? Tout est déjà pris, jusqu’à ma mort, dans une banquise de étant : mon tremblement quand un malabar me demande d’être mon épouse (je découvre que son désir c’est mon tremblement) un soir de Carnaval ; au crépuscule, d’une colline de sable la vue des guerriers arabes faisant leur reddition aux généraux français ;  le dos de ma main posée sur la braguette d’un soldat, mais surtout sur elle le regard narquois du soldat ; la mer soudaine entre deux maisons m’apparait à Biarritz ; du pénitencier je m’évade à pas minuscules, effrayé non d’être repris mais de devenir la proie de la liberté ; sur sa queue énorme que je chevauche un blond légionnaire me porte vingt mètres sur les remparts […] ma vie doit être légende c’est à dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien, qu’un prétexte. »

« Mon courage consista à détruire toutes les habituelles raisons de vivre et à m’en découvrir d’autres. »

images 1 et 2 : Un chant d’amour, Jean Genet, 1950

Poésie contemporaine : définitif bob, Anne Portugal, P.O.L

et Bob il peut comme ça

revisionner des inédits

le long du trottoir il prend

toute la place

[…]

dans un néon palmier la voix de l’objectivité applique

à toute chose la notion de fleur

« La poésie d’Anne Portugal n’est complexe qu’en apparence. Outre que l’expérience est stimulante, une certaine clarté s’y fait, voire une transparence. Mettant en scène ce fameux bob dont on se dit qu’il pourrait bien être la poésie elle-même, Définitif bob peut être lu comme une description de la mécanique d’écriture, une définition en acte, mode d’emploi en simultané d’un dispositif virtuel dont l’efficacité serait prouvée à mesure de son application…
Définitive est l’affirmation selon laquelle ce qui est écrit est écrit, ce qui brutalement et merveilleusement signifierait que ce texte le plus inattendu aurait quelque réalité dans la vie du lecteur : tout cela pourrait arriver ?
« mais bob il peut comme ça gazelle accélérer dans les derniers tournants » et alors on ne garantit rien : aux portes du paradis les dérapages sont durables et définitifs. »

(Xavier Person, Durable définitif, Le Matricule des Anges, Septembre 2002)

L’observatoire du jazz : 4 albums sortis et aimés en 2020

Dark Matter // Moses Boyd

Premier album du batteur londonnien Moses Boyd chez Exodus Record, Dark Matter élargit son champ d’action en fusionnant jazz, musiques électroniques et Hip-hop. Un détournement des genres particulièrement présent dans les titres ‘Only You’, ‘2 far gone’ et ‘Dancing in the dark’, et une exploration de la porosité des musiques actuelles.

Who sent you ? // Irreversible Entanglements

Irreversible Entanglements s’associe à la voix âpre de Moor Mother dans un disque NRV et revanchard. Les textes politiques de la chanteuse collent au free jazz des new-yorkais. « The pope must be drunk, going mad ! »

True Opera // Moor Jewelry

Moor Mother de nouveau ! Elle a la côte et ça n’a pas l’air de se calmer. Elle travaille ici avec Mental Jewelry, pour un album beaucoup beaucoup plus punk et tendu que tout ce à quoi prétendent les boys band actuels se réclamant du genre. Punk + Jazz = <3. Look alive, c’est le cas de le dire.

Yene Mircha // Hailu Mergia

Un peu plus de douceur pour finir : Hailu Mergia est un claviériste éthiopien qui sort ici un disque apaisé, parfait pour profiter du mois de juin et se détendre un peu après toute cette fusion énergique.

Deux essais littéraires : Après la littérature, Johan Faerber et Mythologies d’un style Les Editions de Minuit, Mathilde Bonazzi

Pourquoi regrouper ces deux essais pour en rendre compte ? Peut-être parce que, sans qu’il y paraisse, ils traitent, chacun à sa façon, d’un sujet commun : la littérature contemporaine en France, en se référant tous deux à des corpus de textes et d’auteurs assez limités, dont on pourrait douter, en particulier pour le livre de Faerber, qu’on puisse en tirer des conclusions valant pour toute la littérature française du moment. Ce qui n’est sans doute pas le cas pour la réflexion de Bonazzi, qui s’en tient à une maison d’édition, dont elle souhaite donner une image moins caricaturale que celles qu’ont forgée les critiques littéraires, en particulier ceux de la presse française. Mais passons sur cet avant-propos qui n’a que trop duré ! Nous sommes devant ces deux essais, aux titres alléchants… La lecture a commencé par Bonazzi, qui s’est interrompue aux environs de la mi-livre, pour être reprise ensuite sans discontinuer et dans le plus grand enthousiasme jusqu’à sa fin. La chercheuse, une universitaire qui nous livre ici la version digeste d’une thèse écrite sur le même sujet en 2012 (selon ses propos que nous reprenons sans en changer le sens), dans une introduction qui ressemble à une déclaration d’amour aux Editions de Minuit et à une note d’intention consistant à proposer un essai lisible à ses étudiants et à un public plus large sans doute (mais qui achète ça, sinon quelques fadas au nombre desquels je suis ? la question peut se poser, et pourquoi achète-t-on ça ?), annonce le plan de son livre (on peut s’inquiéter légitimement quand un essai commence de façon aussi universitaire) et la gageure semble être de rendre le sujet intéressant. Pas si simple, mais il faut bien en convenir, le pari est tenu. L’ouvrage, plus qu’intéressant, en effet très accessible par une écriture dont la « simplicité » ne nuit en rien aux idées défendues, se clôt sur une tentative de discours critique croisé entre l’universitaire et quelques écrivains de chez Minuit (Eric Chevillard, Laurent Mauvignier, et Eric Laurrent), avec plus ou moins de bonheur en fonction de l’interlocuteur. Chemin faisant, Mathilde Bonazzi a tordu le cou aux idées préconçues, aux clichés et autres stéréotypes dont une certaine critique littéraire se plait à se faire l’écho quand il s’agit de Minuit, positionnement critique qui consiste peut-être à ne pas trop se remettre en question quand on veut éreinter à peu de frais un roman publié dans la Maison d’Edition fondée par Jérôme Lindon (Patrick Besson, l’écrivain qui fait le journaliste littéraire pour Le Figaro, se montrant sur le sujet provocateur et caricatural à l’excès, allant jusqu’à parler des auteurs Minuit comme de bobos sans originalité). Les écrivains avec qui elle débat en conviennent facilement : ils n’appartiennent pas à une école littéraire ou à un mouvement et ils portent sur leur œuvre un regard qui est celui d’auteurs sinon isolés (ce qui semble être toutefois le cas de Chevillard), du moins d’écrivains n’obéissant pas à une ligne éditoriale les obligeant à adopter un « style maison ».

Pendant le temps où l’essai de Bonazzi attendait d’être repris, je me jetai goulument sur Après la Littérature, sous-titré justement Ecrire le contemporain. Johan Faerber est lui aussi un universitaire, mais contrairement à Bonazzi, son propos n’est pas d’être lisible. Au contraire peut-être, son ouvrage est écrit dans une langue qui se veut délibérément philosophique, au sens le plus brutal du terme, et sans doute contemporaine (comme son sujet), c’est en tout cas l’impression que peut donner ce style boursoufflé et pédant. Souvent, cette langue cauchemardesque est simplement insoutenable. En voici un exemple, qui en dit assez long : « Depuis les espoirs éperdument romantiques et avec sans doute davantage de violence, l’histoire de la Littérature doit désormais être saisie en opérant un cinglant et immanquable renversement paradigmatique. A la mimésis qui, à l’heure de l’Ancien Régime, régnait sans partage sur les Belles Lettres pour les emporter dans une représentativité de la parole en fonction du sujet, succède le sacre intransigeant de l’Aufhebung qui instaure la Fin, la Clôture et la mort comme substrats herméneutique et fictionnel de la Littérature. » Nous pourrions poursuivre ainsi ce passage qui s’étend longuement sur la page voisine pour illustrer notre propos : de deux choses l’une, ou Faerber se plaît à perdre son lecteur en le renvoyant à son insuffisance intellectuelle (pourquoi ne pas consacrer une note de bas de page à une définition précise et complète du concept allemand et philosophique d’Aufhebung, alors que le terme est utilisé plus de vingt fois dans le chapitre ? Et on ne parle que de ce mot-là, il en est d’autres que l’auteur se plaît à utiliser sans prendre la peine de les expliciter, d’autant que nombre d’entre eux sont empruntés à des langues étrangères ou/et viennent d’un jargon spécialisé…), ou il est très bêtement snob. Ou les deux. Après quelques soupirs et haussements d’épaules, on s’aperçoit que cette langue faite d’emprunts à plusieurs langues étrangères, de néologismes inutiles ou d’un jargon volontairement abscons cache mal une grande simplicité des idées, pour ne pas être plus violemment critique. L’écriture contemporaine serait ainsi, selon Faerber, une écriture du oui à la vie, en opposition à l’écriture moderne qui serait une écriture de la mort. Admettons. Les 70 premières pages de l’essai, de ce point de vue, ne parlent que peu de ce qui s’écrit aujourd’hui. Puis, dès la page 92, un long chapitre (intéressant, mais long de cinquante pages) nous parle de la littérature d’avant : Proust, Faulkner, Camus, Beckett, Michon et Echenoz. Bon, on va y arriver… à cette écriture contemporaine. Question de patience.

Il reste quatre chapitres pour traiter le sujet, ce qui suffit puisque la force des idées ne nous semble pas au rendez-vous une fois encore et que lire Faerber ressemble par moments (pas toujours) à une épreuve. De ce point de vue, il semble que l’auteur n’ait pas conscience que l’usage de la langue peut être fasciste, qu’écrire peut aussi devenir une façon brutale de prendre le pouvoir sur celui à qui on s’adresse. L’opposition qu’il fait d’ailleurs entre littérature moderne et littérature contemporaine, en optant ouvertement pour la deuxième, et en les opposant presque de manière morale (l’euphémisme ne serait peut-être pas de mise ici, mais mettons des gants…), nous semble quelque peu excessive. Bref, une certaine violence du propos et de la langue ne rend pas l’essai sympathique au lecteur désireux de découvrir ce qui ferait la spécificité de l’écriture du XXIe siècle. On en est donc pour son argent, et surtout pour son temps, même si le livre n’est pas à jeter. Par ailleurs, le sujet, passionnant, de la littérature contemporaine aurait, répétons-le, sans doute mérité d’accueillir dans le corpus des textes et des auteurs retenus des écrivains plus nombreux (Tarkos est sans doute mort, mais il a aussi sans doute laissé une trace déterminante dans l’écriture poétique contemporaine, Charles Pennequin est bien vivant, mais absent du livre – trop peuple ? – et bien d’autres sans doute). Nathalie Quintane (qui revient énormément), Stéphane Bouquet, Olivier Cadiot, Camille de Toledo, Célia Houdart, Tanguy Viel, David Bosc, Laurent Mauvignier, Antoine Wauters, Joris Lacoste et Laurent Jenny sont plus ou moins abondamment cités et analysés. Sont-ils à eux seuls l’écriture contemporaine ? N’a-t-on oublié personne ? On est en droit de se le demander…

Pendant ce temps, Bonazzi dans son ouvrage sur les Editions de Minuit, qu’elle veut défendre, tout comme Faerber veut défendre la littérature contemporaine, s’y prend nous semble-t-il beaucoup mieux, sans jamais sombrer dans les oppositions caricaturales ou violentes, en usant d’une langue accessible et démocratique (et sans pour autant céder sur l’exigence intellectuelle) et en choisissant un sujet d’étude sans doute plus limité, mais en le traitant de manière plus complète. Faerber, quant à lui, choisit un vaste sujet, qu’il nous semble traiter par le petit bout d’une lorgnette grossissante dont la résolution laisse à désirer. Après avoir lu un essai concluant sur Minuit, nous avons envie d’en lire un autre sur POL, autre maison d’édition d’importance, et après avoir lu un essai sur la littérature contemporaine, dont la raison d’être n’est pas à mettre en cause, nous attendons d’en lire un nouveau, dont l’ambition serait plus grande et le propos plus convaincant. Finissons sur un point de convergence entre les deux textes, pour sourire un peu de tout cela : la figure de style de l’hypotypose (figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. Il s’agit donc d’une figure de suggestion visuelle.) semblerait être, selon les deux auteurs, une des marques de l’écriture contemporaine. Ce qui pourrait nous permettre de conclure, toujours pour sourire, sur l’idée qu’on n’invente décidément plus rien depuis déjà longtemps, mais ce serait sans doute caricatural, car heureusement la littérature continue sa marche en avant (en tout cas dans les romans ou la poésie de quelques écrivains qu’il pourrait s’avérer intéressant de soutenir en les lisant).

Retour dans la neige, Robert Walser

Les courts récits qui composent ce recueil ont tous été publiés du vivant de Robert Walser, en feuilleton dans la presse allemande. Ils ont tous pour thèmes les petites choses simples de la vie, une promenade, un dimanche à la campagne, un voyage en train ou en tramway, des rues, etc… et on y retrouve le regard amusé, décalé de Walser, un regard parfois (faussement ?) innocent. De ce point de vue, Retour dans la neige rappelle Vie de poète, même si les textes présentés ici le sont dans un ordre qui peut paraître aléatoire comparé à ceux de Vie de poète, qui donnaient l’impression d’un recueil construit comme un texte unique, avec une progression. On y retrouve aussi un ton unique, une bienveillance et une curiosité de tous les instants pour les autres, comme dans La petite Berlinoise, où il adopte le point de vue d’une petite fille de douze ans, ou dans Madame Scheer, dans lequel il narre la vie d’une vieille dame dont il a fait la connaissance (elle le logeait) et avec laquelle il passe de longs moments à discuter : « Dans le voisinage, chez les commerçants, chez l’épicier, chez le coiffeur, dans les rues et dans les cages d’escaliers, on parlait de la vieille sorcière avare, de la « Scheer », et des paroles par trop grossières et superficielles l’envoyaient au diable. Cela donnait d’elle une image qui ne correspondait en rien à la réalité et à la vérité. » Tel était Robert Walser, un homme plutôt bon, qui ne jugeait guère ses semblables et avait la plume douce, autant que son regard. *

Mais le recueil Retour dans la neige, avouons-le tout de même, m’a semblé moins abouti, moins intéressant que les autres titres de l’auteur lus jusqu’alors, un peu comme les Eaux fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt, elles aussi écrite pour un journal. Non pas que les auteurs considèrent qu’un texte qui paraîtra dans la presse n’ait pas à être soigné (les deux écrivains ne bâclaient pas), mais peut-être parce que le propos a moins d’ambition que quand il participe d’un projet éditorial plus personnel. Allez savoir… Il n’en reste pas moins que Retour dans la neige est un petit livre qui se lit bien et qu’il pourrait tout à fait faire office d’introduction à la littérature walserienne pour un lecteur qui ne connaîtrait pas encore cet écrivain dont vous entendrez, à n’en pas douter, encore parler ici.

* Ajout de dernière minute, après avoir publié le texte ci-dessus : on retrouve évidemment dans les textes de Retour dans la neige les qualités de plume de Walser, en particulier des premières phrases le plus souvent très réussies, dont voici quelques exemples : « Il y a probablement peu de gens qui apprécient la ruelle du Bas, que j’aime, moi, pour son air d’antiquité. » (La ruelle du Bas) ; « Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé dans je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. » (Au bord du lac) ; « A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. » (A l’aube), etc…