Devenir, Peter Lindbergh – Pavillon Populaire de Montpellier

Les commentateurs de la photographie de mode nous servent toujours un argument fort, comme pour s’excuser d’admirer un photographe qui a travaillé en grande partie avec des modèles (devenues pour certaines des stars grâce à la puissance du milieu de la haute couture), pour des magazines qui reconduisent sans vergogne les stéréotypes sur la femme, et de nous en assurer, donc, le photographe de mode dont vous allez voir les clichés n’est pas un photographe de mode comme les autres, c’est un véritable artiste, un vrai photographe. Avec Peter Lindbergh, comme avec les autres, quelle que soit leur approche, l’argument fonctionne encore. Mais pour Lindbergh, c’est le respect de la femme qui l’emporte, une forme d’anti-sexisme presque avant l’heure, et puis bien sûr, l’art photographique (la photo de mode élevée au rang d’art, comme s’il était le premier à s’y être collé… La photographie qui suit ne me semble pas l’exemple même d’une photo qui ne chosifie pas les femmes, mais peu importe, elle est vraiment très belle…

C’est donc à une rétrospective que le Pavillon Populaire invite les amateurs de photo (qu’elle soit de mode ou non) et, comme chaque fois avec ce genre d’exercice on a le droit aux premiers pas du maître, qui a commencé par un « pèlerinage » à Arles (un grand tournesol en noir et blanc est sans doute une sorte d’hommage à Van Gogh…), puis aux différentes étapes de sa carrière jusqu’à la consécration, bla-bla-bla… et aux interactions photographiques avec la littérature et le cinéma (hommage à Nabokov, avec une Lolita, qui n’est pas sans évoquer le Wim Wenders de Paris Texas. Quand on vous disait que Lindbergh est un artiste ! Quelques citations du maître, ici et là, en début de salle nous en livrent l’essence de la pensée artistique : « Avec le noir et blanc on n’essaie pas de faire plus joli, de faire chic ou de faire agréable, non, c’est authentique… La couleur s’arrête en surface. Le noir et blanc pénètre la peau : pour moi, il ne s’agit pas de beau ou pas beau, mais de vrai ou pas vrai. » Bien joué Peter, et nous voilà confronté aux portraits (grands tirages) de quinze beautés on ne peut plus vraies. Puis, à des photos, toujours en noir et blanc, de danse (quand on vous disait que Peter Lindbergh est un artiste), quand Peter photographiait Pina Bausch et sa troupe. Bref, Peter Lindbergh est un photographe qui aimait photographier les femmes, le faisait très bien et avait parfois des idées de fou. La photographie qui suit peut sans doute être vue comme une espèce de stéréotype à la noix du cinéma hollywoodien, mais elle me semble vraiment marrante…

Pour en revenir au thème du féminisme de Lindbergh, une ou deux petites citations plutôt sympathiques du gars : « Mon idéal a toujours été les femmes que j’ai rencontrées en école d’art, très indépendantes et qui n’avaient besoin de personne pour dire ce qu’elles avaient à dire. » et « La beauté, c’est le courage d’être soi-même, contre la terreur de la jeunesse et de la perfection. » Voilà, pas grand-chose de plus à dire sur cette rétrospective, sinon que Peter Lindbergh était un grand photographe, et qu’il avait le droit de travailler pour la mode (sans qu’il y ait besoin de l’en excuser), comme d’autres avant lui, ah ! Helmut Newton…

Le Pavé de l’ours, Toshiyuki Horie

Très beau titre, emprunté à la fable de La Fontaine, L’Ours et l’amateur des jardins, pour ce petit roman un rien ennuyeux de Toshiyuki Horie (auteur inconnu au bataillon jusqu’alors, mais visiblement considéré au Japon comme le successeur de Mishima) qui nous narre les retrouvailles de deux anciens amis d’université, l’un français, Yann, et le narrateur, un Japonais qui traduit je ne sais plus quel livre sur Littré. Ça tombe on ne peut mieux, ils se retrouvent à Avranches (Normandie), ville d’origine de Littré, et dans la campagne environnante. Il n’y a guère plus d’intrigue dans ce livre que ce qui vient d’être écrit, les deux ne vont pas passer plus d’une soirée ensemble et le roman nous fait suivre leur dialogue qui va des tournois de lancer de camembert à la vie de Littré, en passant par la fable de La Fontaine, ou encore Primo Levi ou Jorge Semprun (Yann a des origines juives, et sa famille n’a pas coupé aux exactions nazies), mais aussi le fils de la voisine né aveugle. J’allais oublié : Yann est photographe. Les deux amis passent un moment à regarder ses photos, il va en offrir une au Japonais, c’est l’occasion de quelques paragraphes descriptifs et explicatifs d’un ennui certain. La quatrième de couverture des éditions Gallimard, collection Du monde entier, nous vend un « livre inclassable » qui « nous offre un moment de grâce littéraire absolue ». Je n’aurais pas acheté ce livre s’il ne m’était tombé dessus dans une bibliothèque partagée, où je le redéposerai au plus vite, pas convaincu (le moins du monde) par son intérêt. Il est vrai qu’un Japonais qui écrit sur la campagne normande me fait autant d’effet qu’un Français qui fait camper ses personnages au Japon, à l’exception notable de Jean-Philippe Toussaint.

Les Promesses d’Hasan, Semih Kaplanoglu

Adepte des trilogies (Les promesses d’Hasan est le deuxième volet de sa deuxième trilogie), Semih Kaplanoglu est un cinéaste turc plutôt rare dans les salles de cinéma françaises puisque le premier volet, Les Promesses d’Asli, n’est pas sorti dans l’hexagone (on peut se demander pourquoi…). Passons. La première image du film (le reflet du ciel dans l’eau d’un puits presque plein, bientôt troublé par la chute d’un seau qui modifie l’image et la rend plus simple) nous prévient d’emblée, le réalisateur aime les cadrages qui mettent la tête à l’envers, d’une esthétique irréprochable (et le film n’en manquera pas), il aime poser sa caméra juste au bon endroit pour faire de ses films des objets plastiques d’une beauté certaine. L’homme qu’il nous présente, ce Hasan dont il est question durant tout ce film, n’est pas aussi beau que les plans qu’il se plaît à produire, même s’il ne s’agit pas d’un salopard fini. Son visage, tourmenté (celui d’un homme qui a passé la cinquantaine), son regard, ses silences, pendant toute une assez longue partie du film n’en disent que peu sur son caractère. Hasan est un agriculteur qui a les soucis d’un homme de la terre prenant soudain conscience que les engrais chimiques et les pesticides qu’il répand sur ses champs ou dans son verger sont dangereux pour la santé (la mort du chat de la maison), il a les soucis d’un homme de la terre à qui un ingénieur électricien apprend un beau jour qu’on va installer dans son champ de tomates un pylône électrique, des soucis de terrien. Il évite de s’en ouvrir à sa femme, Emine : le chat, il reviendra bientôt ; le pylône, il ne lui en dit rien, ni de sa visite au juge qui s’est occupé de la succession familiale et lui a attribué la ferme et la plus belle terre (depuis, il y a déjà plus de vingt ans, son frère ne lui parle plus). Pour régler les problèmes auxquels il doit faire face, Hasan est capable de mobiliser des gens plus puissants que lui… Le pylône finira dans le champ voisin, non cultivé, de son frère, où un arbre magnifique trône encore, tant que la compagnie d’électricité n’intervient pas… C’est quand Emine et Hasan sont tirés au sort pour le Hadj (le vœu le plus cher de son épouse) que les mauvaises actions d’Hasan remontent peu à peu à la surface. Pour partir faire le pèlerinage à la Mecque, il faut s’être purifié en demandant leur pardon à ceux qu’on a offensés… Petit à petit, Hasan va voir les uns et les autres (il en oublie peut-être) et on en découvre un peu plus sur sa façon de faire avec les autres, jusqu’à sa visite, un rien tardive, à son frère.

Les beaux plans (sur l’eau, l’arbre, la campagne omniprésente, y compris dans la bande-son avec le bruit du vent), les scènes surprenantes (dans le verger de pommiers, les rêves d’Hasan, tourmentés…) se succèdent. Kaplanoglu, ici et là, nous gratifie de sa vision sur la vie d’un couple d’agriculteurs turcs et sur une société malade (le rôle ambigu et hypocrite de l’Europe par rapport aux pesticides, le Hadj comme affaire commerciale juteuse…). Deux heures trente de très beau cinéma, à ne pas manquer en ces temps de canicule (il fait frais dans les salles obscures).

Dédales, Bogdan George Aperti

Le cinéma est un art de l’illusion et Bogdan George Aperti en joue avec un certain brio dans ce polar qui traite, une fois encore, d’un thème douloureux, celui des violences faites aux femmes (viol et féminicide). Cristina, une jeune novice, quitte son couvent pour se rendre à l’hôpital pour une raison qu’on ignore un certain temps. A l’aller, elle fait le voyage dans le taxi du frère d’une nonne avec qui elle entretient d’excellentes relations, un type pas très sympa qu’on imagine bien lui faire vivre le pire, à la façon dont il la regarde un peu à la dérobée, et à sa façon de parler. Mais il ne faut pas se fier aux apparences avec Aperti… Un deuxième voyageur les rejoint dans un bled, un peu plus loin, médecin pro-science et très anti-religieux, qui s’adresse de façon peu amène à la jeune novice et la mettant sans la connaître dans le même sac que tous ceux qui prient pour guérir plutôt que d’aller voir le toubib, au point de faire intervenir le chauffeur en faveur de la jeune femme. Il ne faut pas se fier aux apparences… A l’hôpital, le médecin emmène Cristina chez son collègue neurologue et lui sert de coupe-file. La jeune femme n’a pas vraiment besoin d’un neurologue, elle a rendez-vous avec une autre spécialiste dans la salle d’attente de laquelle elle se rend ensuite.

Au retour, elle trouve un autre taxi. Le chauffeur a l’air plutôt sympathique. Il ne faut pas se fier aux apparences, il va profiter du moment où la novice s’isole dans un bois pour se changer et reprendre l’aspect d’une novice pour se jeter sur elle, et dans une scène hallucinante de viol en hors-champ, la mettre hors d’état de témoigner en finissant son travail avec une pierre (objet contendant redoutable pour tuer une personne, même jeune, en la frappant au visage et sur le crâne). C’est la scène centrale du film, pendant que le sale mec commet son sale acte, la caméra fait un 360° et nous montre deux vergers à cheval regrouper leur troupeau, sur fond de cris de peu et de souffrance (le bruit des sabots couvre la voix de la novice…).

Deuxième partie, un flic acharné et obsédé par l’affaire, enquête, prêt à tout (jusqu’à créer de toute pièce un indice) pour faire avouer le présumé coupable, qui nie en bloc. Autoritaire, à l’excès, au point de faire subir à son adjoint une sanction injuste parce qu’il tient des propos mystico-religieux (encore !), nerveux, violent avec le coupable, on le voit dans une scène importante chercher à faire parler la victime (la pierre n’a pas eu raison de sa vie) pour lui faire identifier le coupable sur photos. En vain. Elle finit par lui chuchoter quelque chose à l’oreille (on ne saura pas quoi…), mais l’inspecteur compte sur le choc provoqué chez le coupable par la confrontation avec le lieu du crime sur lequel il l’emmène, avec trois de ses subordonnés. Il a un putain de pétard sur lui et on craint un dérapage. La fin du film arrive, au bout de deux heures d’une drôle d’enquête, celle du spectateur qui se demande s’il doit croire ce qu’il voit ou entend, et après un switch bien amené, le dénouement tombe, glaçant, froid et coupant comme une lame. tout le monde rentre à la maison. Aperti joue avec les codes du polar pour faire autre chose, on se demande un peu quoi en sortant de ce film dont on se dit qu’on la vu sans déplaisir, mais qu’on n’a sans doute pas vu un film complètement abouti. Il est vrai que son réalisateur a mis la barre très haut. L’a-t-il franchie ? On n’en sait à vrai dire foutre rien.

Les Nuits de Mashhad, Ali Abbasi

Depuis le roman de Roberto Bolaño (bientôt chroniqué dans cette page), 2666, le thème des violences faites aux femmes, et plus encore des féminicides, est souvent traité par les cinéastes (il n’y a sans doute aucune conclusion à en tirer, mais il faut bien commencer d’une façon ou d’une autre…). Le réalisateur Ali Abbasi (voir également Border, réalisé en 2018), s’attaque à une histoire qui aurait sans doute pu ressembler par le nombre de victimes (le criminel a l’intention de tuer les deux cents prostituées que compte sa ville) à celle que traite le roman chilien. Saheed, un « bon père de famille » de la ville sainte de Mashhad (où se retrouvent plus de vingt millions de pèlerins chaque année) se mue la nuit en assassin de prostituées, qu’il repère et ramène chez lui sur sa moto pour les étrangler sans plus de façon, histoire, prétend-il, de nettoyer la ville du vice qui y sévit. Parallèlement, on suit la journaliste d’un grand quotidien de Téhéran, venue à Mashhad pour y enquêter sur cette série de crimes. Rahimi subit au quotidien le paternalisme étouffant des hommes, leur sentiment de supériorité, leur violence sexuelle, et ce n’est sans doute pas sans raison qu’elle se prend de passion pour cette affaire. C’est un fait que pas un homme du film ne s’en tire à son avantage, que ce soit le collègue de Rahimi (le gentil de la bande, protecteur et « raisonnable », dont on voit bien qu’il a un faible pour son amie journaliste, mais sans espoir tant son conformisme de « mâle » le dessert…), l’employé préposé à l’accueil d’un hôtel (prêt à refuser la réservation de Rahimi sous prétexte qu’elle n’est pas accompagnée par un homme), le flic (machiste et libidineux, qui se dévoile dans une scène malaisante), les amis anciens combattants de Saheed (prêts à tout, sans hésiter à contourner la loi, pour lui éviter la peine de mort), et Saheed lui-même (« l’assassaint », à l’esprit pour le moins dérangé).

On voit un thriller, qui prend aux tripes, dans une tension qui va crescendo dès lors que les crimes se suivent et se ressemblent, et que Rahimi s’implique individuellement dans l’enquête, au point de jouer les chèvres pour faire tomber le meurtrier, avec son collègue qui la suit, mais trouve le moyen de perdre de vue la moto et de laisser à un triste sort l’héroïne du film. Sans la moindre faiblesse, ce thriller pas comme les autres pousse son propos jusqu’au bout, ne se satisfaisant pas de résoudre son intrigue par un dénouement moral attendu et exact au rendez-vous, mais en montrant la journaliste qui termine son enquête par des entretiens du genre glaçant avec quelques victimes du meurtrier, dont son fils, qui a si bien intégré la violence faite à sa famille par Saheed qu’il s’improvise déjà en continuateur de « l’œuvre » paternelle en prenant sa sœur pour modèle et en montrant à la journaliste comment faisait son père. Glaçant et brillant. La participation des Nuits de Mashhad au festival de Cannes a valu Zar Amir Ebrahimi le Prix d’interprétation féminine.

La Servante et le catcheur, Horacio Castellanos Moya

Comme chaque été, un bon vieux Castellanos Moya vient mettre dans la torpeur d’une canicule propice à ce genre d’émotions un bon coup de Noir made in Salvador ! Et du Noir avec majuscule de majesté, car l’auteur salvadorien, menacé de mort par les salauds qu’il dénonce à tour de romans, dans une suite hispano-américaine (La comédie inhumaine) dont la moindre des forces n’est pas de donner à lire des « romans noirs efficaces », mais des brûlots qui font toucher du doigt ce qu’a pu vivre le Salvador, et par extension nombre de pays sud-américains, dans une dictature où tout finir par pourrir, où les cartels de la drogue, les bandits de tout poil, les flics et les tortionnaires, les délateurs, les hommes politiques ou d’affaires, les bourgeois, liste non-exhaustive, s’en donnent à cœur joie et rivalisent de petitesse, dans le sordide et la violence sous toutes ses formes. Les petites gens qui cherchent à survivre dans ce panier de crabe font ce qu’ils peuvent. Ici, la servante n’est pas une couarde qui s’agenouille face aux salauds, mais elle reste à sa place, sauf quand ceux qu’elle aime ou qu’elle respecte sont pris dans le guépier. Le catcheur, lui, est un fieffé salopard, qui torture à tour de bras, participe aux opérations qui consistent à arrêter des subversifs pétard à la main, mate le cul de tout ce qui bouge et se déhanche agréablement, sport national (la façon dont les hommes traitent les femmes en dit long et mieux que n’importe quel traité ou essai sur le sujet, c’est l’air de ne pas y toucher l’un des thèmes centraux du bouquin : comment les hommes parlent des femmes, les regardent, les touchent, les forcent, et aucun n’y échappe sous l’œil scrutateur de Moya).

Salvador, années 70, en pleine guerre civile, qui oppose les flics et l’armée de la junte militaire et les fameux subversifs, communistes révolutionnaires, pour la plupart jeunes et décidés. Le vieux catcheur est dans un sale état, avec son ulcère à l’estomac qui dégénère au point de faire de lui un mourant en activité, car rien ne lui ferait lâcher son boulot et il refuse d’être hospitalisé, et il retrouve par le hasard des arrestations qui tombent sur la famille Aragon, la gentille Maria Elena, dont il aurait aimé faire la conquête du temps de leurs jeunes années, parce qu’elle a besoin de son aide pour avoir des nouvelles d’un jeune couple arrêté par le Palais Noir. Belka, la fille de Maria Elena est infirmière, elle cherche à s’élever socialement pour nourrir sa mère et son fils (acheter une voiture, une maison), elle ne « fait pas de politique ». Justino, son fils, étudiant, s’est engagé à fond dans une orga révolutionnaire (sans que sa famille le sache). La ville est à feu et à sang, l’imbroglio va être poussé à son comble, dans un roman tendu comme un arc, dans lequel la violence et la peur sont les composantes centrales d’une intrigue bien imbriquée, bien tordue, digne du meilleur Moya dont on se dit qu’il réussit une fois encore à ne pas écrire le même livre, encore et encore, alors que le projet de cette grande série est un et unique. Du grand ouvrage, comme toujours.

Pereira prétend, Antonio Tabucchi

Des années que je tournais autour de ce livre sans jamais l’emporter dans le totbag réservé à mes achats en librairie… Et puis cette fois… Antonio Tabucchi est un auteur italien, presque aussi italien que portugais… Il a consacré au grand poète lisboète, Fernando Pessoa, quelques-uns de ses livres, dont Une Malle pleine de gens, Requiem… et rien de ce qu’il a écrit durant une vie artistique très active ne m’a jamais déçu (Le Jeu de l’envers, Rêves de rêves, etc…). Il était donc grand temps de renouer avec cet auteur plein de talent, et Pereira prétend, « roman de Lisbonne », était sans nul doute l’ouvrage qui méritait de vivre et revivre dans une lecture de plus. Fin des années trente, Lisbonne, Pereira, journaliste qui ne s’intéresse pas à la politique (ce que la dictature de Salazar préférait), issue d’un grand journal où il était en charge de la page des faits divers, est désormais responsable de la page culturelle d’un journal catholique de l’après-midi, le Lisboa, dont le directeur de publication est un proche de Salazar. Il est veuf, malade du cœur, plutôt mal portant et a un goût immodéré pour les omelettes aux herbes, la citronnade (trop) sucrée de la brasserie où il a ses habitudes et les auteurs français du XIXe siècle, qu’il traduit pour faire passer leurs nouvelles sous forme de feuilletons dans sa page. L’idée d’engager un jeune homme dont il a lu un article philosophique intéressant sur la mort pour lui faire écrire par avance les rubriques nécrologiques de grands écrivains catholiques (ou pas) le mène à entretenir avec lui des relations régulières, qui vont l’entraîner dans une direction qu’il n’aurait imaginée. Car Monteiro Rossi a une fiancée aux idées politiques républicaines, et ses articles ne parlent pas des écrivains que cible Pereira (Mauriac, Bernanos, etc…), mais d’écrivains étrangers aux préoccupations de son « patron », la plupart du temps, et révèlent clairement un engagement politique impropre aux colonnes dun journal indépendant comme le Lisboa…

Le titre du roman, qui apparaît dès l’incipit (« Pereira prétend avoir fait sa connaissance par un jour d’été. »), revient sous forme de leitmotiv en début et en fin de chapitre, et plus souvent encore, dans tout le texte. On comprend donc vite que ce texte est une sorte de rapport que fait un policier, ou autre garant de l’ordre, sur ce que Pereira peut avoir à révéler sur Monteiro Rossi ou pour assurer sa propre défense face à un interrogatoire serré. On se demande simplement, puisque l’intrigue semble déjà en partie dénouée, comment l’auteur italien va mener son affaire. C’est au chapitre XV, à travers la découverte, vie un docteur aux idées modernes, d’une théorie psychologique sur « l’individualité comme une confédération de plusieurs âmes (…) qui se place sous le contrôle d’un moi hégémonique » changeant. Il se trouve que le moi hégémonique de Pereira, sous l’influence de Monteiro Rossi et de sa compagne, est sans aucun doute en mutation. Notre ami Pereira va donc changer. Pour découvrir comment et ce qu’il en résultera, lisez cet excellent roman de Tabucchi, un de plus, qui nous plonge dans un Portugal pas si souvent évoqué, dans une péninsule ibérique en pleine tragédie (guerre d’Espagne), dans une Europe qui se prépare à la guerre contre le fascisme et où l’auteur nous rappelle que fermer les yeux dans une dictature est une posture qu’il est difficile, même quand on ne s’intéresse pas à la politique, de tenir sans se trahir soi-même. Au risque de perdre son statut, et plus encore, Pereira est donc face à un dilemme qu’il lui faudra bien résoudre d’une façon ou d’une autre.

Ne m’appelle pas Capitaine, Lyonel Trouillot

Première lecture, et très agréable découverte, d’un roman de cet auteur au nom connu, Lyonel Trouillot, Haïtien à l’écriture poétique et littéraire de haute tenue, Ne m’appelle pas Capitaine est de ces livres qui se lisent avec une certaine délectation. Aude est une jeune femme de la bourgeoisie haïtienne qui ne se mêle pas aux autres, se contente dans sa vie sans relief de fréquenter les siens, sa famille et ses amis de classe (dans les deux sens du terme), de faire quelques études parce qu’il faut bien empiler les diplômes non pour en faire quelque chose mais pour se montrer à la hauteur de son milieu social et, peut-être, finir par trouver une voie, et de passer de fête d’anniversaire en fête d’anniversaire, de mariage en mariage, de soirée en soirée avec « la bande » (que des gens de ton milieu social) sans s’interroger sur la vanité d’un telle vie. Dans sa famille, la curiosité n’est pas « une vertu cardinale », dans sa famille, la couleur de peau est essentielle, il convient de ne pas être trop noire, surtout pas trop noire, et d’être claire de peau, le plus clair de peau possible (une vertu cardinale pour la tante Martha), dans sa famille on a des « rituels de riches », dans sa famille, « le reste du monde n’a pas de nom », dans sa famille, on se ferme à l’autre (« Il m’avait imaginée. C’est une chose très rare dans le monde d’où je viens. »). Aude a de la chance, ceux qu’elles va rencontrer grâce à un vieux monsieur qui s’est retiré de la vie et garde une tendresse pour les gens de son quartier, le Morne Dédé, et surtout pour les jeunes sans rien, qui vivent dans la rue – sa maison est bien assez grande pour leur offrir un asile, surtout la nuit -, ceux-là lui donnent le surnom de « Blanchette » (la couleur de sa peau…). Quand elle débarque chez ce vieux solitaire qui ne parle plus que seul, à une femme disparue depuis longtemps et à qui il demande sans cesse de ne pas l’appeler Capitaine, c’est pour réaliser un travail étudiant, un article sur un quartier qu’elle ne connaît pas, quelque chose comme une enquête journalistique, faire le portrait d’un témoin et restituer une mémoire. Le vieux la maltraite, d’abord, lui rappelle qu’elle n’a pas grand-chose à faire dans un quartier comme celui-là, qu’elle n’y croisera que des gens qui ne verront que sa richesse et sa différence, il la secoue. Pourtant le vieil ours va vite la protéger (en lui procurant un gardien, Jameson, qui l’accueille dans le quartier, l’y guide et la conduit jusqu’à la maison du Capitaine, en montant même dans sa voiture : une rencontre a lieu…), après l’avoir fait parler d’elle accepter de se livrer, bref jouer le jeu du diplôme de la belle bourgeoise, en buvant du café avec elle. C’est donc l’histoire de la rencontre de deux mondes que tout oppose que nous livre Trouillot, l’histoire d’une initiation (la petite bourgeoise qui trouve sa voie en rencontrant les monde des subalternes qu’on ne fréquente surtout pas) et de la remise en cause de ses préjugés de classe et de sa propre famille. L’enquête qu’elle mène sur ce quartier dont elle n’a jamais entendu parler auparavant devient également une enquête sur ses origines et sur elle-même, qui lui permettra de s’ouvrir aux autres sans peur de ce qu’ils représentent socialement et politiquement. Merci Capitaine ! Sur un sujet pas si simple, Lyonel Trouillot réussit donc un très beau livre sur l’apprentissage de la tolérance et de l’ouverture. Un livre qu’il n’est peut-être pas inutile de lire…

L’Evangile selon St Matthieu, Pier Paolo Pasolini

Inutile de résumer l’intrigue de ce film, que tout le monde connaît par cœur, je pense. On m’avait vanté ce film comme étant le meilleur de Pier Paolo Pasolini (les gens sont menteurs !). Loin de cela, la longueur de la pellicule (2h17, quand même…), le peu d’intérêt qu’on peut trouver pour une histoire qu’il est difficile de ne pas anticiper (en sentant l’urgence d’en arriver au plus vite à la mort et la résurrection, histoire d’être enfin libéré de cette attente pour retourner tout simplement à sa vie) font que L’Evangile selon St Matthieu finit vite par ennuyer malgré les qualités purement cinématographiques du film. On retrouve ainsi les galeries de beaux portraits chères au maître, les deux acteurs principaux, Jésus et Marie, sont beaux et bien choisis ; Joseph (qui joue un rôle mineur) est peut-être un peu plus décevant. Mais on aurait sans doute trouvé judicieux que Pasolini ne montre pas tant de fidélité au texte qu’il adapte, loin de ce qu’il a pu faire avec Médée, et on se demande encore et toujours, au point qu’il faudra bien finir par répondre à cette question en lisant sur le sujet un texte intelligent et bien documenté sur la pensée du réalisateur communiste révolutionnaire et anticonformiste, pourquoi Pasolini s’est imposé ce sujet. Que cela ne vous empêche pas d’aller voir les grands films de Pier Paolo quand ils passeront dans votre cinéma favori, celui-là autant que les autres…

Médée, Pier Paolo Pasolini

Pur chef-d’œuvre du cinéma pasolinien, Médée est le troisième volet de sa trilogie antique. Commençant par l’éducation de Jason par le centaure Chiron, le film se détache de l’œuvre originale d’Euripide (avec une conclusion aux antipodes du texte mythologique : « Il n’y a pas de Dieux ») en y ajoutant également le mythe d’Argos et des argonautes, pour ensuite plonger le spectateur dans une scène inouïe de sacrifice humain (au Dieu soleil, à la renaissance de la végétation) au pays de Médée, où se trouve la fameuse Toison d’or. D’emblée, le décor choisi, une ville en partie troglodyte, en partie construite à flanc de montagne, est sublime, les costumes archaïques des habitants, et en particulier des hauts dignitaires, d’une beauté incroyable, la scène, quant à elle, est hallucinante (la musique n’y est pas pour rien, au moins autant que le thème du sacrifice). Comme souvent (toujours) dans les films de Pasolini, les scènes dans lesquelles il filme des mouvements de foule sont prétexte à donner au spectateur une série de portraits (il aime filmer les visages) tous plus beaux les uns que les autres (les casques, les colliers, les vêtements noirs ou bigarrés, mais les visages rudes et naïfs des paysans, en opposition au visage noble et altier de Maria Calas, font de cette galerie de portraits un monument du cinéma).

La seconde partie du film, qui se déroule à Corinthe, est tout aussi belle et fait référence, non plus à la seule culture antique, mais à l’art de la peinture classique : cadrage somptueux, scènes dignes des plus grands tableaux de la Renaissance. Quant à la Callas, inutile de dire que son jeu passe essentiellement par les expressions de son visage, fascinant, et que sa présence contribue à sublimer la version de Pasolini. Tout l’art du cinéaste dans cette magnifique adaptation de la tragédie, dans laquelle le verbe est rare et laisse la place aux images et à des traditions musicales diverses et variées (Japon, Bulgarie, Iran…), consiste à réaliser un film résolument contemporain, plastique, autant qu’archaïque, antique et classique. A tel point que ce film (de 1969) semble avoir été réalisé au XXIe siècle. Un pur chef-d’œuvre.

Mamma Roma, Pier Paolo Pasolini

Deuxième film du réalisateur italien, Mamma Roma est un coup de maître qui confirme que Pasolini est très vite un immense cinéaste. Un noir et blanc et des plans magnifiques, Pasolini sait déjà tout filmer, les personnages (principaux autant que secondaires), la ville et l’architecture, les terrains vagues aussi bien. Mamma Roma est une prostituée gouailleuse, dont le maquereau se marie (ce qui la libère). Elle s’installe dans un quartier populaire, façon quartier avant l’heure, et tient un étal sur le marché. Objectif : faire de son fils un jeune homme « bien ». Mais celui-ci traîne avec des petits délinquants et s’encanaille un peu. Tous les moyens sont bons pour lui faire suivre le droit chemin, y compris le chantage exercé aux dépends d’un restaurateur qui accepte de prendre Ettore comme serveur, mais le jeune homme n’aime ni l’école, qu’il a vite quittée, ni le travail, qu’il quitte encore. La plus grande partie du film est portée par l’excellence du jeu d’Anna Magnani, sa verve, son rire, ses monologues ou ses dialogues, son personnage de pute au grand cœur avec laquelle se plaisent à déambuler les hommes qui surgissent auprès d’elle dans la nuit des lieux de tapin pour l’accompagner en écoutant ses souvenirs et en riant de sa gouaille, se relayant autour d’elle. Puis, on suit son fils, on retrouve son ancien souteneur qui est toujours en quête d’argent et compte sur la bonne volonté de Mamma Roma. La fin du film bascule du profane au sacré, consacrée qu’elle est à la brutale déchéance d’Ettore, qui vit une passion christique fatale, et la dernière scène à la passion d’une Mamma Roma, le tout filmé admirablement et accompagné par la sublime musique de Vivaldi. Un très grand film, parmi les nombreux chefs-d’œuvre de Pier Paolo Pasolini que la maison Carlotta propose en versions restaurées. Un bonheur à ne surtout pas manquer.

Goodnight Soldier, Hiner Saleem

Deux pères et deux familles qui se détestent cordialement, deux jeunes gens, Ziné et Avdal qui jouent les Roméo et Juliette, une guerre contre Daesh, un pays, le Kurdistan, des combattants, les Peshmergas. Avdal s’est engagé, rien ne l’y obligeait. Ziné et lui ont décidé de s’opposer à leurs familles en se mariant. Au front, Avdal sauve la vie de son commandant, mais est blessé. Le chirurgien qui l’opère lui permet de remarcher. Pourtant, le soir des noces, Avdal prend conscience que sa blessure l’a métamorphosé. Il n’est plus lui-même, dit Ziné. La jeune femme s’accroche autant qu’elle peut à leur amour, le jeune homme aimerait y croire lui aussi, mais sa rencontre avec le chirurgien ne lui laisse aucun espoir. Dès lors, il ne pense qu’à offrir à Ziné sa liberté.

Beau film que cette ode à l’amour et à la liberté. Mais il est difficile dans un pays de culture musulmane de résister à la pression sociale, aux familles qui s’immiscent dans la vie des jeunes couples, jusque dans leur lit, même. La belle Ziné devrait être enceinte ! On enjoint le jeune couple de se dépêcher de bien faire les choses pour que naisse un enfant. On s’étonne que Ziné trouve un travail dans une raffinerie de pétrole. On jase dans le dos du couple. Insupportable pression, qui s’intensifie quand tout le monde sait qu’Avdal est impuissant, handicap unanimement considéré comme une tare, une honte, y compris par Avdal lui-même. Le film, même s’il n’oublie pas de sourire avec quelques scènes proches de la comédie, finit hélas par s’enliser un peu dans le mélodrame, en s’appesantissant sur la dépression qui gagne, sur les larmes de la jeune femme, sur la honte et la tristesse du jeune homme, les moments de solitude de l’un et de l’autre, seuls ou ensemble. Quelques gestes symboliques un peu excessifs, pour une fin moins désespérante que prévue. Le propos manque d’une dimension politique et sociale qui lui donnerait une puissance qu’il n’a pas, hélas, mais il ne faut pas pour autant condamner ce film dont la thématique fait tout l’intérêt.

Nue, Jean-Philippe Toussaint

Quatrième et dernier volet de la tétralogie consacrée à Marie Madelaine de Montalte, l’amoureuse du narrateur (ils sont séparés depuis le premier volume…), une créatrice de mode qui dessine de drôles de robes (en miel, en romarin, etc…), Nue en termine en beauté avec le thème du sentiment amoureux déployé par Toussaint dans ces quatre romans. Peu ou pas d’intrigue (les meilleurs bouquins, entre nous soit dit), après avoir passé quinze jours ensemble les deux se séparent à Paris et le narrateur attend que Marie l’appelle, ce qu’elle ne fait pas, sans avoir l’idée qu’il pourrait tout aussi bien prendre son téléphone et l’initiative du coup de fil (ah, les hommes !). Le narrateur pense donc à sa Marie, à cette femme au « tempérament océanique » (une caractéristique déjà évoquée dans Fuir), il l’invente et la réinvente sans cesse, bons et mauvais côtés ressassés sans cesse, avec humour parfois (un humour assez souvent réservé aux parenthèses), avec amour toujours. Il pense à leurs moments passés, les revit, les revisite, repense à ses propres dérobades (comment il l’épie à travers le hublot du toit d’une salle d’exposition où elle est l’artiste présentée, et il n’entre pas dans la salle car, bien sûr, il n’a pas de carton d’invitation même s’il est plus ou moins attendu et, en plus, il y a un gardien qui pourrait bien ne pas le voir avec plaisir et, bref !…), il est spécialiste des dérobades et s’absente même quand il est censé être présent… Bref, Jean-Philippe Toussaint s’est choisi un thème d’une banalité déconcertante et difficile à traiter (écrire sur le sentiment amoureux !) qu’il traite avec une finesse et une délicatesse à la hauteur des plus grands, en véritable écrivain. Et comme dans Fuir, il nous fait le coup d’une intrigue qui pourrait s’emballer en s’envolant vers le polar, le thriller ou le roman noir, mais que nenni, c’est une fausse piste, tout est dans l’analyse des sentiments, mes agneaux, c’est vraiment de la grande écriture, mes lapins, il faut lire ça sans barguigner, et derechef s’il vous plaît.

Piller / Ekphrasis, Berlinde de Bruyckere – MO.CO. Montpellier

L’artiste belge Berlinde de Bruyckere, peu exposée en France, trouve à Montpellier l’occasion de présenter son œuvre dans une belle et vaste exposition personnelle (une cinquantaine d’œuvres) qui donne à voir de façon impressionnante une œuvre singulière et forte (sculptures, installations, dessins, aquarelles, collages). Inspiré par la peinture de la Renaissance flamande, son travail n’en est pas moins puissamment contemporain, même si la référence à la peinture religieuse et à la mythologie antique est omniprésente, ce que l’artiste confirme en parlant de pillage inhérent à l’acte artistique comme élément central de son approche. Sombre, dérangeante, l’exposition donne à voir (de façon parfois hyper-réaliste, comme avec les reconstitutions, à partir de peau véritable, de corps de chevaux) l’alchimie d’un geste artistique qui utilise des matériaux humbles (cire, peau, couvertures…) pour les magnifier dans des ouvres d’une beauté formelle indéniable.

La confusion entre le végétal, l’humain et l’animal est également au centre de cette exposition (sculpture After Cripllewood II, monumental moulage en cire d’un tronc d’arbre), de même que les thèmes du corps souffrant, des plaies, de l’érotisme – on n’en finirait pas d’énumérer tous les thèmes et les différents aspects de la richesse de l’œuvre de Bruyckere. La référence aux Métamorphoses d’Ovide est également présente, dans la pièce Infintum II, avec ses tronçons de bois aux formes phalliques. La série Arcangelos et la pièce Tre Arcangeli sont des œuvres étranges, qui montrent des êtres aux formes humaines recouverts de peaux (on ne voit que leurs pieds et la partie basse de leurs jambes), posés sur la pointe des pieds comme s’ils allaient prendre leur envol. Misérables et sublimes, comme tous les êtres vivants, ces archanges sont d’une beauté troublante, ce qu’on pourrait dire de la plupart des pièces montrées dans cette très belle exposition d’une figure majeure de l’art contemporain qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte si l’on passe par la ville de Montpellier.

La Maman et la putain, Jean Eustache

Film culte de générations de grands réalisateurs et d’un public de cinéphiles, La Maman et la putain de Jean Eustache (1973) enfin restauré ressort au cinéma cet été et c’est une occasion à ne pas manquer. C’est tout d’abord une expérience unique : une pellicule de trois heures quarante, un film qui tient essentiellement sur le dialogue (voire le monologue, car le personnage joué par Jean-Pierre Léaud, particulièrement égocentré, passe son temps à parler et à se faire écouter par ses maîtresses), une intrigue on ne peut plus ténue (un jeune homme qui vit avec une femme un peu plus âgée que lui (jouée par une Bernadette Lafont plutôt sobre) en rencontre une deuxième (Françoise Lebrun), sans se résoudre à faire un choix), un jeu d’acteurs totalement décalé (la diction de Léaud !) et, bien sûr, un film en noir et blanc. Bref, du cinéma de chambre, qui donne l’impression d’être au théâtre plutôt qu’au cinéma, un film considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre inusable, et c’est bien le cas, car malgré les cinquante ans qui se sont écoulés, il n’a pas pris une ride. Quelle fut la réception du film à l’époque ? Il semblerait que le film ait fait scandale à Cannes. Mais aujourd’hui, il est difficile de ne pas le voir en se disant qu’Alexandre, le personnage masculin du film, est un drôle de coco qui, malgré son succès, s’y prend on ne peut plus mal avec les femmes (la scène qui ouvre le film, durant laquelle il fait sa demande en mariage à Gilberte, une jeune femme qu’il a on ne peut plus maltraitée, voire violentée certains mauvais jours, en est un exemple), se ridiculise plus souvent qu’à son tour et ne fait pas toujours illusion (les scènes de fin pendant lesquelles Veronika lui règle verbalement son compte sont jubilatoires). Interrogation sur l’amour, le couple et la « liberté » dans le couple (la liberté de l’homme, en fait), La Maman et la putain est un grand texte (qui mérite sans doute au moins autant d’être lu qu’entendu) dont l’idéologie « libertaire » mériterait d’être revue de façon plus actuelle et féministe. Ça n’en fait pas pour autant un film daté et vieillot, le témoignage sur une époque qui apparaît clairement comme révolue est pour le moins intéressant, mais on en viendrait presque à souhaiter voir sortir un remake de La Maman et la putain, tourné aujourd’hui par une réalisatrice (On pense à Claire Denis, par exemple), et non par un réalisateur qui met en scène d’un point de vue essentiellement masculin ses difficultés relationnelles et le désordre de sa vie amoureuse, même si le personnage d’Alexandre est montré sans fard.

Decision to leave, Chan-Wook Park

Grand film que ce Decision to leave : narration hyper-maîtrisée, cadrage et photographie magnifiques, bande-son d’une grande beauté, personnages délicieusement ambigus et fouillés, etc… Rien n’est laissé au hasard avec Chan-Wook Park, y compris les transitions les plus surprenantes (le passage de la première à la deuxième partie fait s’interroger le spectateur sur le personnage féminin, qu’on ne reconnaît pas en un premier temps, et sur un personnage masculin, Paf, qui débarque sans crier gare… est-ce bien toujours le même film, oui en réalité…) ou les scènes dans lesquelles un personnage qui n’a rien à faire là est invité pour signifier combien sa présence réelle serait logique. On peut ne pas être fan de polar et se faire prendre au piège de l’intrigue, rien d’étonnant à cela, il s’agit de bien plus que d’un film de genre. Le drame psychologique fonctionne merveilleusement, l’histoire d’amour n’est pas parfumée à l’eau de rose, quant à la fin qu’on pourrait trouver romantique (romantoque), elle est bien plutôt digne d’une tragédie et d’une beauté formelle qui fait passer l’émotion comme une lettre à la poste. Il y a du Wong Kar-Wai chez ce réalisateur coréen, amour impossible quand tu nous tiens ! Par manque d’envie d’en dire trop long sur l’intrigue, l’auteur de cette chronique vous recommande ce film en tous points somptueux sans évoquer l’histoire. C’est un grand film que ce Decision to leave, vous disais-je. Le haut du panier de ces six premiers mois de cinéma. Allez-y, mais allez-y !

I’m your Man, Maria Schrader

On ne sait pas bien pourquoi Alma, qui travaille depuis trois ans sur un sujet de recherche pointu, se satisfait parfaitement de sa situation d’éternelle célibataire qui a mis sa vie privée au rancart pour se consacrer à son travail et ne croit plus visiblement au bonheur amoureux, a été choisie pour une expérience consistant à vivre trois semaines avec un androïde programmé spécialement pour la rendre heureuse. Son patron lui en donne en peu de mots la raison : elle est la seule célibataire (ou presque) de la boîte. Toujours est-il qu’après une première rencontre avortée (bug du robot), la voilà flanquée de Tom qui a encore beaucoup à apprendre avant de satisfaire pleinement sa compagne humaine en devenant moins stéréotypé dans son approche d’une femme. L’acteur qui joue ce rôle de composition, Dans Stevens, est parfait. Le film, dont la revue Cineuropa nous dit qu’il est « exquis tout en étant étonnamment complexe », a d’ailleurs reçu l’ours d’argent de la meilleure interprétation à Berlin (2021), mais il a été étrangement décerné à Maren Eggert (qui joue le rôle d’Alma !).

I’m your Man se veut réflexion sur le couple, le bonheur en amour, la solitude affective ou je ne sais quoi d’autre dans le genre. Ce n’est pas un film de science-fiction, on est loin des idées brillantes d’Isaac Asimov quand il écrivait sa série sur Les Robots (c’est d’ailleurs ce qui manque au scénario, car on se demande constamment quelles lois précises régissent le fonctionnement du robot, qu’on peut assimiler à un simple algorythme, et pourquoi Tom se comporte parfois comme il se comporte, en faisant preuve de curiosité pour le savoir, par exemple, et en particulier lorsqu’il est seul). C’est une comédie dramatique qui se laisse voir.

Le sujet du film correspond sans doute au vieux fantasme de l’humanoïde programmé pour satisfaire amoureusement (et sexuellement, cela va sans dire) l’être humain (ce qui fera peut-être se déplacer plus d’un spectateur masculin), ce qui n’est pas une idée idiote. Il est traité avec finesse et sans aucune lourdeur, en jouant rarement avec les stéréotypes et en se gardant des clichés. Le compte rendu d’Alma, à la fin du film et après qu’elle ait congédié son Tom avant la fin de l’expérience (et après avoir fait l’amour avec lui pour la seule et première fois), est clair et de bon sens : une relation de ce type, complètement unilatérale, n’est rien d’autre qu’une illusion. Mais la dernière scène du film semble revenir sur cette morale évidente. Bon, pour être sincère, je n’ai aucune idée du propos qui serait celui de la réalisatrice (s’il y en a un), et je me demande surtout s’il n’y aurait pas eu moyen de faire un film un peu plus « rock’n roll », un peu moins sage, bref un film corrosif sur un sujet qui pouvait appeler une mise en scène moins convenue et classique.

El buen Patron, Fernando Leon de Aranoa

On devrait parfois se fier à ses impressions, ici sur une affiche qui en dit long sur ce film, entièrement construit sur le personnage d’un patron paternaliste et pour un acteur (Javier Bardem) qui, aussi bon soit-il, ne parvient pas à sauver un scénario lourdingue et une direction d’acteur sans finesse. Le bon patron, contrairement à ce qu’en disent les journalistes spécialisés, ne fait pas « rire avec brio ». Trop de caricature, trop de scènes dont on pourrait se passer, à quoi le propos répété à outrance peut être ajouté, comme si le réalisateur prenait ses spectateurs pour des demeurés à qui il serait justifié de répéter deux ou trois fois la même histoire pour qu’ils en comprennent toute la subtilité, comme si on ne savait pas rapidement que le bon patron est une enflure. La complexité de la situation de Juan Blanco (el buen patron), qui finit par s’enliser dans les stratégies fangeuses au point qu’on se dit qu’il ne s’en sortira pas sans tomber le masque, sans avoir un petit peu honte de lui, sans reconnaître un petit peu qu’il se comporte comme un gros fumier avec ses employés, et avec les gens qu’il côtoie en général, ou même sans finir entre deux flics, fait que la réalisation multiplie les lourdeurs, que le scénario devient insupportable et qu’on s’en désintéresse progressivement. Et comme tout n’est pas à jeter dans ce film, il y a bien quelques scènes (comme la scène du cimetière ou la toute dernière scène) qui pourraient être sauvées du naufrage, si seulement la démonstration s’allégeait un peu, avec un peu de finesse par exemple, mais non, le réalisateur s’enfonce en remontrant une facette du personnage qu’il a déjà eu l’occasion de mettre en scène (faire un discours à son petit monde, en les dominant physiquement par une position surélevée – faire preuve d’un cynisme à toute épreuve quelle que soit la situation). Comme si vraiment le film s’adressait à un public à la comprennette enrayée. C’est ainsi qu’on surprend de Aranoa à multiplier les redites dans un film dont il est difficile de ne pas se dire qu’il est désespérément et définitivement lourd. A fuir. Et puis, ce cinéma de caractère qui se veut critique acerbe du paternalisme patronal nous semble pour le moins anachronique, tant la figure du patron qui veut faire croire que ses stagiaires sont ses filles, ses employés ses fils, son entreprise une grande famille est datée et tant ce type de politique managériale a cédé la place à des formes de manipulation des salariés bien plus violentes encore.

Petite Fleur, Santiago Mitre

Lucie et José forment un couple mixte franco-argentin, parents d’une petite fille nouvelle-née (avec laquelle Lucie est un peu en difficulté), installés depuis peu à Clermont-Ferrand (bonjour la grisaille) où José (dessinateur de BD) travaille chez Michelin avec la mission de refaire le logo de l’entreprise (avant de se faire virer rapidement, sans que la raison soit précisée). Quand Lucie trouve un boulot, c’est au tour de José de s’occuper (avec bonheur) de l’enfant. Mais très vite le couple bat de l’aile. Lucie se lance dans une thérapie (Gestalt : bonjour la caricature de thérapeute) et José, qui semble un peu paumé, rencontre un voisin, Jean-Claude, un drôle de type, qui fait un sale boulot (il s’occupe de virer les ouvriers dans des entreprises qui dégraissent), et qui est passionné de jazz et de bon pinard. A partir de ce premier moment passé en commun, et qui se finit sur un coup de louchet au niveau de la trachée de Jean-Claude (qui l’a un peu cherché), José et lui se voient chaque jeudi, avec pour acmé le passage du morceau Petite Fleur de Sydney Bechet et le meurtre (joyeux, gore, saignant, consenti) de Jean-Claude signé José (qui s’y fait vite).

Quand Lucie quitte José (pour des raisons qu’il ne s’agirait pas de dire ici sauf à narrer tout le film), la routine de l’Argentin déraciné s’installe inexorablement, mais il retrouve le chemin du dessin, même s’il n’a pas de scénario. Vous l’avez compris, Petite Fleur est une sorte de comédie qui se penche, à sa façon, sur la relation de couple, au moment où il fonde une famille, peut-être de loin sur l’exil, mais dont le propos est sans doute la quête de l’équilibre et la routine. Ça se laisse voir (bien mieux qu’une comédie française – combien de navets pour un bon film – y en a-t-il d’ailleurs ?), c’est parfois plutôt drôle. Le personnage du thérapeute est tellement caricatural que ça en ressemble à du règlement de compte, mais l’intrigue est assez sympa. C’est sans prétention comme un bonne comédie, on sort de la salle en se disant qu’on a passé un bon moment, mais qu’on aurait pu aussi faire autre chose de sa soirée. Next…

Fuir, Jean-Philippe Toussaint

Deuxième volet de la tétralogie de Marie, Fuir est un roman de Jean-Philippe Toussaint que ses essais sur sa pratique d’écriture m’a donné envie de lire. Ecrire, dit Toussaint, c’est fuir… S’éloigner du monde réel pour tenter d’en livrer la substantifique moelle, comme il le dit à peu de chose près. Si tel est le cas pour cet écrivain contemporain dont la pensée est éminemment sympathique, intelligente, attrayante, alors, sans doute, ce texte doit-il donner au lecteur un aperçu « au plus près » de sa poétique. Autant donc recommencer la découverte de cet auteur (après une lecture de son seul premier roman, La Salle de bain, choisi à l’époque pour son titre, et un peu pour son résumé qui m’avait sans doute fait penser à L’Homme qui dort, de Perec…) en lisant Fuir. Le discours de Toussaint sur le style m’a fait également penser que l’homme avait revu sa façon d’écrire, en cherchant à sortir d’un style qui m’avait paru minimaliste dans son premier livre.

En effet, Fuir est un roman dans lequel le style est travaillé, loin de la « ligne claire » des un-e-s et des autres, et la phrase longue n’y est pas rare, l’écrivain cherche clairement une voi-e-x différente, comme ses essais le laissent penser. Quand l’urgence est au rendez-vous, l’urgence littéraire dont il développe de façon intéressante le concept dans L’Urgence et la patience, quand le thème de la fuite est présent et emporte tout, sans pour autant laisser de côté l’intrigue (car la fuite y est centrale), le texte se met à vivre intensément et l’écriture est là, le souffle, le style, bref la littérature. Marie, la compagne du narrateur, personnage central de cette série de quatre romans, est absente pendant le deux premiers tiers du texte, qui se passe en Chine. Une femme, Li Qi, pourrait, sinon la remplacer, du moins en être une sorte d’alternative. Mais il n’en sera rien. Un homme, inquiétant, pour le moins, accompagne le narrateur même quand il pense en être débarrassé, au point de croire qu’il n’existe que pour ne lui laisser aucune autonomie. Il en va peut-être autrement. Mais il s’agit de la tétralogie de Marie, et la dernière partie du livre ramène l’intrigue et le lecteur vers elle, sur l’île d’Elbe, contraste saisissant entre les villes de Shangaï et Pékin, grise et polluée, et la luminosité d’azur de la Méditerranée. Pourquoi le narrateur doit-il retrouver si soudainement cette femme qu’il aime et interrompre brusquement son voyage, entamé sous de bons auspices, malgré quelques rebondissements douteux, qui l’entraînent vers un monde d’illusion dont il est sans doute préférable de se tenir à distance, pourquoi le retour en Europe s’impose-t-il si impérativement ? La réponse à cette question est à vrai dire sans importance. L’essentiel est de suivre ce narrateur dans cette errance qui mène vers Marie, une femme qu’il fuit sans pouvoir la quitter, une femme qui le quitte sans pouvoir le fuir, en se laissant porter par une écriture des sensations qui vaut qu’on se détourne du tout-venant des romans sans profondeur. Retrouvailles réussies avec la littérature de Jean-Philippe Toussaint, cet admirateur sincère de Beckett qui a trouvé sa voie et mérite plus qu’une simple considération. Si écrire, c’est fuir, alors Jean-Philippe Toussaint fuit très bien…

Tous les hommes sont menteurs, Alberto Manguel

Alberto Manguel, qui fut en ses jeunes années lecteur de Borges (voir son court récit Chez Borges). Alberto Manguel, l’essayiste (voir son Journal d’un lecteur ou La Cité des mots). Enfin, Alberto Manguel, le romancier. Tous les Hommes sont menteurs est donc un roman, qui expérimente une narration tournante : cinq parties, cinq narrateurs différents, et le premier narrateur n’est autre qu’Alberto Manguel lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas la partie la mieux réussie. Tout tourne autour autour d’un personnage, Alejandro Bevilacqua, qu’on sait mort dès le début du livre. Terradillo, un journaliste français d’origine espagnole, mène l’enquête sur la mort inexpliquée de ce réfugié argentin. Chaque narrateur du livre donne sa vision du personnage, vision divergente des quatre autres, bien sûr. On ne se demande évidemment pas qui ment, sans doute aucun. En revanche, les personnages secondaires mentent sans doute, dans l’intrigue. Bevilacqua, qui ne se lasse pas de raconter sa vie à ceux qui veulent bien l’écouter, même si comme Manguel ils en sont las, ment sans doute sans même en être conscient. Qui est donc ce Bevilacqua ? Pauvre bougre sans relief, élevé par une grand-mère rigide et castratrice, selon Manguel ; génie littéraire auteur d’un seul livre, mais un chef-d’œuvre, selon sa dernière maîtresse, édité à Madrid sans que Bevilacqua ne soit prévenu, livre qui est le déclencheur de la mort de son présumé auteur ; imposteur, salaud littéraire, selon Manuel Olivares, qui prétend être le véritable auteur d’Eloge du mensonge, ce chef-d’œuvre édité sous le nom de Bevilacqua ; salopard qui a séduit la femme d’un autre, du nom de Gorostiza, sauf que ce Gorostiza, fils de colonel, le vendra, lui et celle qu’ils aiment tous les deux, aux militaires argentins, ce qui lui vaudra de connaître les geôles et la torture de la dictature ? Difficile de faire un portrait objectif du personnage, ce à quoi renonce finalement le dernier narrateur du roman, Terradillos, ce journaliste qui ne se sent pas l’âme d’un conteur ou d’un romancier et renonce à écrire la vie de cet écrivain si particulier. Un seul livre, et aussitôt publié, la mort ! Comment écrire un texte objectif à partir de témoignages si contradictoires ?

Manguel s’est sans doute bien amusé en écrivant ce roman, malgré des débuts un peu laborieux (psychologie un brin ennuyeuse, étalage d’une culture littéraire énorme, mais parfois encombrante, même quand Manguel convoque Enrique Vila Matas, qui connaît bien sûr Bevilacqua, à l’aune de son Bartleby et cie, roman sur les écrivains qui préfèreraient ne pas… écrire, et abandonnent la littérature après un ou deux bouquins, quelques lourdeurs dans l’intrigue qui rendent la lecture un rien redondante…), et réussit à embarquer son lecteur dans ce kaléidoscope qu’est le roman, dans lequel se reflète, toujours changeant, toujours changé le visage multi-facettes d’Alfredo Bevilacqua, homme falot ou homme génial, véritable Bartleby de l’écriture ou auteur de mauvais romans-photos, terrible séducteur ou homme qui ne choisit pas en amour, salaud ou héros. Bevilacqua, Bevilacqua, Bevilacqua. Amour et littérature, création et imposture. Pas étonnant que Manguel ait convoqué dans son bouquin le grand Vila Matas. Vila Matas aurait pu écrire ce roman. Je pense même que c’est lui qui l’a écrit et l’a offert à Manguel, comme il se plaît à le faire avec le critique français d’art, Jean-Yves Jouannais, qui le lui rend bien, d’ailleurs, en lui offrant certains de ses bouquins que Vila Matas publie alors à son nom sans barguigner.

Les Petrov, la grippe, etc. Alexei Salnikov

Les Petrov, la grippe, etc, du poète russe Alexei Salnikov, est bien sûr le roman qui a été adapté par le trublion génial du cinéma Serebrenikov (titre : La Grippe de Petrov, chroniqué sur ce blog il y a déjà quelques mois). L’image de couverture du roman dans sa traduction française est d’ailleurs issue du film… Il est rare de lire un livre après en avoir vu l’adaptation cinématographique, c’est le plus souvent dans l’autre sens que les choses se font… Il est assez rare, il me semble, de préférer le film au livre. C’est pourtant le cas pour ces deux objets si proches et si différents que sont La Grippe de Petrov et Les Petrov, la grippe, etc., que je n’ai pu m’empêcher, pendant ma lecture, de comparer. Il est vrai que le film est d’une force étonnante. Serebrenikov, sans être infidèle au texte, en a magnifié les passages les plus importants, a su tirer parti des particularités des personnages pour filmer quelques scènes d’anthologie… Par exemple, Petrova, la femme de Petrov, durant ses crises de folie, quand elle se transforme en tueuse sans pitié, devient un personnage fantastique, dont les pupilles se dilatent au point que l’iris en devient entièrement noire, et que même le blanc de l’œil disparaît. C’est le signal du début de sa folie meurtrière, qu’elle assouvit joyeusement, du poing ou au couteau, sur des hommes dont le comportement a le malheur de lui déplaire. Dans le livre, ou plus exactement dans le chapitre sobrement intitulé Petrova devient folle, ces excès de folie sont annoncés par une « spirale froide qui palpitait en elle, dans la zone de son plexus solaire », ce qui est moins impressionnant que le regard modifié du personnage dans le film. D’autant que ce qui est dans le livre présenté comme une forme de folie, n’est pas commenté dans le film, mais donne lieu à deux scènes d’une violence magnifiée par la mise en scène et son aspect fantastique et fantasmé.

Ce n’est évidemment pas tout, là où le film semble à plus d’une occasion complètement délirant, le roman reste sage, tant dans son intrigue que dans sa forme narrative. On y retrouve avec plaisir les personnages de Petrov, Petrova et Petrov junior, le personnage insupportable d’Igor, une vague connaissance de Petrov qui obtient à peu près toujours ce qu’il veut des autres, à savoir qu’ils sortent avec lui le soir pour s’enivrer de vodka dans des errances sans fin à travers la ville et le froid. Mais là où le film fait de la virée de Petrov et Igor, dans un corbillard garni (d’un cercueil et son macchabée, et du chauffeur !), le centre de sa narration (en le magnifiant par une folie de bon aloi et quelques effets simples, mais d’une efficacité et d’une esthétique incroyable), le roman ne lui consacre qu’une courte partie de son premier chapitre, pour ensuite se concentrer sur la vie des Petrov, ce qui se passe dans la tête de Petrov, ce qui se passe en Petrova quand elle pète un plomb…

De ce point de vue, la lecture du roman m’a sans doute paru un peu longuette, même si j’avais plaisir à retrouver l’univers de cette famille, « entre délire et réalité » comme le dit la quatrième de couverture, mais quand il s’agit de narrer entre délire et réalité, Serebrenikov est indépassable. Les trois cent pages du roman m’ont donc paru un peu trop nombreuses, on aurait pu sans doute se contenter de deux cents, mais il s’agit malgré tout d’un bon premier roman et je serais curieux d’entendre un lecteur qui n’aurait pas vu le film me parler du texte d’Alexei Salnikov. Pour finir, en pensant que l’image peut sans doute rendre un univers délirant avec plus d’efficacité que la phrase, il me revient à la mémoire que Salnikov est un poète (visiblement reconnu dans son pays comme l’un des plus importants du moment) et qu’il ne devrait donc pas manquer d’images fortes et de capacité à aller du côté de la folie en mettant le feu à son texte et ses phrases. Ce n’est hélas pas le cas dans ce roman qui ne manquait pourtant pas d’occasions de mettre en branle une machine poétique forte et turbulente, en particulier dans les quelques scènes qui s’y prêtaient et il s’en trouve quelques-unes. Mais le texte reste sage, trop sage. Hélas, mille fois hélas.

Je tremble ô Matador, Rodrigo Sepulveda

Sublimée par l’excellent acteur chilien Alfredo Castro (vu récemment dans Karnawal dans le rôle d’un voyou sorti de prison, où il était déjà incroyable), celle qui n’a pas de nom, un travesti sur le retour (« Je suis vieille », dit-elle à son jeune ami Carlos, dont elle est évidemment tombée amoureuse), a accepté de cacher à son domicile des « cartons de livres d’art », dans lesquels elle s’aperçoit vite que le jeune homme qui lui a sauvé la mise après une descente de la violente police de Pinochet dans un cabaret de travestis cache en réalité un véritable arsenal. L’adaptation cinématographique est plutôt très fidèle au roman, même s’il a bien fallu couper les chapitres où le lecteur est entraîné par Pedro Lemebel dans la vie de Pinochet et de sa femme. On retrouve les mêmes scènes que dans le roman, l’anniversaire de Carlos avec des enfants du quartier, la scène durant laquelle une bourgeoise qui reçoit « le général » à sa table lui commande une nappe brodée, un travail pour lequel elle tient à ne pas être déçue, les scènes avec les copines travesties du personnage principal. Le regard porté sur ce petit monde des « tafioles » comme les appellent les flics du dictateur est aussi tendre que celui de l’écrivain. Le jeune architecte est lisse, bien moins charismatique que le vieux travesti, mais il prévoit avec ses camarades de combat un attentat contre le tyran. C’est ce qui va soutenir l’intrigue, puisque « la Loca », revenue sans doute de tous les combats amoureux, a encore un cœur capable de s’émerveiller et succombe, fermant les yeux sur ce qui se passe chez elle, cela lui permettant après tout de revoir celui qu’elle aime. Elle se tient pourtant à distance du politique, pour une raison qu’elle explique à son architecte et qu’on ne trouvait pas dans le roman (Lemebel était communiste) : « Il n’y a pas de folles chez les communistes, pas plus que que chez fascistes. Le jour où la Révolution nous fera une place, tu me trouveras au premier rang. »

Tengo miedo, Torero, le titre du film en espagnol, est aussi celui d’une chanson sud américaine traditionnelle. La loca l’écoute en boucle, ce sera le mot de passe qu’elle utilisera avec son « chéri » activiste, en cas de besoin. Aussi le film fait-il une place importante à la musique (en particulier quand le loca rejoue ses anciens numéros de cabaret) et la bande-son mérite qu’on l’écoute hors contexte, avec entre autres un passage du merveilleux traditionnel La Llorona. Quant à la photographie, plutôt léchée, du film, elle participe du plaisir qu’on a à suivre les aventures des deux marginaux. Enfin, les dialogues et la mise en scène laissent une belle place à l’humour. Autant de qualités qui font de Je tremble ô Matador, sinon un grand film, du moins un film auquel on assiste avec plaisir.

Clara Sola, Nathallie Alvarez Mesén

Costa-Rica, dans une maison isolée près d’une forêt, vivent trois femmes : la mère, sa fille Clara (40 ans) et Maria sa petite-fille orpheline (15 ans). Clara a un don de guérison (elle a d’ailleurs vu la Vierge), mais aussi un handicap (une colonne vertébrale sérieusement déformée), dont on se demande s’il n’est pas doublé d’un handicap mental (léger). Clara communie avec la nature, elle sent venir les tremblements de terre et annonce la pluie, entretient une relation quasi fantastique avec sa jument blanche Yuka, ressuscite un scarabée qu’elle garde dans sa chambre. Les cérémonies religieuses de guérison qu’organise sa mère pour le habitants du village malades, où Clara doit se conformer à un rite pesant, les frontières autour de la maison, symbolisées par des chiffons bleus attachés à des poteaux par la grand-mère, semblent infranchissables. Il semble que Clara ne choisisse pas grand-chose dans sa vie. Le plaisir lui est interdit, parce qu’elle a vu la Vierge, certes, mais aussi comme il est souvent interdit aux personnes handicapées. Sa mère lui fait tremper les doigts dans une purée de piment fort pour éviter toute dérive… « Elle recommence ses cochonneries », commente-t-elle, alors qu’une novella diffuse à la télévision une scène de baiser et que Clara laisse errer sa main où il ne faudrait pas. Clara vit une vie dans laquelle son hyper-sensorialité est contrôlée. Le carcan religieux, la frustration sexuelle, la privation de liberté, jusque dans le choix des robes qu’elle doit porter, sévissent et on peut se demander si le destin de Clara ne symboliserait pas celui des femmes en Amérique du Sud… Pourtant cette jeune femme, si soumise en apparence, va progressivement s’émanciper, tout en douceur, de cet emprisonnement familial, mais aussi de façon violente, de la chape de plomb qui lui est imposée par le conditionnement maternel. L’arrivée d’un jeune saisonnier qui travaille au village y est sans doute pour quelque chose, en réveillant le désir pour un homme chez Clara. Ce film pourrait être banal, mais la réalisatrice, Nathalie Alvarez Mesén, en choisissant pour sa mise en scène la poésie, le réalisme magique, la sensorialité et une sensualité à fleur de nature, une bande-son en parfaite adéquation avec la forme du film, transcende son sujet (comme son héroïne, le film n’est pas bavard et ce sont les images, les symboles et la musique qui importent), jusqu’à un final assez formidable, spectaculaire sans excès et à double-sens qui permet au spectateur de prendre congé, de cette héroïne magnifiquement incarnée par la danseuse Wendy Chinchilla Araya, en fonction de sa propre sensibilité. Morte ou vivante, Clara s’est libérée de son emprisonnement, dans un film sensible, subtil et délicat à ne manquer sous aucun prétexte.

La Semaine perpétuelle, Laura Vazquez

Laura Vazquez est une jeune poétesse marseillaise dont l’œuvre de poésie sonore peut sans doute, si l’on veut y apposer une étiquette, être située dans la filiation d’un Christophe Tarkos. Ici, avec La Semaine perpétuelle, on a affaire à un premier roman, dont la poétique est proche de ce que Vazquez écrit habituellement, et qui peut faire penser à ce qu’écrit Charles Pennequin (même si la jeune auteure ne le citerait sans doute pas parmi ses influences, ce dont à vrai dire je ne sais rien). Autant dire que ce livre n’est pas à classer sur le même rayon que les romans plan-plan qui inondent les tables des librairies, ces bouquins sans âme, ces bouquins qui ne cherchent surtout pas à expérimenter, ces bouquins à l’intrigue linéaire, ces livres assez impersonnels qu’on oublie aussitôt qu’on les a lus, soulagé d’en finir avec eux. Bref, La Semaine perpétuelle narre, si on peut dire, si on veut en résumer « l’intrigue », l’histoire d’une drôle de famille : le père a des éponges pour tout, plafond, sol, murs, couverts, grand-mère, enfants, même pour effacer le passé, enfin il aimerait en avoir une de ce genre, et il nettoie tout, sans cesse ; Sara, la fille aînée, ne supporte pas trop la réalité trop proche ; Salim, le fils, ne sort plus de la maison, ne va plus à l’école, et publie sur Internet des vidéos, mais aussi des poèmes ; la grand-mère est malade et même plus, elle va mourir si sa fille ne lui fait pas don de je ne sais plus quel organe, peut-être du sang. La mère s’est barrée, elle a abandonné toute la maisonnée, le père ne veut plus parler d’elle, ça le met en colère, il veut l’oublier. Voilà le fil rouge de ce texte, qui part vers d’autres cieux, poétiques, à la moindre occasion. Les jeunes protagonistes du livre ont toujours le portable à la main et le texte parle beaucoup des publications délirantes de Salim, mais aussi de ce qu’il trouve sur Internet, des commentaires sur ses vidéos ou ses textes.

L’écriture est étrange, simple, obsessionnelle, répétitive (cf Pennequin) et n’est pas celle de la majorité des romans, il s’agit d’une écriture poétique, on pourrait dire que La Semaine perpétuelle est un roman-poème (cf Pennequin). En voici l’incipit : « Une tête ne tombe pas, elle ne peut pas tomber. Elle est reliée par un fil qui descend jusqu’en bas de la personne, et sil la tête tombe, le reste tombe. Il ne faut pas casser notre tête, mais on peut casser nos membres. Quand on se casse un membre, on se souvient du membre. Quand une dent s’infecte, elle vibre à l’intérieur, on dirait qu’elle nous parle. » etc… Il y a quelques trouvailles dans l’histoire, un espace noir dans la chambre de Sara, par exemple, dans lequel il ne faut pas entrer, qu’il ne faut pas approcher de trop près. Un jour, Sara dit à son père qu’elle est entrée dans le trou noir de sa chambre. Il ne lui ai rien arrivé de grave, mais le père n’aime pas ça, il lui reproche, il reproche à ses enfants, de toujours faire des histoires. Il a l’assistante sociale, un homme, sur le dos depuis que Salim n’est plus scolarisé. Le père est inquiet, il ne voudrait pas perdre le logement social qu’on lui a accordé. « Je peux vous enlever votre maison, ce qui compliquerait une situation déjà complexe, et ça personne ne le souhaite, monsieur, surtout pas moi, surtout pas vous, vice-versa. (…) Tous les documents relatifs aux personnes à charge ont été remplis par ma supérieure dans un bureau blanc sur un ordinateur énorme. Un bureau neuf, non personnalisé, sur un ordinateur immense. J’ai assisté en personne à la procédure d’unification des éléments. La situation est alarmante, monsieur, façon de parler bien sûr, car alarmante ne signifie pas qu’une alarme va sonner dans votre maison, ne vous y trompez pas. » Voilà comment parle l’assistante sociale, qui est un homme.

Le roman est long (320 pages), il aurait sans doute pu être plus court, sans que l’ensemble en souffre. Laura Vazquez a écrit une œuvre originale, depuis sa voix de poète sonore, un texte qui mérite de trouver ses lecteurs et ses lectrices, car tous les écrivains qui cherchent autre chose, ce qui est son cas, le méritent. Lisez sans peur Laura Vazquez !

L’Urgence et la patience, Jean-Philippe Toussaint

Court recueil d’articles sur l’écriture, L’Urgence et la patience confirme que Jean-Philippe Toussaint est un écrivain très à l’aise avec le recul réflexif sur sa pratique et un lecteur dont les goûts littéraires sont aussi avisés que ses analyses. Tout comme dans le récent ouvrage de la collection Secrets d’écriture, Toussaint y revient d’abord sur ses premiers pas d’écrivain, avec une modestie remarquable, puis, dans un très court texte, sur ses bureaux (un lieu de travail comme un autre), avant de nous offrir un texte plus conséquent sur ce qui constitue à ses yeux l’essentiel de l’acte d’écriture, deux façons de faire qui s’opposent et se complètent, s’opposent et se marient, l’urgence et la patience, deux notions qu’il juge « apparemment inconciliables » (mais les apparences sont trompeuses, on le sait). Sans patience, la patience qui permet au livre de se construire peu à peu, sous le crâne de l’écrivain, puis sous sa plume, pas d’urgence en vérité. Sans l’urgence, celle qui permet au texte de venir comme l’eau coule de source, celle qui permet aux phrases de s’agencer à merveille, à quoi servirait la patience ? Il y a chez les écrivains, souligne Toussaint, des patients (Flaubert en serait sans doute le premier représentant) et des urgents (Rimbaud), mais au bout du compte, comme toujours avec ce genre de catégorisations, chaque écrivain est inévitablement les deux à la fois, avec sans doute une tendance dominante. Après ce chapitre qui donne son titre au livre, quelques articles moins forts, dont ceux consacrés à la lecture de Proust, mais qui parle surtout des fauteuils dans lesquels Toussaint a lu la Recherche, et à la lecture de Dostoïevski (plus pertinent), dans lequel l’auteur se penche sur le don du Russe quand il s’agit de manier la prolepse. Avant de finir en beauté avec trois articles consacrés à la seule influence de Toussaint, le grand, le génial Samuel Beckett, influence que l’auteur a du dépasser pour pouvoir écrire lui-même et se faire une personnalité d’écrivain. Dans cette fin de livre, le lecteur que je suis a bu du petit lait, car tout ce qui s’écrit sur l’écrivain irlandais me semble digne d’être lu. Et les textes de Toussaint n’échappent pas à cette croyance. Bref, je vous recommande L’Urgence et la patience à plus d’un titre, si vous vous intéressez aux essais littéraires, cela va sans dire.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 12

« Comme chez tous les grands auteurs, comme dans tous les grands livres, c’est dans des questions de rythme, de dynamique, d’énergie, dans des critères de forme que le livre se joue. La voie avait été ouverte par Flaubert cent ans plus tôt, quand il rêvait d’un livre sur rien (« un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre, sans être soutenue, se tient en l’air »). Mais même de ce « rien » flaubertien, comme ultime matière romanesque exploitable, Beckett paraît se méfier. Beckett se méfie des agréments du « rien », comme il se méfie des outils qui pourraient l’exprimer. Beckett ne vise qu’à l’essentiel, dénudant la langue jusqu’à l’os pour approcher une langue inatteignable. S’il choisit d’écrire en français, c’est parce que le français lui apparaît comme une langue où l’on peut écrire sans style, alors que l’anglais offrirait trop d’occasions de virtuosités. Mais il y a, je crois, quelque chose de plus dans l’œuvre de Beckett, quelque chose qui se situe au-delà même du langage. Au-delà du langage, il reste quoi, alors, dans un livre, quand on fait abstraction des personnages et de l’histoire ? Il reste l’auteur, il reste une solitude, une voix, humaine, abandonnée. L’œuvre de Beckett est foncièrement humaine, elle exprime quelque chose qui est du ressort de la vérité humaine la plus pure. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 11

« D’une certaine façon, l’œuvre de Beckett est inabordable, ou, pour le dire autrement, tous les critères habituels de présentation d’un livre sont ici caducs, inappropriés, débiles, inopérants. En général, pour présenter un livre, on évoque son histoire. Ici, l’histoire est absente, et l’intrigue, l’anecdote, réduite au minimum. L’histoire n’est pas l’enjeu, ce n’est pas là que le livre se joue, ce n’est pas l’essentiel. Il serait vain et téméraire (ou « frivole et vexatoire », pour reprendre de savoureux adjectifs de Beckett dans Murphy) de vouloir essayer de résumer Molloy, Malone meurt et L’Innommable. On échouerait nécessairement à remplacer les mots par les mots, quand il s’agit de Beckett. « J’ai l’amour du mot, les mots ont été mes seuls amours, quelques-uns » (Têtes mortes). Le contexte historique est tout aussi absent de l’œuvre de Beckett, il n’est jamais fait allusion à une situation politique ou à un contexte social, nous sommes dans un temps pur préservé de l’histoire, nous sommes dans un monde atemporel. Mais où sommes-nous, alors ? Nous sommes dans une conscience, me semble-t-il, dans l’esprit de Beckett, et nous y vivons heureux quelques heures, le temps de la lecture. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Duel à Ichijoji, Hiroshi Inagaki

Après la très agréable surprise du premier volet de la trilogie de Musachi, le deuxième volet, Duel à Ichijoji, nous a paru bien fade, disons-le d’emblée. La faute à cette métamorphose qui fait du personnage de Takezo, un paysan rustre, brutal et un peu fou, un « sage », un samouraï un tantinet trop propre sur lui, même s’il reste toujours aussi amoureux de son sabre, bref un héros convenu, qui gagne évidement tous ses combats, que ce soit contre un grand maître ou contre 80 combattants d’une école de Kyoto, tous plus traitres les uns que les autres, qui ont jeté aux orties l’honneur du samouraï et n’hésitent pas, pour venir à bout de Musashi Miyamoto, le plus grand samouraï du Japon, qui ne recule devant aucun combat, même les plus difficiles, sauf peut-être le combat qu’il semble mener contre les femmes, devant lequel il prend inévitablement la fuite. Bref, là où nous avions grandement apprécié dans La Légende de Musashi un film qui mêlait les genres, avec ses personnages de comédie (Takezo, le moine Takuan) et ses quelques combats bien dans l’esprit du film de samouraï, Duel à Ichijoji ne passe pas la rampe. Nous l’avons sans doute vu avec plaisir, mais un plaisir mesuré, qui a mis un terme au projet de voir la trilogie en trois soirées. Ce soir La Voie de la lumière, dont le pitch est connu d’avance quand on a découvert le personnage du samouraï ambitieux et talentueux Kojiro Sasaki, qui va évidemment défier Musachi. L’issue de leur combat est certes indécise, mais elle se décidera hors notre présence et nous n’en témoignerons donc pas demain ! Quant aux spectateurs de cette trilogie qui comparent Inagaki à Kurosawa, nous les laisserons à leurs spéculations et autres billevesées…

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 10

« Je ne me suis pas à proprement parler identifié à Molloy, ou à Malone, mais j’ai compris, en lisant Beckett, que c’était là une façon d’écrire possible. Les autres écrivains que j’admirais, Proust, Kafka, Dostoïevski, je pouvais les admirer sans avoir besoin d’écrire comme eux, mais avec Beckett, c’était la première fois que je me trouvais en présence d’un écrivain auquel j’ai senti inconsciemment que je devais me mesurer, me confronter, de l’emprise duquel je devais me libérer. Sans en être vraiment conscient, je me suis mis à écrire comme Beckett (ce qui n’est pas une solution quand on cherche à écrire – car, qui qu’on soit, vaut mieux écrire comme soi). J’ai été au bout de cette impasse, j’ai connu une période d’abattement et de dépression. Cela a été une épreuve douloureuse, mais salutaire, j’ai dû me défaire de cette influence décisive, de ce regard terriblement lucide sur le monde, noir, pascalien, en même temps que porteur d’énergie et d’un humour triomphant. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

La Légende de Musachi, Hiroshi Inagaki

Premier volet d’une trilogie, La Légende de Musachi de Hiroshi Inagaki (1954) est l’histoire d’un jeune villageois qui, voyant passer une armée, décide de s’engager pour aller combattre, avec à l’esprit le rêve de devenir un grand samouraï. Il n’a rien à perdre, sa famille le rejette parce qu’elle le considère comme trop violent, il n’a pas de promise, contrairement à son ami Matahachi qui délaisse sa mère et la jolie Otsu pour l’accompagner. On est en 1600, le Japon vient de passer par une longue période de guerre civile. Las, la guerre n’est pas le terrain de jeu où les deux hommes se feront une renommée de grands combattants. Leur camp est vaincu, et nos deux héros s’enfuient comme ils peuvent, Matahachi blessé et soutenu par Takezo. Ils trouvent refuge chez une veuve et sa fille, chez qui Matahachi va faire le choix de rester. A peine revenu au village, Takezo connaît quelques ennuis. Une battue est organisée pour l’arrêter, mais on ne peut le circonvenir aussi facilement, car ce fou furieux met en déroute toutes les milices les mieux armées ! Seul le moine zen du village, Takuan Soho, est assez filou pour le ramener au bout d’une corde au village.

Takezo, qui, à la fin du film, est rebaptisé Musachi, est joué par l’acteur fétiche du cinéma japonais des années 50, Toshiro Mifune. Performance de haut niveau de l’acteur qui sait tout jouer, la furie, la violence, la folie, mais aussi la sagesse. Son personnage, dans les dernières images du film est méconnaissable et on du mal à croire que c’est le même acteur qui lui prête ses traits. Le jeu de Mifune n’est pas le seul atout de ce film, dans lequel on plonge avec délice. Les aventures de Takezo sont en effet intéressantes à suivre, même si l’intrigue peut paraître décousue et si les scènes du film se suivent et se ressemblent, ou pas… C’est le portrait d’un homme, et surtout d’un futur grand samouraï, qui s’esquisse progressivement : fruste et violent, au départ, plutôt effrayé par les femmes, il faudra toute la bonne volonté de la jolie Otsu pour le faire s’intéresser, de loin, au beau sexe, un peu fou, naïf face au pervers Takuan qui le roule dans la farine comme il veut, Takezo est un paysan mal dégrossi. Le premier volet de la trilogie va lui permettre d’évoluer vers la sagesse et la philosophie grâce à la ruse du moine qui parvient à l’enfermer dans une chambre du château d’Hiroshi, avec des piles de livres de sagesse qu’il devra à tout prix assimiler s’il veut en sortir libre. Les dernières images du film (qui se voit avec le même plaisir qu’ont les enfants à entendre des contes) nous montre un Musachi métamorphosé, prêt à partir pour son initiation de samouraï, seul, bien sûr, puisque s’il revoit Otsu avant son départ, il prend la fuite après lui avoir fait croire qu’il l’emmenait avec lui. Normal : le rôle d’Otsu consiste à attendre les hommes en qui elle croit. La pauvrette !… Suite avec Duel à Ichijoji ce soir. Chic !

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 9

« Je ne prends quasiment pas de notes préparatoires avant de commencer un livre. Il faut qu’un roman soit déjà en cours pour que ma pensée puisse s’accrocher à un épisode du livre existant, à une scène en gestation qui commence à émerger lentement dans mon esprit, à la manière de ces formes blanchâtres aux contours flous et mouvants qu’on voit se dessiner sur les échographies. Les notes, c’est donc plutôt pendant les phases d’écriture que je les prends. Parfois, à Ostende, je m’arrête sur la digue et j’exhume un carnet de ma poche, que j’extrais de chiffonnements de mouchoirs en papier pailletés de grains de sable, pour griffonner rapidement quelques mots debout sur la digue, dans le vent et la bruine, parfois sous l’averse, c’est très beau de voir alors cette idée que je note se diluer instantanément sous la pluie. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

L’Ecole du bout du monde, Pawo Choyning Dorji

Au royaume du Bhoutan, pays du « Bonheur National Brut », concept inscrit dans la constitution en 1988 et véritable modèle de développement culturel et environnemental du pays, un jeune homme orphelin et instituteur qui doit une cinquième et dernière année de travail à son pays est nommé dans le village le plus reculé du pays, à Lunana très précisément. Village de montagne (4800 mètres d’altitude), Lunana ne s’atteint qu’après six jours de marche, sous l’escorte attentionnée de deux hommes du village qui tentent de partager avec Ugyen leur plaisir de vaincre le dénivelé et de marcher vers leur village, en évitant les ornières boueuses et en traversant les ruisseaux et les rivières. Ugyen est musicien, son rêve serait de faire carrière en Australie, c’est un urbain que les hautes et pures montagnes n’attirent pas, que l’enseignement ne passionne pas. Il voudrait quitter ce travail d’instituteur, mais il doit encore une année. Le jour de son arrivée à Lunana, il parle d’ailleurs de repartir dès le lendemain. La classe est une cabane aux murs de terre, il n’y a pas de tableau, pas de matériel, des tables et des chaises rudimentaires. le lendemain matin, après une nuit plutôt fraîche, une petite fille vient réveiller le maître. L’école commence normalement à huit heures trente. La rencontre dure peu de temps, le maître renvoie chez eux les élèves, mais alors qu’on l’imagine prêt à marcher vers la vallée pour quitter les lieux, il prépare des cours pour le lendemain et le film va nous donner à voir sa métamorphose. La rencontre avec les enfants, tous plus gentils les uns que les autres, avec le chef du village, plein de respect pour l’enseignant, et plein d’espoir pour les jeunes élèves (le maître est celui qui touche l’avenir), avec une jeune chanteuse qui lui apprend un chant difficile et qu’elle maîtrise à la perfection, vont l’inciter à faire preuve d’imagination pédagogique pour transformer sa classe et transmettre aux enfants, sous le regard d’un yak offert par la chanteuse (sa bouse séchée est utilisée pour allumer le feu du petit poêle de la classe et de la chambre du maître) et qui mange du foin au fond de la classe, les connaissances élémentaires dont ils ont besoin pour commencer leur formation. Bien sûr, les enfants sont respectueux et plein de gratitude pour ce jeune maître, les habitants du village également, et la rencontre est belle. Bien sûr, le paysage de haute montagne est somptueux et les images magnifiques. Bien sûr, on pense que l’instituteur va rester et abandonner son rêve d’artiste.

Le film est d’une beauté simple, pleine d’émotion et les valeurs humaines qu’il véhicule font du bien à l’âme. La transformation philosophique du jeune homme, qui arrive de mauvaise humeur, le casque de son téléphone portable sur les oreilles, écoutant une musique occidentalisée de piètre qualité (comme celle qu’il joue), bref d’un jeune homme individualiste qui découvre les belles valeurs spirituelles, collectives et humaines des habitants de Lunana est de celles qu’on peut apprécier dans toute intrigue d’initiation bien mené. Ce monde à l’opposé du monde moderne dont il rêve lui offre bien plus qu’il ne l’imaginait en y arrivant. Lorsqu’il part, Ugyen n’est plus le même jeune homme, même s’il n’a pas oublié son rêve de départ. Il est sans doute désormais un adulte, qui saura tirer les leçons de la plus belle expérience de sa jeune existence.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 8

« L’urgence est un état d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience. Elle en est la récompense, le dénouement miraculeux. Tous les efforts que nous avons consentis au préalable pour le livre ne tendaient en réalité que vers cet instant unique où l’urgence va surgir, le moment où ça bascule, où ça vient tout seul, où le fil de la pelote se dévide sans fin. Comme au tennis après les heures d’entraînement, où chaque geste est analysé, décomposé, et refait à l’infini, mais reste raide, figé et sans âme, il arrive un moment, dans la chaleur du match, où on commence à lâcher ses coups et où on réussit certaines choses qui auraient été inimaginables à froid et n’ont été rendues possibles que par la rigueur et la ténacité de l’entraînement qui a précédé. Dans ces moments, dans la chaleur de l’écriture, on peut tout tenter, tout nous réussit, on effleure la bande du filet, on frôle les lignes, on trouve tout, instinctivement, chaque position du corps, le fléchissement idéal du genou, la façon d’armer le bras et de lâcher le coup, tout est juste, chaque image, chaque mot, chaque adjectif pris à la volée et renvoyé sur le terrain, tout trouve sa place exacte dans le livre. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Utama, la terre oubliée – Alejandro Loayza Grisi

Premier film de Loayza Grisi, Utama, la terre oubliée est une œuvre cinématographique de très grande qualité, que les contemplatifs aimeront pour la splendeur désolée des paysages que les hauts plateaux boliviens proposent, pour la lenteur de l’action et le temps de l’intrigue, enfin pour une histoire où la symbolique et un mysticisme discret sont au rendez-vous. Virginio, un vieil homme, et sa femme Sisa (deux personnages formidablement campés par des acteurs sobres et amateurs, des habitants du village) ne projettent pas de quitter leur terre, à l’instar d’une majorité de villageois, à un moment où la désertification gagne, où faire boire leur troupeau de lamas devient une aventure quotidienne de plus en plus délicate, à un moment où faire pousser quelques rangs de patates et de haricots s’avère aléatoire. Il n’a pas plu sur Utama depuis trop longtemps. Leur fils a choisi de vivre à la ville depuis des années. Quand Clever, leur petit-fils de 19 ans, leur rend visite à l’improviste, Virginio se méfie. Il sait que la question de leur départ va être posée, mais lui, qui se sait malade et même gravement malade, veut mourir chez lui, et sans doute pas dans l’anonymat glacé de la blancheur d’un hôpital.

Le conflit entre les deux hommes, conflit de générations, ne nous est pas épargné, mais c’est aussi leur véritable rencontre qui est superbement mise en scène, dans des moments de banalité partagée, celle d’un rude quotidien de labeur et de souffrance, celle de la découverte de la fragilité de Virginio (« Tu vas mourir », se dit-il à lui même, après une énième quinte de toux à n’en plus finir). La relation entre la grand-mère et le petit-fils est plus douce. Le jeune homme se plie à la discipline que lui impose son grand-père, comme pour le mettre à l’épreuve. Les deux vieillards s’accrochent à leurs traditions et à leur terre.

Les questions posées par le film sont profondes. Comment éviter des exodes rurales et des migrations imposées par le réchauffement climatique ? Comment couper à la perte de modes de vie traditionnels et à la disparition de cultures aussi belles qu’anciennes dans ces conditions ? Quelle place des êtres humains qui n’ont jamais connu que la ruralité et leur métier de paysan, la modestie d’une vie de labeur, d’élevage et de petite agriculture pourraient-ils trouver dans un monde urbain où la technologie est la nouvelle religion ? Virginio, en choisissant de ne pas se faire soigner et de mourir dans la dignité et dans son lit, Sisa, en choisissant de ne pas quitter sa terre, même une fois veuve, répondent à leur façon à la troisième question. En colère après son petit-fils, Virginio lui reproche : « Si tu savais lire les signes, tu saurais déjà. » La fable spirituelle, portée par le « personnage » du condor qui vient se poser aux pieds de Virginio et semble lui signifier sa fin prochaine (c’est un signe que le vieil homme lit sans le moindre doute), n’est pas envahissante, mais apporte au personnage de Virginio un peu plus de profondeur encore (la cérémonie religieuse pour en appeler au retour de la pluie, avec sacrifice d’un lama, sur la montagne la plus haute, et avec tout les hommes du village est traitée avec sobriété). A l’inverse de son grand-père, Clever est un jeune homme matérialiste et qui ne sait rien de ses origines. Il parle l’espagnol quand Virginio s’y refuse et préfère le quéchua. Ce sont deux visions du monde qui s’affrontent, sans manichéisme, puisque le grand-père est dépeint comme un homme rude, qui refuse de parler à sa femme de sa maladie et considère même qu’elle devrait quitter le monde en même temps que lui et qu’il traite son petit-fils avec une grande dureté. Clever ne parle pas à sa place, mais cherche à lui imposer tout de même de dire ce qu’il a à dire à Sisa, il fait même venir un médecin qui ne peut que confirmer les craintes du jeune homme, mais s’avouer vaincu devant l’inflexibilité de Virginio, qui n’ira pas à la ville pour se faire soigner. Pourtant la transmission a quand même lieu (à travers la remise d’un objet symbolique remis en héritage par le grand-père à son petit-fils dont il considère qu’il saura en faire meilleur usage que lui, mais aussi dans leurs journées partagées et dans le récit que le vieux fait au jeune des derniers moments du condor quand il se sait bientôt mort), la tendresse est évoquée en filigrane et rien de déprimant n’arrive aux personnages de l’intrigue de ce merveilleux film, dans lequel tout n’est que beauté, ode à la liberté et à la nature, aussi rude et aride soit-elle. Même si ce monde de l’Altiplano, et on le comprend pendant toute la durée du film, est en grand danger.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 7

« Tout commence et tout finit toujours par la patience dans l’écriture d’un livre. En amont, il faut laisser le livre infuser en soi, c’est la phase de maturation, les premières images qui viennent, les personnages qui s’esquissent. On rassemble de la documentation, on prend des notes, on élabore mentalement un premier plan d’ensemble. Cette phase de préparation poussée à l’extrême, le danger serait de ne jamais commencer le roman (le syndrome de Barthes, en quelque sorte), comme le narrateur de La Télévision qui, par scrupules exagérés et souci d’exigence perfectionniste, se contente de se disposer en permanence à écrire « sans jamais céder à la paresse de s’y mettre ». Car, s’il est essentiel de retenir longtemps un texte, il est quand même indispensable de le lâcher un jour. En aval, dès qu’une page est terminée, on l’imprime et on la relit, on l’amende, on la rature, on trace des flèches à travers le texte, on corrige, on ajoute quelques phrases à la main, on vérifie un mot, on reformule une tournure. Puis on réimprime la page et on relit, et ainsi de suite, à l’infini, traquant les fautes et débusquant les scories, jusqu’à l’ultime échenillage des épreuves. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 6

« L’urgence, telle que je la conçois, n’est pas l’inspiration. Ce qui en diffère, c’est que l’inspiration se reçoit, et que l’urgence s’acquiert. Il y a dans le mythe de l’inspiration – le grand mythe romantique de l’inspiration – une passivité qui me déplaît, où l’écrivain – le poète inspiré -, serait le jouet d’une grâce extérieure, Dieu ou la Nature, qui viendrait se poser sur son front innocent. Non, l’urgence n’est pas un don, c’est une quête. Elle s’obtient par l’effort, elle se construit par le travail, il faut aller à sa rencontre, il faut atteindre son territoire. Car il y a bien un territoire de l’urgence, un lieu abstrait, métaphorique, situé dans des régions intérieures qui ne s’abordent qu’au terme d’un long parcours. C’est par l’immersion qu’il faut l’atteindre. Il faut plonger, très profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

The Duke, Roger Mitchell

1961 : Kempton Bunton, chauffeur de taxi désinvolte dans la conduite de ses diverses carrières professionnelles, militant d’une télévision gratuite pour les personnes âgées et capable de prendre le risque de perdre son boulot (ce qui ne manque pas) dans une usine de pain pour défendre un collègue pakistanais des brimades racistes d’un petit chef bête et méchant, mari sympathique mais désinvolte qui écrit des pièces de théâtre toujours refusées, vole un tableau du duc de Wellington, peint par Goya, et d’une valeur de 140 000 livres, à la National Gallery de Londres. Robin des bois des temps modernes, il envoie des lettres avec demande de rançon pour redistribuer l’argent de cette rançon aux retraités qui paieront ainsi leur contribution télévisuelle à la BBC grâce à son forfait.

Comédie sociale rondement menée, drôle et captivante, jouée par des acteurs de tout premier plan, The Duke lorgne vers le mélo sans tomber dans le piège, est sans doute plein de références au cinéma anglais du XXe siècle (et même, de façon discrète, à la comédie musicale), offre à son spectateur une intrigue pleine d’humour british, avec des dialogues de haute volée, des personnages à caractère, et tout ce qu’il faut pour divertir joyeusement le public qui a envie de passer une soirée légère. Et ça marche bougrement bien. Les petites gens qui s’en prennent au gouvernement et jouent les vengeurs par solidarité, c’est un cliché qui plaît. On rit donc, à l’anglaise et sans éclats, des bons mots du vieil Anglais obsessionnel et un peu anar, de sa verve gouailleuse, de son esprit social et de son désintérêt qui le poussent, jusque devant un tribunal à faire rire le public et même une partie de la cour. Cette comédie est doublée, en douce, d’une histoire gentiment mélodramatique que nous ne dévoilerons pas ici. Le tout est bon enfant et se laisse voir avec plaisir quand on a envie d’aller au cinéma chaque soir et qu’on sait qu’on verra quelque chose de plus profond le lendemain, mais le classicisme de la réalisation n’en fait pas un chef-d’œuvre.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 5

« D’ordinaire, l’urgence préside à l’écriture d’un livre et la patience n’est que son complément indispensable, qui permet de corriger ultérieurement les premières versions du manuscrit. Chez Proust, il semblerait que la patience précède l’urgence. Proust n’écrit pas de première version d’A la Recherche du temps perdu, il se contente de vivre, il prend tout son temps, comme s’il relisait avant même d’avoir écrit. C’est sa vie, la patience, et l’urgence, c’est son œuvre. Mais chaque façon personnelle de concevoir l’écriture est une névrose unique. Kafka, tous les soirs, se mettait à sa table de travail et attendait l’élan qui le porterait à écrire. Il avait cette fois en la littérature, il ne croyait qu’en elle (« je ne peux ni ne veux être rien d’autre »), et il pensait tous les soirs qu’adviendrait pour lui cet idéal inaccessible : écrire. Parfois, en effet, cela venait. Il a écrit Le Verdict en une nuit, et La Métamorphose sera écrite dans le même état de grâce. A côté de ces nuits de fièvre et d’urgence, la pratique de l’écriture est une quête aride au quotidien pour Kafka. Rien ne vient, jamais. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 4

« La ligne du livre doit-elle toujours être crescendo de la première à la dernière ligne ? Non, on peut ménager des accélérations à l’intérieur même des parties, on peut jouer avec les ruptures de rythme, on peut faire résonner la dernière phrase d’un paragraphe. Toutes ces choses se calculent, se dosent et se mesurent. Ce sont des questions techniques, c’est affaire de métier. Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit. Mais cette évidence, l’écrivain, lui, doit la construire. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 3

« Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Karnawal, Juan Pablo Felix

Prix de la meilleure réalisation au festival de Guadalajara, ce premier film de l’Argentin, Juan Pablo Felix, est présenté comme un mixte de road-movie et de western, mais je le situerai plutôt parmi les films noirs (d’autres parleraient de thriller), ce en quoi il n’a guère suscité mon émoi. Pourtant, les acteurs sont bons : Alfredo Castro, dans le rôle du père, donne une vraie épaisseur à son personnage de détenu tout juste libéré et déjà prêt à retomber dans une sordide histoire de vol de camions citerne et de père raté ; Monica Lairana est une mère très convaincante et le jeune Martin Lopez Lacci est une vraie découverte. Film très bien interprété, donc, et c’est peut-être l’un de ses principaux atouts.

On est à la frontière de l’Argentine et de la Bolivie, que le jeune acteur s’apprête à traverser avec un colis embarrassant qu’il doit remettre, contre une somme rondelette, à un petit délinquant, un revolver qui va servir, mais il ne sait pas ce qu’il transporte, à un crime. Il est danseur de Malambo (la découverte de cette danse argentine très impressionnante est le deuxième atout du film, hélas, les scènes de danse sont peu nombreuses) et va pouvoir s’acheter les bottes de ses rêves, essentielles pour la compétition de Malambo à laquelle il s’apprête à participer. Cabra rentre chez sa mère. Son beau-père, un flic plutôt antipathique, est présent dans la maison. Mais la sortie de prison du père de Cabra va court-circuiter les dernières répétitions du jeune danseur qui a pourtant un solo à travailler et une chorégraphie qu’un professeur de haut niveau supervise.

Le père demande à la mère de lui amener sa voiture (un vieux modèle poussiéreux abandonné dans le garage de la maison) et son fils qu’il n’a pas vu depuis quelques années. Bien évidemment, la voiture tombe en panne au moment de prendre le chemin du retour. Bien évidemment, le trio profite du carnaval andin (autre atout de ce film et qui donne lieu à une belle scène onirique, avec personnages en costumes tous plus beaux et ethniques que ceux de Rio) pour passer une soirée durant laquelle le père boit plus que de raison et tente de renouer avec son ex-compagne, avec un bonheur qui ne sera que passager. Bien évidemment, El Corto revoit des types peu fréquentables, et un coup se prépare. A partir de ce moment, on change d’intrigue et le scénario devient un peu faible. Le film se termine sur la compétition de Malambo, El Corto tente, via un de ses protecteurs, avocat marron, de sauver son fils des flics qui le recherchent pour avoir traversé la frontière avec un gun qui a déjà fait une victime, etc… Karnawal est un premier film, une demi-réussite, si on veut se contenter de la partie pleine du verre. Hélas, la partie vide n’arrive pas à passer inaperçue.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 2

« Il y a toujours en jeu, je crois, dans l’écriture, ces deux notions apparemment inconciliables : l’urgence et la patience.

L’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse – et la patience, qui requiert la lenteur, la constance et l’effort. Mais elles sont pourtant indispensables l’une et l’autre à l’écriture d’un livre, dans des proportions variables, à des dosages distincts, chaque écrivain composant sa propre alchimie, un des deux caractères pouvant être dominant et l’autre récessif, comme les allèles qui déterminent la couleur des yeux. Il y aurait ainsi, chez les écrivains, les urgents et les patients, ceux chez qui c’est l’urgence qui domine (Rimbaud, Faulkner, Dostoïevski), et ceux chez qui c’est la patience qui l’emporte – Flaubert, bien sûr, la patience même. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

L’Urgence et la patience, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 1

« J’aime l’idée qu’on puisse définir un livre comme un rêve de pierre (l’expression est de Baudelaire) : « rêve » par la liberté qu’il exige, l’inconnu, l’audace, le risque, le fantasme, « de pierre », par sa consistance, ferme, solide, minérale, qui s’obtient à force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire. Quand on a trop le nez dans le manuscrit, l’œil dans le cambouis des phrases, on perd parfois de vue la ligne du livre. Or, j’aime me représenter le livre comme un ligne. J’aime cette abstraction, où la littérature rejoint la musique, et où la ligne du livre ondule, monte, descend au gré de pures questions de rythme. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Zombi, Joyce Carol Oates

Plongée saisissante dans les pensées intimes, le flux de conscience (ou d’inconscience) d’un délinquant sexuel américain, d’un pervers de tout premier ordre au rêve récurrent, transformer l’un des jeunes gens qu’il ne peut s’empêcher de kidnapper et violer en zombi tout à ses ordres et à sa dévotion par une simple opération d’une barbarie innommable de lobotomie imitée des techniques de la psychiatrie de son pays – le schéma de lobotomie transorbitale, directement sorti d’un livre scientifique américain des années 80 fait frissonner – et aux fantasmes effrayants par leur naïveté autant que par leur folie, Zombi n’est pas un roman à mettre entre toutes les mains. Quentin, qui ne se nomme que par ses initiales, Q.P., est un pauvre type, d’une naïveté infantile, mais aussi une victime autant qu’un bourreau. Il a du mal avec le contact visuel, qu’il évite la plupart du temps, éprouve peu ou pas d’émotions (sinon à l’idée de posséder un ZOMBI rien qu’à lui, ce qui l’excite au plus haut point), parle parfois de lui à la troisième personne du singulier, ne rêve pas, est attaché à son obsession numéro 1 : réussir, en enfonçant un pic à glace dans l’œil d’un des jeunes types qu’il kidnappe en les endormant afin de toucher une partie de leur cerveau et le priver d’une bonne de certaines de ses facultés intellectuelles et le transformer ainsi en ZOMBI obéissant et aimant. « Un vrai ZOMBI serait à moi pour toujours. Se mettrait à genoux devant moi en disant JE T’AIME MAÎTRE, IL N’Y A QUE TOI MAÎTRE. ENCULE-MOI MAÎTRE A ME DEFONCER LES BOYAUX. & j’essuie la purée poisseuse dans des poignées de papier hygiénique & retourne dans mon box où je les laisserai cachés dans ma serviette pour qu’ECUREUIL les débarrasse sans le savoir. MON ZOMBI ! » Nous sommes donc dans le cerveau d’un grand malade, et pour le meilleur comme pour le pire, car c’est lui qui parle du début jusqu’à la fin, avec sa langue, son absence totale de recul ou de culpabilité, ses fantasmes, etc… et le lecteur n’a pas d’autre choix que de le suivre dans toutes ses turpitudes, et il n’en manque pas dans ce roman décapant, puisque toutes ses tentatives de zombification des types dont il s’amourache le temps d’un passage à l’acte échouent et se finissent inévitablement par la mort du cobaye. Qu’à cela ne tienne, Quentin laisse passer un peu de temps avant de renouveler l’essai. Rien ne peut l’en empêcher, ni le psychologue qui le suit depuis qu’il a été jugé pour agression sexuelle sur mineur, ni son père, un prof d’université renommé et adepte de la bonne morale WASP, qui a pourtant trempé dans des expériences scientifiques douteuses avec son mentor, un vieux prof dont on apprend les méthodes après sa mort (il fait alors disparaître de son domicile les photos qui les montraient ensemble, lui encore jeune étudiant, son prof, plus âgé), c’est en tout cas ce qu’on peut déduire de ce passage du livre, ni sa sœur, proviseure d’établissement scolaire, ni sa mère, qui ne fait que pleurnicher à l’idée que son Quentin soit un délinquant, mais se leurre le plus souvent en imaginant que c’est Dieu merci imposssible.

Carol Joyce Oates signe un drôle de livre, un peu cradingue et très souvent drôle, au rythme soutenu (l’usage de l’esperluète à la place du « et » y aide bien, mais aussi le choix d’une langue orale et « diminuée »), l’absence de narrateur externe permet d’éviter le jugement, car Quentin s’accepte tel qu’il est, les chapitres courts ne font pas s’appesantir le texte sur la psychologie du personnage, on est la plupart du temps dans le factuel ou dans les rêves éveillés et les stratégies du malade mental, et le texte est accompagné des dessins maladroits ou ridicules de Quentin. Bref, c’est brut de décoffrage, et sacrément efficace. On a parfois « les dents du fond qui baignent », mais il ne faudrait pas s’en plaindre. Après tout personne ne nous a forcé à suivre les aventures de Quentin, un triste exemplaire parmi tant d’autres de ce que la société américaine peut créer de plus mauvais.

Limbo, Ben Sharrock

Des réfugiés venus d’horizons divers réunis (Afrique, Turquie, Syrie…) sur une île du nord de l’Ecosse, comme pour les tenir à l’écart, filmés par un réalisateur qui a l’intelligence de traiter un sujet grave par l’humour, la dérision, l’absurde, sans pour autant éviter le tragique de destins peu enviables, attendent une réponse qui tarde (des mois !) à leur demande d’asile. On en suit essentiellement quatre, dont un jeune Syrien qui a fui la guerre avec ses parents (eux sont en Turquie), pendant que son frère aîné est resté au pays pour se battre.

La première scène est hilarante, complètement décalée : un couple de formateurs (éducateurs, bénévoles ?) apprend aux migrants des rudiments de langue anglaise, et certains codes qui font penser à un mauvais cours d’éducation civique. Les deux Ecossais, un homme et une femme, d’un ridicule risible, se livrent sous les yeux exorbités des réfugiés à un simulacre censé faire leur éducation sur la conduite morale à tenir en boîte quand on danse avec une femme européenne. Le va-et-vient entre la scène qu’ils simulent (une danse à mourir de rire avec dérapage de l’homme vis-à-vis de la feme) et le groupe de migrants estomaqués pousse le comique à son paroxysme. On suit donc nos réfugiés, dont le temps est rythmé par l’attente du facteur et le déplacement jusqu’à une cabine téléphonique perdue en rase campagne, d’où ils appellent la famille, mais aussi par de longs moments à ne rien faire, Omar (le jeune Syrien) ne se déplaçant jamais sans son étui d’oud, comme s’il craignait de se le faire voler. Il a la main dans le plâtre depuis plusieurs mois et ne peut donc jouer. Quand le plâtre lui est ôté, son instrument ne sonne plus comme avant et il le regarde tristement, incapable de travailler. Son ami turc, dont on finira par comprendre, à demi-mots, qu’il a quitté son pays parce qu’il ne pouvait pas y être lui-même » (homosexualité), le pousse à jouer, en vain.

Ben Sharrock traite donc son sujet par l’humour, en évitant soigneusement le pathos, sans pour autant fuir le drame ou la tragédie. Les scènes comiques sont nombreuses, celle où le Turc vole un coq qu’il installe dans le refuge qu’on a mis à leur disposition (une maison tristounette, mais où ils sont autonomes), n’est pas des moindres, mais le rire est souvent jaune et le personnage du Turc est un personnage de clown triste. Le loufoque est au rendez-vous, contrebalancé par une forme de poésie triste, un temps long dont l’ennui n’est pas exclu, par des histoires individuelles dures et qui nous rappellent que la migration n’est ni une comédie ni un caprice de ceux qui partent. Omar, le musicien talentueux et reconnu dans son pays, est un personnage perdu, différent des autres (parce qu’artiste), nostalgique et malheureux. Autant que le récit des histoires individuelles ou les situations ubuesques et absurdes, la beauté des scènes d’extérieur, qui nous montrent une île froide et désolée, à des années-lumière des régions d’origine de ces hommes qui frappent à la porte de l’Europe, nous rappelle qu’ils ne sont pas là pour nous envahir. Tout le propos du metteur en scène est d’un humanisme bienvenu (tous ces hommes sont nos frères humains) sur un sujet brûlant et son regard décalé et bienveillant compense heureusement les quelques maladresses et autres moments plus faibles du film, comme la rencontre onirique d’Omar avec son frère combattant, dans une cabane improbable au haut d’une montagne où il y a un peu de réseau et où il passe la nuit devant un feu, ou comme le concert qu’il donne à la fin du film devant quelques compagnons et un parterre de locaux pendant lequel le morceau d’oud est vite noyé par une musique dégoulinante de nappes synthétiques tout à fait insupportables. Un film que ces quelques temps faibles ne doit surtout pas empêcher de voir.

Le Président, César Aira

Ecrit en 2019, Le Président est donc le dernier roman d’Aira traduit en français (et stratégiquement, voire avec opportunisme, publié en pleine campagne électorale française), après ce qui reste sans doute son chef-d’œuvre absolu, Prins. Premier élément qui fait la grandeur de ce nouvel opus, un style particulièrement léché, et il ne s’agit pas de resservir l’argument éculé de la traduction pour évacuer cet aspect (la traductrice, Christilla Vasserot, a réalisé un travail remarquable, sans aucun doute fidèle à la qualité stylistique de l’original, et si ce n’était pas le cas elle ferait sans doute autre chose…). Pour le reste, on est en terrain connu avec le maestro Aira, Le Président est un nouvel ovni littéraire qui, l’air de ne pas y toucher, aborde la réalité par le biais du conte et entraîne le lecteur dans les méandres d’une histoire à dormir debout pour lui donner à réfléchir sur le politique autant que sur le littéraire, sur les rapports entre fiction et réalité ou entre réalité et fiction.

Comme l’a dit le divin Bolaño, qui a signalé l’auteur argentin par ce jugement, « Une fois que vous avez commencé à lire César Aira, vous ne pouvez plus vous arrêter. »… et je l’ai cru, ne manquant dès lors aucune de ses nouvelles publications françaises. Et avec Aira, on va de surprise en surprise, toujours embarqué dans des histoires dans lesquelles l’imaginaire est roi et les sacro-saintes règles de la narration remises en cause et jetées aux orties par un écrivain au talent duquel tout est permis (la marque des grands). Notre président argentin n’est donc pas du genre réaliste. Grand procrastinateur devant l’éternel (son seul acte d’importance semble être de tenir un carnet des choses qu’il se doit de réaliser en s’en gardant surtout), il sort chaque nuit dans la ville de Buenos Aires, pour observer le petit peuple, les gens qui dépendent de son inaction, et sans doute découvrir dans ce spectacle chaque nuit renouvelé le grand secret de la réalité, une réalité dont il se méfie en s’en tenant à bonne distance, tout comme il s’impose la pauvreté pour ne pas sombrer dans la corruption et donner ainsi à ses opposants des arguments pour abréger son mandat. Le jour, il dort ou lit le journal, le numéro unique d’un journal écrit pour lui seul et attend le soir pour ressortir. Quoi d’autre ? penserez-vous… Le Président marche la nuit en pensant à son ami d’enfance, le petit Birrete, devenu fou ou mort (le président n’en sait rien), et aux deux femmes de sa vie : Xenia, l’autonome, la pragmatique, celle qui n’a jamais eu besoin de personne pour vivre et survivre, librement, dont il aimerait percer le secret pour en faire profiter son peuple (qui en aurait sans doute besoin par ces temps de crise), qui tient une petite boutique dont lui a fait don le président ; et la Rabina, celle qui a fait son initiation sexuelle et amoureuse. Les deux femmes ont pour point commun de s’être fait kidnapper par des demandeurs de rançon (jamais payées par le Président, trop pauvre pour cela, et qui pense que payer pousserait les brigands à demander toujours plus.

Le président marche donc, flâne la nuit dans sa ville, et le texte nous livre, outre son histoire minimaliste, son flux de conscience et ses inventions, son imaginaire, ses hypothèses, car il pense que Ravina n’a jamais été libérée, et il se dit qu’il doit régler deux affaires, celle-ci, et celle qui lui permettrait de partager avec toute l’Argentine le secret intime de Xenia, mais il nous livre aussi son regard sur la réalité du pays, tout ce qui fait de lui, évidemment, un alter ego du romancier, ce que confirme la fin du roman, traitée en une page sans qu’on la voie venir, alors que l’on approche de la dernière phrase en se demandant une nouvelle fois comment Aira va s’en sortir pour boucler son texte. Il y a aussi dans ce roman très court, mais plein d’idées et d’axes de lecture, deux lieux symboliques, l’Hôpital Argerich, hôpital présidentiel auquel le président semble ne pas pouvoir accéder, et un autre, le Prestige Hygiénique, bâtiment gigantesque et inachevé, sorte d’équivalent romanesque de la Tour de Babel, devenu le repère de tous les délinquants et criminels de la capitale argentine, deux lieux aimantés vers lesquels notre président est toujours attiré et qui mériteraient une étude approfondie pour en comprendre les secrets fictionnels. Bref, il n’est l’heure de se livrer à ce genre de conjectures et les futurs lecteurs du dernier roman traduit de César Aira, prévenus de l’importance de ces espaces, s’en occuperont (le rôle de l’espace chez Aira est bien plus important que celui du temps et son œuvre énorme pourrait s’intituler « L’espace retrouvé »). Il y aurait aussi la « chambre » du président, dans la Casa Rosada, un tout petit réduit à peine meublé, où il passe ses journées et ses chaussures à semelles orthopédiques qui auraient bien besoin d’être changées (mais leur prix !…). Conte oriental façon Aira, satire politique ou regard « crépusculaire » d’un écrivain posé sur la fragilité de la condition humaine (comme le suggère en vrac la quatrième de couverture de l’édition française), qu’importe, il me semble bien à moi que ce livre est un nouveau texte sur la fiction et les raconteurs d’histoire à la Aira, qui se tiennent à distance de la réalité pour mieux en décrire, en creux, les ressorts. Lisez César Aira, il en restera de toute façon quelque chose, vos livres d’Aira !

L’Atelier noir, Annie Ernaux

Les journaux d’écriture d’Annie Ernaux (de 1982 à 2015) portés à la connaissance des lecteurs par l’édition forment ce texte intitulé L’Atelier noir (excellent titre). On y découvre les inquiétudes de l’écrivaine quant à la mise en roue de ses projets, ses questionnements (parfois redondants, comme le sempiternel problème de la personne à choisir, « je/elle » le plus souvent), sa recherche permanente d’une forme à donner à chaque texte en gestation. On est prévenu dès la lecture de la quatrième de couverture, signée par l’auteur : « C’est un journal de peine, de perpétuelle irrésolution entre des projets, entre des désirs. Une sorte d’atelier sans lumière et sans issue, dans lequel je tourne en rond à la recherche des outils, et des seuls, qui conviennent au livre que j’entrevois, au loin, dans la clarté. »

Il s’agit également, de l’aveu de l’écrivaine, d’un « pas de côté » suggéré par deux éditrices, donc d’une commande. Pas de côté par rapport à l’écriture, aux livres « habituels » d’Annie Ernaux. Pas de côté dont elle se sent incapable, comme elle se sent incapable de définir son chemin d’écriture. En se décidant finalement à publier ces textes « secrets », après hésitation (« Mais allais-je exposer les doutes, les hésitations, les recherches vaines, les pistes abandonnées, tout ce travail de taupe creusant d’interminables galeries, qui prélude à l’écriture de mes livres »), en considérant qu’elle prend un risque à le faire – on peut se demander si elle n’a pas finalement opté pour une solution de facilité. Avec une ambition, annoncée, de son chantier d’écriture : « faire advenir un peu de vérité ».

De ce point de vue, L’Atelier noir est une réussite. Pour le lecteur qui espère y trouver des questionnements littéraires de premier ordre, des pistes de réflexion nouvelle sur l’écriture et la genèse des œuvres, le texte n’est sans doute pas aussi percutant et efficace que les essais d’auteurs sur leur œuvre et leurs méthodes d’écriture (cf Le Voyageur, de Robbe-Grillet ; C’est vous l’Ecrivain, de Toussaint ; J’habite une tour d’ivoire, de Handke), textes dans lesquels une réflexion intellectuelle de haute volée est proposée au lecteur. Ici, dans ces carnets d’écriture, on est loin de cela. Les questions se posent, parfois de façon répétitive, sans que les réponses qui y sont parfois apportées (pas toujours) ressemblent à des révélations sur une méthode d’écriture et sur la littérature. Ce n’est pas pour autant un texte indigent ou inintéressant, ça se lit avec plaisir par moments (en particulier quand Ernaux y parlent de certaines de ses lectures, parfois sans complaisance), mais certaines périodes laissent le lecteur sur sa faim, sans doute parce que les carnets sont livrés de manière assez « brute de décoffrage », sans réécriture et dans un mode « notations », comme un abrégé des interrogations inévitables que posent des projets de textes dont l’objectif est la plupart du temps le sempiternel « écrire la vie » d’Annie Ernaux. Par ailleurs, on ne sait pas toujours de quel projet exact il s’agit, les textes dont il est question n’étant pas forcément signalés par le titre qu’ils auront une fois édités. En fin d’année, la mention du titre du livre enfin achevé et publié est faite et on comprend alors, si on ne l’a pas encore deviné, de quel objet il était question. En filigrane de ces années de doutes et d’hésitations, on perçoit quelque chose comme la genèse d’une œuvre dans son intégralité (ou presque) et on se fait une idée, partielle quoiqu’intéressante, de la vie artistique et intime d’une écrivaine sur une période de trente-trois ans. On peut voir le verre à moitié vide ou le verre à moitié plein, en fonction de l’intérêt qu’on porte à l’œuvre de l’auteure née à Yvetot (76). Quoi qu’il en soit, L’Ecriture comme un couteau, son essai sur sa propre poétique, m’a paru, même s’il ne m’a pas comblé, plus profond et puissant que ses « journaux d’écriture » – ceux d’Henry James, l’auteur du roman fantastique Le Tour d’écrou, m’avaient quant à eux ennuyé au point de les abandonner en cours de lecture et j’en viens à me dire que ces textes de préparation de l’écriture devraient sûrement rester dans les annales des écrivains plutôt qu’être publiés. Que cela ne vous empêche pas pour autant de lire L’Atelier noir si vous êtes un-e inconditionnel-le d’Annie Ernaux ou si vous êtes tout simplement curieux d’entrer dans l’avant des romans d’une écrivaine singulière et dans la mise à nue de ses inquiétudes ! Pour ma part, j’en sors peu convaincu, et très étonné par les références musicales, pour la plupart d’une banalité consternante, qu’Annie Ernaux cite dans sa mise en marche du processus de mémoire qui ouvre chacune de ses période d’écriture ! Mais c’est un détail sans importance, avouons-le.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 11

« Hier soir j’ai regardé Wanda, le film de Barbara Loden. Je m’en souvenais peu, sauf qu’elle quitte son mari et ses enfants, elle erre à la merci des rencontres d’hommes. J’avais oublié la fin. Or cette fin est, pour moi aujourd’hui, affolante. La caméra cadre le visage, figé, de Wanda au milieu de fêtards, entre deux hommes dans une boîte. On la voit, muette, prenant la cigarette qu’un homme lui allume, tournant la tête à droite, à gauche, absente. Elle n’est plus là, elle n’est plus rien. Avant elle a dit « je ne vaux rien » à un homme. La caméra fixe son visage muet. Peu à peu celui-ci se dissout. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 10

« Qu’est-ce qui me touche tant dans le dernier livre d’Alice Munro ? (Fugitives) »

« Ce que j’aime chez Alice Munro, c’est la justesse des moments, des pensées de femme, mais je souffre toujours de la forme traditionnelle de ses nouvelles. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Lues au moment où Munro a obtenu le prix Nobel de littérature, Fugitives m’a laissé sur la même impression que toutes ces femmes qui fuient une vie, un homme, une situation contraire… étaient décrites avec justesse, mais que l’écriture et la forme des nouvelles n’avaient absolument rien de nouveau, qu’il s’agissait d’un recueil qui rejoindrai dans l’oubli bien d’autres livres de nouvelles plus ou moins décevants. Les Lunes de Jupiter, autre recueil de nouvelles sur des femmes fragiles mais fortes lu en 2013 lui aussi, ne m’a pas convaincu qu’il y aurait le moindre intérêt à poursuivre la découverte d’une œuvre qui me semble finalement assez éloigné du génie qu’on peut parfois reconnaître aux auteurs nobelisés.

Hit the Road, Panah Panahi

Un parking poussiéreux en bord de route, une voiture familiale arrêtée : à l’arrière, au milieu, imposant et barbu, le père, la jambe, plâtrée, tendue entre les deux sièges avant ; auprès de lui, un petit garçon, facétieux, au caractère déjà très affirmé, par moments intenable ; devant siège du copilote, la mère, qui rit de tout, mais retient souvent des larmes, jusqu’à se gifler en chantant à tue-tête pour ne pas laisser paraitre sa tristesse ; au volant, le fils aîné, silencieux. Nous sommes quelque part en Iran. Cette scène inaugurale dure un moment, et tourne autour du portable que le petit a emporté avec lui et dont il ne voudrait se défaire sous aucun prétexte jusqu’à ce que son père le lui confisque et que la mère aillé le cacher sous une pierre. Puis la voiture démarre.

On va suivre ainsi cette étrange famille vers une destination dont on ne sait rien, ainsi égaux avec l’enfant à qui on ment le plus souvent, spectateurs « captifs » de ce road movie apparemment délirant. Mais derrière la légèreté qui préside le plus souvent aux échanges des membres de la famille, une violence qui se cache mal, celle du père à l’égard de ses deux fils et peut-être de lui-même, s’exprime sous forme de métaphores (filées) et de comparaisons péjoratives : des nuisibles, et plus exactement des insectes peu sympathiques : cafards et autres saloperies de ce genre, voilà ce qu’ils sont. Le tout-petit, bien sûr, n’est pas de reste, appelant quand il s’y croit autorisé son frère « Monsieur Merdeux ». Chaque départ de l’automobile est ritualisé, le père jouant les moniteurs d’auto-école pour rappeler à son aîné les différents gestes à réaliser pour quitter un emplacement de parking et rejoindre la route. L’émotion de la mère est toujours à deux doigts de s’exprimer par des larmes ou un discours qui se retient de ne pas tomber dans le pathos. Le conducteur est de plus en plus visiblement malheureux. On comprend progressivement que c’est de son départ qu’il s’agit, qu’il va quitter le pays. Il a l’âge d’être appelé pour le service militaire et il est question de façon allusive d’une convocation qui n’est pas arrivée, mais peut-être l’envoie-t-on à l’étranger pour des raisons économiques. On ne le saura pas. On laisse croire à l’enfant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, que le frère va se marier, etc… Dans le coffre du break, le petit chien du garçon est malade, il a été récupéré à peu de frais, mais on lui fait croire que tout va bien, même si à un moment il s’écrie que l’animal est tout mou. De haltes en haltes, on se rapproche de la destination finale et des passeurs qui vont prendre en charge le grand fils pour préparer son départ. On n’en dira pas plus sur la fin du film qu’il s’agirait de laisser à découvrir à ceux qui le verraient après avoir lu cette chronique. Le film est à la fois drôle, émouvant, presque pathétique, mais a l’immense mérite de proposer une vision décalée d’un sujet grave, politique et de garder une distance qui passe par le non-dit, le faux-semblant et l’ironie ou la dérision, à la façon peut-être dont la société iranienne plonge ses citoyens dans ces mêmes travers. C’est sans doute au spectateur, poussé à être actif dans son analyse ou sa réception du film, plutôt que de subir des émotions imposées par la gravité ou le pathos, de faire « sa religion ». L’oppression vue à travers le filtre de la dérision, comme si de rien n’était, mais montrée de façon d’autant plus éclatante peut-être. Premier film à découvrir sans hésiter.

L’Absence, Peter Handke

Voilà bien un roman qui illustre la citation trouvée il y a peu chez Annie Ernaux, citation de Kenzaburo Oé où il est question du style comme manière de mettre à distance le sens, de retarder l’apparition du sens, pour le lecteur, il va de soi ! L’Absence, de Peter Handke, pose à son lecteur sympathisant (ce qui ne veut pas dire adhérent) la question de l’acceptation de l’ennui face au style (s’ennuyer en lisant un roman ne condamne pas celui-ci à la médiocrité). L’Absence, aussi, lance au lecteur un défi (déjà rencontré chez Claude Simon) : « Lis ce livre jusqu’au bout si tu le peux ! » On y retrouve donc, comme souvent chez Handke (même si son œuvre est loin de nous être si connue) une évocation de la banalité du quotidien, et même si le voyage qu’entreprennent quatre personnages, anonymes, est tout sauf ordinaire, et même si ce moment de l’histoire du roman est un moment extraordinaire, ce que le lecteur ne découvre qu’en approchant du dénouement, mot approximatif dans la mesure où l’intrigue de ce livre, que le lecteur paresseux cherche comme pour pouvoir se raccrocher à une « valeur sûre », un truc qui va le rassurer un peu en le replongeant dans ses habitudes de lecteur paresseux et désireux de ne pas sortir des sentiers battus (et rebattus) de ce que trop de lecteurs paresseux ont tendance à considérer comme ce qui ferait La littérature, dans la mesure où l’intrigue de ce livre, disais-je, est une intrigue en filigrane et ne cherche pas à toute force un dénouement, c’est même peut-être le contraire puisqu’on pourrait aussi bien dire que la fin du texte renvoie à son début. Car tout dans ce roman exigeant tient sur le style, ce qui aurait semblé beau à Flaubert, puisqu’en apparence ce livre correspond à peu de chose près à ce qu’aurait voulu faire l’écrivain normand, à ce qui lui semblait beau, un livre sur rien, qui se tient par le seul style. L’absolu flaubertien, si souvent recherché par les grands auteurs du XXe siècle qui ont cherché à innover, le défi envoyé par Flaubert aux auteurs qui le suivront et l’auront lu, auront aimé ses idées en matière d’écriture, est peut être omniprésent dans le cerveau de Handke quand il écrit L’Absence et d’autres romans, comme L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, l’auteur de cette chronique se plaît à le croire. Toujours est-il que L’Absence, ce n’est que de la littérature, du style, de l’écriture, un bouquin qui est à des années-lumière de ce qu’écrivent les auteurs conventionnels qui pensent qu’un roman c’est d’abord une histoire. Cela tient à de petits rien qui ont leur importance : quatre personnages anonymes (sans nom) mais qui sont pourtant nommés (le joueur, le soldat, la femme, le vieil homme) qu’on suit dans une ville où tout semble banal ; des descriptions très longues, très précises, qui occupent toute la place et congédient sans autre forme de procès l’éternelle intrigue : une langue d’une précision impitoyable, un vocabulaire riche et recherché (le mot simple peut aussi être le bon mot), une écriture fleuve, avec peut-être quelque chose de lyrique malgré l’aspect « nouveau roman » de la manière ; l’ordre sous-jacent que ce texte intime au lecteur (pour lire ce texte, tu devras être concentré, impossible de me lire en ayant l’esprit ailleurs !). J’en oublie sans doute. Il y a quelque similitude entre L’Absence et les recherches des écrivains du nouveau roman. Handke ne se défausse pas de cette filiation dans ses essais où il reconnaît en Robbe-Grillet une influence, le citant parmi les grands écrivains, auprès de Faulkner, Kafka, Dostoïevski, ou Flaubert, dont les livres l’ont changé et où il déclare, par exemple : « En littérature, je ne peux plus supporter aucune histoire, aussi variée et imaginative soit-elle, et toute histoire me paraît même d’autant plus insupportable qu’elle est plus imaginative. » Mais dans les phrases qui suivent, l’auteur autrichien, comme pour démentir les lignes qui précèdent celles-ci dans cette chronique, ajoute : « Mais je ne peux plus non plus supporter les histoires où apparemment rien ne se passe : l’histoire consiste précisément en ce que rien ou presque rien ne se passe, alors que la fiction de l’histoire est toujours là, sans réflexion, sans examen. » S’il s’agissait d’un regard rétrospectif sur son travail, on pourrait penser que Handke se renie, ou renie une part de son travail avec cette deuxième citation, mais le texte dont elle est extraite date des années 70 ! Après tout, peut-être Peter Handke n’a-t-il jamais cherché à écrire un livre sur rien, et après tout c’est peut-être pour cela qu’il y arrive si bien, ou qu’il s’approche si bien de l’objectif d’en écrire, ou qu’il échoue mieux encore, ou que, sous couvert de faire croire au lecteur qu’il écrit sur rien, il écrit bien sur quelque chose ! Fin de cette chronique sur rien, ou sur quelque chose, un livre. Un beau livre, au style irréprochable. Un livre ennuyeux, dans lequel il semble qu’il ne se passe rien, ou presque rien, mais à la fin duquel on comprend qu’il se passait bien quelque chose, et pas rien ! Un livre de littérature, ça ne fait aucun doute. Pas un livre qui raconte une histoire comme on en raconte aux enfants. Un livre qui, une fois encore quand on tourne autour de ce que les Editions Minuit ont appelé (joli coup de marketing) le « nouveau roman » (pas une école, pas un mouvement, même pas un collectif d’auteurs, une invention pure et simple), prouve que la recherche en littérature, la volonté d’innover sont à l’origine, peut-être, de quelques retentissants échecs, mais aussi et surtout de coups de maître et de chef-d’œuvre. L’Absence en est un. Coup de maître ou chef-d’œuvre, à vous de voir. Handke était-il fier de son travail en achevant ce roman en 1987 ? Il pouvait l’être. Pour finir, citons le traducteur du texte, pas des moindres, et qui ne s’attaque jamais à des romans faciles, traducteur entre autres, de Franz Kafka : Georges-Arthur Goldschmidt, ce qui semble une belle garantie de qualité (et du roman original et de sa version française).

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 8

« Mon projet par rapport à Roubaud, La Boucle, il examine (jusqu’ici 50 p. de lues) la mémoire. Comme dans Le grand incendie de Londres, je suis frappée par le manque de style, beaucoup de phrases inutiles, surtout, on a envie de dire qu’on s’en fout de ce récit, finalement guère différent du « souvenir d’enfance » qu’il fustige. Bien que tout soit juste, intelligent. Il n’y a pas l’Histoire, ni le présent concret (on ne voit que le présent de l’écriture). Comme lui, j’ai un grand projet, le « grand roman total » mais j’ai l’orgueil, ou la prétention, ou la sottise, de vouloir le réaliser. »

En voilà un qui est habillé pour l’hiver !… J’aime bien cette intransigeance et cette absence de délicatesse pour le livre d’un confrère. En tout cas, voila quelques lignes et un jugement sans concession qui me confortent dans l’idée (suivie de l’acte, ou du non acte, de ne pas lire Roubaud – la vie est courte, on ne peut pas tout lire) de lire autre chose, tout comme je ne lis plus les livres d’Annie Ernaux. Celui-là est quand même le cinquième, après La Place, Les Armoires vides (lus avant trente ans), L’Ecriture comme un couteau, et L’Usage de la photo.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 7

« Le plus dur c’est de me dépouiller du « regard » de la société, de ce que j’imagine qu’elle attend, et auquel, finalement, je ne peux répondre qu’en niant cette attente, même en m’inscrivant contre. Aller à ce désir qui se fiche que l’écriture aboutisse ou non à un livre. Me situer en dehors du livre, lui aussi social, lui aussi institution. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Et voilà ! Une pensée intéressante, Madame Ernaux. C’est sans doute très dur, surtout quand on a une œuvre déjà publiée derrière soir, mais « retrouver l’innocence » des débuts est une très bonne idée.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 6

« Proust, c’est assez lourd, mal écrit parfois ennuyeux à hurler, ou dérisoire (les aubépines, à 1ère vue) mais la beauté, l’importance, viennent de la recherche, du projet de connaissance, qui de ce fait a transformé l’histoire de la littérature. »

J’adore la première partie de ce jugement, et n’adhère pas à la fin, tellement respectueuse de l’histoire littéraire et de ce qu’elle a décidé comme définitivement vrai. De ce point de vue, lire des auteurs contemporains que l’histoire littéraire n’a pas encore complètement définitivement étiquetés, dont on ne nous dit pas ce qu’il faut penser, ou des anciens que l’édition a un peu oubliés est sans doute la meilleure solution. Ou alors, faire fi des jugements de l’histoire littéraire…

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 5

« Comment je suis devenue écrivain » – Souvenir de cette journée à Duclair, avec Mlle Haquet : dire le monde, et pourquoi. Ce que c’était en tant qu’adolescente : un pouvoir, une situation, qui culminera en 62 quand je me « verrai » à la fac avec un manteau de daim (après avoir publié un premier roman), une autre vie. L’affirmation d’un moi. Or, quand j’écris vraiment, je m’aperçois que je n’ai pas de moi, que je suis semblable aux autres et que ma vie ne changera pas pour autant. (Je peux attribuer ces propos à un personnage.)

De toute façon, « ruiner l’idée de littérature » (comme Rousseau, Céline, Proust beaucoup moins) est l’objectif premier.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 4

« Marthe Robert dit de Flaubert, à propos de L’Education sentimentale : « Le texte de Flaubert est aussi exempt de discordances et d’à-coups que la vie fictive de ses héros en est remplie. » Les romanciers modernes prennent le parti contraire : discordances de la fiction/texte discontinu. Chez Flaubert, plus la fiction est discontinue, plus son texte est soumis aux règles de l’ordre et de l’unité : « C’est en cela que réside sa vraie modernité. »

Proust a changé les noms de lieux, des peintres, etc… Pourquoi ? Absolument insupportable. »

Le dernier Piano, Jimmy Keyrouz

Au bas de l’écran, à gauche, dès le générique d’ouverture du film, un redoutable « avertissement » qui ne me dit rien qui vaille : « inspiré de faits réels ». Dans les zones syriennes contrôlées par l’Etat Islamique, la musique est interdite. Karim, pianiste qui a l’opportunité de passer une audition en Autriche, a pourtant un piano droit (dont la vente pourrait lui permettre de payer le passeur pour quitter la Syrie), mal caché dans l’espace en sous-sol (une grande cave) qu’il partage avec des voisins qui vivent là, dans la peur des descentes des hommes en noir qui tiennent la population du village sous la menace d’une terreur impitoyable. Une descente tourne justement mal et le chef des barbus vide son arme automatique sur l’instrument. Dès lors Karim quitte le village pour se rendre en zone de combat, dans la ville de Ramsa où il sait qu’un homme possède le même piano que le sien et espère pouvoir récupérer les pièces dont il a besoin. Ce jeune homme qui a cessé de combattre quand il n’a plus cru la victoire possible rêve de quitter l’enfer syrien, mais il a des attaches dans son village : le jeune Ziad, fils d’un voisin emmené par les terroristes, et qu’il prend plus ou moins en charge, et Abou Moussa, un commerçant qui l’emploie, vieil homme lumineux et toujours plein d’espoir, quelle que soit la situation.

Jusque-là, le film est un petit bijou d’humanisme, qui nous rappelle que l’art ne devrait jamais être censuré, parce qu’il fait oublier la douleur. La musique comme « balise d’espoir », ainsi que le dit le réalisateur. C’est alors que la fiction devient absolument irréaliste. Karim, tout en mettant en danger ses proches par son art et certaines de ses décisions (faire sortir Ziad de la madrasa, école coranique tenue par les hommes de l’E.I., où il a volé une cartouche d’explosif pour venger son père, et l’obliger ainsi à vivre en se cachant), en se mettant en danger lui-même, va soudain être accompagné par une chance en laquelle il est difficile de croire. Il rentre d’abord dans Ramsa, ville en guerre, grâce à un homme qui l’accueille dans son pick-up, et contre monnaie trébuchante, lui permet de passer le barrage de contrôle en le déclarant son employé. A Ramsa, il tombe sur une femme combattante, belle comme un mannequin, qui est pourchassée par des hommes en noir et accepte de le guider dans les ruines de la ville pour lui permettre de trouver l’adresse où il trouvera les pièces de piano qu’il recherche. Il est à deux doigts de prendre une balle dans la tête, mais la belle Samar lui sauve la mise en descendant de deux balles bien senties les patibulaires qui le tenaient en joue. Au retour, Samar, dissimulée sous une burka est dans la voiture (à l’arrière) et présentée au contrôle comme la femme de Karim. Puis, revenu au village, il réussit à faire partir vers l’Europe le jeune Ziad avant d’échapper, comme par miracle, à la violence des Islamistes qui le recherchent et de leur jouer un dernier mauvais tour dans une scène finale digne d’un bon vieux western et, il faut le reconnaître, d’une merveilleuse efficacité. Bon, Le dernier Piano ne brille pas par son réalisme, ses rebondissements ne sont pas crédibles, mais il a les vertus d’un film tourné dans des conditions confortables, le message dont il est porteur mérite d’être entendu et puis on peut aussi se laisser aller au plaisir d’un happy-end qui nous évite de sortir plombé d’un film qui, sans la magie de la fiction, n’aurait pas donné aux bons une victoire (victoire sans doute provisoire, d’ailleurs) qu’ils n’ont hélas jamais dans le monde réel, surtout dans un enfer comme celui décrit ici.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 3

« Je trouve belles, lumineuses, les métaphores de Proust et pourtant je m’interroge sur leur nécessité pour moi : elles ne me paraissent pas indispensables pour rendre un sentiment, un paysage. Ce qu’il y a seulement, c’est qu’une odeur, un paysage renvoient à quelque chose de déjà vécu, même différemment, mais les deux membres d’une comparaison sont rarement évidents à la conscience quand on vit. Ce n’est qu’ensuite qu’on établit parfois des rapports. La comparaison, bref, c’est le mode de pensée exceptionnel sauf si on s’y applique. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Bla-bla-bla… On peut encore s’interroger sur la nécessité des métaphores (qu’elles soient celles de Proust ou d’un-e autre)… ou considérer une bonne fois pour toutes que la métaphore est à fuir, parce qu’elle est la marque d’une écriture du passé dont on peut tout aussi bien faire l’économie dans une pratique nouvelle. Annie Ernaux, qui parle de Handke comme d’un écrivain moderne (on est encore au XXe siècle), a pour modèle Proust et ses lumineuses métaphores… Il est (était) peut-être (déjà) temps d’imaginer autre chose. Ce qui commencerait par se passer, autant que faire se peut, de la métaphore ou de la comparaison, même si nombre d’écrivains d’aujourd’hui sont encore imprégnés d’une culture littéraire vieille de plus de cents ans et ne cherchent surtout pas à se défaire de cette triste emprise.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 2

« Sans doute, il y a derrière cette ténacité à défricher – ou cet excès de scrupules – la croyance que, selon la phrase de Flaubert, « chaque œuvre porte en elle sa forme qu’il faut trouver », qu’il existe pour mon sujet une seule forme qui – je note une fois – permette de penser l’impensé. Ou encore – une autre fois – un seul point de vue correspondant à la vérité du projet. Même, ainsi qu’en témoignent mes multiples incipit, une seule porte d’entrée pour ce sujet, comme celle de la Loi dans Le Procès de Kafka. » Annie Ernaux, L’Atelier noir (2022)

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 1

« De plus en plus, j’ai l’impression de ne pouvoir dévier du chemin d’écriture dans lequel je suis entrée, sans bien savoir, d’ailleurs, ce qu’il est et où il va. D’où, « faire un pas de côté », cette proposition des éditrices Marie-Claude Char et Michèle Gazier, m’a consternée : je m’en sentais tout bonnement incapable. Puis j’ai pensé à ce qui constitue en somme « l’à côté », voire « l’autre côté » de mes textes publiés, ce que j’appelle, depuis que j’ai commencé de m’y adonner, il y a presque trente ans, mon Journal d’écriture. Mais allais-je oser exposer les doutes, les hésitations, les recherches vaines, les pistes abandonnées, tout ce travail de taupe creusant d’interminables galeries, qui prélude à l’écriture de mes livres ? J’ai hésité. J’ai accepté le risque. » Annie Ernaux, L’Atelier noir (2022)

Contes du hasard et autres fantaisies, Ryusuke Hamaguchi

Contes du hasard et autres fantaisies est un film à sketches (trois au total) qui évoque bien plus le cinéma français que le cinéma japonais. Dès le premier conte, intitulé Magie ?, on se croit projeté dans le film d’un Rohmer japonais. Il s’agit d’un triangle amoureux un peu prévisible, mais qui fonctionne plutôt bien. Deux jeunes femmes, au sortir d’un shooting de mode, se confient dans le taxi qui les remmènent chacune chez elle. La conversation s’éternise un peu : l’une des deux a rencontré un homme dont elle semble être tombée amoureuse. Ils n’ont pas encore couché ensemble, sans doute parce qu’il a quelque mal à se défaire d’une histoire douloureuse. On comprend alors très rapidement que c’est l’ex de son amie Meiko qu’elle a rencontré, même si, elle, ne le comprend pas… La suite du conte se regarde gentiment, avec une fin démultipliée qui propose au spectateur deux dénouements possibles.

Le dernier conte nous propose la rencontre improbable d’une femme d’une quarantaine d’années avec son seul amour, un amour de jeunesse, en pleine rue. Elles se rendent toutes deux au domicile de celle-ci, qui est mariée, a des enfants, vit dans une jolie maison de banlieue un bonheur tranquille, peut-être ennuyeux. Quand la discussion finit par leur apprendre qu’elles se trompent toutes les deux sur l’autre, qu’elles ne sont pas allées dans le même lycée et ont donc cru se reconnaître, mais se sont trompées, elles jouent chacune le rôle de celle que l’autre a pensé retrouver et, avec une grande douceur, acceptent ainsi d’apporter à une inconnue l’aide qui lui permettra de se défaire des douleurs du passé, avant une accolade d’adieu.

Le second conte, de loin le meilleur à mes yeux, est celui qui met en scène Nao, une jeune femme mère d’un enfant qui reprend des études, multiplie les amants et se retrouve poussée par la désir de vengeance de son jeune amant du moment dans le bureau d’un professeur qui vient d’être primé pour son dernier roman. La scène la plus forte du conte est celle où elle lit à son auteur une scène érotique de son livre, dans le bureau dont il tient à tout prix à garder la porte ouverte (sans nul doute pour se protéger), et où elle met en application le plan machiavélique de son compagnon pour faire tomber l’enseignant qui l’a exclu de la faculté. Troublant, ce moment se termine sur le refus du professeur de céder à l’acte de séduction qu’a mis en œuvre Nao. Mais, fascinée qu’elle est par le vieux professeur figé dans son statut social, elle obtient de lui ce qu’elle ne lui a pas proposé et par le biais d’une erreur d’adresse mail le fait tomber de sa chaire en l’éclaboussant d’un « scandale » plus littéraire que de mœurs !

Ryusuke Hamaguchi est un réalisateur visiblement très prisé du public de cinéma d’auteur (sans doute grâce au succès de Drive my car), mais ce film de hasards et d’histoires autour de l’amour, même s’il est subtil et fort bien réalisé, même s’il se laisse voir avec plaisir, ne laisse pas le spectateur sur la sensation d’avoir vu un chef-d’œuvre.

Mademoiselle Ogin, Kinuyo Tanaka

Fin du XVIe siècle : le christianisme est proscrit au Japon. Mademoiselle Ogin, fille du grand maître de thé Sen no Rikyu, tombe amoureuse d’un samourai chrétien, déjà marié, et qui refuse ses avances, conseillant à la jeune femme de se consacrer à l’amour divin. Quand ils se retrouvent quelques années plus tard, Takayama est libre (son épouse est morte) et il avoue son amour à la belle Ogin. Hélas, c’est maintenant elle qui est mariée (à un commerçant qu’elle n’aime pas). Nouvelle et dernière héroïne tragique de Kinuyo Tanaka, Mademoiselle Ogin est un beau personnage de femme japonaise qui se bat contre un monde d’hommes dans lequel les femmes n’ont pas voix au chapitre.

Film en costume (jidai geki), Mademoiselle Ogin est adapté d’un roman de Toko Kon, moine boudhiste et ami de l’écrivain Yasunari Kawabata. Tanaka lit le roman trente fois et annonce qu’elle veut le porter à l’écran, forte de son expérience d’actrice de jidai geki pour le réalisateur Mizoguchi. Ce genre de tournages, du fait de leur grande difficulté, est réservé aux plus grands réalisateurs. Le film est d’une grande beauté, d’une certaine lenteur et Tanaka le tourne en 1962. Ce sera sa dernière réalisation, une réussite de plus, et Mademoiselle Ogin bénéficie d’une sortie aux Etats-Unis.

Mais revenons au scénario… Quand les deux amants se retrouvent, le seigneur qui règne sur le Japon, Toyotomi Hideyoshi, persécute les chrétiens. Mademoiselle Ogin, qui veut vivre sa vie selon ce que lui dicte son cœur, en faisant fi de la société patriarcale et rigide de son pays. Mais elle va se trouver confrontée à la violence de Toyotomi Hideyoshi, qui veut la mettre dans son lit avec l’assentiment de son mari. Elle doit renoncer à son samouraï et n’a que quelques jours pour se présenter chez celui qui la convoite, au risque de voir son père qui a déplu au seigneur en lui parlant trop librement condamné à mort.

Tourné en scope couleur, le film est magnifiquement réalisé. Les scènes de cérémonie du thé sont de grandes réussites, les personnages (les trois premiers rôles sont joués par des acteurs de premier plan) sont admirablement construits, les costumes somptueux. Les six films réalisés par Kinuyo Tanaka (alors que son époque considérait comme impossible qu’une femme puisse passer derrière la caméra) sont désormais visibles après avoir longtemps été oubliés. N’en ayant vu que deux, c’est à Maternité éternelle que va notre préférence. Mais vous avez l’embarras du choix si vous décidez de découvrir cette réalisatrice. A vous de jouer !

Bande et sarabande, Samuel Beckett

Roman de jeunesse, peut-être son premier (il faudrait vérifier, mais c’est quasiment sûr… flemme !), Bande et sarabande est paru en 1934 sous son titre anglais de More Pricks than kicks et a longuement attendu d’être traduit en français pour être publié sur nos terres après la disparition du grand auteur des Editions de Minuit. Tous les Beckettiens s’en sont réjouis et on peut en déduire que l’auteur de ces lignes ne fait pas partie de cette catégorie. En fermant le livre, c’est un ouf de soulagement qu’il pousse ! Il est bien triste, après la déception d’une lecture de Vila Matas (son avant-dernier bouquin, Mac et son contretemps), de lire un texte de Samuel Beckett et de se dire à nouveau que voilà une lecture bien ennuyeuse. Les puristes vous diront que l’on découvre l’auteur à venir, que le texte est espiègle (une critique enthousiaste de Libération…). La traductrice de l’œuvre, Edith Fournier, rappelle dans une préface intéressante, que le jeune Samuel Beckett fait des études de langues romanes, qu’il adore plus que tout les mots. Le roman le clame en effet à toutes les pages. Lexique qui réclamerait un recours régulier au dictionnaire, citations latines et en langues étrangères (allemand, entre autres), Beckett en appelle aux fins lettrés, aux polyglottes. Il est encore loin de la période où il va choisir le français pour appauvrir la langue de ses textes (roman ou théâtre) et il envoie du bois culturel. Le texte est volontiers incompréhensible ou pour le moins difficile à suivre (Rincée nocturne, dont la lecture m’a paru insoutenable), évoquant une référence à Joyce qui semble assez évidente : on se croirait par moments dans les 125 premières pages d’Ulysse ! Le héros, Belacqua, vient tout droit de La divine Comédie de Dante (son livre de chevet toute sa vie), il s’agit de ce jeune homme qui purge une longue peine de purgatoire pour « l’extrême indolence d’ont il a fait preuve tout au long de sa vie » (Edith Fournier, toujours). Sans doute Beckett y voit-il une sorte d’alter ego littéraire et il écrit donc les mésaventures de ce drôle de personnage, dans un texte dont la structure est autant celle d’un recueil de nouvelles que celle d’un roman. Va pour les mésaventures de Belacqua, va pour ses amours et même sa mort et son enterrement, va pour un Beckett encore inconnu, le livre se referme, le lecteur pousse un ouf de soulagement. Mes auteurs favoris auraient-ils choisi de me décevoir cette année ? On croirait bien. Cap au pire, comme dit l’autre…

C’est vous l’Ecrivain, Jean-Philippe Toussaint

Faire entrer les lecteurs dans les arcanes du travail d’écrivain d’auteurs variés, plus ou moins célèbres, plus ou moins talentueux peut-être, tel est l’objectif de la collection Secrets d’écriture dont j’ai étrenné la lecture par le délicieux et passionnant C’est vous l’Ecrivain d’un auteur que je connais très peu (pour avoir lu son premier roman, La Salle de bain, et m’en être tenu là…), Jean-Philippe Toussaint. On pourrait s’attendre avec ce type d’ouvrage à lire une série de « recettes » d’écriture pour devenir soi-même un Ecrivain de talent en reproduisant ce que fait déjà un auteur satisfait de son travail et de ses méthodes qui vous en réserve la primeur : « Faites comme moi, vous réussirez ! » en somme. En écrivant ceci, je repense aux essais sur l’écriture de Murakami, un auteur que j’apprécie, mais dont les écrits sur ses méthodes de travail m’ont laissé sur ma faim, même si j’ai pris plaisir à y poser les yeux. Ou encore à Column Mc Cann, dont l’essai n’est rien de plus qu’une série d’injonctions (douces, mais quand même…). Ici, avec Toussaint, rien de tout ça, mais le privilège de partager avec un écrivain conscient l’analyse qu’il fait de son œuvre, de ses façons de faire, dans un va-et-vient intéressant entre ses livres et sa poétique. L’écriture y est envisagée également (comme dans Ecrire, Ecrire, Ecrire, de Sally Bonn) selon des aspects purement matériels : les bureaux, les relations avec l’éditeur (et ici, quel éditeur !… Jérôme Lindon), le temps de l’écriture, les ordinateurs et autres machines à écrire, les dictionnaires… Elle est aussi envisagée dans sa dimension spirituelle : la promenade comme moment de méditation littéraire, ou comme bureau ambulant, les rituels, comme mode de vie en période d’écriture… et technique : la documentation, les rituels, comme cadre de vie… Il y a aussi l’aspect formel de l’écriture : la ponctuation, la mise en pages du texte, le travail de relecture, puis des items obligés (le style, avec un aveu délicieux autant que modeste : « Le style ? Me voici en terrain inconnu. Je prends tout d’un coup conscience d’une sorte de limite aux explications que je peux donner. » ou Lire, sachant que Toussaint ne s’est mis à la lecture que par l’écriture), d’autres inattendus (le souffle littéraire, un passage à lire absolument, pour une notion littéraire oubliée depuis la mort de Victor Hugo, peut-être), liste non exhaustive. Le livre se termine sur les dix commandements de Toussaint en matière d’écriture, sans cesse démentis et en particulier quand il affirme qu’il n’y a pas de règles, sinon celles qu’on se donne à soi-même.

Avec, ce qui n’est pas fait pour me déplaire, en filigrane, la référence qui revient tout au long du livre de la figure tutélaire de Samuel Beckett, qui semble bien être l’écrivain que Toussaint a adopté pour modèle et qu’il admire sans retenue, C’est vous l’Ecrivain est un essai sur l’écriture littéraire qui ouvre l’appétit et peut donner envie de lire les romans de Toussaint ou l’autre essai qu’il a consacré à l’écriture, L’Urgence et la patience.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 10

« Quelle histoire faut-il raconter ? L’histoire, c’est le malentendu majeur auquel nous sommes confrontés, et qui n’est pas près de se dissiper. Naturellement, je ne suis pas a priori, contre le fait qu’un livre raconte une histoire, mais je crois qu’il faut souligner que l’intérêt majeur de la littérature ne tient pas dans les histoires que les livres racontent. Ça peut être un élément sur lequel on peut s’appuyer. Mais la beauté d’un livre tient à bien d’autres choses qu’à l’histoire, elle tient au rythme, à la couleur, à la manière, à la construction. Alors quelle est l’histoire qu’un livre doit raconter ? Mais cela n’a aucune importance, racontez ce que vous voulez. Pourquoi vous me demandez ça ? C’est vous l’écrivain. »

Maternité éternelle, Kinuyo Tanaka

Les amateurs du cinéma d’Ozu et de Mizoguchi connaissent sans doute l’actrice Kinuyo Tanaka. La réalisatrice est peut-être moins connue, et la rétrospective que la restauration de ses six longs-métrages nous offre permet de découvrir une œuvre remarquable qui mérite de ne pas disparaître. Maternité éternelle est son premier film vraiment personnel, une pure réussite, dont le personnage principal est une femme divorcée d’un mari antipathique et mère de deux enfants. Le club de poésie dans lequel elle trouve un exutoire à sa tristesse va lui permettre de se découvrir une âme de poétesse. L’appel à poèmes d’un journal va lui ouvrir les chemins d’une première édition, au moment où on lui trouve un cancer du sein. Hospitalisée, elle va vivre une passion amoureuse avec un journaliste, qui lui rend visite pour écrire un article sur elle. Fumiko Nakajo connaîtra une célébrité posthume. C’est l’histoire tragique de cette jeune femme morte trop tôt que retrace le film, avec une sensibilité extraordinaire, un regard de femme sur son époque et sur une héroïne qui assume son désir de liberté, son désir amoureux et se bat avec une force étonnante pour survivre. Le scénario est adapté du livre Les Seins éternels d’Akira Wakatsuki, le journaliste de l’histoire, mais aussi des tanka écrits par Fumiko Nakajo. Sorti en 1955, le film est d’un féminisme affirmé et les déclarations de sa réalisatrice : « Je veux décrire une femme du point de vue d’une femme. » ou « Maintenant qu’il y a également des femmes élues au parlement japonais, j’ai pensé que ce serait une bonne chose qu’il y ait aussi au moins une femme réalisatrice » montrent qu’il y a quelque chose de Virginia Woolf chez Kinuyo Tanaka.

Maternité éternelle est donc un film audacieux, porté par une scénario impeccable, une actrice au sommet de son art, Yumeji Tsukioka, et qui magnifie son personnage grâce à un jeu tout en finesse et une capacité à faire passer toutes les émotions par l’expressivité d’un visage changeant et extraordinairement mobile. Les scènes les plus fortes du film (le bain chez son amie Kinuko, à qui elle avoue avec une cruauté surprenante qu’elle était amoureuse de son mari Takashi Hori et qu’elle voulait utiliser au moins une fois sa baignoire – la lecture de l’article de Wakatsuki qui annonce qu’elle va mourir au moment où paraît son premier recueil de poèmes !) doivent autant à la qualité de jeu de l’actrice qu’au scénario. Le personnage de Fumiko passe ainsi de la plus grande fragilité à une force incroyable, de l’hypersensibilité à la violence la plus crue et Yumeji Tsukioka est à l’aise dans tous les registres, en femme trompée comme en amoureuse passionnée, en femme humiliée comme en femme capable de la franchise la plus cruelle, et son personnage de femme aux antipodes de l’image stéréotypée de la femme japonaise lui doit beaucoup. Ryoji Hayama, pour sa première apparition au cinéma interprète le rôle du jeune journaliste, et est lui aussi très juste dans son jeu. C’est ainsi que ce film à l’intrigue tragique ne sombre jamais dans le pathos, grâce à une réalisation et à une direction d’acteur sans faille de Kinuyo Tanaka. Un film à voir et revoir.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 9

« Je procède souvent par scènes quand j’écris. L’idée est de m’attarder sur une scène en particulier et de la dilater dans le temps. Je choisis de mettre une scène en valeur, et, dans cette scène, je dis tout, je sature la scène, quitte à laisser les scènes voisines dans la pénombre ou dans les blancs du livre, à ne pas dire pourquoi ceci ou comment cela. Dans ces blancs, le lecteur imaginera ce qu’il voudra, cela ne me regarde plus. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 8

« Lorsque j’écris, je situe toujours les personnages que je décris. On sait toujours où ils sont dans l’espace. On pourrait presque dire qu’on voit les gestes qu’ils font. Parce que j’aimerais en effet que cela apparaisse dans l’esprit du lecteur, que le lecteur, en me lisant, vive une expérience visuelle. J’ai l’impression que cette succession d’images que l’on trouve dans mes livres q’apparente à une sorte de monologue intérieur visuel. A bien y réfléchir, c’est très proche de ce qui se passe dans le rêve. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 7

« Comme lecteur, je distinguerais les livres que je lis au hasard des circonstances, le tout-venant de la lecture (romans qu’on m’envoie, conseils d’amis, bouche à oreille, prescription de libraires), des livres qui accompagnent l’écriture, des livres que je lis quand j’écris. Ceux-ci sont très peu nombreux, et triés sur le volet. Je me souviens, dans mon bureau à Erbalunga, pendant que j’écrivais L’Appareil-photo, il y avait dans un coin, posés sur une table basse, un exemplaire de Molloy et un exemplaire de Lolita. J’interrompais parfois mon travail pour aller m’asseoir et lire quelques lignes de l’un ou de l’autre avant de retourner écrire, et c »était comme si Molloy et Lolita, sortant des limbes respectifs de leurs livres éponymes, s’étaient soudain matérialisés dans mon bureau et s’étaient penchés derrière mon épaule comme des fées bienveillantes pour regarder ce que j’étais en train d’écrire. Molloy et Lolita ont été présents avec moi tout le temps pendant que j’écrivais . »

La Femme gauchère, Peter Handke

La Femme gauchère de Peter Handke est un très court roman sur les quelques semaines ou mois qui suivent la décision d’une femme de demander à son mari de la laisser seule avec son enfant de huit ans, de la quitter. Sans motif, sans autre raison qu’une « illumination » qu’elle a eu, « l’illumination que tu t’en allais d’auprès de moi ». Lui, sur le moment, prend cette déclaration avec distance, légèreté presque. Il sourit, puis demande seulement le temps de prendre un café à l’hôtel où ils ont passé la nuit. On est tenté de chercher l’explication de cette rupture dans le comportement de l’homme, qui de retour d’un voyage d’affaires en Finlande emmène sa femme au restaurant sans lui demander son avis puis, encore sans la consulter, décide qu’ils vont dormir à l’hôtel. Il a prévenu l’enfant de cela, lui a laissé le numéro de téléphone de l’hôtel et il donne au serveur une explication qui sonne étrangement : « Vous savez, ma femme et moi voudrions coucher ensemble tout de suite. » On est tenté d’expliquer la décision de la femme gauchère ainsi, mais le texte ne dit rien de ses raisons.

La femme gauchère est toujours appelée « la femme » par le narrateur et son fils « l’enfant ». Ce sont leurs interlocuteurs qui les nomme « Marianne » et « Stéphane ». Le mari est nommé « Bruno » par le narrateur. Etrange procédé littéraire, mais efficace. Cette femme souffre-t-elle d’une crise d’identité ? Le texte ne dit rien de cela. Elle, qui semble suivre son mari, a en tout cas soudain l’initiative : elle l’envoie vivre chez Franziska, l’institutrice de l’enfant, dont le « collègue instituteur » vient de quitter l’appartement. Tout est étrange dans ce début de roman. Le laconisme du style de Peter Handke n’y est sans doute pas pour rien. Il ne résout pas les questions que le lecteur peut être amené à se poser, il laisse tout comme en suspens. Les dialogues n’en disent guère plus. Quand son amie Franziska lui demande ce qu’elle va faire seule, la femme gauchère répond : « Rester assise dans la chambre et ne plus savoir que faire. » Dès lors, on va suivre la femme gauchère dans sa vie quotidienne : elle reprend son travail de traductrice littéraire, revoit son éditeur qui semble un peu épris d’elle, rencontre un acteur paumé qui tente de la séduire, reçoit son père sans l’avoir invité (c’est Franziska qui l’a fait pour elle)… Etrange personnage que cette Franziska : féministe, elle est enthousiasmée par la décision de Marianne, mais semble ensuite comme angoissée de la savoir seule dans la vie. Elle-même semble avoir le plus grand mal à vivre seule et est toujours celle qu’on quitte, jamais celle qui quitte. C’est Marianne qui le lui fait remarquer et elle finit par le reconnaître. Le narrateur, lui, ne fait aucun commentaire. Son œil est identique à celui d’une caméra qui enregistre tout sans jugement, sans commentaire. C’est le procédé qu’emploie Handke durant tout le roman, un procédé difficile à tenir et tenu de bout en bout. Quand lors d’une marche en ville avec son fils, la femme est confrontée à des événements désagréables, à des incivilités, tout les événements sont présentés de la même façon, neutre, mis sur le même plan. Le procédé est une fois encore d’une rigueur et d’une efficacité absolues. Mais les événements violents se multiplient, le monde capitaliste lui-même, tel qu’il se présente dans une ville, est d’une grande violence. Les événements du livre se déroulent sans lien précis, sans corrélation, non comme dans un livre, mais plutôt comme dans la vie. Quant à l’interrogation du début sur cette rupture brutale et immotivée, elle trouve sans doute son explication dans l’une des dernières phrases que la femme prononce, à la fin du livre, pour elle-même, en se regardant dans un miroir : « Tu ne t’es pas trahie. Et plus personne ne t’humiliera jamais. » Peut-être la femme gauchère a-t-elle retrouvée une personnalité et une dignité que seule la solitude pouvait lui apporter. Le narrateur n’en dit rien. Un livre à la belle étrangeté, sur un personnage de femme fragile et très forte à la fois. Un livre dont tous les questionnements n’ont pas été évoqués dans cette courte chronique, un livre riche et fort.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 6

« Le chemin de ma vie est un chemin d’écriture, je n’ai jamais su où il menait, je ne le saurai sans doute jamais, la destination finale ne se révèle peut-être qu’au moment où le chemin prend fin. L’accomplissement, ce n’est pas la destination finale, c’est le chemin parcouru. Comme dans la fable de La Fontaine ‘Le Laboureur et ses enfants », c’est le travail lui-même qui est le trésor à découvrir. J’ai toujours aimé travailler. Et tout bien vérifié, comme dit Baudelaire, travailler est moins ennuyeux que s’amuser. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 5

« L’effet de souffle littéraire est un souffle de vie – c’est un QI, c’est le QI chinois. Il est très proche de l’énergie romanesque, que j’ai essayé d’atteindre dans certaines scènes de Fuir et de La Vérité sur Marie, de pures scènes de fuite éperdue sorties de tout contexte narratif, la fuite de nuit à trois sur une moto à Pekin, la fuite du cheval Zahir sur le tarmac de l’aéroport de Narita. Dans ces moments exacerbés où le livre s’emballe, il fallait que je ois moi-même dans le mouvement, dans la poursuite, dans le hérissement, dans l’affolement. L’emballement du cheval qui s’échappe dans la nuit sur les pistes de Narita est emblématique à cet égard. La scansion dans le rythme qui s’installe alors, les mots qui s’élancent, qui déferlent, qui se ruent sur les traces du cheval, le rythme heurté, saccadé, de la phrase, calqué sur le galop du cheval, a quelque chose à voir avec le souffle, on est au cœur de la rafale, on est – moi, le lecteur, les poursuivants, la phrase – emporté par ce souffle littéraire qui se lève soudain dans le roman. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 4

« Au début, quand j’écrivains mes premiers textes, j’étais très impressionné par la langue française. J’étais intimidé. J’essayais d’écrire des phrases irréprochables d’un point de vue grammatical. Si les phrases étaient courtes, c’était d’autant plus facile, sujet, verbe, complément, je ne prenais pas trop de risques. Dans La Salle de bain, je ne m’aventurais rarement dans des phrases avec plus d’une relative. J’avais ce besoin de bétonner chaque phrase, chaque paragraphe. Comme je me relisais déjà beaucoup, j’y parvenais facilement. Aujourd’hui que j’ai acquis davantage de savoir-faire et de technique, je peux me permettre des figures plus complexes, un double saut périlleux, un triple salto, même si je garde toujours présent à l’esprit que si je tente une figure complexe, elle doit absolument paraître naturelle à l’arrivée. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

Institut Benjamenta, Les frères Quay

Premier film des frères Quay, Institut Benjamenta (dont le prétexte de départ est le roman de Robert Walser) est un film étrange, onirique, dérangeant, d’une beauté formelle inépuisable et toujours actuelle, une ouvre d’art bien plus qu’un film, en fait. Tourné en 1995, on pourrait croire qu’il est bien plus ancien ; pellicule noir et blanc, personnages et atmosphère qui peuvent évoquer l’époque où le livre de Walser a été écrit. Mais le parallèle entre film et livre s’arrête là : le personnage principal, Jakob Von Gunten, arrive devant la porte de l’Institut Benjamenta, où l’on forme les domestiques. Jusque-là, on retrouve bien le cadre de l’intrigue de Walser, dans laquelle Gunten va se perdre comme être humain et non se réaliser, tout comme le personnage du roman Le Commis. Chez les frères Quay, la destinée de Gunten n’est pas la même, et ça importe peu, l’intrigue du livre est oubliée, et ça importe peu. Car on va assister en s’asseyant dans le fauteuil moelleux de son cinéma préféré pour voir ce film splendide à autre chose qu’un film. Beauté formelle des images et des scènes, onirisme échevelé, intrigue minimaliste… Gunten sonne à la porte d’entrée, un judas de forme carrée s’ouvre et… le visage d’un petit singe apparaît, qui le regarde, puis la porte s’ouvre. Gunten est immédiatement accepté dans l’école, un homme qui est le directeur lui attribue une tenue d’élève (scène surréaliste dans laquelle le directeur n’apparaît tout d’abord pas, caché qu’il est dans une sorte d’alcôve en bois, puis quand il apparaît, il semble qu’il ait des sabots, mais non finalement, il est chaussé), puis il est présenté à ses compagnons d’études qui répète l’unique leçon qui constitue leur enseignement théorique. Après quoi, on suit les personnages sans qu’une histoire se raconte. Gunten, mal à l’aise dans le dortoir, demande une chambre individuelle qui lui est attribuée, à l’étage de ce qui semble être les appartements du frère et de la sœur qui dirigent l’Institut. Et les scènes oniriques se suivent et ne se ressemblent pas, dans lesquelles la photographie noir et blanc du film s’élève jusqu’à des sommets, puits de lumière dans la chambre obscure de Gunten, extérieur-nuit sous la neige, espace mystérieux à l’intérieur des locaux de l’Institut qui évoque un musée dédié au cerf ou le centre d’un rêve, l’esthétique du film, renforcée par des décors surréalistes, des atmosphères brumeuses, des nocturnes où règnent le flou, les jeux de lumière, les reflets et l’ombre, tout porte à se laisser au plaisir visuel d’un ovni cinématographique sans se préoccuper de rien d’autre que de ce plaisir visuel. On se souvient d’Elephant man, de David Lynch, ou d’Eraserhead… Un imaginaire aussi puissant que celui de Lynch, porté par des effets et une esthétique proches, imaginaire qui tient du merveilleux des contes, et de l’absurde des rêves, mais d’un absurde qui n’est pas sans signification. Le personnage de Gunten n’est pas celui de Walser et il a un destin, qui ne sera pas révélé ici. Sa présence dans l’institut va modifier bien des choses. Fraulein Benjamin, la directrice, qui donne les cours aux apprentis domestiques, à la libido et la sexualité bridées va rencontrer elle aussi son destin (scène grandiose en toute fin de film, dont il n’est pas question de révéler la teneur sous peine de dévoiler un essentiel du déroulé d’un scénario impeccable). Le directeur lui-même va découvrir grâce à Gunten des aspects de sa personnalité qu’il ignorait de toute évidence. Quant à l’Institut, le passage de Jakob va également modifier définitivement son destin. Ces trois éléments de l’intrigue sont une entrée majeure pour la compréhension du film. L’analyse psychanalytique de l’intrigue, comme toujours avec les contes, en dirait un peu plus long sur le sens profond de ce conte cinématographique génial (les niveaux de lecture sont multiples et cette chronique n’en suggère que quelques-unes) et pour ceux qui ne verraient dans Institut Benjamenta rien de plus qu’un superbe rêve sans interprétation, on pourrait leur rappeler qu’à l’Institut Benjamenta, comme l’écrivait Walser, « on apprend très peu de choses » et qu’il en va de même sans doute du spectateur qui refuserait de se poser quelques questions élémentaires. De ce point de vue, même si les frères Quay ont pris des libertés avec le livre qu’ils ont adapté, relire le roman de Walser peut sans doute constituer une aide importante, car ils n’en n’ont pas trahi l’esprit.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 3

La ponctuation

« J’ai fait des expériences, j’ai tâté du point-virgule. Puis, au début des années 2000, il a fini par disparaître complètement de mes romans. Ce n’est d’ailleurs pas tant pour marquer ce que le point-virgule pouvait avoir de daté ou de maniéré que j’y ai renoncé, c’est plutôt, curieusement, pour des raisons essentiellement visuelles. Comment expliquer ça ? Cela date de la lecture de Compagnie de Beckett. je ne sais plus exactement à quelle date j’ai lu pour la première fois Compagnie, mais j’avais été ébloui par le continuum verbal sous lequel se présentait le livre, uniquement séparé par des points. Aucune virgule, aucun point-virgule. C’était extrêmement radical. C’était vraiment très beau et très convaincant, et je crois que cela a joué un rôle déterminant dans ma décision de renoncer au point-virgule. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 2

« Je me relis plus que je n’écris. C’est d’ailleurs ça, écrire, c’est le fondement même de l’écriture, se relire, se reprendre, raturer. Il ne peut y avoir d’écriture littéraire sans relecture. (…)

J’imprime en permanence ce que j’écris, j’imprime chaque état du travail, et je me corrige à la main, crayon noir ou Uni-ball eye à pointe fine de chez Mitsubishi. Il y a des choses invisibles au profane que mon regard exercé re^ère au premier coup d’œil. Je modifie un détail ici, j’excise une excroissance là. Je ne me relis jamais sur l’écran de l’ordinateur. (…)

Ce qui importe, au demeurant, ce n’est pas tant de multiplier les relectures, c’est qu’il y ait un temps de latence entre chaque relecture. Le temps du travail littéraire est donc autant celui, effectif, de l’écriture que le temps abstrait qui s’écoule entre deux relectures. (…)

Telle est la règle que je m’applique toujours quand j’écris : Tout se permettre quand on écrit, ne rien laisser passer quand on se relit. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 1

Les sept yeux de l’écrivain

« Pour écrire, il faut sept yeux, un œil sur le mot, un œil sur la phrase, un œil sur le paragraphe, un œil sur la partie, un œil sur la construction, un œil sur l’intrigue – et un œil derrière la tête, pour surveiller que personne n’entre dans le bureau où on est en train d’écrire. Chacun des domaines que contrôlent ces sept yeux a ses propres règles et obéit à ses propres lois. Une seule imprécision dans un seul de ces domaines et c’est le faux pas assuré. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

Bon, le septième œil n’est pas le plus important, on se contentera donc de s’en faire greffer quatre !

Une Blonde émoustillante, Jiri Menzel

Une Blonde émoustillante (quel mauvais titre quand le livre de Bohumil Hrabal dont le film est l’adaptation propose La Chevelure sacrifiée !), sorti en 1974, est présenté comme une œuvre majeure de Jiri Menzel. Le roman de Hrabal (chroniqué ici le mois dernier) est une pure merveille et le film tente de lui être fidèle, avec une certaine réussite. On y retrouve les grands moments de La Chevelure sacrifiée et c’est un régal de voir en images les idées géniales de Hrabal, de retrouver sa verve comique. Maryska, l’héroïne, jouée par l’actrice (émoustillante) Magda Vášáryová, est d’une beauté renversante et semble sortie de la machine à écrire de Hrabal. Le frère de Francin (un mari délicieusement raide et drôlatique), Pepin, ne sait pas parler autrement qu’en hurlant, sans que ce soit fatiguant pour le spectateur, et apporte lui aussi sa touche comique. Les acteurs sont donc impeccables.

L’histoire se déroule dans un petit village fier de la chevelure blonde et bouclée de Maryska (un peu plus courte que dans la livre où elle lui descend jusqu’aux pieds !), Francin est le gérant de la brasserie qu’il essaie de faire prospérer sous le contrôle d’un conseil d’administration omniprésent. Libre comme l’air et gourmande de la vie, sa femme et lui s’aiment d’un amour véritable. Elle boit la bière de la brasserie comme une goulue, mange du cochon dès le petit déjeuner (sans prendre un gramme) et se laisse libéralement admiré par tous les hommes du village, qui le vénèrent chacun à sa façon : le coiffeur ne se lasse pas de s’occuper de sa toison d’or et le docteur, un jour où elle est alitée malade, écoutant ses poumons, s’endort comme un enfant contre sa magnifique poitrine dénudée ! Les morceaux de bravoure de Hrabal sont comme de juste magnifiquement cinématographiques : le jour du cochon et la ripaille qui s’ensuit, rabelaisienne à souhait, qui vient détendre un conseil d’administration que Francin subit en tentant de démontrer qu’il a une gestion saine de la brasserie ; le moment d’anthologie ou Pepin et Maryska montent au sommet de la cheminée de l’usine et contemplent la campagne alentour en blaguant, sans se soucier du vertige ou de la peur des ouvriers de la brasserie, des membres du CA, de Francin et des pompiers, qu’on voit arriver, comme dans le texte, depuis le point de vue de la blonde et de son beau-frère, avec fin heureuse il va de soi ; scène magnifique du bain de Maryska, qui se lave dans une des salles de la brasserie ; passages pendant lesquels la blonde (tellement émoustillante !) se rend au village à vélo, cheveux aux vents, et attire le regard de tous les hommes, jeunes ou vieux, du village ; scènes délirantes où Francin se rend en tournée dans les bars des villages où l’on sert sa bière sur une pétoire dont il n’est pas peu fière et qui fume comme une cheminée, tombe en panne à tous les coups, avec retour à la brasserie tracté par les chevaux d’un paysan du coin, avec point d’orgue sur le moment où le manteau du motard se prend dans la chaîne de l’engin et où il se voit obligé de tourner en rond à n’en plus finir dans un champ en attendant, le corps penché en arrière, que l’essence vienne à manquer… Ces moments d’anthologie sont nombreux, ceux qui mettent en scène Pepin et sa belle-sœur en feraient partie, car les deux s’entendent comme larrons en foire pour multiplier les plaisanteries volontaires ou non. Bref, ce film est une petite splendeur de joie de vivre mise en scène, de drôlerie, une ode à la vie et aux plaisirs. Il prend fin sur un moment doucement libertin qui nous montre Francin administrer en pleine rue une fessée, toute jupe relevée, à sa belle penchée sur son vélo, sous les yeux de ces messieurs du conseil d’administration (pas des fessées), pour la punir de s’être fait couper à la garçonne sa belle chevelure impossible. Sa main s’arrête avant de retomber une énième fois sur la croupe de la blonde, dont le visage semble montrer qu’elle commence à prendre plaisir à la punition. Et pourtant, Une Blonde émoustillante, qui n’est pas un film très long, m’a semblé multiplier les longueurs et souffrir de la comparaison avec Alouettes, le fil à la patte, vu la veille. Fin de la rétrospective Jiri Menzel, dont on aurait pu souhaiter qu’elle fût plus complète.

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas

Après un début en fanfare, dans lequel je retrouvais Mon Enrique Vila-Matas, celui que j’aime tant, avec son personnage principal favori, Madame la Littérature, me disant que je lisais peut-être son meilleur livre, l’avant-dernier qu’il ait publié, le dernier pour les éditions Bourgois (pourquoi diable l’animal a-t-il changé de boutique ? la question me tarabuste…), j’ai finalement déchanté et je m’apprête donc à chroniquer Mac et son Contretemps pour, une fois n’est pas coutume, le descendre en flèche !

Mac tient son prénom de l’amour de ses parents pour un film de John Ford, My Darling Clementine, dans lequel un des personnages s’appelle ainsi. Ancien entrepreneur qui a fait faillite, il ne travaille plus et en profite, lecteur insatiable pour remettre le nez dans ses auteurs favoris (il a une connaissance assez pointue, quoique parfois douteuse, de la littérature qui en fait une sorte d’alter ego fictif de l’auteur catalan, mais il ne faut pas s’y tromper…) et se mettre à l’écriture, en tant que débutant. Projet : écrire un faux roman posthume et inachevé par la cause de la mort de son auteur, petit rappel si besoin en était que l’imposture est au cœur des thématiques favorites de Matas. Mac est le voisin d’un écrivain qu’il entend un jour pérorer devant une belle libraire du quartier sur l’un de ses premiers livres, un recueil de nouvelles truffé de passages lourdauds et ennuyeux de son propre dire, que Mac a bien sûr lu sans aller jusqu’à son excipit et qu’il entreprend de relire dans le but de le réécrire en répétant, mais surtout en l’améliorant, en le modifiant. Mac se veut modificateur. Il y a de la mise en abime dans l’air : Vila-Matas, qui écrit inlassablement le même livre en le modifiant, fait avec lui-même et ses propres livres le travail auquel Mac se prépare avec le bouquin de son voisin… Mais ce coup-ci, il me semble qu’Enrique Vila-Matas en se répétant finit par se caricaturer !

Le texte qu’on lit est censé être le journal de Mac. Et au début, tout va bien : Mac évoque ses auteurs favoris, expose ses intentions, raconte aussi sa vie conjugale et ses promenades dans le quartier el Coyote de Barcelone, ses rencontres avec le neveu de Walter, le voisin écrivain. Un faux neveu, Walter n’ayant pas de neveux… Et puis, progressivement, le journal de Mac accumule les passages lourdauds et ennuyeux, comme le recueil de jeunesse de Walter, et il commence à faire le récit des nouvelles du livre qu’il veut reprendre, et insensiblement, le bouquin s’enlise dans un fatras de plus en plus imbuvable. La dernière moitié du roman de 400 pages est assez insoutenable et le côté très intellectuel des réflexions du narrateur, mais aussi sa folie banale, ou sa névrose finissent par lasser, tout autant que le récit des nouvelles, les unes après les autres, et le doublement, la répétition, nouvelle après nouvelle, de ce recueil avec les intentions de révision du texte par Mac. La composition du livre devient par moment assez confuse, le discours peu excitant, la répétition dans la répétition assommante. Dublinesca, lu l’an dernier lors de sa parution en poche, ne m’avait pas paru être du meilleur Vila-Matas, rétrospectivement sa valeur s’en trouve rehaussée par la lecture de Mac et son contretemps, que je n’ai pas trouvée stimulante, comme c’est généralement le cas avec les romans-essais de cet écrivain. Ce verdict, lancé sans chercher à le justifier en détail par absence d’envie de m’éterniser sur une cogitation vaine à propos d’un livre que j’ai mis beaucoup de temps à lire dès lors qu’il m’est apparu très ennuyeux, n’engage évidemment que moi, et des lecteurs que la réflexion sur l’acte d’écrire proposée par ce roman intéressera auront un avis autre que le mien et crieront peut-être au chef-d’œuvre. C’est tout le bien que je leur souhaite et que je souhaite à mon écrivain espagnol favori, ainsi qu’à son roman.

Alouettes, le Fil à la patte, Jiri Menzel

Adapté très librement de l’excellent livre de Bohumil Hrabal, chroniqué ici il y a peu de temps, Vends Maison où je ne veux plus vivre, Alouettes est un film de 1969 (qui remporte l’Ours d’or à Berlin) au scénario duquel l’écrivain a évidemment contribué. Menzel, pour les besoins de son film, a choisi les nouvelles qui se déroulent dans un dépôt de ferraille où des prisonnières, qui sont là pour avoir osé essayer de quitter le pays nouvellement communiste (on est dans les années 50), mais aussi des hommes dont l’adhésion au régime semble plus que douteuse et qui passent pour des bourgeois (un philosophe, un musicien de jazz, un médecin, un homme de loi, et autres « étranges » travailleurs, dont un volontaire totalement acquis à la cause de Staline). Bien sûr, les rencontres entre ces hommes en marge et les prisonnières sont prohibées, mais le jeune gardien qui veille sur les deux groupes n’est pas un autoritaire et permet sans se départir de son flegme quelques moments de mixité. Il est vrai qu’à moins d’aboyer en montrant les muscles et une arme, il semble pour le moins difficile d’empêcher un jeune ferrailleur d’approcher une jolie prisonnière dont il tombe amoureux et qu’il va épouser par procuration (scène invraisemblable où, en l’absence de son amoureuse, le jeune homme dit « oui » à sa mère qui « joue » la jeune épouse).

Le film s’ouvre sur la satire politique, montrant les hommes jouer à perturber les vaines tentatives des autorités du camp et du parti pour montrer le chantier comme un modèle de réussite digne de la victoire du communisme : une équipe vient filmer le chantier des hommes, on enjolive le lieu en y installant des plantes maladives dans des pots, les banderoles à la gloire du socialisme sont accrochées derrière le groupe de travailleurs, le philosophe ne peut rejoindre ses camarades, il est perché sur un mur de ferraille dont il ne peut redescendre, dit-il avec l’ironie douce dont il se départit que rarement, parce que les autres lui ont enlevé l’échelle. Les phrases-slogans apprises par cœur par les travailleurs sonnent faux quand ils les prononcent, le tournage tourne au simulacre, et les cinéastes officiels repartent vite, dépités, quand la pluie vient tout régler. Il en va de même quand un ancien prolétaire, devenu chef du chantier, tente en vain de stimuler l’enthousiasme des travailleurs et de casser leur grève (les cadences de travail ont été augmentées sans concertation avec eux, contre tous les principes marxistes) et, pour montrer qu’il n’a pas oublié d’où il vient, il met de temps à autre la main à la pâte en jetant sur un tas de ferraille deux ou trois morceaux de fer avant de s’en retourner vers ses occupations de responsable politique et ses réunions de cellule. Un autre chef du parti, lors d’une de ses visites, descend d’une berline confortable en ôtant sa cravate et son chapeau pour mettre une casquette plus ouvrière. L’ironie comique à la Chaplin des Temps modernes de Jiri Menzel fonctionne merveilleusement, mais aux dépends du système communiste, on y retrouve l’esprit de Hrabal et on se dit que ces deux-là sont vraiment comme deux frères, y compris quand la satire politique laisse la place à une intrigue plus intime, quand on suit la vie de couple du gardien qui se marie à une gitane aux us et coutumes étranges, l’histoire d’amour des deux plus jeunes gens du chantier, ou la vie personnelle des uns et des autres. Là encore, Menzel et Hrabal ont la même approche tendre et drôle. Et parfois gentiment graveleuse, comme dans la scène où, derrière la palissade en bois qui sépare les dortoirs des femmes de la maison des hommes, les ferrailleurs observent à travers les planches les femmes se déshabiller avant de se coucher. Tout Hrabal et Menzel est encore dans ce film où, comme dans Trains étroitement surveillés, il serait vain de chercher dans cette description d’un contexte politique très dur et de vies individuelles détruites par un régime autoritaire la moindre trace de pathétique, de tragique ou de tristesse. Tout passe par le rire, la comédie (utilisée comme arme), et les vicissitudes de la vie en Tchécoslovaquie de ces êtres épris de liberté sont décrites avec un humour qui a sans doute défrisé plus d’un censeur. C’est ce qui fait que les films de Jiri Menzel passent les années sans prendre une ride, sans sembler datés ou ennuyeux.

Trains étroitement surveillés, Jiri Menzel

Premier film de Jiri Menzel (1966), « oscarisé » (Meilleur film étranger), mais interdit dans son pays, Trains étroitement surveillés marque le début d’une collaboration de qualité entre le cinéaste tchèque et le grand écrivain Bohumil Hrabal (cinq autres films suivront). L’esprit du Printemps de Prague y est déjà présent, avec la référence à la Résistance contre l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi avec un vent de liberté qui souffle sur tout le long-métrage. On y retrouve également l’esprit et le ton de Hrabal, son sens de la gaillardise, ce mélange inouï de farce, de tragi-comique et de tragédie qui fait sa signature, la critique plus ou moins voilée du réalisme soviétique et de la pesanteur bureaucratique qui s’incarne dans la figure du chef de gare, personnage gentiment ridicule merveilleusement campé par une sorte de Raimu tchèque. Bref, cette bobine est un petit chef-d’œuvre. Le jeune héros du film vient de réussir un concours qui va lui permettre, comme deux de ses ascendants (aux destins extraordinaires, rapidement évoqués en début de film) de porter l’uniforme de la bureaucratie des chemins de fer tchèques, à la grande fierté de sa maman. Il rencontre tout d’abord le chef de gare, en train de nourrir ses pigeons avec sur le dos un vieil uniforme et un képi maculés de crottes blanchâtres, puis son inférieur hiérarchique, un homme d’une trentaine d’années qui semble ne s’intéresser qu’aux femmes. Dès lors, Milos qui est encore vierge s’intéresse de près à une jeune contrôleuse bien plus libérée et entreprenante que lui. Leur première fois va s’avérer calamiteuse, et le film semble basculer dans la comédie grivoise. Mais ce serait sans compter sur le génie de Hrabal et de Menzel, le sous-chef de gare, sous des airs de coureurs de jupons, n’est rien moins qu’un résistant qui prépare des attentats contre des trains allemands bourrés d’armes et d’obus et le film bascule sur sa toute fin de ce ton léger cher à Hrabal à la grande Histoire s’invite dans le film, accompagnée par l’inévitable tragédie, ce dont Hrabal ne se privait que rarement. Menzel excelle dans l’évocation des parties les plus légères du scénario, et il y a quelques scènes inoubliables (les rendez-vous galants du sous-chef de gare, Milos qui demande à la femme du chef de gare une aide érotique qu’elle ne peut lui offrir, pendant qu’elle gave une oie…), mais il est à la hauteur quand il s’agit de filmer et de mettre en scène la fin tragique de l’intrigue, une fin qu’on n’a pas vu venir et qui tombe comme un couperet. L’écrivain et le cinéaste n’ont pas travaillé si souvent ensemble par hasard, leur génie était compatible et c’est un vrai bonheur de pouvoir « voir les livres » de Hrabal grâce à la réédition des films de Menzel. A ne pas manquer.

La petite télégraphe de la gare tamponnée par ce coquin de sous-chef de gare

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 4

« Parmi les histoires que l’écrivain français raconte dans Vies imaginaires (1896), il y a précisément la vie de Pétrone. J’aime beaucoup Schwob, depuis des années, pionnier dans ce genre qui s’est spécialisé dans le mélange d’inventions et de faits historiques réels et qui, au siècle dernier, a influencé des auteurs comme Borges, Bolaño, Sophie Calle et Pierre Michon. »

Ce n’est pas la première fois que je lis sous la plume de Vila-Matas pareil éloge de Schwob, dont il faudra bien qu’un jour je lise enfin son œuvre de référence. Je n’ai jamais été déçu par les conseils de lectures d’Enrique, un fin lettré et un fin connaisseur de la grande littérature mondiale !

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 3

« Malamud a toujours eu droit à ma sympathie de lecteur. Il avait grandi parmi des agents d’assurance et c’est peut-être pourquoi il semblait appartenir à cette corporation. Le Malamud, qui rôde obstinément autour de la capacité qu’a, aussi incroyable qu’elle nous paraisse, l’être humain à s’améliorer, m’attire. Et aussi parce qu’il crée toutes sortes d’êtres discrets et gris aux airs d’agents d’assurance qui, à cause de ce quelque chose qui est en eux, essaient de s’engager à fond et, comme le protagoniste russe affligé et sombre de L’Homme de Kiev, mon roman préféré de l’auteur, deviennent de grands obstinés qui luttent toujours pour aller plus loin en tout.

Pour un débutant comme moi, Malamud, si gris et si tenace, peut servir de modèle parfait pour écrire constamment sans intention démesurée de se diriger quelque part, écrire en évitant de faire les efforts du « réparateur », le personnage de L’Homme de Kiev qui lutte en permanence pour évoluer. Malamud est un bon modèle pour moi, parce que ses héros se dépassent, en revanche, l’écrivain demeure au milieu de rochers gris et de chênes verts austères, toujours sans intention démesurée de se diriger quelque part, de s’éloigner de ses « savoirs discrets » sur l’art du récit. »

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 2

« Hier, l’éternel joyeux et cinglé lecteur qui est en moi a baissé les yeux vers la table, vers le petit rectangle de bois situé dans un recoin du bureau et a commencé.

J’ai commencé mes exercices de diariste sans plan préalable, mais non sans savoir qu’en littérature, on ne commence pas par avoir une chose à écrire sur laquelle on écrit ensuite, mais que c’est le processus de l’écriture proprement dit qui permet à l’auteur de découvrir ce qu’il veut dire. C’est ainsi que j’ai commencé hier, dans l’idée de me sentir toujours disposé à apprendre sans nulle hâte et d’accéder peut-être un jour à un état de connaissance me permettant de relever de plus grands défis. C’est ainsi que j’ai commencé hier, que je vais continuer, me laissant porter pour découvrir où me mènent les mots. »

Typiquement me démarche en matière d’écriture. Une fois encore Enrique écrit ce que je sens et ressens. Que dire de plus ? J’aime cet écrivain, il me parle.

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 1

« Les livres posthumes, genre si en vogue ces derniers temps, me fascinent et j’envisage d’en falsifier un qui pourrait passer pour posthume et inachevé alors qu’il serait en fait terminé. Si je meurs pendant que je l’écris, il deviendra à coup sûr un livre réellement ultime et interrompu, réduisant à néant, entre autres, mes espoirs de falsifier. Mais un débutant doit être prêt à tout accepter et moi, je n’en suis à vrai dire qu’un. Mon nom est Mac. Peut-être parce que je débute, le mieux sera d’être prudent, d’attendre un temps avant de relever tout défi aux dimensions d’un faux livre posthume. Etant donné ma condition de débutant dans l’écriture, ma priorité ne sera pas de construire tout de suite ce livre ultime ou bien d’ourdir n’importe quelle autre sorte de falsification, mais simplement d’écrire tous les jours pour voir ce qui se passe. » Enrique Vila-Matas, Mac et son contretemps (2017)

Encore l’imposture littéraire comme thème principal d’un roman de Matas, et pourtant rien ne me ferait me lasser des textes de cet écrivain catalan, qu’à l’instar de Paul Auster je considère comme un maître !

Ecrire écrire écrire, Sally Bonn

Présenté comme le résultat d’une enquête menée auprès d’auteurs, mais aussi dans des musées et autres lieux culturels consacrés à la mémoire de l’écriture et de ceux qui l’ont animée, cet essai de Sally Bonn est un beau texte sensible, qui s’attache comme son titre l’indique à l’écriture, depuis les premiers gestes de l’enfance jusqu’aux pratiques des écrivains et à leur souvenir (Walser, Mallarmé, Proust, Benjamin, Ponge, principalement) en passant par son histoire, depuis l’antiquité et même la préhistoire, par les objets qu’elle engage, par le corps qu’elle mobilise, par la main, par la géographie, par des voyages…

Ça commence par un clin d’œil à Beckett, peut-être, avec le titre du premier chapitre, comme ça commence, et surtout les souvenirs d’enfance de cette petite Sally qui apprend les mystères de l’écriture, former ces lettres, sans réaliser qu’entre écrire et dessiner il y a plus qu’un lieu commun, des souvenirs d’une autre école, avec ses méthodes d’apprentissage. Ça commence aussi avec le rappel des origines méditerranéennes de l’écriture, avec les scribes du Nil.

Ça se poursuit avec les lieux de l’écriture : « Je n’ai cessé de chercher des endroits ou écrire. », avec une écriture qui peut rappeler le Perec des Espèces d’espaces, le Perec des listes et des inventaires. Sur le pavé du couloir d’une maison, dans des trains, des cafés (dont le Flore, évidemment avec « tous les fantômes, Jean-Paul et Simone le plus souvent »), des bureaux, bien sûr, des tables, etc… Puis viennent les outils, ordinateurs, machines à écrire, carnets, stylo, à l’encre, avec des plumes, au stylo à plume ; les manifestations publiques de l’écriture, dans la rue sous forme de slogans ou d’attentes annoncées… Puis on revient à la table (d’écriture), celle de Ponge en particulier et, de là, à la position du scribe que Ponge s’invite à étudier sans y revenir. C’est « une invite, voire une injonction » selon l’auteure qui file au Louvres pour s’intéresser au scribe accroupi, auquel elle consacre un chapitre, une description, à la place du poète. Puis nous voilà partis pour le Moyen Age avec Beatus, puis encore dans l’imprimerie d’un vrai éditeur, qui travaille encore aux lettres de plomb. Enjambons quelques dix pages pour retrouver Walser et ses microgrammes, un Walser qu’on trouve mort sur la grande page blanche de la neige, dont il s’est fait un dernier manteau, et Mallarmé, etc…

Sally Bonn écrit. Depuis toujours. Elle enseigne l’esthétique à l’université d’Amiens, est critique d’art et commissaire d’expositions. Elle a convoqué toutes ses composantes de sa personnalité professionnelle pour écrire ce très beau livre sur le fait d’écrire, sans oublier de le faire avec une sensibilité qui fait toute la substantifique moelle de son ouvrage, dans lequel pas une ligne ni une phrase ne semble inutile ou gratuite, un défi qui sur un tel sujet n’était sans doute pas facile à relever. C’est sans doute que Sally Bonn aime écrire et qu’elle accordait une grande valeur à ce projet. Mission accomplie.

Œuvres pré-posthumes, Robert Musil

Publié de son vivant (évidemment), ce recueil de textes brefs de Robert Musil, dont il a présenté les intentions en avant-propos (un avant-propos d’une lucidité sans faille), forme un ensemble inégal. Il s’ouvre sur une première partie, Images, qui touche parfois au sublime, un ensemble de textes à la poésie merveilleusement rendue par la traduction de Philippe Jacottet, dont la lecture évoque parfois Franz Kafka et ses nouvelles dont les personnages principaux sont des animaux : L’Ile aux singes ; Un Cheval peut-il rire ? ; Moutons, vus sous divers angles ; Catastrophes au pays des lièvres ; La Souris. Celui qui ouvre le recueil, Le Papier tue-mouches, fait lui penser à la poésie en prose d’un Francis Ponge et son écriture annonce avec quelques années d’avance (ces textes publiés tardivement ont été écrits dans les années vingt) le travail d’écrivains qui apporteront à la littérature du XXe siècle une modernité qui tardait sans doute à venir. On se dit que la réputation de Robert Musil, fondée essentiellement sur son grand chef-d’œuvre inachevé, L’Homme sans qualités, est loin d’être usurpée et qu’on est bien en train de lire un grand de la littérature d’Europe centrale. Les quelques textes qui complètent cette première partie sont à la hauteur et font de l’ensemble un recueil homogène, qui peut aussi rappeler le Baudelaire des Petits Poèmes en prose.

Hélas, la partie suivante, Considérations désobligeantes, présentée par Musil comme un ensemble de textes datés, et on ne peut qu’acquiescer à cette critique lucide, et à partir de Monuments, la lecture devient décevante, quand certains titres donnent à espérer qu’on va lire des propos intéressants sur l’art, l’écriture ou la culture allemande. Mais, parlant de ces « considérations », Musil avoue que « leurs flèches visent quelquefois des cibles qui n’existent plus » et il est dès lors difficile de s’intéresser à ces essais satiriques dont le contexte semble bien lointain et oublié. Même Œdipe menacé, qui évoque évidemment la pensée freudienne, laisse indifférent. Par bonheur, Les Lunettes d’approche rapprochent le lecteur des délicatesses littéraires de la première partie. Et la dernière partie, Des Histoires qui n’en sont pas (au titre prometteur), s’ouvre sur Le Géant Agao, qui peut encore faire songer à Kafka, et Un Homme sans caractère qui divertit avantageusement. Les trois autres Histoires trouveraient sans doute des défenseurs, aussi ne les attaquerons-nous pas, mais l’ensemble du recueil donne à voir de quel talent Musil était capable et envie de relire Les Désarrois de l’élève Törless avant de s’attaquer au monumental L’Homme sans qualités, quand on aura bien sûr réussi à surmonter la peur que peut provoquer pareil objet.

J’ai même rencontré des Tziganes heureux, Aleksandar Petrovic

Cannes 1967, le film de Petrovic, J’ai même rencontré des Tziganes heureux crève l’écran avec son cinéma sans afféterie, sans romantisme fumeux, à mi-chemin de la fiction et du documentaire sur le peuple tzigane de la Voïvodine (Serbie). Privé d’une palme d’or qui aurait pu (dû ?) lui être remise, malgré la concurrence du Blow Up d’Antonioni, il est toutefois primé (Prix Spécial du Jury) et reconnu par la critique et le public pour ce qu’il est, un grand film. Près de soixante ans plus tard, il n’a rien perdu de son charme brutal, et dans sa version restaurée n’a pas pris une ride.

Nous voilà donc plongés dans la vie d’un village tzigane (rues boueuses en terre, cafés où l’on boit sec en écoutant des musiciens virtuoses et une chanteuse au charme sulfureux – omniprésence de la musique, évidemment -, tribunal où l’accusé est bien seul face à son juge, jusqu’aux logements plus ou moins insalubres des uns et des autres) et dans la vie de Bora, vendeur de plumes d’oies qui tombe amoureux de Tissa (scène d’ouverture du film à des années lumière des valeurs contemporaines de l’égalité des droits hommes-femmes), jeune femme qu’il envisage d’épouser pour de bon alors qu’il est déjà marié avec une bien plus âgée que lui. Le beau-père de la belle Tissa ne le voit pas du même œil, lui qui tente d’abuser d’elle dans un moment d’ébriété qu’on imagine quotidien. Tous les personnages du film sont joués par des habitants du village, non professionnels et saisissants de justesse dans le jeu d’acteur, enfants compris. Le regard porté par le cinéaste se veut quasi documentaire, sans idéalisme stérile : le rapport à la loi, interprétée et réinterprétée par les uns et les autres, au point qu’on en vient à faire des pronostics et des paris sur ce que l’un ou l’autre va prendre en passant devant le juge ; les relations entre hommes et femmes ou entre rivaux d’affaires ou en amour, âpres, violentes et qui se finissent parfois au couteau (Mirta pourchassant Bora dans une foire au chevaux après qu’il ait constaté la disparition de Tissa ; Bora poignardant à mort son rival, dans le tas de plume que celui-ci triait avant sa revente, violence suggérée puisque le combat et son issue se déroulent sous les plumes, sans qu’on n’en voie grand-chose)… Le regard porté sur les splendeurs et la décadence de ce peuple est celui de la caméra, sans jugement, sans concession, un regard anthropologique en quelque sorte qui est celui du réalisateur : il n’idéalise rien, ne condamne rien, sauf peut-être dans une scène onirique et belle, dans laquelle Bora assis dans le cul du camion qui rapporte chez lui un stock de couettes bourrées de plumes d’oie en ouvre une et, pour la beauté du geste, laisse s’échapper dans son sillage son contenu (ce qui lui vaudra de passer devant le juge pour trouble causé sur la voie publique !). Justification du personnage principal du film : il était saoul et trouvait ça beau. Oui, c’était beau, à l’image d’un film beau de bout en bout, comme les visages, beaux ou laids, des gens de la Voïvodine que la caméra de Petrovic ne se lasse de filmer. Envoutant et magique. A voir et revoir.

After Blue – Paradis sale, Bertrand Mandico

Après un premier long métrage (Les Garçons sauvages) qui avait été une demi réussite, Bertrand Mandico nous revient avec un « space-western » kitsch et au scénario indigent. Le cadre : une exo-planète répondant au nom d’After Blue, au décor minéral et végétal (dégoulinant et gluant, toute référence à des humeurs humaines seraient sans doute exclue !), qui évoque par sa beauté plastique une bonne installation du Palais de Tokyo (à croire que Mandico a raté une vocation d’artiste et qu’il s’est trompé en devenant réalisateur de cinéma…), et aux animaux (ou habitants natifs) mi-arbres mi êtres vivants un rien monstrueux ; sur cette nouvelle planète, préférée à la terre devenue insalubre, les hommes ont fait long feu : ils avaient les poils qui poussaient à l’intérieur, ils en sont morts étouffés, et ils ne restent plus que les femmes, dont le cou et les épaules se couvrent de toisons en forme de guirlandes qu’il faut raser (régulièrement) au rasoir laser (la coiffeuse du village s’en occupe très bien, donnant au réalisateur l’occasion d’exposer ses fantasmes érotiques de pacotille) ; le film commence par un dialogue entre une voix et Roxy, qui fait un peu « psychanalytique », et qu’on va traîner en voix off jusqu’au bout ; un androïde masculin aveugle, de marque Louis Vuitton, est la possession d’une artiste prétentieuse et pédante qui vit dans la forêt sur une montagne : il a un drôle de pénis, façon tentacules d’octopode ; les personnages sont des femmes, pas complexées par leur nudité, lesbiennes par nécessité, et les scènes de masturbations solitaires ou de moments de sensualité à deux se multiplient jusqu’à la lassitude du spectateur, même le plus indulgent (la fascination de Mandico pour l’homosexualité, mais aussi ce regard très masculin, et pas au meilleur sens du terme, qu’il porte sur l’homosexualité féminine finissent par fatiguer…) ; comme c’est un western, il y a des chevaux, et des armes : de marques de grands couturiers, Chanel, Gucci, etc… (c’est drôle) ; comme c’est un western, il y a une mauvaise : une fille au nom slave, dont le diminutif donne le patronyme Kate Bush (sur la crosse de la carabine de Zora, la coiffeuse, est inscrit : Tu tueras Kate Bush, slogan repris à longueur de dialogue et adapté : Il faut tuer Kate Bush ! c’est lassant) ; comme c’est un western, les deux « héroïnes », Zora et sa fille, se lancent à la poursuite de Kate Bush ; Roxy, la fille de Zora, est appelée par les filles de sa communauté « Toxique » (on saura pas pourquoi) ; comme c’est un space western érotique (enfin blindé de fantasmes de pacotille), Roxy, jouée par une actrice blonde jolie, est tout le temps un peu dénudée, elle se touche sans arrêt, elle gémit à n’en plus finir, elle se cache dans des terriers très étroits : c’est vraiment une chaudasse ; Roxy n’a pas résisté au charisme cradingue de Kate Bush quand elle l’a aidée à sortir du sable où la milice l’avait enterrée vive, ne laissant que sa tête hors du sable (elle l’a échappée belle, la marée approchait) et elle pense un peu trop à elle ; Kate Bush va exaucer trois vœux de Roxy, pour lui avoir sauver la mise : le problème, c’est qu’elle semble avoir des dons de télépathe, du coup elle exauce le premier vœu de Roxy en flinguant ses trois copines qui se baignent à poil dans la mer en se galochant – Roxy voulait juste qu’elles la laissent tranquille ! ; Kate Bush est une sensuelle, elle aussi : elle a le troisième œil : vous savez où ! ; Zora et Sternberg (l’artiste insupportable) prennent un bain de jouvence « sensualo-érotique » (Ron-zzzzzzz !) pendant que Roxy s’amuse avec l’androïde aveugle (faut bien meubler dans un film de plus de deux heures sans intrigue…) ; Kiefer et Climax, deux artistes décriées par la snob Sternberg, tueuses à gage à leurs moments perdus, flinguent Kate Bush alors que Zora la cherche dans la forêt, quand elle était cachée sous le lit de Roxy (dans une caverne insalubre appartenant à la sorcière tueuse au doigts griffus) et lui caressait le téton, et que tout le monde se retrouve là sans qu’un coup de feu ne soit échangé (sauf quand Kiefer et Climax débarquent) ; Paula Luna, l’actrice qui joue Roxy, a de jolis tétons et Mandico adore les filmer ; l’esthétique des décors est parfois chiadée (scène de camping, tente géométrique et transparente, boules métalliques de feu pour se réchauffer, paysage de montagne avec végétation genre sifi des années soixante), parfois horriblement kitsch ; les personnages d’After Blue sont caricaturaux : Zora est peureuse et nerveuse, voire hystérique (scène d’acmée où en rentrant au village avec le corps de Kate Bush dans un sac sur le bourrin elle pète un plomb, menace sa fille – qui s’est même pas touchée – avec son arme, hurle et finit par se rouler dans la boue avant de faire un malaise), Sternberg est une caricature d’artiste qui se la pète (Mandico aurait-il des comptes à régler avec le monde de l’art ?) et on se demande par moment (il faut bien tuer le temps) si Mandico n’a pas une relation torturée aux femmes ; je ne me souviens pas quel était le second vœu de la donzelle Roxy ; de retour au village, toute la communauté a été butée (y a des cadavres plein la plage, on a échappé au massacre) : troisième vœu de Roxy ? ; la musique est par moments insupportable (nappes d’instruments électroniques omniprésentes dans certaines scènes), par moments indigente ; les trois copines butées par Kate Bush apparaissent à Roxy et la tracassent (rien de nouveau) : elles sont fringuées comme si elles revenaient du carnaval de Rio (on leur voit un peu les seins) ; chez Sternberg, on boit de drôles de liqueurs naturelles qui ont l’air de saouler grave et dans le film, du début à la fin, on fume d’étranges cigarettes qui ont l’air de faire leur effet – Mandico aurait tourné son film sous acide qu’on serait pas plus que ça étonné…

J’ai pas tout dit, il faut bien laisser un peu d’inconnu pour le potentiel spectateur de ce film taré, pendant lequel l’ennui est au rendez-vous un peu trop souvent, mais qui constitue, à la façon de certaines œuvres d’art contemporain, une « expérience » (sensorielle ? sensuelle ? ou pas, à chacun d’apprécier…), dans une esthétique de sortie de boîte de nuit, qui fait penser que Mandico ferait mieux de réaliser des clips – ou de se consacrer à l’art (en trois dimension), pourquoi pas. Ça a le mérite d’exister, mais on pourrait attendre d’un pareil potentiel qu’il s’exprime dans des films dont toutes les dimensions seraient prise en compte par un réalisateur un peu trop foutraque pour être génial. After Blue est un demi échec, disons-le tout net. On ira quand même voir le film suivant dans l’espoir d’être agréablement surpris.

Fauna, Mario Levrero

Quatrième texte de Levrero traduit et disponible (même s’il n’est plus édité aujourd’hui), Fauna est un court roman de 90 pages environ, totalement loufoque et surprenant, à l’image sans doute de son créateur… Il s’ouvre sur une citation de Freud, dont il conviendrait toutefois de vérifier la véracité (mais j’avoue en avoir la flemme), « Si je recommençais ma vie, je me consacrerais à la recherche parapsychologique et non à la psychanalyse. » Sous le nom de Jorge Varlotta, notre écrivain uruguayen a en effet publié quelques ouvrages de parapsychologie, et le narrateur de Fauna, son personnage principal en l’occurrence, écrit, lui, des articles pour une revue de parapsychologie. C’est ce qui va conduire une jeune femme blonde explosive à venir sonner à sa porte pour lui proposer de venir en aide à sa sœur, Flora, jeune femme sous l’influence d’un certain M. Victor, « un escroc qui l’exploite et la détruit », jeune femme « hystérique, extrêmement impressionnable », persuadée qu’elle est après l’avoir lu qu’il est l’homme de la situation pour tirer sa sœur d’une dépendance certaine à un être toxique. Bien qu’il ait écrit sur le sujet, il refuse. Mais la blonde explosive lui a tapé dans l’œil, et la liasse de billets qu’elle sort de son sac pour avance finit de le convaincre.

Dès lors commence une sorte d’enquête, car le narrateur ne sait qu’une chose de Flora : elle hante un café avec sa bande d’amis. Il n’a vu aucune photo d’elle, mais il la trouve assez vite et la rencontre un soir, au milieu d’hommes parmi les quels il a une connaissance. Le roman prend la tournure d’un pastiche de roman policier, mais sur fond de parapsychologie, avec sa tentative d’assassinat, déjouée par une prouesse physique d’un être qu’on imagine peu sportif, son ou ses enquêtes, menées de loin, avec une certaine forme de détachement, et son dénouement heureux et assez surprenant en ce qu’il a tout d’une « séance de spiritisme » de pacotille ou d’opérette, mais qu’il fonctionne malgré tout efficacement. Mario Levrero est un écrivain fantasque, dont la notoriété va croissant depuis que les Espagnols se sont pris de passion pour son œuvre et que les Edition Notabila, en France, ont publié Le Discours vide et Le Roman lumineux, ce qui laisse augurer d’autres traductions, Journal d’une canaille sans doute (ce serait cohérent car il forme une espèce de trilogie avec les deux titres cités ci-dessus). Il est de ces écrivains qui, sans doute, avait pour théorie que peu importe le thème, on peut écrire sur tout et captiver le lecteur, ce qu’il parvient à faire avec une décontraction insolente, au plus grand plaisir du lectorat. Il y a dans ses livres toujours quelques morceaux de bravoure bienvenus, qui semblent parfois totalement détachés de l’intrigue ou du thème principal, ce qui est encore le cas dans Fauna avec deux passages d’anthologie sur le jeu de flipper, auquel s’essaie le narrateur qui n’y connait rien et décrit la machine. C’est jubilatoire, foi de fan absolu de la littérature sud-américaine ! Il n’y a plus qu’à attendre avec patience la prochaine traduction d’un des livres de cet écrivain talentueux et tellement atypique.

L’Esprit de la science fiction, Roberto Bolaño

Il ne s’agit pas d’un essai littéraire, même si Bolaño avait sans doute une connaissance de la SciFi qui lui aurait permis d’en parler intelligemment, à en croire les neuf lettres envoyées par Jan Schrella (le colocataire du narrateur) à huit auteurs nord-américains : Alice Sheldon, James Hauer, Forrest J. Ackerman, Robert Silverberg, Fritz Leiber, Ursula K. Le Guin (deux lettres pour elle), James Tiptree Jr et Philip José Farmer, lettres toutes plus délirantes les unes que les autres, envoyées à des adresses pas toujours très sûres, et qui viennent s’intercaler entre les chapitres du livre, ajoutant à la structure discontinue du roman. Il s’agit donc bel et bien d’un autre roman inachevé, dans lequel les chapitres plutôt brefs se succèdent sans toujours chercher à narrer de façon linéaire une intrigue suivie. On retrouve l’esprit de jeunesse d’un Bolaño surprenant et, comme dans Les Détectives sauvages, des jeunes gens qui fréquentent les poètes mexicains, les ateliers d’écriture poétique et font la fête en cherchant, et en trouvant parfois, l’aventure amoureuse. Difficile d’imaginer vers quelle œuvre se dirigeait ce texte arrêté bien tôt (190 pages à peine), mais on y retrouve en effet l’esprit des Détectives, tout comme on retrouve dans Les Déboires du vrai policier un quelque chose de 2666. Ce n’est pas grave, le plaisir est au rendez-vous, même si Les Déboires semblait en meilleure voie que celui-là. Plaisir de retrouver la veine mexicaine de Bolaño, qui peut faire penser par moments à la Beat Generation et à Kerouac, de retrouver également, dans ses personnages et à travers des références qui surgissent souvent dans les dialogues, l’attachement qui était le sien à la littérature mondiale et aux grands écrivains (sans ségrégation de genres ou sous-genres), de retrouver les quêtes (enquêtes littéraires) de ces jeunes poètes, qui semblent parfois gratuites, ce qui fait leur drôlerie : ici, Remo et un de ses amis, motard et parfois auteur de quelques vers, se lancent dans une recherche absurde des revues littéraires de Mexico, dont le nombre est évalué à plus de six cents.

« – Dans Mi Pensil il affirme, ajoutai-je, que d’ici la fin de l’année il y en aura peut-être plus de mille, un nombre propre à figurer dans le Guiness Book des records.

– C’est possible (le docteur Carvajal haussa les épaules), mais même dans ce cas je ne vois toujours pas quel intérêt vous trouvez à cette histoire… Vous voulez enregistrer un record ? Vous voulez faire une anthologie des textes rares ? détrompez-vous, il n’y a pas de textes rares ; misérables et lumineux, pour certains, mais pas rares… »

On ne saura donc pas ce qu’avait en tête l’auteur chilien avec cette enquête farfelue, on ne saura pas comment elle était censée aboutir, on ne saura pas quel roman L’Esprit de la Science Fiction aurait pu donner, on ne saura pas plus si Jan avec ses lettres aux auteurs nord-américains de SciFi devait lui-même aboutir à quelque résultat, et c’est fort dommage, ce qui fait de ce texte une rareté qui pose trop de questions sur lui-même pour être passionnant. A recommander, donc, aux fétichistes de Roberto Bolaño…

La Place d’une autre, Aurélia Georges

Le cinéma français n’est pas ma tasse de thé, celles et ceux qui suivent les chroniques ciné de ce blog, l’auront remarqué. Mais faute de film venus des « petits pays » du monde en ce moment dans la bonne ville de Nîmes, je me suis autorisé un pas de côté en allant voir La Place d’une autre, film d’une réalisatrice que je ne connais pas. Le thème de l’imposture en littérature (cf Enrique Vila-Matas), et pourquoi pas en cinéma, n’étant pas pour me déplaire, l’histoire, durant la Première Guerre Mondiale, d’une jeune femme du peuple, bonniche chez des bourgeois (évidemment, Monsieur se laisse aller à un geste leste, du pied – tout son mépris de classe est dans ce pied -, sous la robe longue de la soubrette, qui marque le coup en commettant un impair dans le service et se fait aussitôt jeter à la rue…), qui se trouve contrainte à vivre et dormir dehors, et rencontre des dames de la croix rouge qui l’embarquent vers le front où elle devient brancardière. Arrive une jeune bourgeoise suisse, Rose Juillet, orpheline depuis peu et qui se rend chez une veuve de la bonne classe, Eléonore (jouée avec sobriété et talent par Sabine Azéma) où elle doit jouer le rôle de lectrice. Un obus allemand tombe sur la baraque, Rose Juillet semble bien morte, Nellie (interprétée avec retenue par Lyna Khoudri, que tout le monde connait sauf moi !) lui vole sa lettre de recommandation et ses vêtements pour la remplacer. L’usurpation d’identité fonctionne à merveille. La jeune femme reste une domestique (on la vêt très dignement, mais elle n’a pas toute sa liberté), elle vit dans une belle maison, mange à la table de la patronne et sert donc de lectrice à Madame. Mais un peu plus encore : la relation entre les deux femmes prend une tournure inattendue, Madame s’attachant sentimentalement à Nellie, sur laquelle elle ne tarit pas d’éloge. Son neveu, pasteur du village, semble lui aussi sous le charme. Jusqu’à l’arrivée de la vraie Rose Juillet, pas si morte qu’il y paraissait.

Le film est d’une facture très classique (film d’époque oblige, sans doute), la photographie est léchée, les scènes d’intérieur-nuit du début, éclairées à la bougie, sont d’une beauté retenue, l’ensemble est plutôt de qualité et l’intrigue, servie par des actrices et un acteur de talent, n’ennuie pas. La condition des femmes du peuple (lumpen-prolétariat) est traitée habilement : Nellie, pour s’élever socialement, est prête à se priver de liberté. La morale n’est pas oubliée, et le spectateur un tantinet naïf (dans mon genre) se range du côté de la belle Nellie contre la vraie Rose Juillet (jouée par Maud Wyler, dont la sécheresse fait merveille) et la morale qu’elle incarne quand elle réclame sa place et vengeance, en fille de la bourgeoisie qui supporte mal qu’une roturière lui ait fait pareil affront. Le dénouement de l’intrigue (pas si surprenant de la part d’une réalisatrice), que je ne révèlerais pas ici (Dieu, s’il existe seulement, m’en garde !), m’a étonné (preuve encore une fois de ma naïveté de spectateur bon enfant), et je suis sorti de la salle paisible et satisfait du spectacle auquel j’avais assisté et que je vous recommande, ne serait-ce que parce qu’il a été tourné par une femme, avec trois femmes dans les rôles principaux, casting pas si fréquent. Et même si c’est un film français.

Nos Âmes d’enfants, Mike Mills

Johnny, que sa compagne a visiblement quitté, n’a pas d’enfant. Il sillonne le pays pour interviewer des adolescents sur leur vision de l’avenir, leurs relations avec leurs parents, leur pays et tout ce qu’ils peuvent vivre au quotidien. Il a une soeur, pas vue depuis le décès de leur mère, depuis un an. Jusqu’à ce qu’elle l’appelle pour lui demander un service un peu délicat : garder son fils de neuf ans, Jesse, pendant qu’elle s’absentera pour voler au secours du père de Jesse, dont elle est séparée, musicien ou chef d’orchestre qui s’installe dans une nouvelle ville et est en crise (paranoïa ou psychose proche). Johnny accepte, même s’il craint, et à juste titre apparemment, de ne pas avoir les clés pour s’occuper d’un jeune garçon qui l’a sans doute oublié depuis un an, et vu son jeune âge. Johnny accepte pourtant.

Le film s’ouvre sur des paroles de jeunes gens qui se confient au micro de Johnny, puis vient l’image. Elégance du noir et blanc : un choix esthétique qui va servir les scènes de rue, à New-York en particulier, à La Nouvelle Orléans, mais qui va surtout servir le propos du film, le ton du film, sa sobriété dans le traitement des sentiments, des émotions… Importance du son durant tout le film : l’intrigue, la rencontre d’un homme qui n’a que peu d’expérience dans l’éducation d’un enfant et d’un enfant justement, dont on peut se demander s’il est précoce ou s’il porte en lui l’héritage psychologique de son père, ou les deux à la fois, l’intrigue donc est entrecoupée de nombreux et fréquents extraits des interviews que réalise Johnny ; Jesse, à qui son oncle prête son matériel d’enregistrement, est filmé dans la ville, prenant des sons urbains avec un plaisir et une sensibilité visibles. Importance des dialogues, la rencontre passant essentiellement par la parole, le débat, la discussion, voire la dispute, moments de communication intense durant lesquels et l’enfant et l’adulte apprennent beaucoup – on peut même penser que c’est sans doute l’adulte qui apprend le plus.

La mère, qui était censée revenir rapidement, doit prendre en charge son ex-mari jusqu’à lui faire accepter d’entrer pour une durée supposée brève en Hôpital Psychiatrique. Elle ne peut pas revenir immédiatement. On comprend qu’elle ne le laissera pas seul avant qu’il soit « remis sur pieds ». Johnny, qui doit se rendre à New-York pour son travail, arrive à la convaincre que Jesse va l’accompagner, et la rencontre se fait plus intense. L’adulte fait des erreurs, l’enfant n’est pas toujours facile – la situation que lui imposent malgré eux ses parents n’est pas facile. Le chapitre new-yorkais est d’une beauté formelle remarquable (scènes de rue filmées remarquablement), le jeu des deux acteurs principaux (Joaquin Phoenix, impeccable en Américain solitaire et attendrissant, et le petit Woody Norman, extraordinaire) est d’une qualité qui atteint des sommets. Il en va de même pour le chapitre de fin tourné à New-Orleans. Le thème, prisé par le cinéma américain, je pense en particulier au génial Honkytonk Man de Clint Eastwood, est sans nul doute un terrain glissant, mais Mike Mills s’en sort avec maestria, évitant les ornières du genre sentimentalisme, bonnes intentions gnangnan, et clichés de la bien-pensance est traité de façon intelligente : l’adulte et l’enfant traitent d’égal à égal, Johnny ne jouant pas le père par procuration et les scènes les plus fortes ne sombrent jamais dans le sentencieux, les bons sentiments ou l’émotion glaireuse. C’est ainsi que durant plus de deux heures on se passionne pour cette histoire, dans laquelle le réalisateur a eu le bon goût de donner la parole aux adultes de demain, de ce fameux nouveau monde qu’ils imaginent bien mieux que ceux qui dans le monde réel l’évoquent avec démagogie, comme une fausse utopie, et à aucun moment on se dit qu’il y aurait des longueurs dans ce film magistral. On quitte les personnages avec regret, sur les retrouvailles avec une mère enfin de retour. Johnny regarde la voiture s’éloigner. Il s’en retourne vers sa solitude chargé d’une expérience qui l’a sans doute fait grandir. Sublime, splendide, ne vous privez pas de voir ce petit bijou de sensibilité ! Vous pouvez en revanche vous garder de voir Licorice Pizza, autre film américain, mais celui-là sans grand intérêt, cucul-la-praline et sans finesse (bref, tout à fait digne de son titre).

L’Heure noire (nouvelle)

Le crime aurait eu lieu à une heure inconnue, on ne pourrait que supputer, on tuerait, la nuit, et il y aurait une heure qu’on nommerait Heure Noire, avec majuscules de majesté, propice au meurtre, plus que les premières heures de la nuit ou le petit matin, dès cinq heures les véhicules de la voirie se mettraient en branle, avanceraient en faisceaux dans les rues, le meurtrier n’irait pas œuvrer sous le regard inquisiteur de leurs phares, car le geste de poignarder se fait avec emphase, lyrisme, il ne peut s’exercer que dans une nuit absolue, 

Lire la suite

J’en fais mon affaire, Mario Levrero

L’éditeur (surnom Le Gros, on se croirait dans un bon vieux polar…) du narrateur lui refuse son bouquin, et l’avance sur droits qui va avec, mais lui propose pour gagner 2 000 $ de retrouver l’auteur d’un roman génial que la maison a reçu sans adresse précise, sinon un nom (Juan Perez, genre Marcel Dupond) et une ville, Penurias. Il en fait son affaire…

Pendant l’essentiel du livre, l’enquête va d’échec en échec. On comprend que le roman dont l’auteur est recherché n’est pas autre chose qu’un tissu de « stéréotypes progressistes », le narrateur le lit un peu, mais il est très vite en manque de polars… Progressivement, c’est sa psyché qui prend le devant de la scène, et il a une âme délabrée (récits de son errance dans la ville de Penurias, de ses multiples erreurs dans la conduite de l’enquête, d’une histoire d’amour plombée d’avance avec une magnifique prostituée, d’une cuite avant de quitter Penurias…), au moins autant que celle de l’auteur Mario Levrero, mais dont l’âme délabrée est passionnante, puis on comprend, et ce assez vite, qu’il ne réussira pas plus que le Gros a trouver l’auteur du livre, car il est évident qu’il commet trop d’erreurs et que c’est sa quête inconsciente d’une belle jeune femme qui est le vrai sujet du livre. 

J’en fais mon affaire est construit comme le recommandait le divin Jorge Luis Borges : « Pour écrire une bonne histoire, il faut avoir deux intrigues, une fausse pour égarer le lecteur au départ, et une vraie qu’il faut garder secrète jusqu’à la fin. » Le non moins divin Mario Levrero a adopté la méthode Borges pour écrire ce délicieux petit roman qui joue avec les codes de l’enquête policière, en un florilège de clichés, et nous mène par le bout du nez dans un excellent livre où il est question au moins autant de lui que de son narrateur, dont on peut se demander pour finir s’il n’est pas son alter ego, question à laquelle je réponds par l’affirmative, connaissant un peu maintenant cet écrivain fantasque et génial, dont je recommande la lecture des quatre livres traduits en français (quelle misère ! mais quelque chose me dit que les autres vont venir).

Pas d’Orchidées pour Miss Blandish, James Hadley Chase

Animer des ateliers d’écriture est une activité passionnante qui mène à des expériences de lectures pour le moins surprenantes et à des concours de circonstances qu’on pourrait associer au hasard objectif des surréalistes ou à des expériences lumineuses proches de celles que relate Mario Levrero dans Le Roman lumineux, chroniqué dans ces pages il y a peu. Si l’auteur de ces lignes était un tant soit peu mystique, ce dont il est permis de douter… Me voilà donc invité à animer l’atelier d’écriture d’un événement nîmois, Nîmes Noir, dont la couleur ne laisse aucun doute quant au genre littéraire, sous-genre oserais-je dire, auquel nous avons affaire. Or, il va de soi que je ne suis lecteur ni de policiers ni de romans noirs. Qu’à cela ne tienne, le hasard fait bien les choses, et la lecture récente de Levrero me mettait avant même que je me sente obligé d’en lire sur la piste du polar ! Il y est question, car Levrero lit les polars à la chaîne, du sadisme de Chase, qui décrit selon lui les crimes de façon terrible. Bien, qu’il en soit ainsi, je vais lire James Hadley Chase. J’en trouve un chez mon libraire préféré. Et aujourd’hui, dans une boite à livres, deux de plus (mdr). Et puis, un Henning Mankell, qui pue le roman noir et le crime genre abattoir : Meurtriers sans visage (ptdr). Bref, nous nous égarons, il s’agit quand même de rédiger une chronique sur un des premiers romans noirs de l’histoire.

Donc, comme le titre l’indique on ne peut plus clairement, il n’y aura pas d’orchidées pour le mariage de la fille du richissime Blandish, une môme (les jeunes femmes sont toutes des mômes et les hommes les appellent « mon chou », qu’ils soient du milieu ou du côté des flics) qui va se faire kidnapper par deux débiles sans dimension, et assister en direct à l’assassinat de son promis, avant de se retrouver entre les mains de la bande de M’man Grisson et de son psychopathe de fils, Slim, l’homme au couteau qui jaillit soudain entre ses doigts comme s’il apparaissait et disparaissait à volonté, un type au regard jaune. L’intrigue, pour laquelle nous nous en tiendrons à cela, serait assez impossible à résumer, tant les rebondissements sont nombreux et surprenants. Et il ne s’agit pas de vendre l’histoire, pour ceux qui voudraient la lire en toute innocence. C’est du réalisme pur jus, sans psychologie inutile, sans sentimentalisme fumeux. Une écriture froide et efficace. Un bouquin qui se lit à toute allure, sans perte de temps inutile. On file vers le dénouement comme au volant d’une vieille Buick déglinguée poursuivie par les fédés du Kansas. Pour ce qui est du sadisme supposé de James Hadley Chase, il faudrait sans doute chercher ailleurs. Certes, ça ne rigole pas, et les femmes sont des proies. Les meurtres de types encombrants sont légion, mais c’est décrit à la va-vite, aussi vite qu’un couteau quitte la main de Slim ou qu’une balle sort du canon d’un revolver. Bref, pour l’atelier, c’est pas gagné. mais comme souvent quand je lis un roman noir (ce qui arrive très rarement), je me suis laissé happer. C’est sûr, Hadley Chase savait y faire.

Les Déboires du vrai policier, Roberto Bolaño

Dans un avertissement au roman, Roberto Bolaño écrit que le vrai policier est le lecteur qui « cherche en vain à mettre de l’ordre dans ce roman démoniaque ». Nous voilà donc prévenu en commençant ce livre, mais si selon l’auteur chilien toujours, il y aurait deux façons de vivre, celle des assassins, dont la devise anarchiste Ni Dieu ni maître et l’action pure tracent les lignes directrices, et celle des détectives qui filent les assassins et cherchent des indices, rien n’empêcherait alors de lire Les Déboires du vrai policier comme un assassin. C’est à dire en se laissant aller au plaisir de découvrir les personnages d’Amalfitano, de sa fille Rosa et de l’écrivain français Arcimboldi, dont on sait déjà sans l’avoir encore lu, qu’ils sont tous trois des personnages importants de 2666 ; en s’abandonnant à la joie de retrouver la fraîcheur juvénile, la tendresse délicate de l’auteur d’une œuvre romanesque que l’on a lue avec délectation il y a déjà quelques années, en se réservant pour plus tard l’énorme roman cité un peu plus haut. Bref, en ne cherchant pas forcément les indices d’une intertextualité entre les Déboires et d’autres textes de Bolaño, comme Des Putains meurtrières ou Appels téléphoniques, en ne cherchant pas nécessairement les indices littéraires à la traque desquels nous soumet l’avertissement. En somme, et pour en finir avec ce long préambule, en se livrant au seul plaisir d’une lecture naïve, comme si l’on était un lecteur vierge du romancier-poète chilien, ce que l’on n’est pourtant pas, mais quelle importance ?

Il n’empêchera pas que l’on retrouvera dans ce texte, sur lequel l’auteur a travaillé toute sa vie, et qui n’est donc pas un roman de jeunesse (quelle épouvantable catégorie romanesque !) des caractéristiques déjà rencontrées dans les grands textes lus précédemment. Tout comme dans Anvers, par exemple – et nous voilà déjà troquant le costume d’assassin contre celui de détective -, il y a dans Les Déboires du vrai policier un choix narratif souvent assumé par Bolaño, celui d’une structure fragmentaire, décousue, qui avec un livre d’un pareil volume (près de trois cents pages, et il est inachevé, on peut donc en déduire que le projet de l’auteur était d’écrire un pavé) confirme que sa quête littéraire allait bien dans ce sens. Sans être aussi détachée de la structure chronologique propre au roman qu’elle pouvait l’être dans Anvers, cette écriture fragmentaire autorise la parenthèse dans une intrigue dont on ne sait pas encore à quel point elle est secondaire, comme dans les chapitres où le narrateur résume le contenu de romans fictifs d’Arcimboldi, « sport littéraire » auquel Bolaño aimait tant s’adonner (lire La Littérature nazie en Amérique, par exemple), tout comme Jorge Luis Borges avant lui. Oui, inutile de s’intéresser de trop près à cette fichue intrigue. On sait qu’Amalfitano, à Santa Teresa où il est professeur d’université, est suivi. On sait ensuite qu’un flic enquête sur lui, à la demande d’un supérieur dont on connaît l’histoire. Mais le livre s’achève, puisqu’aussi bien il est inachevé, sans qu’on sache ni pourquoi l’enquête est diligentée, ni quel résultat elle donnera (on se prend à rêver d’entrer en contact avec l’esprit de Roberto par on ne sait quelle pratique spirite pour en apprendre un peu plus là-dessus, tout comme il pourrait peut-être nous renseigner sur l’avenir qu’il prévoyait pour Rosa, la fille d’Amalfitano, une fille si belle que dans un ville comme Santa Teresa, on peut se faire du mouron à son sujet). Alors, on se laisse aller au plaisir de retrouver le goût de Bolaño pour les listes, les grandes catégories – souvent littéraires – surprenantes, comme dans l’incipit – d’anthologie – du roman : « Pour Padilla, se souvenait Amalfitano, il existait une littérature hétérosexuelle, homosexuelle et bisexuelle. les romans, d’une façon générale, étaient hétérosexuels. La poésie, en revanche, était absolument homosexuelle. dans l’immense océan de celle-ci, il distinguait plusieurs courants : pédés, tantes, tapettes, folles, fioles, lopettes, gonzesses et tarlouzes. Toutefois, les deux courants principaux étaient celui des pédés et celui des tantes. Walt Whitman, par exemple, était un poète pédé. » Suit alors une liste délirante des noms de poètes et de leur appartenance à l’un ou l’autre courant de la poésie façon Padilla ! Si j’ai bonne mémoire, il y a dans Les Détectives sauvages des listes aussi fantaisistes que celle-là. Le chapitre 19 des Déboires nous en propose une seconde, sur le rôle du poète, avec une suite de nom répondant à des catégories amusantes : « Le banquier de l’esprit : T.S. Eliott » ; « Celui qui jouerait le meilleur gangster à Medellin : Alvaro Mutis », etc…

Des déboires, pour en revenir au titre, il n’y a pas que le lecteur – le vrai policier, je vous le rappelle – qui en connaisse. En matière de déboires, les personnages sont vernis : Amalfitano a perdu, trop jeune, sa merveilleuse épouse, qui lui laisse une jeune enfant, Rosa, dont il sera désormais le père et la mère (et ce n’est simple pour personne, ce jeu-là) ; Padilla, son jeune amant poète barcelonais, finit malade du Sida. A Padilla, il reste l’écriture d’un roman, Le Dieu des homosexuels ; à Amalfitano, le bonheur d’avoir lu des milliers de livres. A nous autres lecteurs, il nous reste ces mêmes plaisirs, et entre autres aujourd’hui, celui de lire deux inédits de Roberto Bolaño (la chronique de L’Esprit de la science fiction viendra bientôt). Je ne peux que vous souhaiter ces mêmes plaisirs, car le rôle de la littérature, j’en suis convaincu, est bien de remplacer le monde et le monde, justement, il est par les temps qui courent d’une tristesse infinie. Alors que la littérature est une source de joies sans cesse renouvelée. Amen !

On retrouve, dans le roman que nous chroniquons ici, à la manière d’un détective assassin, ou d’un assassin détective, l’éternelle jeunesse d’un écrivain dont les qualités d’écriture sont surprenantes chez un homme de son âge, quel que soit le livre et quel que soit l’âge auquel Bolaño l’a écrit, car dans les livres qu’il a écrit jeune, on peut s’étonner de la maturité politique qu’il avait déjà atteinte, on peut s’étonner de la maturité littéraire qui était déjà la sienne, et dans les livres qu’il a écrit peu de temps avant sa mort, on peut s’étonner de ce ton d’éternel jeune homme qu’il n’a jamais perdu tout en se disant qu’il a la culture énorme, en matière de littérature ou d’Histoire (et en particulier d’Histoire du nazisme et du fascisme, deux thèmes centraux de son œuvre, comme si autopsier le nazisme était la voie pour comprendre le fascisme et le Mal qu’il représente, le Mal, autre thème central de l’œuvre de Roberto…), d’un vieillard. Chaque fois que je lis Bolaño, je me demande comment il a pu accumuler pareille culture en si peu de temps, tout en vivant. Et comment Roberto Bolaño s’y prenait pour intégrer cette culture à son œuvre romanesque (même question pour Enrique Vila-Matas, même si les deux écrivains ont des méthodes clairement très différentes, mais les deux s’étaient reconnus et s’appréciaient). Quand on en vient à se poser ce genre de question sur un écrivain, on peut se dire qu’on a à faire, qu’on a affaire à un très grand. Ce n’est pas si important, mais s’il y a parmi les potentiels lecteurs de cet humble compte rendu quelqu’un qui n’a jamais lu ROBERTO BOLAÑO, il s’agit de le, la convaincre de très vite se rendre dans la meilleure épicerie arabe de son quartier pour y acheter l’œuvre complète du Chilien, ça tombe très bien une maison d’édition française s’est attaquée au projet, déjà bien avancé. Allez-y, les amies, allez-y, les amis, mais allez-y !

Luzzu, Alex Camilleri

Premier film attachant d’un réalisateur maltais, Luzzu, à cheval entre documentaire et fiction, nous présente les derniers jours de travail d’un jeune pêcheur qui a hérité son outil de travail (une barque de pêche traditionnelle) de son père, qui le tenait lui-même de son père, etc… Une panne, une réparation à effectuer sur la proue, une pêche de moins en moins fructueuse, la concurrence écrasante des chalutiers qui épuisent les fonds marins, des lois de pêche stupides qui obligent à rejeter hors période un espadon pourtant mort quand la pêche industrielle ne se prive pas de se livrer au trafic, tout semble pousser les derniers représentants d’une profession en voie de disparition à renoncer à leur activité pour laisser la place aux grandes entreprises et Jesmark Scicluna ne fait pas exception. Il a une compagne qui, comme elle finit par le dire, n’a pas la même conception du travail que lui, un enfant tout juste né dont la croissance n’évolue pas selon les normes médicales et, s’il a bien résisté à la folie du monde moderne pour ne pas se renier, Jesmark va devoir peu à peu renoncer à ses valeurs morales et se livrer à des actions illégales pour compenser les mauvais résultats de la pêche. Tout, dans son environnement, l’y aura poussé : un port en pleine évolution, avec ses symboles d’un monde en pleine évolution et qui se globalise (présence envahissante des porte-conteneurs, des bateaux de pêche industrielle qui remplacent les luzzu), méthodes du milieu (à la criée, les « petits » passent après les « gros », au risque de ne pas vendre le fruit de leur pêche et de devoir faire le tour des restaurants pour essayer de sauver ce qui peut l’être – dans les coulisses, Jesmark voit ce qu’il n’aurait pas dû voir : la vente illicite d’espadon hors période de pêche…), évolution des modes de vie qui semble lui crier qu’il est dépassé, tout, jusqu’à l’Europe, dont la principale raison d’être sur l’île semble bien d’inciter les petits pêcheurs traditionnels à rendre leur luzzu, leur licence, bref leurs armes pour laisser la place libre aux entreprises modernes qui détruisent et épuisent la Méditerranée. A travers le triste destin d’un jeune homme attaché à son île et à ses traditions dépassées, Luzzu donne à voir l’évolution d’un monde où le libéralisme contemporain met au rencard les restes du monde ancien dont on se dit qu’il valait bien mieux que celui-là, dont la violence ne peut, à terme, que se retourner contre l’homme et son environnement. De ce point de vue, ce film a valeur de témoignage et s’ajoute à la longue liste des œuvres cinématographiques qui nous auront alerté sur les méfaits d’un système économique et politique dont, par notre silence et notre inaction, nous sommes tous les complices.

Le Roman lumineux, Mario Levrero

Poussé en 2000, par quelques ami-e-s, à faire la demande d’une bourse à la fondation Guggenheim, Mario Levrero a le bonheur d’être élu et de se voir en situation de finir un vieux projet d’écriture, Le Roman lumineux, texte dans lequel il narre ses expériences « lumineuses », autrement dit des aventures parapsychologiques ou mystiques, comme on voudra. Mais la plume de Levrero est velléitaire et, pour s’obliger à écrire, il commence un journal de la bourse, qu’il va présenter en prologue du Roman lumineux, un prologue de 450 pages… Voilà dès lors le lecteur plongé dans un journal délirant, celui des addictions de l’auteur, addiction a l’ordinateur, entre autres, un journal de psychose, le journal d’un nyctalope incapable de se coucher avant le jour du lendemain, qui vit totalement en décalage avec le commun des mortels et raconte jour après jour sa folie douce. Ce qui est incroyable, c’est que les thèmes abordés sont d’une banalité incroyable sans que le journal soit pour autant ennuyeux et Mario Levrero nous apparaît comme un drôle de type, sympathique et amusant, dont on ne se lasse pas de lire les aventures quotidiennes. On pense à Charles Bukowski, même si les deux hommes ne se ressemblent pas vraiment, et on a le plus grand mal à lâcher le journal quand vient l’heure d’éteindre la lumière.

Il est question des lectures de Levrero : Somerset Maugham, des romans policiers à foison (l’une des addictions de Levrero), une écrivaine espagnole, Rosa Chacel, dont les livres semblent ennuyer leur lecteur, mais aussi d’écrivains plus prestigieux, Kafka, Beckett, Burroughs, etc… Il est question de ses ateliers d’écriture, de ses promenades en ville, que de gentilles amies font avec lui, pour le sortir un peu, mais il est surtout question de sa lutte pour se désaccoutumer de son ordinateur, de ses sales habitudes qui consistent à jouer, à télécharger des photos pornographiques (ah ! ces petites jeunes femmes japonaises toutes nues…), à « voler » des logiciels, etc… Il est aussi question du cadavre d’un pigeon sur un balcon en dessous des fenêtres de Mario, qui observe la « veuve » du mort venir lui rendre des visites régulières, seule ou avec son nouveau mari et ses petits, métaphore filée qu’on va suivre jusqu’à la fin du journal, avant d’entamer Le Roman lumineux lui-même, dans lequel il va être question de télépathie, mais aussi de la conversion de Levrero à la religion catholique, sous l’influence d’un drôle de curé. Tout comme dans Le Discours vide Mario Levrero réussissait à intéresser son lecteur à des exercices de graphie, dans Le Roman lumineux, il réussit le tour de force de nous faire nous passionner durant 580 pages pour une vie vide, elle aussi, un discours qui « tourne en rond » autour de la procrastination, de l’incapacité de l’écrivain à faire son travail, qui peut rappeler un autre écrivain, uruguayen lui aussi, Carlos Liscano. Le livre se termine sur un retour aux principaux thèmes du journal, pour clore le texte, ce dont Levrero s’acquitte avec brio. Comme l’a signalé Enrique Vila-Matas, à qui on peut faire confiance en matière de littérature, Le Roman lumineux est « Un livre unique, étrange, extraordinaire, même s’il nous parle de thèmes intemporels, de la grisaille quotidienne et de ce que le sort nous réserve. Je n’ai jamais pu l’oublier. » On ne peut mieux dire, me semble-t-il, sur ce texte gentiment dingue.

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« Après avoir lu Junky, j’ai voulu lire davantage de Burroughs ; Felipe m’a prêté deux autres livres, non sans m’avertir qu’il y avait de grandes différences avec Junky ; il n’était pas très sûr qu’ils allaient me plaire. Felipe connaît mes préjugés envers les auteurs homosexuels, qui ne sont pas en réalité des préjugés, mais des jugements esthétiques ; et, effectivement, lorsque j’ai commencé à lire Parages des voies mortes, j’ai trouvé que, à la différence de Junky, le thème de l’homosexualité occupait un premier plan. D’autre part, il était aux antipodes de la rigueur narrative de Junky, et j’ai failli renoncer à la lecture. Mais il y a quelque chose de spécial chez Burroughs qui m’a poussé à continuer à lire, avec une perplexité totale face à ma propre attitude, parce que, vraiment, je ne saisissais pas les raisons secrètes que je pourrais avoir de lire ce livre. De fait, il s’est depuis lors passé quelques semaines, et j’ai encore quelques pages à lire pour le finir. Ce n’est pas une lecture facile ni gratifiante et, cependant, il m’a été impossible de le laisser tomber, même si j’ai dû intercaler sa lecture avec la consommation d’une montagne de romans policiers. d’autre part, les fantasmes homosexuels et les tombereaux d’expression macabres et grossières ne m’ont pas gêné, et je ne comprends toujours pas pourquoi. Pour une raison inconnue, Burroughs est incapable de me heurter. » Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« L’Angoisse du gardien au moment du péno (que les traducteurs espagnols ont traduit d’une manière légèrement différente de ma traduction maison) est un livre de Peter Handke, un Autrichien qui, s’il est bien loin d’être un Bernhard, est aussi bien loin du portrait que brosse Bernhard en passant en revue les collègues co-nationaux, c’est-à-dire qu’il n’a pas l’air d’être un idiot. Celui qui en a tout l’air est l’auteur du prologue, un certain Javier Tomeo. J’ai vu le livre il y a une dizaine de jours, chez le bouquiniste d’à côté, et il m’a semblé intéressant pour je ne sais quelle résonance qui n’est pas arrivée à se transformer en souvenir. (…)

Par un rabat du livre, j’apprends que le roman a été porté au cinéma par Wim Wenders. J’aimerais voir le film parce que, s’il est bien fait, il peut être très intéressant – visuellement, je veux dire. Surtout si l’intention narrative a été respectée.

Par principe, je ne lis jamais le prologue d’un livre avant le livre lui-même, et ces derniers temps j’essaie de ne même pas lire les quatrièmes de couverture, surtout s’il s’agit d’éditions espagnoles, parce qu’il y a chez les Espagnols, une véritable passion de présenter au lecteur par avance les contenus essentiels du livre. Le comble, je crois, c’est un roman de Nero Wolfe, où l’on dévoile qui est l’assassin rien de moins qu’en couverture. Ce prologue ne constitue pas une exception, et je n’ai jamais été aussi reconnaissant à mes principes ; si je l’avais lu d’abord, il aurait totalement gâché ma lecture. Mais je me réjouis de l’avoir lu après avoir lu le roman, parce qu’il s’est révélé extrêmement comique. Le préfacier commence par dire que c’est un livre difficile à comprendre ; au milieu de son texte, il dit qu’il ne comprend pas ; et, vers la fin il écrit qu’il ne comprend pas non plus le titre. C’est très étonnant parce que même moi j’ai compris le titre. Moi qui ne prête pas attention à ses subtilités. Justement, vers la fin du livre, un personnage fait un bref récit qui explique le titre et, presque à la fin proprement dite, le personnage principal répète exactement le même récit, en modifiant toutefois les circonstances, et là le lecteur saisit de nouveau le sens du titre. C’est sans équivoque et simple, mais le préfacier ne l’a pas compris.

Il n’a pas compris non plus le roman, et il a l’air d’ignorer qu’un roman n’est pas fait pour être compris. »

Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

thomas-bernhard

« Après avoir prêché dans le désert des années durant, après avoir été méprisé et blâmé pour avoir certaines opinions, voilà que je tombe sur une espèce d’âme jumelle. On peut lire page 54 de Maîtres anciens, un livre impossible à classer de Thomas Bernhard :

« Voyez-vous, Beethoven, le dépressif chronique, l’artiste d’Etat, le compositeur d’Etat par excellence, les gens l’admirent, mais au fond Beethoven est un personnage parfaitement repoussant, tout, chez Beethoven, est plus ou moins comique, quand nous écoutons Beethoven, nous entendons sans cesse une détresse comique, le grondement, le titanesque, la stupidité de la marche militaire, jusque dans sa musique de chambre. Quand nous écoutons la musique de Beethoven, nous écoutons plus de tintamarre que de musique, la marche cadencée des notes, en sourdine, l’Etat », dit Reger.

Une année de lecture : 2021

Le moment d’un bilan rapide est venu. Lecture ou relecture, peu importe, l’essentiel étant de conserver le souvenir du meilleur, parfois du sublime. Les romans qui m’ont procuré les plus vifs plaisirs de lecture sont en tête de cette liste (sans souci de classement précis). Les liens indiqués renvoient aux chroniques écrites pour ces livres marquants.

Bohumil Hrabal, Vends Maison où je ne veux plus vivre : https://bricea.home.blog/2021/12/18/vends-maison-ou-je-ne-veux-plus-vivre-bohumil-hrabal/

Les Tentacules, Rita Indiana : https://bricea.home.blog/2021/02/09/les-tentacules-rita-indiana/

Edie – La Danse d’Icare, Véronique Bergen : https://bricea.home.blog/2021/08/23/edie-la-danse-dicare-veronique-bergen/

Dans le mirador, François Bizet : https://bricea.home.blog/2021/10/30/dans-le-mirador-francois-bizet/

La 7e Fonction du langage, Laurent Binet : https://bricea.home.blog/2021/11/22/la-7e-fonction-du-langage-laurent-binet/

Djinn, Alain Robbe-Grillet : https://bricea.home.blog/2021/11/29/djinn-un-trou-rouge-entre-les-paves-disjoints-alain-robbe-grillet/

Octaèdre, Julio Cortazar : https://bricea.home.blog/2021/12/11/octaedre-julio-cortazar/

Les Palabreurs, Bohumil Hrabal : https://bricea.home.blog/2021/12/21/les-palabreurs-bohumil-hrabal/

Le Tonneau magique, Bernard Malamud : https://bricea.home.blog/2021/04/25/le-tonneau-magique-bernard-malamud/

Le Commis, Robert Walser : https://bricea.home.blog/2021/09/23/le-commis-robert-walser/

Monsieur Songe, Robert Pinget : https://bricea.home.blog/2021/01/22/monsieur-songe-robert-pinget/

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« La grande surprise en matière de lectures récentes, ç’a été Sivainvi (horrible traduction espagnole du titre original Valis), un roman de Philip K. Dick. Là, Dick entrelace sa science-fiction et des données autobiographiques évidemment réelles, et plutôt que d’un roman, il s’agit d’un traité philosophico-religieux de premier ordre. J’ai été surpris de découvrir à cette occasion que Dick a vécu quelques expériences similaires à certaines que j’ai vécues, même si dans son cas es expériences sont allées beaucoup plus loin. De toute façon, certaines de ses conclusions ressemblent aux miennes, même si, aussi sous cet aspect, il va beaucoup plus loin. Je me réjouis infiniment de n’avoir jamais goûté à aucun type de drogue (sauf quelques-une autorisées, comme le tabac). Je ne crois pas que j’aurais pu survivre à des expériences de l’intensité de celles de Philip K. Dick. Bon, lui non plus n’y a pas survécu. En tout cas, c’est très agréable de lire ces choses qui, d’une certaine manière, relativisent notre propre folie. »

Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« Je continue à couper doña Rosa Chacel ; avec Beckett, maintenant, et avec un livre sur Beckett, un essai avec quelques éléments biographiques que j’ai trouvé intéressant même si les essais m’ennuient plutôt. Mais ma curiosité envers Beckett était très grande et ce livre m’a éclairé sur un certain nombre de points. Avant, j’avais lu un récit très comique, vraiment comique, intitulé Premier Amour, et maintenant je lis d’autres histoires. Beckett réussit toujours à m’arracher quelques éclats de rire. Je sais, bien sûr, que son œuvre ne s’épuise pas avec sa comicité et, justement, un de mes désaccords avec l’auteur du livre est là. L’auteur réfute ceux qui cherchent des significations philosophiques particulières chez Beckett et interprètent son œuvre à partir de ses significations ; avec ça, je suis parfaitement d’accord. Moi aussi, je pense que l’Art, en général, ne doit pas se mesurer à ses contenus. Mais l’auteur, un Allemand, exagère un peu en ôtant toute importance aux significations. Il s’appuie en partie sur les dires de Beckett, mais c’est un fait bien connu que les auteurs ne disent jamais exactement la vérité sur leurs œuvres, souvent parce qu’ils l’ignorent. Ce que je veux dire, au sujet de mon désaccord avec l’Allemand, c’est que : d’accord Beckett ne construit pas ses œuvres en fonction de quelque signification ou message ou idéologie que ce soit, et c’est ainsi que doit être l’Art ; parfait. Mais mon désaccord réside dans le fait que ça ne revient pas au même qu’un personnage s’appelle Godot ou s’appelle autrement. Ce Godot a une signification, de toute évidence renvoyant à Dieu. Cela, je suis d’accord, n’explique pas l’œuvre ni ne lui donne sa force, ne justifie pas son existence ; mais ne nions pas le fait qu’il y a aussi des significations dans l’œuvre. L’important de la littérature ne réside pas dans ses significations, mais ça ne veut pas dire que les significations n’existent pas ou qu’elles n’ont pas leur importance. J’ai souvent dit et écrit : « Si je voulais transmettre un message idéologique, j’écrirais un pamphlet. », avec ces mêmes mots ou d’autres. Mais ça ne veut pas dire que dans ma littérature, il n’y ait pas d’idées exposées, et que ça ne mérite pas la peine d’exposer ces idées. » Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le parallèle entre L’ultime Auberge de Kertész et Le Roman lumineux se poursuit, non pas que ces livres soient identiques, mais les écrivains cités, Kafka et Beckett, le sont par l’un et par l’autre. Normal, me direz-vous, tous deux sont géniaux… C’est bien ce que je pense, moi aussi, tout comme la citation de Mario Levrero ci-dessus sur Beckett me convient parfaitement, à tel point que j’aurais pu l’écrire moi aussi. Mot pour mot.

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« J’ai acheté encore une fois L’Amérique, de Kafka ; trente-cinq pesos. L’édition Emecé, assez bien conservée. Possible que j’aie bientôt envie de relire ce roman. Je ne l’ai pas relu depuis cette première fois, en 1966, lorsqu’il a fait naître en moi le désir de devenir écrivain. Chaque fois que j’installe ma bibliothèque, je le rachète, et je finis toujours par le prêter et le perdre ; mais ce livre ne doit pas manquer à ma bibliothèque et, hier, justement, j’avais remarqué que je ne l’avais pas. La semaine dernière, Chl avait acheté un exemplaire exactement pareil. Aujourd’hui, elle a déniché La Muraille de Chine. » Mario Levrero, Le Roman lumineux

Comme Imre Kertész, Levrero écrit un roman dans lequel le journal tient une place considérable (ici, les 400 premières pages d’un roman qui en compte 600). Comme Imre Kertész, Levrero a une relation privilégiée avec l’œuvre de Kafka. Les livres de ma bibliothèque semblent parfois s’attirer les uns les autres et leurs auteurs avoir ensemble une certaine communauté d’esprit, avec moi aussi d’ailleurs !

White Building, Kavich Neang

Le white building est un immeuble historique de la ville de Phnom Penh (Cambodge) où l’Etat a logé d’anciens artistes, d’anciens fonctionnaires, un « immeuble unique qui était devenu emblématique d’une époque qui disparaît » comme le dit Kavich Neang ; « On y vivait en communauté, des peintres, des musiciens, des couturières, la porte ouverte sur le couloir. Il y régnait une atmosphère particulière qui m’a fait grandir en tant qu’artiste. »

Le film est divisé en chapitre, « Bénédictions » ouvre sur l’histoire de trois jeunes gens sympathiques, qui dansent un smurf un peu nouveau, se préparent pour une compétition, un concours plutôt, évoquent les filles, se baladent en scooter (à trois sur le même engin, dans la circulation folle de la ville), tentent un peu de draguer un autre scooter avec trois jeunes filles, moqueuses, vont faire trois sous en dansant pour manger dans un bar, jusqu’à la fin du chapitre où l’un d’entre eux annonce qu’il ne sera pas là la jour J, qu’il déménage, part vivre en France avec sa famille. Fin d’une période heureuse, qui nous laissait envisager un film léger.

On est dans les années 2010. La rumeur de la démolition de l’immeuble, avec proposition de rachat des appartements à un prix au mètre carré insuffisant pour espérer se reloger en ville, se fait insistante. Samnang, le personnage principal, est le fils du chef des copropriétaires. Dans la deuxième partie, « La Maison aux esprits » qui s’ouvre sur une réunion à la fin de laquelle les habitants se divisent : il y a ceux qui acceptent le nouveau prix proposé, jugé insuffisant par celui qui l’a négocié, et ceux qui le refusent. Le père de Samnang n’est pas très bien, son gros orteil est infecté à cause de son diabète. Le fils le voit en cauchemar, habillé en costume, immobile – mauvais signe. Gros plans sur l’état de délabrement du building (les infiltrations d’eau, les plafonds cloqués et noircis… aussi noir que l’orteil qui commence à gangréner !). Le père et la mère s’en tiennent, contre l’avis du « bon médecin », consulté trop tard, aux soins traditionnels : gingembre et miel. Il y a des tensions entre la mère et la fille, partie dans un appartement un peu plus loin ; les anciens relax et contemplatifs, attachés aux traditions et les jeunes, plus dynamiques, passionnés ne se comprennent pas toujours.

La dernière partie, « Saison de la mousson » nous montre la famille après les expulsions réalisées. Retour aux terres originelles, en campagne, « lieu paisible, proche de la nature, mais c’est peut-être le lieu d’une réunion impossible pour la famille de Samnang » conclut le réalisateur.

White Building est un très beau film, un peu mélancolique, un peu nostalgique, qui donne envie de découvrir l’œuvre à venir de Kavich Neang, puisque nous venons de voir son premier long métrage. Un nouveau nom à suivre…

Bad Luck banging or Loony porn, Radu June

Six ans après l’inoubliable Aferim ! Radu June nous offre avec Bad Luck banging or loony porn un nouveau film (récompensé par un Ours d’Or au festival de Berlin) de haute tenue. L’intrigue en est simple : une professeure enseignant dans un lycée de Bucarest à la réputation sans faille doit défendre son poste devant une assemblée générale des parents d’élèves scandalisés par le scandale d’une sex-tape circulant sur Internet, qui montre l’enseignante dans une posture scabreuse au lit avec son mari. La mise en forme narrative de l’intrigue est un peu plus complexe… Le tout début du film nous montre le contenu de la fameuse sex-tape, cru et pour le moins porno, avant qu’une première partie nous montre le personnage principal du film traversant Bucarest à pied (on se dit tout d’abord qu’après une ouverture en fanfare, le réalisateur se permet des longueurs…), prétexte à mettre en évidence dans le décor urbain d’une grande ville roumaine tout ce qui peut être de l’ordre de la vulgarité, de l’indécence du monde contemporain, de la référence discrète, et même du clin d’œil appuyé, à la pornographie, mais aussi de la violence décomplexée de sa population… La deuxième partie du film rompt catégoriquement avec cette narration qui prend son temps et nous montre Emi faire quelques démarches pour éviter de perdre son poste, dans un Bucarest en folie, masqué et hyper-tendu. Des extraits de documentaires, de publications Internet, sorte de petit musée des horreurs roumaines sous-titré par des légendes explicites qui font faire au spectateur un second voyage historique, sociologique, politique et sociétal dans une Roumanie qui a eu maintes fois à faire avec l’obscénité et l’immoralité. On se dit que l’affaire d’Emi est bien peu de chose au regard de ce que le pays a vécu par le passé et vit encore aujourd’hui. On se dit aussi que Radu June a choisi d’emprunter des chemins de traverse pour traiter du thème de son film, qu’il a choisi la légèreté d’une comédie de mœurs pour parler de thèmes finalement pas tous aussi léger qu’une histoire de sex tape. La troisième et dernière partie nous fait alors entrer de plain-pied dans la comédie en dénouant l’intrigue, dans la cour d’honneur du lycée qui accueille la réunion avec les parents remontés comme des coucous et qui veulent visiblement la peau de la prof, qui se défend à coups d’arguments intellectuels, tout cela dans la caricature (un haut-gradé de l’armée qui ne cache pas son antisémitisme et son amour du nazisme, une mère d’élève puritaine et drapée dans ses valeurs morales réactionnaires, un pilote d’avion violent et machiste…), l’humour débridé (prises de paroles de parents plus ou moins grotesques, plus ou moins crédibles aussi, mais qui renvoient sans doute à des postures politiques, nationalisme exacerbé, fascisme et nostalgie de l’époque communiste autoritaire, encore en cours en Roumanie et qui sont autrement plus obscènes que le petit film de la « prof porno »), avec proposition de trois fins différentes, dont une totalement délirante qui permet de sortir de cette comédie grinçante sur un hénaurme éclat de rire, histoire de rappeler que tout cela est une fiction, même si cette fiction est l’occasion de revisiter le réel à travers un filtre qui ne force pas l’optimisme.

L’ultime Auberge, Imre Kertész

Journal d’une partie d’échecs contre la mort, dont l’issue est courue d’avance, L’ultime Auberge est une fois de plus un livre superbe d’Imre Kertész qui mêle dans un même texte les genres du roman (L’ultime Auberge) et du journal (Secrets dévoilés et Le Jardin des trivialités) en alternance, sans qu’on sache très bien si le projet de roman, dont on peut dire qu’il n’est pas abouti, ne serait pas un prétexte pour se persuader qu’on est encore écrivain, ou un moyen de repousser la mort (tant qu’il a un projet d’écriture, Kertész ne peut pas mourir) ou encore un prétexte à écrire un journal, dont on ne sait pas très bien s’il ne serait pas le dernier moyen littéraire de l’écrivain hongrois d’écrire encore, ou le projet principal d’un livre qui joue à cache-cache avec lui-même… Car le journal l’emporte, et de loin sur les quelques pages romanesques, tant par le volume que par la qualité littéraire, comme témoignage autobiographique des derniers efforts de l’homme et de l’écrivain pour : 1. quitter son pays, la Hongrie, contre lequel il récrimine, à la façon d’un Thomas Bernhardt (même si Kertész n’écrit sous l’influence de personne) 2. témoigner par avance de sa fin de vie 3. dire sa lutte contre la maladie, la déchéance physique et la mort 4. dire sa lutte, malgré ou à cause de la déchéance, pour rester un écrivain, tout en ne cessant de regretter la perte du grand style, en constatant encore et encore son insatisfaction littéraire, à la façon d’un Flaubert dans ses correspondances. Bref, L’ultime Auberge n’est en rien un livre joyeux, d’autant que son auteur ne se prive pas d’aborder des thèmes qui n’engendrent pas l’optimisme : enfer de la maladie (il est diagnostiqué Parkinson), déchéance de l’Europe, conséquences sur l’activité littéraire des obligations liées à la réception du Prix Nobel de littérature (Kertész n’est pas le premier à se plaindre de ne plus pouvoir écrire à cause des sollicitations trop nombreuses que lui valent ce qu’il appelle « le gros lot »), détestation de son propre pays, sans parler de ses obsessions liées au fait d’être juif, à une forme de « paranoïa » juive face à un monde qui à l’en croire s’apprête sans cesse à terminer le travail commencé par Hitler pour en finir avec les Juifs, à une forme d’obligation à défendre la plupart du temps l’Etat d’Israël, contre vents et marées quasiment, même quand il a conscience de certaines dérives israéliennes, considérations politiques sur la démocratie en Europe, sur ses défaillances et ses défaites, dans lesquelles on retrouve l’idée du fascisme mou développée par Pasolini, déclinée en fascisme discret chez Kertész, etc… Ce n’en est pas pour autant un livre « plombant », mais un livre ou la grande culture de l’écrivain s’exprime généreusement, un livre où sa pensée n’apparaît pas diminuée, où il est question de sa passion pour la musique classique, pour Gustav Malher entre autres, d’une admiration certaine pour l’écrivain Franz Kafka, d’un hommage en passant à Samuel Beckett, où on a plaisir à le suivre dans le cheminement qui accompagne la construction d’une oeuvre, un livre ou la grande humanité de Kertész est bien présente, un livre qui, même s’il le dénigre, se construit en s’écrivant, signe s’il en est qu’il s’élève bien au-dessus d’un projet conçu contre et avec la maladie et qu’on peut le ranger avec les grandes réussites de son signataire. En explorant le Jardin des trivialités, Kertész reste malgré tout au-dessus de la ligne de flottaison, reste un grand écrivain qui jamais n’ennuie ou ne paraît fade, garde la dignité qui a toujours été la sienne.

N’en étant encore qu’à la découverte de cet auteur admirable, après le sublime Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, dialogue fleuve entre deux hommes, maelström stylistique de très haut niveau, et Roman policier, un texte sur et radicalement contre le fascisme d’une très grande qualité littéraire lui aussi, j’ai plaisir à constater qu’à chacun de ces opus, je lis non pas chaque fois le même livre, comme c’est souvent le cas avec la grande majorité des écrivains – y compris les très bons écrivains -, mais chaque fois un livre différent, ce qui me semble être la signature des très grands. Voilà pourquoi je me prépare à lire avec ferveur toute l’œuvre d’Imre Kertész, qui disait que ses livres ne lui survivraient pas.

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Hier soir, Godot, dans la mise en scène de Täbori – ce qui est à peine croyable, sachant qu’il a déjà quatre-vingt-douze ans. Spectacle instructif, d’autant plus que c’était la première fois que je voyais sur scène une pièce de Beckett. La représentation était, à mon avis, nulle ; elle n’a pas plu non plus à M. et nous avons longuement analysé la raison – nous en sommes presque arrivés à suspecter la pièce ; je me suis rappelé la grimace de Reich-Ranicki à Baden-Baden, qui n’a jamais considéré Beckett, dont on célébrait le centième anniversaire de la naissance comme « le plus grand écrivain du XXe siècle ». Par ailleurs, ces classements sont très énervants ; peu importe, j’ai trouvé la représentation « joviale » et la jovialité est ce qu’il y a de plus étranger à Beckett. Les dialogues étaient fades, insignifiants pourrait-on dire, ce qui est quand même absurde en ce qui concerne Godot. En ce moment – il est six heures du matin – je lis l’excellente biographie de Beckett par Knowlson. Beckett est un grand auteur, et il le restera. » L’ultime Auberge, Imre Kertész

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« J’ai rêvé de Kafka. Je lui parlais au téléphone. Nous avons pris rendez-vous et il est venu. Son visage ne ressemblait pas à celui qu’on voit sur les photos. Il était plutôt terreux, avec une barbe drue. Quand j’ai raconté mon rêve à M., elle m’a demandé si ce n’était pas plutôt mon père. Question intéressante, je ne sais que répondre… Peut-être la barbe, le visage levantin… Mais la question demeure : était-ce Kafka dans le rôle de mon père, ou mon père dans celui de Kafka . Il était aimable avec moi, une sympathie est née. Je ne me rappelle plus de quoi nous avons parlé. C’était un grand rêve réconfortant, un pâle reflet de mes grands rêves d’antan. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Kafka, suite. Etait-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? C’était un écrivain génial, mais il ne se fie pas à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, il reste d’une modestie dévastatrice. Les femmes l’adorent, mais il s’empêtre dans des amours malheureuses où, au lieu de satisfaction, il ne trouve qu’humiliation. Il apprécie la vie, on peut dire que c’est un hédoniste et pourtant il mène une existence d’ascète. De nature solitaire, il veut constamment se marier. Il fait de la gymnastique, s’adonne au jardinage pour entretenir sa santé, dort la fenêtre ouverte en hiver, pratique la marche à pied, la natation, mais contracte une maladie mortelle et meurt avant l’âge. – Destin émouvant, et on pense à Goethe pour se consoler. Il a lui aussi eu sa part de malheur, mais il a « mieux exploité » sa souffrance. Peu importe. Le personnage de Kafka, peut-être même plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et je me demande si ce n’est pas là son véritable héritage. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

Hamlet et la question du moi futur - Bruno Jarrosson

« Trois jours à Copenhague. Le grand fiasco européen. Bel ennemi, vilain ami. Les étrangers qu’ils ont accueillis à leur époque libérale sont devenus un fardeau pour eux ; ils se sont donc tournés vers la droite et attendent qu’elle mette de l’ordre, c’est-à-dire qu’elle assigne des limites à la démocratie. Chaos et incertitude ; la terreur fait trembler l’Europe, et l’Europe se couche devant la terreur comme une mauvaise putain devant son maquereau. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Toujours aussi vrai, me semble-t-il, et pas seulement pour le Danemark. Un miroir tendu à la France actuelle ?…

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Il a fallu survivre aux nazis. A l’époque bolchévique, il n’y avait aucun espoir de survie ; le système ne semblait pas devoir disparaître un jour. Pourtant, je n’ai jamais accepté son existence. Je ne me suis pas inséré dans sa pensée, je n’ai pas pratiqué son langage, je ne me suis pas installé dans ce qu’on appelle la vie normale : je n’ai pas fondé de famille, je ne me suis pas constitué de véritable base existentielle, pour ainsi dire. Je vis maintenant pour la première fois dans un monde qu’on peut dire réel. Comment est-il ? Absurde, lui aussi ; mais au moins son absurdité est-elle réelle. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’absurdité de notre monde est en effet réelle, et de plus en plus difficile à accepter…

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Le sentimentalisme de la survie est fini, de même que le libéralisme sexuel, philosophique et comportemental d’après-guerre : c’est le retour d’une époque virile, d’un conformisme brutal, peut-être de la guerre. En tout cas, celui du fascisme (ou quel que soit le nom qu’on lui donne). Je dirais que l’ère de l’hédonisme est arrivée, si tant est que l’hédonisme est la pratique d’une société composée d’hommes et de femmes véritables. Mais où sont les hommes et les femmes ? Selon un esthète libéral qui se prend pour un essayiste influent, non seulement c’en est fini du sérieux sous toutes ses formes, mais il n’est plus représenté que par des artistes est-européens qui s’agitent dans des costumes mal taillés et ne savent que faire de leur malheur. Si ce n’est assommer le monde avec leur mauvaise humeur. Ainsi, le monde occidental se trouverait-il déjà par-delà le bien et le mal et ne songerait-il plus qu’à s’amuser ? Mais de quoi ? Et dans quel but ? Finalement, il n’y a rien de plus ennuyeux qu’une bonne distraction. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Bonne année, bonne santé, bon fascisme discret à toutes et tous !

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Ce qu’on fait aujourd’hui de la démocratie n’a pas grand-chose à voir avec la res publica ; je parlerais plutôt de démocratie de marché. Avec un peu d’autodiscipline, c’est une forme d’existence très agréable, mais elle prendra vite fin à cause de son évolution insolente vers la centralisation de l’argent et du pouvoir ; alors c’en sera fini de l’autodiscipline et de la douceur de vivre. N’est-ce pas une sorte de fascisme discret qui nous attend, avec emballage biologique, restriction totale des libertés et relatif bien-être matériel. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Ecrit de cela il y a vingt ans, cette note semble lire la situation actuelle avec une acuité qui ne se démentira sans doute pas dans les années qui viennent…

Le Club des tueurs de lettres, Sigismund Krzyzanowski

Publié en France par les éditions Verdier, Sigismund Krzyzanowski est donc cet auteur russe né en 1887 et mort en 1950, non publié de son vivant que l’éditeur russe Vadim Perelmouter a « découvert » aux archives pendant la période soviétique (regarder et écouter son témoignage sur notre blog ces trois derniers jours). J’ai trouvé dans une librairie montpelliéraine la version de poche de ce roman bizarre (écrit entre 1922 et 1924) et en ai fait l’acquisition sans penser que l’auteur, dont je ne connaissais pas le nom (et pour cause), était une espèce de « génie de la littérature » méconnu. Je me suis tout d’abord méfié, à cause du titre qui renvoie à cette mode récente des romans dont les titres font référence à des « clubs » ou des « cercles » divers et variés et qui me semble-t-il ne pèchent pas par excès d’originalité. Mais passons, à la lecture de la quatrième de couverture, il m’a semblé que ce bouquin abordait des thèmes spécifiques à la littérature et qu’il pourrait éventuellement m’intéresser. Ce fut en effet le cas. A la lecture du Club des tueurs de lettres, je m’aperçus que Krzyzanowski avait eu une idée intéressante, celle d’écrivains désireux de ne plus publier une ligne de leur vivant (comme si l’auteur avait la certitude qu’il ne publierait pas de son vivant, comme s’il avait la préscience de la maladie qui l’emporterait, lui faisant perdre avant cela l’alphabet…) et se réunissant chaque samedi pour, malgré leur décision de ne rien publier, continuer à s’adonner à la littérature en disant un texte de leur cru, qui ne sortirait évidemment jamais de leur petit comité. C’est ainsi que le roman s’apparente à un recueil de nouvelles, ou de textes littéraires de genres divers, puisque le premier de ces textes une courte pièce de théâtre, et que par la suite il y aura également quelques contes. Ces textes font voyager le lecteur dans le temps, de l’Antiquité et du Moyen Age au début du XXe siècle. Le plus difficile de ces récits est sans doute celui du chapitre IV, basé sur un « délire » scientifique qui, d’inventions en inventions toutes plus loufoques les unes que les autres, va permettre à une société d’introduire dans le corps de ses citoyens, sous le prétexte sécuritaire, au départ, d’en finir avec la folie, une sorte de vie préfabriquée de robots obéissants et incapables de rébellion (une société qui n’est pas sans faire penser à la dictature du prolétariat, mais qui est aussi la métaphore du club des tueurs de lettres dans lequel les sept participants renoncent à leur personnalité d’écrivain) et ce grâce à des machines, les « ex », qui se substituent à toute forme de volonté individuelle, les citoyens sous emprise d’une « ex » conservant leur pensée propre, mais s’avérant incapables d’agir en fonction. Evidemment, les quelques hommes de pouvoir qui tentent ainsi de conditionner leur peuple s’apercevront à leurs dépends que leur projet était irréaliste… Tout comme l’initiateur du club des tueurs de lettres s’apercevra peut-être que son idée est elle aussi utopique.

Les auteurs des textes portent tous un nom d’emprunt, qui se limite à une syllabe non porteuse de sens (Zes, Tev Daj, etc…) et les indifférencie suffisamment pour que tous soient presque confondus, pour la bonne raison qu’ils ont fait le même vœu, celui de ne plus écrire. Ils se réunissent chez le maître des lieux et « président » du club, dans une salle où trônent sept fauteuils, devant une cheminée et une bibliothèque aux rayonnages vides. Leur texte dit, et aussitôt mort, n’aura de vie qu’éphémère, sinon peut-être dans l’esprit des auditeurs où ils pourront continuer d’exister – et dans le livre qui s’écrit en racontant cette histoire d’écrivain renonçant à leur passion. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme ces étranges candidats à l’oubli semblent en avoir décider, vous vous en doutez bien et nous nous en tiendrons là de cette chronique qui ne souhaite pas vous en dévoiler plus sur ce livre fantasque et étrange, qui mérite sans nul doute d’être lu.

La Fièvre de Petrov, Kirill Serebrennikov

Sans conteste possible, La Fièvre de Petrov est la révélation cinématographique de l’année pour quelqu’un (en l’occurrence, moi) qui a raté Leto, son précédent film « sur » le rock russe (manqué parce que, bon, le rock russe… sauf que… c’était tout autre chose, visiblement…). Mais peu importe, car Kirill Serebrenikov est entré avec La Fièvre de Petrov dans la courte liste des rares réalisateurs dont je ne raterai plus, sous aucun prétexte, le moindre film. Petrov, le personnage principal de ce film, rentre chez lui, dans un tramway (pas franchement nomme Désir) qui évoque un monde ancien (peut-être celui de l’Union Soviétique), secoué par une toux incroyable, visiblement fiévreux et malade comme un chien. Dans ce tramway, on est serré comme des sardines, chacun parle à voix haute et dit ce qui lui passe par la tête (les propos les plus politiquement infâmes s’expriment librement), des scènes hallucinantes, cauchemardesques vont y avoir lieu. Dont celle qui nous montre le tramway arrêté par une bande d’hommes en armes, Petrov sorti de force par un gueux qui lui tend un fusil, l’aligne dans un peloton d’exécution qui fait feu sur des « bourgeois » qui n’ont guère eu le temps de se défendre (seule une femme en tenue plutôt chic a réclamé un procès en bonne et due forme, mais maintenant les voilà tous et toutes allongés dans la neige avec une ou plusieurs bastos dans le corps – exit). Petrov est rapidement remercié pour le service rendu. La scène évoque Goya, on ne sait pas qui sont ces gens bien habillés qu’on vient d’exécuter (Serebrennikov règlerait-il ses comptes via la caméra avec le pouvoir de Poutine ? Quand il réalise le film, depuis son appartement, il y est assigné à résidence par le pouvoir de Poutine, et pour trois ans…). Nous voila de retour dans le tramway, estomaqué, alors que Petrov a repris calmement sa place, pas plus agité que cela, sinon par sa toux. Derrière le tram, apparaît un fourgon, dans lequel deux énergumènes lui font signe de descendre. Il s’agit d’amis de Petrov qui vont l’entraîner dans une folle nuit de beuverie. Le fourgon est un corbillard, et le cercueil set de table pour poser les verres et la bouteille de vodka. Les scènes à l’intérieur du fourgon sont tournées avec un filtre vert. Serebrenikov n’a peur de rien…

Pendant ce temps, dans une bibliothèque, des poètes russes, hommes et femmes, ouvrent une soirée de lectures qui se déroule sous la surveillance lointaine d’une bibliothécaire (la femme de Petrov) qui, quand la soirée dégénère, se métamorphose en « superwoman » russe, et plutôt méchante. Ses yeux virent au noir uni et elle massacre joyeusement à coups de poing un poète un peu trop violent à son goût. Le colosse à la gueule en sang, elle lui remet sa chapka sur la tête avant qu’il ne s’effondre, terrassé. Je pourrais m’essayer à raconter ainsi tout le film, c’est pas triste, mais il me faudrait sans doute cinquante mille caractères pour mener cette mission impossible à bien.

La Fièvre de Petrov est un film inracontable. On remonte ensuite dans les souvenirs d’enfance de Petrov, on passe de la couleur (aux traitements incroyables) au noir et blanc, au film super 8, au sépia me semble-t-il me rappeler. Il souffle dans cette histoire un vent de folie bien russe, une extravagance qui vire le plus souvent à tous les excès imaginables : Madame Petrov joue aussi du couteau de cuisine, y compris avec son fils qui s’est un peu ouvert le doigt et la vue du sang lui fait tourner l’œil au noir uni, et là elle l’égorge proprement au-dessus de l’évier – plus loin elle poursuit un type dans une banlieue sordide et le poignarde à qui mieux mieux dans un parc de jeux d’enfants, devant une barre d’immeuble incroyablement grande, longue et grise, tout ça dans la neige) ; dans le passé d’une Russie encore soviétique, une jeune femme blonde qui est peut-être la collègue de Petrova, ne peut s’empêcher de regarder chaque jeune homme qu’elle croise dans sa nudité (pas une femme nue dans ce film, que des hommes !) ; Petrov, qui croise à un moment de sa nuit d’errance un ami, écrivain raté, l’aide à réussir son suicide en appuyant pour lui sur son doigt placé sur la détente du revolver dont il a placé le canon dans sa bouche, puis quitte son appartement en y mettant calmement le feu…

Il y a malgré tout quelques moments où la folie hallucinée des Petrov, de tous ces personnages de roman (le film est l’adaptation d’un roman d’Alexei Salnikov que je ne saurais tarder à lire, Les Petrov, la grippe, etc…) se calme un peu. Quand on est dans la tête de Petrov, dans ses souvenirs, dans ses fantasmes, l’hystérie russe, sa grande violence sociale et politique se font un peu oublier pour permettre aux personnages de revenir à un peu plus de douceur, voire de tendresse (Petrov et son fils). Mais le film est une sorte de brûlot, dont la dimension politique n’est sans doute pas absente, un (bad) trip qui nous montre une Russie en proie à sa folie nationaliste, à sa folie tout court, à une violence exacerbée, une Russie qui n’a rien d’un pays apaisé et où la grippe qui touche les personnages n’est que l’allégorie du mal qui touche tout un pays. On sort de ce film (assez long, mais qui passe a la vitesse d’un météore) subjugué, en suivant le cadavre bien vivant du macchabée du fourgon d’Igor qui a quitté son cercueil pour rentrer chez lui, encore tout étonné d’être vivant (métaphore d’une Russie increvable, toujours ressuscitée ?). On quitte donc ce film subjugué, tout en se disant qu’on n’a pas tout compris tant la narration est explosée, mais que rien de tout cela n’est bien grave puisqu’on peut revoir les chefs-d’œuvre sans peur de s’ennuyer ou de se dire qu’on a déjà tout vu (quelqu’un a-t-il tout compris à 2001, Odyssée de l’espace ?…). Et La Fièvre de Petrov est justement un chef-d’œuvre, avec tous les excès d’un chef-d’œuvre russe, y compris dans ses quelques faiblesses. Quant à Serebrennikov, c’est visiblement un sacré cinéaste.

Corps, Fabienne Jacob

Ce très court roman de Fabienne Jacob, une auteure que je ne connaissais pas jusqu’à la découverte de son existence dans la librairie d’un lieu d’exposition montpelliérain où les œuvres réunies et présentées au public portent toutes sur le corps, ce très court roman de Fabienne Jacob, donc, une auteure qui répond, quand on lui demande quel grand livre elle aurait aimé écrire, « Voyage au bout de la nuit », ce très court roman de Fabienne Jacob, disions-nous, commence d’ailleurs par une phrase, « Quand tout aura disparu, il restera cela. », qui m’a fait penser à l’incipit du Voyage, une auteure, Fabienne Jacob, qui écrit essentiellement sur le thème du corps – elle n’en est pas à son premier livre quand elle publie Corps –, mais il semble que le thème du temps l’intéresse aussi, ce très court roman de Fabienne jacob, ne nous égarons pas, s’appelle Corps. La narratrice du roman Corps travaille dans un institut de beauté, elle est donc bien placée pour parler du corps des femmes, c’est ce qu’on pense et c’est ce qu’elle dit assez vite. Cela dit, elle ne parle pas que du corps des femmes. Elle évoque aussi ce que vivent les femmes, ce qu’elles ressentent, mais la plupart du temps, quand même, au sujet, à propos de leur corps, et puis elle parle d’elle aussi, et tout particulièrement de son enfance, de sa grande soeur et de sa mère, aussi, entre autres femmes. Elle, la narratrice toujours, ne se prive pas de porter des jugements sur certains types de femmes (c’est d’ailleurs assez réjouissant) qu’elle peut au passage égratigner joyeusement. Par exemple, les femmes qui suivent certains diktats de la mode ou de l’air du temps, dont elle dit ne pas savoir qui les dicte, mais qu’elle dit détester ; celles qui ont des « seins morts », métaphore bien vue qui signale les faux seins ; celles qui ont « la peau hâlée », considérées comme « suspectes » ; celles qui veulent être remarquées, montrent tout, font du bruit, rient fort, parlent fort : « On veut pas les connaître pour la bonne raison qu’on les connaît déjà. » ; celles qui sont victimes de la mode, se cachent sous les marques : « On sait d’avance, elles ont rien à cacher. » ; celles qui se font des mèches, qui mettent du gloss, ou des caleçons. Bref, la narratrice n’aime pas le blig-bling féminin, le faux : « Les femmes, c’est mon métier, elles sont belles quand elles sont dans leur vérité. Exactement dans la coïncidence de leur corps et des années, cela s’appelle la vérité. »

N’allez pas croire que Monika, la narratrice, n’aime pas les femmes. Non, sinon elle ne serait pas esthéticienne. Son métier, dont il n’est pas question sur le plan de la pratique, pas de descriptions de soins du corps, de massages, d’épilation, juste quelques allusions en passant, il lui permet d’en savoir un rayon sur les femmes. Car elles se livrent toutes. Une fois à poil, elles parlent, se confient. Monika en sait plus sur leur corps et sur leur vie que tous les psys du pays… Il y a la bouchère, pour commencer, mais la bouchère, on n’en sait guère sur ce qu’elle vit, la bouchère elle vaut surtout pour sa peau blanche – ça, Monika, elle aime. La bouchère, c’est une secrète. Il y a aussi Alix, qui est passée à côté d’un homme vrai (pas un vrai homme), à côté de la passion. Il y a Adèle, une vieille dame que plus personne ne touche depuis la mort de son mari, sauf Monika bien sûr. Adèle, qui a un passé, une histoire de guerre. Il y a Grâce, dont la vie est comme un film. Il y a Ludmilla, aussi, celle qui ne veut pas assumer son âge, continue à s’habiller, à se comporter en petite fille…

Et puis, il y a Monika, sa sœur Else, leur mère. Et Monika raconte, elle aussi : ses peurs d’enfant, ses rapports avec sa sœur, leurs jeux, leurs interrogations, leur goût de fouiller, son cousin, qui lui vaut des émois, sa mère, la mort de sa mère. La femme dans sa vérité, c’est la femme qui coïncide avec les années, Monika n’élude rien, des années qui passent sur le corps des femmes, on explore avec elle l’enquête des deux petites filles qui veulent savoir pourquoi, comment elles ont pu naître, et n’y comprennent rien, de leur enquête sur ce quI se passe dans la chambre des parents, la nuit, la mort de la mère, bien des années plus tard…

Tout cela est écrit de façon sensuelle, « avec le corps, avec la peau » dit Fabienne Jacob, qui se « décapite » pour écrire, débranche le cerveau… Un style plutôt oral, avec quelques marques discrètes (pas de respect des règles de la négation, un usage de la virgule, ou plutôt un non usage, original) de l’oralité, mais un style très adapté au sujet, un beau sujet, le corps des femmes, qui n’exclut pas pour autant les hommes (les deux bouchers, l’Allemand, le cousin Jan…), même s’ils n’ont pas le premier rôle dans le livre. Un beau livre, un beau regard porté sur les femmes, sur la vérité du corps. Le corps, ce qui reste quand tout a disparu.

L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, Peter Handke

Commençons par ce qui n’est pas forcément essentiel dans la réception d’une œuvre d’art, car un roman est aussi une œuvre d’art : la lecture de L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty n’est pas d’un grand plaisir de lecture. En un premier temps, le style est froid, la phrase minimale, qui s’en tient à un factuel qui ne nous intéresse guère, celui d’un type qui vient de perdre son travail, croit-il et qui semble largué. Aussi les faits narrés ne sont-ils que platement quotidiens, répétitifs et rapportés dans un style qui est en adéquation avec ce à quoi il renvoie. Voilà qui est dit et qui, rappelons-le, n’est pas nécessairement essentiel. Quand le style change, aux environs de la centième page de cette édition, le livre n’en devient ni plus palpitant ni plus attrayant. On court vers la fin, avec le sentiment qu’on n’y arrivera pas, qu’on lâchera avant le point final. Tout en lisant, on se dit qu’on a une impression de déjà-vu : ça nous rappelle La Nausée de JP Sartre, par exemple quand Bloch, le personnage principal du texte, voit au fond d’une théière, plutôt que des brins de thé, des fourmis ; ou comme quand il voit les choses en ce qu’elles ont de limité, ce qui déclenche aussitôt chez lui une envie de vomir – un peu plus loin, le mot « nausée » est lâché. Mais l’histoire de ce monteur, ancien gardien de but, qui se croit licencié de son travail sans qu’on lui ait rien dit, puis qui étrangle une caissière après avoir passé la nuit chez elle, sans vraiment savoir pourquoi il le fait, ça nous rappelle également L’Etranger d’A. Camus, d’autant que Bloch se sent étranger au monde qui l’entoure, agit comme quelqu’un qui n’a plus de repères. Il n’est pas impossible après tout que Handke ait lu aussi Un Homme qui dort, de G. Perec. Bref, on se dit qu’il y a du palimpseste là-dessous, de l’intertextualité, et on ne s’en émeut pas plus, puisqu’on est soi-même un fervent adepte du pillage textuel, de la citation cachée et autres joies de ce qui pour certains chatouilleux de la propriété (intellectuelle) est assimilable à du plagiat. On n’en veut donc pas à Handke, d’autant que L’Angoisse est un de ses premiers romans (sauf que Handke sait très bien ce qu’il fait si l’on en croit ses écrits sur les méthodes littéraires qu’il entend utiliser et qu’il a beaucoup lu), et on lui en serait même presque reconnaissant, puisque réfléchir à tout ça fait passer la pilule amère d’une lecture pour le moins ennuyeuse (sur la littérature comme art de distraction, Handke a aussi son idée). Et puis Barthes a dit que « tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. » Alors, si Barthes l’a dit !… Bref, on s’ennuie en essayant de comprendre deux ou trois bricoles, en « essayant d’y voir plus clair », selon une expression de Handke lui-même. « Longtemps la littérature a été pour moi le moyen si ce n’est d’y voir plus clair en moi, du moins d’y voir tout de même plus clair. »

Quand l’auteur sort du factuel, ce qui finit par arriver, c’est la plupart du temps, peut-être toujours, pour expliquer ce que ressent Bloch, cette façon étrange qu’il a de se dissocier du réel qui l’entoure, ou de voir un réel qui se dissocie, allez savoir… On n’a pas le sentiment pour autant de verser dans la psychologie (il n’aurait manqué que cela…) et c’est là où il faut commencer à reconnaître une certaine force à ce bouquin et à son auteur. C’est de la description minutieuse. « Il lui sembla qu’un burin l’avait retranché de tout ce qu’il voyait ou plus exactement que c’étaient les objets qui avaient été coupés de lui. L’armoire, le lavabo, le sac, la porte : il réalisa enfin qu’il ajoutait par la pensée le mot pour chaque objet, comme sous une contrainte. » Et plus loin, « En réalité, sa nausée était semblable à celle que lui inspiraient parfois certains slogans publicitaires, refrains actuels ou hymnes nationaux qu’il ne pouvait s’empêcher, ensuite, de réciter ou de fredonner jusque dans son sommeil. Il retint sa respiration comme s’il avait le hoquet. Lorsqu’il inspira, ça recommença. De nouveau, il retint sa respiration. Au bout de quelque temps, ce fut efficace, il s’endormit. » Efficace. D’autres passages de ce tonneau suivent, qui font soudain penser que notre Bloch est en fait schizophrène et que, loin de plagier Sartre ou un autre, Handke se livre à une « étude de cas », qu’il décrit ce que vit et ressent un psychotique. Auquel cas, son livre est, commençons à nous l’avouer, sacrément réussi. Car la vie quotidienne de Bloch, dans tout ce qu’elle peut avoir d’inintéressant, est le prélude à ces crises qui surviennent régulièrement et dont il prend conscience sans prendre conscience, dont il prend conscience sans prendre conscience qu’il prend conscience… Et cela passe toujours par les sens, la vue et l’ouïe, principalement – comme c’était le cas pour le Roquentin de Sartre. « Tout ce qu’il voyait était frappant, littéralement. » ou « Il s’immobilisa parce que le téléphone sonnait. Comme chaque fois que le téléphone sonnait, il crut l’avoir su avec un instant d’avance. » Et cela passe aussi par un usage du conditionnel, qui contribue à mettre à distance la réalité, à la déformer : « On aurait dit que les détails encombrants salissaient et déformaient totalement les personnages et le décor où était leur place. (…) Le patron derrière le comptoir, on pouvait le traiter de cendrier, et on pouvait dire à la serveuse qu’elle était un trou dans le lobe de l’oreille. » Et puis passe des idées, des phrases, le mot « maladie » rejeté avec la phrase qui irait avec comme ridicule. Et puis, en approchant de la fin du roman, c’est le discours, le langage qui se désagrègent, dans un passage où les mots sont remplacés par des idéogrammes, puis dans un passage où la méfiance vis-à-vis du langage se fait plus forte encore, les phrases se succédant sans être achevées : « Il s’éloigna parce que – Devait-il motiver le fait qu’il s’éloignait afin que – Quel était son but lorsque – (…) En était-il déjà au point de – » Enfin vient la fin du texte, annoncée par un passage où il est question dans la tête de Bloch, sans qu’il sache bien qu’il y est question de lui : « Il est resté inactif trop longtemps. », et qu’elle dément. Comme quoi, comme une œuvre d’art peut être ennuyeuse, pas belle et sacrément intéressante, un roman peut être ennuyeux et redoutablement bien construit.

Bref, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty est un roman que je vous recommande, car il drôlement bien fichu. Bref, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty est un roman que je ne vous recommande pas, parce qu’il est ennuyeux. Bref. Car pour en faire le tour avec un minimum d’intelligence, il faudrait étudier longuement L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, en l’analysant à l’aune de tout ce qu’a pu écrire Peter Handke par ailleurs, et là n’est pas notre projet, même si d’autres lectures de cet auteur intéressant et redoutablement conscient de ce qu’il cherche suivront.

Les Palabreurs, Bohumil Hrabal

Selon Linda Lê, les personnages des Palabreurs de Bohumil Hrabal ont l’air de « pensionnaires d’asiles qui ont obtenu un permis de sortie provisoire » ou « d’occupants éphémères de cette vie qui préparent en grande pompe leur sortie définitive ». « Ces palabreurs sont habités par une obsession joyeuse de la mort. Ils s’adonnent avec délice au macabre euphorique ». Bien vu, qu’il s’agisse du notaire de la première nouvelle, qui prépare son testament et demande à une jeune femme de lui dessiner des belles phrases pour sa tombe ; qu’il s’agisse de Bamba, un tout petit homme (le directeur des pompes funèbres locales, comme de juste) qui accepte pour voir Prague dorée, qu’un de ses amis poètes, un colosse de 2m de haut, le soulève du sol par la tête, quand il sait très bien (Voulez-vous voir Prague dorée ?) ; qu’il s’agisse des personnages de Bambini di Praga, qui sont tous plus fous les uns que les autres (la nouvelle, la plus longue du recueil, se termine une nuit, dans un asile, où les protagonistes viennent pique-niquer !) ; qu’il s’agisse des motards de la nouvelle La Mort de Monsieur Baltisberger, qui roulent à tombeau ouvert pour gagner une course, conduisent « avec une telle colère » que ça ne peut se terminer autrement que par la mort de l’un d’entre eux ; qu’il s’agisse de M. Burgan (nouvelle Les Palabreurs) qui se blesse sans cesse, et ça commence par une faucille qu’il agite en tous sens au-dessus de sa tête pour chasser les abeilles, au point de se la planter dans le crâne, et bien sûr sa femme et lui rient de bon cœur à l’évocation des nombreuses blessures qu’il s’est infligées, c’est un vieux Monsieur Trompe-la-mort qui est même tombé du toit… ; qu’il s’agisse du père de Hrabal lui-même, dont les folies à moto lui ont valu tant de chutes, dont il rit sans doute encore, qu’on s’étonne qu’il ne se soit pas tué sur la route, tous les principaux personnages de ces nouvelles sont bien des grands fous, poursuivis, obsédés par la camarde.

Pour Claudio Magris, au contraire, « Le monde Hrabal est dominé par la solidarité fraternelle entre amis, par une bonté allègre qui le relient à la vie comme un cordon ombilical qu’aucune déception ou amertume ne sauraient couper… » C’est ma foi tout aussi vrai et nous ne départagerons pas les deux écrivains dont nous venons d’emprunter les analyses qui pourraient paraître divergentes, car Hrabal, c’est sans doute tout cela à la fois, et tant d’autres choses encore, comme lorsque Magris, toujours ,signale : « Hrabal offre le meilleur de lui-même dans la finesse et la précision de certains moments fugitifs : un manège qui tourne dans l’ombre bleutée du soir » (très belle scène où un homme et une femme assis dans leurs nacelles respectives, accrochés tous deux par des chaînes qui les relient au toit du manège, tournent et s’éloignent l’un de l’autre, puis se rapprochent et se rejoignent, s’attrapant par la main avant que l’homme ne repousse la femme au loin…), « le profil des toits dans le coucher du soleil, la conversation d’une fille aveugle dans un train face à l’indifférence de la contrôleuse et du paysage qui défile à l’envers » (très belle nouvelle dans laquelle chacun des passagers du compartiment évoque à tour de rôle, à l’exemple de la jeune fille aveugle, les qualités et la folie de leur père), « un dialogue à l’hospice ou à l’asile ». C’est aussi, dans Le Notaire, la vie au bord de la rivière, qui se reflète à l’envers et fait qu’un cheval marche sur les sabots d’un autre cheval, son double de miroir, ou quand un homme, tout de noir vêtu, et qui marche vers une femme à jupe rouge, la saluant en se décoiffant et en tombant son melon si bas que dans son reflet il puise de l’eau dans son chapeau. Ou encore, les deux buralistes dont un est aveugle, qui vont à leur kiosque à tabac et à journaux en tandem… Hrabal, c’est aussi des images très belles, une littérature qui donne à voir le monde et plus que tout Prague dans toute sa beauté. Hrabal, c’est tout cela et une extravagance que Magris lui reprocherait presque, mais dont pour ma part je ne me lasse pas, car elle lui fait atteindre des sommets de bonne narration. Oui, Hrabal est décidément un grand conteur, un narrateur de première qu’il faut lire sans hésiter pour le plaisir sans cesse renouvelé du texte. Allez-y, les amis, mais allez-y !

Un Héros, Asghar Farhadi

Si Franz Kafka était notre contemporain, il adorerait Un Héros ! Car son personnage principal, ce fameux « héros » que nous invite à suivre le titre du film d’Asghar Faradhi connaît un destin qui n’est pas sans faire penser à celui du K du Procès : plus il cherche à se défendre dans son « affaire », plus il cherche à comprendre ce qui lui arrive, plus il veut prouver son innocence, plus il veut restaurer son honneur et sa réputation, et plus il déchoit, plus il échoue, plus il apparaît au contraire comme coupable, jusqu’à une fin qui peut faire penser elle aussi à celle du roman de Kafka, toute proportion gardée, car si le héros de Faradhi n’est pas condamné à mort selon la loi de son pays, c’est tout de même à une mort symbolique qu’il doit se résoudre. Reprenons, pour faire vite, le synopsis qui nous est proposé du film ici et là : « Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu… »

En effet, rien ne se passe comme prévu : Rahim va tout d’abord se résoudre à rendre l’argent que sa compagne a trouvé dans un sac abandonné dans la rue, par souci d’honnêteté, alors qu’il lui permettrait de négocier avec son créancier un retrait de la plainte qui le condamne à une peine de prison. Puis, il passe pour un héros, mis en avant qu’il est par la direction de sa prison, une association caritative qui s’occupe de prisonniers méritants, les télés, les réseau sociaux, bref par tout une société désireuse de mettre à l’honneur des citoyens qui se comportent de façon exemplaire, et ce d’autant plus qu’ils ont pu « fauter » auparavant. Jusque-là, tout va bien, puisque le comportement de Rahim va sans doute lui permettre de sortir de prison, d’obtenir un travail à la préfecture, et ainsi de rembourser à tempérament sa dette. Mais il y a un hic : son créancier ne croit pas du tout à l’histoire de Rahim, ne se prive pas de le dire, au point que l’on commence à se méfier de lui, qu’à la préfecture on veut vérifier son histoire, que les réseaux sociaux se retournent contre lui, et que dès lors il paraît suspect aux yeux de tous, y compris à ceux de l’association qui a organisé pour lui un appel à la générosité publique et de la direction de la prison qui change d’attitude à son égard. Dès lors, tout ce que va tenter le modeste héros, ce type éminemment sympathique mais pas le moins du monde héroïque, pour se justifier, démontrer qu’il n’a monté aucun coup pour passer pour ce qu’il n’est pas, défendre son honneur, restaurer sa réputation, va se retourner contre lui et sa cause, va l’enfoncer, le discréditer un peu plus, le compromettre malgré lui, malgré sa volonté de se comporter humainement, selon des principes moraux qui lui correspondent et qu’il ne retrouve pas forcément chez ceux qui lui font la morale ou l’enjoignent à suivre leur morale. Dès lors, ses actes vont parfois dépasser sa volonté de bien faire, il va perdre tout crédit, le film devient véritablement oppressant, jusqu’à la fin qui tombe comme un couperet et à laquelle on se dit que, comme K, il pourrait échapper. Oui, ça ne fait aucun doute, Franz Kafka aurait adoré ce film et il aurait même peut-être ri, là où le spectateur d’aujourd’hui est glacé d’effroi.

Vends Maison où je ne veux plus vivre, Bohumil Hrabal

Bohumil Hrabal est grand ! J’en étais déjà convaincu avant d’avoir lu ce livre, mais Vends Maison où je ne veux plus vivre est venu le confirmer avec éclat. Comment présenter ce livre ? Roman ? Oui et non… Recueil de nouvelles ? Oui ou non… Texte poétique ? Oui mais non… Ce livre assez inclassable est donc un texte littéraire, dont le genre nous importe finalement assez peu, qui s’ouvre sur un texte titré Kafkaesques (hommage évident à l’auteur pragois de La Métamorphose), dont l’incipit est le suivant : « Tous les matins, le logeur entre dans ma chambre sur la pointe des pieds, j’entends ses pas. La chambre est longue, si longue qu’un vélo ne serait pas de trop pour parcourir l’espace qui sépare la porte de mon lit. Le logeur se penche sur moi, puis il se retourne pour adresser un signe à quelqu’un qui se tient à la porte :

– M. Kafka est présent, dit-il. »

La référence à l’univers de Franz Kafka, au Procès entre autres, est évidente, mais Bohumil Hrabal ne s’est pas effacé devant l’écrivain à qui il envoie un petit signe malicieux. Car si le texte commence comme un livre de Kafka, il va se poursuivre comme un livre de Hrabal, et sans doute pas le moindre. Véritable chef-d’œuvre, dont l’auteur était semble-t-il très satisfait, Vends maison est le plus poétique de ses textes. Il faut donc parfois accepter de suivre un narrateur dont le propos n’est pas nécessairement de nous conter une ou des histoires, comme c’est généralement le cas des narrateurs de Hrabal, mais d’écrire un texte qui s’égare dans les méandres de collages ou de montages, qui confèrent à la narration un aspect surréaliste, comme le font certains dialogues délibérément décalés :

– J’ai le plaisir de vous proposer des brosses à dents.

– Non, non, ce n’est pas possible.

– Elles viennent de loin, oui, importées de France, en nylon, deux cent soixante-huit couronnes la douzaine.

– Non, non et non, ce n’est pas possible.

– Trop cher ? Comme vous voudrez, mais nos clients dansent à merveille sur les parquets cirés avec notre produit, monsieur le commis.

– C’est pour cela qu’elle gémissait si fort.

– Et comme nouveauté, sachez – c’est confidentiel – que nous avons en stock des brosses à cheveux pour enfants. Puis-je prendre votre commande ?

– Oui, mais jamais je ne pourrai la quitter. »

La narration, elle aussi, suit ce cours étrange, proposant dans certains textes-chapitres-nouvelles (?) deux histoires enchevêtrées, comme dans La Trahison des miroirs par exemple, où l’on suit la désopilante aventure de Valerian, devenu un beau matin sculpteur et peintre, qui participe à un concours artistique (L’action Jirasek), et celle d’un maçon qui va assister à la destruction d’un monument dédié à Staline (en 1964). Les personnages du livre sont aussi bien des intellectuels (le philosophe) que des gens du peuple, ils travaillent comme « volontaires » dans une fonderie où ils côtoient des détenues qui travaillent près d’eux (toutes relations sont interdites, même si le gardien est plutôt libéral). Poldi, la belle, dont le narrateur est amoureux est sans doute l’une d’elles, peut-être bien celle qui a sauvagement assassiné sa mère, car dans Vends Maison où je ne veux plus vivre, la cruauté, la violence sont omniprésentes, mais dans une optique où le monstrueux confine au merveilleux, comme le signale dans son intéressante postface Petr Kral. Et le mot « merveilleux » est à la fin le qualificatif qui convient le mieux à ce texte de Hrabal où Prague est magnifiée, élevée au stade de cité surnaturelle, merveilleuse. C’est là toute l’alchimie de la poésie de Hrabal mise en œuvre dans ce livre formidable que je ne peux que vous recommander vivement si vous souhaitez découvrir un écrivain tchèque du XXe siècle qui surpasse, et de loin, certains de ses contemporains plus célèbres que lui.

Le Traducteur cleptomane et autres histoires, Dezsö Kosztolanyi

Pour qui ne connaît pas Deszö Kosztolanyi, nous irons à l’essentiel. Grand écrivain hongrois parmi les grands écrivains hongrois, il est sans nul doute l’équivalent pour son pays de Jaroslav Hasek, Milan Kundera ou Bohumil Hrabal pour la Tchécoslovaquie. C’est dire qu’on a à faire à un des maîtres de la littérature de la Mittel Europa. Allons un peu plus loin, Kosztolanyi est un auteur du début du XXe siècle (il est mort en 1936) qui s’est particulièrement illustré dans l’art de la nouvelle, et ce petit livre est justement un recueil de nouvelles. On retrouve dans chacun des textes du Traducteur cleptomane, l’alter-ego de papier de Kosztolanyi, Kornél Esti, à tour de rôle narrateur, personnage principal, mais changeant, de toutes ces histoires, dans lesquelles on retrouve le ton inimitable de l’auteur, son pessimisme teinté d’humour et de fatalisme – de ce point de vue, Kosztolanyi est très proche de Hasek, dont nous ne pouvons nous empêcher de recommander au passage Les Aventures du brave soldat Chveik, son chef-d’œuvre. On ouvre le recueil et nous voilà plongés dans la Budapest des années 1920, avec des personnages hauts en couleur comme ce traducteur de qualité qui, sortant de prison pour vols répétés, ne peut s’empêcher de se livrer à son vice jusque dans sa façon de traduire un roman policier anglais – un petit bijou de nouvelle ; Kornél Esti, en poète sans le sou, qui avoue à un ami qu’il a hérité en son jeune temps d’une fortune considérable, qu’il n’a de cesse de dilapider petit à petit en en faisant le don à des inconnus, à raison de 150 couronnes par jour – des mille et une façons de donner son argent sans que le donateur ne soit connu de son obligé ; Kornél Esti, dans le train qui traverse la Bulgarie, en grande conversation avec un contrôleur bulgare, quand il ne sait pas un mot de sa langue ; Kalman Kernel, le chef d’entreprise prospère dont l’affaire coule soudain, qui en crée d’autres sans plus de succès, puis qui disparaît pour ensuite réapparaître (le texte se termine sur une comparaison entre son sort et celui des écrivains, car bien sûr c’est comme si toute sa famille lui en voulait de ne pas être disparu…) ; un pharmacien au bord du suicide, qu’une simple vente remet en (en)vie ; Sarkany, le poète le plus miséreux du monde ; l’écrivaine dont le manuscrit de 1308 pages, de la plus mauvaise graisse, encombre le bureau de K. Esti ; le Président insomniaque d’une association culturelle qui dort pendant les conférences qu’il a l’honneur et l’avantage de présenter, dans sa bonne ville de Darmstadt – pure merveille, une vingtaine de pages consacrées au sommeil du Président pendant les conférences, analysé par Kornél Esti, de la grande écriture. Esti est bien sûr le personnage le plus important du recueil, et toutes les histoires auxquelles il prend part sont ou drôles ou surprenantes et captivantes. Le style de Kosztolanyi est d’une grande élégance, fluide et il sait narrer. Le lecteur, subjugué, passe de l’une à l’autre des nouvelles sans à aucun moment ressentir le besoin de faire une pause, et c’est ainsi qu’on lit un livre en une après-midi, ravi d’un si beau voyage dans l’espace et le temps. N’hésitez pas, vous aussi, à le faire, ce sera un grand plaisir de lecture.

Un Célibataire, Emmanuel Bove

Etrange petit roman que cette « étude de caractère » d’Emmanuel Bove, auteur inoubliable de Mes Amis, qui aurait pu être titré, aussi bien qu’Un Célibataire, Un Ridicule. Car Albert Guittard, s’il est bien célibataire, est surtout un grand névrosé qui ne se comprend pas et ne comprend à peu près rien à ce qui lui arrive dans ce livre dont, avouons-le, nous ne savons que penser. Albert Guittard est un ancien chef d’entreprise retiré des affaires, il approche la soixantaine et est toujours célibataire. Il vit à Nice, où il fréquente un couple, les Penner, tout en détestant le mari, sans doute parce qu’il est attiré par sa femme. Une autre femme, belle et jeune, Brigitte Tierbach, mariée à un vieux docteur lui plaît sans doute beaucoup. Guittard, un grand naïf qui se fait parfois l’effet d’être encore un collégien quand il se trouve face à une femme qu’il désire, ne sait pas se montrer discret, tout le monde voit clair dans son jeu, il a parfois des velléités de se comporter en monsieur, mais ses actes sont la plupart du temps motivés par des arrière-pensées et des stratégies qui s’avèrent toutes inefficaces et motivées par l’amour propre. Il est donc la plupart du temps assez ridicule, ne se rend compte que trop tard qu’il est transparent et que la petite société qu’il fréquente finit par le trouver non seulement étrange, mais assez insupportable, bref pas fréquentable. On parle en son absence de son comportement avec les dames, on ne se prive pas de lui faire savoir. Il se sent chaque fois victime d’on ne sait quelle malveillance. Guittard n’est pas un mauvais bougre, mais il ne connaît rien à la vie et se compromet malgré lui.

On a l’impression, en lisant ce livre, de lire une pièce de théâtre – les situations sont toutes théâtrales, on pourrait tout aussi bien faire une adaptation du roman pour le théâtre de boulevard – ou de voir un film. C’est que tout tourne autour du personnage principal, qui n’est pas sans faire penser, l’excès de la caricature en moins, à certains personnages de Molière, comme le Misanthrope, dans ses relations avec les femmes, des autres personnages – les femmes jouent un rôle essentiel dans le roman – et c’est à une étude de caractère, dans laquelle la psychologie a son importance, que se livre Bove. C’est ainsi que la lecture peut alterner entre agacement – la psychologie, le personnage, c’est un peu vieillot, reconnaissons-le – et le bon plaisir de lire une écriture juste, de se laisser aller au seul plaisir du texte sans se montrer plus exigeant que cela, tout comme on avait admiré dans Mes Amis le savoir-faire d’un écrivain du début du XXe siècle qui mérite sans nul doute d’être redécouvert, d’être encore lu pour lui éviter une seconde disgrâce – il était un écrivain pauvre et, à sa mort, on s’empressa de l’oublier. Et pourtant, Emmanuel Bove fait partie de ces auteurs « mineurs » que Colette, Beckett , Rilke et plus près de nous Vila Matas n’ont pas manqué d’encenser. A découvrir, donc, pour les curieux de livres et d’écrivains délaissés par l’histoire littéraire.

Octaèdre, Julio Cortazar

Dans le même esprit que celui d’un recueil écrit en 1958, Les Armes secrètes, mais sans forcément aller chercher le fantastique sous la surface du réel, Octaèdre propose au lecteur huit nouvelles de très bonne graisse, comme l’aurait dit Rabelais. Car force est de reconnaître que Julio Cortazar est un maître de la nouvelle et que dans cet opus publié en 1974, il est tout bonnement au sommet de son art. Voilà qui est dit, vous pouvez donc sans peur d’être déçu lire ce court livre, qui comme souvent avec la collection L’Imaginaire de Gallimard offre au lecteur du meilleur. Le procédé littéraire de Cortazar est assez génial : partir de situations réelles, d’un quotidien parfois banal pour donner de la réalité une vision moins simplette par un simple glissement qui modifie singulièrement les choses, relations humaines en particulier, conception de la vie et des lois du monde qui entoure les personnages, etc… La dernière nouvelle du recueil, Cou de petit chat noir, en est une démonstration. Dans le métro, un homme ganté s’amuse, en tenant la barre pour garder son équilibre, à répondre du doigt au doigt d’une jeune femme, gantée elle aussi, qui s’est aventurée à chercher le contact avec la main de Lucho. Rien de plus banal et plat que cette situation. Mais quand ils finissent par se parler, Lucho apprend, sans y croire tout d’abord, que les mains de la jeune femme ne lui obéissent pas et n’en font qu’à leur tête, cherchant ainsi régulièrement le contact avec d’autres mains, d’hommes, de femmes tout aussi bien, lui rendant visiblement la vie impossible. Une autre des huit nouvelles, Manuscrit trouvé dans une poche, se déroule dans le métro, il s’agit encore de séduction, organisée comme un jeu aux règles précises avec lesquels le narrateur ne peut pas tricher : il repère une jeune femme qui lui plaît dans le compartiment, la regarde dans le reflet de la glace, lui donne deux prénoms, un pour elle, un autre pour son reflet, sourit à ce dernier. Si le sourire est rendu, l’homme descend à la même station qu’elle et n’a le droit de l’accoster que si elle prend la direction qu’il a au préalable pronostiquée… Avec Marie-Claude, il triche. Le jeu et ses règles se compliquent alors un peu plus.

La mort est aussi l’un des thèmes de ce recueil de nouvelles. La première, Liliana pleurant, est le récit que se fait un grand malade, qui se sait condamner et imagine le jour de ses obsèques, les actions et réactions de ses amis, de sa femme, de son médecin qui est aussi un ami, de celui qui le remplacera auprès d’elle, Liliana. Jusqu’au moment où l’impossible semble se produire. L’autre nouvelle, Lieu nomme Kindberg, ne pourrait être racontée sans en gâcher la découverte. Le style qui explore Cortazar pour dire les discussions des deux personnages est éblouissant. Difficile parfois de savoir qui dit quoi, mais est-ce bien l’essentiel ? Enfin, Là, mais où, comment ? semble être une nouvelle autobiographique sur la mort d’un ami, le deuil impossible, une mort sans cesse revécue.

La deuxième nouvelle, Les Pas dans les traces, a pour thème l’écriture, l’ambition littéraire et sociale d’un critique littéraire qui va jusqu’à l’imposture pour être reconnu puis revient sur son erreur et s’apprête à disparaître du monde littéraire. Une nouvelle qui a sans doute dû plaire à Enrique Vila Matas, dont on reconnaît bien là les thèmes de prédilection. Eté est l’une des très fortes nouvelles du recueil, par le fait d’une image d’une force inouïe, celle d’un cheval blanc qui terrorise un couple désuni dans sa maison, en courant dans le jardin pour apparaître soudain devant la baie vitrée du salon et s’y frotter pour disparaître aussitôt, comme s’il allait essayer d’entrer dans la maison. Puissant.

Pour finir, Les phases de Severo est sans doute la pépite de ce recueil, une nouvelle où le fantastique est bien présent, un fantastique à la Borges, une nouvelle magistrale que je vous laisse le soin de découvrir sans vous en parler au préalable. Car ce livre mérite votre lecture.

La Chevelure sacrifiée, Bohumil Hrabal

Retrouver la phrase d’un Bohumil Hrabal au meilleur de sa forme stylistique, au sommet de sa verve qu’il met au service d’une narratrice haute en couleur, dans des narrations délicieuses de jeunesse (il est vrai qu’il n’a que soixante-deux ans lorsqu’il écrit La Chevelure sacrifiée…), de vie et d’imagination débridée a été un plaisir plus vif encore que je ne l’imaginais après avoir relu, avec moins d’enthousiasme qu’il y a trente ans, Moi qui ai servi le Roi d’Angleterre. La Chevelure sacrifiée ne m’a pas réconcilié avec l’auteur tchèque, nous n’étions pas fâchés, elle m’a juste redonné l’envie de lire encore et encore des textes de cet écrivain lyrique et joyeux que j’ai déjà tant aimé. Le roman commence par un texte d’anthologie sur les lampes d’avant l’électricité, que la narratrice aime à nettoyer chaque soir, quelques minutes avant sept heures, quelques minutes avant d’allumer les mèches. Texte sensuel, texte d’une beauté littéraire certaine dans lequel l’expression « j’aime » revient encore et encore, dans lequel le personnage de Maryska apparaît déjà dans toute sa vérité, puis c’est le travail de Francin, son homme, qui manie la plume à dessin numéro trois (il apparaît de nombreuses fois dans le texte avec une plume numéro trois à la main, il est le gérant d’une brasserie de bière, mais…) pour écrire les initiales des aubergistes qu’il enlumine de frisettes décoratives qui ne sont rien d’autre que la retranscription de la chevelure de sa femme, en trempant la plume dans des encres de couleur s’il vous plaît. Et la plume de Hrabal n’a pas désarmé, le style est toujours bien présent, la phrase ample s’étire et se déploie à merveille, et la vie du petit couple prend forme sans qu’un gramme d’ennui vienne se poser sur les paupières alourdies du lecteur fatigué par une longue journée, mais prêt à lire jusqu’à plus soif, et jusqu’à pas d’heure comme on le dit ici… Ce soir-là, dans la cour, hennit un cheval et le premier chapitre se termine sur une histoire de chevaux, des hongres belges qui ont un moment de folie et cavalent dans la cour jusqu’à ce que Francin les arrête dans leur délire avec le savoir-faire d’un uhlan. On y est, vous y êtes, Hrabal va régaler son lecteur !

Chaque chapitre de ce court roman (un peu plus de 150 pages qu’on quitte au regret de ne pas avoir plus à lire…) pourrait être ainsi décrit par le menu, la verve narratrice de l’auteur ne tombe jamais en panne, son écriture est flamboyante, phrases longues quand tu nous tiens, ses personnages, peu nombreux, hauts en couleur (inoubliable Oncle Jojo, qui gueule plus qu’il ne parle, raconte à n’en plus finir des histoires, épuise son frère, les membres du Conseil d’Administration de la brasserie, au point que le docteur Gruntorad a l’idée de l’embaucher parmi les malteurs pour le fatiguer et le faire ainsi taire…), les événements sont épiques (Jojo et Maryska vont se percher au sommet de la cheminée de la brasserie, faisant déplacer les pompiers qui viennent leur demander de redescendre, par sécurité… les noyades de la petite Maryska, enfant… les crises de nerf de son père, désemparé par cette petite fille qui ne fait rien comme les autres et accumule les énormités, excessive qu’elle est déjà…). Nous sommes au début du siècle, le XXe, peu avant les années vingt ; Maryska a des cheveux roux et long à toucher la terre, tout le village en est fasciné. Francin, un rien conventionnel, aime cette femme dont il voudrait parfois qu’elle se comporte comme il faut… On pourrait s’attendre à un texte un peu ennuyeux, c’est tout le contraire, les morceaux de bravoure s’enchaînent, Hrabal et sa narratrice ont quelques points communs, avec eux on ne s’ennuie jamais. Francin est parfois à la hauteur de sa charmante femme, il ne va jamais à Prague sans lui rapporter un cadeau, et il en trouve d’étonnants qui donnent l’occasion à Hrabal de mettre en scène son petit couple dans une intimité poétique et joyeuse. Mais outre la narration, Hrabal se laisse aller à une écriture des sensations qui fait de ce livre bien plus qu’un drolatique petit roman. La brasserie vit et travaille sous nos yeux, on voit Maryska pédaler sur son vélo, cheveux au vent, on voit le village par les yeux de Maryska, et l’écriture est au rendez-vous. C’est de la littérature, Mesdames et Messieurs, de la grande, de la belle, de la vraie. C’est le facétieux Hrabal, c’est Maryska, c’est sa voix, qui laisse parfois la place à la voix de Jojo, « De la merde ! cria l’oncle Jo, Latal, c’était l’instituteur ! L’an dernier, il est tombé du premier étage lorsqu’il expliquait ce que c’est le temps uniforme, que c’est lorsqu’un train roule, roule, roule, roule, roule… Et Latal, il faisait des moulinets avec ses bras et courait vers la fenêtre ouverte en faisant le train et il est tombé de cette fenêtre et toute la classe en joie s’est précipitée pour voir si l’instituteur s’était cassé les jambes dans les tulipes, mais Latal avait déjà disparu, il a fait le tour par derrière et il est remonté et il est remonté par l’escalier et de nouveau le train qui roule, roule, roule, roule… et comme ça il est rentré dans la classe dans le dos des élèves penchés à la fenêtre. », c’est La Chevelure sacrifiée, le titre ne laisse aucun doute sur une fin que je vous laisse savourer comme l’intégralité de ce beau, ce très beau livre. Allez-y, mais allez-y, vous vous en féliciterez !

Le Diable n’existe pas, Mohammad Rasoulof

Couronné par un Ours d’or au Festival du film de Berlin, Le Diable n’existe pas est un film d’une telle puissance qu’il m’aura fallu plusieurs jours pour me décider à en faire la chronique, tant on sort de la salle de cinéma en se disant qu’il n’y a pas un mot à ajouter à ces images, tant on en sous le choc… Ce nouveau film iranien, peu de temps après Le Pardon, fait de la peine de mort en Iran le thème central, on pourrait dire unique, de quatre chapitres qui sont autant de films différents et on comprend vite pourquoi il a été tourné, comme bien d’autres films d’auteurs de ce grand pays de cinéma, clandestinement. Sorti en salles en 2020, il est maintenant visible en France. Ne passez pas à côté de cet œuvre unique.

Le premier chapitre du film, commence à la façon d’un film noir : dans un parking souterrain, deux hommes portent un sac de toile blanche, qui ressemble à s’y méprendre à un drap dans lequel deux tueurs auraient enveloppé le corps d’un crime, jusqu’à une voiture puis le déposent dans son coffre. Heshmat, le personnage central de ce court-métrage remercie l’homme qui l’a aidé et sort du parking, la caméra remonte avec lui plusieurs étages avant que la voiture sorte et soit arrêtée par un homme en uniforme, armé, qui demande au conducteur d’ouvrir son coffre… Puis des portes métalliques s’ouvrent et la voiture poursuit sa route jusque chez son conducteur. On est chez Heshmat, on découvre qu’il est marié à une femme nerveuse et attachante, qu’ils ont une petite fille. Jusqu’à la fin du film qui tombe comme un couperet, on suit la vie quotidienne d’une famille iranienne. Heshmat est un homme honnête, simple, qui a visiblement des problèmes de sommeil et prend son traitement sans broncher.

Le deuxième film est beaucoup plus nerveux, il agit sur le spectateur à la façon d’une série d’électrochocs. Six hommes, enfermés dans une cellule, discutent et se disputent à propos du comportement de l’un d’entre eux, qui est nerveusement atteint, alternant entre crises de larmes, réponses désespérées aux coups de fil de sa fiancée qui l’appelle sur le portable de son voisin de lit et tentatives de justification quand il est pris à parti par celui qui, dans la cellule, n’aiment pas être réveillé en pleine nuit par ce peureux qui se croit supérieur aux autres. On n’est pas dans une prison, les six hommes sont des conscrits, et celui qui pleure poussera le tabouret pour la première fois au petit matin, quand on viendra le chercher pour jouer le rôle du bourreau dans la pendaison d’un « criminel ». Quand la porte s’ouvre devant lui, on ne s’attend pas à ce qui va suivre, tout s’accélère, le rythme infernal est donné par la musique, on a basculé dans un film d’évasion et on en a le souffle coupé. Le conscrit qui « ne peut pas », comme il l’a tant répété s’avère bougrement déterminé à ne pas participer à la danse macabre que l’Etat iranien impose à ses jeunes hommes durant un service militaire de deux années qui plonge les citoyens dans la culpabilité généralisée. Tous mouillés ! La peine de mort ne concerne pas que le monde judiciaire en Iran.

Le troisième chapitre du film explore l’autre versant du thème approché dans le court précédent. Cette fois, le conscrit ne s’est pas soustrait à l’obligation de pousser le tabouret, on y gagne des permissions… et c’est encore le meilleur moyen d’intégrer la communauté des citoyens qui ont des droits. Celle dont il profite lui permet de rendre visite à sa fiancée qu’il a l’intention de demander en mariage… Le dernier chapitre nous montre un homme d’un certain âge, proche de la mort. Il n’a pas le permis de conduire, il est docteur mais interdit d’exercer. Il a une révélation à faire à une jeune femme d’une vingtaine d’années avant de mourir. Il pourrait être le jeune homme qu’on a vu quitter la conscription en force dans le deuxième chapitre. Ainsi en va-t-il de la vie des citoyens et de leur liberté en Iran, elles ne peuvent se conquérir qu’en se révoltant. Mais le Diable n’existe pas. Rasoulof ne condamne pas ses personnages, chacun fait ce qu’il peut face à la violence étatique. Pas de pathos non plus. Il s’agit d’un très grand film, et Rasoulof n’a pas volé son Ours d’or. A voir impérativement !

Corps du roi, Pierre Michon

Publié en 2002, Corps du roi est un recueil de courts textes (Michon écrit court) consacrés pour la majorité (moins le dernier) à des écrivains-rois : Beckett, Flaubert, Faulkner, dont les noms suffisent à dire à qui on a affaire, et à un auteur que la majorité des lecteurs occidentaux (moi le premier, j’avoue mon inculture…) ne connaissent pas : Muhamad Ibn Manglî, qui signa un traité de chasse, dont je ne résiste pas à copier ici le titre : Commerce des grands de la terre avec les bêtes sauvages du désert sans onde (avouons-le, ça en jette !).

Le premier texte est donc consacré à Samuel Beckett, et en particulier à une photo de lui remarquable réalisée par un photographe turc, Lufti Özkök. Nous sommes en 1961, Beckett pose devant un fond noir, clope (un gros module) au bec. Le cliché ne montre de son corps que la tête qui semble posée dans le vide sur un cou sans corps, puisque l’écrivain irlandais porte un pull noir uni, qui ne contraste pas avec le fonds et ne montre donc rien. Peu importe à Michon, qui se lance dans une analyse rapide, sans doute influencée par la pensée de Kantorowicz exposée dans son essai Les deux Corps du roi : Beckett, en bon roi littéraire, a deux corps, un corps sacré, éternel, et une défroque mortelle, celle que l’on connaît et que nous ne voyons pas sur la photo d’Özkök… Selon Michon, Beckett se fout de la pose, se fout du photographe, se fout de la photographie (ce que je crois volontiers). Le texte est ultra-court. La conclusion est assez géniale, que je ne dévoilerai pas ici…

Corps de bois est consacré à Flaubert, il s’agit d’un texte plus long, bien plus long comparativement aux trois pages écrites pour Beckett (Les deux Corps du roi). Michon prend Flaubert au moment où il a fini la première partie de Madame Bovary, revient pour de vrai et en imagination sur ce que fait l’auteur rouennais sur le moment, puis dans les jours qui suivent. Rapidement. Puis, ça commence pour de vrai : Flaubert s’est inventé une vie entièrement consacrée à l’écriture, une vie uniquement consacrée à la littérature, même si ce n’est pas la vérité. Les grands écrivains construisent parfois leur propre mythe (cf Jean Genet) : « il se bricola un masque qui lui fit la peau et avec lequel il écrivit des livres. » Michon a le sens de la formule, Michon tourne ses phrases comme on polit les diamants… Flaubert « faisait le moine ; et ceci pas seulement pour la galerie, mais pour lui-même et à ses propres yeux.  » Nous voilà partis pour vingt-cinq pages de Flaubert par Michon, un petit régal dans lequel passe le grand Victor. Difficile de ne pas l’évoquer, celui-là, quand on parle d’un écrivain du XIXe siècle, toujours passe son ombre qui faisait tant d’ombre à ses contemporains.

Le quatrième texte du recueil est lui consacré à un autre colosse de la littérature, un Américain celui-là, Faulkner, tiens, encore lui… L’Eléphant, c’est Faulkner, part lui aussi d’une photo (comme pour Beckett), prise en juillet 1931 par un certain James R. Cofield, dont Michon refait la réalisation (« J’incline pour le trépied, et aussi pour l’apparat, le crêpe noir, la hausse d’artillerie, le gros calibre. »). La photo n’a rien d’un chef-d’œuvre, c’est l’ouvrage d’un professionnel, pas plus : on y voit Faulkner en plan américain (ben, oui !), couvert d’un manteau d’hiver en tweed, croisant les bras, une… clope entre l’index et le majeur (les écrivains arborent-ils, je parle des rares fumeurs, encore la clope quand on les immortalise ?). La photo n’est pas très bonne, mais ce serait « le premier portrait mythologique » de Faulkner, si l’on en croit Michon, qui se lance dans ce qu’il nomme lui-même des « affabulations de lecteur » sur le grand homme et cherche ce qui, dans la pose de l’écrivain, fait que le photographe déclenche. Ici, ce sera le regard, le regard d’un qui a vu soudainement quelque chose d’éclairant… et qu’il voit encore. L’Eléphant, il a vu l’éléphant, et je vous laisse aller y voir, pour savoir ce que ce gars-là, selon Michon, a bien pu voir !

Les deux textes dont il me reste a rendre compte ici, sont les textes qui cassent un peu sans rien démolir du recueil l’espèce d’unité qu’aurait l’ouvrage si Michon avait continué avec ses portraits de géants. Le troisième texte, consacré à Manglî, nous sort des colosses de la littérature. Michon a trouvé chez lui une phrase sublime et il part de là pour rendre hommage à son auteur. Michon aime les phrases taillées comme des joyaux. Et puis, il y a ce dernier texte, où Michon parle de lui, de son rapport à Booz endormi, le poème de Victor Hugo, texte qui se termine sur le jour où il s’est défait d’une véritable dépendance à ce poème (« J’avais vaincu ces vers. J’étais un homme libre. »), jour qui se termine dans l’ivresse la plus grande de celui qui se pochtronne pour fêter une victoire et se termine sur un acte peu glorieux et une bonne dégelée. Allez-y voir, Corps du roi mérite mieux qu’un détour.

Les Bords de la fiction, Jacques Rancière

Difficile de définir ce que Rancière appelle « bords de la fiction » à la fin d’une lecture intéressante, mais aussi parfois épuisante, de son essai littéraire autant que philosophique, comme souvent avec lui. Il y est en tout cas beaucoup question des rapports entre réel, rationnel et littérature. Tout démarre d’Aristote qui établit que la littérature s’intéresse bien plus à la façon dont advient l’inattendu qu’à l’enchaînement des événements, modèle que la littérature moderne a bien sûr a dépassé. Pour soutenir cette thèse, Rancière fait appel à des auteurs qui pour la plupart m’intéressent – même s’il commence par Balzac et Stendhal, et même si un chapitre du livre est consacré à Marx – : Flaubert, Poe (et le roman policier), Conrad, Sebald, Faulkner, Woolf, Gimaraes Rosa… Et s’intéresse donc non pas au centre de l’œuvre, à un événement majeur et central, mais à ce qui se trouve à la marge dans la fiction, et fait pourtant sens, comme dans le premier chapitre consacré au rôle des portes et fenêtres dans la littérature française du XIXe siècle (Stendhal, Flaubert, Balzac…). Le chapitre consacré au roman policier est sans doute et de loin le plus intéressant (le plus abordable aussi, peut-être…) : il y consacre une place non négligeable au Double assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Allan Poe, en montrant comment la philosophie de la composition de Poe rejoint la définition d’Aristote donnée au début du livre (plutôt que faire la chronique des événements dans l’ordre où ils sont arrivés, montrer comment les événements sont liés les uns aux autres et comment ils aboutissent à un événement dont ils sont la cause. L’article se poursuit avec d’autres exemples, empruntés à la littérature policière, qui montre comment le polar va s’éloigner de ses origines spiritualistes pour aller vers une forme plus réaliste.

La seconde partie, consacrée aux rives du réel, commence par un article sur la construction du personnage chez Conrad, où l’on apprend que l’auteur polonais aurait pratiqué la sympathie à l’égard des personnages qu’il croisait dans la rue (« silhouette caractéristique », silhouette « attirante », silhouette « silencieuse », dont il n’y avait plus qu’à inventer l’histoire pour l’écrire, ce qui aurait été le cas pour Lord Jim) pour ensuite créer ses personnages, de la « vraisemblance inventée », à l’inverse de la démarche scientifique en cours à son époque. Le chapitre suivant, consacré à Sebald et difficile à suivre si on ne l’a pas lu, a pour principal effet de donner envie de lire le livre dont il est question, Les Anneaux de Saturne.

La troisième partie vaut essentiellement pour les deux chapitres qui explorent la littérature de Faulkner et celle de Joao Guimaraes Rosa. Avouons que cette lecture finale aura eu raison de notre volonté de tenir le fil et de ne pas perdre de vue le sens des analyses philosophiques de Rancière, mais elle aura eu toutefois le grand mérite de rappeler le génie de ces deux auteurs américains (et pour l’auteur de cette chronique de lui remettre en mémoire Le Bruit et la fureur). Vous l’aurez sans doute compris, Les Bords de la fiction est un livre de haute qualité littéraire pour passionnés du « décorticage » de grands textes, et j’avoue humblement que ma passion ne va pas si loin. Aussi me garderai-je bien de vous le recommander ou non… C’est à vous de voir, en fonction de votre résistance aux difficultés de la pensée du maître, mais si vous aimez l’érudition…

Djinn – Un Trou rouge entre les pavés disjoints, Alain Robbe-Grillet

Entièrement convaincu par les arguments littéraires de l’ouvrage théorique par lequel Robbe-Grillet a répondu à ses détracteurs, Pour un nouveau Roman, enthousiasmé par la lecture du roman La Jalousie (1957), je poursuis la découverte tardive de cet auteur trop souvent décrié par des lecteurs qui l’ont mal lu, voire pas lu du tout, ou de façon parcellaire. Dans Djinn, publié en 1981, on retrouve l’exigence de Robbe-Grillet en matière de style, mais on peut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin. Le texte est une sorte de conte fantastique, qui ne rechigne pas à s’inscrire dans une tradition littéraire du XIXe siècle à laquelle l’auteur fait quelques clins d’œil, et ce dès le prologue qui présente le roman comme un manuscrit trouvé dans la chambre, désertée par son occupant, du narrateur. Suit un jeu sur son identité, multiple tant du point de vue du nom dont il change à loisir que de sa supposée origine géographique (Ukraine, Hongrie ou Finlande, ou Grèce encore). Puis, il est question d’un manuscrit destiné à servir de manuel de français à des étudiants étrangers, ce qui n’st pas un simple clin d’œil puisque le roman répond à une commande faite à Robbe-Grillet par un enseignant américain.

Toujours est-il que Djinn – Un Trou rouge entre les pavés disjoints est un texte fort divertissant (on a reproché au nouveau roman d’être ennuyeux et de ne pas s’intéresser aux personnages), dans lequel le plaisir du texte est bien présent, et donc celui du lecteur également. Le personnage principal, et narrateur, Simon Lecœur, a rendez-vous pour une embauche. Mais rien de réaliste dans cette scène qui ouvre le livre, puisque l’entretien a lieu dans un hangar mystérieux, où il tombe d’abord sur des mannequins, puis sur une mystérieuse américaine, répondant au prénom de Jean, dont il tombe amoureux. Et le voilà embauché ! Par une sorte d’organisation secrète qui milite et œuvre contre le machinisme. Pour quel travail ? On ne le sait pas et lui non plus. Il est alors chargé de se rendre à la Gare du Nord pour y recevoir un voyageur arrivant par le train d’Amsterdam. Mais, bien sûr, rien ne se passe comme prévu et Simon est détourné de sa mission par un enfant qui trébuche en traversant une ruelle, s’affale sur le pavé, près d’une flaque rouge, ne se relève pas et semble avoir perdu conscience. Il est habillé comme au XIXe siècle, et l’appartement où Simon le porte est d’une autre époque lui aussi : pas d’électricité, décor anachronique. C’est le début d’une série d’aventures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres (un enfant qui meurt à répétition, qui a une mémoire anormale – il se souvient du futur…), entre fiction et réalité, dans lesquelles Simon est censé partir à la découverte de la raison d’être de l’organisation qu’il sert. Le fantastique est bien présent, les rebondissements sont nombreux et surprenants, Robbe-Grillet joue dans le texte avec les conventions du conte fantastique, dans des aventures absurdes et pleines d’énigmes, avec ses propres angoisses, sans pour autant renoncer à ses « théories » et aux lignes d’évolution de la littérature contemporaine qu’il exposait dans son essai écrit en 1963. On retrouve, enfin, comme dans La Jalousie, le jeu littéraire auquel l’auteur aime tant se plier, la reprise de scènes qu’il modifie, parfois imperceptiblement, d’autres fois plus radicalement. Djinn est un texte plaisant, ludique et maîtrisé, virtuose, que vous pouvez donc lire sans la moindre hésitation. Quelles que soient vos opinions sur l’auteur et ses conceptions littéraires révolutionnaires. Il est sans doute temps d’abandonner ces vieilles querelles que l’histoire littéraire et la lecture sans a priori des textes ont sans doute déjà mises à bas.

Memoria, Apichatpong Weerasethakul

Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur thaïlandais récompensé en 2010 par la palme d’or de Cannes pour Oncle Bonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, s’interroge toujours dans son cinéma métaphysique sur le grand mystère de la vie. Cette fois, avec Memoria, film qu’il a tourné en Argentine, c’est à la naissance et à ce qui peut se passer avant qu’il s’intéresse, sans qu’on le voie venir, tant le réalisateur se plaît à nous mettre sur une fausse piste avant d’en arriver à son véritable propos, dans la seconde moitié du film. En attendant, longs plans-séquences et images d’une certaine beauté poétique se succèdent pour construire l’air de rien une intrigue qui tient le spectateur en éveil (on ne s’endort pas toujours en regardant un film de Weerasethakul). Le prétexte est surprenant : une jeune femme, horticultrice spécialisée dans les orchidées, se réveille une nuit après avoir entendu un bruit sourd et violent, comme une détonation. Ou plutôt comme une boule de pierre, qui tombe dans un tunnel de fer dans la mer, quelque chose comme ça qu’elle décrit à un jeune ingénieur du son, Hernan, qui l’aide à le reconstituer, dans un studio où il est censé travailler – quand elle reviendra le voir une fois le travail fait, on lui dira que personne ressemblant au jeune homme dont elle parle ne travaille là. Le même jeune homme, qu’elle retrouve plus tard en ville, lui propose sans raison de lui donner de l’argent pour acheter un frigidaire pour conserver ses orchidées, proposition à laquelle ni Jessica ni le film ne donnent suite. On ne reverra d’ailleurs pas ce jeune musicien ingé du son. La deuxième partie du film va apporter une réponse (sous forme de révélations métaphysiques) aux questions de Jessica sur la persistance du phénomène étrange qui la poursuit, à travers le personnage fantastique d’un pêcheur qui n’a jamais quitté son village (pour je ne sais plus quelle raison). La visite à une doctoresse dans un village de montagne est sans conséquence (incapacité de la science à répondre à toutes les interrogations ?) et sa seule proposition consiste à renvoyer Jessica vers la religion, comme si son « cas » dépassait le savoir médical…

Le pêcheur que Jessica rencontre au hasard d’une marche dans la campagne environnante a le même prénom que le jeune musicien de la première partie du film. Il entend des histoires qui lui sont racontées par des galets qu’il conserve quand elles lui plaisent. Il a le don de s’endormir sur commande. Il comprend ce que se disent les singes hurleurs dans la jungle, et le traduit pour Jessica. Il se souvient de sa « vie » avant sa naissance et en parle un peu. Il parle de son espèce, comme s’il n’était pas un être humain. Il est-dit-il, un disque dur qui se souvient de tout, sa mémoire semble donc absolue, et il voit en Jessica une antenne… C’est au moment où la jeune femme se met à « réciter » un souvenir d’enfance qui ne lui appartient pas, mais est tiré de la mémoire du pêcheur. Cette partie du film, onirique, et qui se déroule dans un lieu proche de la jungle, ramène le spectateur dans l’univers habituel de Weerasethakul, via un discours sur la mort, le sommeil et la mémoire, on serait tenté de mettre une majuscule à ce dernier mot, jusqu’à la révélation finale, drôle autant que surprenante, surprenante autant que poétique. Memoria n’est pas sans évoquer le cinéma de Tarkovski, Memoria est un film dont on peut sortir en se disant qu’on n’y a rien compris ou qu’on retournerait bien le voir pour tenter de répondre à toutes les questions qu’il nous pose. De ce point de vue, on peut légitimement penser que c’est un chef-d’œuvre.

La 7e fonction du langage, Laurent Binet

Laurent Binet est un jeune écrivain (je n’écris pas ça en me préparant à le descendre sauvagement) à qui tout semble réussir quand il écrit des romans (trois titres, trois prix… fichtre !). A priori, rien ne devait m’infléchir à lire un de ces textes, sauf que deux amis me conseillaient de sortir de mon snobisme littéraire pour me plonger dans HHhH ou encore La 7e Fonction de langage – le second, pour forcer le passage à l’acte est arrivé avec le bouquin qu’il m’a prêté pour mon plus grand plaisir de lecteur. La 7e Fonction du langage (ceux qui ouvrent les vidéos qui sont régulièrement publiées sur ce blog le savent déjà) part de la mort de Roland Barthes (écrasé par une camionnette de blanchisserie en sortant d’un déjeuner avec le candidat à la présidence François Mitterand) que Binet trouve romanesque (et il n’a pas tort), qui provoque la curiosité d’un Giscard d’Estaing qui diligente une enquête, dont se charge un certain Jacques Bayard, flic un peu réac, de droite et a priori raciste, homophobe, etc… qui embarque avec lui de force un jeune prof de sémiologie qu’il considère comme essentiel au décryptage d’un monde intellectuel dont Bayard ignore tout. C’est donc à un polar qu’on s’attaque, mais le genre ne fait rien à l’affaire, puisque c’est surtout à un roman truculent, drôlatique et drôlement intelligent qu’on va se frotter, dans lequel tout le petit monde qui gravite autour de la figure centrale de Barthes (c’est lui le personnage central, et pour cause), des intellectuels, des philosophes, des sémiologues, des linguistes, etc… est réuni. Et voilà Althusser, Deleuze, Derrida, Eco, Foucault, Guattari, Jakobson, Kristeva, Lacan, Searle, Sollers, jusqu’à BHL, conviés à entrer dans la danse qui se passe dans les années 80, que l’auteur reconstitue via une bande-son de musique pop, mais pas que… et voilà également Mitterand et Giscard, car on est en pleine campagne de l’élection historique de 1981, qui sont là avec leurs lieutenants, Poniatowski, d’Ornano, Lang, Fabius, etc… Bref, des personnages de roman empruntés à la bonne vieille réalité. Voilà également une trouvaille d’idée littéraire, le Logos Club, calqué sur le Fight Club de Palahniuk, où on fighte en s’opposant dans des duels de rhétorique au risque d’y perdre un doigt (il en va ainsi quand on défie un plaideur d’une catégorie supérieure, qui risque lui en cas de défaite de redescendre dans la hiérarchie du Logos). La reconstitution des années 80 est efficace, et piégée (certains anachronismes y sont glissés par l’auteur à dessein, ou pas…). Le héros, Simon Herzog, est sympathique, mais pas de traitement de faveur pour lui. Son « comparse », Bayard, plus sophistiqué qu’il n’y paraît si l’on s’en tient à la caricature qui est tout d’abord donnée de lui. BHL et Sollers ne sont pas épargnés. Kristeva joue un drôle de rôle de fiction. Et l’intrigue va de rebondissements en rebondissements, de France en Italie, d’Italie aux USA, sans qu’à aucun moment on y trouve des longueurs. Le texte est rythmé, les intellectuels dont il est question tout au long de l’histoire font des personnages de roman attachants, intéressants et parfois originaux, les situations dans lesquelles Binet les trempe sont souvent bienvenues et/ou croustillantes. Herzog use de la sémiologie pour comprendre les situations dans lesquelles il se trouve plongé, pour comprendre la réalité et parfois en triompher (un des tours de force du bouquin). De la littérature populaire menée de façon intelligente, aussi efficace qu’un page-turner, bref un livre que je vous recommande si vous avez envie de vous détendre de lectures plus exigeantes. On a le droit de se faire plaisir, n’est-ce pas ?

Journée particulière, Célia Houdart

Il y avait un certain temps que je n’avais pas lu un des livres à la jaquette blanche à rayures, il y avait un certain temps que je voulais lire un livre de Célia Houdart, pour des raisons que je n’exposerai pas ici. C’est désormais chose faite, aussi allons-nous expédier les affaires courantes au triple galop. Le roman (pas toujours roman) enquête sur un photographe est à la mode depuis quelque temps ; ici, il s’agit d’une « enquête », pas d’un roman, sur une photo prise par Richard Avedon avec l’appareil d’un photographe de plateau (théâtre), Alain, moins connu que lui, et abandonnée aussitôt que prise. Quand la femme qui accompagne Avedon revient sur ses pas pour annoncer à Alain que l’homme qui vient d’utiliser son Leica est le grand photographe qu’il admire, il lui court après et lui demande s’il peut à son tour le photographier avec sa compagne. Les deux clichés figurent à la fin du livre (très petit format), sur un papier qui boit l’encre et rend les photos assez peu nettes (doux euphémisme) et leur crée de toute pièce un grain envahissant. On se demande comment une maison d’édition comme POL ne peut pas mieux faire, mais c’est un détail. Passons au texte : dès l’incipit, on comprend qu’on a affaire à une adepte de l’écriture impersonnelle, ou neutre, ou encore plate, je ne saurais la nommer avec exactitude, mais une de ces écritures à la mode du jour, qui semble incontournable, en ce début de XXIe siècle, quel que soit l’histoire qu’on raconte. Or, si ce type d’écriture impersonnelle allait comme un gant aux bouquins d’Edouard Levé (Journal, Suicide, Autoportrait…), parce qu’elle collait parfaitement avec le fond des livres de l’auteur en question, avec sa personnalité, ici, on peut se demander en quoi ce type de « style » correspond au récit qui nous est vaguement ébauché dans Journée particulière, on peut se demander s’il n’est pas adopté par pure soumission à un diktat littéraire de l’époque. Il me revient aussi à la mémoire l’écriture blanche de Camus dans L’Etranger, choix stylistique pertinent s’il en est, l’écriture blanche collant parfaitement à la peau de Meursault, le personnage principal du roman. Toujours est-il qu’il ne m’a pas fallu plus d’un paragraphe pour trouver ce « style » insupportable de platitude, pour me dire que, même très courte (environ 90 petites pages), cette lecture allait sans doute se transformer en épreuve. Donnons-en un aperçu rapide, avant de poursuivre, afin que les lecteurs de cette chronique soient éclairés :

« Je suis revenue sur les lieux pour essayer de reconstituer la scène. Comprendre comment elle avait pu se dérouler. Savoir qu’elle en avait été le cadre.

J’ai interrogé les souvenirs plus ou moins précis d’Alain. J’ai consulté des catalogues pour mieux connaître l’oeuvre de Richard Avedon. Je me suis mise en quête de témoignages de proches du photographe américain. »

La recette semble simple : phrases courtes, pas de recherche stylistique particulière, vocabulaire courant, pas de recherche lexicale particulière, écriture quasi journalistique. Plus loin, on peut trouver également des phrases non verbales, ultra-courtes.

Par bonheur, le thème est censé m’intéresser : la photographie, un grand nom (j’aime beaucoup certaines photos d’Avedon). Je vais peut-être trouver mon bonheur ailleurs que dans le style littéraire de l’auteur. Me revient à la mémoire la recherche stylistique de Samuel Beckett (cité à deux reprises dans le livre de Célia Houdart, pour d’autres raisons) ; l’appauvrissement de la langue, ça t’avait une autre gueule que ce « style-là ». Passons. Le texte est discontinu (autre façon de faire – l’expression est on ne peut mieux choisie – à la mode), ce qui permet d’écrire et de publier de courtes notes, des notations qui pourraient encore valoir en tant que travail préparatoire. De là à les donner à lire à des lecteurs… On passe donc, sans souci d’organisation, des rencontres avec Alain à Avedon, à son œuvre, il est question d’Andy Warhol, photographié par Avedon, du bulletin de santé d’Alain, de l’amitié que l’auteure sent venir en elle pour lui, de la période du premier confinement (pas le moins intéressant dans ce texte décousu, autant que discontinu), des parents d’Alain, de ceux de l’auteure, j’en oublie sans doute. Lu en deux fois, seul avantage de ce petit livre, on s’en débarrasse rapidement, Journée particulière est d’un ennui assez redoutable (avis qui vaut ce qu’il vaut, mais c’est le mien). Ah, oui ! il est question aussi, un peu de cinéma, de deux films, et d’Une Journée particulière, justement, et on se demande bien pourquoi Houdart emprunte à ce film le titre de son livre, puisqu’il est question d’une photographie, de deux photographies, prises en un moment particulier, certes, mais pas d’une journée particulière. Jusque dans le choix du titre, l’auteure semble bien mal inspirée. Enfin, avant de retourner à des lectures plus stimulantes, évoquons une piste d’explication à ce style mortellement plat, une citation du poète objectiviste, Charles Reznikoff : « Les doigts de tes pensées / modèlent ton visage / sans relâche. » Citation balancée sans explication, sans commentaire. Les thuriféraires des objectivistes américains prisent un style plat, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit. Ils feraient sans doute bien de relire Kafka, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit, lui aussi, et dont l’écriture est tout sauf emmerdante. Notons, avant que de tirer notre révérence pour ce soir, que le tercet de Reznikoff n’a rien de chiant du point de vue du style. Ni d’aucun point de vue, d’ailleurs.

Un pas de côté – SOL ! La Biennale du territoire – Panacée Montpellier

Les musées d’art contemporain de Montpellier (Mo.Co. et Panacée) inaugurent cette année la première édition de leur biennale. Il s’agit « d’offrir un panorama, renouvelé tous les deux ans, de la création contemporaine sur notre territoire ». Territoire qu’on doit pouvoir imaginer recouvrir quelques départements voisins de l’Hérault, peut-être le Languedoc-Roussillon… Pour n’avoir vu jusqu’à maintenant que l’expo de la Panacée, on peut dire que cette première édition est plutôt réussie, avec quelques salles où il m’a été impossible de ne pas rire franchement de l’humour des artistes et de leurs oeuvres délirantes, comme ce petit film de deux artistes femmes, jeunes et délicieusement impertinentes, Emmanuelle Becquemin et Stéphanie Sagot, qui consacrent à la ville romaine, Montpellier, un film (Le Road-movie peplum) dans lequel elles cherchent Romula et Réma dans Montpellier, visitant ainsi le Bistro romain, et autres lieux de la ville héraultaise ayant tous un nom latin, assises sur des mini-kartings de leur propre confection. Elle revendiquent le droit à l’idiotie dans leur art, tendance plus masculine que féminine indique le cartel de leur salle où j’ai commencé à trouver l’initiative d’une biennale régionale heureuse. Après l’inévitable Gérard Lattier, estampillé art brut, qui vit et travaille à Poulx (Gard) et dont les tableaux qui mêlent écriture et bande-dessinée naïve ont vite fini par me lasser, et ce avant même de les retrouver ici, et quelques oeuvres sans grand intérêt, la qualité monte d’un cran me semble-t-il et dans les pièces suivantes, il y a d’excellentes surprises qui justifient qu’on s’attarde à la Panacée pour prendre plaisir à cette première biennale, et même qu’on y revienne.

Quelques oeuvres, et artistes, à signaler également : Gaétan Vaguelsy et son tableau Rois Mages, qui revisite un classique façon XXIe siècle et banlieue ; Pierre Tilman qui crée ses œuvres avec des figurines en plastique (années soixante) et des lettres qu’il utilise pour faire passer des messages décalés ; Fabien Boitard et ses portraits défigurés ; Anne-Lise Coste et ses affiches dérangeantes… Article work in progress, qui sera prochainement revisité.

Tre Piani, Nanni Moretti

Les premiers films de Nanni Moretti, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ont apporté un vent de fraîcheur sur le cinéma italien, et sur le cinéma tout court. Moretti vieillirait-il, ou bien serait-ce nous ? Toujours est-il que ce premier opus dont le réalisateur italien ne signe pas le scénario, parce qu’il l’adapte d’un roman d’Eshkol Nevo, ne révolutionne pas le cinéma, c’est le moins qu’on puisse dire. Le prétexte du film est donc la vie d’un petit immeuble romain, de trois étages, dont on va suivre l’existence des familles qui l’habitent et les événements dramatiques qui leur tombent littéralement dessus, et ce sans crier gare, et même, dès le début du film. Ça attaque très fort, il ne faut pas être en retard, puisque dès la première scène la jeune femme qui sort de l’immeuble de nuit pour se rendre en taxi (son mari est en déplacement pour son travail, comme d’habitude…) à la maternité manque se faire écraser par une petite voiture qui arrive fort vite, conduite par le jeune voisin, fils d’un juge, en état d’ivresse, cela va sans dire, évite la maman en devenir, mais pas la femme qui traverse cinquante mètres plus loin, frappée de plein fouet (jolie voltige !), laissée morte sur le passage clouté avant que le chauffard aille s’écraser dans la vitrine du bureau du locataire du premier étage ! Celui-ci, papa d’une petite fille adorable et mari d’une jeune femme qui ne l’est pas moins, a pour habitude de confier son enfant aux vieux voisins charmants, dont l’élément masculin « déraille » un peu, comme le dit la petite à ses parents. Jusqu’au soir où, seul avec la gamine, il l’emmène acheter une glace, se perd (Alzheimer…) et finit dans un parc ou l’enfant sait que son père viendra la retrouver (ils y ont leurs habitudes). Bien sûr, la môme est un peu choquée, et les parents, surtout le père, craignent pour son intégrité physique (même si l’examen médical et une psy semblent affirmer qu’il n’y a pas eu d’abus sexuel, ce que le père n’arrive pas à croire, sa fille ne tournant pas très rond, soudain). Pendant ce temps-là, le fils du juge, remis de sa cuite, a un homicide sur les bras et il ne fait pas de doute qu’il va écoper d’une peine de prison, d’autant que son père n’est pas déterminé à faire intervenir ses amis de la justice en faveur d’un rejeton qui lui gâche la vie depuis toujours (scène de violence pendant laquelle le fils flanque une vraie rouste à son vieux père, joué par Moretti himself). On en est où ? Ah ! oui, la jeune maman, depuis qu’elle est revenue à la maison avec une jolie petite fille, toujours seule, voit un corbeau de toute beauté dans sa maison pendant qu’elle essaie de s’occuper de son bébé, avec quelque difficulté. Il lui faudrait visiblement du soutien, qu’elle cherche auprès de la femme du juge, qui a pourtant d’autres chats à fouetter que d’assister la jeune mère pour le premier bain du bambin (ça rime). Quand il revient à la maison, son mari, très heureux, n’accepte pas le cadeau envoyé par son frère, avec qui il ne veut plus entretenir de relations (scène de violence quand il lui rapporte le cadeau). Celui-ci s’avèrera être un agent immobilier véreux, coupable d’une escroquerie d’ampleur… La maman ne va pas mieux, elle voit toujours son corbeau (très belle scène, un peu surréaliste), et après la deuxième naissance, ça ira de mal en pis, elle aura des hallus pas possibles. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes imaginables, si le père de la petite Celia n’était pas en froid avec sa femme, après lui avoir reproché bêtement de délaisser sa fille (mauvaise mère !), et n’était pas tombé dans les filets de la petite-fille du vieux Alzheimer, la sautant une fois, une seule, sur le canapé du salon des grands-parents, par faiblesse (il est vrai qu’elle l’allumait grave et qu’elle provoque l’accident en tombant sa robe dès qu’il est entré chez la grand-mère, où elle l’a attiré en lui faisant croire qu’il pourrait lire des mails, et peut-être des infos sur ce qui s’est passé le soir où le vieux voulait manger une glace avec la petite qu’il gardait, mais penses-tu, il y avait pas de mail, allumeuse, je vous dis…) et par bêtise (fin stratège), ce qui finira par le conduire devant la justice (acquitté, mais divorcé du même coup… dur). Bref, vous l’aurez compris, tous ces drames mènent droit à la psychologie, ça psychologise donc sec, qu’on n’en peut plus rapidos de toutes ces histoires et que, même, on se dit que si on va s’installer à Rome un jour, on évitera soigneusement ce putain d’immeuble qui porte la poisse à tous ses habitants et que c’est à se demander si c’est possible un immeuble pareil, qu’il doit être hanté ou quelque chose comme ça.

Bref, je vous intime l’ordre d’aller voir ce film illico, si ce n’est déjà fait. Autrement, si vous avez piscine, tant pis pour le cinéma. En rentrant chez moi, j’ai fait le tour de mon appartement pour m’assurer qu’il n’y avait pas un corbeau noir quelque part. Eh bien ! il y en avait deux. Un noir et un blanc… Comme quoi c’est assez banal ce genre de situation. Quant au roman d’Eshkol Nevo, je ne voudrais pas juger sans avoir lu, mais quelque chose me dit que je ne le jugerai jamais sur pièce, et que même je pourrais aussi bien mettre un x à « au » et un s à « roman ». Enfin, je vous signale que le film dure deux heures et qu’il vaut mieux éviter d’aller le voir la vessie pleine. C’est pas pour vous dissuader de le voir que j’écris ça…

Las Niñas, Pilar Palomero

Récompensé par quatre Goyas, Las Niñas est le premier film de Pilar Palomero, et on peut dire que cela se sent, du fait d’une réalisation sans grande prise de risque, hélas, qui ne va pas jusqu’à rendre le propos ennuyeux, mais ne fait pas non plus de La Niñas un chef-d’oeuvre. Histoire d’adolescentes et de pré-adolescentes qui, dans les années 90, sont inscrites dans une école religieuse tenue par des nonnes, toutes plus vieilles les unes que les autres, toutes plus attachées les unes que les autres aux vieilles valeurs du catholicisme (franquiste) et totalement inadaptées à des élèves (filles, on n’est pas dans un établissement mixte, cela va de soi) qui, même si elles ne semblent pas s’en être aperçues, vivent dans une période où l’Espagne s’ouvre à une certaine modernité (Movida, etc…) et, sans aller jusqu’à rêver de liberté, sans aller jusqu’à se révolter contre un ordre vieillot, sans aller jusqu’à remettre en cause la foi ou l’existence de Dieu, font quelques expériences limites : boire un premier verre d’alcool, fumer une première cigarette (à cinq pour un clope…), mettre du rouge à lèvres et se maquiller un peu, monter sur une mobylette derrière un « grand » ! Le personnage principal du film est une très jeune fille, Celia, que sa mère élève seule (poids social de la famille, qui la rejette, des soeurs qui la juge pour « ce qu’elle est », qu’en dira-t-on des braves gens et des familles « normales », non-dit entre la mère et la fille, le père étant censément mort d’une crise cardiaque avant la naissance…), modèle de sagesse, mais qui peu à peu, torturée par une histoire familiale pas simple à vivre et par le mensonge maternel, sort des rails (sans grande folie) et finit par attirer l’attention des nonnes qui, bien sûr, la punissent et de sa mère qui cherche à la comprendre, mais ne peut se résoudre à dire la vérité ouvertement. Le film se termine par un voyage chez les grands-parents de Celia, chez qui sa mère se rend pour acter le décès et les funérailles déjà accomplies, de son père, en y emmenant sa fille après bien des hésitations. Portrait plus que réel de la grand-mère en vieille Espagnole catholique, jugeante et moraliste, une constante du film qui s’appesantit sur ce visage glacé du catholicisme à l’espagnole et s’en tient à peu près à ça, oubliant que pas si loin de la petite ville où se joue l’histoire, à Barcelone, l’Espagne découvrait d’autres façons de vivre et que le contraste entre deux tendances dans une même société et à la même époque aurait sans nul doute enrichit le propos du film.

Mers et rivières, Andreas Müller-Pohle

Dans le cadre d’un début d’année consacré à l’eau, le Pavillon Populaire de Montpellier consacre au photographe allemand Andreas Müller-Pohle (après la première exposition Eaux troublées du photographe canadien, Edward Burtynsky, qu’il resterait à chroniquer ici…) une exposition troublante, entre documentaire et photo d’art, entre malaise et émerveillement. C’est au début du siècle que Müller-Pohle a commencé à photographier l’eau dans le monde, ne relâchant pas ses efforts dans des projets qui l’ont mené à Hong-Kong, et dans les territoires nouveaux, en Europe, en consacrant au Danube une série sur laquelle nous reviendrons plus loin, et à Kaunas (Lituanie), où deux rivières (l’une masculine, le fleuve Niémen, l’autre féminine, la Néris) confluent.

L’eau apparaît dans ces trois reportages, tous présentés au Pavillon Populaire, en grand danger. L’élément numéro un de notre planète dite bleue est malade, aussi bien que l’air ou la terre. Le responsable est l’homme, nul besoin de le préciser, ce qui saute aux yeux dans la série consacrée au Danube (datée de 2005), dont le photographe a fait un portrait exhaustif en le suivant dans tous les pays où il passe (Allemagne, Autriche, Slovaquie / Hongrie, Croatie, Serbie / Bulgarie / Roumanie, soit quatre voyages au total, parqués ici par l’usage du slash) : au bas de chacune des photos exposées, sur une ligne sans autres commentaires, les taux de nitrate, de phosphate, de potassium, de cadmium, de mercure, de plomb relevés dans chacun des lieux où sont prises les photos, après analyse des échantillons prélevés par Müller lui-même. Voilà pour l’aspect documentaire de la série, qui glace le sang, attriste le spectateur et donne à penser bien mieux et bien plus que tous les commentaires que l’artiste aurait pu proposer sur la situation chimique du fleuve. Mais, et c’est là où l’exposition peut provoquer une certaine forme de malaise, les photographies, toutes prises selon le même procédé, sont d’une beauté et d’une poésie qui subjugue le regard. Le photographe s’immerge avec son matériel dans tous les sites qu’il souhaite photographier, et œuvre à flanc d’eau, ce qui a pour résultat de proposer des clichés dans lesquels terre et eau sont présent (50/50, mais pas systématiquement) et de convoquer le hasard, en fonction des vagues au moment du clic. On est pris entre émerveillement devant la nature hautement artistique des œuvres et la petite ligne du bas, qui nous rappelle que la planète est en grand danger, qui nous invite à assister intellectuellement à la catastrophe. Cette opposition entre les deux aspects des clichés consacrés au Danube, fleuve mythique s’il en est en Europe, est une pure réussite, qui provoque chez le spectateur un double sentiment quasi schizophrénique.

Le projet consacré à la confluence de Kaunas est beaucoup moins angoissant que le précédent. Réalisé en une semaine par l’auteur lors d’une résidence d’artiste en 2017, il propose des clichés à l’atmosphère bucolique la plupart du temps, Kaunas étant une bien petite ville. Les rives des deux rivières sont naturelles et, comme le dit Müller-Pohle, « Les scènes de nature et les images de paysage intact sont donc les motifs dominants de ce projet ».

Enfin, le reportage consacré à Hong-Kong et aux nouveaux territoires (2009-2010) a été inspiré à l’artiste par sa fréquentation des lieux durant de nombreuses années, un lieu dont il dit qu’il le fascine. c’est cette fois le portrait d’une ville, « une ville d’eau confrontée depuis des décennies à la hausse permanente du niveau de la mer, et où l’élément aqueux représente à la fois la vie et une menace ». les photos sont, là encore, merveilleuses et surprenantes. On sort donc de cette exposition marqué par la qualité du travail d’un photographe qu’on ne connaissait pas encore, persuadé d’avoir eu de la chance de découvrir cette œuvre, à travers trois projets différents, et sur une période de vingt ans. Seul petit bémol, l’aspect très répétitif du procédé photographique mis en œuvre par Andreas Müller-Pohle, qui donne des clichés qui sont très semblables, même si les lieux sont divers et variés. (Pour voir quelques clichés de cette exposition, voir page Photographie du blog)

First Cow, Kelly Reichardt

Récompensé par le Prix du Jury du Festival de Deauville 2020, le film de la réalisatrice américaine (2h02, et pas une minute d’ennui) Kelly Reichardt (déjà couronnée par le Grand Prix du même festival en 2013, pour Night Moves), First Cow est un western sans la moindre mort par balle, sans le moindre duel final, bref un western atypique, totalement captivant et réussi (adaptation du roman The Half-Life de Jonathan Raymond). Le début est une surprise énorme, indéchiffrable en un premier temps, et qui une fois le film fini, prend tout son sens. Car la première séquence est on ne peut plus actuelle et on est loin du XIXe siècle dans lequel la réalisatrice nous envoie presque aussitôt, et sans transition, pour suivre un homme qui, dans une forêt de l’Oregon, ramasse des champignons. Le pauvre bougre n’a pas l’air bien courageux ; entendant un bruit derrière lui, il prend peur et rentre en courant au campement, où il retrouve une bande d’hommes assez peu chaleureux qui lui rappellent qu’il est le cuistot de l’équipe et qu’il est payé pour les nourrir. Ces vendeurs de fourrures n’ont plus rien à manger et il n’y en a pas un pour aider Cookie Figowitz, ils en viennent régulièrement aux mains à la moindre dispute, se menacent à tour de bras des pires châtiments, et Cookie n’y échappe pas. Reparti en forêt pour y chercher pitance, Cookie tombe sur un homme caché dans les fougères, entièrement nu. Il a faim. Cookie retourne au campement, lui rapporte le peu qu’il trouve à manger, un peu de gnôle et une couverture. La nuit tombée, il revient le chercher et le fait dormir dans sa tente.

Les deux hommes se retrouvent quelques jours plus tard, dans un avant-poste où Cookie s’est arrêté, laissant s’éloigner sans lui ses amis chasseurs d’animaux sauvages. Cette fois, c’est au tour de King-Lu d’inviter Cookie chez lui, où il lui offre de partager une bouteille. Les deux hommes sont désormais amis et Cookie abandonne sa tente pour s’installer dans la modeste cabane de King-Lu. Sans un sou, les deux hommes assistent à l’arrivée par la rivière et sur un radeau d’une vache (la première vache introduite en Amérique et qui va devenir un personnage important du film), qu’un notable s’est offerte. Un soir, l’idée de lui voler un peu de lait pour cuisiner quelques beignets vient à Cookie (le bien-nommé), puis King-Lu y voit l’occasion d’en faire un commerce. Les deux hommes vendent leurs délicieuses pâtisseries à des amateurs de plus en plus nombreux et l’idée leur vient d’amasser assez d’argent pour ouvrir un hôtel en ville.

Chronique paisible de la vie dans la nature, nature magnifiée par la caméra de Kelly Reichardt, de la vie simple et des gestes du quotidien, beau film sur l’amitié entre deux hommes, First Cow n’en reste pas mois un western dans lequel la violence et le danger ne sont pas absents. Mais c’est toujours avec finesse que la réalisatrice règle les « problèmes » que pourraient lui poser la narration d’une intrigue qui la feraient sortir du regard poétique, non dénué d’humour, qu’elle a choisi de porter sur la situation (nature, relation entre les deux hommes, jusqu’à la façon de traire de Cookie) et la chasse à l’homme qui s’organise à la fin du film ne nous donne à voir que deux fuyards, quelques hommes armés. Pas d’effusion de violence. Le générique de fin tombe sur une dernière scène, paisible, bucolique, sur la promesse de King-Lu à Cookie, « Je ne vais pas te lâcher ». Le début du film nous revient à l’esprit, la citation de William Blake qui l’ouvre aussi : « L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié ». Il est bon que des femmes s’emparent du genre très masculin du western, qu’elles nous narrent des histoires qui n’ont pas été racontées par les amateurs de revolvers et de duels. Loin des Sept Salopards de Tarrantino et de ses joyeuses et grand-guignolesques effusions d’hémoglobine, First Cow est un magnifique hommage à la lenteur, sans qu’à aucun moment cette lenteur n’endorme le spectateur. Après deux heures d’un film plein d’humanité, à la photographie somptueuse, on sort de la salle heureux et certain d’avoir vu un futur grand classique.

Compartiment n°6, Juho Kuosmanen

Tiré d’un texte de Rosa Likson (même titre), le deuxième film du Finlandais Juho Kuosmanen n’est pas un huis-clos qui se déroulerait uniquement dans un train, même si la plus grande partie du film se passe là, entre Moscou et Mourmansk. Le personnage principal, une jeune Finlandaise, qui est venue à Moscou pour apprendre la langue, qu’elle semble bien parler couramment, se rend à Mourmansk pour y voir des pétroglyphes. Initialement, elle devait faire ce voyage avec son amante moscovite, la radieuse Irina, qu’on ne voit que pendant la première et très courte partie du film, qui se passe elle dans l’appartement d’Irina, un appartement bourgeois où la maîtresse de maison reçoit sans cesse des amis et anime, solaire, une dernière soirée durant laquelle elle présente sa merveilleuse amie finlandaise à la compagnie. Irina rit, est heureuse, semble amoureuse. Sa « merveilleuse amie finlandaise » semble bien moins à l’aise, s’efforce de faire bonne figure, n’est pas radieuse. La nuit vient, les deux jeunes femmes se quittent sans que leur relation en semble altérée. Irina s’excuse d’avoir dû annuler sa participation au voyage. Un travail inattendu lui est tombé dessus.

Dans le train, compartiment-couchette, notre jeune Finlandaise se voit affublée d’un jeune Russe au crâne rasé, qui s’avère rapidement vulgaire et déplaisant – scène malaisante où il demande à la jeune femme si elle « vend sa chatte » tout en lui posant la main où je pense pour se bien faire comprendre. Le voyage s’annonce agréable… De retour du wagon-restaurant où elle est partie s’isoler jusqu’au moment de la fermeture, Laura trouve notre Russ-tr-e affalé sur sa banquette, complètement saoul. La tablette est encombrée des déchets d’un repas bien arrosé. Le voyage va être long (le film l’est aussi, un peu…), rythmé par quelques arrêts dans des gares enneigées, quelques pauses clopes pendant lesquelles Ljoha, sur le quai, fume en s’agitant, nerveux et impulsif. Un soir, le train fait halte dans une ville perdue pour la nuit. Ljoha y connait une vieille dame (sa mère ?) chez qui il invite Laura à venir passer la soirée et la nuit. Refus de la jeune femme, incompréhension du jeune homme. Les deux se retrouvent un peu plus tard, à une cabine téléphonique où Laura, qui tente d’avoir Irina pour une courte discussion, en pure perte, est importunée de façon désagréable par un homme qui lui ordonne de lui céder la place. Ljoha tombe à pic et envoie le fâcheux se faire voir ailleurs. Laura accepte finalement l’invitation, monte dans la voiture – sans savoir encore qu’elle est volée. Chez la vieille dame, dans une campagne reculée, la soirée est magique. Ljoha va vite se coucher, les deux femmes échangent joyeusement, en abusant de la gnôle.

Retour au train, direction Mourmansk. les relations entre les deux jeunes gens sont désormais apaisées. Le voyage se poursuit jusqu’au terminus. On croit que le film touche à sa fin, et on n’en serait pas désolé. le temps se fait long. C’est alors que commence la troisième partie, plus longue que la première à Moscou. Il y a ces pétroglyphes et une romance à poursuivre… Bref, un film qu’on peut aller voir, il n’a rien d’insupportable et les personnages sont attachants. Mais l’intrigue est maigre, un peu cousue de fil blanc et on s’ennuie parfois, à cause des longueurs et du peu d’intérêt qu’a finalement cette histoire – la rencontre d’une jeune femme un peu perdue et d’un bougre très russkof, jusqu’au cliché. Les personnages secondaires sont secondaires – une contrôleuse, dans le train, un Finlandais qui passe un moment dans le compartiment n°6 avec ses occupants -, sinon la babouchka chez qui Ljoha a ses habitudes -, les personnages principaux ne sont pas passionnants, l’image n’est pas mémorable, la mise en scène non plus. On peut donc aussi se passer d’aller voir Compartiment n°6, que la critique n’a semble-t-il pas boudé. Enfin, faisons d’une pierre deux coups, vous pouvez surtout vous passer de voir le nouveau Dune, qui ne vaut guère mieux que la première version de David Lynch et auquel nous ne ferons pas l’honneur d’une chronique dans nos pages.