Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 7

« Tout commence et tout finit toujours par la patience dans l’écriture d’un livre. En amont, il faut laisser le livre infuser en soi, c’est la phase de maturation, les premières images qui viennent, les personnages qui s’esquissent. On rassemble de la documentation, on prend des notes, on élabore mentalement un premier plan d’ensemble. Cette phase de préparation poussée à l’extrême, le danger serait de ne jamais commencer le roman (le syndrome de Barthes, en quelque sorte), comme le narrateur de La Télévision qui, par scrupules exagérés et souci d’exigence perfectionniste, se contente de se disposer en permanence à écrire « sans jamais céder à la paresse de s’y mettre ». Car, s’il est essentiel de retenir longtemps un texte, il est quand même indispensable de le lâcher un jour. En aval, dès qu’une page est terminée, on l’imprime et on la relit, on l’amende, on la rature, on trace des flèches à travers le texte, on corrige, on ajoute quelques phrases à la main, on vérifie un mot, on reformule une tournure. Puis on réimprime la page et on relit, et ainsi de suite, à l’infini, traquant les fautes et débusquant les scories, jusqu’à l’ultime échenillage des épreuves. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 6

« L’urgence, telle que je la conçois, n’est pas l’inspiration. Ce qui en diffère, c’est que l’inspiration se reçoit, et que l’urgence s’acquiert. Il y a dans le mythe de l’inspiration – le grand mythe romantique de l’inspiration – une passivité qui me déplaît, où l’écrivain – le poète inspiré -, serait le jouet d’une grâce extérieure, Dieu ou la Nature, qui viendrait se poser sur son front innocent. Non, l’urgence n’est pas un don, c’est une quête. Elle s’obtient par l’effort, elle se construit par le travail, il faut aller à sa rencontre, il faut atteindre son territoire. Car il y a bien un territoire de l’urgence, un lieu abstrait, métaphorique, situé dans des régions intérieures qui ne s’abordent qu’au terme d’un long parcours. C’est par l’immersion qu’il faut l’atteindre. Il faut plonger, très profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

The Duke, Roger Mitchell

1961 : Kempton Bunton, chauffeur de taxi désinvolte dans la conduite de ses diverses carrières professionnelles, militant d’une télévision gratuite pour les personnes âgées et capable de prendre le risque de perdre son boulot (ce qui ne manque pas) dans une usine de pain pour défendre un collègue pakistanais des brimades racistes d’un petit chef bête et méchant, mari sympathique mais désinvolte qui écrit des pièces de théâtre toujours refusées, vole un tableau du duc de Wellington, peint par Goya, et d’une valeur de 140 000 livres, à la National Gallery de Londres. Robin des bois des temps modernes, il envoie des lettres avec demande de rançon pour redistribuer l’argent de cette rançon aux retraités qui paieront ainsi leur contribution télévisuelle à la BBC grâce à son forfait.

Comédie sociale rondement menée, drôle et captivante, jouée par des acteurs de tout premier plan, The Duke lorgne vers le mélo sans tomber dans le piège, est sans doute plein de références au cinéma anglais du XXe siècle (et même, de façon discrète, à la comédie musicale), offre à son spectateur une intrigue pleine d’humour british, avec des dialogues de haute volée, des personnages à caractère, et tout ce qu’il faut pour divertir joyeusement le public qui a envie de passer une soirée légère. Et ça marche bougrement bien. Les petites gens qui s’en prennent au gouvernement et jouent les vengeurs par solidarité, c’est un cliché qui plaît. On rit donc, à l’anglaise et sans éclats, des bons mots du vieil Anglais obsessionnel et un peu anar, de sa verve gouailleuse, de son esprit social et de son désintérêt qui le poussent, jusque devant un tribunal à faire rire le public et même une partie de la cour. Cette comédie est doublée, en douce, d’une histoire gentiment mélodramatique que nous ne dévoilerons pas ici. Le tout est bon enfant et se laisse voir avec plaisir quand on a envie d’aller au cinéma chaque soir et qu’on sait qu’on verra quelque chose de plus profond le lendemain, mais le classicisme de la réalisation n’en fait pas un chef-d’œuvre.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 5

« D’ordinaire, l’urgence préside à l’écriture d’un livre et la patience n’est que son complément indispensable, qui permet de corriger ultérieurement les premières versions du manuscrit. Chez Proust, il semblerait que la patience précède l’urgence. Proust n’écrit pas de première version d’A la Recherche du temps perdu, il se contente de vivre, il prend tout son temps, comme s’il relisait avant même d’avoir écrit. C’est sa vie, la patience, et l’urgence, c’est son œuvre. Mais chaque façon personnelle de concevoir l’écriture est une névrose unique. Kafka, tous les soirs, se mettait à sa table de travail et attendait l’élan qui le porterait à écrire. Il avait cette fois en la littérature, il ne croyait qu’en elle (« je ne peux ni ne veux être rien d’autre »), et il pensait tous les soirs qu’adviendrait pour lui cet idéal inaccessible : écrire. Parfois, en effet, cela venait. Il a écrit Le Verdict en une nuit, et La Métamorphose sera écrite dans le même état de grâce. A côté de ces nuits de fièvre et d’urgence, la pratique de l’écriture est une quête aride au quotidien pour Kafka. Rien ne vient, jamais. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 4

« La ligne du livre doit-elle toujours être crescendo de la première à la dernière ligne ? Non, on peut ménager des accélérations à l’intérieur même des parties, on peut jouer avec les ruptures de rythme, on peut faire résonner la dernière phrase d’un paragraphe. Toutes ces choses se calculent, se dosent et se mesurent. Ce sont des questions techniques, c’est affaire de métier. Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit. Mais cette évidence, l’écrivain, lui, doit la construire. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 3

« Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Karnawal, Juan Pablo Felix

Prix de la meilleure réalisation au festival de Guadalajara, ce premier film de l’Argentin, Juan Pablo Felix, est présenté comme un mixte de road-movie et de western, mais je le situerai plutôt parmi les films noirs (d’autres parleraient de thriller), ce en quoi il n’a guère suscité mon émoi. Pourtant, les acteurs sont bons : Alfredo Castro, dans le rôle du père, donne une vraie épaisseur à son personnage de détenu tout juste libéré et déjà prêt à retomber dans une sordide histoire de vol de camions citerne et de père raté ; Monica Lairana est une mère très convaincante et le jeune Martin Lopez Lacci est une vraie découverte. Film très bien interprété, donc, et c’est peut-être l’un de ses principaux atouts.

On est à la frontière de l’Argentine et de la Bolivie, que le jeune acteur s’apprête à traverser avec un colis embarrassant qu’il doit remettre, contre une somme rondelette, à un petit délinquant, un revolver qui va servir, mais il ne sait pas ce qu’il transporte, à un crime. Il est danseur de Malambo (la découverte de cette danse argentine très impressionnante est le deuxième atout du film, hélas, les scènes de danse sont peu nombreuses) et va pouvoir s’acheter les bottes de ses rêves, essentielles pour la compétition de Malambo à laquelle il s’apprête à participer. Cabra rentre chez sa mère. Son beau-père, un flic plutôt antipathique, est présent dans la maison. Mais la sortie de prison du père de Cabra va court-circuiter les dernières répétitions du jeune danseur qui a pourtant un solo à travailler et une chorégraphie qu’un professeur de haut niveau supervise.

Le père demande à la mère de lui amener sa voiture (un vieux modèle poussiéreux abandonné dans le garage de la maison) et son fils qu’il n’a pas vu depuis quelques années. Bien évidemment, la voiture tombe en panne au moment de prendre le chemin du retour. Bien évidemment, le trio profite du carnaval andin (autre atout de ce film et qui donne lieu à une belle scène onirique, avec personnages en costumes tous plus beaux et ethniques que ceux de Rio) pour passer une soirée durant laquelle le père boit plus que de raison et tente de renouer avec son ex-compagne, avec un bonheur qui ne sera que passager. Bien évidemment, El Corto revoit des types peu fréquentables, et un coup se prépare. A partir de ce moment, on change d’intrigue et le scénario devient un peu faible. Le film se termine sur la compétition de Malambo, El Corto tente, via un de ses protecteurs, avocat marron, de sauver son fils des flics qui le recherchent pour avoir traversé la frontière avec un gun qui a déjà fait une victime, etc… Karnawal est un premier film, une demi-réussite, si on veut se contenter de la partie pleine du verre. Hélas, la partie vide n’arrive pas à passer inaperçue.

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience – morceaux choisis 2

« Il y a toujours en jeu, je crois, dans l’écriture, ces deux notions apparemment inconciliables : l’urgence et la patience.

L’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse – et la patience, qui requiert la lenteur, la constance et l’effort. Mais elles sont pourtant indispensables l’une et l’autre à l’écriture d’un livre, dans des proportions variables, à des dosages distincts, chaque écrivain composant sa propre alchimie, un des deux caractères pouvant être dominant et l’autre récessif, comme les allèles qui déterminent la couleur des yeux. Il y aurait ainsi, chez les écrivains, les urgents et les patients, ceux chez qui c’est l’urgence qui domine (Rimbaud, Faulkner, Dostoïevski), et ceux chez qui c’est la patience qui l’emporte – Flaubert, bien sûr, la patience même. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

L’Urgence et la patience, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 1

« J’aime l’idée qu’on puisse définir un livre comme un rêve de pierre (l’expression est de Baudelaire) : « rêve » par la liberté qu’il exige, l’inconnu, l’audace, le risque, le fantasme, « de pierre », par sa consistance, ferme, solide, minérale, qui s’obtient à force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire. Quand on a trop le nez dans le manuscrit, l’œil dans le cambouis des phrases, on perd parfois de vue la ligne du livre. Or, j’aime me représenter le livre comme un ligne. J’aime cette abstraction, où la littérature rejoint la musique, et où la ligne du livre ondule, monte, descend au gré de pures questions de rythme. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

Zombi, Joyce Carol Oates

Plongée saisissante dans les pensées intimes, le flux de conscience (ou d’inconscience) d’un délinquant sexuel américain, d’un pervers de tout premier ordre au rêve récurrent, transformer l’un des jeunes gens qu’il ne peut s’empêcher de kidnapper et violer en zombi tout à ses ordres et à sa dévotion par une simple opération d’une barbarie innommable de lobotomie imitée des techniques de la psychiatrie de son pays – le schéma de lobotomie transorbitale, directement sorti d’un livre scientifique américain des années 80 fait frissonner – et aux fantasmes effrayants par leur naïveté autant que par leur folie, Zombi n’est pas un roman à mettre entre toutes les mains. Quentin, qui ne se nomme que par ses initiales, Q.P., est un pauvre type, d’une naïveté infantile, mais aussi une victime autant qu’un bourreau. Il a du mal avec le contact visuel, qu’il évite la plupart du temps, éprouve peu ou pas d’émotions (sinon à l’idée de posséder un ZOMBI rien qu’à lui, ce qui l’excite au plus haut point), parle parfois de lui à la troisième personne du singulier, ne rêve pas, est attaché à son obsession numéro 1 : réussir, en enfonçant un pic à glace dans l’œil d’un des jeunes types qu’il kidnappe en les endormant afin de toucher une partie de leur cerveau et le priver d’une bonne de certaines de ses facultés intellectuelles et le transformer ainsi en ZOMBI obéissant et aimant. « Un vrai ZOMBI serait à moi pour toujours. Se mettrait à genoux devant moi en disant JE T’AIME MAÎTRE, IL N’Y A QUE TOI MAÎTRE. ENCULE-MOI MAÎTRE A ME DEFONCER LES BOYAUX. & j’essuie la purée poisseuse dans des poignées de papier hygiénique & retourne dans mon box où je les laisserai cachés dans ma serviette pour qu’ECUREUIL les débarrasse sans le savoir. MON ZOMBI ! » Nous sommes donc dans le cerveau d’un grand malade, et pour le meilleur comme pour le pire, car c’est lui qui parle du début jusqu’à la fin, avec sa langue, son absence totale de recul ou de culpabilité, ses fantasmes, etc… et le lecteur n’a pas d’autre choix que de le suivre dans toutes ses turpitudes, et il n’en manque pas dans ce roman décapant, puisque toutes ses tentatives de zombification des types dont il s’amourache le temps d’un passage à l’acte échouent et se finissent inévitablement par la mort du cobaye. Qu’à cela ne tienne, Quentin laisse passer un peu de temps avant de renouveler l’essai. Rien ne peut l’en empêcher, ni le psychologue qui le suit depuis qu’il a été jugé pour agression sexuelle sur mineur, ni son père, un prof d’université renommé et adepte de la bonne morale WASP, qui a pourtant trempé dans des expériences scientifiques douteuses avec son mentor, un vieux prof dont on apprend les méthodes après sa mort (il fait alors disparaître de son domicile les photos qui les montraient ensemble, lui encore jeune étudiant, son prof, plus âgé), c’est en tout cas ce qu’on peut déduire de ce passage du livre, ni sa sœur, proviseure d’établissement scolaire, ni sa mère, qui ne fait que pleurnicher à l’idée que son Quentin soit un délinquant, mais se leurre le plus souvent en imaginant que c’est Dieu merci imposssible.

Carol Joyce Oates signe un drôle de livre, un peu cradingue et très souvent drôle, au rythme soutenu (l’usage de l’esperluète à la place du « et » y aide bien, mais aussi le choix d’une langue orale et « diminuée »), l’absence de narrateur externe permet d’éviter le jugement, car Quentin s’accepte tel qu’il est, les chapitres courts ne font pas s’appesantir le texte sur la psychologie du personnage, on est la plupart du temps dans le factuel ou dans les rêves éveillés et les stratégies du malade mental, et le texte est accompagné des dessins maladroits ou ridicules de Quentin. Bref, c’est brut de décoffrage, et sacrément efficace. On a parfois « les dents du fond qui baignent », mais il ne faudrait pas s’en plaindre. Après tout personne ne nous a forcé à suivre les aventures de Quentin, un triste exemplaire parmi tant d’autres de ce que la société américaine peut créer de plus mauvais.

Limbo, Ben Sharrock

Des réfugiés venus d’horizons divers réunis (Afrique, Turquie, Syrie…) sur une île du nord de l’Ecosse, comme pour les tenir à l’écart, filmés par un réalisateur qui a l’intelligence de traiter un sujet grave par l’humour, la dérision, l’absurde, sans pour autant éviter le tragique de destins peu enviables, attendent une réponse qui tarde (des mois !) à leur demande d’asile. On en suit essentiellement quatre, dont un jeune Syrien qui a fui la guerre avec ses parents (eux sont en Turquie), pendant que son frère aîné est resté au pays pour se battre.

La première scène est hilarante, complètement décalée : un couple de formateurs (éducateurs, bénévoles ?) apprend aux migrants des rudiments de langue anglaise, et certains codes qui font penser à un mauvais cours d’éducation civique. Les deux Ecossais, un homme et une femme, d’un ridicule risible, se livrent sous les yeux exorbités des réfugiés à un simulacre censé faire leur éducation sur la conduite morale à tenir en boîte quand on danse avec une femme européenne. Le va-et-vient entre la scène qu’ils simulent (une danse à mourir de rire avec dérapage de l’homme vis-à-vis de la feme) et le groupe de migrants estomaqués pousse le comique à son paroxysme. On suit donc nos réfugiés, dont le temps est rythmé par l’attente du facteur et le déplacement jusqu’à une cabine téléphonique perdue en rase campagne, d’où ils appellent la famille, mais aussi par de longs moments à ne rien faire, Omar (le jeune Syrien) ne se déplaçant jamais sans son étui d’oud, comme s’il craignait de se le faire voler. Il a la main dans le plâtre depuis plusieurs mois et ne peut donc jouer. Quand le plâtre lui est ôté, son instrument ne sonne plus comme avant et il le regarde tristement, incapable de travailler. Son ami turc, dont on finira par comprendre, à demi-mots, qu’il a quitté son pays parce qu’il ne pouvait pas y être lui-même » (homosexualité), le pousse à jouer, en vain.

Ben Sharrock traite donc son sujet par l’humour, en évitant soigneusement le pathos, sans pour autant fuir le drame ou la tragédie. Les scènes comiques sont nombreuses, celle où le Turc vole un coq qu’il installe dans le refuge qu’on a mis à leur disposition (une maison tristounette, mais où ils sont autonomes), n’est pas des moindres, mais le rire est souvent jaune et le personnage du Turc est un personnage de clown triste. Le loufoque est au rendez-vous, contrebalancé par une forme de poésie triste, un temps long dont l’ennui n’est pas exclu, par des histoires individuelles dures et qui nous rappellent que la migration n’est ni une comédie ni un caprice de ceux qui partent. Omar, le musicien talentueux et reconnu dans son pays, est un personnage perdu, différent des autres (parce qu’artiste), nostalgique et malheureux. Autant que le récit des histoires individuelles ou les situations ubuesques et absurdes, la beauté des scènes d’extérieur, qui nous montrent une île froide et désolée, à des années-lumière des régions d’origine de ces hommes qui frappent à la porte de l’Europe, nous rappelle qu’ils ne sont pas là pour nous envahir. Tout le propos du metteur en scène est d’un humanisme bienvenu (tous ces hommes sont nos frères humains) sur un sujet brûlant et son regard décalé et bienveillant compense heureusement les quelques maladresses et autres moments plus faibles du film, comme la rencontre onirique d’Omar avec son frère combattant, dans une cabane improbable au haut d’une montagne où il y a un peu de réseau et où il passe la nuit devant un feu, ou comme le concert qu’il donne à la fin du film devant quelques compagnons et un parterre de locaux pendant lequel le morceau d’oud est vite noyé par une musique dégoulinante de nappes synthétiques tout à fait insupportables. Un film que ces quelques temps faibles ne doit surtout pas empêcher de voir.

Le Président, César Aira

Ecrit en 2019, Le Président est donc le dernier roman d’Aira traduit en français (et stratégiquement, voire avec opportunisme, publié en pleine campagne électorale française), après ce qui reste sans doute son chef-d’œuvre absolu, Prins. Premier élément qui fait la grandeur de ce nouvel opus, un style particulièrement léché, et il ne s’agit pas de resservir l’argument éculé de la traduction pour évacuer cet aspect (la traductrice, Christilla Vasserot, a réalisé un travail remarquable, sans aucun doute fidèle à la qualité stylistique de l’original, et si ce n’était pas le cas elle ferait sans doute autre chose…). Pour le reste, on est en terrain connu avec le maestro Aira, Le Président est un nouvel ovni littéraire qui, l’air de ne pas y toucher, aborde la réalité par le biais du conte et entraîne le lecteur dans les méandres d’une histoire à dormir debout pour lui donner à réfléchir sur le politique autant que sur le littéraire, sur les rapports entre fiction et réalité ou entre réalité et fiction.

Comme l’a dit le divin Bolaño, qui a signalé l’auteur argentin par ce jugement, « Une fois que vous avez commencé à lire César Aira, vous ne pouvez plus vous arrêter. »… et je l’ai cru, ne manquant dès lors aucune de ses nouvelles publications françaises. Et avec Aira, on va de surprise en surprise, toujours embarqué dans des histoires dans lesquelles l’imaginaire est roi et les sacro-saintes règles de la narration remises en cause et jetées aux orties par un écrivain au talent duquel tout est permis (la marque des grands). Notre président argentin n’est donc pas du genre réaliste. Grand procrastinateur devant l’éternel (son seul acte d’importance semble être de tenir un carnet des choses qu’il se doit de réaliser en s’en gardant surtout), il sort chaque nuit dans la ville de Buenos Aires, pour observer le petit peuple, les gens qui dépendent de son inaction, et sans doute découvrir dans ce spectacle chaque nuit renouvelé le grand secret de la réalité, une réalité dont il se méfie en s’en tenant à bonne distance, tout comme il s’impose la pauvreté pour ne pas sombrer dans la corruption et donner ainsi à ses opposants des arguments pour abréger son mandat. Le jour, il dort ou lit le journal, le numéro unique d’un journal écrit pour lui seul et attend le soir pour ressortir. Quoi d’autre ? penserez-vous… Le Président marche la nuit en pensant à son ami d’enfance, le petit Birrete, devenu fou ou mort (le président n’en sait rien), et aux deux femmes de sa vie : Xenia, l’autonome, la pragmatique, celle qui n’a jamais eu besoin de personne pour vivre et survivre, librement, dont il aimerait percer le secret pour en faire profiter son peuple (qui en aurait sans doute besoin par ces temps de crise), qui tient une petite boutique dont lui a fait don le président ; et la Rabina, celle qui a fait son initiation sexuelle et amoureuse. Les deux femmes ont pour point commun de s’être fait kidnapper par des demandeurs de rançon (jamais payées par le Président, trop pauvre pour cela, et qui pense que payer pousserait les brigands à demander toujours plus.

Le président marche donc, flâne la nuit dans sa ville, et le texte nous livre, outre son histoire minimaliste, son flux de conscience et ses inventions, son imaginaire, ses hypothèses, car il pense que Ravina n’a jamais été libérée, et il se dit qu’il doit régler deux affaires, celle-ci, et celle qui lui permettrait de partager avec toute l’Argentine le secret intime de Xenia, mais il nous livre aussi son regard sur la réalité du pays, tout ce qui fait de lui, évidemment, un alter ego du romancier, ce que confirme la fin du roman, traitée en une page sans qu’on la voie venir, alors que l’on approche de la dernière phrase en se demandant une nouvelle fois comment Aira va s’en sortir pour boucler son texte. Il y a aussi dans ce roman très court, mais plein d’idées et d’axes de lecture, deux lieux symboliques, l’Hôpital Argerich, hôpital présidentiel auquel le président semble ne pas pouvoir accéder, et un autre, le Prestige Hygiénique, bâtiment gigantesque et inachevé, sorte d’équivalent romanesque de la Tour de Babel, devenu le repère de tous les délinquants et criminels de la capitale argentine, deux lieux aimantés vers lesquels notre président est toujours attiré et qui mériteraient une étude approfondie pour en comprendre les secrets fictionnels. Bref, il n’est l’heure de se livrer à ce genre de conjectures et les futurs lecteurs du dernier roman traduit de César Aira, prévenus de l’importance de ces espaces, s’en occuperont (le rôle de l’espace chez Aira est bien plus important que celui du temps et son œuvre énorme pourrait s’intituler « L’espace retrouvé »). Il y aurait aussi la « chambre » du président, dans la Casa Rosada, un tout petit réduit à peine meublé, où il passe ses journées et ses chaussures à semelles orthopédiques qui auraient bien besoin d’être changées (mais leur prix !…). Conte oriental façon Aira, satire politique ou regard « crépusculaire » d’un écrivain posé sur la fragilité de la condition humaine (comme le suggère en vrac la quatrième de couverture de l’édition française), qu’importe, il me semble bien à moi que ce livre est un nouveau texte sur la fiction et les raconteurs d’histoire à la Aira, qui se tiennent à distance de la réalité pour mieux en décrire, en creux, les ressorts. Lisez César Aira, il en restera de toute façon quelque chose, vos livres d’Aira !

L’Atelier noir, Annie Ernaux

Les journaux d’écriture d’Annie Ernaux (de 1982 à 2015) portés à la connaissance des lecteurs par l’édition forment ce texte intitulé L’Atelier noir (excellent titre). On y découvre les inquiétudes de l’écrivaine quant à la mise en roue de ses projets, ses questionnements (parfois redondants, comme le sempiternel problème de la personne à choisir, « je/elle » le plus souvent), sa recherche permanente d’une forme à donner à chaque texte en gestation. On est prévenu dès la lecture de la quatrième de couverture, signée par l’auteur : « C’est un journal de peine, de perpétuelle irrésolution entre des projets, entre des désirs. Une sorte d’atelier sans lumière et sans issue, dans lequel je tourne en rond à la recherche des outils, et des seuls, qui conviennent au livre que j’entrevois, au loin, dans la clarté. »

Il s’agit également, de l’aveu de l’écrivaine, d’un « pas de côté » suggéré par deux éditrices, donc d’une commande. Pas de côté par rapport à l’écriture, aux livres « habituels » d’Annie Ernaux. Pas de côté dont elle se sent incapable, comme elle se sent incapable de définir son chemin d’écriture. En se décidant finalement à publier ces textes « secrets », après hésitation (« Mais allais-je exposer les doutes, les hésitations, les recherches vaines, les pistes abandonnées, tout ce travail de taupe creusant d’interminables galeries, qui prélude à l’écriture de mes livres »), en considérant qu’elle prend un risque à le faire – on peut se demander si elle n’a pas finalement opté pour une solution de facilité. Avec une ambition, annoncée, de son chantier d’écriture : « faire advenir un peu de vérité ».

De ce point de vue, L’Atelier noir est une réussite. Pour le lecteur qui espère y trouver des questionnements littéraires de premier ordre, des pistes de réflexion nouvelle sur l’écriture et la genèse des œuvres, le texte n’est sans doute pas aussi percutant et efficace que les essais d’auteurs sur leur œuvre et leurs méthodes d’écriture (cf Le Voyageur, de Robbe-Grillet ; C’est vous l’Ecrivain, de Toussaint ; J’habite une tour d’ivoire, de Handke), textes dans lesquels une réflexion intellectuelle de haute volée est proposée au lecteur. Ici, dans ces carnets d’écriture, on est loin de cela. Les questions se posent, parfois de façon répétitive, sans que les réponses qui y sont parfois apportées (pas toujours) ressemblent à des révélations sur une méthode d’écriture et sur la littérature. Ce n’est pas pour autant un texte indigent ou inintéressant, ça se lit avec plaisir par moments (en particulier quand Ernaux y parlent de certaines de ses lectures, parfois sans complaisance), mais certaines périodes laissent le lecteur sur sa faim, sans doute parce que les carnets sont livrés de manière assez « brute de décoffrage », sans réécriture et dans un mode « notations », comme un abrégé des interrogations inévitables que posent des projets de textes dont l’objectif est la plupart du temps le sempiternel « écrire la vie » d’Annie Ernaux. Par ailleurs, on ne sait pas toujours de quel projet exact il s’agit, les textes dont il est question n’étant pas forcément signalés par le titre qu’ils auront une fois édités. En fin d’année, la mention du titre du livre enfin achevé et publié est faite et on comprend alors, si on ne l’a pas encore deviné, de quel objet il était question. En filigrane de ces années de doutes et d’hésitations, on perçoit quelque chose comme la genèse d’une œuvre dans son intégralité (ou presque) et on se fait une idée, partielle quoiqu’intéressante, de la vie artistique et intime d’une écrivaine sur une période de trente-trois ans. On peut voir le verre à moitié vide ou le verre à moitié plein, en fonction de l’intérêt qu’on porte à l’œuvre de l’auteure née à Yvetot (76). Quoi qu’il en soit, L’Ecriture comme un couteau, son essai sur sa propre poétique, m’a paru, même s’il ne m’a pas comblé, plus profond et puissant que ses « journaux d’écriture » – ceux d’Henry James, l’auteur du roman fantastique Le Tour d’écrou, m’avaient quant à eux ennuyé au point de les abandonner en cours de lecture et j’en viens à me dire que ces textes de préparation de l’écriture devraient sûrement rester dans les annales des écrivains plutôt qu’être publiés. Que cela ne vous empêche pas pour autant de lire L’Atelier noir si vous êtes un-e inconditionnel-le d’Annie Ernaux ou si vous êtes tout simplement curieux d’entrer dans l’avant des romans d’une écrivaine singulière et dans la mise à nue de ses inquiétudes ! Pour ma part, j’en sors peu convaincu, et très étonné par les références musicales, pour la plupart d’une banalité consternante, qu’Annie Ernaux cite dans sa mise en marche du processus de mémoire qui ouvre chacune de ses période d’écriture ! Mais c’est un détail sans importance, avouons-le.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 11

« Hier soir j’ai regardé Wanda, le film de Barbara Loden. Je m’en souvenais peu, sauf qu’elle quitte son mari et ses enfants, elle erre à la merci des rencontres d’hommes. J’avais oublié la fin. Or cette fin est, pour moi aujourd’hui, affolante. La caméra cadre le visage, figé, de Wanda au milieu de fêtards, entre deux hommes dans une boîte. On la voit, muette, prenant la cigarette qu’un homme lui allume, tournant la tête à droite, à gauche, absente. Elle n’est plus là, elle n’est plus rien. Avant elle a dit « je ne vaux rien » à un homme. La caméra fixe son visage muet. Peu à peu celui-ci se dissout. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 10

« Qu’est-ce qui me touche tant dans le dernier livre d’Alice Munro ? (Fugitives) »

« Ce que j’aime chez Alice Munro, c’est la justesse des moments, des pensées de femme, mais je souffre toujours de la forme traditionnelle de ses nouvelles. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Lues au moment où Munro a obtenu le prix Nobel de littérature, Fugitives m’a laissé sur la même impression que toutes ces femmes qui fuient une vie, un homme, une situation contraire… étaient décrites avec justesse, mais que l’écriture et la forme des nouvelles n’avaient absolument rien de nouveau, qu’il s’agissait d’un recueil qui rejoindrai dans l’oubli bien d’autres livres de nouvelles plus ou moins décevants. Les Lunes de Jupiter, autre recueil de nouvelles sur des femmes fragiles mais fortes lu en 2013 lui aussi, ne m’a pas convaincu qu’il y aurait le moindre intérêt à poursuivre la découverte d’une œuvre qui me semble finalement assez éloigné du génie qu’on peut parfois reconnaître aux auteurs nobelisés.

Hit the Road, Panah Panahi

Un parking poussiéreux en bord de route, une voiture familiale arrêtée : à l’arrière, au milieu, imposant et barbu, le père, la jambe, plâtrée, tendue entre les deux sièges avant ; auprès de lui, un petit garçon, facétieux, au caractère déjà très affirmé, par moments intenable ; devant siège du copilote, la mère, qui rit de tout, mais retient souvent des larmes, jusqu’à se gifler en chantant à tue-tête pour ne pas laisser paraitre sa tristesse ; au volant, le fils aîné, silencieux. Nous sommes quelque part en Iran. Cette scène inaugurale dure un moment, et tourne autour du portable que le petit a emporté avec lui et dont il ne voudrait se défaire sous aucun prétexte jusqu’à ce que son père le lui confisque et que la mère aillé le cacher sous une pierre. Puis la voiture démarre.

On va suivre ainsi cette étrange famille vers une destination dont on ne sait rien, ainsi égaux avec l’enfant à qui on ment le plus souvent, spectateurs « captifs » de ce road movie apparemment délirant. Mais derrière la légèreté qui préside le plus souvent aux échanges des membres de la famille, une violence qui se cache mal, celle du père à l’égard de ses deux fils et peut-être de lui-même, s’exprime sous forme de métaphores (filées) et de comparaisons péjoratives : des nuisibles, et plus exactement des insectes peu sympathiques : cafards et autres saloperies de ce genre, voilà ce qu’ils sont. Le tout-petit, bien sûr, n’est pas de reste, appelant quand il s’y croit autorisé son frère « Monsieur Merdeux ». Chaque départ de l’automobile est ritualisé, le père jouant les moniteurs d’auto-école pour rappeler à son aîné les différents gestes à réaliser pour quitter un emplacement de parking et rejoindre la route. L’émotion de la mère est toujours à deux doigts de s’exprimer par des larmes ou un discours qui se retient de ne pas tomber dans le pathos. Le conducteur est de plus en plus visiblement malheureux. On comprend progressivement que c’est de son départ qu’il s’agit, qu’il va quitter le pays. Il a l’âge d’être appelé pour le service militaire et il est question de façon allusive d’une convocation qui n’est pas arrivée, mais peut-être l’envoie-t-on à l’étranger pour des raisons économiques. On ne le saura pas. On laisse croire à l’enfant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, que le frère va se marier, etc… Dans le coffre du break, le petit chien du garçon est malade, il a été récupéré à peu de frais, mais on lui fait croire que tout va bien, même si à un moment il s’écrie que l’animal est tout mou. De haltes en haltes, on se rapproche de la destination finale et des passeurs qui vont prendre en charge le grand fils pour préparer son départ. On n’en dira pas plus sur la fin du film qu’il s’agirait de laisser à découvrir à ceux qui le verraient après avoir lu cette chronique. Le film est à la fois drôle, émouvant, presque pathétique, mais a l’immense mérite de proposer une vision décalée d’un sujet grave, politique et de garder une distance qui passe par le non-dit, le faux-semblant et l’ironie ou la dérision, à la façon peut-être dont la société iranienne plonge ses citoyens dans ces mêmes travers. C’est sans doute au spectateur, poussé à être actif dans son analyse ou sa réception du film, plutôt que de subir des émotions imposées par la gravité ou le pathos, de faire « sa religion ». L’oppression vue à travers le filtre de la dérision, comme si de rien n’était, mais montrée de façon d’autant plus éclatante peut-être. Premier film à découvrir sans hésiter.

L’Absence, Peter Handke

Voilà bien un roman qui illustre la citation trouvée il y a peu chez Annie Ernaux, citation de Kenzaburo Oé où il est question du style comme manière de mettre à distance le sens, de retarder l’apparition du sens, pour le lecteur, il va de soi ! L’Absence, de Peter Handke, pose à son lecteur sympathisant (ce qui ne veut pas dire adhérent) la question de l’acceptation de l’ennui face au style (s’ennuyer en lisant un roman ne condamne pas celui-ci à la médiocrité). L’Absence, aussi, lance au lecteur un défi (déjà rencontré chez Claude Simon) : « Lis ce livre jusqu’au bout si tu le peux ! » On y retrouve donc, comme souvent chez Handke (même si son œuvre est loin de nous être si connue) une évocation de la banalité du quotidien, et même si le voyage qu’entreprennent quatre personnages, anonymes, est tout sauf ordinaire, et même si ce moment de l’histoire du roman est un moment extraordinaire, ce que le lecteur ne découvre qu’en approchant du dénouement, mot approximatif dans la mesure où l’intrigue de ce livre, que le lecteur paresseux cherche comme pour pouvoir se raccrocher à une « valeur sûre », un truc qui va le rassurer un peu en le replongeant dans ses habitudes de lecteur paresseux et désireux de ne pas sortir des sentiers battus (et rebattus) de ce que trop de lecteurs paresseux ont tendance à considérer comme ce qui ferait La littérature, dans la mesure où l’intrigue de ce livre, disais-je, est une intrigue en filigrane et ne cherche pas à toute force un dénouement, c’est même peut-être le contraire puisqu’on pourrait aussi bien dire que la fin du texte renvoie à son début. Car tout dans ce roman exigeant tient sur le style, ce qui aurait semblé beau à Flaubert, puisqu’en apparence ce livre correspond à peu de chose près à ce qu’aurait voulu faire l’écrivain normand, à ce qui lui semblait beau, un livre sur rien, qui se tient par le seul style. L’absolu flaubertien, si souvent recherché par les grands auteurs du XXe siècle qui ont cherché à innover, le défi envoyé par Flaubert aux auteurs qui le suivront et l’auront lu, auront aimé ses idées en matière d’écriture, est peut être omniprésent dans le cerveau de Handke quand il écrit L’Absence et d’autres romans, comme L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, l’auteur de cette chronique se plaît à le croire. Toujours est-il que L’Absence, ce n’est que de la littérature, du style, de l’écriture, un bouquin qui est à des années-lumière de ce qu’écrivent les auteurs conventionnels qui pensent qu’un roman c’est d’abord une histoire. Cela tient à de petits rien qui ont leur importance : quatre personnages anonymes (sans nom) mais qui sont pourtant nommés (le joueur, le soldat, la femme, le vieil homme) qu’on suit dans une ville où tout semble banal ; des descriptions très longues, très précises, qui occupent toute la place et congédient sans autre forme de procès l’éternelle intrigue : une langue d’une précision impitoyable, un vocabulaire riche et recherché (le mot simple peut aussi être le bon mot), une écriture fleuve, avec peut-être quelque chose de lyrique malgré l’aspect « nouveau roman » de la manière ; l’ordre sous-jacent que ce texte intime au lecteur (pour lire ce texte, tu devras être concentré, impossible de me lire en ayant l’esprit ailleurs !). J’en oublie sans doute. Il y a quelque similitude entre L’Absence et les recherches des écrivains du nouveau roman. Handke ne se défausse pas de cette filiation dans ses essais où il reconnaît en Robbe-Grillet une influence, le citant parmi les grands écrivains, auprès de Faulkner, Kafka, Dostoïevski, ou Flaubert, dont les livres l’ont changé et où il déclare, par exemple : « En littérature, je ne peux plus supporter aucune histoire, aussi variée et imaginative soit-elle, et toute histoire me paraît même d’autant plus insupportable qu’elle est plus imaginative. » Mais dans les phrases qui suivent, l’auteur autrichien, comme pour démentir les lignes qui précèdent celles-ci dans cette chronique, ajoute : « Mais je ne peux plus non plus supporter les histoires où apparemment rien ne se passe : l’histoire consiste précisément en ce que rien ou presque rien ne se passe, alors que la fiction de l’histoire est toujours là, sans réflexion, sans examen. » S’il s’agissait d’un regard rétrospectif sur son travail, on pourrait penser que Handke se renie, ou renie une part de son travail avec cette deuxième citation, mais le texte dont elle est extraite date des années 70 ! Après tout, peut-être Peter Handke n’a-t-il jamais cherché à écrire un livre sur rien, et après tout c’est peut-être pour cela qu’il y arrive si bien, ou qu’il s’approche si bien de l’objectif d’en écrire, ou qu’il échoue mieux encore, ou que, sous couvert de faire croire au lecteur qu’il écrit sur rien, il écrit bien sur quelque chose ! Fin de cette chronique sur rien, ou sur quelque chose, un livre. Un beau livre, au style irréprochable. Un livre ennuyeux, dans lequel il semble qu’il ne se passe rien, ou presque rien, mais à la fin duquel on comprend qu’il se passait bien quelque chose, et pas rien ! Un livre de littérature, ça ne fait aucun doute. Pas un livre qui raconte une histoire comme on en raconte aux enfants. Un livre qui, une fois encore quand on tourne autour de ce que les Editions Minuit ont appelé (joli coup de marketing) le « nouveau roman » (pas une école, pas un mouvement, même pas un collectif d’auteurs, une invention pure et simple), prouve que la recherche en littérature, la volonté d’innover sont à l’origine, peut-être, de quelques retentissants échecs, mais aussi et surtout de coups de maître et de chef-d’œuvre. L’Absence en est un. Coup de maître ou chef-d’œuvre, à vous de voir. Handke était-il fier de son travail en achevant ce roman en 1987 ? Il pouvait l’être. Pour finir, citons le traducteur du texte, pas des moindres, et qui ne s’attaque jamais à des romans faciles, traducteur entre autres, de Franz Kafka : Georges-Arthur Goldschmidt, ce qui semble une belle garantie de qualité (et du roman original et de sa version française).

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 8

« Mon projet par rapport à Roubaud, La Boucle, il examine (jusqu’ici 50 p. de lues) la mémoire. Comme dans Le grand incendie de Londres, je suis frappée par le manque de style, beaucoup de phrases inutiles, surtout, on a envie de dire qu’on s’en fout de ce récit, finalement guère différent du « souvenir d’enfance » qu’il fustige. Bien que tout soit juste, intelligent. Il n’y a pas l’Histoire, ni le présent concret (on ne voit que le présent de l’écriture). Comme lui, j’ai un grand projet, le « grand roman total » mais j’ai l’orgueil, ou la prétention, ou la sottise, de vouloir le réaliser. »

En voilà un qui est habillé pour l’hiver !… J’aime bien cette intransigeance et cette absence de délicatesse pour le livre d’un confrère. En tout cas, voila quelques lignes et un jugement sans concession qui me confortent dans l’idée (suivie de l’acte, ou du non acte, de ne pas lire Roubaud – la vie est courte, on ne peut pas tout lire) de lire autre chose, tout comme je ne lis plus les livres d’Annie Ernaux. Celui-là est quand même le cinquième, après La Place, Les Armoires vides (lus avant trente ans), L’Ecriture comme un couteau, et L’Usage de la photo.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 7

« Le plus dur c’est de me dépouiller du « regard » de la société, de ce que j’imagine qu’elle attend, et auquel, finalement, je ne peux répondre qu’en niant cette attente, même en m’inscrivant contre. Aller à ce désir qui se fiche que l’écriture aboutisse ou non à un livre. Me situer en dehors du livre, lui aussi social, lui aussi institution. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Et voilà ! Une pensée intéressante, Madame Ernaux. C’est sans doute très dur, surtout quand on a une œuvre déjà publiée derrière soir, mais « retrouver l’innocence » des débuts est une très bonne idée.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 6

« Proust, c’est assez lourd, mal écrit parfois ennuyeux à hurler, ou dérisoire (les aubépines, à 1ère vue) mais la beauté, l’importance, viennent de la recherche, du projet de connaissance, qui de ce fait a transformé l’histoire de la littérature. »

J’adore la première partie de ce jugement, et n’adhère pas à la fin, tellement respectueuse de l’histoire littéraire et de ce qu’elle a décidé comme définitivement vrai. De ce point de vue, lire des auteurs contemporains que l’histoire littéraire n’a pas encore complètement définitivement étiquetés, dont on ne nous dit pas ce qu’il faut penser, ou des anciens que l’édition a un peu oubliés est sans doute la meilleure solution. Ou alors, faire fi des jugements de l’histoire littéraire…

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 5

« Comment je suis devenue écrivain » – Souvenir de cette journée à Duclair, avec Mlle Haquet : dire le monde, et pourquoi. Ce que c’était en tant qu’adolescente : un pouvoir, une situation, qui culminera en 62 quand je me « verrai » à la fac avec un manteau de daim (après avoir publié un premier roman), une autre vie. L’affirmation d’un moi. Or, quand j’écris vraiment, je m’aperçois que je n’ai pas de moi, que je suis semblable aux autres et que ma vie ne changera pas pour autant. (Je peux attribuer ces propos à un personnage.)

De toute façon, « ruiner l’idée de littérature » (comme Rousseau, Céline, Proust beaucoup moins) est l’objectif premier.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 4

« Marthe Robert dit de Flaubert, à propos de L’Education sentimentale : « Le texte de Flaubert est aussi exempt de discordances et d’à-coups que la vie fictive de ses héros en est remplie. » Les romanciers modernes prennent le parti contraire : discordances de la fiction/texte discontinu. Chez Flaubert, plus la fiction est discontinue, plus son texte est soumis aux règles de l’ordre et de l’unité : « C’est en cela que réside sa vraie modernité. »

Proust a changé les noms de lieux, des peintres, etc… Pourquoi ? Absolument insupportable. »

Le dernier Piano, Jimmy Keyrouz

Au bas de l’écran, à gauche, dès le générique d’ouverture du film, un redoutable « avertissement » qui ne me dit rien qui vaille : « inspiré de faits réels ». Dans les zones syriennes contrôlées par l’Etat Islamique, la musique est interdite. Karim, pianiste qui a l’opportunité de passer une audition en Autriche, a pourtant un piano droit (dont la vente pourrait lui permettre de payer le passeur pour quitter la Syrie), mal caché dans l’espace en sous-sol (une grande cave) qu’il partage avec des voisins qui vivent là, dans la peur des descentes des hommes en noir qui tiennent la population du village sous la menace d’une terreur impitoyable. Une descente tourne justement mal et le chef des barbus vide son arme automatique sur l’instrument. Dès lors Karim quitte le village pour se rendre en zone de combat, dans la ville de Ramsa où il sait qu’un homme possède le même piano que le sien et espère pouvoir récupérer les pièces dont il a besoin. Ce jeune homme qui a cessé de combattre quand il n’a plus cru la victoire possible rêve de quitter l’enfer syrien, mais il a des attaches dans son village : le jeune Ziad, fils d’un voisin emmené par les terroristes, et qu’il prend plus ou moins en charge, et Abou Moussa, un commerçant qui l’emploie, vieil homme lumineux et toujours plein d’espoir, quelle que soit la situation.

Jusque-là, le film est un petit bijou d’humanisme, qui nous rappelle que l’art ne devrait jamais être censuré, parce qu’il fait oublier la douleur. La musique comme « balise d’espoir », ainsi que le dit le réalisateur. C’est alors que la fiction devient absolument irréaliste. Karim, tout en mettant en danger ses proches par son art et certaines de ses décisions (faire sortir Ziad de la madrasa, école coranique tenue par les hommes de l’E.I., où il a volé une cartouche d’explosif pour venger son père, et l’obliger ainsi à vivre en se cachant), en se mettant en danger lui-même, va soudain être accompagné par une chance en laquelle il est difficile de croire. Il rentre d’abord dans Ramsa, ville en guerre, grâce à un homme qui l’accueille dans son pick-up, et contre monnaie trébuchante, lui permet de passer le barrage de contrôle en le déclarant son employé. A Ramsa, il tombe sur une femme combattante, belle comme un mannequin, qui est pourchassée par des hommes en noir et accepte de le guider dans les ruines de la ville pour lui permettre de trouver l’adresse où il trouvera les pièces de piano qu’il recherche. Il est à deux doigts de prendre une balle dans la tête, mais la belle Samar lui sauve la mise en descendant de deux balles bien senties les patibulaires qui le tenaient en joue. Au retour, Samar, dissimulée sous une burka est dans la voiture (à l’arrière) et présentée au contrôle comme la femme de Karim. Puis, revenu au village, il réussit à faire partir vers l’Europe le jeune Ziad avant d’échapper, comme par miracle, à la violence des Islamistes qui le recherchent et de leur jouer un dernier mauvais tour dans une scène finale digne d’un bon vieux western et, il faut le reconnaître, d’une merveilleuse efficacité. Bon, Le dernier Piano ne brille pas par son réalisme, ses rebondissements ne sont pas crédibles, mais il a les vertus d’un film tourné dans des conditions confortables, le message dont il est porteur mérite d’être entendu et puis on peut aussi se laisser aller au plaisir d’un happy-end qui nous évite de sortir plombé d’un film qui, sans la magie de la fiction, n’aurait pas donné aux bons une victoire (victoire sans doute provisoire, d’ailleurs) qu’ils n’ont hélas jamais dans le monde réel, surtout dans un enfer comme celui décrit ici.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 3

« Je trouve belles, lumineuses, les métaphores de Proust et pourtant je m’interroge sur leur nécessité pour moi : elles ne me paraissent pas indispensables pour rendre un sentiment, un paysage. Ce qu’il y a seulement, c’est qu’une odeur, un paysage renvoient à quelque chose de déjà vécu, même différemment, mais les deux membres d’une comparaison sont rarement évidents à la conscience quand on vit. Ce n’est qu’ensuite qu’on établit parfois des rapports. La comparaison, bref, c’est le mode de pensée exceptionnel sauf si on s’y applique. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Bla-bla-bla… On peut encore s’interroger sur la nécessité des métaphores (qu’elles soient celles de Proust ou d’un-e autre)… ou considérer une bonne fois pour toutes que la métaphore est à fuir, parce qu’elle est la marque d’une écriture du passé dont on peut tout aussi bien faire l’économie dans une pratique nouvelle. Annie Ernaux, qui parle de Handke comme d’un écrivain moderne (on est encore au XXe siècle), a pour modèle Proust et ses lumineuses métaphores… Il est (était) peut-être (déjà) temps d’imaginer autre chose. Ce qui commencerait par se passer, autant que faire se peut, de la métaphore ou de la comparaison, même si nombre d’écrivains d’aujourd’hui sont encore imprégnés d’une culture littéraire vieille de plus de cents ans et ne cherchent surtout pas à se défaire de cette triste emprise.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 2

« Sans doute, il y a derrière cette ténacité à défricher – ou cet excès de scrupules – la croyance que, selon la phrase de Flaubert, « chaque œuvre porte en elle sa forme qu’il faut trouver », qu’il existe pour mon sujet une seule forme qui – je note une fois – permette de penser l’impensé. Ou encore – une autre fois – un seul point de vue correspondant à la vérité du projet. Même, ainsi qu’en témoignent mes multiples incipit, une seule porte d’entrée pour ce sujet, comme celle de la Loi dans Le Procès de Kafka. » Annie Ernaux, L’Atelier noir (2022)

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 1

« De plus en plus, j’ai l’impression de ne pouvoir dévier du chemin d’écriture dans lequel je suis entrée, sans bien savoir, d’ailleurs, ce qu’il est et où il va. D’où, « faire un pas de côté », cette proposition des éditrices Marie-Claude Char et Michèle Gazier, m’a consternée : je m’en sentais tout bonnement incapable. Puis j’ai pensé à ce qui constitue en somme « l’à côté », voire « l’autre côté » de mes textes publiés, ce que j’appelle, depuis que j’ai commencé de m’y adonner, il y a presque trente ans, mon Journal d’écriture. Mais allais-je oser exposer les doutes, les hésitations, les recherches vaines, les pistes abandonnées, tout ce travail de taupe creusant d’interminables galeries, qui prélude à l’écriture de mes livres ? J’ai hésité. J’ai accepté le risque. » Annie Ernaux, L’Atelier noir (2022)

Contes du hasard et autres fantaisies, Ryusuke Hamaguchi

Contes du hasard et autres fantaisies est un film à sketches (trois au total) qui évoque bien plus le cinéma français que le cinéma japonais. Dès le premier conte, intitulé Magie ?, on se croit projeté dans le film d’un Rohmer japonais. Il s’agit d’un triangle amoureux un peu prévisible, mais qui fonctionne plutôt bien. Deux jeunes femmes, au sortir d’un shooting de mode, se confient dans le taxi qui les remmènent chacune chez elle. La conversation s’éternise un peu : l’une des deux a rencontré un homme dont elle semble être tombée amoureuse. Ils n’ont pas encore couché ensemble, sans doute parce qu’il a quelque mal à se défaire d’une histoire douloureuse. On comprend alors très rapidement que c’est l’ex de son amie Meiko qu’elle a rencontré, même si, elle, ne le comprend pas… La suite du conte se regarde gentiment, avec une fin démultipliée qui propose au spectateur deux dénouements possibles.

Le dernier conte nous propose la rencontre improbable d’une femme d’une quarantaine d’années avec son seul amour, un amour de jeunesse, en pleine rue. Elles se rendent toutes deux au domicile de celle-ci, qui est mariée, a des enfants, vit dans une jolie maison de banlieue un bonheur tranquille, peut-être ennuyeux. Quand la discussion finit par leur apprendre qu’elles se trompent toutes les deux sur l’autre, qu’elles ne sont pas allées dans le même lycée et ont donc cru se reconnaître, mais se sont trompées, elles jouent chacune le rôle de celle que l’autre a pensé retrouver et, avec une grande douceur, acceptent ainsi d’apporter à une inconnue l’aide qui lui permettra de se défaire des douleurs du passé, avant une accolade d’adieu.

Le second conte, de loin le meilleur à mes yeux, est celui qui met en scène Nao, une jeune femme mère d’un enfant qui reprend des études, multiplie les amants et se retrouve poussée par la désir de vengeance de son jeune amant du moment dans le bureau d’un professeur qui vient d’être primé pour son dernier roman. La scène la plus forte du conte est celle où elle lit à son auteur une scène érotique de son livre, dans le bureau dont il tient à tout prix à garder la porte ouverte (sans nul doute pour se protéger), et où elle met en application le plan machiavélique de son compagnon pour faire tomber l’enseignant qui l’a exclu de la faculté. Troublant, ce moment se termine sur le refus du professeur de céder à l’acte de séduction qu’a mis en œuvre Nao. Mais, fascinée qu’elle est par le vieux professeur figé dans son statut social, elle obtient de lui ce qu’elle ne lui a pas proposé et par le biais d’une erreur d’adresse mail le fait tomber de sa chaire en l’éclaboussant d’un « scandale » plus littéraire que de mœurs !

Ryusuke Hamaguchi est un réalisateur visiblement très prisé du public de cinéma d’auteur (sans doute grâce au succès de Drive my car), mais ce film de hasards et d’histoires autour de l’amour, même s’il est subtil et fort bien réalisé, même s’il se laisse voir avec plaisir, ne laisse pas le spectateur sur la sensation d’avoir vu un chef-d’œuvre.

Mademoiselle Ogin, Kinuyo Tanaka

Fin du XVIe siècle : le christianisme est proscrit au Japon. Mademoiselle Ogin, fille du grand maître de thé Sen no Rikyu, tombe amoureuse d’un samourai chrétien, déjà marié, et qui refuse ses avances, conseillant à la jeune femme de se consacrer à l’amour divin. Quand ils se retrouvent quelques années plus tard, Takayama est libre (son épouse est morte) et il avoue son amour à la belle Ogin. Hélas, c’est maintenant elle qui est mariée (à un commerçant qu’elle n’aime pas). Nouvelle et dernière héroïne tragique de Kinuyo Tanaka, Mademoiselle Ogin est un beau personnage de femme japonaise qui se bat contre un monde d’hommes dans lequel les femmes n’ont pas voix au chapitre.

Film en costume (jidai geki), Mademoiselle Ogin est adapté d’un roman de Toko Kon, moine boudhiste et ami de l’écrivain Yasunari Kawabata. Tanaka lit le roman trente fois et annonce qu’elle veut le porter à l’écran, forte de son expérience d’actrice de jidai geki pour le réalisateur Mizoguchi. Ce genre de tournages, du fait de leur grande difficulté, est réservé aux plus grands réalisateurs. Le film est d’une grande beauté, d’une certaine lenteur et Tanaka le tourne en 1962. Ce sera sa dernière réalisation, une réussite de plus, et Mademoiselle Ogin bénéficie d’une sortie aux Etats-Unis.

Mais revenons au scénario… Quand les deux amants se retrouvent, le seigneur qui règne sur le Japon, Toyotomi Hideyoshi, persécute les chrétiens. Mademoiselle Ogin, qui veut vivre sa vie selon ce que lui dicte son cœur, en faisant fi de la société patriarcale et rigide de son pays. Mais elle va se trouver confrontée à la violence de Toyotomi Hideyoshi, qui veut la mettre dans son lit avec l’assentiment de son mari. Elle doit renoncer à son samouraï et n’a que quelques jours pour se présenter chez celui qui la convoite, au risque de voir son père qui a déplu au seigneur en lui parlant trop librement condamné à mort.

Tourné en scope couleur, le film est magnifiquement réalisé. Les scènes de cérémonie du thé sont de grandes réussites, les personnages (les trois premiers rôles sont joués par des acteurs de premier plan) sont admirablement construits, les costumes somptueux. Les six films réalisés par Kinuyo Tanaka (alors que son époque considérait comme impossible qu’une femme puisse passer derrière la caméra) sont désormais visibles après avoir longtemps été oubliés. N’en ayant vu que deux, c’est à Maternité éternelle que va notre préférence. Mais vous avez l’embarras du choix si vous décidez de découvrir cette réalisatrice. A vous de jouer !

Bande et sarabande, Samuel Beckett

Roman de jeunesse, peut-être son premier (il faudrait vérifier, mais c’est quasiment sûr… flemme !), Bande et sarabande est paru en 1934 sous son titre anglais de More Pricks than kicks et a longuement attendu d’être traduit en français pour être publié sur nos terres après la disparition du grand auteur des Editions de Minuit. Tous les Beckettiens s’en sont réjouis et on peut en déduire que l’auteur de ces lignes ne fait pas partie de cette catégorie. En fermant le livre, c’est un ouf de soulagement qu’il pousse ! Il est bien triste, après la déception d’une lecture de Vila Matas (son avant-dernier bouquin, Mac et son contretemps), de lire un texte de Samuel Beckett et de se dire à nouveau que voilà une lecture bien ennuyeuse. Les puristes vous diront que l’on découvre l’auteur à venir, que le texte est espiègle (une critique enthousiaste de Libération…). La traductrice de l’œuvre, Edith Fournier, rappelle dans une préface intéressante, que le jeune Samuel Beckett fait des études de langues romanes, qu’il adore plus que tout les mots. Le roman le clame en effet à toutes les pages. Lexique qui réclamerait un recours régulier au dictionnaire, citations latines et en langues étrangères (allemand, entre autres), Beckett en appelle aux fins lettrés, aux polyglottes. Il est encore loin de la période où il va choisir le français pour appauvrir la langue de ses textes (roman ou théâtre) et il envoie du bois culturel. Le texte est volontiers incompréhensible ou pour le moins difficile à suivre (Rincée nocturne, dont la lecture m’a paru insoutenable), évoquant une référence à Joyce qui semble assez évidente : on se croirait par moments dans les 125 premières pages d’Ulysse ! Le héros, Belacqua, vient tout droit de La divine Comédie de Dante (son livre de chevet toute sa vie), il s’agit de ce jeune homme qui purge une longue peine de purgatoire pour « l’extrême indolence d’ont il a fait preuve tout au long de sa vie » (Edith Fournier, toujours). Sans doute Beckett y voit-il une sorte d’alter ego littéraire et il écrit donc les mésaventures de ce drôle de personnage, dans un texte dont la structure est autant celle d’un recueil de nouvelles que celle d’un roman. Va pour les mésaventures de Belacqua, va pour ses amours et même sa mort et son enterrement, va pour un Beckett encore inconnu, le livre se referme, le lecteur pousse un ouf de soulagement. Mes auteurs favoris auraient-ils choisi de me décevoir cette année ? On croirait bien. Cap au pire, comme dit l’autre…

C’est vous l’Ecrivain, Jean-Philippe Toussaint

Faire entrer les lecteurs dans les arcanes du travail d’écrivain d’auteurs variés, plus ou moins célèbres, plus ou moins talentueux peut-être, tel est l’objectif de la collection Secrets d’écriture dont j’ai étrenné la lecture par le délicieux et passionnant C’est vous l’Ecrivain d’un auteur que je connais très peu (pour avoir lu son premier roman, La Salle de bain, et m’en être tenu là…), Jean-Philippe Toussaint. On pourrait s’attendre avec ce type d’ouvrage à lire une série de « recettes » d’écriture pour devenir soi-même un Ecrivain de talent en reproduisant ce que fait déjà un auteur satisfait de son travail et de ses méthodes qui vous en réserve la primeur : « Faites comme moi, vous réussirez ! » en somme. En écrivant ceci, je repense aux essais sur l’écriture de Murakami, un auteur que j’apprécie, mais dont les écrits sur ses méthodes de travail m’ont laissé sur ma faim, même si j’ai pris plaisir à y poser les yeux. Ou encore à Column Mc Cann, dont l’essai n’est rien de plus qu’une série d’injonctions (douces, mais quand même…). Ici, avec Toussaint, rien de tout ça, mais le privilège de partager avec un écrivain conscient l’analyse qu’il fait de son œuvre, de ses façons de faire, dans un va-et-vient intéressant entre ses livres et sa poétique. L’écriture y est envisagée également (comme dans Ecrire, Ecrire, Ecrire, de Sally Bonn) selon des aspects purement matériels : les bureaux, les relations avec l’éditeur (et ici, quel éditeur !… Jérôme Lindon), le temps de l’écriture, les ordinateurs et autres machines à écrire, les dictionnaires… Elle est aussi envisagée dans sa dimension spirituelle : la promenade comme moment de méditation littéraire, ou comme bureau ambulant, les rituels, comme mode de vie en période d’écriture… et technique : la documentation, les rituels, comme cadre de vie… Il y a aussi l’aspect formel de l’écriture : la ponctuation, la mise en pages du texte, le travail de relecture, puis des items obligés (le style, avec un aveu délicieux autant que modeste : « Le style ? Me voici en terrain inconnu. Je prends tout d’un coup conscience d’une sorte de limite aux explications que je peux donner. » ou Lire, sachant que Toussaint ne s’est mis à la lecture que par l’écriture), d’autres inattendus (le souffle littéraire, un passage à lire absolument, pour une notion littéraire oubliée depuis la mort de Victor Hugo, peut-être), liste non exhaustive. Le livre se termine sur les dix commandements de Toussaint en matière d’écriture, sans cesse démentis et en particulier quand il affirme qu’il n’y a pas de règles, sinon celles qu’on se donne à soi-même.

Avec, ce qui n’est pas fait pour me déplaire, en filigrane, la référence qui revient tout au long du livre de la figure tutélaire de Samuel Beckett, qui semble bien être l’écrivain que Toussaint a adopté pour modèle et qu’il admire sans retenue, C’est vous l’Ecrivain est un essai sur l’écriture littéraire qui ouvre l’appétit et peut donner envie de lire les romans de Toussaint ou l’autre essai qu’il a consacré à l’écriture, L’Urgence et la patience.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 10

« Quelle histoire faut-il raconter ? L’histoire, c’est le malentendu majeur auquel nous sommes confrontés, et qui n’est pas près de se dissiper. Naturellement, je ne suis pas a priori, contre le fait qu’un livre raconte une histoire, mais je crois qu’il faut souligner que l’intérêt majeur de la littérature ne tient pas dans les histoires que les livres racontent. Ça peut être un élément sur lequel on peut s’appuyer. Mais la beauté d’un livre tient à bien d’autres choses qu’à l’histoire, elle tient au rythme, à la couleur, à la manière, à la construction. Alors quelle est l’histoire qu’un livre doit raconter ? Mais cela n’a aucune importance, racontez ce que vous voulez. Pourquoi vous me demandez ça ? C’est vous l’écrivain. »

Maternité éternelle, Kinuyo Tanaka

Les amateurs du cinéma d’Ozu et de Mizoguchi connaissent sans doute l’actrice Kinuyo Tanaka. La réalisatrice est peut-être moins connue, et la rétrospective que la restauration de ses six longs-métrages nous offre permet de découvrir une œuvre remarquable qui mérite de ne pas disparaître. Maternité éternelle est son premier film vraiment personnel, une pure réussite, dont le personnage principal est une femme divorcée d’un mari antipathique et mère de deux enfants. Le club de poésie dans lequel elle trouve un exutoire à sa tristesse va lui permettre de se découvrir une âme de poétesse. L’appel à poèmes d’un journal va lui ouvrir les chemins d’une première édition, au moment où on lui trouve un cancer du sein. Hospitalisée, elle va vivre une passion amoureuse avec un journaliste, qui lui rend visite pour écrire un article sur elle. Fumiko Nakajo connaîtra une célébrité posthume. C’est l’histoire tragique de cette jeune femme morte trop tôt que retrace le film, avec une sensibilité extraordinaire, un regard de femme sur son époque et sur une héroïne qui assume son désir de liberté, son désir amoureux et se bat avec une force étonnante pour survivre. Le scénario est adapté du livre Les Seins éternels d’Akira Wakatsuki, le journaliste de l’histoire, mais aussi des tanka écrits par Fumiko Nakajo. Sorti en 1955, le film est d’un féminisme affirmé et les déclarations de sa réalisatrice : « Je veux décrire une femme du point de vue d’une femme. » ou « Maintenant qu’il y a également des femmes élues au parlement japonais, j’ai pensé que ce serait une bonne chose qu’il y ait aussi au moins une femme réalisatrice » montrent qu’il y a quelque chose de Virginia Woolf chez Kinuyo Tanaka.

Maternité éternelle est donc un film audacieux, porté par une scénario impeccable, une actrice au sommet de son art, Yumeji Tsukioka, et qui magnifie son personnage grâce à un jeu tout en finesse et une capacité à faire passer toutes les émotions par l’expressivité d’un visage changeant et extraordinairement mobile. Les scènes les plus fortes du film (le bain chez son amie Kinuko, à qui elle avoue avec une cruauté surprenante qu’elle était amoureuse de son mari Takashi Hori et qu’elle voulait utiliser au moins une fois sa baignoire – la lecture de l’article de Wakatsuki qui annonce qu’elle va mourir au moment où paraît son premier recueil de poèmes !) doivent autant à la qualité de jeu de l’actrice qu’au scénario. Le personnage de Fumiko passe ainsi de la plus grande fragilité à une force incroyable, de l’hypersensibilité à la violence la plus crue et Yumeji Tsukioka est à l’aise dans tous les registres, en femme trompée comme en amoureuse passionnée, en femme humiliée comme en femme capable de la franchise la plus cruelle, et son personnage de femme aux antipodes de l’image stéréotypée de la femme japonaise lui doit beaucoup. Ryoji Hayama, pour sa première apparition au cinéma interprète le rôle du jeune journaliste, et est lui aussi très juste dans son jeu. C’est ainsi que ce film à l’intrigue tragique ne sombre jamais dans le pathos, grâce à une réalisation et à une direction d’acteur sans faille de Kinuyo Tanaka. Un film à voir et revoir.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 9

« Je procède souvent par scènes quand j’écris. L’idée est de m’attarder sur une scène en particulier et de la dilater dans le temps. Je choisis de mettre une scène en valeur, et, dans cette scène, je dis tout, je sature la scène, quitte à laisser les scènes voisines dans la pénombre ou dans les blancs du livre, à ne pas dire pourquoi ceci ou comment cela. Dans ces blancs, le lecteur imaginera ce qu’il voudra, cela ne me regarde plus. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 8

« Lorsque j’écris, je situe toujours les personnages que je décris. On sait toujours où ils sont dans l’espace. On pourrait presque dire qu’on voit les gestes qu’ils font. Parce que j’aimerais en effet que cela apparaisse dans l’esprit du lecteur, que le lecteur, en me lisant, vive une expérience visuelle. J’ai l’impression que cette succession d’images que l’on trouve dans mes livres q’apparente à une sorte de monologue intérieur visuel. A bien y réfléchir, c’est très proche de ce qui se passe dans le rêve. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 7

« Comme lecteur, je distinguerais les livres que je lis au hasard des circonstances, le tout-venant de la lecture (romans qu’on m’envoie, conseils d’amis, bouche à oreille, prescription de libraires), des livres qui accompagnent l’écriture, des livres que je lis quand j’écris. Ceux-ci sont très peu nombreux, et triés sur le volet. Je me souviens, dans mon bureau à Erbalunga, pendant que j’écrivais L’Appareil-photo, il y avait dans un coin, posés sur une table basse, un exemplaire de Molloy et un exemplaire de Lolita. J’interrompais parfois mon travail pour aller m’asseoir et lire quelques lignes de l’un ou de l’autre avant de retourner écrire, et c »était comme si Molloy et Lolita, sortant des limbes respectifs de leurs livres éponymes, s’étaient soudain matérialisés dans mon bureau et s’étaient penchés derrière mon épaule comme des fées bienveillantes pour regarder ce que j’étais en train d’écrire. Molloy et Lolita ont été présents avec moi tout le temps pendant que j’écrivais . »

La Femme gauchère, Peter Handke

La Femme gauchère de Peter Handke est un très court roman sur les quelques semaines ou mois qui suivent la décision d’une femme de demander à son mari de la laisser seule avec son enfant de huit ans, de la quitter. Sans motif, sans autre raison qu’une « illumination » qu’elle a eu, « l’illumination que tu t’en allais d’auprès de moi ». Lui, sur le moment, prend cette déclaration avec distance, légèreté presque. Il sourit, puis demande seulement le temps de prendre un café à l’hôtel où ils ont passé la nuit. On est tenté de chercher l’explication de cette rupture dans le comportement de l’homme, qui de retour d’un voyage d’affaires en Finlande emmène sa femme au restaurant sans lui demander son avis puis, encore sans la consulter, décide qu’ils vont dormir à l’hôtel. Il a prévenu l’enfant de cela, lui a laissé le numéro de téléphone de l’hôtel et il donne au serveur une explication qui sonne étrangement : « Vous savez, ma femme et moi voudrions coucher ensemble tout de suite. » On est tenté d’expliquer la décision de la femme gauchère ainsi, mais le texte ne dit rien de ses raisons.

La femme gauchère est toujours appelée « la femme » par le narrateur et son fils « l’enfant ». Ce sont leurs interlocuteurs qui les nomme « Marianne » et « Stéphane ». Le mari est nommé « Bruno » par le narrateur. Etrange procédé littéraire, mais efficace. Cette femme souffre-t-elle d’une crise d’identité ? Le texte ne dit rien de cela. Elle, qui semble suivre son mari, a en tout cas soudain l’initiative : elle l’envoie vivre chez Franziska, l’institutrice de l’enfant, dont le « collègue instituteur » vient de quitter l’appartement. Tout est étrange dans ce début de roman. Le laconisme du style de Peter Handke n’y est sans doute pas pour rien. Il ne résout pas les questions que le lecteur peut être amené à se poser, il laisse tout comme en suspens. Les dialogues n’en disent guère plus. Quand son amie Franziska lui demande ce qu’elle va faire seule, la femme gauchère répond : « Rester assise dans la chambre et ne plus savoir que faire. » Dès lors, on va suivre la femme gauchère dans sa vie quotidienne : elle reprend son travail de traductrice littéraire, revoit son éditeur qui semble un peu épris d’elle, rencontre un acteur paumé qui tente de la séduire, reçoit son père sans l’avoir invité (c’est Franziska qui l’a fait pour elle)… Etrange personnage que cette Franziska : féministe, elle est enthousiasmée par la décision de Marianne, mais semble ensuite comme angoissée de la savoir seule dans la vie. Elle-même semble avoir le plus grand mal à vivre seule et est toujours celle qu’on quitte, jamais celle qui quitte. C’est Marianne qui le lui fait remarquer et elle finit par le reconnaître. Le narrateur, lui, ne fait aucun commentaire. Son œil est identique à celui d’une caméra qui enregistre tout sans jugement, sans commentaire. C’est le procédé qu’emploie Handke durant tout le roman, un procédé difficile à tenir et tenu de bout en bout. Quand lors d’une marche en ville avec son fils, la femme est confrontée à des événements désagréables, à des incivilités, tout les événements sont présentés de la même façon, neutre, mis sur le même plan. Le procédé est une fois encore d’une rigueur et d’une efficacité absolues. Mais les événements violents se multiplient, le monde capitaliste lui-même, tel qu’il se présente dans une ville, est d’une grande violence. Les événements du livre se déroulent sans lien précis, sans corrélation, non comme dans un livre, mais plutôt comme dans la vie. Quant à l’interrogation du début sur cette rupture brutale et immotivée, elle trouve sans doute son explication dans l’une des dernières phrases que la femme prononce, à la fin du livre, pour elle-même, en se regardant dans un miroir : « Tu ne t’es pas trahie. Et plus personne ne t’humiliera jamais. » Peut-être la femme gauchère a-t-elle retrouvée une personnalité et une dignité que seule la solitude pouvait lui apporter. Le narrateur n’en dit rien. Un livre à la belle étrangeté, sur un personnage de femme fragile et très forte à la fois. Un livre dont tous les questionnements n’ont pas été évoqués dans cette courte chronique, un livre riche et fort.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 6

« Le chemin de ma vie est un chemin d’écriture, je n’ai jamais su où il menait, je ne le saurai sans doute jamais, la destination finale ne se révèle peut-être qu’au moment où le chemin prend fin. L’accomplissement, ce n’est pas la destination finale, c’est le chemin parcouru. Comme dans la fable de La Fontaine ‘Le Laboureur et ses enfants », c’est le travail lui-même qui est le trésor à découvrir. J’ai toujours aimé travailler. Et tout bien vérifié, comme dit Baudelaire, travailler est moins ennuyeux que s’amuser. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 5

« L’effet de souffle littéraire est un souffle de vie – c’est un QI, c’est le QI chinois. Il est très proche de l’énergie romanesque, que j’ai essayé d’atteindre dans certaines scènes de Fuir et de La Vérité sur Marie, de pures scènes de fuite éperdue sorties de tout contexte narratif, la fuite de nuit à trois sur une moto à Pekin, la fuite du cheval Zahir sur le tarmac de l’aéroport de Narita. Dans ces moments exacerbés où le livre s’emballe, il fallait que je ois moi-même dans le mouvement, dans la poursuite, dans le hérissement, dans l’affolement. L’emballement du cheval qui s’échappe dans la nuit sur les pistes de Narita est emblématique à cet égard. La scansion dans le rythme qui s’installe alors, les mots qui s’élancent, qui déferlent, qui se ruent sur les traces du cheval, le rythme heurté, saccadé, de la phrase, calqué sur le galop du cheval, a quelque chose à voir avec le souffle, on est au cœur de la rafale, on est – moi, le lecteur, les poursuivants, la phrase – emporté par ce souffle littéraire qui se lève soudain dans le roman. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 4

« Au début, quand j’écrivains mes premiers textes, j’étais très impressionné par la langue française. J’étais intimidé. J’essayais d’écrire des phrases irréprochables d’un point de vue grammatical. Si les phrases étaient courtes, c’était d’autant plus facile, sujet, verbe, complément, je ne prenais pas trop de risques. Dans La Salle de bain, je ne m’aventurais rarement dans des phrases avec plus d’une relative. J’avais ce besoin de bétonner chaque phrase, chaque paragraphe. Comme je me relisais déjà beaucoup, j’y parvenais facilement. Aujourd’hui que j’ai acquis davantage de savoir-faire et de technique, je peux me permettre des figures plus complexes, un double saut périlleux, un triple salto, même si je garde toujours présent à l’esprit que si je tente une figure complexe, elle doit absolument paraître naturelle à l’arrivée. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

Institut Benjamenta, Les frères Quay

Premier film des frères Quay, Institut Benjamenta (dont le prétexte de départ est le roman de Robert Walser) est un film étrange, onirique, dérangeant, d’une beauté formelle inépuisable et toujours actuelle, une ouvre d’art bien plus qu’un film, en fait. Tourné en 1995, on pourrait croire qu’il est bien plus ancien ; pellicule noir et blanc, personnages et atmosphère qui peuvent évoquer l’époque où le livre de Walser a été écrit. Mais le parallèle entre film et livre s’arrête là : le personnage principal, Jakob Von Gunten, arrive devant la porte de l’Institut Benjamenta, où l’on forme les domestiques. Jusque-là, on retrouve bien le cadre de l’intrigue de Walser, dans laquelle Gunten va se perdre comme être humain et non se réaliser, tout comme le personnage du roman Le Commis. Chez les frères Quay, la destinée de Gunten n’est pas la même, et ça importe peu, l’intrigue du livre est oubliée, et ça importe peu. Car on va assister en s’asseyant dans le fauteuil moelleux de son cinéma préféré pour voir ce film splendide à autre chose qu’un film. Beauté formelle des images et des scènes, onirisme échevelé, intrigue minimaliste… Gunten sonne à la porte d’entrée, un judas de forme carrée s’ouvre et… le visage d’un petit singe apparaît, qui le regarde, puis la porte s’ouvre. Gunten est immédiatement accepté dans l’école, un homme qui est le directeur lui attribue une tenue d’élève (scène surréaliste dans laquelle le directeur n’apparaît tout d’abord pas, caché qu’il est dans une sorte d’alcôve en bois, puis quand il apparaît, il semble qu’il ait des sabots, mais non finalement, il est chaussé), puis il est présenté à ses compagnons d’études qui répète l’unique leçon qui constitue leur enseignement théorique. Après quoi, on suit les personnages sans qu’une histoire se raconte. Gunten, mal à l’aise dans le dortoir, demande une chambre individuelle qui lui est attribuée, à l’étage de ce qui semble être les appartements du frère et de la sœur qui dirigent l’Institut. Et les scènes oniriques se suivent et ne se ressemblent pas, dans lesquelles la photographie noir et blanc du film s’élève jusqu’à des sommets, puits de lumière dans la chambre obscure de Gunten, extérieur-nuit sous la neige, espace mystérieux à l’intérieur des locaux de l’Institut qui évoque un musée dédié au cerf ou le centre d’un rêve, l’esthétique du film, renforcée par des décors surréalistes, des atmosphères brumeuses, des nocturnes où règnent le flou, les jeux de lumière, les reflets et l’ombre, tout porte à se laisser au plaisir visuel d’un ovni cinématographique sans se préoccuper de rien d’autre que de ce plaisir visuel. On se souvient d’Elephant man, de David Lynch, ou d’Eraserhead… Un imaginaire aussi puissant que celui de Lynch, porté par des effets et une esthétique proches, imaginaire qui tient du merveilleux des contes, et de l’absurde des rêves, mais d’un absurde qui n’est pas sans signification. Le personnage de Gunten n’est pas celui de Walser et il a un destin, qui ne sera pas révélé ici. Sa présence dans l’institut va modifier bien des choses. Fraulein Benjamin, la directrice, qui donne les cours aux apprentis domestiques, à la libido et la sexualité bridées va rencontrer elle aussi son destin (scène grandiose en toute fin de film, dont il n’est pas question de révéler la teneur sous peine de dévoiler un essentiel du déroulé d’un scénario impeccable). Le directeur lui-même va découvrir grâce à Gunten des aspects de sa personnalité qu’il ignorait de toute évidence. Quant à l’Institut, le passage de Jakob va également modifier définitivement son destin. Ces trois éléments de l’intrigue sont une entrée majeure pour la compréhension du film. L’analyse psychanalytique de l’intrigue, comme toujours avec les contes, en dirait un peu plus long sur le sens profond de ce conte cinématographique génial (les niveaux de lecture sont multiples et cette chronique n’en suggère que quelques-unes) et pour ceux qui ne verraient dans Institut Benjamenta rien de plus qu’un superbe rêve sans interprétation, on pourrait leur rappeler qu’à l’Institut Benjamenta, comme l’écrivait Walser, « on apprend très peu de choses » et qu’il en va de même sans doute du spectateur qui refuserait de se poser quelques questions élémentaires. De ce point de vue, même si les frères Quay ont pris des libertés avec le livre qu’ils ont adapté, relire le roman de Walser peut sans doute constituer une aide importante, car ils n’en n’ont pas trahi l’esprit.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 3

La ponctuation

« J’ai fait des expériences, j’ai tâté du point-virgule. Puis, au début des années 2000, il a fini par disparaître complètement de mes romans. Ce n’est d’ailleurs pas tant pour marquer ce que le point-virgule pouvait avoir de daté ou de maniéré que j’y ai renoncé, c’est plutôt, curieusement, pour des raisons essentiellement visuelles. Comment expliquer ça ? Cela date de la lecture de Compagnie de Beckett. je ne sais plus exactement à quelle date j’ai lu pour la première fois Compagnie, mais j’avais été ébloui par le continuum verbal sous lequel se présentait le livre, uniquement séparé par des points. Aucune virgule, aucun point-virgule. C’était extrêmement radical. C’était vraiment très beau et très convaincant, et je crois que cela a joué un rôle déterminant dans ma décision de renoncer au point-virgule. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 2

« Je me relis plus que je n’écris. C’est d’ailleurs ça, écrire, c’est le fondement même de l’écriture, se relire, se reprendre, raturer. Il ne peut y avoir d’écriture littéraire sans relecture. (…)

J’imprime en permanence ce que j’écris, j’imprime chaque état du travail, et je me corrige à la main, crayon noir ou Uni-ball eye à pointe fine de chez Mitsubishi. Il y a des choses invisibles au profane que mon regard exercé re^ère au premier coup d’œil. Je modifie un détail ici, j’excise une excroissance là. Je ne me relis jamais sur l’écran de l’ordinateur. (…)

Ce qui importe, au demeurant, ce n’est pas tant de multiplier les relectures, c’est qu’il y ait un temps de latence entre chaque relecture. Le temps du travail littéraire est donc autant celui, effectif, de l’écriture que le temps abstrait qui s’écoule entre deux relectures. (…)

Telle est la règle que je m’applique toujours quand j’écris : Tout se permettre quand on écrit, ne rien laisser passer quand on se relit. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 1

Les sept yeux de l’écrivain

« Pour écrire, il faut sept yeux, un œil sur le mot, un œil sur la phrase, un œil sur le paragraphe, un œil sur la partie, un œil sur la construction, un œil sur l’intrigue – et un œil derrière la tête, pour surveiller que personne n’entre dans le bureau où on est en train d’écrire. Chacun des domaines que contrôlent ces sept yeux a ses propres règles et obéit à ses propres lois. Une seule imprécision dans un seul de ces domaines et c’est le faux pas assuré. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

Bon, le septième œil n’est pas le plus important, on se contentera donc de s’en faire greffer quatre !

Une Blonde émoustillante, Jiri Menzel

Une Blonde émoustillante (quel mauvais titre quand le livre de Bohumil Hrabal dont le film est l’adaptation propose La Chevelure sacrifiée !), sorti en 1974, est présenté comme une œuvre majeure de Jiri Menzel. Le roman de Hrabal (chroniqué ici le mois dernier) est une pure merveille et le film tente de lui être fidèle, avec une certaine réussite. On y retrouve les grands moments de La Chevelure sacrifiée et c’est un régal de voir en images les idées géniales de Hrabal, de retrouver sa verve comique. Maryska, l’héroïne, jouée par l’actrice (émoustillante) Magda Vášáryová, est d’une beauté renversante et semble sortie de la machine à écrire de Hrabal. Le frère de Francin (un mari délicieusement raide et drôlatique), Pepin, ne sait pas parler autrement qu’en hurlant, sans que ce soit fatiguant pour le spectateur, et apporte lui aussi sa touche comique. Les acteurs sont donc impeccables.

L’histoire se déroule dans un petit village fier de la chevelure blonde et bouclée de Maryska (un peu plus courte que dans la livre où elle lui descend jusqu’aux pieds !), Francin est le gérant de la brasserie qu’il essaie de faire prospérer sous le contrôle d’un conseil d’administration omniprésent. Libre comme l’air et gourmande de la vie, sa femme et lui s’aiment d’un amour véritable. Elle boit la bière de la brasserie comme une goulue, mange du cochon dès le petit déjeuner (sans prendre un gramme) et se laisse libéralement admiré par tous les hommes du village, qui le vénèrent chacun à sa façon : le coiffeur ne se lasse pas de s’occuper de sa toison d’or et le docteur, un jour où elle est alitée malade, écoutant ses poumons, s’endort comme un enfant contre sa magnifique poitrine dénudée ! Les morceaux de bravoure de Hrabal sont comme de juste magnifiquement cinématographiques : le jour du cochon et la ripaille qui s’ensuit, rabelaisienne à souhait, qui vient détendre un conseil d’administration que Francin subit en tentant de démontrer qu’il a une gestion saine de la brasserie ; le moment d’anthologie ou Pepin et Maryska montent au sommet de la cheminée de l’usine et contemplent la campagne alentour en blaguant, sans se soucier du vertige ou de la peur des ouvriers de la brasserie, des membres du CA, de Francin et des pompiers, qu’on voit arriver, comme dans le texte, depuis le point de vue de la blonde et de son beau-frère, avec fin heureuse il va de soi ; scène magnifique du bain de Maryska, qui se lave dans une des salles de la brasserie ; passages pendant lesquels la blonde (tellement émoustillante !) se rend au village à vélo, cheveux aux vents, et attire le regard de tous les hommes, jeunes ou vieux, du village ; scènes délirantes où Francin se rend en tournée dans les bars des villages où l’on sert sa bière sur une pétoire dont il n’est pas peu fière et qui fume comme une cheminée, tombe en panne à tous les coups, avec retour à la brasserie tracté par les chevaux d’un paysan du coin, avec point d’orgue sur le moment où le manteau du motard se prend dans la chaîne de l’engin et où il se voit obligé de tourner en rond à n’en plus finir dans un champ en attendant, le corps penché en arrière, que l’essence vienne à manquer… Ces moments d’anthologie sont nombreux, ceux qui mettent en scène Pepin et sa belle-sœur en feraient partie, car les deux s’entendent comme larrons en foire pour multiplier les plaisanteries volontaires ou non. Bref, ce film est une petite splendeur de joie de vivre mise en scène, de drôlerie, une ode à la vie et aux plaisirs. Il prend fin sur un moment doucement libertin qui nous montre Francin administrer en pleine rue une fessée, toute jupe relevée, à sa belle penchée sur son vélo, sous les yeux de ces messieurs du conseil d’administration (pas des fessées), pour la punir de s’être fait couper à la garçonne sa belle chevelure impossible. Sa main s’arrête avant de retomber une énième fois sur la croupe de la blonde, dont le visage semble montrer qu’elle commence à prendre plaisir à la punition. Et pourtant, Une Blonde émoustillante, qui n’est pas un film très long, m’a semblé multiplier les longueurs et souffrir de la comparaison avec Alouettes, le fil à la patte, vu la veille. Fin de la rétrospective Jiri Menzel, dont on aurait pu souhaiter qu’elle fût plus complète.

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas

Après un début en fanfare, dans lequel je retrouvais Mon Enrique Vila-Matas, celui que j’aime tant, avec son personnage principal favori, Madame la Littérature, me disant que je lisais peut-être son meilleur livre, l’avant-dernier qu’il ait publié, le dernier pour les éditions Bourgois (pourquoi diable l’animal a-t-il changé de boutique ? la question me tarabuste…), j’ai finalement déchanté et je m’apprête donc à chroniquer Mac et son Contretemps pour, une fois n’est pas coutume, le descendre en flèche !

Mac tient son prénom de l’amour de ses parents pour un film de John Ford, My Darling Clementine, dans lequel un des personnages s’appelle ainsi. Ancien entrepreneur qui a fait faillite, il ne travaille plus et en profite, lecteur insatiable pour remettre le nez dans ses auteurs favoris (il a une connaissance assez pointue, quoique parfois douteuse, de la littérature qui en fait une sorte d’alter ego fictif de l’auteur catalan, mais il ne faut pas s’y tromper…) et se mettre à l’écriture, en tant que débutant. Projet : écrire un faux roman posthume et inachevé par la cause de la mort de son auteur, petit rappel si besoin en était que l’imposture est au cœur des thématiques favorites de Matas. Mac est le voisin d’un écrivain qu’il entend un jour pérorer devant une belle libraire du quartier sur l’un de ses premiers livres, un recueil de nouvelles truffé de passages lourdauds et ennuyeux de son propre dire, que Mac a bien sûr lu sans aller jusqu’à son excipit et qu’il entreprend de relire dans le but de le réécrire en répétant, mais surtout en l’améliorant, en le modifiant. Mac se veut modificateur. Il y a de la mise en abime dans l’air : Vila-Matas, qui écrit inlassablement le même livre en le modifiant, fait avec lui-même et ses propres livres le travail auquel Mac se prépare avec le bouquin de son voisin… Mais ce coup-ci, il me semble qu’Enrique Vila-Matas en se répétant finit par se caricaturer !

Le texte qu’on lit est censé être le journal de Mac. Et au début, tout va bien : Mac évoque ses auteurs favoris, expose ses intentions, raconte aussi sa vie conjugale et ses promenades dans le quartier el Coyote de Barcelone, ses rencontres avec le neveu de Walter, le voisin écrivain. Un faux neveu, Walter n’ayant pas de neveux… Et puis, progressivement, le journal de Mac accumule les passages lourdauds et ennuyeux, comme le recueil de jeunesse de Walter, et il commence à faire le récit des nouvelles du livre qu’il veut reprendre, et insensiblement, le bouquin s’enlise dans un fatras de plus en plus imbuvable. La dernière moitié du roman de 400 pages est assez insoutenable et le côté très intellectuel des réflexions du narrateur, mais aussi sa folie banale, ou sa névrose finissent par lasser, tout autant que le récit des nouvelles, les unes après les autres, et le doublement, la répétition, nouvelle après nouvelle, de ce recueil avec les intentions de révision du texte par Mac. La composition du livre devient par moment assez confuse, le discours peu excitant, la répétition dans la répétition assommante. Dublinesca, lu l’an dernier lors de sa parution en poche, ne m’avait pas paru être du meilleur Vila-Matas, rétrospectivement sa valeur s’en trouve rehaussée par la lecture de Mac et son contretemps, que je n’ai pas trouvée stimulante, comme c’est généralement le cas avec les romans-essais de cet écrivain. Ce verdict, lancé sans chercher à le justifier en détail par absence d’envie de m’éterniser sur une cogitation vaine à propos d’un livre que j’ai mis beaucoup de temps à lire dès lors qu’il m’est apparu très ennuyeux, n’engage évidemment que moi, et des lecteurs que la réflexion sur l’acte d’écrire proposée par ce roman intéressera auront un avis autre que le mien et crieront peut-être au chef-d’œuvre. C’est tout le bien que je leur souhaite et que je souhaite à mon écrivain espagnol favori, ainsi qu’à son roman.

Alouettes, le Fil à la patte, Jiri Menzel

Adapté très librement de l’excellent livre de Bohumil Hrabal, chroniqué ici il y a peu de temps, Vends Maison où je ne veux plus vivre, Alouettes est un film de 1969 (qui remporte l’Ours d’or à Berlin) au scénario duquel l’écrivain a évidemment contribué. Menzel, pour les besoins de son film, a choisi les nouvelles qui se déroulent dans un dépôt de ferraille où des prisonnières, qui sont là pour avoir osé essayer de quitter le pays nouvellement communiste (on est dans les années 50), mais aussi des hommes dont l’adhésion au régime semble plus que douteuse et qui passent pour des bourgeois (un philosophe, un musicien de jazz, un médecin, un homme de loi, et autres « étranges » travailleurs, dont un volontaire totalement acquis à la cause de Staline). Bien sûr, les rencontres entre ces hommes en marge et les prisonnières sont prohibées, mais le jeune gardien qui veille sur les deux groupes n’est pas un autoritaire et permet sans se départir de son flegme quelques moments de mixité. Il est vrai qu’à moins d’aboyer en montrant les muscles et une arme, il semble pour le moins difficile d’empêcher un jeune ferrailleur d’approcher une jolie prisonnière dont il tombe amoureux et qu’il va épouser par procuration (scène invraisemblable où, en l’absence de son amoureuse, le jeune homme dit « oui » à sa mère qui « joue » la jeune épouse).

Le film s’ouvre sur la satire politique, montrant les hommes jouer à perturber les vaines tentatives des autorités du camp et du parti pour montrer le chantier comme un modèle de réussite digne de la victoire du communisme : une équipe vient filmer le chantier des hommes, on enjolive le lieu en y installant des plantes maladives dans des pots, les banderoles à la gloire du socialisme sont accrochées derrière le groupe de travailleurs, le philosophe ne peut rejoindre ses camarades, il est perché sur un mur de ferraille dont il ne peut redescendre, dit-il avec l’ironie douce dont il se départit que rarement, parce que les autres lui ont enlevé l’échelle. Les phrases-slogans apprises par cœur par les travailleurs sonnent faux quand ils les prononcent, le tournage tourne au simulacre, et les cinéastes officiels repartent vite, dépités, quand la pluie vient tout régler. Il en va de même quand un ancien prolétaire, devenu chef du chantier, tente en vain de stimuler l’enthousiasme des travailleurs et de casser leur grève (les cadences de travail ont été augmentées sans concertation avec eux, contre tous les principes marxistes) et, pour montrer qu’il n’a pas oublié d’où il vient, il met de temps à autre la main à la pâte en jetant sur un tas de ferraille deux ou trois morceaux de fer avant de s’en retourner vers ses occupations de responsable politique et ses réunions de cellule. Un autre chef du parti, lors d’une de ses visites, descend d’une berline confortable en ôtant sa cravate et son chapeau pour mettre une casquette plus ouvrière. L’ironie comique à la Chaplin des Temps modernes de Jiri Menzel fonctionne merveilleusement, mais aux dépends du système communiste, on y retrouve l’esprit de Hrabal et on se dit que ces deux-là sont vraiment comme deux frères, y compris quand la satire politique laisse la place à une intrigue plus intime, quand on suit la vie de couple du gardien qui se marie à une gitane aux us et coutumes étranges, l’histoire d’amour des deux plus jeunes gens du chantier, ou la vie personnelle des uns et des autres. Là encore, Menzel et Hrabal ont la même approche tendre et drôle. Et parfois gentiment graveleuse, comme dans la scène où, derrière la palissade en bois qui sépare les dortoirs des femmes de la maison des hommes, les ferrailleurs observent à travers les planches les femmes se déshabiller avant de se coucher. Tout Hrabal et Menzel est encore dans ce film où, comme dans Trains étroitement surveillés, il serait vain de chercher dans cette description d’un contexte politique très dur et de vies individuelles détruites par un régime autoritaire la moindre trace de pathétique, de tragique ou de tristesse. Tout passe par le rire, la comédie (utilisée comme arme), et les vicissitudes de la vie en Tchécoslovaquie de ces êtres épris de liberté sont décrites avec un humour qui a sans doute défrisé plus d’un censeur. C’est ce qui fait que les films de Jiri Menzel passent les années sans prendre une ride, sans sembler datés ou ennuyeux.

Trains étroitement surveillés, Jiri Menzel

Premier film de Jiri Menzel (1966), « oscarisé » (Meilleur film étranger), mais interdit dans son pays, Trains étroitement surveillés marque le début d’une collaboration de qualité entre le cinéaste tchèque et le grand écrivain Bohumil Hrabal (cinq autres films suivront). L’esprit du Printemps de Prague y est déjà présent, avec la référence à la Résistance contre l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi avec un vent de liberté qui souffle sur tout le long-métrage. On y retrouve également l’esprit et le ton de Hrabal, son sens de la gaillardise, ce mélange inouï de farce, de tragi-comique et de tragédie qui fait sa signature, la critique plus ou moins voilée du réalisme soviétique et de la pesanteur bureaucratique qui s’incarne dans la figure du chef de gare, personnage gentiment ridicule merveilleusement campé par une sorte de Raimu tchèque. Bref, cette bobine est un petit chef-d’œuvre. Le jeune héros du film vient de réussir un concours qui va lui permettre, comme deux de ses ascendants (aux destins extraordinaires, rapidement évoqués en début de film) de porter l’uniforme de la bureaucratie des chemins de fer tchèques, à la grande fierté de sa maman. Il rencontre tout d’abord le chef de gare, en train de nourrir ses pigeons avec sur le dos un vieil uniforme et un képi maculés de crottes blanchâtres, puis son inférieur hiérarchique, un homme d’une trentaine d’années qui semble ne s’intéresser qu’aux femmes. Dès lors, Milos qui est encore vierge s’intéresse de près à une jeune contrôleuse bien plus libérée et entreprenante que lui. Leur première fois va s’avérer calamiteuse, et le film semble basculer dans la comédie grivoise. Mais ce serait sans compter sur le génie de Hrabal et de Menzel, le sous-chef de gare, sous des airs de coureurs de jupons, n’est rien moins qu’un résistant qui prépare des attentats contre des trains allemands bourrés d’armes et d’obus et le film bascule sur sa toute fin de ce ton léger cher à Hrabal à la grande Histoire s’invite dans le film, accompagnée par l’inévitable tragédie, ce dont Hrabal ne se privait que rarement. Menzel excelle dans l’évocation des parties les plus légères du scénario, et il y a quelques scènes inoubliables (les rendez-vous galants du sous-chef de gare, Milos qui demande à la femme du chef de gare une aide érotique qu’elle ne peut lui offrir, pendant qu’elle gave une oie…), mais il est à la hauteur quand il s’agit de filmer et de mettre en scène la fin tragique de l’intrigue, une fin qu’on n’a pas vu venir et qui tombe comme un couperet. L’écrivain et le cinéaste n’ont pas travaillé si souvent ensemble par hasard, leur génie était compatible et c’est un vrai bonheur de pouvoir « voir les livres » de Hrabal grâce à la réédition des films de Menzel. A ne pas manquer.

La petite télégraphe de la gare tamponnée par ce coquin de sous-chef de gare

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 4

« Parmi les histoires que l’écrivain français raconte dans Vies imaginaires (1896), il y a précisément la vie de Pétrone. J’aime beaucoup Schwob, depuis des années, pionnier dans ce genre qui s’est spécialisé dans le mélange d’inventions et de faits historiques réels et qui, au siècle dernier, a influencé des auteurs comme Borges, Bolaño, Sophie Calle et Pierre Michon. »

Ce n’est pas la première fois que je lis sous la plume de Vila-Matas pareil éloge de Schwob, dont il faudra bien qu’un jour je lise enfin son œuvre de référence. Je n’ai jamais été déçu par les conseils de lectures d’Enrique, un fin lettré et un fin connaisseur de la grande littérature mondiale !

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 3

« Malamud a toujours eu droit à ma sympathie de lecteur. Il avait grandi parmi des agents d’assurance et c’est peut-être pourquoi il semblait appartenir à cette corporation. Le Malamud, qui rôde obstinément autour de la capacité qu’a, aussi incroyable qu’elle nous paraisse, l’être humain à s’améliorer, m’attire. Et aussi parce qu’il crée toutes sortes d’êtres discrets et gris aux airs d’agents d’assurance qui, à cause de ce quelque chose qui est en eux, essaient de s’engager à fond et, comme le protagoniste russe affligé et sombre de L’Homme de Kiev, mon roman préféré de l’auteur, deviennent de grands obstinés qui luttent toujours pour aller plus loin en tout.

Pour un débutant comme moi, Malamud, si gris et si tenace, peut servir de modèle parfait pour écrire constamment sans intention démesurée de se diriger quelque part, écrire en évitant de faire les efforts du « réparateur », le personnage de L’Homme de Kiev qui lutte en permanence pour évoluer. Malamud est un bon modèle pour moi, parce que ses héros se dépassent, en revanche, l’écrivain demeure au milieu de rochers gris et de chênes verts austères, toujours sans intention démesurée de se diriger quelque part, de s’éloigner de ses « savoirs discrets » sur l’art du récit. »

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 2

« Hier, l’éternel joyeux et cinglé lecteur qui est en moi a baissé les yeux vers la table, vers le petit rectangle de bois situé dans un recoin du bureau et a commencé.

J’ai commencé mes exercices de diariste sans plan préalable, mais non sans savoir qu’en littérature, on ne commence pas par avoir une chose à écrire sur laquelle on écrit ensuite, mais que c’est le processus de l’écriture proprement dit qui permet à l’auteur de découvrir ce qu’il veut dire. C’est ainsi que j’ai commencé hier, dans l’idée de me sentir toujours disposé à apprendre sans nulle hâte et d’accéder peut-être un jour à un état de connaissance me permettant de relever de plus grands défis. C’est ainsi que j’ai commencé hier, que je vais continuer, me laissant porter pour découvrir où me mènent les mots. »

Typiquement me démarche en matière d’écriture. Une fois encore Enrique écrit ce que je sens et ressens. Que dire de plus ? J’aime cet écrivain, il me parle.

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 1

« Les livres posthumes, genre si en vogue ces derniers temps, me fascinent et j’envisage d’en falsifier un qui pourrait passer pour posthume et inachevé alors qu’il serait en fait terminé. Si je meurs pendant que je l’écris, il deviendra à coup sûr un livre réellement ultime et interrompu, réduisant à néant, entre autres, mes espoirs de falsifier. Mais un débutant doit être prêt à tout accepter et moi, je n’en suis à vrai dire qu’un. Mon nom est Mac. Peut-être parce que je débute, le mieux sera d’être prudent, d’attendre un temps avant de relever tout défi aux dimensions d’un faux livre posthume. Etant donné ma condition de débutant dans l’écriture, ma priorité ne sera pas de construire tout de suite ce livre ultime ou bien d’ourdir n’importe quelle autre sorte de falsification, mais simplement d’écrire tous les jours pour voir ce qui se passe. » Enrique Vila-Matas, Mac et son contretemps (2017)

Encore l’imposture littéraire comme thème principal d’un roman de Matas, et pourtant rien ne me ferait me lasser des textes de cet écrivain catalan, qu’à l’instar de Paul Auster je considère comme un maître !

Ecrire écrire écrire, Sally Bonn

Présenté comme le résultat d’une enquête menée auprès d’auteurs, mais aussi dans des musées et autres lieux culturels consacrés à la mémoire de l’écriture et de ceux qui l’ont animée, cet essai de Sally Bonn est un beau texte sensible, qui s’attache comme son titre l’indique à l’écriture, depuis les premiers gestes de l’enfance jusqu’aux pratiques des écrivains et à leur souvenir (Walser, Mallarmé, Proust, Benjamin, Ponge, principalement) en passant par son histoire, depuis l’antiquité et même la préhistoire, par les objets qu’elle engage, par le corps qu’elle mobilise, par la main, par la géographie, par des voyages…

Ça commence par un clin d’œil à Beckett, peut-être, avec le titre du premier chapitre, comme ça commence, et surtout les souvenirs d’enfance de cette petite Sally qui apprend les mystères de l’écriture, former ces lettres, sans réaliser qu’entre écrire et dessiner il y a plus qu’un lieu commun, des souvenirs d’une autre école, avec ses méthodes d’apprentissage. Ça commence aussi avec le rappel des origines méditerranéennes de l’écriture, avec les scribes du Nil.

Ça se poursuit avec les lieux de l’écriture : « Je n’ai cessé de chercher des endroits ou écrire. », avec une écriture qui peut rappeler le Perec des Espèces d’espaces, le Perec des listes et des inventaires. Sur le pavé du couloir d’une maison, dans des trains, des cafés (dont le Flore, évidemment avec « tous les fantômes, Jean-Paul et Simone le plus souvent »), des bureaux, bien sûr, des tables, etc… Puis viennent les outils, ordinateurs, machines à écrire, carnets, stylo, à l’encre, avec des plumes, au stylo à plume ; les manifestations publiques de l’écriture, dans la rue sous forme de slogans ou d’attentes annoncées… Puis on revient à la table (d’écriture), celle de Ponge en particulier et, de là, à la position du scribe que Ponge s’invite à étudier sans y revenir. C’est « une invite, voire une injonction » selon l’auteure qui file au Louvres pour s’intéresser au scribe accroupi, auquel elle consacre un chapitre, une description, à la place du poète. Puis nous voilà partis pour le Moyen Age avec Beatus, puis encore dans l’imprimerie d’un vrai éditeur, qui travaille encore aux lettres de plomb. Enjambons quelques dix pages pour retrouver Walser et ses microgrammes, un Walser qu’on trouve mort sur la grande page blanche de la neige, dont il s’est fait un dernier manteau, et Mallarmé, etc…

Sally Bonn écrit. Depuis toujours. Elle enseigne l’esthétique à l’université d’Amiens, est critique d’art et commissaire d’expositions. Elle a convoqué toutes ses composantes de sa personnalité professionnelle pour écrire ce très beau livre sur le fait d’écrire, sans oublier de le faire avec une sensibilité qui fait toute la substantifique moelle de son ouvrage, dans lequel pas une ligne ni une phrase ne semble inutile ou gratuite, un défi qui sur un tel sujet n’était sans doute pas facile à relever. C’est sans doute que Sally Bonn aime écrire et qu’elle accordait une grande valeur à ce projet. Mission accomplie.

Œuvres pré-posthumes, Robert Musil

Publié de son vivant (évidemment), ce recueil de textes brefs de Robert Musil, dont il a présenté les intentions en avant-propos (un avant-propos d’une lucidité sans faille), forme un ensemble inégal. Il s’ouvre sur une première partie, Images, qui touche parfois au sublime, un ensemble de textes à la poésie merveilleusement rendue par la traduction de Philippe Jacottet, dont la lecture évoque parfois Franz Kafka et ses nouvelles dont les personnages principaux sont des animaux : L’Ile aux singes ; Un Cheval peut-il rire ? ; Moutons, vus sous divers angles ; Catastrophes au pays des lièvres ; La Souris. Celui qui ouvre le recueil, Le Papier tue-mouches, fait lui penser à la poésie en prose d’un Francis Ponge et son écriture annonce avec quelques années d’avance (ces textes publiés tardivement ont été écrits dans les années vingt) le travail d’écrivains qui apporteront à la littérature du XXe siècle une modernité qui tardait sans doute à venir. On se dit que la réputation de Robert Musil, fondée essentiellement sur son grand chef-d’œuvre inachevé, L’Homme sans qualités, est loin d’être usurpée et qu’on est bien en train de lire un grand de la littérature d’Europe centrale. Les quelques textes qui complètent cette première partie sont à la hauteur et font de l’ensemble un recueil homogène, qui peut aussi rappeler le Baudelaire des Petits Poèmes en prose.

Hélas, la partie suivante, Considérations désobligeantes, présentée par Musil comme un ensemble de textes datés, et on ne peut qu’acquiescer à cette critique lucide, et à partir de Monuments, la lecture devient décevante, quand certains titres donnent à espérer qu’on va lire des propos intéressants sur l’art, l’écriture ou la culture allemande. Mais, parlant de ces « considérations », Musil avoue que « leurs flèches visent quelquefois des cibles qui n’existent plus » et il est dès lors difficile de s’intéresser à ces essais satiriques dont le contexte semble bien lointain et oublié. Même Œdipe menacé, qui évoque évidemment la pensée freudienne, laisse indifférent. Par bonheur, Les Lunettes d’approche rapprochent le lecteur des délicatesses littéraires de la première partie. Et la dernière partie, Des Histoires qui n’en sont pas (au titre prometteur), s’ouvre sur Le Géant Agao, qui peut encore faire songer à Kafka, et Un Homme sans caractère qui divertit avantageusement. Les trois autres Histoires trouveraient sans doute des défenseurs, aussi ne les attaquerons-nous pas, mais l’ensemble du recueil donne à voir de quel talent Musil était capable et envie de relire Les Désarrois de l’élève Törless avant de s’attaquer au monumental L’Homme sans qualités, quand on aura bien sûr réussi à surmonter la peur que peut provoquer pareil objet.

J’ai même rencontré des Tziganes heureux, Aleksandar Petrovic

Cannes 1967, le film de Petrovic, J’ai même rencontré des Tziganes heureux crève l’écran avec son cinéma sans afféterie, sans romantisme fumeux, à mi-chemin de la fiction et du documentaire sur le peuple tzigane de la Voïvodine (Serbie). Privé d’une palme d’or qui aurait pu (dû ?) lui être remise, malgré la concurrence du Blow Up d’Antonioni, il est toutefois primé (Prix Spécial du Jury) et reconnu par la critique et le public pour ce qu’il est, un grand film. Près de soixante ans plus tard, il n’a rien perdu de son charme brutal, et dans sa version restaurée n’a pas pris une ride.

Nous voilà donc plongés dans la vie d’un village tzigane (rues boueuses en terre, cafés où l’on boit sec en écoutant des musiciens virtuoses et une chanteuse au charme sulfureux – omniprésence de la musique, évidemment -, tribunal où l’accusé est bien seul face à son juge, jusqu’aux logements plus ou moins insalubres des uns et des autres) et dans la vie de Bora, vendeur de plumes d’oies qui tombe amoureux de Tissa (scène d’ouverture du film à des années lumière des valeurs contemporaines de l’égalité des droits hommes-femmes), jeune femme qu’il envisage d’épouser pour de bon alors qu’il est déjà marié avec une bien plus âgée que lui. Le beau-père de la belle Tissa ne le voit pas du même œil, lui qui tente d’abuser d’elle dans un moment d’ébriété qu’on imagine quotidien. Tous les personnages du film sont joués par des habitants du village, non professionnels et saisissants de justesse dans le jeu d’acteur, enfants compris. Le regard porté par le cinéaste se veut quasi documentaire, sans idéalisme stérile : le rapport à la loi, interprétée et réinterprétée par les uns et les autres, au point qu’on en vient à faire des pronostics et des paris sur ce que l’un ou l’autre va prendre en passant devant le juge ; les relations entre hommes et femmes ou entre rivaux d’affaires ou en amour, âpres, violentes et qui se finissent parfois au couteau (Mirta pourchassant Bora dans une foire au chevaux après qu’il ait constaté la disparition de Tissa ; Bora poignardant à mort son rival, dans le tas de plume que celui-ci triait avant sa revente, violence suggérée puisque le combat et son issue se déroulent sous les plumes, sans qu’on n’en voie grand-chose)… Le regard porté sur les splendeurs et la décadence de ce peuple est celui de la caméra, sans jugement, sans concession, un regard anthropologique en quelque sorte qui est celui du réalisateur : il n’idéalise rien, ne condamne rien, sauf peut-être dans une scène onirique et belle, dans laquelle Bora assis dans le cul du camion qui rapporte chez lui un stock de couettes bourrées de plumes d’oie en ouvre une et, pour la beauté du geste, laisse s’échapper dans son sillage son contenu (ce qui lui vaudra de passer devant le juge pour trouble causé sur la voie publique !). Justification du personnage principal du film : il était saoul et trouvait ça beau. Oui, c’était beau, à l’image d’un film beau de bout en bout, comme les visages, beaux ou laids, des gens de la Voïvodine que la caméra de Petrovic ne se lasse de filmer. Envoutant et magique. A voir et revoir.

After Blue – Paradis sale, Bertrand Mandico

Après un premier long métrage (Les Garçons sauvages) qui avait été une demi réussite, Bertrand Mandico nous revient avec un « space-western » kitsch et au scénario indigent. Le cadre : une exo-planète répondant au nom d’After Blue, au décor minéral et végétal (dégoulinant et gluant, toute référence à des humeurs humaines seraient sans doute exclue !), qui évoque par sa beauté plastique une bonne installation du Palais de Tokyo (à croire que Mandico a raté une vocation d’artiste et qu’il s’est trompé en devenant réalisateur de cinéma…), et aux animaux (ou habitants natifs) mi-arbres mi êtres vivants un rien monstrueux ; sur cette nouvelle planète, préférée à la terre devenue insalubre, les hommes ont fait long feu : ils avaient les poils qui poussaient à l’intérieur, ils en sont morts étouffés, et ils ne restent plus que les femmes, dont le cou et les épaules se couvrent de toisons en forme de guirlandes qu’il faut raser (régulièrement) au rasoir laser (la coiffeuse du village s’en occupe très bien, donnant au réalisateur l’occasion d’exposer ses fantasmes érotiques de pacotille) ; le film commence par un dialogue entre une voix et Roxy, qui fait un peu « psychanalytique », et qu’on va traîner en voix off jusqu’au bout ; un androïde masculin aveugle, de marque Louis Vuitton, est la possession d’une artiste prétentieuse et pédante qui vit dans la forêt sur une montagne : il a un drôle de pénis, façon tentacules d’octopode ; les personnages sont des femmes, pas complexées par leur nudité, lesbiennes par nécessité, et les scènes de masturbations solitaires ou de moments de sensualité à deux se multiplient jusqu’à la lassitude du spectateur, même le plus indulgent (la fascination de Mandico pour l’homosexualité, mais aussi ce regard très masculin, et pas au meilleur sens du terme, qu’il porte sur l’homosexualité féminine finissent par fatiguer…) ; comme c’est un western, il y a des chevaux, et des armes : de marques de grands couturiers, Chanel, Gucci, etc… (c’est drôle) ; comme c’est un western, il y a une mauvaise : une fille au nom slave, dont le diminutif donne le patronyme Kate Bush (sur la crosse de la carabine de Zora, la coiffeuse, est inscrit : Tu tueras Kate Bush, slogan repris à longueur de dialogue et adapté : Il faut tuer Kate Bush ! c’est lassant) ; comme c’est un western, les deux « héroïnes », Zora et sa fille, se lancent à la poursuite de Kate Bush ; Roxy, la fille de Zora, est appelée par les filles de sa communauté « Toxique » (on saura pas pourquoi) ; comme c’est un space western érotique (enfin blindé de fantasmes de pacotille), Roxy, jouée par une actrice blonde jolie, est tout le temps un peu dénudée, elle se touche sans arrêt, elle gémit à n’en plus finir, elle se cache dans des terriers très étroits : c’est vraiment une chaudasse ; Roxy n’a pas résisté au charisme cradingue de Kate Bush quand elle l’a aidée à sortir du sable où la milice l’avait enterrée vive, ne laissant que sa tête hors du sable (elle l’a échappée belle, la marée approchait) et elle pense un peu trop à elle ; Kate Bush va exaucer trois vœux de Roxy, pour lui avoir sauver la mise : le problème, c’est qu’elle semble avoir des dons de télépathe, du coup elle exauce le premier vœu de Roxy en flinguant ses trois copines qui se baignent à poil dans la mer en se galochant – Roxy voulait juste qu’elles la laissent tranquille ! ; Kate Bush est une sensuelle, elle aussi : elle a le troisième œil : vous savez où ! ; Zora et Sternberg (l’artiste insupportable) prennent un bain de jouvence « sensualo-érotique » (Ron-zzzzzzz !) pendant que Roxy s’amuse avec l’androïde aveugle (faut bien meubler dans un film de plus de deux heures sans intrigue…) ; Kiefer et Climax, deux artistes décriées par la snob Sternberg, tueuses à gage à leurs moments perdus, flinguent Kate Bush alors que Zora la cherche dans la forêt, quand elle était cachée sous le lit de Roxy (dans une caverne insalubre appartenant à la sorcière tueuse au doigts griffus) et lui caressait le téton, et que tout le monde se retrouve là sans qu’un coup de feu ne soit échangé (sauf quand Kiefer et Climax débarquent) ; Paula Luna, l’actrice qui joue Roxy, a de jolis tétons et Mandico adore les filmer ; l’esthétique des décors est parfois chiadée (scène de camping, tente géométrique et transparente, boules métalliques de feu pour se réchauffer, paysage de montagne avec végétation genre sifi des années soixante), parfois horriblement kitsch ; les personnages d’After Blue sont caricaturaux : Zora est peureuse et nerveuse, voire hystérique (scène d’acmée où en rentrant au village avec le corps de Kate Bush dans un sac sur le bourrin elle pète un plomb, menace sa fille – qui s’est même pas touchée – avec son arme, hurle et finit par se rouler dans la boue avant de faire un malaise), Sternberg est une caricature d’artiste qui se la pète (Mandico aurait-il des comptes à régler avec le monde de l’art ?) et on se demande par moment (il faut bien tuer le temps) si Mandico n’a pas une relation torturée aux femmes ; je ne me souviens pas quel était le second vœu de la donzelle Roxy ; de retour au village, toute la communauté a été butée (y a des cadavres plein la plage, on a échappé au massacre) : troisième vœu de Roxy ? ; la musique est par moments insupportable (nappes d’instruments électroniques omniprésentes dans certaines scènes), par moments indigente ; les trois copines butées par Kate Bush apparaissent à Roxy et la tracassent (rien de nouveau) : elles sont fringuées comme si elles revenaient du carnaval de Rio (on leur voit un peu les seins) ; chez Sternberg, on boit de drôles de liqueurs naturelles qui ont l’air de saouler grave et dans le film, du début à la fin, on fume d’étranges cigarettes qui ont l’air de faire leur effet – Mandico aurait tourné son film sous acide qu’on serait pas plus que ça étonné…

J’ai pas tout dit, il faut bien laisser un peu d’inconnu pour le potentiel spectateur de ce film taré, pendant lequel l’ennui est au rendez-vous un peu trop souvent, mais qui constitue, à la façon de certaines œuvres d’art contemporain, une « expérience » (sensorielle ? sensuelle ? ou pas, à chacun d’apprécier…), dans une esthétique de sortie de boîte de nuit, qui fait penser que Mandico ferait mieux de réaliser des clips – ou de se consacrer à l’art (en trois dimension), pourquoi pas. Ça a le mérite d’exister, mais on pourrait attendre d’un pareil potentiel qu’il s’exprime dans des films dont toutes les dimensions seraient prise en compte par un réalisateur un peu trop foutraque pour être génial. After Blue est un demi échec, disons-le tout net. On ira quand même voir le film suivant dans l’espoir d’être agréablement surpris.

Fauna, Mario Levrero

Quatrième texte de Levrero traduit et disponible (même s’il n’est plus édité aujourd’hui), Fauna est un court roman de 90 pages environ, totalement loufoque et surprenant, à l’image sans doute de son créateur… Il s’ouvre sur une citation de Freud, dont il conviendrait toutefois de vérifier la véracité (mais j’avoue en avoir la flemme), « Si je recommençais ma vie, je me consacrerais à la recherche parapsychologique et non à la psychanalyse. » Sous le nom de Jorge Varlotta, notre écrivain uruguayen a en effet publié quelques ouvrages de parapsychologie, et le narrateur de Fauna, son personnage principal en l’occurrence, écrit, lui, des articles pour une revue de parapsychologie. C’est ce qui va conduire une jeune femme blonde explosive à venir sonner à sa porte pour lui proposer de venir en aide à sa sœur, Flora, jeune femme sous l’influence d’un certain M. Victor, « un escroc qui l’exploite et la détruit », jeune femme « hystérique, extrêmement impressionnable », persuadée qu’elle est après l’avoir lu qu’il est l’homme de la situation pour tirer sa sœur d’une dépendance certaine à un être toxique. Bien qu’il ait écrit sur le sujet, il refuse. Mais la blonde explosive lui a tapé dans l’œil, et la liasse de billets qu’elle sort de son sac pour avance finit de le convaincre.

Dès lors commence une sorte d’enquête, car le narrateur ne sait qu’une chose de Flora : elle hante un café avec sa bande d’amis. Il n’a vu aucune photo d’elle, mais il la trouve assez vite et la rencontre un soir, au milieu d’hommes parmi les quels il a une connaissance. Le roman prend la tournure d’un pastiche de roman policier, mais sur fond de parapsychologie, avec sa tentative d’assassinat, déjouée par une prouesse physique d’un être qu’on imagine peu sportif, son ou ses enquêtes, menées de loin, avec une certaine forme de détachement, et son dénouement heureux et assez surprenant en ce qu’il a tout d’une « séance de spiritisme » de pacotille ou d’opérette, mais qu’il fonctionne malgré tout efficacement. Mario Levrero est un écrivain fantasque, dont la notoriété va croissant depuis que les Espagnols se sont pris de passion pour son œuvre et que les Edition Notabila, en France, ont publié Le Discours vide et Le Roman lumineux, ce qui laisse augurer d’autres traductions, Journal d’une canaille sans doute (ce serait cohérent car il forme une espèce de trilogie avec les deux titres cités ci-dessus). Il est de ces écrivains qui, sans doute, avait pour théorie que peu importe le thème, on peut écrire sur tout et captiver le lecteur, ce qu’il parvient à faire avec une décontraction insolente, au plus grand plaisir du lectorat. Il y a dans ses livres toujours quelques morceaux de bravoure bienvenus, qui semblent parfois totalement détachés de l’intrigue ou du thème principal, ce qui est encore le cas dans Fauna avec deux passages d’anthologie sur le jeu de flipper, auquel s’essaie le narrateur qui n’y connait rien et décrit la machine. C’est jubilatoire, foi de fan absolu de la littérature sud-américaine ! Il n’y a plus qu’à attendre avec patience la prochaine traduction d’un des livres de cet écrivain talentueux et tellement atypique.

L’Esprit de la science fiction, Roberto Bolaño

Il ne s’agit pas d’un essai littéraire, même si Bolaño avait sans doute une connaissance de la SciFi qui lui aurait permis d’en parler intelligemment, à en croire les neuf lettres envoyées par Jan Schrella (le colocataire du narrateur) à huit auteurs nord-américains : Alice Sheldon, James Hauer, Forrest J. Ackerman, Robert Silverberg, Fritz Leiber, Ursula K. Le Guin (deux lettres pour elle), James Tiptree Jr et Philip José Farmer, lettres toutes plus délirantes les unes que les autres, envoyées à des adresses pas toujours très sûres, et qui viennent s’intercaler entre les chapitres du livre, ajoutant à la structure discontinue du roman. Il s’agit donc bel et bien d’un autre roman inachevé, dans lequel les chapitres plutôt brefs se succèdent sans toujours chercher à narrer de façon linéaire une intrigue suivie. On retrouve l’esprit de jeunesse d’un Bolaño surprenant et, comme dans Les Détectives sauvages, des jeunes gens qui fréquentent les poètes mexicains, les ateliers d’écriture poétique et font la fête en cherchant, et en trouvant parfois, l’aventure amoureuse. Difficile d’imaginer vers quelle œuvre se dirigeait ce texte arrêté bien tôt (190 pages à peine), mais on y retrouve en effet l’esprit des Détectives, tout comme on retrouve dans Les Déboires du vrai policier un quelque chose de 2666. Ce n’est pas grave, le plaisir est au rendez-vous, même si Les Déboires semblait en meilleure voie que celui-là. Plaisir de retrouver la veine mexicaine de Bolaño, qui peut faire penser par moments à la Beat Generation et à Kerouac, de retrouver également, dans ses personnages et à travers des références qui surgissent souvent dans les dialogues, l’attachement qui était le sien à la littérature mondiale et aux grands écrivains (sans ségrégation de genres ou sous-genres), de retrouver les quêtes (enquêtes littéraires) de ces jeunes poètes, qui semblent parfois gratuites, ce qui fait leur drôlerie : ici, Remo et un de ses amis, motard et parfois auteur de quelques vers, se lancent dans une recherche absurde des revues littéraires de Mexico, dont le nombre est évalué à plus de six cents.

« – Dans Mi Pensil il affirme, ajoutai-je, que d’ici la fin de l’année il y en aura peut-être plus de mille, un nombre propre à figurer dans le Guiness Book des records.

– C’est possible (le docteur Carvajal haussa les épaules), mais même dans ce cas je ne vois toujours pas quel intérêt vous trouvez à cette histoire… Vous voulez enregistrer un record ? Vous voulez faire une anthologie des textes rares ? détrompez-vous, il n’y a pas de textes rares ; misérables et lumineux, pour certains, mais pas rares… »

On ne saura donc pas ce qu’avait en tête l’auteur chilien avec cette enquête farfelue, on ne saura pas comment elle était censée aboutir, on ne saura pas quel roman L’Esprit de la Science Fiction aurait pu donner, on ne saura pas plus si Jan avec ses lettres aux auteurs nord-américains de SciFi devait lui-même aboutir à quelque résultat, et c’est fort dommage, ce qui fait de ce texte une rareté qui pose trop de questions sur lui-même pour être passionnant. A recommander, donc, aux fétichistes de Roberto Bolaño…

La Place d’une autre, Aurélia Georges

Le cinéma français n’est pas ma tasse de thé, celles et ceux qui suivent les chroniques ciné de ce blog, l’auront remarqué. Mais faute de film venus des « petits pays » du monde en ce moment dans la bonne ville de Nîmes, je me suis autorisé un pas de côté en allant voir La Place d’une autre, film d’une réalisatrice que je ne connais pas. Le thème de l’imposture en littérature (cf Enrique Vila-Matas), et pourquoi pas en cinéma, n’étant pas pour me déplaire, l’histoire, durant la Première Guerre Mondiale, d’une jeune femme du peuple, bonniche chez des bourgeois (évidemment, Monsieur se laisse aller à un geste leste, du pied – tout son mépris de classe est dans ce pied -, sous la robe longue de la soubrette, qui marque le coup en commettant un impair dans le service et se fait aussitôt jeter à la rue…), qui se trouve contrainte à vivre et dormir dehors, et rencontre des dames de la croix rouge qui l’embarquent vers le front où elle devient brancardière. Arrive une jeune bourgeoise suisse, Rose Juillet, orpheline depuis peu et qui se rend chez une veuve de la bonne classe, Eléonore (jouée avec sobriété et talent par Sabine Azéma) où elle doit jouer le rôle de lectrice. Un obus allemand tombe sur la baraque, Rose Juillet semble bien morte, Nellie (interprétée avec retenue par Lyna Khoudri, que tout le monde connait sauf moi !) lui vole sa lettre de recommandation et ses vêtements pour la remplacer. L’usurpation d’identité fonctionne à merveille. La jeune femme reste une domestique (on la vêt très dignement, mais elle n’a pas toute sa liberté), elle vit dans une belle maison, mange à la table de la patronne et sert donc de lectrice à Madame. Mais un peu plus encore : la relation entre les deux femmes prend une tournure inattendue, Madame s’attachant sentimentalement à Nellie, sur laquelle elle ne tarit pas d’éloge. Son neveu, pasteur du village, semble lui aussi sous le charme. Jusqu’à l’arrivée de la vraie Rose Juillet, pas si morte qu’il y paraissait.

Le film est d’une facture très classique (film d’époque oblige, sans doute), la photographie est léchée, les scènes d’intérieur-nuit du début, éclairées à la bougie, sont d’une beauté retenue, l’ensemble est plutôt de qualité et l’intrigue, servie par des actrices et un acteur de talent, n’ennuie pas. La condition des femmes du peuple (lumpen-prolétariat) est traitée habilement : Nellie, pour s’élever socialement, est prête à se priver de liberté. La morale n’est pas oubliée, et le spectateur un tantinet naïf (dans mon genre) se range du côté de la belle Nellie contre la vraie Rose Juillet (jouée par Maud Wyler, dont la sécheresse fait merveille) et la morale qu’elle incarne quand elle réclame sa place et vengeance, en fille de la bourgeoisie qui supporte mal qu’une roturière lui ait fait pareil affront. Le dénouement de l’intrigue (pas si surprenant de la part d’une réalisatrice), que je ne révèlerais pas ici (Dieu, s’il existe seulement, m’en garde !), m’a étonné (preuve encore une fois de ma naïveté de spectateur bon enfant), et je suis sorti de la salle paisible et satisfait du spectacle auquel j’avais assisté et que je vous recommande, ne serait-ce que parce qu’il a été tourné par une femme, avec trois femmes dans les rôles principaux, casting pas si fréquent. Et même si c’est un film français.

Nos Âmes d’enfants, Mike Mills

Johnny, que sa compagne a visiblement quitté, n’a pas d’enfant. Il sillonne le pays pour interviewer des adolescents sur leur vision de l’avenir, leurs relations avec leurs parents, leur pays et tout ce qu’ils peuvent vivre au quotidien. Il a une soeur, pas vue depuis le décès de leur mère, depuis un an. Jusqu’à ce qu’elle l’appelle pour lui demander un service un peu délicat : garder son fils de neuf ans, Jesse, pendant qu’elle s’absentera pour voler au secours du père de Jesse, dont elle est séparée, musicien ou chef d’orchestre qui s’installe dans une nouvelle ville et est en crise (paranoïa ou psychose proche). Johnny accepte, même s’il craint, et à juste titre apparemment, de ne pas avoir les clés pour s’occuper d’un jeune garçon qui l’a sans doute oublié depuis un an, et vu son jeune âge. Johnny accepte pourtant.

Le film s’ouvre sur des paroles de jeunes gens qui se confient au micro de Johnny, puis vient l’image. Elégance du noir et blanc : un choix esthétique qui va servir les scènes de rue, à New-York en particulier, à La Nouvelle Orléans, mais qui va surtout servir le propos du film, le ton du film, sa sobriété dans le traitement des sentiments, des émotions… Importance du son durant tout le film : l’intrigue, la rencontre d’un homme qui n’a que peu d’expérience dans l’éducation d’un enfant et d’un enfant justement, dont on peut se demander s’il est précoce ou s’il porte en lui l’héritage psychologique de son père, ou les deux à la fois, l’intrigue donc est entrecoupée de nombreux et fréquents extraits des interviews que réalise Johnny ; Jesse, à qui son oncle prête son matériel d’enregistrement, est filmé dans la ville, prenant des sons urbains avec un plaisir et une sensibilité visibles. Importance des dialogues, la rencontre passant essentiellement par la parole, le débat, la discussion, voire la dispute, moments de communication intense durant lesquels et l’enfant et l’adulte apprennent beaucoup – on peut même penser que c’est sans doute l’adulte qui apprend le plus.

La mère, qui était censée revenir rapidement, doit prendre en charge son ex-mari jusqu’à lui faire accepter d’entrer pour une durée supposée brève en Hôpital Psychiatrique. Elle ne peut pas revenir immédiatement. On comprend qu’elle ne le laissera pas seul avant qu’il soit « remis sur pieds ». Johnny, qui doit se rendre à New-York pour son travail, arrive à la convaincre que Jesse va l’accompagner, et la rencontre se fait plus intense. L’adulte fait des erreurs, l’enfant n’est pas toujours facile – la situation que lui imposent malgré eux ses parents n’est pas facile. Le chapitre new-yorkais est d’une beauté formelle remarquable (scènes de rue filmées remarquablement), le jeu des deux acteurs principaux (Joaquin Phoenix, impeccable en Américain solitaire et attendrissant, et le petit Woody Norman, extraordinaire) est d’une qualité qui atteint des sommets. Il en va de même pour le chapitre de fin tourné à New-Orleans. Le thème, prisé par le cinéma américain, je pense en particulier au génial Honkytonk Man de Clint Eastwood, est sans nul doute un terrain glissant, mais Mike Mills s’en sort avec maestria, évitant les ornières du genre sentimentalisme, bonnes intentions gnangnan, et clichés de la bien-pensance est traité de façon intelligente : l’adulte et l’enfant traitent d’égal à égal, Johnny ne jouant pas le père par procuration et les scènes les plus fortes ne sombrent jamais dans le sentencieux, les bons sentiments ou l’émotion glaireuse. C’est ainsi que durant plus de deux heures on se passionne pour cette histoire, dans laquelle le réalisateur a eu le bon goût de donner la parole aux adultes de demain, de ce fameux nouveau monde qu’ils imaginent bien mieux que ceux qui dans le monde réel l’évoquent avec démagogie, comme une fausse utopie, et à aucun moment on se dit qu’il y aurait des longueurs dans ce film magistral. On quitte les personnages avec regret, sur les retrouvailles avec une mère enfin de retour. Johnny regarde la voiture s’éloigner. Il s’en retourne vers sa solitude chargé d’une expérience qui l’a sans doute fait grandir. Sublime, splendide, ne vous privez pas de voir ce petit bijou de sensibilité ! Vous pouvez en revanche vous garder de voir Licorice Pizza, autre film américain, mais celui-là sans grand intérêt, cucul-la-praline et sans finesse (bref, tout à fait digne de son titre).

L’Heure noire (nouvelle)

Le crime aurait eu lieu à une heure inconnue, on ne pourrait que supputer, on tuerait, la nuit, et il y aurait une heure qu’on nommerait Heure Noire, avec majuscules de majesté, propice au meurtre, plus que les premières heures de la nuit ou le petit matin, dès cinq heures les véhicules de la voirie se mettraient en branle, avanceraient en faisceaux dans les rues, le meurtrier n’irait pas œuvrer sous le regard inquisiteur de leurs phares, car le geste de poignarder se fait avec emphase, lyrisme, il ne peut s’exercer que dans une nuit absolue, 

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J’en fais mon affaire, Mario Levrero

L’éditeur (surnom Le Gros, on se croirait dans un bon vieux polar…) du narrateur lui refuse son bouquin, et l’avance sur droits qui va avec, mais lui propose pour gagner 2 000 $ de retrouver l’auteur d’un roman génial que la maison a reçu sans adresse précise, sinon un nom (Juan Perez, genre Marcel Dupond) et une ville, Penurias. Il en fait son affaire…

Pendant l’essentiel du livre, l’enquête va d’échec en échec. On comprend que le roman dont l’auteur est recherché n’est pas autre chose qu’un tissu de « stéréotypes progressistes », le narrateur le lit un peu, mais il est très vite en manque de polars… Progressivement, c’est sa psyché qui prend le devant de la scène, et il a une âme délabrée (récits de son errance dans la ville de Penurias, de ses multiples erreurs dans la conduite de l’enquête, d’une histoire d’amour plombée d’avance avec une magnifique prostituée, d’une cuite avant de quitter Penurias…), au moins autant que celle de l’auteur Mario Levrero, mais dont l’âme délabrée est passionnante, puis on comprend, et ce assez vite, qu’il ne réussira pas plus que le Gros a trouver l’auteur du livre, car il est évident qu’il commet trop d’erreurs et que c’est sa quête inconsciente d’une belle jeune femme qui est le vrai sujet du livre. 

J’en fais mon affaire est construit comme le recommandait le divin Jorge Luis Borges : « Pour écrire une bonne histoire, il faut avoir deux intrigues, une fausse pour égarer le lecteur au départ, et une vraie qu’il faut garder secrète jusqu’à la fin. » Le non moins divin Mario Levrero a adopté la méthode Borges pour écrire ce délicieux petit roman qui joue avec les codes de l’enquête policière, en un florilège de clichés, et nous mène par le bout du nez dans un excellent livre où il est question au moins autant de lui que de son narrateur, dont on peut se demander pour finir s’il n’est pas son alter ego, question à laquelle je réponds par l’affirmative, connaissant un peu maintenant cet écrivain fantasque et génial, dont je recommande la lecture des quatre livres traduits en français (quelle misère ! mais quelque chose me dit que les autres vont venir).

Pas d’Orchidées pour Miss Blandish, James Hadley Chase

Animer des ateliers d’écriture est une activité passionnante qui mène à des expériences de lectures pour le moins surprenantes et à des concours de circonstances qu’on pourrait associer au hasard objectif des surréalistes ou à des expériences lumineuses proches de celles que relate Mario Levrero dans Le Roman lumineux, chroniqué dans ces pages il y a peu. Si l’auteur de ces lignes était un tant soit peu mystique, ce dont il est permis de douter… Me voilà donc invité à animer l’atelier d’écriture d’un événement nîmois, Nîmes Noir, dont la couleur ne laisse aucun doute quant au genre littéraire, sous-genre oserais-je dire, auquel nous avons affaire. Or, il va de soi que je ne suis lecteur ni de policiers ni de romans noirs. Qu’à cela ne tienne, le hasard fait bien les choses, et la lecture récente de Levrero me mettait avant même que je me sente obligé d’en lire sur la piste du polar ! Il y est question, car Levrero lit les polars à la chaîne, du sadisme de Chase, qui décrit selon lui les crimes de façon terrible. Bien, qu’il en soit ainsi, je vais lire James Hadley Chase. J’en trouve un chez mon libraire préféré. Et aujourd’hui, dans une boite à livres, deux de plus (mdr). Et puis, un Henning Mankell, qui pue le roman noir et le crime genre abattoir : Meurtriers sans visage (ptdr). Bref, nous nous égarons, il s’agit quand même de rédiger une chronique sur un des premiers romans noirs de l’histoire.

Donc, comme le titre l’indique on ne peut plus clairement, il n’y aura pas d’orchidées pour le mariage de la fille du richissime Blandish, une môme (les jeunes femmes sont toutes des mômes et les hommes les appellent « mon chou », qu’ils soient du milieu ou du côté des flics) qui va se faire kidnapper par deux débiles sans dimension, et assister en direct à l’assassinat de son promis, avant de se retrouver entre les mains de la bande de M’man Grisson et de son psychopathe de fils, Slim, l’homme au couteau qui jaillit soudain entre ses doigts comme s’il apparaissait et disparaissait à volonté, un type au regard jaune. L’intrigue, pour laquelle nous nous en tiendrons à cela, serait assez impossible à résumer, tant les rebondissements sont nombreux et surprenants. Et il ne s’agit pas de vendre l’histoire, pour ceux qui voudraient la lire en toute innocence. C’est du réalisme pur jus, sans psychologie inutile, sans sentimentalisme fumeux. Une écriture froide et efficace. Un bouquin qui se lit à toute allure, sans perte de temps inutile. On file vers le dénouement comme au volant d’une vieille Buick déglinguée poursuivie par les fédés du Kansas. Pour ce qui est du sadisme supposé de James Hadley Chase, il faudrait sans doute chercher ailleurs. Certes, ça ne rigole pas, et les femmes sont des proies. Les meurtres de types encombrants sont légion, mais c’est décrit à la va-vite, aussi vite qu’un couteau quitte la main de Slim ou qu’une balle sort du canon d’un revolver. Bref, pour l’atelier, c’est pas gagné. mais comme souvent quand je lis un roman noir (ce qui arrive très rarement), je me suis laissé happer. C’est sûr, Hadley Chase savait y faire.

Les Déboires du vrai policier, Roberto Bolaño

Dans un avertissement au roman, Roberto Bolaño écrit que le vrai policier est le lecteur qui « cherche en vain à mettre de l’ordre dans ce roman démoniaque ». Nous voilà donc prévenu en commençant ce livre, mais si selon l’auteur chilien toujours, il y aurait deux façons de vivre, celle des assassins, dont la devise anarchiste Ni Dieu ni maître et l’action pure tracent les lignes directrices, et celle des détectives qui filent les assassins et cherchent des indices, rien n’empêcherait alors de lire Les Déboires du vrai policier comme un assassin. C’est à dire en se laissant aller au plaisir de découvrir les personnages d’Amalfitano, de sa fille Rosa et de l’écrivain français Arcimboldi, dont on sait déjà sans l’avoir encore lu, qu’ils sont tous trois des personnages importants de 2666 ; en s’abandonnant à la joie de retrouver la fraîcheur juvénile, la tendresse délicate de l’auteur d’une œuvre romanesque que l’on a lue avec délectation il y a déjà quelques années, en se réservant pour plus tard l’énorme roman cité un peu plus haut. Bref, en ne cherchant pas forcément les indices d’une intertextualité entre les Déboires et d’autres textes de Bolaño, comme Des Putains meurtrières ou Appels téléphoniques, en ne cherchant pas nécessairement les indices littéraires à la traque desquels nous soumet l’avertissement. En somme, et pour en finir avec ce long préambule, en se livrant au seul plaisir d’une lecture naïve, comme si l’on était un lecteur vierge du romancier-poète chilien, ce que l’on n’est pourtant pas, mais quelle importance ?

Il n’empêchera pas que l’on retrouvera dans ce texte, sur lequel l’auteur a travaillé toute sa vie, et qui n’est donc pas un roman de jeunesse (quelle épouvantable catégorie romanesque !) des caractéristiques déjà rencontrées dans les grands textes lus précédemment. Tout comme dans Anvers, par exemple – et nous voilà déjà troquant le costume d’assassin contre celui de détective -, il y a dans Les Déboires du vrai policier un choix narratif souvent assumé par Bolaño, celui d’une structure fragmentaire, décousue, qui avec un livre d’un pareil volume (près de trois cents pages, et il est inachevé, on peut donc en déduire que le projet de l’auteur était d’écrire un pavé) confirme que sa quête littéraire allait bien dans ce sens. Sans être aussi détachée de la structure chronologique propre au roman qu’elle pouvait l’être dans Anvers, cette écriture fragmentaire autorise la parenthèse dans une intrigue dont on ne sait pas encore à quel point elle est secondaire, comme dans les chapitres où le narrateur résume le contenu de romans fictifs d’Arcimboldi, « sport littéraire » auquel Bolaño aimait tant s’adonner (lire La Littérature nazie en Amérique, par exemple), tout comme Jorge Luis Borges avant lui. Oui, inutile de s’intéresser de trop près à cette fichue intrigue. On sait qu’Amalfitano, à Santa Teresa où il est professeur d’université, est suivi. On sait ensuite qu’un flic enquête sur lui, à la demande d’un supérieur dont on connaît l’histoire. Mais le livre s’achève, puisqu’aussi bien il est inachevé, sans qu’on sache ni pourquoi l’enquête est diligentée, ni quel résultat elle donnera (on se prend à rêver d’entrer en contact avec l’esprit de Roberto par on ne sait quelle pratique spirite pour en apprendre un peu plus là-dessus, tout comme il pourrait peut-être nous renseigner sur l’avenir qu’il prévoyait pour Rosa, la fille d’Amalfitano, une fille si belle que dans un ville comme Santa Teresa, on peut se faire du mouron à son sujet). Alors, on se laisse aller au plaisir de retrouver le goût de Bolaño pour les listes, les grandes catégories – souvent littéraires – surprenantes, comme dans l’incipit – d’anthologie – du roman : « Pour Padilla, se souvenait Amalfitano, il existait une littérature hétérosexuelle, homosexuelle et bisexuelle. les romans, d’une façon générale, étaient hétérosexuels. La poésie, en revanche, était absolument homosexuelle. dans l’immense océan de celle-ci, il distinguait plusieurs courants : pédés, tantes, tapettes, folles, fioles, lopettes, gonzesses et tarlouzes. Toutefois, les deux courants principaux étaient celui des pédés et celui des tantes. Walt Whitman, par exemple, était un poète pédé. » Suit alors une liste délirante des noms de poètes et de leur appartenance à l’un ou l’autre courant de la poésie façon Padilla ! Si j’ai bonne mémoire, il y a dans Les Détectives sauvages des listes aussi fantaisistes que celle-là. Le chapitre 19 des Déboires nous en propose une seconde, sur le rôle du poète, avec une suite de nom répondant à des catégories amusantes : « Le banquier de l’esprit : T.S. Eliott » ; « Celui qui jouerait le meilleur gangster à Medellin : Alvaro Mutis », etc…

Des déboires, pour en revenir au titre, il n’y a pas que le lecteur – le vrai policier, je vous le rappelle – qui en connaisse. En matière de déboires, les personnages sont vernis : Amalfitano a perdu, trop jeune, sa merveilleuse épouse, qui lui laisse une jeune enfant, Rosa, dont il sera désormais le père et la mère (et ce n’est simple pour personne, ce jeu-là) ; Padilla, son jeune amant poète barcelonais, finit malade du Sida. A Padilla, il reste l’écriture d’un roman, Le Dieu des homosexuels ; à Amalfitano, le bonheur d’avoir lu des milliers de livres. A nous autres lecteurs, il nous reste ces mêmes plaisirs, et entre autres aujourd’hui, celui de lire deux inédits de Roberto Bolaño (la chronique de L’Esprit de la science fiction viendra bientôt). Je ne peux que vous souhaiter ces mêmes plaisirs, car le rôle de la littérature, j’en suis convaincu, est bien de remplacer le monde et le monde, justement, il est par les temps qui courent d’une tristesse infinie. Alors que la littérature est une source de joies sans cesse renouvelée. Amen !

On retrouve, dans le roman que nous chroniquons ici, à la manière d’un détective assassin, ou d’un assassin détective, l’éternelle jeunesse d’un écrivain dont les qualités d’écriture sont surprenantes chez un homme de son âge, quel que soit le livre et quel que soit l’âge auquel Bolaño l’a écrit, car dans les livres qu’il a écrit jeune, on peut s’étonner de la maturité politique qu’il avait déjà atteinte, on peut s’étonner de la maturité littéraire qui était déjà la sienne, et dans les livres qu’il a écrit peu de temps avant sa mort, on peut s’étonner de ce ton d’éternel jeune homme qu’il n’a jamais perdu tout en se disant qu’il a la culture énorme, en matière de littérature ou d’Histoire (et en particulier d’Histoire du nazisme et du fascisme, deux thèmes centraux de son œuvre, comme si autopsier le nazisme était la voie pour comprendre le fascisme et le Mal qu’il représente, le Mal, autre thème central de l’œuvre de Roberto…), d’un vieillard. Chaque fois que je lis Bolaño, je me demande comment il a pu accumuler pareille culture en si peu de temps, tout en vivant. Et comment Roberto Bolaño s’y prenait pour intégrer cette culture à son œuvre romanesque (même question pour Enrique Vila-Matas, même si les deux écrivains ont des méthodes clairement très différentes, mais les deux s’étaient reconnus et s’appréciaient). Quand on en vient à se poser ce genre de question sur un écrivain, on peut se dire qu’on a à faire, qu’on a affaire à un très grand. Ce n’est pas si important, mais s’il y a parmi les potentiels lecteurs de cet humble compte rendu quelqu’un qui n’a jamais lu ROBERTO BOLAÑO, il s’agit de le, la convaincre de très vite se rendre dans la meilleure épicerie arabe de son quartier pour y acheter l’œuvre complète du Chilien, ça tombe très bien une maison d’édition française s’est attaquée au projet, déjà bien avancé. Allez-y, les amies, allez-y, les amis, mais allez-y !

Luzzu, Alex Camilleri

Premier film attachant d’un réalisateur maltais, Luzzu, à cheval entre documentaire et fiction, nous présente les derniers jours de travail d’un jeune pêcheur qui a hérité son outil de travail (une barque de pêche traditionnelle) de son père, qui le tenait lui-même de son père, etc… Une panne, une réparation à effectuer sur la proue, une pêche de moins en moins fructueuse, la concurrence écrasante des chalutiers qui épuisent les fonds marins, des lois de pêche stupides qui obligent à rejeter hors période un espadon pourtant mort quand la pêche industrielle ne se prive pas de se livrer au trafic, tout semble pousser les derniers représentants d’une profession en voie de disparition à renoncer à leur activité pour laisser la place aux grandes entreprises et Jesmark Scicluna ne fait pas exception. Il a une compagne qui, comme elle finit par le dire, n’a pas la même conception du travail que lui, un enfant tout juste né dont la croissance n’évolue pas selon les normes médicales et, s’il a bien résisté à la folie du monde moderne pour ne pas se renier, Jesmark va devoir peu à peu renoncer à ses valeurs morales et se livrer à des actions illégales pour compenser les mauvais résultats de la pêche. Tout, dans son environnement, l’y aura poussé : un port en pleine évolution, avec ses symboles d’un monde en pleine évolution et qui se globalise (présence envahissante des porte-conteneurs, des bateaux de pêche industrielle qui remplacent les luzzu), méthodes du milieu (à la criée, les « petits » passent après les « gros », au risque de ne pas vendre le fruit de leur pêche et de devoir faire le tour des restaurants pour essayer de sauver ce qui peut l’être – dans les coulisses, Jesmark voit ce qu’il n’aurait pas dû voir : la vente illicite d’espadon hors période de pêche…), évolution des modes de vie qui semble lui crier qu’il est dépassé, tout, jusqu’à l’Europe, dont la principale raison d’être sur l’île semble bien d’inciter les petits pêcheurs traditionnels à rendre leur luzzu, leur licence, bref leurs armes pour laisser la place libre aux entreprises modernes qui détruisent et épuisent la Méditerranée. A travers le triste destin d’un jeune homme attaché à son île et à ses traditions dépassées, Luzzu donne à voir l’évolution d’un monde où le libéralisme contemporain met au rencard les restes du monde ancien dont on se dit qu’il valait bien mieux que celui-là, dont la violence ne peut, à terme, que se retourner contre l’homme et son environnement. De ce point de vue, ce film a valeur de témoignage et s’ajoute à la longue liste des œuvres cinématographiques qui nous auront alerté sur les méfaits d’un système économique et politique dont, par notre silence et notre inaction, nous sommes tous les complices.

Le Roman lumineux, Mario Levrero

Poussé en 2000, par quelques ami-e-s, à faire la demande d’une bourse à la fondation Guggenheim, Mario Levrero a le bonheur d’être élu et de se voir en situation de finir un vieux projet d’écriture, Le Roman lumineux, texte dans lequel il narre ses expériences « lumineuses », autrement dit des aventures parapsychologiques ou mystiques, comme on voudra. Mais la plume de Levrero est velléitaire et, pour s’obliger à écrire, il commence un journal de la bourse, qu’il va présenter en prologue du Roman lumineux, un prologue de 450 pages… Voilà dès lors le lecteur plongé dans un journal délirant, celui des addictions de l’auteur, addiction a l’ordinateur, entre autres, un journal de psychose, le journal d’un nyctalope incapable de se coucher avant le jour du lendemain, qui vit totalement en décalage avec le commun des mortels et raconte jour après jour sa folie douce. Ce qui est incroyable, c’est que les thèmes abordés sont d’une banalité incroyable sans que le journal soit pour autant ennuyeux et Mario Levrero nous apparaît comme un drôle de type, sympathique et amusant, dont on ne se lasse pas de lire les aventures quotidiennes. On pense à Charles Bukowski, même si les deux hommes ne se ressemblent pas vraiment, et on a le plus grand mal à lâcher le journal quand vient l’heure d’éteindre la lumière.

Il est question des lectures de Levrero : Somerset Maugham, des romans policiers à foison (l’une des addictions de Levrero), une écrivaine espagnole, Rosa Chacel, dont les livres semblent ennuyer leur lecteur, mais aussi d’écrivains plus prestigieux, Kafka, Beckett, Burroughs, etc… Il est question de ses ateliers d’écriture, de ses promenades en ville, que de gentilles amies font avec lui, pour le sortir un peu, mais il est surtout question de sa lutte pour se désaccoutumer de son ordinateur, de ses sales habitudes qui consistent à jouer, à télécharger des photos pornographiques (ah ! ces petites jeunes femmes japonaises toutes nues…), à « voler » des logiciels, etc… Il est aussi question du cadavre d’un pigeon sur un balcon en dessous des fenêtres de Mario, qui observe la « veuve » du mort venir lui rendre des visites régulières, seule ou avec son nouveau mari et ses petits, métaphore filée qu’on va suivre jusqu’à la fin du journal, avant d’entamer Le Roman lumineux lui-même, dans lequel il va être question de télépathie, mais aussi de la conversion de Levrero à la religion catholique, sous l’influence d’un drôle de curé. Tout comme dans Le Discours vide Mario Levrero réussissait à intéresser son lecteur à des exercices de graphie, dans Le Roman lumineux, il réussit le tour de force de nous faire nous passionner durant 580 pages pour une vie vide, elle aussi, un discours qui « tourne en rond » autour de la procrastination, de l’incapacité de l’écrivain à faire son travail, qui peut rappeler un autre écrivain, uruguayen lui aussi, Carlos Liscano. Le livre se termine sur un retour aux principaux thèmes du journal, pour clore le texte, ce dont Levrero s’acquitte avec brio. Comme l’a signalé Enrique Vila-Matas, à qui on peut faire confiance en matière de littérature, Le Roman lumineux est « Un livre unique, étrange, extraordinaire, même s’il nous parle de thèmes intemporels, de la grisaille quotidienne et de ce que le sort nous réserve. Je n’ai jamais pu l’oublier. » On ne peut mieux dire, me semble-t-il, sur ce texte gentiment dingue.

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« Après avoir lu Junky, j’ai voulu lire davantage de Burroughs ; Felipe m’a prêté deux autres livres, non sans m’avertir qu’il y avait de grandes différences avec Junky ; il n’était pas très sûr qu’ils allaient me plaire. Felipe connaît mes préjugés envers les auteurs homosexuels, qui ne sont pas en réalité des préjugés, mais des jugements esthétiques ; et, effectivement, lorsque j’ai commencé à lire Parages des voies mortes, j’ai trouvé que, à la différence de Junky, le thème de l’homosexualité occupait un premier plan. D’autre part, il était aux antipodes de la rigueur narrative de Junky, et j’ai failli renoncer à la lecture. Mais il y a quelque chose de spécial chez Burroughs qui m’a poussé à continuer à lire, avec une perplexité totale face à ma propre attitude, parce que, vraiment, je ne saisissais pas les raisons secrètes que je pourrais avoir de lire ce livre. De fait, il s’est depuis lors passé quelques semaines, et j’ai encore quelques pages à lire pour le finir. Ce n’est pas une lecture facile ni gratifiante et, cependant, il m’a été impossible de le laisser tomber, même si j’ai dû intercaler sa lecture avec la consommation d’une montagne de romans policiers. d’autre part, les fantasmes homosexuels et les tombereaux d’expression macabres et grossières ne m’ont pas gêné, et je ne comprends toujours pas pourquoi. Pour une raison inconnue, Burroughs est incapable de me heurter. » Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« L’Angoisse du gardien au moment du péno (que les traducteurs espagnols ont traduit d’une manière légèrement différente de ma traduction maison) est un livre de Peter Handke, un Autrichien qui, s’il est bien loin d’être un Bernhard, est aussi bien loin du portrait que brosse Bernhard en passant en revue les collègues co-nationaux, c’est-à-dire qu’il n’a pas l’air d’être un idiot. Celui qui en a tout l’air est l’auteur du prologue, un certain Javier Tomeo. J’ai vu le livre il y a une dizaine de jours, chez le bouquiniste d’à côté, et il m’a semblé intéressant pour je ne sais quelle résonance qui n’est pas arrivée à se transformer en souvenir. (…)

Par un rabat du livre, j’apprends que le roman a été porté au cinéma par Wim Wenders. J’aimerais voir le film parce que, s’il est bien fait, il peut être très intéressant – visuellement, je veux dire. Surtout si l’intention narrative a été respectée.

Par principe, je ne lis jamais le prologue d’un livre avant le livre lui-même, et ces derniers temps j’essaie de ne même pas lire les quatrièmes de couverture, surtout s’il s’agit d’éditions espagnoles, parce qu’il y a chez les Espagnols, une véritable passion de présenter au lecteur par avance les contenus essentiels du livre. Le comble, je crois, c’est un roman de Nero Wolfe, où l’on dévoile qui est l’assassin rien de moins qu’en couverture. Ce prologue ne constitue pas une exception, et je n’ai jamais été aussi reconnaissant à mes principes ; si je l’avais lu d’abord, il aurait totalement gâché ma lecture. Mais je me réjouis de l’avoir lu après avoir lu le roman, parce qu’il s’est révélé extrêmement comique. Le préfacier commence par dire que c’est un livre difficile à comprendre ; au milieu de son texte, il dit qu’il ne comprend pas ; et, vers la fin il écrit qu’il ne comprend pas non plus le titre. C’est très étonnant parce que même moi j’ai compris le titre. Moi qui ne prête pas attention à ses subtilités. Justement, vers la fin du livre, un personnage fait un bref récit qui explique le titre et, presque à la fin proprement dite, le personnage principal répète exactement le même récit, en modifiant toutefois les circonstances, et là le lecteur saisit de nouveau le sens du titre. C’est sans équivoque et simple, mais le préfacier ne l’a pas compris.

Il n’a pas compris non plus le roman, et il a l’air d’ignorer qu’un roman n’est pas fait pour être compris. »

Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

thomas-bernhard

« Après avoir prêché dans le désert des années durant, après avoir été méprisé et blâmé pour avoir certaines opinions, voilà que je tombe sur une espèce d’âme jumelle. On peut lire page 54 de Maîtres anciens, un livre impossible à classer de Thomas Bernhard :

« Voyez-vous, Beethoven, le dépressif chronique, l’artiste d’Etat, le compositeur d’Etat par excellence, les gens l’admirent, mais au fond Beethoven est un personnage parfaitement repoussant, tout, chez Beethoven, est plus ou moins comique, quand nous écoutons Beethoven, nous entendons sans cesse une détresse comique, le grondement, le titanesque, la stupidité de la marche militaire, jusque dans sa musique de chambre. Quand nous écoutons la musique de Beethoven, nous écoutons plus de tintamarre que de musique, la marche cadencée des notes, en sourdine, l’Etat », dit Reger.

Une année de lecture : 2021

Le moment d’un bilan rapide est venu. Lecture ou relecture, peu importe, l’essentiel étant de conserver le souvenir du meilleur, parfois du sublime. Les romans qui m’ont procuré les plus vifs plaisirs de lecture sont en tête de cette liste (sans souci de classement précis). Les liens indiqués renvoient aux chroniques écrites pour ces livres marquants.

Bohumil Hrabal, Vends Maison où je ne veux plus vivre : https://bricea.home.blog/2021/12/18/vends-maison-ou-je-ne-veux-plus-vivre-bohumil-hrabal/

Les Tentacules, Rita Indiana : https://bricea.home.blog/2021/02/09/les-tentacules-rita-indiana/

Edie – La Danse d’Icare, Véronique Bergen : https://bricea.home.blog/2021/08/23/edie-la-danse-dicare-veronique-bergen/

Dans le mirador, François Bizet : https://bricea.home.blog/2021/10/30/dans-le-mirador-francois-bizet/

La 7e Fonction du langage, Laurent Binet : https://bricea.home.blog/2021/11/22/la-7e-fonction-du-langage-laurent-binet/

Djinn, Alain Robbe-Grillet : https://bricea.home.blog/2021/11/29/djinn-un-trou-rouge-entre-les-paves-disjoints-alain-robbe-grillet/

Octaèdre, Julio Cortazar : https://bricea.home.blog/2021/12/11/octaedre-julio-cortazar/

Les Palabreurs, Bohumil Hrabal : https://bricea.home.blog/2021/12/21/les-palabreurs-bohumil-hrabal/

Le Tonneau magique, Bernard Malamud : https://bricea.home.blog/2021/04/25/le-tonneau-magique-bernard-malamud/

Le Commis, Robert Walser : https://bricea.home.blog/2021/09/23/le-commis-robert-walser/

Monsieur Songe, Robert Pinget : https://bricea.home.blog/2021/01/22/monsieur-songe-robert-pinget/

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« La grande surprise en matière de lectures récentes, ç’a été Sivainvi (horrible traduction espagnole du titre original Valis), un roman de Philip K. Dick. Là, Dick entrelace sa science-fiction et des données autobiographiques évidemment réelles, et plutôt que d’un roman, il s’agit d’un traité philosophico-religieux de premier ordre. J’ai été surpris de découvrir à cette occasion que Dick a vécu quelques expériences similaires à certaines que j’ai vécues, même si dans son cas es expériences sont allées beaucoup plus loin. De toute façon, certaines de ses conclusions ressemblent aux miennes, même si, aussi sous cet aspect, il va beaucoup plus loin. Je me réjouis infiniment de n’avoir jamais goûté à aucun type de drogue (sauf quelques-une autorisées, comme le tabac). Je ne crois pas que j’aurais pu survivre à des expériences de l’intensité de celles de Philip K. Dick. Bon, lui non plus n’y a pas survécu. En tout cas, c’est très agréable de lire ces choses qui, d’une certaine manière, relativisent notre propre folie. »

Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« Je continue à couper doña Rosa Chacel ; avec Beckett, maintenant, et avec un livre sur Beckett, un essai avec quelques éléments biographiques que j’ai trouvé intéressant même si les essais m’ennuient plutôt. Mais ma curiosité envers Beckett était très grande et ce livre m’a éclairé sur un certain nombre de points. Avant, j’avais lu un récit très comique, vraiment comique, intitulé Premier Amour, et maintenant je lis d’autres histoires. Beckett réussit toujours à m’arracher quelques éclats de rire. Je sais, bien sûr, que son œuvre ne s’épuise pas avec sa comicité et, justement, un de mes désaccords avec l’auteur du livre est là. L’auteur réfute ceux qui cherchent des significations philosophiques particulières chez Beckett et interprètent son œuvre à partir de ses significations ; avec ça, je suis parfaitement d’accord. Moi aussi, je pense que l’Art, en général, ne doit pas se mesurer à ses contenus. Mais l’auteur, un Allemand, exagère un peu en ôtant toute importance aux significations. Il s’appuie en partie sur les dires de Beckett, mais c’est un fait bien connu que les auteurs ne disent jamais exactement la vérité sur leurs œuvres, souvent parce qu’ils l’ignorent. Ce que je veux dire, au sujet de mon désaccord avec l’Allemand, c’est que : d’accord Beckett ne construit pas ses œuvres en fonction de quelque signification ou message ou idéologie que ce soit, et c’est ainsi que doit être l’Art ; parfait. Mais mon désaccord réside dans le fait que ça ne revient pas au même qu’un personnage s’appelle Godot ou s’appelle autrement. Ce Godot a une signification, de toute évidence renvoyant à Dieu. Cela, je suis d’accord, n’explique pas l’œuvre ni ne lui donne sa force, ne justifie pas son existence ; mais ne nions pas le fait qu’il y a aussi des significations dans l’œuvre. L’important de la littérature ne réside pas dans ses significations, mais ça ne veut pas dire que les significations n’existent pas ou qu’elles n’ont pas leur importance. J’ai souvent dit et écrit : « Si je voulais transmettre un message idéologique, j’écrirais un pamphlet. », avec ces mêmes mots ou d’autres. Mais ça ne veut pas dire que dans ma littérature, il n’y ait pas d’idées exposées, et que ça ne mérite pas la peine d’exposer ces idées. » Mario Levrero, Le Roman lumineux

Le parallèle entre L’ultime Auberge de Kertész et Le Roman lumineux se poursuit, non pas que ces livres soient identiques, mais les écrivains cités, Kafka et Beckett, le sont par l’un et par l’autre. Normal, me direz-vous, tous deux sont géniaux… C’est bien ce que je pense, moi aussi, tout comme la citation de Mario Levrero ci-dessus sur Beckett me convient parfaitement, à tel point que j’aurais pu l’écrire moi aussi. Mot pour mot.

Le Roman lumineux, Mario Levrero – morceaux choisis

« J’ai acheté encore une fois L’Amérique, de Kafka ; trente-cinq pesos. L’édition Emecé, assez bien conservée. Possible que j’aie bientôt envie de relire ce roman. Je ne l’ai pas relu depuis cette première fois, en 1966, lorsqu’il a fait naître en moi le désir de devenir écrivain. Chaque fois que j’installe ma bibliothèque, je le rachète, et je finis toujours par le prêter et le perdre ; mais ce livre ne doit pas manquer à ma bibliothèque et, hier, justement, j’avais remarqué que je ne l’avais pas. La semaine dernière, Chl avait acheté un exemplaire exactement pareil. Aujourd’hui, elle a déniché La Muraille de Chine. » Mario Levrero, Le Roman lumineux

Comme Imre Kertész, Levrero écrit un roman dans lequel le journal tient une place considérable (ici, les 400 premières pages d’un roman qui en compte 600). Comme Imre Kertész, Levrero a une relation privilégiée avec l’œuvre de Kafka. Les livres de ma bibliothèque semblent parfois s’attirer les uns les autres et leurs auteurs avoir ensemble une certaine communauté d’esprit, avec moi aussi d’ailleurs !

White Building, Kavich Neang

Le white building est un immeuble historique de la ville de Phnom Penh (Cambodge) où l’Etat a logé d’anciens artistes, d’anciens fonctionnaires, un « immeuble unique qui était devenu emblématique d’une époque qui disparaît » comme le dit Kavich Neang ; « On y vivait en communauté, des peintres, des musiciens, des couturières, la porte ouverte sur le couloir. Il y régnait une atmosphère particulière qui m’a fait grandir en tant qu’artiste. »

Le film est divisé en chapitre, « Bénédictions » ouvre sur l’histoire de trois jeunes gens sympathiques, qui dansent un smurf un peu nouveau, se préparent pour une compétition, un concours plutôt, évoquent les filles, se baladent en scooter (à trois sur le même engin, dans la circulation folle de la ville), tentent un peu de draguer un autre scooter avec trois jeunes filles, moqueuses, vont faire trois sous en dansant pour manger dans un bar, jusqu’à la fin du chapitre où l’un d’entre eux annonce qu’il ne sera pas là la jour J, qu’il déménage, part vivre en France avec sa famille. Fin d’une période heureuse, qui nous laissait envisager un film léger.

On est dans les années 2010. La rumeur de la démolition de l’immeuble, avec proposition de rachat des appartements à un prix au mètre carré insuffisant pour espérer se reloger en ville, se fait insistante. Samnang, le personnage principal, est le fils du chef des copropriétaires. Dans la deuxième partie, « La Maison aux esprits » qui s’ouvre sur une réunion à la fin de laquelle les habitants se divisent : il y a ceux qui acceptent le nouveau prix proposé, jugé insuffisant par celui qui l’a négocié, et ceux qui le refusent. Le père de Samnang n’est pas très bien, son gros orteil est infecté à cause de son diabète. Le fils le voit en cauchemar, habillé en costume, immobile – mauvais signe. Gros plans sur l’état de délabrement du building (les infiltrations d’eau, les plafonds cloqués et noircis… aussi noir que l’orteil qui commence à gangréner !). Le père et la mère s’en tiennent, contre l’avis du « bon médecin », consulté trop tard, aux soins traditionnels : gingembre et miel. Il y a des tensions entre la mère et la fille, partie dans un appartement un peu plus loin ; les anciens relax et contemplatifs, attachés aux traditions et les jeunes, plus dynamiques, passionnés ne se comprennent pas toujours.

La dernière partie, « Saison de la mousson » nous montre la famille après les expulsions réalisées. Retour aux terres originelles, en campagne, « lieu paisible, proche de la nature, mais c’est peut-être le lieu d’une réunion impossible pour la famille de Samnang » conclut le réalisateur.

White Building est un très beau film, un peu mélancolique, un peu nostalgique, qui donne envie de découvrir l’œuvre à venir de Kavich Neang, puisque nous venons de voir son premier long métrage. Un nouveau nom à suivre…

Bad Luck banging or Loony porn, Radu June

Six ans après l’inoubliable Aferim ! Radu June nous offre avec Bad Luck banging or loony porn un nouveau film (récompensé par un Ours d’Or au festival de Berlin) de haute tenue. L’intrigue en est simple : une professeure enseignant dans un lycée de Bucarest à la réputation sans faille doit défendre son poste devant une assemblée générale des parents d’élèves scandalisés par le scandale d’une sex-tape circulant sur Internet, qui montre l’enseignante dans une posture scabreuse au lit avec son mari. La mise en forme narrative de l’intrigue est un peu plus complexe… Le tout début du film nous montre le contenu de la fameuse sex-tape, cru et pour le moins porno, avant qu’une première partie nous montre le personnage principal du film traversant Bucarest à pied (on se dit tout d’abord qu’après une ouverture en fanfare, le réalisateur se permet des longueurs…), prétexte à mettre en évidence dans le décor urbain d’une grande ville roumaine tout ce qui peut être de l’ordre de la vulgarité, de l’indécence du monde contemporain, de la référence discrète, et même du clin d’œil appuyé, à la pornographie, mais aussi de la violence décomplexée de sa population… La deuxième partie du film rompt catégoriquement avec cette narration qui prend son temps et nous montre Emi faire quelques démarches pour éviter de perdre son poste, dans un Bucarest en folie, masqué et hyper-tendu. Des extraits de documentaires, de publications Internet, sorte de petit musée des horreurs roumaines sous-titré par des légendes explicites qui font faire au spectateur un second voyage historique, sociologique, politique et sociétal dans une Roumanie qui a eu maintes fois à faire avec l’obscénité et l’immoralité. On se dit que l’affaire d’Emi est bien peu de chose au regard de ce que le pays a vécu par le passé et vit encore aujourd’hui. On se dit aussi que Radu June a choisi d’emprunter des chemins de traverse pour traiter du thème de son film, qu’il a choisi la légèreté d’une comédie de mœurs pour parler de thèmes finalement pas tous aussi léger qu’une histoire de sex tape. La troisième et dernière partie nous fait alors entrer de plain-pied dans la comédie en dénouant l’intrigue, dans la cour d’honneur du lycée qui accueille la réunion avec les parents remontés comme des coucous et qui veulent visiblement la peau de la prof, qui se défend à coups d’arguments intellectuels, tout cela dans la caricature (un haut-gradé de l’armée qui ne cache pas son antisémitisme et son amour du nazisme, une mère d’élève puritaine et drapée dans ses valeurs morales réactionnaires, un pilote d’avion violent et machiste…), l’humour débridé (prises de paroles de parents plus ou moins grotesques, plus ou moins crédibles aussi, mais qui renvoient sans doute à des postures politiques, nationalisme exacerbé, fascisme et nostalgie de l’époque communiste autoritaire, encore en cours en Roumanie et qui sont autrement plus obscènes que le petit film de la « prof porno »), avec proposition de trois fins différentes, dont une totalement délirante qui permet de sortir de cette comédie grinçante sur un hénaurme éclat de rire, histoire de rappeler que tout cela est une fiction, même si cette fiction est l’occasion de revisiter le réel à travers un filtre qui ne force pas l’optimisme.

L’ultime Auberge, Imre Kertész

Journal d’une partie d’échecs contre la mort, dont l’issue est courue d’avance, L’ultime Auberge est une fois de plus un livre superbe d’Imre Kertész qui mêle dans un même texte les genres du roman (L’ultime Auberge) et du journal (Secrets dévoilés et Le Jardin des trivialités) en alternance, sans qu’on sache très bien si le projet de roman, dont on peut dire qu’il n’est pas abouti, ne serait pas un prétexte pour se persuader qu’on est encore écrivain, ou un moyen de repousser la mort (tant qu’il a un projet d’écriture, Kertész ne peut pas mourir) ou encore un prétexte à écrire un journal, dont on ne sait pas très bien s’il ne serait pas le dernier moyen littéraire de l’écrivain hongrois d’écrire encore, ou le projet principal d’un livre qui joue à cache-cache avec lui-même… Car le journal l’emporte, et de loin sur les quelques pages romanesques, tant par le volume que par la qualité littéraire, comme témoignage autobiographique des derniers efforts de l’homme et de l’écrivain pour : 1. quitter son pays, la Hongrie, contre lequel il récrimine, à la façon d’un Thomas Bernhardt (même si Kertész n’écrit sous l’influence de personne) 2. témoigner par avance de sa fin de vie 3. dire sa lutte contre la maladie, la déchéance physique et la mort 4. dire sa lutte, malgré ou à cause de la déchéance, pour rester un écrivain, tout en ne cessant de regretter la perte du grand style, en constatant encore et encore son insatisfaction littéraire, à la façon d’un Flaubert dans ses correspondances. Bref, L’ultime Auberge n’est en rien un livre joyeux, d’autant que son auteur ne se prive pas d’aborder des thèmes qui n’engendrent pas l’optimisme : enfer de la maladie (il est diagnostiqué Parkinson), déchéance de l’Europe, conséquences sur l’activité littéraire des obligations liées à la réception du Prix Nobel de littérature (Kertész n’est pas le premier à se plaindre de ne plus pouvoir écrire à cause des sollicitations trop nombreuses que lui valent ce qu’il appelle « le gros lot »), détestation de son propre pays, sans parler de ses obsessions liées au fait d’être juif, à une forme de « paranoïa » juive face à un monde qui à l’en croire s’apprête sans cesse à terminer le travail commencé par Hitler pour en finir avec les Juifs, à une forme d’obligation à défendre la plupart du temps l’Etat d’Israël, contre vents et marées quasiment, même quand il a conscience de certaines dérives israéliennes, considérations politiques sur la démocratie en Europe, sur ses défaillances et ses défaites, dans lesquelles on retrouve l’idée du fascisme mou développée par Pasolini, déclinée en fascisme discret chez Kertész, etc… Ce n’en est pas pour autant un livre « plombant », mais un livre ou la grande culture de l’écrivain s’exprime généreusement, un livre où sa pensée n’apparaît pas diminuée, où il est question de sa passion pour la musique classique, pour Gustav Malher entre autres, d’une admiration certaine pour l’écrivain Franz Kafka, d’un hommage en passant à Samuel Beckett, où on a plaisir à le suivre dans le cheminement qui accompagne la construction d’une oeuvre, un livre ou la grande humanité de Kertész est bien présente, un livre qui, même s’il le dénigre, se construit en s’écrivant, signe s’il en est qu’il s’élève bien au-dessus d’un projet conçu contre et avec la maladie et qu’on peut le ranger avec les grandes réussites de son signataire. En explorant le Jardin des trivialités, Kertész reste malgré tout au-dessus de la ligne de flottaison, reste un grand écrivain qui jamais n’ennuie ou ne paraît fade, garde la dignité qui a toujours été la sienne.

N’en étant encore qu’à la découverte de cet auteur admirable, après le sublime Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, dialogue fleuve entre deux hommes, maelström stylistique de très haut niveau, et Roman policier, un texte sur et radicalement contre le fascisme d’une très grande qualité littéraire lui aussi, j’ai plaisir à constater qu’à chacun de ces opus, je lis non pas chaque fois le même livre, comme c’est souvent le cas avec la grande majorité des écrivains – y compris les très bons écrivains -, mais chaque fois un livre différent, ce qui me semble être la signature des très grands. Voilà pourquoi je me prépare à lire avec ferveur toute l’œuvre d’Imre Kertész, qui disait que ses livres ne lui survivraient pas.

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Hier soir, Godot, dans la mise en scène de Täbori – ce qui est à peine croyable, sachant qu’il a déjà quatre-vingt-douze ans. Spectacle instructif, d’autant plus que c’était la première fois que je voyais sur scène une pièce de Beckett. La représentation était, à mon avis, nulle ; elle n’a pas plu non plus à M. et nous avons longuement analysé la raison – nous en sommes presque arrivés à suspecter la pièce ; je me suis rappelé la grimace de Reich-Ranicki à Baden-Baden, qui n’a jamais considéré Beckett, dont on célébrait le centième anniversaire de la naissance comme « le plus grand écrivain du XXe siècle ». Par ailleurs, ces classements sont très énervants ; peu importe, j’ai trouvé la représentation « joviale » et la jovialité est ce qu’il y a de plus étranger à Beckett. Les dialogues étaient fades, insignifiants pourrait-on dire, ce qui est quand même absurde en ce qui concerne Godot. En ce moment – il est six heures du matin – je lis l’excellente biographie de Beckett par Knowlson. Beckett est un grand auteur, et il le restera. » L’ultime Auberge, Imre Kertész

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« J’ai rêvé de Kafka. Je lui parlais au téléphone. Nous avons pris rendez-vous et il est venu. Son visage ne ressemblait pas à celui qu’on voit sur les photos. Il était plutôt terreux, avec une barbe drue. Quand j’ai raconté mon rêve à M., elle m’a demandé si ce n’était pas plutôt mon père. Question intéressante, je ne sais que répondre… Peut-être la barbe, le visage levantin… Mais la question demeure : était-ce Kafka dans le rôle de mon père, ou mon père dans celui de Kafka . Il était aimable avec moi, une sympathie est née. Je ne me rappelle plus de quoi nous avons parlé. C’était un grand rêve réconfortant, un pâle reflet de mes grands rêves d’antan. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Kafka, suite. Etait-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? C’était un écrivain génial, mais il ne se fie pas à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, il reste d’une modestie dévastatrice. Les femmes l’adorent, mais il s’empêtre dans des amours malheureuses où, au lieu de satisfaction, il ne trouve qu’humiliation. Il apprécie la vie, on peut dire que c’est un hédoniste et pourtant il mène une existence d’ascète. De nature solitaire, il veut constamment se marier. Il fait de la gymnastique, s’adonne au jardinage pour entretenir sa santé, dort la fenêtre ouverte en hiver, pratique la marche à pied, la natation, mais contracte une maladie mortelle et meurt avant l’âge. – Destin émouvant, et on pense à Goethe pour se consoler. Il a lui aussi eu sa part de malheur, mais il a « mieux exploité » sa souffrance. Peu importe. Le personnage de Kafka, peut-être même plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et je me demande si ce n’est pas là son véritable héritage. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

Hamlet et la question du moi futur - Bruno Jarrosson

« Trois jours à Copenhague. Le grand fiasco européen. Bel ennemi, vilain ami. Les étrangers qu’ils ont accueillis à leur époque libérale sont devenus un fardeau pour eux ; ils se sont donc tournés vers la droite et attendent qu’elle mette de l’ordre, c’est-à-dire qu’elle assigne des limites à la démocratie. Chaos et incertitude ; la terreur fait trembler l’Europe, et l’Europe se couche devant la terreur comme une mauvaise putain devant son maquereau. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Toujours aussi vrai, me semble-t-il, et pas seulement pour le Danemark. Un miroir tendu à la France actuelle ?…

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Il a fallu survivre aux nazis. A l’époque bolchévique, il n’y avait aucun espoir de survie ; le système ne semblait pas devoir disparaître un jour. Pourtant, je n’ai jamais accepté son existence. Je ne me suis pas inséré dans sa pensée, je n’ai pas pratiqué son langage, je ne me suis pas installé dans ce qu’on appelle la vie normale : je n’ai pas fondé de famille, je ne me suis pas constitué de véritable base existentielle, pour ainsi dire. Je vis maintenant pour la première fois dans un monde qu’on peut dire réel. Comment est-il ? Absurde, lui aussi ; mais au moins son absurdité est-elle réelle. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’absurdité de notre monde est en effet réelle, et de plus en plus difficile à accepter…

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Le sentimentalisme de la survie est fini, de même que le libéralisme sexuel, philosophique et comportemental d’après-guerre : c’est le retour d’une époque virile, d’un conformisme brutal, peut-être de la guerre. En tout cas, celui du fascisme (ou quel que soit le nom qu’on lui donne). Je dirais que l’ère de l’hédonisme est arrivée, si tant est que l’hédonisme est la pratique d’une société composée d’hommes et de femmes véritables. Mais où sont les hommes et les femmes ? Selon un esthète libéral qui se prend pour un essayiste influent, non seulement c’en est fini du sérieux sous toutes ses formes, mais il n’est plus représenté que par des artistes est-européens qui s’agitent dans des costumes mal taillés et ne savent que faire de leur malheur. Si ce n’est assommer le monde avec leur mauvaise humeur. Ainsi, le monde occidental se trouverait-il déjà par-delà le bien et le mal et ne songerait-il plus qu’à s’amuser ? Mais de quoi ? Et dans quel but ? Finalement, il n’y a rien de plus ennuyeux qu’une bonne distraction. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Bonne année, bonne santé, bon fascisme discret à toutes et tous !

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Ce qu’on fait aujourd’hui de la démocratie n’a pas grand-chose à voir avec la res publica ; je parlerais plutôt de démocratie de marché. Avec un peu d’autodiscipline, c’est une forme d’existence très agréable, mais elle prendra vite fin à cause de son évolution insolente vers la centralisation de l’argent et du pouvoir ; alors c’en sera fini de l’autodiscipline et de la douceur de vivre. N’est-ce pas une sorte de fascisme discret qui nous attend, avec emballage biologique, restriction totale des libertés et relatif bien-être matériel. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Ecrit de cela il y a vingt ans, cette note semble lire la situation actuelle avec une acuité qui ne se démentira sans doute pas dans les années qui viennent…

Le Club des tueurs de lettres, Sigismund Krzyzanowski

Publié en France par les éditions Verdier, Sigismund Krzyzanowski est donc cet auteur russe né en 1887 et mort en 1950, non publié de son vivant que l’éditeur russe Vadim Perelmouter a « découvert » aux archives pendant la période soviétique (regarder et écouter son témoignage sur notre blog ces trois derniers jours). J’ai trouvé dans une librairie montpelliéraine la version de poche de ce roman bizarre (écrit entre 1922 et 1924) et en ai fait l’acquisition sans penser que l’auteur, dont je ne connaissais pas le nom (et pour cause), était une espèce de « génie de la littérature » méconnu. Je me suis tout d’abord méfié, à cause du titre qui renvoie à cette mode récente des romans dont les titres font référence à des « clubs » ou des « cercles » divers et variés et qui me semble-t-il ne pèchent pas par excès d’originalité. Mais passons, à la lecture de la quatrième de couverture, il m’a semblé que ce bouquin abordait des thèmes spécifiques à la littérature et qu’il pourrait éventuellement m’intéresser. Ce fut en effet le cas. A la lecture du Club des tueurs de lettres, je m’aperçus que Krzyzanowski avait eu une idée intéressante, celle d’écrivains désireux de ne plus publier une ligne de leur vivant (comme si l’auteur avait la certitude qu’il ne publierait pas de son vivant, comme s’il avait la préscience de la maladie qui l’emporterait, lui faisant perdre avant cela l’alphabet…) et se réunissant chaque samedi pour, malgré leur décision de ne rien publier, continuer à s’adonner à la littérature en disant un texte de leur cru, qui ne sortirait évidemment jamais de leur petit comité. C’est ainsi que le roman s’apparente à un recueil de nouvelles, ou de textes littéraires de genres divers, puisque le premier de ces textes une courte pièce de théâtre, et que par la suite il y aura également quelques contes. Ces textes font voyager le lecteur dans le temps, de l’Antiquité et du Moyen Age au début du XXe siècle. Le plus difficile de ces récits est sans doute celui du chapitre IV, basé sur un « délire » scientifique qui, d’inventions en inventions toutes plus loufoques les unes que les autres, va permettre à une société d’introduire dans le corps de ses citoyens, sous le prétexte sécuritaire, au départ, d’en finir avec la folie, une sorte de vie préfabriquée de robots obéissants et incapables de rébellion (une société qui n’est pas sans faire penser à la dictature du prolétariat, mais qui est aussi la métaphore du club des tueurs de lettres dans lequel les sept participants renoncent à leur personnalité d’écrivain) et ce grâce à des machines, les « ex », qui se substituent à toute forme de volonté individuelle, les citoyens sous emprise d’une « ex » conservant leur pensée propre, mais s’avérant incapables d’agir en fonction. Evidemment, les quelques hommes de pouvoir qui tentent ainsi de conditionner leur peuple s’apercevront à leurs dépends que leur projet était irréaliste… Tout comme l’initiateur du club des tueurs de lettres s’apercevra peut-être que son idée est elle aussi utopique.

Les auteurs des textes portent tous un nom d’emprunt, qui se limite à une syllabe non porteuse de sens (Zes, Tev Daj, etc…) et les indifférencie suffisamment pour que tous soient presque confondus, pour la bonne raison qu’ils ont fait le même vœu, celui de ne plus écrire. Ils se réunissent chez le maître des lieux et « président » du club, dans une salle où trônent sept fauteuils, devant une cheminée et une bibliothèque aux rayonnages vides. Leur texte dit, et aussitôt mort, n’aura de vie qu’éphémère, sinon peut-être dans l’esprit des auditeurs où ils pourront continuer d’exister – et dans le livre qui s’écrit en racontant cette histoire d’écrivain renonçant à leur passion. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme ces étranges candidats à l’oubli semblent en avoir décider, vous vous en doutez bien et nous nous en tiendrons là de cette chronique qui ne souhaite pas vous en dévoiler plus sur ce livre fantasque et étrange, qui mérite sans nul doute d’être lu.

La Fièvre de Petrov, Kirill Serebrennikov

Sans conteste possible, La Fièvre de Petrov est la révélation cinématographique de l’année pour quelqu’un (en l’occurrence, moi) qui a raté Leto, son précédent film « sur » le rock russe (manqué parce que, bon, le rock russe… sauf que… c’était tout autre chose, visiblement…). Mais peu importe, car Kirill Serebrenikov est entré avec La Fièvre de Petrov dans la courte liste des rares réalisateurs dont je ne raterai plus, sous aucun prétexte, le moindre film. Petrov, le personnage principal de ce film, rentre chez lui, dans un tramway (pas franchement nomme Désir) qui évoque un monde ancien (peut-être celui de l’Union Soviétique), secoué par une toux incroyable, visiblement fiévreux et malade comme un chien. Dans ce tramway, on est serré comme des sardines, chacun parle à voix haute et dit ce qui lui passe par la tête (les propos les plus politiquement infâmes s’expriment librement), des scènes hallucinantes, cauchemardesques vont y avoir lieu. Dont celle qui nous montre le tramway arrêté par une bande d’hommes en armes, Petrov sorti de force par un gueux qui lui tend un fusil, l’aligne dans un peloton d’exécution qui fait feu sur des « bourgeois » qui n’ont guère eu le temps de se défendre (seule une femme en tenue plutôt chic a réclamé un procès en bonne et due forme, mais maintenant les voilà tous et toutes allongés dans la neige avec une ou plusieurs bastos dans le corps – exit). Petrov est rapidement remercié pour le service rendu. La scène évoque Goya, on ne sait pas qui sont ces gens bien habillés qu’on vient d’exécuter (Serebrennikov règlerait-il ses comptes via la caméra avec le pouvoir de Poutine ? Quand il réalise le film, depuis son appartement, il y est assigné à résidence par le pouvoir de Poutine, et pour trois ans…). Nous voila de retour dans le tramway, estomaqué, alors que Petrov a repris calmement sa place, pas plus agité que cela, sinon par sa toux. Derrière le tram, apparaît un fourgon, dans lequel deux énergumènes lui font signe de descendre. Il s’agit d’amis de Petrov qui vont l’entraîner dans une folle nuit de beuverie. Le fourgon est un corbillard, et le cercueil set de table pour poser les verres et la bouteille de vodka. Les scènes à l’intérieur du fourgon sont tournées avec un filtre vert. Serebrenikov n’a peur de rien…

Pendant ce temps, dans une bibliothèque, des poètes russes, hommes et femmes, ouvrent une soirée de lectures qui se déroule sous la surveillance lointaine d’une bibliothécaire (la femme de Petrov) qui, quand la soirée dégénère, se métamorphose en « superwoman » russe, et plutôt méchante. Ses yeux virent au noir uni et elle massacre joyeusement à coups de poing un poète un peu trop violent à son goût. Le colosse à la gueule en sang, elle lui remet sa chapka sur la tête avant qu’il ne s’effondre, terrassé. Je pourrais m’essayer à raconter ainsi tout le film, c’est pas triste, mais il me faudrait sans doute cinquante mille caractères pour mener cette mission impossible à bien.

La Fièvre de Petrov est un film inracontable. On remonte ensuite dans les souvenirs d’enfance de Petrov, on passe de la couleur (aux traitements incroyables) au noir et blanc, au film super 8, au sépia me semble-t-il me rappeler. Il souffle dans cette histoire un vent de folie bien russe, une extravagance qui vire le plus souvent à tous les excès imaginables : Madame Petrov joue aussi du couteau de cuisine, y compris avec son fils qui s’est un peu ouvert le doigt et la vue du sang lui fait tourner l’œil au noir uni, et là elle l’égorge proprement au-dessus de l’évier – plus loin elle poursuit un type dans une banlieue sordide et le poignarde à qui mieux mieux dans un parc de jeux d’enfants, devant une barre d’immeuble incroyablement grande, longue et grise, tout ça dans la neige) ; dans le passé d’une Russie encore soviétique, une jeune femme blonde qui est peut-être la collègue de Petrova, ne peut s’empêcher de regarder chaque jeune homme qu’elle croise dans sa nudité (pas une femme nue dans ce film, que des hommes !) ; Petrov, qui croise à un moment de sa nuit d’errance un ami, écrivain raté, l’aide à réussir son suicide en appuyant pour lui sur son doigt placé sur la détente du revolver dont il a placé le canon dans sa bouche, puis quitte son appartement en y mettant calmement le feu…

Il y a malgré tout quelques moments où la folie hallucinée des Petrov, de tous ces personnages de roman (le film est l’adaptation d’un roman d’Alexei Salnikov que je ne saurais tarder à lire, Les Petrov, la grippe, etc…) se calme un peu. Quand on est dans la tête de Petrov, dans ses souvenirs, dans ses fantasmes, l’hystérie russe, sa grande violence sociale et politique se font un peu oublier pour permettre aux personnages de revenir à un peu plus de douceur, voire de tendresse (Petrov et son fils). Mais le film est une sorte de brûlot, dont la dimension politique n’est sans doute pas absente, un (bad) trip qui nous montre une Russie en proie à sa folie nationaliste, à sa folie tout court, à une violence exacerbée, une Russie qui n’a rien d’un pays apaisé et où la grippe qui touche les personnages n’est que l’allégorie du mal qui touche tout un pays. On sort de ce film (assez long, mais qui passe a la vitesse d’un météore) subjugué, en suivant le cadavre bien vivant du macchabée du fourgon d’Igor qui a quitté son cercueil pour rentrer chez lui, encore tout étonné d’être vivant (métaphore d’une Russie increvable, toujours ressuscitée ?). On quitte donc ce film subjugué, tout en se disant qu’on n’a pas tout compris tant la narration est explosée, mais que rien de tout cela n’est bien grave puisqu’on peut revoir les chefs-d’œuvre sans peur de s’ennuyer ou de se dire qu’on a déjà tout vu (quelqu’un a-t-il tout compris à 2001, Odyssée de l’espace ?…). Et La Fièvre de Petrov est justement un chef-d’œuvre, avec tous les excès d’un chef-d’œuvre russe, y compris dans ses quelques faiblesses. Quant à Serebrennikov, c’est visiblement un sacré cinéaste.

Corps, Fabienne Jacob

Ce très court roman de Fabienne Jacob, une auteure que je ne connaissais pas jusqu’à la découverte de son existence dans la librairie d’un lieu d’exposition montpelliérain où les œuvres réunies et présentées au public portent toutes sur le corps, ce très court roman de Fabienne Jacob, donc, une auteure qui répond, quand on lui demande quel grand livre elle aurait aimé écrire, « Voyage au bout de la nuit », ce très court roman de Fabienne Jacob, disions-nous, commence d’ailleurs par une phrase, « Quand tout aura disparu, il restera cela. », qui m’a fait penser à l’incipit du Voyage, une auteure, Fabienne Jacob, qui écrit essentiellement sur le thème du corps – elle n’en est pas à son premier livre quand elle publie Corps –, mais il semble que le thème du temps l’intéresse aussi, ce très court roman de Fabienne jacob, ne nous égarons pas, s’appelle Corps. La narratrice du roman Corps travaille dans un institut de beauté, elle est donc bien placée pour parler du corps des femmes, c’est ce qu’on pense et c’est ce qu’elle dit assez vite. Cela dit, elle ne parle pas que du corps des femmes. Elle évoque aussi ce que vivent les femmes, ce qu’elles ressentent, mais la plupart du temps, quand même, au sujet, à propos de leur corps, et puis elle parle d’elle aussi, et tout particulièrement de son enfance, de sa grande soeur et de sa mère, aussi, entre autres femmes. Elle, la narratrice toujours, ne se prive pas de porter des jugements sur certains types de femmes (c’est d’ailleurs assez réjouissant) qu’elle peut au passage égratigner joyeusement. Par exemple, les femmes qui suivent certains diktats de la mode ou de l’air du temps, dont elle dit ne pas savoir qui les dicte, mais qu’elle dit détester ; celles qui ont des « seins morts », métaphore bien vue qui signale les faux seins ; celles qui ont « la peau hâlée », considérées comme « suspectes » ; celles qui veulent être remarquées, montrent tout, font du bruit, rient fort, parlent fort : « On veut pas les connaître pour la bonne raison qu’on les connaît déjà. » ; celles qui sont victimes de la mode, se cachent sous les marques : « On sait d’avance, elles ont rien à cacher. » ; celles qui se font des mèches, qui mettent du gloss, ou des caleçons. Bref, la narratrice n’aime pas le blig-bling féminin, le faux : « Les femmes, c’est mon métier, elles sont belles quand elles sont dans leur vérité. Exactement dans la coïncidence de leur corps et des années, cela s’appelle la vérité. »

N’allez pas croire que Monika, la narratrice, n’aime pas les femmes. Non, sinon elle ne serait pas esthéticienne. Son métier, dont il n’est pas question sur le plan de la pratique, pas de descriptions de soins du corps, de massages, d’épilation, juste quelques allusions en passant, il lui permet d’en savoir un rayon sur les femmes. Car elles se livrent toutes. Une fois à poil, elles parlent, se confient. Monika en sait plus sur leur corps et sur leur vie que tous les psys du pays… Il y a la bouchère, pour commencer, mais la bouchère, on n’en sait guère sur ce qu’elle vit, la bouchère elle vaut surtout pour sa peau blanche – ça, Monika, elle aime. La bouchère, c’est une secrète. Il y a aussi Alix, qui est passée à côté d’un homme vrai (pas un vrai homme), à côté de la passion. Il y a Adèle, une vieille dame que plus personne ne touche depuis la mort de son mari, sauf Monika bien sûr. Adèle, qui a un passé, une histoire de guerre. Il y a Grâce, dont la vie est comme un film. Il y a Ludmilla, aussi, celle qui ne veut pas assumer son âge, continue à s’habiller, à se comporter en petite fille…

Et puis, il y a Monika, sa sœur Else, leur mère. Et Monika raconte, elle aussi : ses peurs d’enfant, ses rapports avec sa sœur, leurs jeux, leurs interrogations, leur goût de fouiller, son cousin, qui lui vaut des émois, sa mère, la mort de sa mère. La femme dans sa vérité, c’est la femme qui coïncide avec les années, Monika n’élude rien, des années qui passent sur le corps des femmes, on explore avec elle l’enquête des deux petites filles qui veulent savoir pourquoi, comment elles ont pu naître, et n’y comprennent rien, de leur enquête sur ce quI se passe dans la chambre des parents, la nuit, la mort de la mère, bien des années plus tard…

Tout cela est écrit de façon sensuelle, « avec le corps, avec la peau » dit Fabienne Jacob, qui se « décapite » pour écrire, débranche le cerveau… Un style plutôt oral, avec quelques marques discrètes (pas de respect des règles de la négation, un usage de la virgule, ou plutôt un non usage, original) de l’oralité, mais un style très adapté au sujet, un beau sujet, le corps des femmes, qui n’exclut pas pour autant les hommes (les deux bouchers, l’Allemand, le cousin Jan…), même s’ils n’ont pas le premier rôle dans le livre. Un beau livre, un beau regard porté sur les femmes, sur la vérité du corps. Le corps, ce qui reste quand tout a disparu.

L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, Peter Handke

Commençons par ce qui n’est pas forcément essentiel dans la réception d’une œuvre d’art, car un roman est aussi une œuvre d’art : la lecture de L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty n’est pas d’un grand plaisir de lecture. En un premier temps, le style est froid, la phrase minimale, qui s’en tient à un factuel qui ne nous intéresse guère, celui d’un type qui vient de perdre son travail, croit-il et qui semble largué. Aussi les faits narrés ne sont-ils que platement quotidiens, répétitifs et rapportés dans un style qui est en adéquation avec ce à quoi il renvoie. Voilà qui est dit et qui, rappelons-le, n’est pas nécessairement essentiel. Quand le style change, aux environs de la centième page de cette édition, le livre n’en devient ni plus palpitant ni plus attrayant. On court vers la fin, avec le sentiment qu’on n’y arrivera pas, qu’on lâchera avant le point final. Tout en lisant, on se dit qu’on a une impression de déjà-vu : ça nous rappelle La Nausée de JP Sartre, par exemple quand Bloch, le personnage principal du texte, voit au fond d’une théière, plutôt que des brins de thé, des fourmis ; ou comme quand il voit les choses en ce qu’elles ont de limité, ce qui déclenche aussitôt chez lui une envie de vomir – un peu plus loin, le mot « nausée » est lâché. Mais l’histoire de ce monteur, ancien gardien de but, qui se croit licencié de son travail sans qu’on lui ait rien dit, puis qui étrangle une caissière après avoir passé la nuit chez elle, sans vraiment savoir pourquoi il le fait, ça nous rappelle également L’Etranger d’A. Camus, d’autant que Bloch se sent étranger au monde qui l’entoure, agit comme quelqu’un qui n’a plus de repères. Il n’est pas impossible après tout que Handke ait lu aussi Un Homme qui dort, de G. Perec. Bref, on se dit qu’il y a du palimpseste là-dessous, de l’intertextualité, et on ne s’en émeut pas plus, puisqu’on est soi-même un fervent adepte du pillage textuel, de la citation cachée et autres joies de ce qui pour certains chatouilleux de la propriété (intellectuelle) est assimilable à du plagiat. On n’en veut donc pas à Handke, d’autant que L’Angoisse est un de ses premiers romans (sauf que Handke sait très bien ce qu’il fait si l’on en croit ses écrits sur les méthodes littéraires qu’il entend utiliser et qu’il a beaucoup lu), et on lui en serait même presque reconnaissant, puisque réfléchir à tout ça fait passer la pilule amère d’une lecture pour le moins ennuyeuse (sur la littérature comme art de distraction, Handke a aussi son idée). Et puis Barthes a dit que « tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. » Alors, si Barthes l’a dit !… Bref, on s’ennuie en essayant de comprendre deux ou trois bricoles, en « essayant d’y voir plus clair », selon une expression de Handke lui-même. « Longtemps la littérature a été pour moi le moyen si ce n’est d’y voir plus clair en moi, du moins d’y voir tout de même plus clair. »

Quand l’auteur sort du factuel, ce qui finit par arriver, c’est la plupart du temps, peut-être toujours, pour expliquer ce que ressent Bloch, cette façon étrange qu’il a de se dissocier du réel qui l’entoure, ou de voir un réel qui se dissocie, allez savoir… On n’a pas le sentiment pour autant de verser dans la psychologie (il n’aurait manqué que cela…) et c’est là où il faut commencer à reconnaître une certaine force à ce bouquin et à son auteur. C’est de la description minutieuse. « Il lui sembla qu’un burin l’avait retranché de tout ce qu’il voyait ou plus exactement que c’étaient les objets qui avaient été coupés de lui. L’armoire, le lavabo, le sac, la porte : il réalisa enfin qu’il ajoutait par la pensée le mot pour chaque objet, comme sous une contrainte. » Et plus loin, « En réalité, sa nausée était semblable à celle que lui inspiraient parfois certains slogans publicitaires, refrains actuels ou hymnes nationaux qu’il ne pouvait s’empêcher, ensuite, de réciter ou de fredonner jusque dans son sommeil. Il retint sa respiration comme s’il avait le hoquet. Lorsqu’il inspira, ça recommença. De nouveau, il retint sa respiration. Au bout de quelque temps, ce fut efficace, il s’endormit. » Efficace. D’autres passages de ce tonneau suivent, qui font soudain penser que notre Bloch est en fait schizophrène et que, loin de plagier Sartre ou un autre, Handke se livre à une « étude de cas », qu’il décrit ce que vit et ressent un psychotique. Auquel cas, son livre est, commençons à nous l’avouer, sacrément réussi. Car la vie quotidienne de Bloch, dans tout ce qu’elle peut avoir d’inintéressant, est le prélude à ces crises qui surviennent régulièrement et dont il prend conscience sans prendre conscience, dont il prend conscience sans prendre conscience qu’il prend conscience… Et cela passe toujours par les sens, la vue et l’ouïe, principalement – comme c’était le cas pour le Roquentin de Sartre. « Tout ce qu’il voyait était frappant, littéralement. » ou « Il s’immobilisa parce que le téléphone sonnait. Comme chaque fois que le téléphone sonnait, il crut l’avoir su avec un instant d’avance. » Et cela passe aussi par un usage du conditionnel, qui contribue à mettre à distance la réalité, à la déformer : « On aurait dit que les détails encombrants salissaient et déformaient totalement les personnages et le décor où était leur place. (…) Le patron derrière le comptoir, on pouvait le traiter de cendrier, et on pouvait dire à la serveuse qu’elle était un trou dans le lobe de l’oreille. » Et puis passe des idées, des phrases, le mot « maladie » rejeté avec la phrase qui irait avec comme ridicule. Et puis, en approchant de la fin du roman, c’est le discours, le langage qui se désagrègent, dans un passage où les mots sont remplacés par des idéogrammes, puis dans un passage où la méfiance vis-à-vis du langage se fait plus forte encore, les phrases se succédant sans être achevées : « Il s’éloigna parce que – Devait-il motiver le fait qu’il s’éloignait afin que – Quel était son but lorsque – (…) En était-il déjà au point de – » Enfin vient la fin du texte, annoncée par un passage où il est question dans la tête de Bloch, sans qu’il sache bien qu’il y est question de lui : « Il est resté inactif trop longtemps. », et qu’elle dément. Comme quoi, comme une œuvre d’art peut être ennuyeuse, pas belle et sacrément intéressante, un roman peut être ennuyeux et redoutablement bien construit.

Bref, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty est un roman que je vous recommande, car il drôlement bien fichu. Bref, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty est un roman que je ne vous recommande pas, parce qu’il est ennuyeux. Bref. Car pour en faire le tour avec un minimum d’intelligence, il faudrait étudier longuement L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, en l’analysant à l’aune de tout ce qu’a pu écrire Peter Handke par ailleurs, et là n’est pas notre projet, même si d’autres lectures de cet auteur intéressant et redoutablement conscient de ce qu’il cherche suivront.

Les Palabreurs, Bohumil Hrabal

Selon Linda Lê, les personnages des Palabreurs de Bohumil Hrabal ont l’air de « pensionnaires d’asiles qui ont obtenu un permis de sortie provisoire » ou « d’occupants éphémères de cette vie qui préparent en grande pompe leur sortie définitive ». « Ces palabreurs sont habités par une obsession joyeuse de la mort. Ils s’adonnent avec délice au macabre euphorique ». Bien vu, qu’il s’agisse du notaire de la première nouvelle, qui prépare son testament et demande à une jeune femme de lui dessiner des belles phrases pour sa tombe ; qu’il s’agisse de Bamba, un tout petit homme (le directeur des pompes funèbres locales, comme de juste) qui accepte pour voir Prague dorée, qu’un de ses amis poètes, un colosse de 2m de haut, le soulève du sol par la tête, quand il sait très bien (Voulez-vous voir Prague dorée ?) ; qu’il s’agisse des personnages de Bambini di Praga, qui sont tous plus fous les uns que les autres (la nouvelle, la plus longue du recueil, se termine une nuit, dans un asile, où les protagonistes viennent pique-niquer !) ; qu’il s’agisse des motards de la nouvelle La Mort de Monsieur Baltisberger, qui roulent à tombeau ouvert pour gagner une course, conduisent « avec une telle colère » que ça ne peut se terminer autrement que par la mort de l’un d’entre eux ; qu’il s’agisse de M. Burgan (nouvelle Les Palabreurs) qui se blesse sans cesse, et ça commence par une faucille qu’il agite en tous sens au-dessus de sa tête pour chasser les abeilles, au point de se la planter dans le crâne, et bien sûr sa femme et lui rient de bon cœur à l’évocation des nombreuses blessures qu’il s’est infligées, c’est un vieux Monsieur Trompe-la-mort qui est même tombé du toit… ; qu’il s’agisse du père de Hrabal lui-même, dont les folies à moto lui ont valu tant de chutes, dont il rit sans doute encore, qu’on s’étonne qu’il ne se soit pas tué sur la route, tous les principaux personnages de ces nouvelles sont bien des grands fous, poursuivis, obsédés par la camarde.

Pour Claudio Magris, au contraire, « Le monde Hrabal est dominé par la solidarité fraternelle entre amis, par une bonté allègre qui le relient à la vie comme un cordon ombilical qu’aucune déception ou amertume ne sauraient couper… » C’est ma foi tout aussi vrai et nous ne départagerons pas les deux écrivains dont nous venons d’emprunter les analyses qui pourraient paraître divergentes, car Hrabal, c’est sans doute tout cela à la fois, et tant d’autres choses encore, comme lorsque Magris, toujours ,signale : « Hrabal offre le meilleur de lui-même dans la finesse et la précision de certains moments fugitifs : un manège qui tourne dans l’ombre bleutée du soir » (très belle scène où un homme et une femme assis dans leurs nacelles respectives, accrochés tous deux par des chaînes qui les relient au toit du manège, tournent et s’éloignent l’un de l’autre, puis se rapprochent et se rejoignent, s’attrapant par la main avant que l’homme ne repousse la femme au loin…), « le profil des toits dans le coucher du soleil, la conversation d’une fille aveugle dans un train face à l’indifférence de la contrôleuse et du paysage qui défile à l’envers » (très belle nouvelle dans laquelle chacun des passagers du compartiment évoque à tour de rôle, à l’exemple de la jeune fille aveugle, les qualités et la folie de leur père), « un dialogue à l’hospice ou à l’asile ». C’est aussi, dans Le Notaire, la vie au bord de la rivière, qui se reflète à l’envers et fait qu’un cheval marche sur les sabots d’un autre cheval, son double de miroir, ou quand un homme, tout de noir vêtu, et qui marche vers une femme à jupe rouge, la saluant en se décoiffant et en tombant son melon si bas que dans son reflet il puise de l’eau dans son chapeau. Ou encore, les deux buralistes dont un est aveugle, qui vont à leur kiosque à tabac et à journaux en tandem… Hrabal, c’est aussi des images très belles, une littérature qui donne à voir le monde et plus que tout Prague dans toute sa beauté. Hrabal, c’est tout cela et une extravagance que Magris lui reprocherait presque, mais dont pour ma part je ne me lasse pas, car elle lui fait atteindre des sommets de bonne narration. Oui, Hrabal est décidément un grand conteur, un narrateur de première qu’il faut lire sans hésiter pour le plaisir sans cesse renouvelé du texte. Allez-y, les amis, mais allez-y !

Un Héros, Asghar Farhadi

Si Franz Kafka était notre contemporain, il adorerait Un Héros ! Car son personnage principal, ce fameux « héros » que nous invite à suivre le titre du film d’Asghar Faradhi connaît un destin qui n’est pas sans faire penser à celui du K du Procès : plus il cherche à se défendre dans son « affaire », plus il cherche à comprendre ce qui lui arrive, plus il veut prouver son innocence, plus il veut restaurer son honneur et sa réputation, et plus il déchoit, plus il échoue, plus il apparaît au contraire comme coupable, jusqu’à une fin qui peut faire penser elle aussi à celle du roman de Kafka, toute proportion gardée, car si le héros de Faradhi n’est pas condamné à mort selon la loi de son pays, c’est tout de même à une mort symbolique qu’il doit se résoudre. Reprenons, pour faire vite, le synopsis qui nous est proposé du film ici et là : « Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu… »

En effet, rien ne se passe comme prévu : Rahim va tout d’abord se résoudre à rendre l’argent que sa compagne a trouvé dans un sac abandonné dans la rue, par souci d’honnêteté, alors qu’il lui permettrait de négocier avec son créancier un retrait de la plainte qui le condamne à une peine de prison. Puis, il passe pour un héros, mis en avant qu’il est par la direction de sa prison, une association caritative qui s’occupe de prisonniers méritants, les télés, les réseau sociaux, bref par tout une société désireuse de mettre à l’honneur des citoyens qui se comportent de façon exemplaire, et ce d’autant plus qu’ils ont pu « fauter » auparavant. Jusque-là, tout va bien, puisque le comportement de Rahim va sans doute lui permettre de sortir de prison, d’obtenir un travail à la préfecture, et ainsi de rembourser à tempérament sa dette. Mais il y a un hic : son créancier ne croit pas du tout à l’histoire de Rahim, ne se prive pas de le dire, au point que l’on commence à se méfier de lui, qu’à la préfecture on veut vérifier son histoire, que les réseaux sociaux se retournent contre lui, et que dès lors il paraît suspect aux yeux de tous, y compris à ceux de l’association qui a organisé pour lui un appel à la générosité publique et de la direction de la prison qui change d’attitude à son égard. Dès lors, tout ce que va tenter le modeste héros, ce type éminemment sympathique mais pas le moins du monde héroïque, pour se justifier, démontrer qu’il n’a monté aucun coup pour passer pour ce qu’il n’est pas, défendre son honneur, restaurer sa réputation, va se retourner contre lui et sa cause, va l’enfoncer, le discréditer un peu plus, le compromettre malgré lui, malgré sa volonté de se comporter humainement, selon des principes moraux qui lui correspondent et qu’il ne retrouve pas forcément chez ceux qui lui font la morale ou l’enjoignent à suivre leur morale. Dès lors, ses actes vont parfois dépasser sa volonté de bien faire, il va perdre tout crédit, le film devient véritablement oppressant, jusqu’à la fin qui tombe comme un couperet et à laquelle on se dit que, comme K, il pourrait échapper. Oui, ça ne fait aucun doute, Franz Kafka aurait adoré ce film et il aurait même peut-être ri, là où le spectateur d’aujourd’hui est glacé d’effroi.

Vends Maison où je ne veux plus vivre, Bohumil Hrabal

Bohumil Hrabal est grand ! J’en étais déjà convaincu avant d’avoir lu ce livre, mais Vends Maison où je ne veux plus vivre est venu le confirmer avec éclat. Comment présenter ce livre ? Roman ? Oui et non… Recueil de nouvelles ? Oui ou non… Texte poétique ? Oui mais non… Ce livre assez inclassable est donc un texte littéraire, dont le genre nous importe finalement assez peu, qui s’ouvre sur un texte titré Kafkaesques (hommage évident à l’auteur pragois de La Métamorphose), dont l’incipit est le suivant : « Tous les matins, le logeur entre dans ma chambre sur la pointe des pieds, j’entends ses pas. La chambre est longue, si longue qu’un vélo ne serait pas de trop pour parcourir l’espace qui sépare la porte de mon lit. Le logeur se penche sur moi, puis il se retourne pour adresser un signe à quelqu’un qui se tient à la porte :

– M. Kafka est présent, dit-il. »

La référence à l’univers de Franz Kafka, au Procès entre autres, est évidente, mais Bohumil Hrabal ne s’est pas effacé devant l’écrivain à qui il envoie un petit signe malicieux. Car si le texte commence comme un livre de Kafka, il va se poursuivre comme un livre de Hrabal, et sans doute pas le moindre. Véritable chef-d’œuvre, dont l’auteur était semble-t-il très satisfait, Vends maison est le plus poétique de ses textes. Il faut donc parfois accepter de suivre un narrateur dont le propos n’est pas nécessairement de nous conter une ou des histoires, comme c’est généralement le cas des narrateurs de Hrabal, mais d’écrire un texte qui s’égare dans les méandres de collages ou de montages, qui confèrent à la narration un aspect surréaliste, comme le font certains dialogues délibérément décalés :

– J’ai le plaisir de vous proposer des brosses à dents.

– Non, non, ce n’est pas possible.

– Elles viennent de loin, oui, importées de France, en nylon, deux cent soixante-huit couronnes la douzaine.

– Non, non et non, ce n’est pas possible.

– Trop cher ? Comme vous voudrez, mais nos clients dansent à merveille sur les parquets cirés avec notre produit, monsieur le commis.

– C’est pour cela qu’elle gémissait si fort.

– Et comme nouveauté, sachez – c’est confidentiel – que nous avons en stock des brosses à cheveux pour enfants. Puis-je prendre votre commande ?

– Oui, mais jamais je ne pourrai la quitter. »

La narration, elle aussi, suit ce cours étrange, proposant dans certains textes-chapitres-nouvelles (?) deux histoires enchevêtrées, comme dans La Trahison des miroirs par exemple, où l’on suit la désopilante aventure de Valerian, devenu un beau matin sculpteur et peintre, qui participe à un concours artistique (L’action Jirasek), et celle d’un maçon qui va assister à la destruction d’un monument dédié à Staline (en 1964). Les personnages du livre sont aussi bien des intellectuels (le philosophe) que des gens du peuple, ils travaillent comme « volontaires » dans une fonderie où ils côtoient des détenues qui travaillent près d’eux (toutes relations sont interdites, même si le gardien est plutôt libéral). Poldi, la belle, dont le narrateur est amoureux est sans doute l’une d’elles, peut-être bien celle qui a sauvagement assassiné sa mère, car dans Vends Maison où je ne veux plus vivre, la cruauté, la violence sont omniprésentes, mais dans une optique où le monstrueux confine au merveilleux, comme le signale dans son intéressante postface Petr Kral. Et le mot « merveilleux » est à la fin le qualificatif qui convient le mieux à ce texte de Hrabal où Prague est magnifiée, élevée au stade de cité surnaturelle, merveilleuse. C’est là toute l’alchimie de la poésie de Hrabal mise en œuvre dans ce livre formidable que je ne peux que vous recommander vivement si vous souhaitez découvrir un écrivain tchèque du XXe siècle qui surpasse, et de loin, certains de ses contemporains plus célèbres que lui.

Le Traducteur cleptomane et autres histoires, Dezsö Kosztolanyi

Pour qui ne connaît pas Deszö Kosztolanyi, nous irons à l’essentiel. Grand écrivain hongrois parmi les grands écrivains hongrois, il est sans nul doute l’équivalent pour son pays de Jaroslav Hasek, Milan Kundera ou Bohumil Hrabal pour la Tchécoslovaquie. C’est dire qu’on a à faire à un des maîtres de la littérature de la Mittel Europa. Allons un peu plus loin, Kosztolanyi est un auteur du début du XXe siècle (il est mort en 1936) qui s’est particulièrement illustré dans l’art de la nouvelle, et ce petit livre est justement un recueil de nouvelles. On retrouve dans chacun des textes du Traducteur cleptomane, l’alter-ego de papier de Kosztolanyi, Kornél Esti, à tour de rôle narrateur, personnage principal, mais changeant, de toutes ces histoires, dans lesquelles on retrouve le ton inimitable de l’auteur, son pessimisme teinté d’humour et de fatalisme – de ce point de vue, Kosztolanyi est très proche de Hasek, dont nous ne pouvons nous empêcher de recommander au passage Les Aventures du brave soldat Chveik, son chef-d’œuvre. On ouvre le recueil et nous voilà plongés dans la Budapest des années 1920, avec des personnages hauts en couleur comme ce traducteur de qualité qui, sortant de prison pour vols répétés, ne peut s’empêcher de se livrer à son vice jusque dans sa façon de traduire un roman policier anglais – un petit bijou de nouvelle ; Kornél Esti, en poète sans le sou, qui avoue à un ami qu’il a hérité en son jeune temps d’une fortune considérable, qu’il n’a de cesse de dilapider petit à petit en en faisant le don à des inconnus, à raison de 150 couronnes par jour – des mille et une façons de donner son argent sans que le donateur ne soit connu de son obligé ; Kornél Esti, dans le train qui traverse la Bulgarie, en grande conversation avec un contrôleur bulgare, quand il ne sait pas un mot de sa langue ; Kalman Kernel, le chef d’entreprise prospère dont l’affaire coule soudain, qui en crée d’autres sans plus de succès, puis qui disparaît pour ensuite réapparaître (le texte se termine sur une comparaison entre son sort et celui des écrivains, car bien sûr c’est comme si toute sa famille lui en voulait de ne pas être disparu…) ; un pharmacien au bord du suicide, qu’une simple vente remet en (en)vie ; Sarkany, le poète le plus miséreux du monde ; l’écrivaine dont le manuscrit de 1308 pages, de la plus mauvaise graisse, encombre le bureau de K. Esti ; le Président insomniaque d’une association culturelle qui dort pendant les conférences qu’il a l’honneur et l’avantage de présenter, dans sa bonne ville de Darmstadt – pure merveille, une vingtaine de pages consacrées au sommeil du Président pendant les conférences, analysé par Kornél Esti, de la grande écriture. Esti est bien sûr le personnage le plus important du recueil, et toutes les histoires auxquelles il prend part sont ou drôles ou surprenantes et captivantes. Le style de Kosztolanyi est d’une grande élégance, fluide et il sait narrer. Le lecteur, subjugué, passe de l’une à l’autre des nouvelles sans à aucun moment ressentir le besoin de faire une pause, et c’est ainsi qu’on lit un livre en une après-midi, ravi d’un si beau voyage dans l’espace et le temps. N’hésitez pas, vous aussi, à le faire, ce sera un grand plaisir de lecture.

Un Célibataire, Emmanuel Bove

Etrange petit roman que cette « étude de caractère » d’Emmanuel Bove, auteur inoubliable de Mes Amis, qui aurait pu être titré, aussi bien qu’Un Célibataire, Un Ridicule. Car Albert Guittard, s’il est bien célibataire, est surtout un grand névrosé qui ne se comprend pas et ne comprend à peu près rien à ce qui lui arrive dans ce livre dont, avouons-le, nous ne savons que penser. Albert Guittard est un ancien chef d’entreprise retiré des affaires, il approche la soixantaine et est toujours célibataire. Il vit à Nice, où il fréquente un couple, les Penner, tout en détestant le mari, sans doute parce qu’il est attiré par sa femme. Une autre femme, belle et jeune, Brigitte Tierbach, mariée à un vieux docteur lui plaît sans doute beaucoup. Guittard, un grand naïf qui se fait parfois l’effet d’être encore un collégien quand il se trouve face à une femme qu’il désire, ne sait pas se montrer discret, tout le monde voit clair dans son jeu, il a parfois des velléités de se comporter en monsieur, mais ses actes sont la plupart du temps motivés par des arrière-pensées et des stratégies qui s’avèrent toutes inefficaces et motivées par l’amour propre. Il est donc la plupart du temps assez ridicule, ne se rend compte que trop tard qu’il est transparent et que la petite société qu’il fréquente finit par le trouver non seulement étrange, mais assez insupportable, bref pas fréquentable. On parle en son absence de son comportement avec les dames, on ne se prive pas de lui faire savoir. Il se sent chaque fois victime d’on ne sait quelle malveillance. Guittard n’est pas un mauvais bougre, mais il ne connaît rien à la vie et se compromet malgré lui.

On a l’impression, en lisant ce livre, de lire une pièce de théâtre – les situations sont toutes théâtrales, on pourrait tout aussi bien faire une adaptation du roman pour le théâtre de boulevard – ou de voir un film. C’est que tout tourne autour du personnage principal, qui n’est pas sans faire penser, l’excès de la caricature en moins, à certains personnages de Molière, comme le Misanthrope, dans ses relations avec les femmes, des autres personnages – les femmes jouent un rôle essentiel dans le roman – et c’est à une étude de caractère, dans laquelle la psychologie a son importance, que se livre Bove. C’est ainsi que la lecture peut alterner entre agacement – la psychologie, le personnage, c’est un peu vieillot, reconnaissons-le – et le bon plaisir de lire une écriture juste, de se laisser aller au seul plaisir du texte sans se montrer plus exigeant que cela, tout comme on avait admiré dans Mes Amis le savoir-faire d’un écrivain du début du XXe siècle qui mérite sans nul doute d’être redécouvert, d’être encore lu pour lui éviter une seconde disgrâce – il était un écrivain pauvre et, à sa mort, on s’empressa de l’oublier. Et pourtant, Emmanuel Bove fait partie de ces auteurs « mineurs » que Colette, Beckett , Rilke et plus près de nous Vila Matas n’ont pas manqué d’encenser. A découvrir, donc, pour les curieux de livres et d’écrivains délaissés par l’histoire littéraire.

Octaèdre, Julio Cortazar

Dans le même esprit que celui d’un recueil écrit en 1958, Les Armes secrètes, mais sans forcément aller chercher le fantastique sous la surface du réel, Octaèdre propose au lecteur huit nouvelles de très bonne graisse, comme l’aurait dit Rabelais. Car force est de reconnaître que Julio Cortazar est un maître de la nouvelle et que dans cet opus publié en 1974, il est tout bonnement au sommet de son art. Voilà qui est dit, vous pouvez donc sans peur d’être déçu lire ce court livre, qui comme souvent avec la collection L’Imaginaire de Gallimard offre au lecteur du meilleur. Le procédé littéraire de Cortazar est assez génial : partir de situations réelles, d’un quotidien parfois banal pour donner de la réalité une vision moins simplette par un simple glissement qui modifie singulièrement les choses, relations humaines en particulier, conception de la vie et des lois du monde qui entoure les personnages, etc… La dernière nouvelle du recueil, Cou de petit chat noir, en est une démonstration. Dans le métro, un homme ganté s’amuse, en tenant la barre pour garder son équilibre, à répondre du doigt au doigt d’une jeune femme, gantée elle aussi, qui s’est aventurée à chercher le contact avec la main de Lucho. Rien de plus banal et plat que cette situation. Mais quand ils finissent par se parler, Lucho apprend, sans y croire tout d’abord, que les mains de la jeune femme ne lui obéissent pas et n’en font qu’à leur tête, cherchant ainsi régulièrement le contact avec d’autres mains, d’hommes, de femmes tout aussi bien, lui rendant visiblement la vie impossible. Une autre des huit nouvelles, Manuscrit trouvé dans une poche, se déroule dans le métro, il s’agit encore de séduction, organisée comme un jeu aux règles précises avec lesquels le narrateur ne peut pas tricher : il repère une jeune femme qui lui plaît dans le compartiment, la regarde dans le reflet de la glace, lui donne deux prénoms, un pour elle, un autre pour son reflet, sourit à ce dernier. Si le sourire est rendu, l’homme descend à la même station qu’elle et n’a le droit de l’accoster que si elle prend la direction qu’il a au préalable pronostiquée… Avec Marie-Claude, il triche. Le jeu et ses règles se compliquent alors un peu plus.

La mort est aussi l’un des thèmes de ce recueil de nouvelles. La première, Liliana pleurant, est le récit que se fait un grand malade, qui se sait condamner et imagine le jour de ses obsèques, les actions et réactions de ses amis, de sa femme, de son médecin qui est aussi un ami, de celui qui le remplacera auprès d’elle, Liliana. Jusqu’au moment où l’impossible semble se produire. L’autre nouvelle, Lieu nomme Kindberg, ne pourrait être racontée sans en gâcher la découverte. Le style qui explore Cortazar pour dire les discussions des deux personnages est éblouissant. Difficile parfois de savoir qui dit quoi, mais est-ce bien l’essentiel ? Enfin, Là, mais où, comment ? semble être une nouvelle autobiographique sur la mort d’un ami, le deuil impossible, une mort sans cesse revécue.

La deuxième nouvelle, Les Pas dans les traces, a pour thème l’écriture, l’ambition littéraire et sociale d’un critique littéraire qui va jusqu’à l’imposture pour être reconnu puis revient sur son erreur et s’apprête à disparaître du monde littéraire. Une nouvelle qui a sans doute dû plaire à Enrique Vila Matas, dont on reconnaît bien là les thèmes de prédilection. Eté est l’une des très fortes nouvelles du recueil, par le fait d’une image d’une force inouïe, celle d’un cheval blanc qui terrorise un couple désuni dans sa maison, en courant dans le jardin pour apparaître soudain devant la baie vitrée du salon et s’y frotter pour disparaître aussitôt, comme s’il allait essayer d’entrer dans la maison. Puissant.

Pour finir, Les phases de Severo est sans doute la pépite de ce recueil, une nouvelle où le fantastique est bien présent, un fantastique à la Borges, une nouvelle magistrale que je vous laisse le soin de découvrir sans vous en parler au préalable. Car ce livre mérite votre lecture.

La Chevelure sacrifiée, Bohumil Hrabal

Retrouver la phrase d’un Bohumil Hrabal au meilleur de sa forme stylistique, au sommet de sa verve qu’il met au service d’une narratrice haute en couleur, dans des narrations délicieuses de jeunesse (il est vrai qu’il n’a que soixante-deux ans lorsqu’il écrit La Chevelure sacrifiée…), de vie et d’imagination débridée a été un plaisir plus vif encore que je ne l’imaginais après avoir relu, avec moins d’enthousiasme qu’il y a trente ans, Moi qui ai servi le Roi d’Angleterre. La Chevelure sacrifiée ne m’a pas réconcilié avec l’auteur tchèque, nous n’étions pas fâchés, elle m’a juste redonné l’envie de lire encore et encore des textes de cet écrivain lyrique et joyeux que j’ai déjà tant aimé. Le roman commence par un texte d’anthologie sur les lampes d’avant l’électricité, que la narratrice aime à nettoyer chaque soir, quelques minutes avant sept heures, quelques minutes avant d’allumer les mèches. Texte sensuel, texte d’une beauté littéraire certaine dans lequel l’expression « j’aime » revient encore et encore, dans lequel le personnage de Maryska apparaît déjà dans toute sa vérité, puis c’est le travail de Francin, son homme, qui manie la plume à dessin numéro trois (il apparaît de nombreuses fois dans le texte avec une plume numéro trois à la main, il est le gérant d’une brasserie de bière, mais…) pour écrire les initiales des aubergistes qu’il enlumine de frisettes décoratives qui ne sont rien d’autre que la retranscription de la chevelure de sa femme, en trempant la plume dans des encres de couleur s’il vous plaît. Et la plume de Hrabal n’a pas désarmé, le style est toujours bien présent, la phrase ample s’étire et se déploie à merveille, et la vie du petit couple prend forme sans qu’un gramme d’ennui vienne se poser sur les paupières alourdies du lecteur fatigué par une longue journée, mais prêt à lire jusqu’à plus soif, et jusqu’à pas d’heure comme on le dit ici… Ce soir-là, dans la cour, hennit un cheval et le premier chapitre se termine sur une histoire de chevaux, des hongres belges qui ont un moment de folie et cavalent dans la cour jusqu’à ce que Francin les arrête dans leur délire avec le savoir-faire d’un uhlan. On y est, vous y êtes, Hrabal va régaler son lecteur !

Chaque chapitre de ce court roman (un peu plus de 150 pages qu’on quitte au regret de ne pas avoir plus à lire…) pourrait être ainsi décrit par le menu, la verve narratrice de l’auteur ne tombe jamais en panne, son écriture est flamboyante, phrases longues quand tu nous tiens, ses personnages, peu nombreux, hauts en couleur (inoubliable Oncle Jojo, qui gueule plus qu’il ne parle, raconte à n’en plus finir des histoires, épuise son frère, les membres du Conseil d’Administration de la brasserie, au point que le docteur Gruntorad a l’idée de l’embaucher parmi les malteurs pour le fatiguer et le faire ainsi taire…), les événements sont épiques (Jojo et Maryska vont se percher au sommet de la cheminée de la brasserie, faisant déplacer les pompiers qui viennent leur demander de redescendre, par sécurité… les noyades de la petite Maryska, enfant… les crises de nerf de son père, désemparé par cette petite fille qui ne fait rien comme les autres et accumule les énormités, excessive qu’elle est déjà…). Nous sommes au début du siècle, le XXe, peu avant les années vingt ; Maryska a des cheveux roux et long à toucher la terre, tout le village en est fasciné. Francin, un rien conventionnel, aime cette femme dont il voudrait parfois qu’elle se comporte comme il faut… On pourrait s’attendre à un texte un peu ennuyeux, c’est tout le contraire, les morceaux de bravoure s’enchaînent, Hrabal et sa narratrice ont quelques points communs, avec eux on ne s’ennuie jamais. Francin est parfois à la hauteur de sa charmante femme, il ne va jamais à Prague sans lui rapporter un cadeau, et il en trouve d’étonnants qui donnent l’occasion à Hrabal de mettre en scène son petit couple dans une intimité poétique et joyeuse. Mais outre la narration, Hrabal se laisse aller à une écriture des sensations qui fait de ce livre bien plus qu’un drolatique petit roman. La brasserie vit et travaille sous nos yeux, on voit Maryska pédaler sur son vélo, cheveux au vent, on voit le village par les yeux de Maryska, et l’écriture est au rendez-vous. C’est de la littérature, Mesdames et Messieurs, de la grande, de la belle, de la vraie. C’est le facétieux Hrabal, c’est Maryska, c’est sa voix, qui laisse parfois la place à la voix de Jojo, « De la merde ! cria l’oncle Jo, Latal, c’était l’instituteur ! L’an dernier, il est tombé du premier étage lorsqu’il expliquait ce que c’est le temps uniforme, que c’est lorsqu’un train roule, roule, roule, roule, roule… Et Latal, il faisait des moulinets avec ses bras et courait vers la fenêtre ouverte en faisant le train et il est tombé de cette fenêtre et toute la classe en joie s’est précipitée pour voir si l’instituteur s’était cassé les jambes dans les tulipes, mais Latal avait déjà disparu, il a fait le tour par derrière et il est remonté et il est remonté par l’escalier et de nouveau le train qui roule, roule, roule, roule… et comme ça il est rentré dans la classe dans le dos des élèves penchés à la fenêtre. », c’est La Chevelure sacrifiée, le titre ne laisse aucun doute sur une fin que je vous laisse savourer comme l’intégralité de ce beau, ce très beau livre. Allez-y, mais allez-y, vous vous en féliciterez !

Le Diable n’existe pas, Mohammad Rasoulof

Couronné par un Ours d’or au Festival du film de Berlin, Le Diable n’existe pas est un film d’une telle puissance qu’il m’aura fallu plusieurs jours pour me décider à en faire la chronique, tant on sort de la salle de cinéma en se disant qu’il n’y a pas un mot à ajouter à ces images, tant on en sous le choc… Ce nouveau film iranien, peu de temps après Le Pardon, fait de la peine de mort en Iran le thème central, on pourrait dire unique, de quatre chapitres qui sont autant de films différents et on comprend vite pourquoi il a été tourné, comme bien d’autres films d’auteurs de ce grand pays de cinéma, clandestinement. Sorti en salles en 2020, il est maintenant visible en France. Ne passez pas à côté de cet œuvre unique.

Le premier chapitre du film, commence à la façon d’un film noir : dans un parking souterrain, deux hommes portent un sac de toile blanche, qui ressemble à s’y méprendre à un drap dans lequel deux tueurs auraient enveloppé le corps d’un crime, jusqu’à une voiture puis le déposent dans son coffre. Heshmat, le personnage central de ce court-métrage remercie l’homme qui l’a aidé et sort du parking, la caméra remonte avec lui plusieurs étages avant que la voiture sorte et soit arrêtée par un homme en uniforme, armé, qui demande au conducteur d’ouvrir son coffre… Puis des portes métalliques s’ouvrent et la voiture poursuit sa route jusque chez son conducteur. On est chez Heshmat, on découvre qu’il est marié à une femme nerveuse et attachante, qu’ils ont une petite fille. Jusqu’à la fin du film qui tombe comme un couperet, on suit la vie quotidienne d’une famille iranienne. Heshmat est un homme honnête, simple, qui a visiblement des problèmes de sommeil et prend son traitement sans broncher.

Le deuxième film est beaucoup plus nerveux, il agit sur le spectateur à la façon d’une série d’électrochocs. Six hommes, enfermés dans une cellule, discutent et se disputent à propos du comportement de l’un d’entre eux, qui est nerveusement atteint, alternant entre crises de larmes, réponses désespérées aux coups de fil de sa fiancée qui l’appelle sur le portable de son voisin de lit et tentatives de justification quand il est pris à parti par celui qui, dans la cellule, n’aiment pas être réveillé en pleine nuit par ce peureux qui se croit supérieur aux autres. On n’est pas dans une prison, les six hommes sont des conscrits, et celui qui pleure poussera le tabouret pour la première fois au petit matin, quand on viendra le chercher pour jouer le rôle du bourreau dans la pendaison d’un « criminel ». Quand la porte s’ouvre devant lui, on ne s’attend pas à ce qui va suivre, tout s’accélère, le rythme infernal est donné par la musique, on a basculé dans un film d’évasion et on en a le souffle coupé. Le conscrit qui « ne peut pas », comme il l’a tant répété s’avère bougrement déterminé à ne pas participer à la danse macabre que l’Etat iranien impose à ses jeunes hommes durant un service militaire de deux années qui plonge les citoyens dans la culpabilité généralisée. Tous mouillés ! La peine de mort ne concerne pas que le monde judiciaire en Iran.

Le troisième chapitre du film explore l’autre versant du thème approché dans le court précédent. Cette fois, le conscrit ne s’est pas soustrait à l’obligation de pousser le tabouret, on y gagne des permissions… et c’est encore le meilleur moyen d’intégrer la communauté des citoyens qui ont des droits. Celle dont il profite lui permet de rendre visite à sa fiancée qu’il a l’intention de demander en mariage… Le dernier chapitre nous montre un homme d’un certain âge, proche de la mort. Il n’a pas le permis de conduire, il est docteur mais interdit d’exercer. Il a une révélation à faire à une jeune femme d’une vingtaine d’années avant de mourir. Il pourrait être le jeune homme qu’on a vu quitter la conscription en force dans le deuxième chapitre. Ainsi en va-t-il de la vie des citoyens et de leur liberté en Iran, elles ne peuvent se conquérir qu’en se révoltant. Mais le Diable n’existe pas. Rasoulof ne condamne pas ses personnages, chacun fait ce qu’il peut face à la violence étatique. Pas de pathos non plus. Il s’agit d’un très grand film, et Rasoulof n’a pas volé son Ours d’or. A voir impérativement !

Corps du roi, Pierre Michon

Publié en 2002, Corps du roi est un recueil de courts textes (Michon écrit court) consacrés pour la majorité (moins le dernier) à des écrivains-rois : Beckett, Flaubert, Faulkner, dont les noms suffisent à dire à qui on a affaire, et à un auteur que la majorité des lecteurs occidentaux (moi le premier, j’avoue mon inculture…) ne connaissent pas : Muhamad Ibn Manglî, qui signa un traité de chasse, dont je ne résiste pas à copier ici le titre : Commerce des grands de la terre avec les bêtes sauvages du désert sans onde (avouons-le, ça en jette !).

Le premier texte est donc consacré à Samuel Beckett, et en particulier à une photo de lui remarquable réalisée par un photographe turc, Lufti Özkök. Nous sommes en 1961, Beckett pose devant un fond noir, clope (un gros module) au bec. Le cliché ne montre de son corps que la tête qui semble posée dans le vide sur un cou sans corps, puisque l’écrivain irlandais porte un pull noir uni, qui ne contraste pas avec le fonds et ne montre donc rien. Peu importe à Michon, qui se lance dans une analyse rapide, sans doute influencée par la pensée de Kantorowicz exposée dans son essai Les deux Corps du roi : Beckett, en bon roi littéraire, a deux corps, un corps sacré, éternel, et une défroque mortelle, celle que l’on connaît et que nous ne voyons pas sur la photo d’Özkök… Selon Michon, Beckett se fout de la pose, se fout du photographe, se fout de la photographie (ce que je crois volontiers). Le texte est ultra-court. La conclusion est assez géniale, que je ne dévoilerai pas ici…

Corps de bois est consacré à Flaubert, il s’agit d’un texte plus long, bien plus long comparativement aux trois pages écrites pour Beckett (Les deux Corps du roi). Michon prend Flaubert au moment où il a fini la première partie de Madame Bovary, revient pour de vrai et en imagination sur ce que fait l’auteur rouennais sur le moment, puis dans les jours qui suivent. Rapidement. Puis, ça commence pour de vrai : Flaubert s’est inventé une vie entièrement consacrée à l’écriture, une vie uniquement consacrée à la littérature, même si ce n’est pas la vérité. Les grands écrivains construisent parfois leur propre mythe (cf Jean Genet) : « il se bricola un masque qui lui fit la peau et avec lequel il écrivit des livres. » Michon a le sens de la formule, Michon tourne ses phrases comme on polit les diamants… Flaubert « faisait le moine ; et ceci pas seulement pour la galerie, mais pour lui-même et à ses propres yeux.  » Nous voilà partis pour vingt-cinq pages de Flaubert par Michon, un petit régal dans lequel passe le grand Victor. Difficile de ne pas l’évoquer, celui-là, quand on parle d’un écrivain du XIXe siècle, toujours passe son ombre qui faisait tant d’ombre à ses contemporains.

Le quatrième texte du recueil est lui consacré à un autre colosse de la littérature, un Américain celui-là, Faulkner, tiens, encore lui… L’Eléphant, c’est Faulkner, part lui aussi d’une photo (comme pour Beckett), prise en juillet 1931 par un certain James R. Cofield, dont Michon refait la réalisation (« J’incline pour le trépied, et aussi pour l’apparat, le crêpe noir, la hausse d’artillerie, le gros calibre. »). La photo n’a rien d’un chef-d’œuvre, c’est l’ouvrage d’un professionnel, pas plus : on y voit Faulkner en plan américain (ben, oui !), couvert d’un manteau d’hiver en tweed, croisant les bras, une… clope entre l’index et le majeur (les écrivains arborent-ils, je parle des rares fumeurs, encore la clope quand on les immortalise ?). La photo n’est pas très bonne, mais ce serait « le premier portrait mythologique » de Faulkner, si l’on en croit Michon, qui se lance dans ce qu’il nomme lui-même des « affabulations de lecteur » sur le grand homme et cherche ce qui, dans la pose de l’écrivain, fait que le photographe déclenche. Ici, ce sera le regard, le regard d’un qui a vu soudainement quelque chose d’éclairant… et qu’il voit encore. L’Eléphant, il a vu l’éléphant, et je vous laisse aller y voir, pour savoir ce que ce gars-là, selon Michon, a bien pu voir !

Les deux textes dont il me reste a rendre compte ici, sont les textes qui cassent un peu sans rien démolir du recueil l’espèce d’unité qu’aurait l’ouvrage si Michon avait continué avec ses portraits de géants. Le troisième texte, consacré à Manglî, nous sort des colosses de la littérature. Michon a trouvé chez lui une phrase sublime et il part de là pour rendre hommage à son auteur. Michon aime les phrases taillées comme des joyaux. Et puis, il y a ce dernier texte, où Michon parle de lui, de son rapport à Booz endormi, le poème de Victor Hugo, texte qui se termine sur le jour où il s’est défait d’une véritable dépendance à ce poème (« J’avais vaincu ces vers. J’étais un homme libre. »), jour qui se termine dans l’ivresse la plus grande de celui qui se pochtronne pour fêter une victoire et se termine sur un acte peu glorieux et une bonne dégelée. Allez-y voir, Corps du roi mérite mieux qu’un détour.

Les Bords de la fiction, Jacques Rancière

Difficile de définir ce que Rancière appelle « bords de la fiction » à la fin d’une lecture intéressante, mais aussi parfois épuisante, de son essai littéraire autant que philosophique, comme souvent avec lui. Il y est en tout cas beaucoup question des rapports entre réel, rationnel et littérature. Tout démarre d’Aristote qui établit que la littérature s’intéresse bien plus à la façon dont advient l’inattendu qu’à l’enchaînement des événements, modèle que la littérature moderne a bien sûr a dépassé. Pour soutenir cette thèse, Rancière fait appel à des auteurs qui pour la plupart m’intéressent – même s’il commence par Balzac et Stendhal, et même si un chapitre du livre est consacré à Marx – : Flaubert, Poe (et le roman policier), Conrad, Sebald, Faulkner, Woolf, Gimaraes Rosa… Et s’intéresse donc non pas au centre de l’œuvre, à un événement majeur et central, mais à ce qui se trouve à la marge dans la fiction, et fait pourtant sens, comme dans le premier chapitre consacré au rôle des portes et fenêtres dans la littérature française du XIXe siècle (Stendhal, Flaubert, Balzac…). Le chapitre consacré au roman policier est sans doute et de loin le plus intéressant (le plus abordable aussi, peut-être…) : il y consacre une place non négligeable au Double assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Allan Poe, en montrant comment la philosophie de la composition de Poe rejoint la définition d’Aristote donnée au début du livre (plutôt que faire la chronique des événements dans l’ordre où ils sont arrivés, montrer comment les événements sont liés les uns aux autres et comment ils aboutissent à un événement dont ils sont la cause. L’article se poursuit avec d’autres exemples, empruntés à la littérature policière, qui montre comment le polar va s’éloigner de ses origines spiritualistes pour aller vers une forme plus réaliste.

La seconde partie, consacrée aux rives du réel, commence par un article sur la construction du personnage chez Conrad, où l’on apprend que l’auteur polonais aurait pratiqué la sympathie à l’égard des personnages qu’il croisait dans la rue (« silhouette caractéristique », silhouette « attirante », silhouette « silencieuse », dont il n’y avait plus qu’à inventer l’histoire pour l’écrire, ce qui aurait été le cas pour Lord Jim) pour ensuite créer ses personnages, de la « vraisemblance inventée », à l’inverse de la démarche scientifique en cours à son époque. Le chapitre suivant, consacré à Sebald et difficile à suivre si on ne l’a pas lu, a pour principal effet de donner envie de lire le livre dont il est question, Les Anneaux de Saturne.

La troisième partie vaut essentiellement pour les deux chapitres qui explorent la littérature de Faulkner et celle de Joao Guimaraes Rosa. Avouons que cette lecture finale aura eu raison de notre volonté de tenir le fil et de ne pas perdre de vue le sens des analyses philosophiques de Rancière, mais elle aura eu toutefois le grand mérite de rappeler le génie de ces deux auteurs américains (et pour l’auteur de cette chronique de lui remettre en mémoire Le Bruit et la fureur). Vous l’aurez sans doute compris, Les Bords de la fiction est un livre de haute qualité littéraire pour passionnés du « décorticage » de grands textes, et j’avoue humblement que ma passion ne va pas si loin. Aussi me garderai-je bien de vous le recommander ou non… C’est à vous de voir, en fonction de votre résistance aux difficultés de la pensée du maître, mais si vous aimez l’érudition…

Djinn – Un Trou rouge entre les pavés disjoints, Alain Robbe-Grillet

Entièrement convaincu par les arguments littéraires de l’ouvrage théorique par lequel Robbe-Grillet a répondu à ses détracteurs, Pour un nouveau Roman, enthousiasmé par la lecture du roman La Jalousie (1957), je poursuis la découverte tardive de cet auteur trop souvent décrié par des lecteurs qui l’ont mal lu, voire pas lu du tout, ou de façon parcellaire. Dans Djinn, publié en 1981, on retrouve l’exigence de Robbe-Grillet en matière de style, mais on peut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin. Le texte est une sorte de conte fantastique, qui ne rechigne pas à s’inscrire dans une tradition littéraire du XIXe siècle à laquelle l’auteur fait quelques clins d’œil, et ce dès le prologue qui présente le roman comme un manuscrit trouvé dans la chambre, désertée par son occupant, du narrateur. Suit un jeu sur son identité, multiple tant du point de vue du nom dont il change à loisir que de sa supposée origine géographique (Ukraine, Hongrie ou Finlande, ou Grèce encore). Puis, il est question d’un manuscrit destiné à servir de manuel de français à des étudiants étrangers, ce qui n’st pas un simple clin d’œil puisque le roman répond à une commande faite à Robbe-Grillet par un enseignant américain.

Toujours est-il que Djinn – Un Trou rouge entre les pavés disjoints est un texte fort divertissant (on a reproché au nouveau roman d’être ennuyeux et de ne pas s’intéresser aux personnages), dans lequel le plaisir du texte est bien présent, et donc celui du lecteur également. Le personnage principal, et narrateur, Simon Lecœur, a rendez-vous pour une embauche. Mais rien de réaliste dans cette scène qui ouvre le livre, puisque l’entretien a lieu dans un hangar mystérieux, où il tombe d’abord sur des mannequins, puis sur une mystérieuse américaine, répondant au prénom de Jean, dont il tombe amoureux. Et le voilà embauché ! Par une sorte d’organisation secrète qui milite et œuvre contre le machinisme. Pour quel travail ? On ne le sait pas et lui non plus. Il est alors chargé de se rendre à la Gare du Nord pour y recevoir un voyageur arrivant par le train d’Amsterdam. Mais, bien sûr, rien ne se passe comme prévu et Simon est détourné de sa mission par un enfant qui trébuche en traversant une ruelle, s’affale sur le pavé, près d’une flaque rouge, ne se relève pas et semble avoir perdu conscience. Il est habillé comme au XIXe siècle, et l’appartement où Simon le porte est d’une autre époque lui aussi : pas d’électricité, décor anachronique. C’est le début d’une série d’aventures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres (un enfant qui meurt à répétition, qui a une mémoire anormale – il se souvient du futur…), entre fiction et réalité, dans lesquelles Simon est censé partir à la découverte de la raison d’être de l’organisation qu’il sert. Le fantastique est bien présent, les rebondissements sont nombreux et surprenants, Robbe-Grillet joue dans le texte avec les conventions du conte fantastique, dans des aventures absurdes et pleines d’énigmes, avec ses propres angoisses, sans pour autant renoncer à ses « théories » et aux lignes d’évolution de la littérature contemporaine qu’il exposait dans son essai écrit en 1963. On retrouve, enfin, comme dans La Jalousie, le jeu littéraire auquel l’auteur aime tant se plier, la reprise de scènes qu’il modifie, parfois imperceptiblement, d’autres fois plus radicalement. Djinn est un texte plaisant, ludique et maîtrisé, virtuose, que vous pouvez donc lire sans la moindre hésitation. Quelles que soient vos opinions sur l’auteur et ses conceptions littéraires révolutionnaires. Il est sans doute temps d’abandonner ces vieilles querelles que l’histoire littéraire et la lecture sans a priori des textes ont sans doute déjà mises à bas.

Memoria, Apichatpong Weerasethakul

Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur thaïlandais récompensé en 2010 par la palme d’or de Cannes pour Oncle Bonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, s’interroge toujours dans son cinéma métaphysique sur le grand mystère de la vie. Cette fois, avec Memoria, film qu’il a tourné en Argentine, c’est à la naissance et à ce qui peut se passer avant qu’il s’intéresse, sans qu’on le voie venir, tant le réalisateur se plaît à nous mettre sur une fausse piste avant d’en arriver à son véritable propos, dans la seconde moitié du film. En attendant, longs plans-séquences et images d’une certaine beauté poétique se succèdent pour construire l’air de rien une intrigue qui tient le spectateur en éveil (on ne s’endort pas toujours en regardant un film de Weerasethakul). Le prétexte est surprenant : une jeune femme, horticultrice spécialisée dans les orchidées, se réveille une nuit après avoir entendu un bruit sourd et violent, comme une détonation. Ou plutôt comme une boule de pierre, qui tombe dans un tunnel de fer dans la mer, quelque chose comme ça qu’elle décrit à un jeune ingénieur du son, Hernan, qui l’aide à le reconstituer, dans un studio où il est censé travailler – quand elle reviendra le voir une fois le travail fait, on lui dira que personne ressemblant au jeune homme dont elle parle ne travaille là. Le même jeune homme, qu’elle retrouve plus tard en ville, lui propose sans raison de lui donner de l’argent pour acheter un frigidaire pour conserver ses orchidées, proposition à laquelle ni Jessica ni le film ne donnent suite. On ne reverra d’ailleurs pas ce jeune musicien ingé du son. La deuxième partie du film va apporter une réponse (sous forme de révélations métaphysiques) aux questions de Jessica sur la persistance du phénomène étrange qui la poursuit, à travers le personnage fantastique d’un pêcheur qui n’a jamais quitté son village (pour je ne sais plus quelle raison). La visite à une doctoresse dans un village de montagne est sans conséquence (incapacité de la science à répondre à toutes les interrogations ?) et sa seule proposition consiste à renvoyer Jessica vers la religion, comme si son « cas » dépassait le savoir médical…

Le pêcheur que Jessica rencontre au hasard d’une marche dans la campagne environnante a le même prénom que le jeune musicien de la première partie du film. Il entend des histoires qui lui sont racontées par des galets qu’il conserve quand elles lui plaisent. Il a le don de s’endormir sur commande. Il comprend ce que se disent les singes hurleurs dans la jungle, et le traduit pour Jessica. Il se souvient de sa « vie » avant sa naissance et en parle un peu. Il parle de son espèce, comme s’il n’était pas un être humain. Il est-dit-il, un disque dur qui se souvient de tout, sa mémoire semble donc absolue, et il voit en Jessica une antenne… C’est au moment où la jeune femme se met à « réciter » un souvenir d’enfance qui ne lui appartient pas, mais est tiré de la mémoire du pêcheur. Cette partie du film, onirique, et qui se déroule dans un lieu proche de la jungle, ramène le spectateur dans l’univers habituel de Weerasethakul, via un discours sur la mort, le sommeil et la mémoire, on serait tenté de mettre une majuscule à ce dernier mot, jusqu’à la révélation finale, drôle autant que surprenante, surprenante autant que poétique. Memoria n’est pas sans évoquer le cinéma de Tarkovski, Memoria est un film dont on peut sortir en se disant qu’on n’y a rien compris ou qu’on retournerait bien le voir pour tenter de répondre à toutes les questions qu’il nous pose. De ce point de vue, on peut légitimement penser que c’est un chef-d’œuvre.

La 7e fonction du langage, Laurent Binet

Laurent Binet est un jeune écrivain (je n’écris pas ça en me préparant à le descendre sauvagement) à qui tout semble réussir quand il écrit des romans (trois titres, trois prix… fichtre !). A priori, rien ne devait m’infléchir à lire un de ces textes, sauf que deux amis me conseillaient de sortir de mon snobisme littéraire pour me plonger dans HHhH ou encore La 7e Fonction de langage – le second, pour forcer le passage à l’acte est arrivé avec le bouquin qu’il m’a prêté pour mon plus grand plaisir de lecteur. La 7e Fonction du langage (ceux qui ouvrent les vidéos qui sont régulièrement publiées sur ce blog le savent déjà) part de la mort de Roland Barthes (écrasé par une camionnette de blanchisserie en sortant d’un déjeuner avec le candidat à la présidence François Mitterand) que Binet trouve romanesque (et il n’a pas tort), qui provoque la curiosité d’un Giscard d’Estaing qui diligente une enquête, dont se charge un certain Jacques Bayard, flic un peu réac, de droite et a priori raciste, homophobe, etc… qui embarque avec lui de force un jeune prof de sémiologie qu’il considère comme essentiel au décryptage d’un monde intellectuel dont Bayard ignore tout. C’est donc à un polar qu’on s’attaque, mais le genre ne fait rien à l’affaire, puisque c’est surtout à un roman truculent, drôlatique et drôlement intelligent qu’on va se frotter, dans lequel tout le petit monde qui gravite autour de la figure centrale de Barthes (c’est lui le personnage central, et pour cause), des intellectuels, des philosophes, des sémiologues, des linguistes, etc… est réuni. Et voilà Althusser, Deleuze, Derrida, Eco, Foucault, Guattari, Jakobson, Kristeva, Lacan, Searle, Sollers, jusqu’à BHL, conviés à entrer dans la danse qui se passe dans les années 80, que l’auteur reconstitue via une bande-son de musique pop, mais pas que… et voilà également Mitterand et Giscard, car on est en pleine campagne de l’élection historique de 1981, qui sont là avec leurs lieutenants, Poniatowski, d’Ornano, Lang, Fabius, etc… Bref, des personnages de roman empruntés à la bonne vieille réalité. Voilà également une trouvaille d’idée littéraire, le Logos Club, calqué sur le Fight Club de Palahniuk, où on fighte en s’opposant dans des duels de rhétorique au risque d’y perdre un doigt (il en va ainsi quand on défie un plaideur d’une catégorie supérieure, qui risque lui en cas de défaite de redescendre dans la hiérarchie du Logos). La reconstitution des années 80 est efficace, et piégée (certains anachronismes y sont glissés par l’auteur à dessein, ou pas…). Le héros, Simon Herzog, est sympathique, mais pas de traitement de faveur pour lui. Son « comparse », Bayard, plus sophistiqué qu’il n’y paraît si l’on s’en tient à la caricature qui est tout d’abord donnée de lui. BHL et Sollers ne sont pas épargnés. Kristeva joue un drôle de rôle de fiction. Et l’intrigue va de rebondissements en rebondissements, de France en Italie, d’Italie aux USA, sans qu’à aucun moment on y trouve des longueurs. Le texte est rythmé, les intellectuels dont il est question tout au long de l’histoire font des personnages de roman attachants, intéressants et parfois originaux, les situations dans lesquelles Binet les trempe sont souvent bienvenues et/ou croustillantes. Herzog use de la sémiologie pour comprendre les situations dans lesquelles il se trouve plongé, pour comprendre la réalité et parfois en triompher (un des tours de force du bouquin). De la littérature populaire menée de façon intelligente, aussi efficace qu’un page-turner, bref un livre que je vous recommande si vous avez envie de vous détendre de lectures plus exigeantes. On a le droit de se faire plaisir, n’est-ce pas ?

Journée particulière, Célia Houdart

Il y avait un certain temps que je n’avais pas lu un des livres à la jaquette blanche à rayures, il y avait un certain temps que je voulais lire un livre de Célia Houdart, pour des raisons que je n’exposerai pas ici. C’est désormais chose faite, aussi allons-nous expédier les affaires courantes au triple galop. Le roman (pas toujours roman) enquête sur un photographe est à la mode depuis quelque temps ; ici, il s’agit d’une « enquête », pas d’un roman, sur une photo prise par Richard Avedon avec l’appareil d’un photographe de plateau (théâtre), Alain, moins connu que lui, et abandonnée aussitôt que prise. Quand la femme qui accompagne Avedon revient sur ses pas pour annoncer à Alain que l’homme qui vient d’utiliser son Leica est le grand photographe qu’il admire, il lui court après et lui demande s’il peut à son tour le photographier avec sa compagne. Les deux clichés figurent à la fin du livre (très petit format), sur un papier qui boit l’encre et rend les photos assez peu nettes (doux euphémisme) et leur crée de toute pièce un grain envahissant. On se demande comment une maison d’édition comme POL ne peut pas mieux faire, mais c’est un détail. Passons au texte : dès l’incipit, on comprend qu’on a affaire à une adepte de l’écriture impersonnelle, ou neutre, ou encore plate, je ne saurais la nommer avec exactitude, mais une de ces écritures à la mode du jour, qui semble incontournable, en ce début de XXIe siècle, quel que soit l’histoire qu’on raconte. Or, si ce type d’écriture impersonnelle allait comme un gant aux bouquins d’Edouard Levé (Journal, Suicide, Autoportrait…), parce qu’elle collait parfaitement avec le fond des livres de l’auteur en question, avec sa personnalité, ici, on peut se demander en quoi ce type de « style » correspond au récit qui nous est vaguement ébauché dans Journée particulière, on peut se demander s’il n’est pas adopté par pure soumission à un diktat littéraire de l’époque. Il me revient aussi à la mémoire l’écriture blanche de Camus dans L’Etranger, choix stylistique pertinent s’il en est, l’écriture blanche collant parfaitement à la peau de Meursault, le personnage principal du roman. Toujours est-il qu’il ne m’a pas fallu plus d’un paragraphe pour trouver ce « style » insupportable de platitude, pour me dire que, même très courte (environ 90 petites pages), cette lecture allait sans doute se transformer en épreuve. Donnons-en un aperçu rapide, avant de poursuivre, afin que les lecteurs de cette chronique soient éclairés :

« Je suis revenue sur les lieux pour essayer de reconstituer la scène. Comprendre comment elle avait pu se dérouler. Savoir qu’elle en avait été le cadre.

J’ai interrogé les souvenirs plus ou moins précis d’Alain. J’ai consulté des catalogues pour mieux connaître l’oeuvre de Richard Avedon. Je me suis mise en quête de témoignages de proches du photographe américain. »

La recette semble simple : phrases courtes, pas de recherche stylistique particulière, vocabulaire courant, pas de recherche lexicale particulière, écriture quasi journalistique. Plus loin, on peut trouver également des phrases non verbales, ultra-courtes.

Par bonheur, le thème est censé m’intéresser : la photographie, un grand nom (j’aime beaucoup certaines photos d’Avedon). Je vais peut-être trouver mon bonheur ailleurs que dans le style littéraire de l’auteur. Me revient à la mémoire la recherche stylistique de Samuel Beckett (cité à deux reprises dans le livre de Célia Houdart, pour d’autres raisons) ; l’appauvrissement de la langue, ça t’avait une autre gueule que ce « style-là ». Passons. Le texte est discontinu (autre façon de faire – l’expression est on ne peut mieux choisie – à la mode), ce qui permet d’écrire et de publier de courtes notes, des notations qui pourraient encore valoir en tant que travail préparatoire. De là à les donner à lire à des lecteurs… On passe donc, sans souci d’organisation, des rencontres avec Alain à Avedon, à son œuvre, il est question d’Andy Warhol, photographié par Avedon, du bulletin de santé d’Alain, de l’amitié que l’auteure sent venir en elle pour lui, de la période du premier confinement (pas le moins intéressant dans ce texte décousu, autant que discontinu), des parents d’Alain, de ceux de l’auteure, j’en oublie sans doute. Lu en deux fois, seul avantage de ce petit livre, on s’en débarrasse rapidement, Journée particulière est d’un ennui assez redoutable (avis qui vaut ce qu’il vaut, mais c’est le mien). Ah, oui ! il est question aussi, un peu de cinéma, de deux films, et d’Une Journée particulière, justement, et on se demande bien pourquoi Houdart emprunte à ce film le titre de son livre, puisqu’il est question d’une photographie, de deux photographies, prises en un moment particulier, certes, mais pas d’une journée particulière. Jusque dans le choix du titre, l’auteure semble bien mal inspirée. Enfin, avant de retourner à des lectures plus stimulantes, évoquons une piste d’explication à ce style mortellement plat, une citation du poète objectiviste, Charles Reznikoff : « Les doigts de tes pensées / modèlent ton visage / sans relâche. » Citation balancée sans explication, sans commentaire. Les thuriféraires des objectivistes américains prisent un style plat, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit. Ils feraient sans doute bien de relire Kafka, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit, lui aussi, et dont l’écriture est tout sauf emmerdante. Notons, avant que de tirer notre révérence pour ce soir, que le tercet de Reznikoff n’a rien de chiant du point de vue du style. Ni d’aucun point de vue, d’ailleurs.

Un pas de côté – SOL ! La Biennale du territoire – Panacée Montpellier

Les musées d’art contemporain de Montpellier (Mo.Co. et Panacée) inaugurent cette année la première édition de leur biennale. Il s’agit « d’offrir un panorama, renouvelé tous les deux ans, de la création contemporaine sur notre territoire ». Territoire qu’on doit pouvoir imaginer recouvrir quelques départements voisins de l’Hérault, peut-être le Languedoc-Roussillon… Pour n’avoir vu jusqu’à maintenant que l’expo de la Panacée, on peut dire que cette première édition est plutôt réussie, avec quelques salles où il m’a été impossible de ne pas rire franchement de l’humour des artistes et de leurs oeuvres délirantes, comme ce petit film de deux artistes femmes, jeunes et délicieusement impertinentes, Emmanuelle Becquemin et Stéphanie Sagot, qui consacrent à la ville romaine, Montpellier, un film (Le Road-movie peplum) dans lequel elles cherchent Romula et Réma dans Montpellier, visitant ainsi le Bistro romain, et autres lieux de la ville héraultaise ayant tous un nom latin, assises sur des mini-kartings de leur propre confection. Elle revendiquent le droit à l’idiotie dans leur art, tendance plus masculine que féminine indique le cartel de leur salle où j’ai commencé à trouver l’initiative d’une biennale régionale heureuse. Après l’inévitable Gérard Lattier, estampillé art brut, qui vit et travaille à Poulx (Gard) et dont les tableaux qui mêlent écriture et bande-dessinée naïve ont vite fini par me lasser, et ce avant même de les retrouver ici, et quelques oeuvres sans grand intérêt, la qualité monte d’un cran me semble-t-il et dans les pièces suivantes, il y a d’excellentes surprises qui justifient qu’on s’attarde à la Panacée pour prendre plaisir à cette première biennale, et même qu’on y revienne.

Quelques oeuvres, et artistes, à signaler également : Gaétan Vaguelsy et son tableau Rois Mages, qui revisite un classique façon XXIe siècle et banlieue ; Pierre Tilman qui crée ses œuvres avec des figurines en plastique (années soixante) et des lettres qu’il utilise pour faire passer des messages décalés ; Fabien Boitard et ses portraits défigurés ; Anne-Lise Coste et ses affiches dérangeantes… Article work in progress, qui sera prochainement revisité.

Tre Piani, Nanni Moretti

Les premiers films de Nanni Moretti, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ont apporté un vent de fraîcheur sur le cinéma italien, et sur le cinéma tout court. Moretti vieillirait-il, ou bien serait-ce nous ? Toujours est-il que ce premier opus dont le réalisateur italien ne signe pas le scénario, parce qu’il l’adapte d’un roman d’Eshkol Nevo, ne révolutionne pas le cinéma, c’est le moins qu’on puisse dire. Le prétexte du film est donc la vie d’un petit immeuble romain, de trois étages, dont on va suivre l’existence des familles qui l’habitent et les événements dramatiques qui leur tombent littéralement dessus, et ce sans crier gare, et même, dès le début du film. Ça attaque très fort, il ne faut pas être en retard, puisque dès la première scène la jeune femme qui sort de l’immeuble de nuit pour se rendre en taxi (son mari est en déplacement pour son travail, comme d’habitude…) à la maternité manque se faire écraser par une petite voiture qui arrive fort vite, conduite par le jeune voisin, fils d’un juge, en état d’ivresse, cela va sans dire, évite la maman en devenir, mais pas la femme qui traverse cinquante mètres plus loin, frappée de plein fouet (jolie voltige !), laissée morte sur le passage clouté avant que le chauffard aille s’écraser dans la vitrine du bureau du locataire du premier étage ! Celui-ci, papa d’une petite fille adorable et mari d’une jeune femme qui ne l’est pas moins, a pour habitude de confier son enfant aux vieux voisins charmants, dont l’élément masculin « déraille » un peu, comme le dit la petite à ses parents. Jusqu’au soir où, seul avec la gamine, il l’emmène acheter une glace, se perd (Alzheimer…) et finit dans un parc ou l’enfant sait que son père viendra la retrouver (ils y ont leurs habitudes). Bien sûr, la môme est un peu choquée, et les parents, surtout le père, craignent pour son intégrité physique (même si l’examen médical et une psy semblent affirmer qu’il n’y a pas eu d’abus sexuel, ce que le père n’arrive pas à croire, sa fille ne tournant pas très rond, soudain). Pendant ce temps-là, le fils du juge, remis de sa cuite, a un homicide sur les bras et il ne fait pas de doute qu’il va écoper d’une peine de prison, d’autant que son père n’est pas déterminé à faire intervenir ses amis de la justice en faveur d’un rejeton qui lui gâche la vie depuis toujours (scène de violence pendant laquelle le fils flanque une vraie rouste à son vieux père, joué par Moretti himself). On en est où ? Ah ! oui, la jeune maman, depuis qu’elle est revenue à la maison avec une jolie petite fille, toujours seule, voit un corbeau de toute beauté dans sa maison pendant qu’elle essaie de s’occuper de son bébé, avec quelque difficulté. Il lui faudrait visiblement du soutien, qu’elle cherche auprès de la femme du juge, qui a pourtant d’autres chats à fouetter que d’assister la jeune mère pour le premier bain du bambin (ça rime). Quand il revient à la maison, son mari, très heureux, n’accepte pas le cadeau envoyé par son frère, avec qui il ne veut plus entretenir de relations (scène de violence quand il lui rapporte le cadeau). Celui-ci s’avèrera être un agent immobilier véreux, coupable d’une escroquerie d’ampleur… La maman ne va pas mieux, elle voit toujours son corbeau (très belle scène, un peu surréaliste), et après la deuxième naissance, ça ira de mal en pis, elle aura des hallus pas possibles. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes imaginables, si le père de la petite Celia n’était pas en froid avec sa femme, après lui avoir reproché bêtement de délaisser sa fille (mauvaise mère !), et n’était pas tombé dans les filets de la petite-fille du vieux Alzheimer, la sautant une fois, une seule, sur le canapé du salon des grands-parents, par faiblesse (il est vrai qu’elle l’allumait grave et qu’elle provoque l’accident en tombant sa robe dès qu’il est entré chez la grand-mère, où elle l’a attiré en lui faisant croire qu’il pourrait lire des mails, et peut-être des infos sur ce qui s’est passé le soir où le vieux voulait manger une glace avec la petite qu’il gardait, mais penses-tu, il y avait pas de mail, allumeuse, je vous dis…) et par bêtise (fin stratège), ce qui finira par le conduire devant la justice (acquitté, mais divorcé du même coup… dur). Bref, vous l’aurez compris, tous ces drames mènent droit à la psychologie, ça psychologise donc sec, qu’on n’en peut plus rapidos de toutes ces histoires et que, même, on se dit que si on va s’installer à Rome un jour, on évitera soigneusement ce putain d’immeuble qui porte la poisse à tous ses habitants et que c’est à se demander si c’est possible un immeuble pareil, qu’il doit être hanté ou quelque chose comme ça.

Bref, je vous intime l’ordre d’aller voir ce film illico, si ce n’est déjà fait. Autrement, si vous avez piscine, tant pis pour le cinéma. En rentrant chez moi, j’ai fait le tour de mon appartement pour m’assurer qu’il n’y avait pas un corbeau noir quelque part. Eh bien ! il y en avait deux. Un noir et un blanc… Comme quoi c’est assez banal ce genre de situation. Quant au roman d’Eshkol Nevo, je ne voudrais pas juger sans avoir lu, mais quelque chose me dit que je ne le jugerai jamais sur pièce, et que même je pourrais aussi bien mettre un x à « au » et un s à « roman ». Enfin, je vous signale que le film dure deux heures et qu’il vaut mieux éviter d’aller le voir la vessie pleine. C’est pas pour vous dissuader de le voir que j’écris ça…

Las Niñas, Pilar Palomero

Récompensé par quatre Goyas, Las Niñas est le premier film de Pilar Palomero, et on peut dire que cela se sent, du fait d’une réalisation sans grande prise de risque, hélas, qui ne va pas jusqu’à rendre le propos ennuyeux, mais ne fait pas non plus de La Niñas un chef-d’oeuvre. Histoire d’adolescentes et de pré-adolescentes qui, dans les années 90, sont inscrites dans une école religieuse tenue par des nonnes, toutes plus vieilles les unes que les autres, toutes plus attachées les unes que les autres aux vieilles valeurs du catholicisme (franquiste) et totalement inadaptées à des élèves (filles, on n’est pas dans un établissement mixte, cela va de soi) qui, même si elles ne semblent pas s’en être aperçues, vivent dans une période où l’Espagne s’ouvre à une certaine modernité (Movida, etc…) et, sans aller jusqu’à rêver de liberté, sans aller jusqu’à se révolter contre un ordre vieillot, sans aller jusqu’à remettre en cause la foi ou l’existence de Dieu, font quelques expériences limites : boire un premier verre d’alcool, fumer une première cigarette (à cinq pour un clope…), mettre du rouge à lèvres et se maquiller un peu, monter sur une mobylette derrière un « grand » ! Le personnage principal du film est une très jeune fille, Celia, que sa mère élève seule (poids social de la famille, qui la rejette, des soeurs qui la juge pour « ce qu’elle est », qu’en dira-t-on des braves gens et des familles « normales », non-dit entre la mère et la fille, le père étant censément mort d’une crise cardiaque avant la naissance…), modèle de sagesse, mais qui peu à peu, torturée par une histoire familiale pas simple à vivre et par le mensonge maternel, sort des rails (sans grande folie) et finit par attirer l’attention des nonnes qui, bien sûr, la punissent et de sa mère qui cherche à la comprendre, mais ne peut se résoudre à dire la vérité ouvertement. Le film se termine par un voyage chez les grands-parents de Celia, chez qui sa mère se rend pour acter le décès et les funérailles déjà accomplies, de son père, en y emmenant sa fille après bien des hésitations. Portrait plus que réel de la grand-mère en vieille Espagnole catholique, jugeante et moraliste, une constante du film qui s’appesantit sur ce visage glacé du catholicisme à l’espagnole et s’en tient à peu près à ça, oubliant que pas si loin de la petite ville où se joue l’histoire, à Barcelone, l’Espagne découvrait d’autres façons de vivre et que le contraste entre deux tendances dans une même société et à la même époque aurait sans nul doute enrichit le propos du film.

Mers et rivières, Andreas Müller-Pohle

Dans le cadre d’un début d’année consacré à l’eau, le Pavillon Populaire de Montpellier consacre au photographe allemand Andreas Müller-Pohle (après la première exposition Eaux troublées du photographe canadien, Edward Burtynsky, qu’il resterait à chroniquer ici…) une exposition troublante, entre documentaire et photo d’art, entre malaise et émerveillement. C’est au début du siècle que Müller-Pohle a commencé à photographier l’eau dans le monde, ne relâchant pas ses efforts dans des projets qui l’ont mené à Hong-Kong, et dans les territoires nouveaux, en Europe, en consacrant au Danube une série sur laquelle nous reviendrons plus loin, et à Kaunas (Lituanie), où deux rivières (l’une masculine, le fleuve Niémen, l’autre féminine, la Néris) confluent.

L’eau apparaît dans ces trois reportages, tous présentés au Pavillon Populaire, en grand danger. L’élément numéro un de notre planète dite bleue est malade, aussi bien que l’air ou la terre. Le responsable est l’homme, nul besoin de le préciser, ce qui saute aux yeux dans la série consacrée au Danube (datée de 2005), dont le photographe a fait un portrait exhaustif en le suivant dans tous les pays où il passe (Allemagne, Autriche, Slovaquie / Hongrie, Croatie, Serbie / Bulgarie / Roumanie, soit quatre voyages au total, parqués ici par l’usage du slash) : au bas de chacune des photos exposées, sur une ligne sans autres commentaires, les taux de nitrate, de phosphate, de potassium, de cadmium, de mercure, de plomb relevés dans chacun des lieux où sont prises les photos, après analyse des échantillons prélevés par Müller lui-même. Voilà pour l’aspect documentaire de la série, qui glace le sang, attriste le spectateur et donne à penser bien mieux et bien plus que tous les commentaires que l’artiste aurait pu proposer sur la situation chimique du fleuve. Mais, et c’est là où l’exposition peut provoquer une certaine forme de malaise, les photographies, toutes prises selon le même procédé, sont d’une beauté et d’une poésie qui subjugue le regard. Le photographe s’immerge avec son matériel dans tous les sites qu’il souhaite photographier, et œuvre à flanc d’eau, ce qui a pour résultat de proposer des clichés dans lesquels terre et eau sont présent (50/50, mais pas systématiquement) et de convoquer le hasard, en fonction des vagues au moment du clic. On est pris entre émerveillement devant la nature hautement artistique des œuvres et la petite ligne du bas, qui nous rappelle que la planète est en grand danger, qui nous invite à assister intellectuellement à la catastrophe. Cette opposition entre les deux aspects des clichés consacrés au Danube, fleuve mythique s’il en est en Europe, est une pure réussite, qui provoque chez le spectateur un double sentiment quasi schizophrénique.

Le projet consacré à la confluence de Kaunas est beaucoup moins angoissant que le précédent. Réalisé en une semaine par l’auteur lors d’une résidence d’artiste en 2017, il propose des clichés à l’atmosphère bucolique la plupart du temps, Kaunas étant une bien petite ville. Les rives des deux rivières sont naturelles et, comme le dit Müller-Pohle, « Les scènes de nature et les images de paysage intact sont donc les motifs dominants de ce projet ».

Enfin, le reportage consacré à Hong-Kong et aux nouveaux territoires (2009-2010) a été inspiré à l’artiste par sa fréquentation des lieux durant de nombreuses années, un lieu dont il dit qu’il le fascine. c’est cette fois le portrait d’une ville, « une ville d’eau confrontée depuis des décennies à la hausse permanente du niveau de la mer, et où l’élément aqueux représente à la fois la vie et une menace ». les photos sont, là encore, merveilleuses et surprenantes. On sort donc de cette exposition marqué par la qualité du travail d’un photographe qu’on ne connaissait pas encore, persuadé d’avoir eu de la chance de découvrir cette œuvre, à travers trois projets différents, et sur une période de vingt ans. Seul petit bémol, l’aspect très répétitif du procédé photographique mis en œuvre par Andreas Müller-Pohle, qui donne des clichés qui sont très semblables, même si les lieux sont divers et variés. (Pour voir quelques clichés de cette exposition, voir page Photographie du blog)

First Cow, Kelly Reichardt

Récompensé par le Prix du Jury du Festival de Deauville 2020, le film de la réalisatrice américaine (2h02, et pas une minute d’ennui) Kelly Reichardt (déjà couronnée par le Grand Prix du même festival en 2013, pour Night Moves), First Cow est un western sans la moindre mort par balle, sans le moindre duel final, bref un western atypique, totalement captivant et réussi (adaptation du roman The Half-Life de Jonathan Raymond). Le début est une surprise énorme, indéchiffrable en un premier temps, et qui une fois le film fini, prend tout son sens. Car la première séquence est on ne peut plus actuelle et on est loin du XIXe siècle dans lequel la réalisatrice nous envoie presque aussitôt, et sans transition, pour suivre un homme qui, dans une forêt de l’Oregon, ramasse des champignons. Le pauvre bougre n’a pas l’air bien courageux ; entendant un bruit derrière lui, il prend peur et rentre en courant au campement, où il retrouve une bande d’hommes assez peu chaleureux qui lui rappellent qu’il est le cuistot de l’équipe et qu’il est payé pour les nourrir. Ces vendeurs de fourrures n’ont plus rien à manger et il n’y en a pas un pour aider Cookie Figowitz, ils en viennent régulièrement aux mains à la moindre dispute, se menacent à tour de bras des pires châtiments, et Cookie n’y échappe pas. Reparti en forêt pour y chercher pitance, Cookie tombe sur un homme caché dans les fougères, entièrement nu. Il a faim. Cookie retourne au campement, lui rapporte le peu qu’il trouve à manger, un peu de gnôle et une couverture. La nuit tombée, il revient le chercher et le fait dormir dans sa tente.

Les deux hommes se retrouvent quelques jours plus tard, dans un avant-poste où Cookie s’est arrêté, laissant s’éloigner sans lui ses amis chasseurs d’animaux sauvages. Cette fois, c’est au tour de King-Lu d’inviter Cookie chez lui, où il lui offre de partager une bouteille. Les deux hommes sont désormais amis et Cookie abandonne sa tente pour s’installer dans la modeste cabane de King-Lu. Sans un sou, les deux hommes assistent à l’arrivée par la rivière et sur un radeau d’une vache (la première vache introduite en Amérique et qui va devenir un personnage important du film), qu’un notable s’est offerte. Un soir, l’idée de lui voler un peu de lait pour cuisiner quelques beignets vient à Cookie (le bien-nommé), puis King-Lu y voit l’occasion d’en faire un commerce. Les deux hommes vendent leurs délicieuses pâtisseries à des amateurs de plus en plus nombreux et l’idée leur vient d’amasser assez d’argent pour ouvrir un hôtel en ville.

Chronique paisible de la vie dans la nature, nature magnifiée par la caméra de Kelly Reichardt, de la vie simple et des gestes du quotidien, beau film sur l’amitié entre deux hommes, First Cow n’en reste pas mois un western dans lequel la violence et le danger ne sont pas absents. Mais c’est toujours avec finesse que la réalisatrice règle les « problèmes » que pourraient lui poser la narration d’une intrigue qui la feraient sortir du regard poétique, non dénué d’humour, qu’elle a choisi de porter sur la situation (nature, relation entre les deux hommes, jusqu’à la façon de traire de Cookie) et la chasse à l’homme qui s’organise à la fin du film ne nous donne à voir que deux fuyards, quelques hommes armés. Pas d’effusion de violence. Le générique de fin tombe sur une dernière scène, paisible, bucolique, sur la promesse de King-Lu à Cookie, « Je ne vais pas te lâcher ». Le début du film nous revient à l’esprit, la citation de William Blake qui l’ouvre aussi : « L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié ». Il est bon que des femmes s’emparent du genre très masculin du western, qu’elles nous narrent des histoires qui n’ont pas été racontées par les amateurs de revolvers et de duels. Loin des Sept Salopards de Tarrantino et de ses joyeuses et grand-guignolesques effusions d’hémoglobine, First Cow est un magnifique hommage à la lenteur, sans qu’à aucun moment cette lenteur n’endorme le spectateur. Après deux heures d’un film plein d’humanité, à la photographie somptueuse, on sort de la salle heureux et certain d’avoir vu un futur grand classique.

Compartiment n°6, Juho Kuosmanen

Tiré d’un texte de Rosa Likson (même titre), le deuxième film du Finlandais Juho Kuosmanen n’est pas un huis-clos qui se déroulerait uniquement dans un train, même si la plus grande partie du film se passe là, entre Moscou et Mourmansk. Le personnage principal, une jeune Finlandaise, qui est venue à Moscou pour apprendre la langue, qu’elle semble bien parler couramment, se rend à Mourmansk pour y voir des pétroglyphes. Initialement, elle devait faire ce voyage avec son amante moscovite, la radieuse Irina, qu’on ne voit que pendant la première et très courte partie du film, qui se passe elle dans l’appartement d’Irina, un appartement bourgeois où la maîtresse de maison reçoit sans cesse des amis et anime, solaire, une dernière soirée durant laquelle elle présente sa merveilleuse amie finlandaise à la compagnie. Irina rit, est heureuse, semble amoureuse. Sa « merveilleuse amie finlandaise » semble bien moins à l’aise, s’efforce de faire bonne figure, n’est pas radieuse. La nuit vient, les deux jeunes femmes se quittent sans que leur relation en semble altérée. Irina s’excuse d’avoir dû annuler sa participation au voyage. Un travail inattendu lui est tombé dessus.

Dans le train, compartiment-couchette, notre jeune Finlandaise se voit affublée d’un jeune Russe au crâne rasé, qui s’avère rapidement vulgaire et déplaisant – scène malaisante où il demande à la jeune femme si elle « vend sa chatte » tout en lui posant la main où je pense pour se bien faire comprendre. Le voyage s’annonce agréable… De retour du wagon-restaurant où elle est partie s’isoler jusqu’au moment de la fermeture, Laura trouve notre Russ-tr-e affalé sur sa banquette, complètement saoul. La tablette est encombrée des déchets d’un repas bien arrosé. Le voyage va être long (le film l’est aussi, un peu…), rythmé par quelques arrêts dans des gares enneigées, quelques pauses clopes pendant lesquelles Ljoha, sur le quai, fume en s’agitant, nerveux et impulsif. Un soir, le train fait halte dans une ville perdue pour la nuit. Ljoha y connait une vieille dame (sa mère ?) chez qui il invite Laura à venir passer la soirée et la nuit. Refus de la jeune femme, incompréhension du jeune homme. Les deux se retrouvent un peu plus tard, à une cabine téléphonique où Laura, qui tente d’avoir Irina pour une courte discussion, en pure perte, est importunée de façon désagréable par un homme qui lui ordonne de lui céder la place. Ljoha tombe à pic et envoie le fâcheux se faire voir ailleurs. Laura accepte finalement l’invitation, monte dans la voiture – sans savoir encore qu’elle est volée. Chez la vieille dame, dans une campagne reculée, la soirée est magique. Ljoha va vite se coucher, les deux femmes échangent joyeusement, en abusant de la gnôle.

Retour au train, direction Mourmansk. les relations entre les deux jeunes gens sont désormais apaisées. Le voyage se poursuit jusqu’au terminus. On croit que le film touche à sa fin, et on n’en serait pas désolé. le temps se fait long. C’est alors que commence la troisième partie, plus longue que la première à Moscou. Il y a ces pétroglyphes et une romance à poursuivre… Bref, un film qu’on peut aller voir, il n’a rien d’insupportable et les personnages sont attachants. Mais l’intrigue est maigre, un peu cousue de fil blanc et on s’ennuie parfois, à cause des longueurs et du peu d’intérêt qu’a finalement cette histoire – la rencontre d’une jeune femme un peu perdue et d’un bougre très russkof, jusqu’au cliché. Les personnages secondaires sont secondaires – une contrôleuse, dans le train, un Finlandais qui passe un moment dans le compartiment n°6 avec ses occupants -, sinon la babouchka chez qui Ljoha a ses habitudes -, les personnages principaux ne sont pas passionnants, l’image n’est pas mémorable, la mise en scène non plus. On peut donc aussi se passer d’aller voir Compartiment n°6, que la critique n’a semble-t-il pas boudé. Enfin, faisons d’une pierre deux coups, vous pouvez surtout vous passer de voir le nouveau Dune, qui ne vaut guère mieux que la première version de David Lynch et auquel nous ne ferons pas l’honneur d’une chronique dans nos pages.

Le tiers Temps, Maylis Besserie

Prix Goncourt du premier roman, Le tiers Temps est un roman qui nous narre la période de fin de vie de Samuel Beckett, qu’il passe dans une maison de retraite parisienne appelée Tiers Temps. Là, évitant soigneusement de se mêler aux autres pensionnaires, des vieux décatis, Beckett continue d’écrire, un peu, boit du whisky, chaque soir, jamais avant dix-sept heures, évoque ses vieux souvenirs de secrétaire de James Joyce, sa relation avec la fille de son mentor, les femmes, en général, Suzanne, sa femme, en particulier, sa mère, évidemment, son éditeur au éditions de Minuit, Jérôme Lindon, ses romans, Molloy en particulier, ses pièces, En attendant Godot, ses films, mais aussi sa maison d’Ussy, ses quelques amis sur place… en attendant paisiblement la mort, qui s’annonce discrètement, à travers des difficultés à marcher, puis tombe sur le vieux Beckett… mais nous n’irons pas plus loin dans l’évocation de la fin du texte.

C’est un drôle de défi que s’est lancé Maylis Besserie en s’attaquant à pareil sujet pour son premier roman. Car pour faire de Beckett le narrateur de son texte, encore fallait-il se montrer capable d’adopter un style qui fasse un tant soit peu penser à celui de l’écrivain irlandais, un style un peu sec, des phrases courtes, mais pas seulement, il fallait aussi rendre le caractère du bonhomme, dans ces monologues où il parle de la vie au Tiers Temps, des pensionnaires, oui, il fallait trouver un ton qui puisse paraître crédible et une façon de dire sa différence sans cracher sur l’humanité tout entière, une façon de faire qui évite le jugement, sans pour autant gommer du texte tout commentaire. Et si, dans quelques passages ici et là, on se dit, Non, Beckett n’aurait pas dit ça, ou écrit ça, dans l’ensemble le pari est tenu. Maylis Besserie nous rend son personnage et son narrateur crédibles. Samuel Beckett est bien là, qui nous parle et nous raconte une période de sa vie dont on a eu vent, mais qu’on n’a jamais imaginée. Un texte que les amoureux de Beckett auraient tort d’éviter.

Le Pardon, Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha

Le Pardon, de Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha, s’ouvre sur une citation extraite de la sourate de la vache – dont je n’ai pas gardé le souvenir, hélas, il faut être immédiatement présent et concentré quand commence ce film -, puis un plan fixe somptueux sur une vache blanche, vue de profil, dans toute son immobilité, placée au milieu de l’immense cour grise d’une prison grise. La beauté surréaliste de cette image, qui reviendra plus tard dans le film, presque à sa fin, ne cache en rien au spectateur qu’il ne va pas voir une comédie. On s’attend donc à un film dans lequel l’émotion principale sera la tristesse, et on ne sera pas déçu. On pourrait craindre que l’expression de sentiments contrariés, le pathétique fassent tourner le spectacle au mauvais mélodrame. Ce serait sans compter sur l’immense talent de comédienne de la réalisatrice du film, qui joue le premier rôle, celui de Mina, la femme d’un homme qui, emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis – ça on n’en sait rien, on ne l’apprendre que lorsque les autorités convoqueront Mina pour lui expliquer que Babak a été condamné à la place d’un autre, que le témoin n°2 est revenu sur ses affirmations et qu’il y a eu une erreur -, attend son exécution. Ce serait également compter sans le talent de réalisatrice de cette même Maryam et du co-réalisateur du film, qui ont choisi dans leur mise en scène la délicatesse, la pudeur plutôt que de faire dans la démonstration. Couloirs gris de la prison, couleur noire de la robe et du voile qui cache entièrement le corps de Mina, couleur grise de l’uniforme du gardien qui l’accompagne jusqu’à la porte de la cellule du condamné. La porte s’ouvre, le gardien la referme à clé derrière Mina qui entre. Plan fixe : la caméra filme cette porte, qui sert l’intrigue pour donner à cette scène une pudeur qu’elle n’aurait pas si le spectateur pouvait suivre Mina dans sa dernière rencontre avec son homme. On n’entend que les pleurs de la femme, qu’on retrouve dans la séquence suivante au travail, devant une chaîne sur laquelle passe des bouteilles de lait – métaphore filée de la sourate de la vache : Mina va-t-elle devoir expier un crime que son mari n’a pas commis ? La fameuse sourate, deuxième du Coran, aborde le sujet de la peine punissant le meurtre, au verset 173 : « Ô croyants ! la peine du talion vous est prescrite pour le meurtre. Un homme libre pour un homme libre, l’esclave pour l’esclave, et une femme pour une femme. Celui qui obtiendra le pardon de son frère, sera tenu de payer une certaine somme, et la peine sera prononcée contre lui avec humanité. » (peut-être est-ce là la citation du début du film…).

Quand Mina apprend de l’administration que son mari a été exécuté à tort, et qu’on va la dédommager, elle tente de rencontrer ses juges. Impossible. Elle s’entête et fait le siège de cette administration mutique en vain. Dans tous les bureaux on la refoule en lui expliquant qu’elle n’est pas à sa place, tous ceux à qui elle demande ce qu’elle peut faire la repoussent. Porter plainte ? A quoi bon, combat perdu d’avance. Elle ne rencontrera pas les juges de son mari. Pas dans les bureaux de l’administration judiciaire en tout cas. Mina est une femme du peuple, elle découvre un monde judiciaire qui ne fait pas de sentiment. Elle a dû trouver un travail pour payer son loyer (la femme de son propriétaire fait de son mieux pour lui venir en aide et convainc son mari de se montrer patient). Elle élève seule sa fille, sourde et muette, a un second travail qu’elle fait le soir, à la maison. Comment pourrait-elle lutter contre plus fort qu’elle ? A la maison, c’est la tristesse qui règne. L’actrice joue le rôle de cette femme en deuil, et victime de l’injustice d’une société qui écrase l’individu, avec un talent certain. Les sentiments ne sont pas dits, ils sont montrés, se lisent sur le visage de Mina. L’enfant du couple continue de vivre comme elle l’a toujours fait. Sa mère est dans l’incapacité de lui dire la vérité sur son père : qu’il est en prison, puis condamné à mort et exécuté. Tous les morts du fils, pour Bita, sont partis pour un long voyage, très loin. « Il ne reviendra pas ? » demande la gamine à sa mère, en langage des signes… « Nous irons le retrouver, quand nous serons très vieilles… » lui répond Mina. L’enfant regarde un film par jour, comme son père, qui lui a donné le prénom d’un personnage de film qu’il aimait plus que tout. Elle se plaint d’une maîtresse méchante, qu’elle n’aime pas, annonce à sa mère qu’elle va arrêter l’école… Un jour, un homme frappe à la porte de Mina et Bita. Elle lui ouvre et le laisse entrer (inconcevable en Iran). Il se présente, reconnaît une vieille dette à l’égard de Babak, qui l’aurait aidé en lui prêtant une somme importante pour monter une entreprise. Babak n’en a jamais rien dit à sa femme. A la banque, Reza fait un chèque à Mina, l’emmène en voiture jusqu’à son travail. Ils se revoient « par hasard » dans la rue, devant un kiosque de journaux où Mina achète le journal qui publie le texte de réhabilitation publique. Elle le lui montre. Très sobre, il se dit satisfait pour elle de cette petite victoire. Un homme bien, c’est sûr. Il n’en reste pas moins que le propriétaire de Mina lui fait donner son congé par l’intermédiaire de sa femme. Mina doit se rendre dans une agence immobilière où on la refoule, une fois de plus. Les femmes seules, même les veuves, les chômeurs et les chiens ne sont pas les bienvenus ! Il se trouve justement que Reza a un appartement à louer, pour un bouchée de pain. Elle finit par accepter, on se dit qu’elle va peut-être trouver auprès de cet homme une raison de quitter sa tenue noire. Lui n’est pas un homme du peuple, il vit dans un grand appartement bourgeois avec son fils, qui part au service militaire…

Mina est une femme du peuple, mais elle n’accepte pas si facilement d’être soumise aux hommes, d’être soumise à des « lois » tacites ou non, elle n’accepte pas, en tout cas, les approches indélicates de son beau-frère, elle se refuse à vivre avec son beau-père et son fils – la Justice lui a versé une somme sur laquelle les deux hommes ne cracheraient pas -, elle est prête à les affronter devant le tribunal, quand le frère de Babak lui apprend que son père veut lui faire retirer la garde de Bita, qu’il va aller en justice, même si elle sait qu’ils peuvent très bien acheter les juges. Cela tombe bien, Reza connaît quelqu’un au tribunal qui pourrait veiller à ce que les choses se déroulent « proprement ». Comme progresse cette chronique d’un film d’une grande beauté, il se pourrait bien si nous n’y mettions pas un terme rapidement qu’elle vous narre le film dans son intégralité et le spoile, comme on dit aujourd’hui.

Chaque film nous venant du Moyen Orient nous rappelle que les sociétés arabes sont sans pitié pour les femmes (Wadjda, pour mémoire, entre autres…), qu’elles y survivent plus qu’elles y vivent dans une soumission consentie, ou non. Le Pardon va plus loin. On y voit que les hommes sont eux aussi assujettis à des règles étouffantes, voire écrasantes : Reza est menacé au téléphone, doit s’expliquer sur ses choix et sa vie durant un interrogatoire filmé du point de vue de ceux qui le questionnent (et que donc on ne voit pas). En allant voir le film, vous en saurez plus… Quant au pardon du titre, c’est bien sûr celui que Mina refuse à la femme du vrai coupable du meurtre, au tout début du film, mais pas seulement. Film sur le pardon, la peine de mort, la culpabilité et l’innocence, la rédemption, Le Pardon – titre original : The Ballad of a white cow, bien meilleur que celui qu’on nous propose en français – est peut-être aussi, et presque surtout, un film sur le non-dit. C’est en tout cas une vraie réussite, et c’est pourquoi vous pouvez aller le voir sans hésiter, même si cette chronique ne lui rend pas très efficacement l’hommage qu’il mérite.

Le Tilleul, Cesar Aira

Le Tilleul, écrit en 2005, fait partie des deux traductions du maestro publiées cette année en France par les Editions Bourgois (que je profite de cette parenthèse ouverte par pure méchanceté pour les remercier de ne pas avoir répondu au courrier par lequel je me faisais un immense plaisir – ils ont édité Enrique Vila Matas, Roberto Bolano et publient toujours le grandissime Cesar Aira, que j’aurais bien aimé rejoindre là-bas – de leur adresser mon premier roman, Monsieur Apocalypse, mais cessons là ces jérémiades d’auteur refusé…) et que, bien évidemment, nous ne pouvions manquer d’acquérir (preuve en est que je n’en veux pas du tout aux Editions Bourgois de ne pas avoir répondu au courrier par lequel… bref, je volerais bien leurs livres plutôt que les acheter, mais je ferais du tort à mon libraire préféré, même si les Editions Bourgois le mérit… passons !) et de lire (je n’ai rien contre Cesar Aira, même s’il est publié aux Editions Bourg… cessons de leur faire pareille publicité !). Le Tilleul fait partie des livres de la veine Pringlesienne de Cesar Aira, ces bouquins qui se déroulent dans le village de Pringles, où Cesar Aira a semble-t-il passé son enfance. Ici, l’auteur argentin nous livre des souvenirs d’enfance, plus ou moins romancés (avouons humblement que nous n’en savons pas plus sur le sujet), et nous gratifie d’une réflexion intelligente (sans lourdeur et sans « phrases citations » qu’on retrouve ici ou là, sur la toile et parfois sur des blogs) sur le travail d’écrivain, la mémoire et l’usage que peut avoir un romancier de ses souvenirs et de ses premières expériences de vie qui, transposés, font d’excellents matériels pour des romans.

Maintenant que tout est dit (on pourrait d’ailleurs supprimer de ce qui précède les parenthèses sur les Ed…), tâchons de faire durer le plaisir en allant un peu plus loin, autant que faire se peut. Décembre 2015, Aira sort de Prins, son dernier roman publié en France chez un éditeur dont je préfère ne pas me rappeler le nom (mais surtout chroniqué dans ces pages il y a un an, si j’ai bonne mémoire, un chef d’œuvre du maestro, lisez-le), sur un excipit qui pourrait fort bien s’appliquer au travail de l’écrivain : « Il suffisait de prendre un fait déjà survenu, dans toute la perfection de ce qui s’était passé comme cela s’était passé, et de le décalquer, ou plutôt, vu que la réalité est tridimensionnelle, de l’utiliser comme un moule pour y couler du neuf. ». Il semble bien que l’idée ne soit pas neuve pour lui, puisque c’est exactement ce qu’il affirme déjà dans Le Tilleul, où il explique par exemple comment la maison dans laquelle il a vécu enfant, un ancien hôtel désaffecté où ses parents louaient une pièce, sans profiter de ce qu’ils étaient les seuls locataires pour déborder un peu en utilisant d’autres chambres pour leur confort personnel, a marqué sa mémoire au point d’influencer l’écrivain qu’il est devenu dans ses descriptions de maisons, qui sont souvent (pas toujours) dans ses romans des sortes de palais, d’immenses maisons labyrinthiques, comme pouvait l’être ou apparaître à ses yeux d’enfant l’ancien hôtel où sa famille vivait. Puisque Prins est sous ma main, je ne citerai que l’exemple de la maison du narrateur de ce roman déjanté, qui est si grande qu’il ne la connait pas entièrement, qu’il n’en n’utilise évidemment pas tout le potentiel et toutes les pièces, et dans laquelle il peut faire vivre deux femmes, sa compagne officielle et sa maîtresse sans qu’elles se croisent. De l’influence des premières impressions d’enfance sur la mémoire et la verve créatrice d’un grand auteur.

Il est également question dans Le Tilleul de la figure de l’écrivain, dont le père du petit Cesar, un noir dont le métier d’électricien fait un personnage de la ville, mais qui n’est pas a priori un intellectuel, a, un soir d’écoute radiophonique où l’on donne une pièce de théâtre, Yerma, une pièce de Garcia Lorca, une illumination sur ce que doit être un écrivain et ça donne ceci : « Un écrivain, pour écrire quelque chose comme ça… / …pour écrire quelque chose d’aussi contraire aux sentiments vécus par tout le monde… Il faut… inventer… écrire… comme s’il voyait la vie… / Nous, on voit la vie… (il faisait un geste qui voulait dire : d’ici à là-bas.) Tandis que lui… (Geste de là-bas à ici.) / Il ne peut pas vivre… Je veux dire, nous ne pouvons pas voir… / Il va à contre-courant… C’est comme si… / La vie à l’envers… Voilà, c’est ça. L’écrivain a besoin de vivre la vie à l’envers. / tout dans la vie va dans une direction, non ? Alors maintenant, imagine que tout va à l’envers… » Et Cesar Aira de conclure : « Une fois adulte, j’ai lu Yerma en essayant d’y trouver la clé, en tentant de reconstruire ce raisonnement obscur, en vain. Nous ne savons si Aira rapporte de mémoire un monologue (entrecoupé des exclamations d’incompréhension de sa mère) ou s’il le crée de toute pièce pour expliquer un sentiment, une impression ou une certitude sur son travail et sa vie, mais c’est rudement efficace, parce que sibyllin et marquant. On comprend sans comprendre. Belle énigme, source de réflexion et de proposition d’écriture pour un atelier à venir…

Nous sommes donc invités, via ce livre de souvenirs, à voyager avec Aira dans le temps de son enfance, en une époque ou en Argentine, le péronisme bat son plein. Nous n’en dirons pas plus sur ce voyage, à vous de le tenter si vous connaissez déjà l’auteur ou si vous avez envie de le rencontrer dans un court et agréable texte de « souvenirs ». Bonne lecture !

Dans le Mirador, François Bizet

Il n’est que de se rendre sur le site Internet de François Bizet pour comprendre immédiatement, et ce dès la page d’accueil, à quel drôle d’écrivain et d’être humain on a affaire… Libraire pendant un bonne dizaine d’années à Paris, notre homme est devenu ensuite lecteur dans deux universités étrangères (Ankara et Istanbul) avant de devenir professeur à l’université de Tokyo et chercheur (« objets de recherche » : Jean Genet, Georges Bataille, Volodine, Guyotat, Ponge, Perec, etc… ). Mais nous n’écrivons pas cette chronique pour vous résumer la bio de Bizet, aussi nous arrêterons-nous derechef dans cette sommaire présentation du bonhomme pour nous consacrer à l’ovni littéraire qu’il nous propose aux Presses du réel (extension autonome des éditions Al Dante). Dans le Mirador, donc (quatrième de couverture lapidaire : « Un oeil, donc… »), est un texte très court autant que dense, dont on peut dire qu’il est un roman poétique (définition insuffisante), tout entier consacré à la description d’un lieu abstrait (ou à la description abstraite d’un lieu), le mirador, sorte de labyrinthe à la Borges construit il y a X années (c’est dire que ça remonte) par l’homme sur une planète que nous n’avons pas identifiée comme la terre (même si l’éditeur, lui, affirme qu’il s’agit bien d’elle… ce que le texte semble confirmer à la page 40 – suis-je inattentif ! – : « La terre se couvre ici d’antennes, d’yeux inarticulés, de miroirs capteurs et de chambres d’écho. »), espace tentaculaire, autonome, décrit de façon hyper-précise, hyper-réaliste presque, et qui pourtant nous semble impossible à visualiser (dans notre pauvre conscience chétive, voire débile), impossible à comprendre, impossible à cerner, à deviner, à concevoir. Espace en construction-destruction permanente, espace quasi vivant, espace doué d’une pensée propre (???), espace qui en est à sa Xième mue (suis-je inattentif ! et impossible de retrouver dans quel chapitre le narrateur nous annonce à quelle version du mirador nous sommes invités à découvrir), espace post-apocalyptique : « Et pourtant, c’était autrefois une terre irradiée, désespérément inhospitalière. A jamais inhabitable. » (fin du premier chapitre).

Le style de Bizet dans ce court texte, d’une densité étonnante (on se répète, on se répète…) est d’une précision remarquable, si précis que la description en devient impossible à suivre, impossible à résumer. Cette précision passe bien sûr par un lexique d’une richesse insoutenable (sans pour autant que l’auteur paraisse pédant), mais aussi par une phrase claire, voire limpide, d’une précision scientifique – nous ne parlons pas de style chirurgical, car les chirurgiens sont des bouchers auxquels comparer un écrivain de la qualité de François Bizet serait faire insulte à celui-ci), à laquelle on ne peut nullement reprocher d’être absconse ou fumeuse, voire délibérément trompeuse. On en vient à se dire, avec humilité, que le lecteur insatiable, mais perfectible dans la pertinence de l’analyse, comme de la synthèse, que nous sommes est tombé sur un écrivain trop fort pour lui (tout comme avec Claude Simon, par exemple). Ce n’est pas pour cela (car nous sommes malgré tout un lecteur intelligent) que nous déprécieront Dans le Mirador, ce roman méritant un large lectorat. Car on peut le dire ici et maintenant, il s’agit d’un chef-d’oeuvre qui mériterait chroniqueur plus émérite que celui qui vous entretient comme il peut de ce petit joyau.

Une centaine de pages de description d’un espace imaginaire, un mirador tout-puissant, infini et éternel (« Rien n’a été conservé des décennies de construction qui précédèrent l’ouverture du mirador : ni signature d’architecte ni dessin préparatoire. »), lieu de loisir qui attira rapidement les badauds, les visiteurs, il semble bien que le mirador soit aussi un lieu de pouvoir. Pourtant (pourquoi pourtant ? on se le demande… pffff !), en approchant de la fin du livre, les humains – présents depuis le début, mais à titre anecdotique, comme un décor du mirador – commencent à se faire moins évanescents, plus présents : il est vrai que le texte, qui est donc un discours, s’adresse à eux – page 62 : « Par ici s’il vous plaît » / page 69 : « Rendez-vous dans la salle suivante » / page 74 : « Après vous » / page 80 : « Nous sommes ici devant le Siège », autant d’adresses à des visiteurs qui commencent à donner un semblant d’existence au narrateur, qu’on ne pouvait en rien définir jusque-là, omniprésent, omniscient, mais indéfinissable. Jusqu’au dernier chapitre où l’homme nous parle de lui et nous livre une courte biographie dans laquelle on comprend qu’il a été « affecté à tous les secteurs, sans exception » du mirador, selon une règle immuable que veut que la sinécure soit remise au nouvel entrant par son père dont il prend la place, et ainsi de génération en génération – à noter que notre narrateur n’a pas d’enfant et que sa lignée s’éteignant avec lui, il n’aura pas de successeur. En tant que surveillant (comme dans un musée), qui fait la visite guidée, vous l’aurez compris. A noter qu’à l’autre bout de la salle, qu’il ne peut rencontrer et avec qui il ne peut échanger, qu’il voit donc, de loin, qu’il observe un peu, une femme fait le même travail que lui. But this is not a love song… Et le texte se termine sur une nouvelle adresse au visiteur, que je vous laisse le soin de découvrir en lisant (c’est un ordre) ce texte génial de François Bizet, Dans le Mirador.

PS : nous avons oublié de dire que l’incipit du roman (« Ce que l’on ne désigne plus aujourd’hui que sous le nom de « Mirador » se présente à première vue sous la forme d’un dôme de très faible élévation, évasé vers une douzaine de socles épars qui sont autant de nefs sur lesquels il repose sans donner l’impression d’appuyer, et dont la courbure, de ce fait infiniment douce, est encore allégée par les milliers d’ajours obtenus grâce à la superposition aléatoire de trois fines résilles de béton aux motifs pentagonaux. ») n’est pas sans évoquer, pour le modeste lecteur qui en rend compte ici, la filiation « beckettienne » (néologisme ?) via la référence à un passage descriptif de l’incipit d’un autre encore plus court et très dense texte, Le Dépeupleur : « C’est l’intérieur d’un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie. », deux oeuvres de fiction qu’on pourrait sans doute comparer sur les bancs des facultés de Lettres, ce qui est bien sûr un hommage de plus au talent de François Bizet.

Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Bohumil Hrabal

Relecture, trente ans plus tard, d’un roman que j’ai adoré à sa découverte et qui m’a permis de lire plus tard quelques opus supplémentaires de ce grand écrivain tchèque, Bohumil Hrabal, comme Une trop bruyante Solitude (pur chef-d’oeuvre) ou Trains étroitement surveillés (adapté au cinéma). Aujourd’hui, j’ai retrouvé dans l’histoire de ce petit groom d’hôtel, tout jeune et très petit par la taille, qui se donne pour projet de devenir aussi grand par le talent que le maître d’hôtel Skrivanek, qui le forme et sait deviner à l’entrée des clients leur nationalité, mais aussi ce qu’ils vont commander, pour la bonne raison qu’il a servi le roi d’Angleterre, plus riche que les grands hôteliers de Prague, Brandeis et Sroubek, des morceaux de bravoure, comme les premières nuits que le jeune groom passe avec des prostituées, dont il recouvre poétiquement les parties intimes de fleurs, ou de petites branches de sapin, car Bohumil Hrabal aime à écrire sur l’amour des femmes, même de petite vie ; le repas gargantuesque préparé par les cuisiniers éthiopiens d’Haïlé Sélassié, que le narrateur va servir et dont il obtiendra une décoration qu’il garde jusqu’à la fin du livre et arbore dans les moments les plus forts de son épopée, et en particulier le dromadaire farci aux antilopes farcies aux dindes, véritable morceau d’anthologie d’un roman dans lequel, selon une expression qui fait leitmotiv sous la plume du narrateur, « l’inconcevable devient réalité »…

De la fin des années vingt au coup de Prague, l’histoire de notre petit groom suit les méandres de la grande Histoire : son ascension va crescendo jusqu’à la libération de la Tchécoslovaquie, à la fin de la seconde Guerre mondiale, moment où il ouvre son propre hôtel, un hôtel unique, dont la conception tient de la création d’une oeuvre d’art – ce qui pousse l’écrivain américain Steinbeck à lui faire une offre pour le lui acheter -, puis on le suit dans sa déchéance, amorcée avec la fermeture des grands hôtels par le gouvernement communiste, dans un ancien couvent où il se retrouve au même titre que les anciens millionnaires tchèques enfermé pour son plus grand plaisir, puisqu’on y fait bonne chère et que la discipline y est très lâche, puis dans une maison forestière, où il rencontre un professeur de français et une jeune femme aux moeurs faciles, et découvre les joies du bûcheronnage et, enfin, dans un secteur de montagne, à la frontière bavaroise, où il goûte aux plaisirs de la vie d’ermite dans une maison isolée en forêt, où il sert de cantonnier, c’est-à-dire qu’on lui donne pour unique tâche l’entretien d’un chemin, que les intempéries ne cessent de balayer, où il vit avec un chien, un petit cheval, une chèvre et un chat, et où il médite sur sa propre mort, considérant que le sens de la vie est là, lui qui, par le passé, n’a cherché qu’à s’élever socialement sans développer le moindre sens éthique, qui pour réussir s’est marié pendant la guerre avec une Allemande nazie, se coupant de tous ceux qui l’avaient connu à Prague, et n’a pas été très regardant sur sa façon de s’enrichir. Il en va ainsi de notre petit groom, sa jeunesse et son ascension se font sans conscience, et sa déchéance le conduit à plus de sagesse.

Ce roman de Bohumil Hrabal, baroque et écrit superbement – dans une phrase longue et ciselée -, joyeux et jubilatoire, malgré les sombres événements historiques qui servent de toile de fonds à l’épopée du narrateur, est un des chefs-d’oeuvre de la littérature tchèque et fait de son auteur un écrivain qui mérite d’être découvert, lu, relu… jusqu’à plus soif.

Espèces d’espaces, Georges Perec

A la façon de Perec dans La Vie mode d’emploi, j’envisage Espèces d’espaces dans une optique Espèces d’espaces mode d’emploi : les espaces du plus petit – la page – au plus grand – l’espace ; du banal et du moins banal ; des références à l’œuvre de l’auteur – La vie mode d’emploi, Je me souviens, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ; des idées d’écriture et des projets littéraires ; des citations d’auteurs – Flaubert, Jules Verne, Queneau, Heredia, Sterne… ; des listes – celles des lieux où il a dormi, liste en cours de réalisation au moment de l’écriture d’Espèces d’espaces ; une tendance à la rédaction ; une certaine absence d’auto-censure ; le goût de la science et de la géographie ; des listes de verbes à l’infinitif ; un goût certain, très scientifique, pour les questions et l’honnêteté de ne pas toujours avoir de réponses à proposer et savoir le reconnaître ; la recherche de définitions personnelles pour certains concepts abstraits ou pas ; le goût des anecdotes ; des textes au conditionnel ; le goût des catalogues ; l’amour de Paris ; une tendance à parler de soi sans narcissisme ; le goût pour les idées originales – avoir une pièce inutile dans sa maison, avoir une maison sans porte… ; un goût certain pour les villes ; mieux que les listes, les énumérations, les inventaires… Je me souviens d’avoir lu un livre de Georges Perec intitulé Espèces d’espaces.

Le Commis, Robert Walser

Deuxième roman de Robert Walser, publié en 1908, Le Commis contient en germe toutes les thématiques qu’on retrouvera dans l’œuvre de l’écrivain suisse allémanique, en particulier celle des personnages de jeune homme sans qualité, pour la plupart miroirs de Walser lui-même, sans grande formation, sans grande ambition et qui se lancent dans la vie en acceptant de travailler à des postes de subalternes. Ici, il s’agit d’un commis, homme à tout faire qui entre dans la maison d’un ingénieur, C. Tobler, dont le bureau d’études compte sur les quelques inventions de son patron pour se développer. La maison est très belle, Madame Tobler, l’épouse de l’ingénieur est visiblement issue d’une très bonne famille, M. Tobler est un patron qui exige de son employé qu’il soit un « cerveau », même si celui-ci n’a que peu de qualification, son humeur est changeante, il offre à fumer des petits cigares à son commis qui en prend vite l’habitude, lui donne chaque dimanche un peu d’argent de poche en attendant le moment où il pourra lui payer un salaire, il le loge dans une chambre isolée du reste de la maison, le nourrit fort bien. Notre commis s’appelle Joseph, comme chez Kafka, et le début du roman est sans doute celui qui permet le plus clairement de comprendre pourquoi le divin Pragois prisait si fort Robert Walser. L’arrivée de Joseph à l’Etoile du soir, la maison Tobler, fait penser au début du Château de Kafka, d’ailleurs Tobler se fâche en demandant d’un ton rogue à Joseph Marti pourquoi il arrive si tôt, on ne l’attendait pas. Mais à la différence de l’arpenteur de Kafka, le commis de Walser n’est pas repoussé, il se fait rudoyer puis on accepte qu’il soit en avance de quelques jours, même si on n’a pas encore pris les dispositions pour l’accueillir et on va lui donner du travail.

Roman d’éducation à l’allemande, comme les premiers textes de Walser, Le Commis n’en est pas moins un texte surprenant puisque Marti n’apprendra rien de son année de travail chez Tobler, tout juste y gagnera-t-il quelques valeurs sans grand intérêt, courtoisie, affection, pitié (sa relation avec le commis qu’il remplace, Wirsich, et qui a été remercié par le chef pour une fâcheuse tendance à boire et mal se comporter en état d’ivresse, est sur ce point emblématique : Marti lui vient en aide, le conseille, le fréquente, tente tant bien que mal de le remettre sur les rails, en vain…), il est vrai que les inventions de Tobler, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, mais sans grand intérêt (l’horloge-réclame, le distributeur automatique (de cartouches) pour tireur, etc…), ne se vendent pas, ne permettent pas à Tobler de trouver le capitaliste qui pourrait investir dans ses trouvailles ; bref elles sont autant d’échecs retentissants. Peu à peu, le train de vie de la maison, fastueux au départ, pitoyable à la fin, suit le rythme des affaires qui périclitent. Marti s’étonne de ce que Madame Tobler traite si mal sa petite fille, Silvi, le patron s’avère incapable de rentabiliser ses inventions, et en rejette la faute sur son commis, les artisans qu’il fait travailler pour des projets privés touchant tous la maison ne sont pas payés… On assiste à la déchéance de Tobler, qui se voit obligé de mendier auprès de sa mère, en lui envoyant sa femme, un soutien financier qui ne vient pas, que tout le village commence à considérer comme un homme à qui on ne peut faire confiance, qui fréquente de plus en plus assidument l’auberge du village, au fur et à mesure que les quelques amis (le docteur Specker et sa femme, entre autres…) qui acceptaient ses invitations fuient sa table et les parties de cartes qui suivaient chaque bon repas. Quant à Joseph Marti, on suit ses pérégrinations (quelques voyages vers la ville où il retrouve une amie chère, ses sorties du dimanche au lac…) et ses pensées, mais Walser ne nous donne pas à suivre l’initiation d’un jeune homme, il abandonne allègrement les règles du genre qu’il a choisi et donne à voir à son lecteur la platitude et la banalité d’une jeune vie dont on peut penser qu’elle n’aboutira pas à grand-chose, dans une écriture plate et simple qui a laissé sa trace dans l’histoire de la littérature et que tant d’écrivains ont par la suite empruntée eux aussi. Joseph Marti, ce jeune homme simple et sans avenir, c’est Robert Walser, tout comme les héros de L’Institut Benjamenta et des Enfants Tanner, des êtres sans destin, sinon peut-être celui, et ce n’est pas si peu, d’êtres libres, à leurs moments. C’est ainsi que Marti, dans les dernières lignes du livre, quitte la maison Tobler de son propre chef, sans en être chassé comme avant lui Wirsich, avec qui il part vers d’autres aventures : « Une fois arrivé sur la route, Joseph s’arrêta, tira de sa poche un petit cigare de Tobler, l’alluma et se retourna une dernière fois vers la maison. Il la salua en pensée, puis ils repartirent. » Des vies sans grandeur (ni réussite, ni parcours initiatique, ni destin tragique), comme toujours chez Walser, qui ouvre ainsi l’une des pages qui mènent la littérature de son époque à la modernité.

Le Métier d’écrivain, Hermann Hesse

Trop heureux de mettre la main sur ce petit livre consacré, en toute apparence, à la matière écrite, j’espérais bien y dégoter quelque(s) piste(s) de proposition d’écriture pour l’un ou l’autre de mes ateliers et m’attaquai derechef à sa lecture, plein d’enthousiasme et d’espoir. J’étais aussi bien heureux de renouer avec un auteur que j’ai lu avec avidité il y a des années, quand je n’avais pas encore vingt ans – il semble qu’Hesse soit une lecture de jeunesse. Las, l’enthousiasme fut de courte durée. Le premier article, Le Langage, me donna bien l’impression que j’avais mis la main sur un de ces bouquins qui me sont si souvent utiles. La puissance et les limites du langage, un bon thème d’atelier d’écriture en effet. Mais Hesse semble se satisfaire de l’idée proustienne selon laquelle un mot contient tout un univers. Qu’y a-t-il dans un mot, nous ressert-il, tout comme celui à qui il emprunte l’idée, bref, rien de bien neuf là-dedans. Le second article, Une nuit de travail, soupèse l’influence que le romantisme allemand aurait eu sur son écriture, et j’avoue que l’ennui s’est emparé de moi à la lecture de ce texte que j’ai fini péniblement, n’ayant que peu d’attirance, je le confesse, pour Novalis ou Hölderlin, et leurs biographies de l’âme. Le troisième article, de loin le moins attrayant du recueil, Notes sur l’écriture et la critique, finit par m’assommer tout bonnement, et j’en lus les dernières lignes avec soulagement. Le plaisir envisagé se dérobant constamment, je m’attaquai toutefois au quatrième et avant-dernier article, L’Esprit du romantisme, avec une appréhension certaine, qui ne se démentit pas et qui me conduisit finalement à un désintérêt grandissant, au point d’abréger bien vite ma souffrance en décidant d’en interrompre la lecture sans me préoccuper de savoir si je ratais quelques bons passages. Etre un bon lecteur n’impose en rien de se faire du mal à lire tout un livre sous prétexte qu’on l’a commencé ! Il était temps d’en finir une bonne fois pour toute avec Ecriture et écrits, un article dans lequel je trouvai une phrase qui me semblait destinée, quant à ma lecture de ces textes d’auteur sur le « métier » :

« Tout ce qui est écrit s’éteint plus ou moins vite, l’espace de quelques millénaires ou de quelques minutes.

Tous ces écrits, comme toute leur extinction, l’esprit universel les lit et en rit.

Pour nous, il est bon d’en avoir lu certains et d’en deviner le sens. »

Ce livre d’Hermann Hesse, cet écrit, s’est éteint en moi en quelques minutes, je l’avoue en toute humilité. Peut-être cela ne sera-t-il pas le cas pour vous, voilà pourquoi je vous invite à lire Le Métier d’écrivain, d’Hermann Hesse (prononcer Hesseu). Et s’il s’éteint en vous, ne venez pas m’en faire le reproche !

Les Idiots d’abord, Bernard Malamud

Suite des lectures de l’œuvre de Bernard Malamud rééditée progressivement par les éditions Rivages avec ce recueil de nouvelles (douze au total) qui nous éloigne un peu, pas complètement, de l’univers habituel des petites gens du New York juif auquel l’écrivain merveilleux qu’est Malamud se consacre la plupart du temps.

Nature morte, un texte d’une trentaine de pages, appartient à la veine italienne de l’auteur : Fidelman, un jeune artiste américain, s’installe à Rome et cherche un atelier à partager, il en trouve un chez une femme peintre, dont il va tomber amoureux, mais qui ne le lui rend pas vraiment, et va entretenir avec cette femme torturée une relation dans laquelle son masochisme sera rudement mis à l’épreuve, jusqu’à une conclusion où les rôles changent. Mieux vaut la vie que la mort, autre nouvelle italienne, explore elle aussi la problématique des relations homme-femme, en narrant la rencontre d’un veuf et d’une veuve qui vont au cimetière pour honorer la mémoire de leur défunt. Elle ne peut envisager de connaître un nouvel homme sans se considérer comme adultère, lui est plus large d’esprit. La chute de la nouvelle, que l’on ne révèlera pas ici, tombe comme un couperet. Le Choix d’une profession, terrible texte sur les relations sociales dans la rencontre amoureuse, met en scène un professeur d’université et une étudiante, qui ne lui cache rien d’un passé où elle s’est trouvée contrainte à se prostituer. Incapable d’assumer pareille fréquentation, l’enseignant reçoit une véritable leçon de morale dont Bernard Malamud avait le secret, lui qui prenait toujours le parti des plus faibles. Un nu tout nu, petit chef d’œuvre de nouvelle, met de nouveau en scène l’artiste Fidelman, qui est aux prises avec deux truands italiens et doit réaliser pour eux, s’il souhaite retrouver sa liberté (ils le séquestrent), une copie parfaire d’une pièce de musée, une Vénus, qu’ils veulent voler.

La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, est l’histoire poignante d’un homme malade qui sait sa dernière heure venue et qui veut payer à son fils handicapé le voyage pour l’envoyer chez son oncle afin de ne pas le laisser seul une fois son père décédé. Le texte narre par le menu les démarches du père et de son fils, une nuit d’hiver, pour demander leur aide à des personnages en capacité de leur prêter la somme nécessaire à l’acquittement du billet de train. Là encore, la chute, inattendue, et pourtant pas si surprenante de la part de Malamud, est tout à la fois terrible et géniale.

A une exception près, une pièce de théâtre qui nous semble discutable, les textes qui composent ce recueil sont tous des petits bijoux, comme ceux de Malamud qu’il est possible de lire dans la collection de poche des Editions Rivages et qui nous font dire chaque fois qu’il était un grand écrivain à lire et relire sans modération. Vous pouvez y aller, sans la moindre hésitation.

La Diablesse dans son miroir, Horacio Castellanos Moya

Comme chaque année, Horacio Castellanos Moya nous revient avec un nouveau volume de La Comédie inhumaine des Aragon, et celui-là n’est pas sans nous rappeler Le Dégoût, Thomas Bernhard à San Salvador. Par la forme, surtout, puisque Le Dégoût est un long monologue, et que La Diablesse est une série de monologues (adressés à une amie), tous du même personnage féminin, une certaine Laura Riveira, amie d’Olga Maria, bourgeoise de San Salvador qu’un tueur surnommé Robocop (personnage principal d’Un Homme en armes, dans lequel on n’échappe pas à la scène du crime) a tout bonnement buttée chez elle, pour des raisons inconnues et qui vont, bien sûr, donner lieu à toutes sortes d’hypothèses de la part de l’insupportable Laura, mais aussi et surtout de la part de tous ceux qui s’intéressent pour une raison ou pour une autre à cet assassinat, flics, journalistes, et jusqu’à un détective privé.

Il va sans dire que les monologues de Laura, une bourgeoise hystérique et particulièrement volubile, décrivent un pays (le Honduras) dictatorial, corrompu (comme sa classe dirigeante et sa bourgeoisie), totalement pourri et régi par des luttes politiques sans merci, mais aussi par le trafic de drogue, sa principale pompe à pognon. Il va sans dire que Laura n’a aucune conscience politique et qu’elle raconte à tour de bras les turpitudes (qu’elle découvre ébahie) de son amie Olga Maria (qui lui a caché bien des choses, certains de ses amants, jusqu’au mari de Laura, une grande partie de son passé, bref tout une partie inavouable de sa vie), et que, en bon miroir de la Diablesse, elle dresse donc, sans même se l’imaginer, le portrait immonde d’un système auquel elle appartient elle-même. Bien sûr, Laura a une morale, et elle s’y accroche comme à un garde-fou pour se rassurer quant à sa propre respectabilité, mais on peut se douter qu’elle est elle aussi bien atteinte par la gangrène qui ronge le pays, comme elle a rongé sa grande amie défunte.

Castellanos Moya est toujours aussi violent avec son pays, qui le lui rend bien d’ailleurs, et nous offre un nouveau jet d’acide salutaire, sans se départir de son habituelle drôlerie, de son efficacité terrible et de son talent qui fait que, d’un livre à l’autre, on ne sort jamais de son obsession, mais dans un style et des narrations sans cesse renouvelés, ce qui met le lecteur à l’abri de l’ennui et de la routine. Bref, Castellanos Moya mérite d’être découvert et lu par tous ceux qui n’ont jamais tenté l’expérience de plonger dans son univers délétère. Un régal !

Les Rêves du serpent, Alberto Ruy Sanchez

Encore un OVNI littéraire qui nous vient d’Amérique du Sud, du Mexique cette-fois, à travers la voix d’Alberto Ruy Sanchez, dans ces Rêves du serpent, un roman acheté parce que son prétexte m’a fait penser à l’idée qui se développe de loin en loin dans mon travail actuel, mais qui s’avère finalement différente et traitée d’une autre manière par l’auteur mexicain. Donc, le narrateur du texte reçoit des drôles de cartes, non signées, créées par la main de l’expéditeur, des collages la plupart du temps, avec des textes étranges et déconcertants, non signés bien sûr.

« Aujourd’hui, le rêve du serpent endormi m’a de nouveau réveillé en pleine nuit,, il a ouvert les yeux d’un coup, émergeant de sa longue hibernation. Il les ouvrait si grands qu’ils remplissaient la pièce, ses pupilles allongées me suivaient sans me lâcher. J’ai arrêté d’avancer et tenté de reculer quand son regard rivé au mien m’en a empêché.

Il avait fait de moi son prisonnier. »

Les cartes se suivent et se ressemblent sans se ressembler, le narrateur se demande qui est l’homme qui les lui envoie, il l’appelle la Silhouette, on voit mal comment il pourrait découvrir l’identité de l’inconnu, et il nous prévient que le texte ne marchera pas en ligne droite, qu’il n’ira pas droit aux faits, qu’il procédera par digressions et nous voilà partis dans un chapitre consacré aux recherches d’un scientifique qui, en conférence, raconte une étrange histoire de fourmis parasités par un drôle de champignon qui s’introduit dans leur cerveau, après inhalation de spores, et s’y développe… Rien de bien rassurant, serait-ce l’annonce métaphorique de ce qui va arriver à celui qui raconte ?…

Puis le narrateur reçoit un appel d’une connaissance qui lui parle du patient d’un ami médecin qui dit de façon récurrente qu’il le connait (serait-ce la fameuse silhouette ?) et il se trouve que ce malade a été encouragé par son médecin a écrire et dessiner sur les murs de sa chambre tout son délire. Ces feuilles ont été archivées et, dans la mesure où le malade pourraient être un de ses ascendants, seront expédiées au narrateur, s’il ne les refuse pas ! Un complément des cartes mystérieuses, en somme.

Dès lors, l’enquête que mène sur la mémoire de la Silhouette le narrateur le conduit, et le lecteur avec, à s’intéresser à l’art brut, dont certaines figures marquantes sont évoqués dans plusieurs chapitres, avant qu’elle (l’enquête) ne l’entraîne dans les arcanes historiques de la Révolution russe et sur les traces d’un Mexicain exilé aux Etats-Unis, qui y rencontrera une militante communiste, finira par vivre en URSS avant de devenir l’assassin de Trotsky. Voilà en quelques lignes le résumé de ce livre vertigineux et plein d’érudition qui propose un voyage dans l’espace et le temps assez inédit au lecteur prêt à risquer de se perdre dans les arcanes d’une semblable intrigue. Je vous y encourage, vous ne serez pas déçu.

Esquisses musicales, César Aira / La preuve, César Aira

Quand vous avez perdu la littérature et que vous la cherchez désespérément, inutile de tourner vos regards vers la France, vous ne l’y trouverez plus, c’est mort, sauf peut-être en de très rares occasions. Non, soyez sérieux, regardez vers l’Amérique du Sud (peut-être un peu au nord, aussi, qu’en sais-je ?…), et là, c’est gagné. D’où ce retour au grand César Aira, l’Argentin sublime, né en 1949 (c’est vrai, on se fout de sa date de naissance…), auteur de cent-dix à cent-vingt livres, qui fait mouche à tous les coups. Ici, Esquisses musicales, un petit roman (Aira fait court), qui nous éloigne un peu de sa théorie de la fuite en avant et nous narre l’histoire du peintre que personne n’a jamais vu peindre, et qui doit pourtant réaliser une fresque pour la mairie de sa ville, Coronel Pringles. Prétexte à disserter de façon fictionnelle sur le travail de l’artiste, cette fable d’Aira n’a pas eu l’effet escompté sur mon esprit tourmenté, fatigué (toutes les excuses sont bonnes), et je n’ai rien imprimé quant au texte. Voilà pourquoi j’arrête là cette chronique sur un livre à propos duquel je l’avoue, je n’ai rien à dire. Mais ce qui s’appelle rien. Soyez curieux, lisez-le !

La Preuve en revanche a mis mon cerveau en ébullition. C’est encore un texte différent de ce à quoi le maestro a habitué ses lecteurs. Une jeune fille, dix-sept ans peut-être, remonte l’avenue Rivadia vers la place de Flores, à Buenos Aires, pour rentrer chez elle. C’est l’hiver et le soir. Une question brutale, « Tu baises ? », l’arrête dans sa rêverie et sa contemplation, elle se tourne vers la voix qui l’a ainsi interpellée, et découvre deux punkettes, dont l’auteure de la fameuse phrase qui l’a émue. Marcia n’est pas ce qu’on appelle un canon, elle est encore vierge, et la brutalité de la question ne lui a pas à ce jour été assénée. Pourtant, la rencontre entre les trois jeunes femmes va avoir lieu, Marcia est curieuse, elle n’a jamais rencontré de punks, et les trois personnages vont donc s’installer dans une cafétéria où elle discute, de tout et d’amour, surtout d’amour, la punkette ayant exprimé son désir et aussi annoncé sa flamme amoureuse à Marcia, « C’est toi que j’attendais, t’a pas compris, ma grosse ? Ne fais pas ta difficile. Je veux te lécher la chatte, pour commencer. » ; « Je ne pourrais pas te faire de mal. Parce que je t’aime. C’est ce que j’essaie de t’expliquer. Je t’aime. »

C’est loin d’être gagné, on l’aura compris. Mais Mao (la deuxième punkette s’appelle Lénine) et Marcia se lancent dans une discussion, Mao à sa façon abrupte et violente, Marcia, plus douce et ouverte, même si les manières de ses deux amies d’un soir l’étonnent. Mao s’avère bien plus intelligente et fine que son aspect rugueux peut le laisser penser d’un prime abord, la conversation se prolonge, interrompue à deux reprises par la venue de deux responsables qui veulent virer ces filles qui ne consomment pas et occupent une table, aussitôt expédiées à la punk. On s’étonne de ce colloque sentimentale entre trois jeunes filles, tout en s’amusant du contraste entre elles, on se demande où tout ça va nous mener, jusqu’à ce qu’elles quittent les lieux et que Mao entraîne Marcia avec elle et Lénine en lui criant qu’elle va lui donner une preuve de son amour.

La fin est alors un bouquet de feu d’artifice à la Aira, que je me garderai bien de révéler ici, car il faut lire ça. C’est déjanté, punk à souhait. C’est La Preuve, un sacré bon petit livre de César Aira, à lire sans modération.

Edie. La Danse d’Icare, Véronique Bergen

Puisqu’il était question dans la chronique précédente (un coup de lance-pierres, en vérité) d’usage du corps féminin, pourquoi ne pas présenter ici ce merveilleux texte publié par Al dante (maison d’édition consacrée à la poésie, mais pas que), signé par Véronique Bergen, une écrivaine belge, Edie. La Danse d’Icare. Edie, c’est Edie Sedgwick, une femme qui fut, selon les dires de l’éditeur, « l’égérie d’Andy Warhol, la compagne de Bob Dylan, et mannequin pour les magazines Vogue et Life », ce que le livre vous dit tout aussi bien, mais Edie, c’est surtout la fille de l’ignoble de Fuzzy Sedgwick, un milliardaire américain, qui abuse de ses enfants comme on abuse de ses possessions, et en particulier d’Edie, qu’il viole à gogo, physiquement et mentalement.

« Ma maladie vient de loin, m maladie est estampillée dynastie, je suis la plus riche héritière de la Nouvelle Angleterre, la légataire de pathologies prestigieuses étalées sur six générations. La folie galope sous ma peau comme elle courait sous celle de Zela Fitzgerald. Puisque les dernières branches de notre arbre généalogique pur WASP sont pourries, je devrais vendre au enchères le bel ADN maniaco-dépressif de Fuzzy. Pour laver mon sang de descendante de psychotiques, je le noie dans la coke et l’héro, je déloge à coups de speed le plasma parano, les plaquettes scatophiles, embarque la ménagerie autiste dans de fabuleux shoots. un speedball toutes les deux heures réussit à éclaircir les idées caillées que mon père a déposées en moi. »

C’est donc Edie qui s’adresse au lecteur, dans une langue d’une poésie inouïe, chez qui la grammaire n’a qu’à bien se tenir, parmi les trouvailles d’un style enlevé, nerveux et totalement adapté au discours et au récit qui nous est proposé, discours de la folie, des drogues et de l’énergie surspeedée d’une époque et d’un milieu qui riment avec liberté, malgré les chaînes que traîne la belle Edie. Veronique Bergen est, de ce point de vue, une auteure de grand talent, dont l’écriture magnifie des thèmes glauques, fait d’une histoire qui a priori n’a que peu d’intérêt une ode à la vie, et tient le lecteur en haleine, non dans l’attente de ce qui va se passer, car on sait d’avance que ce genre d’histoire se termine mal, sans se soucier de raconter une histoire, dans la répétition des scènes, du recours à la drogue, du discours sur le père, cette ordure qui s’appelle Fuzzy, des souvenirs ∂’enfance et de jeux tordus avec une petite sœur un brin secouée elle aussi, et pour cause, d’une folie familiale terrifiante, d’une vie à mille à l’heure, rythmée par le sexe, la drogue, les addictions banales d’une psychose effrayante. Edie. La Danse d’Icare est donc une réussite absolue, un petit chef-d’œuvre qui évoque les courts textes d’une auteure chroniquée ici, il y a quelques mois, Cookie Mueller, mais là où celle-ci évoquait avec un certain bonheur une vie dissolue depuis un regard distancié, le style enflammé de Bergen emporte son lecteur dans la lave en fusion d’un texte au lyrisme contemporain d’une efficacité redoutable.

 » A observer le visage celluloïd de la femme qui ausculte mes cuisses, je crains qu’en catimini elle pétrisse aussi mon cerveau. E, un été, mes jambes seront remodelées harmonie des sphères et me propulseront premier mannequin des Etats-Désunis. Ma nuit de baise avec Terence a été bergamote fondue car il manque de style. D’un des étalons de mon père, toutes les juments étaient folles, à quatorze mois, mon paternel m’a mise sur un cheval qui n’a pas pégasén en plein ciel, dommage. Pour donner une première ligne aérodynamique à mes mollets, la femme me lime les peaux mortes. Mon grand-père Babbo n’a jamais eu le moindre tissu nécrosé car il connaissait Pindare par coeur. L’univers entier tombera à genoux devant mes genoux transformés par electrolyse. Les mains de l’esthéticienne me font du bien, sa bouche qu’elle laisse entrouverte me fait du mal, son blabla sur le cartoon de son mariage ne me waltdisney pas un pour cent de ma libido. Elle affine la courbe de mes mollets mais elle épaissit mon esprit qu’elle promène comme un ouistiti en cage. La date de son paradis nuptial, la couleur du ciel, la musique de s anges ce jour-là, je m’en tape. Miss-lèvres-ouvertes-c’est-plus-sexy a horoscopé boule de cristal pendant des semaines et au terme de prophéties vaudou a arrêté la date du 4 avril 1964, la date où les Dieux de l’hymen veilleraient sur elle. »

Bref, vous l’aurez compris, je vous ordonne de lire, sans plus tarder, cette prose géniale qui vous lavera les yeux et le cerveau des « romans » d’été que vous aurez lus, pauvres touristes que vous êtes, sur les plages de France et de Navarre ! Amen.

Usage communal du Corps féminin, Julie Douard

Aujourd’hui, on expédie les affaires courantes, car le retard s’accumule, et même une activité fébrile d’écriture de chroniques à tombeau ouvert ne permettra pas de le rattraper aussi vite qu’on pourrait naïvement le croire. Bref, après la lecture euphorisante du bien titré Augustin Mal n’est pas un Assassin, de la prof de philo, Julie Douard, une femme plutôt drôle, l’idée de lire, pour son titre encore, qui laissait espérer un texte sulfureux et bien féministe, Usage communal du Corps féminin, m’est soudain venue, au point de commander le bouquin sans même avoir une vague idée de son contenu. Et mal m’en a pris. A ce moment précis de ma rédaction, je me dis que j’aurais dû confier ce travail au gars qui rédige des commentaires assassins de ses lectures dans l’excellent blog « Pilonnages », que je recommande à tous, et qui, comme c’est drôle, habite la même ville que moi. C’aurait été l’occasion de boire un café avec lui et d’ainsi le rencontrer. Car je m’apprête à éreinter ce bouquin de Julie Douard, sans le moindre état d’âme, puisque j’ai bien dû le lire, une fois acheté, ça été vite fait, car le contenu n’en est pas très exigeant, c’est le moins qu’on puisse dire, on croirait visionner un bon vieux nanar de la comédie française, avec des acteurs un peu ridicules, vous savez, ces acteurs de comédie dont notre cinéma regorge, bref, un truc qui se veut drôle, à mourir de rire, et qu’on avale en se demandant, hébété, ce qu’on est en train de faire, et si c’est bon pour notre santé (mentale, surtout). Les deux personnages principaux, mais ce ne sont que deux caractères parmi beaucoup d’autres, car l’histoire se déroule dans une petite ville de la France profonde, s’appellent Marie Marron et Gustave Machin (ça arrache, non ?) et le bouquin commence comme ça : « Marie Marron avait toujours été un peu gourde. », un incipit qui déchire au moins autant que « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. », et à partir de là, un lecteur un peu éveillé, ce que je ne suis pas, devrait se dire, lucide, ça commence mal et il est peut-être encore temps de rapporter le livre pour l’échanger, en prétextant qu’on s’est trompé d’objet, ce qui, dès lors qu’on a gardé le ticket de caisse, devrait être possible. Hélas, ce n’est pas ce que j’ai fait, j’ai persisté dans mon erreur et j’ai lu le livre, en peu de jours, jusqu’à la fin, en sortant soulagé de m’en tirer à si bon compte, et on ne m’y reprendra plus. Dernière chose, avant de passer à un texte un peu meilleur, dans une prochaine chronique à venir, vite, vite, le retard s’accumule, celles et ceux qui aiment les livres à rebondissements, les lectures de plage et les bouquins qui font sourire, à peu de frais, parce que l’auteur aime faire rigoler ses lectrices et ses lecteurs, mais ce cassent pas non plus le popotin pour trouver mieux que des gags faciles, peuvent se ruer dans toutes les bonnes épiceries de nuit de leur quartier et y acheter Usage communal, ils vont se régaler. Next…

Dublinesca, Enrique Vila-Matas

Publié en 2010, Dublinesca est un roman fantaisiste (ce qui n’exclut pas l’érudition littéraire habituelle chez un auteur qui se plait à mettre en scène dans chacun de ses textes la Littérature, avec un grand L messieurs-dames…) de notre vénéré Vila-Matas, dont le personnage principal, un éditeur à la retraite, qui serait peut-être une transposition romanesque de l’auteur lui-même, mais oui mais oui, vous ne rêvez pas, il l’a fait le bougre, comme si c’était la première fois ! décide, afin de se défaire de sa tendance, rédhibitoire pour son épouse (ces deux-là s’aiment, mais rien n’est jamais simple dans les romans d’EVM), à n’être qu’un hikikomori (vous savez, l’archétype japonais du gars qui n’arrive pas à se détacher de son ordinateur et ne fait rien d’autre de sa vie que surfer sur le net…), incapable qu’il est depuis sa cessation d’activité de donner un sens à sa vie et de passer à autre chose, de constructif même s’il ne s’agit plus de vie professionnelle, qui est passé de l’addiction à l’alcool (suite à un collapsus qui aurait bien pu lui coûter la vie) à l’addiction à l’ordi, chose on ne peut plus méprisable chez un homme de cette qualité, homme qui décide donc, pouf pouf, on ne s’y retrouve plus dans cette phrase sans queue ni tête, de faire le grand saut britannique en partant en voyage pour l’Irlande, Dublin plus exactement, afin de rendre un hommage à Joyce, avec en tête le phénoménal Ulysse, et enterrer ainsi la galaxie de Gutenberg, ce qu’il essaie d’expliquer en vain à ses parents, à qui il rend visite chaque mercredi et à chacun de ses retours de voyage, la dernière fois c’était en revenant de Lyon, et qu’il surprend par ses atermoiements, il est vrai que pour tout simplifier, il leur ment un peu, en inventant une conférence sur la fin de l’imprimerie, au point que son père pense qu’il a une maîtresse, d’où son voyage à Lyon, et qu’il explique tant bien que mal à Célia, sa femme, nouvellement convertie au bouddhisme, qui le surprend par sa nouvelle façon d’être, mais ce sont-ils seulement compris un jour, et d’ailleurs Riba (c’est son nom) ne s’est jamais compris lui-même, lui qui a passé son temps à courir après l’écrivain génial (celui que les autres éditeurs n’auraient jamais édité), ce qui ne l’empêche pas d’avoir publié les plus grands, et qui reste donc sur un certain sentiment d’échec, mais l’essentiel n’est pas là, car Riba a eu l’idée d’entraîner avec lui quelques amis, dont un de ses anciens écrivains, un jeune homme très doué pour l’organisation et sur lequel il compte pour trouver les idées qui feront de la cérémonie dublinoise une réussite, le jour du Bloomsday (le jour de Bloom, personnage principal d’Ulysse), et il y parvient sans grande difficulté, tout cela au milieu des citations littéraires, des références aux goûts musicaux de Riba (les mêmes que ceux de Vila-Matas, tiens donc…), au cinéma, etc… bref, dans une mise en œuvre connue des lecteurs du Matas, et tout irait très bien si le départ pour Dublin ne tardait à venir, au point qu’on finit par penser qu’il n’aura pas lieu, mais oui, il arrive, on a dépassé les cent pages, quand même, et les trois amis, mais peut-être sont-ils quatre, je ne me souviens plus, mettent la journée, à leur arrivée, avant d’entrer dans le centre de Dublin, et cela chagrine quelque peu Riba, et puis Joyce et le sixième chapitre d’Ulysse font leur entrée en scène, il n’est presque plus question que de cela et des pensées intimes de Riba, qui voit partout un jeune homme, déjà omniprésent à Barcelone, et toujours plus que jamais là dans les rues de Dublin, avec une espèce de gabardine noire sur le dos, une sorte de Samuel Beckett jeune, eh oui, Dublin ce n’est pas que Joyce, et on se demande bien comment ce drôle de roman, dans lequel l’essai littéraire est un des fantômes hantant le personnage principal, mais Vila-Matas ne se refera pas, comment ce drôle de roman donc, va pouvoir finir, de même que je me demande comment cette chronique va trouver un terme, et il paraît donc que le bouquin « décrit le cheminement qui a mené la littérature contemporaine d’une épiphanie (un truc littéraire usé jusqu’à la corde par Joyce dans Ulysse et dont je me garderai bien de vous expliquer le procédé) à l’aphasie » (consultez un dictionnaire si besoin, il y sera question d’AVC), d’un certain Beckett, selon l’éditeur français du texte, et là je vous avoue humblement que je n’aurais jamais écrit un truc pareil, mais revenons aux pensées intimes de Riba, ce sont celles d’un homme vieillissant, qui aimerait bien encore séduire une belle jeune femme de rencontre, qui se remet mal de sa faillite, même si sa carrière n’a pas de quoi le faire rougir, qui se dit qu’il fait le saut britannique pour oublier sa culture française, qui a une frousse bleue des pubs irlandais, dans lesquels il n’ose entrer de peur de rechuter dans l’alcoolisme, mais il est aussi question de Célia, qu’il fantasme partout, dont il fantasme la présence durant ce voyage auquel il ne l’a pas conviée, et puis on s’y perd un peu, il est question d’un autre voyage avec Célia, est-ce à Dublin, je ne le sais plus, bref, ce Riba à la fin m’ennuie un peu, et je vais donc en finir là, avec de drôle de bouquin, toujours du Vila-Matas, du bon, sans doute, mais pas du meilleur, et c’est sans doute pourquoi il aura fallu tant de temps avant que Bourgois le publie en poche, d’autant que désormais les nouveaux livres de l’auteur catalan sont publiés par une maison d’édition que ma maman m’a interdit de nommer ici, mais plus chez Bourgois, et donc je range celui-là, Dublinesca, auprès des livres de Matas que je ne porte pas aux nues, comme Docteur Pasavento, peut-être, et que ça ne vous empêche pas de courir l’acheter, car mieux vaut lire un Matas pas au sommet de sa forme que de ne pas lire Vila-Matas. Fin, pouf ! pouf !…

Dieu, le Temps, les hommes et les anges, Olga Tokarczuk

Ecrit par Olga Tokarczuk vingt ans avant de recevoir le Prix Nobel de littérature, ce roman qui tient de la fable et du conte met déjà en application les préceptes littéraires que l’écrivaine polonaise énonce dans son discours de réception du prix littéraire le plus prisé au monde. L’écrivain comme amateur de puzzle, qui reconstitue un tout à partir de petits morceaux glanés ici ou là, et tente ainsi d’atteindre à l’Universel (« L’esprit d’un écrivain est voué aux synthèses, il collecte avec acharnement toutes les particules pour chercher à reconstituer l’univers dans sa totalité. »), des personnages qui ne sont pas tous humains (titres de certains chapitres : Le temps du jeu, Le temps du moulin à café, Le temps du mycélium, Le temps du verger), la voix d’un tendre narrateur qui plonge ses racines dans la nature, qui dévoile « un champ plus vaste que la réalité », qui écrit une littérature conservant « son droit aux bizarreries, aux fantasmagories, au grotesque ou à la folie ». On pourrait sans doute poursuivre longuement cette mise en parallèle d’un discours sur la littérature et de ce roman étrange et doux, mais parfois si violent.

Car à Antan (un lieu qui porte le nom d’un temps ancien), la vie n’est pas toujours tendre avec les personnages, en particuliers avec les femmes (de loin, les plus beaux personnages du livre). Car la guerre passe par là, à deux reprises (le temps d’Antan, ce village de conte merveilleux, est le temps historique du XXe siècle que nous connaissons), et les envahisseurs, allemands ou soviétiques ne sont pas des tendres. Les hommes sont parfois des salauds, même si la narratrice (le narrateur ?) se garde de trop les juger, se contentant plutôt de présenter des faits sans trop les commenter : « La vie avec le père Divin n’était pas rose. Continuellement mécontent, il piquait des colères aussi fréquentes que violentes. Lorsque Stasia servait le repas en retard, il lui arrivait de la frapper avec quelque chose de lourd. Stasia allait alors d’accroupir entre les buissons de cassis pour sangloter. Elle s’efforçait de pleurer en silence pour ne pas courroucer encore davantage son père. »

Les femmes, quant à elles, sont celles qui, folles ou pas (très beau personnage de La Glaneuse, sorte de femme sauvage qui finit par s’extraire du monde des hommes pour vivre dans la forêt où elle accouche d’un enfant, et cueille des plantes médicinales), donnent la vie, et entrent parfois en relation avec des forces invisibles bien supérieures à celles, profanes, du monde des hommes. « Elle distinguait le contour d’autres mondes et d’autres temps, étendus au-dessus et au-dessous du nôtre. » La sorcière n’est pas loin : la Glaneuse vit dans une baraque avec un serpent, une chouette et un milan (« Ces animaux ne s’agressaient jamais. ») et, quand il la voit marcher avec son serpent autour du cou, le curé (dont tous les appels à l’aide de son Dieu restent vains, en particulier quand il cherche à assécher son pré, envahi annuellement par les eaux de la rivière) ne manque pas de lui rappeler l’écriture sainte (omniprésence des références bibliques). Elle lui répond en riant et exhibant son sexe !

Autre personnage de conte, le Mauvais Bougre, qui lui aussi vit dans la forêt, est un ancien villageois qui a quitté le monde pour adopter la vie animale au point d’en oublier sa langue natale (« Le septième jour, il oublia son nom ») et de développer ses sens pour mieux percevoir le monde. Bien sûr, la Glaneuse s’accouple de temps en temps avec lui. ces deux-là devaient bien se rencontrer…

Au rang des humains, il y a surtout Misia, ses parents, plus tard son mari, Paul. Leur nom : Céleste. Celui de Paul : Divin. Des hommes et des femmes marqués par le religieux (mais ce sont les femmes que Jésus ou les anges visitent), mais qui naissent (et le demeurent la plupart du temps) imparfaits. « Comme tout être humain, Misia était née en quelque sorte disloquée. Chaque faculté, chez elle, faisait bande à part : la vue, l’ouïe, la compréhension, le sentiment, le pressentiment. Son petit corps était au pouvoir de réflexes et d’instincts. La mise en ordre, l’unification de tout cela, voilà en quoi devait consister la vie de Misia avant de laisser s’opérer la désintégration finale. » (le travail du Temps auquel rien d’humain n’échappe).

Enfin, même si nous oublions volontairement bon nombre de personnages, il y a le châtelain Popielski, qui consacre ses vieux jours à un jeu de labyrinthe que lui a offert un vieux rabbin (eh, oui ! il n’y a pas que la religion catholique dans cette Pologne imaginaire autant que réelle…), et dans lequel la puissance de Dieu, si elle semble proclamée à longueur de pages du livret d’accompagnement dans lequel sont édictées les règles du jeu pour un joueur solitaire, est subtilement remise en cause. Il n’échappe pas, en effet, au fatum humain et, « Dans le huitième monde, Dieu est déjà vieux. Sa pensée est de plus en plus débile, le verbe bredouille. Le monde issu de la Pensée et du Verbe est gâteux. » ; « Dieu a voulu être parfait, mais Il s’est arrêté en chemin. ce qui n’avance pas stagne. Ce qui stagne se désintègre. » Le tendre narrateur de Tokarczuk n’est pas tendre avec tous ses personnages. Dieu est condamné à ne pas accéder, contrairement aux hommes « qu’il a emprisonnés dans les mondes et empêtrés dans le temps », à la mort libératrice.

Le Bal des folles, Copi

Copi, l’écrivain argentin, est bien le dessinateur de presse que vous avez connu. Je dis ça, parce qu’en attaquant ce livre, je n’avais pas fait le lien entre les deux hommes. Son petit livre, Le Bal des folles, est un drôle de texte dans lequel le narrateur et le personnage principal sont Copi lui-même, balancé dans une intrigue à dormir debout, dans un univers qu’il décrit de façon humoristique, plein de transsexuels, d’homosexuels, bref de folles, qu’il croise à Paris, New-York, Ibiza ou ailleurs, d’une certaine Marilyn, sosie de la Monroe insupportable et dangereuse avec son boa new-yorkais qui plante ses crocs dans le mollet de Copi au cours d’une bagarre homérique avec sa propriétaire (coups de cendrier sur la tête, intervention du serpent, coup de poing dans la gueule, etc…) et envoie le narrateur à l’hosto où on le débarrasse de la tête du monstre restée fichée dans sa chair, histoire d’amour délirante avec un beau Romain, que la fameuse Marilyn toujours lui dispute, meurtres inexplicables, dont l’auteur est Copi, sans que cela ne déclenche une enquête, vies fantasmées, retours à la réalité, tout cela sur un rythme trépident, jusqu’au dénouement où il est question d’éditeur, de manuscrit à remettre dans les plus brefs délais. L’histoire se déroule dans les années soixante-dix (Copi est mort en 1987), on n’a pas le temps de s’ennuyer, on est dans une littérature underground, comme le milieu qu’elle décrit, qui ne se prend jamais au sérieux. C’est vraiment une autre époque, on n’imagine guère des écrivains commettre ce genre de texte aujourd’hui (encore que Pedro Lemebel ne s’en est pas privé en 2001, mais c’est déjà il y a vingt ans – voir critique de Je tremble, ô Matador, sur ce blog), c’est délirant au possible et loin d’être aussi inconsistant qu’on pourrait le penser à la lecture de cette chronique. Ce n’est pas non plus le plus grand livre du siècle, mais c’est sans prétention et plutôt réussi. Bref un roman qu’on peut sans doute lire à la plage ou derrière les vitres pendant l’été quand il pleut (pensons à nos amis normands ou bretons !).

Quelqu’un, Robert Pinget

Voici donc le retour dans ces pages de Robert Pinget, cet auteur proche du Nouveau Roman, très proche de Beckett, qui fut son intermédiaire auprès de la maison des éditions Minuit et avec lequel il partageait, entre autres, une double casquette d’écrivain, entre romans et pièces de théâtre. Après L’Inquisitoire, que je ne laisserai jamais de recommander aux lecteurs curieux d’expériences littéraires puissantes, après Monsieur Songe, une jolie curiosité, je m’attendais à vivre un nouveau voyage dans une littérature exigeante, mais passionnante. Je ne sais si ma lecture confirma cette attente. Elle fut longue, peut-être bien deux mois, harassante – il m’est arrivé moult fois de m’endormir sur le bouquin sans avoir avancé de plus de dix pages – et assez décevante. Ces deux cent cinquante pages n’ont, je dois l’avouer, pas soulevé mon enthousiasme. Il est vrai que Pinget, dans cet opus, s’est attaqué à un défi de taille. Qu’on y songe un peu. Le prétexte, annoncé dès la première page, dès la première ligne de ce roman est la recherche d’un papier que le narrateur a égaré, un morceau de feuille sur laquelle il a noté, selon ses dires, quelques éléments importants pour un ouvrage d’herboristerie qu’il écrit à ses heures perdues.

« Il était là ce papier, sur la table, à côté du pot, il n’a pas pu s’envoler. Est-ce qu’elle a fait de l’ordre ? Est-ce qu’elle l’a mis avec les autres ? J’ai tout regardé, j’ai tout trié, j’ai perdu toute ma matinée, impossible de le trouver. C’est agaçant, agaçant. Je lui dis depuis des années de ne pas toucher à cette table. Ça dure deux jours et le troisième elle recommence, je ne retrouve plus rien. »

Elle, c’est la bonne, bien sûr, figure récurrente de la fiction chez Pinget, sur le dos de laquelle notre narrateur n’hésite pas à faire reposer les menues erreurs, les dérapages du quotidien. Car on entre dans la narration, par le menu, de tout ce que fait ce vieux monsieur, qui perd un peu la boule, ne se rappelle pas toujours, se demande s’il a déjà dit ceci ou cela, et nous fait faire le tour de la pension que lui-même et un ami ont ouverte à un public de personnes plutôt âgées, hommes et femmes, veufs, veuves, célibataires ou couples, tout en se mettant en garde lui-même, et ce dès la première page, de ne pas entrer dans ce type de récit : « Je n’ai pas l’intention d’en parler de mon existence mais probable qu’il va falloir. C’est d’un intérêt, d’un plat. » Pinget annonce la couleur, par la voix de son narrateur qui y revient régulièrement, qui ne veut bien sûr pas parler de tout ça, mais qui y revient sans cesse, qui n’en sort d’ailleurs pas, il va nous proposer un livre sur rien, relevant au siècle suivant, le défi envoyé à tous les écrivains qui le suivront par Gustave Flaubert : « Moi, ce que je voudrais, c’est écrire un livre sur rien. » Et ils ont été nombreux à s’y essayer, c’est donc le tour de Pinget, qui s’en tire plutôt bien, mais le lecteur doit s’accrocher et entrer dans la même pensée que le grand écrivain normand du XIXe siècle, en se disant que lui, ce qu’il voudrait, c’est lire un livre sur rien. Sacré défi, avouons-le, que j’ai relevé en tenant jusqu’au bout, et au prix d’un sérieux effort. Et nous voilà parti avec le narrateur (il n’a ni nom ni prénom), faisant le tour de la pension, allant même jusque chez un voisin qu’il dénigre tant qu’il ne le connaît pas, puis qu’il trouve sympathique une fois qu’il a bu l’apéro avec lui, sans lui parler du papier qu’il cherche, mais en prenant plaisir à discuter avec lui – le bonhomme de voisin reviendra vers la fin du livre dans un fantasme un brin délirant sur sa mort et sur une supposée activité d’écrivain inconnu travaillant sur une théorie géniale pour vivre seul et heureux que le narrateur se propose d’essayer pour en éprouver la vérité -, puis faisant la connaissance de tous les pensionnaires, de Marie la bonne, de Gaston son associé, qui tient la boutique, de Fonfon, un jeune homme visiblement handicapé mental, etc… Toujours en cherchant ce papier, quête dont aucun détail ne nous est épargné.

Pas de morceaux de bravoure dans l’écriture de Pinget, on y est, on y est, dans ce foutu quotidien sans relief des petites gens, avec sa platitude, ses mesquineries, ses aigreurs, et j’en passe. On est aussi dans le flux de conscience de Virginia Woolf, et plus encore dans le « je » qui se livre dans une logorrhée par moment délirante, façon Beckett, mais en moins flamboyant m’a-t-il semblé. Ne tirons pas sur ce livre, il est redoutable, mais il a ses qualités. Les amateurs d’intrigues touffues et pleines de rebondissements n’y trouveront pas leur bonheur, mais les lecteurs en quête d’ouvrages rares, différents peuvent y aller. L’originalité du livre est dans la banalité de son propos. Et même si cette lecture est pesante, l’humour de Pinget y est omniprésent. Une expérience à tenter.

Le Tonneau magique, Bernard Malamud

Recommandé on ne peut plus chaudement dans son livre d’essais consacré à la littérature qu’il aimait plus que tout par le grand Philip Roth, Bernard Malamud est un écrivain juif new-yorkais qui, de son vivant, n’a peut-être pas joui de la notoriété qu’il aurait méritée, mis en concurrence par son époque, sans doute contre son gré, avec Saul Bellow, qui fut récompensé par le Nobel et plongea l’œuvre de Malamud dans l’ombre. Toujours est-il que, republiés en France par les excellentes éditions Rivages, les livres de Malamud, que je lis les uns après les autres avec délectation, me confirment l’idée que Roth, quand il conseillait un auteur, ne s’exprimait pas à la légère. Le Commis, roman du New-York juif des petits commerçants, épiciers ou autres, est un bel hymne à la tolérance et un hommage aux humbles ; L’Homme de Kiev, le chef-d’œuvre de Malamud, me semble-t-il, est un roman kafkaïen qui emmène son auteur dans la vieille Europe juive, ici en Ukraine, où le héros est accusé d’un crime qu’il n’a évidemment pas commis – magnifique – ; enfin Le Tonneau magique, recueil de treize nouvelles dont il va être question ici et qui était considéré par Philip Roth comme un chef-d’œuvre, est disons-le de suite une pure réussite : pas une de ces nouvelles n’est de qualité moyenne, un ensemble d’une régularité étonnante, dans le meilleur, le tout meilleur. Malamud était, l’air de rien, un maître du texte court.

On retrouve donc dans Le Tonneau magique le New-York des petits juifs avec lequel on avait fait connaissance grâce au Commis : cordonnier, étudiant rabbin, marieur, retraité ancien mireur d’œufs, tailleur, etc… ils sont tous les héros malgré eux d’histoires dans lesquelles la vie n’est pas tendre avec les plus modestes. Ainsi Kessler, le retraité, se voit-il mis à la porte du logement qu’il loue par un propriétaire qui n’a que peu de choses à lui reprocher ; Mitka, l’écrivain raté, voit son manuscrit refusé par les maisons d’édition et, quand il rencontre la femme qui a écrit une nouvelle publiée dans une revue qu’il a lue, c’est évidemment une cruelle déception – la nouvelle s’intitule, ironiquement, La Fille de mes rêves ; Schneider, doctorant en études italiennes, cherche vainement un appartement à Rome, où il a entraîné sa femme et leurs deux enfants, et lorsqu’il en trouve enfin un qui pourrait correspondre à leurs moyens… ; Rosen, l’ancien représentant en café, voudrait faire le bien avant de mourir, mais la jeune veuve qu’il voudrait tant aider, dans les plus pures intentions, refuse fièrement tout ce qu’il lui propose ; Tommy, l’épicier dont l’affaire périclite, ne sait comment s’y prendre pour dissuader une petite chapardeuse de lui voler des bonbons – à noter, en passant, que l’écrivain français Eric-Emmanuel Schmidt, dans son petit roman jeunesse, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, a fait sans aucun doute ses « courses » chez Malamud, il n’est que de lire Le Commis pour s’en apercevoir…

Il y a bien quelques rares nouvelles dont la fin est heureuse (L’Ange Levine, par exemple, dans laquelle le héros voit son vœu le plus cher, qui ne le concerne pas au premier chef, même si… exaucé par un ange noir), mais l’essentiel des textes de ce recueil est sombre. N’allez pas croire pour autant qu’ils soient plombants ! C’est là que réside tout l’art de Malamud, il aime à ce point ses personnages que leurs histoires, même si elles sont d’une tristesse terrible, nous les font aimer, nous aussi, et la tendresse de l’auteur pour ses créatures fait que sa littérature est grande et belle. On n’atteint pas, comme dans L’homme de Kiev, à la grande beauté de la grande littérature dans laquelle, on passe, en approchant du dénouement dans une dimension quasi sacrée qui fait basculer l’écriture dans un « autrement » génial, mais avec Le Tonneau magique, c’est de la très grande nouvelle qu’on lit, sans un moment pendant lequel on se dit « Tiens, il baisse ! ». Voilà pourquoi vous pouvez y aller voir, surtout si le genre court vous enchante. Malamud est une sorte de Maupassant américain du XXe siècle, vous ne serez pas déçu.

Le tendre Narrateur, Olga Tokarczuk

Court livre théorique idéal pour entrer dans la pensée littéraire d’Olga Tokarczuk, pour faire connaissance avec une auteure encore bien peu traduite en français, quand on pense qu’elle a reçu la plus haute distinction littéraire mondiale, Le tendre Narrateur est composé de trois textes : le discours du Nobel, un second discours prononcé en lors des Rencontres littéraires de Gdansk et un très court texte sur le confinement, qui nous propose du même coup de nous faire une idée de la vision du monde et de la vie de Tokarczuk. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, comme c’était mon cas juste avant d’ouvrir ce livre, la belle Olga est polonaise – je ne peux alors m’empêcher de penser à Gombrowicz, cet auteur que j’aime tant, au point d’avoir lu son œuvre deux fois, que le Nobel n’a jamais couronné.

Intitulé Le tendre Narrateur, le Discours du Nobel de Tokarczuk – même s’il fait penser à la majorité des autres discours d’écrivains nobelisés, comme si l’exercice était chargé de passages obligés, comme par exemple la référence aux origines et à la plus tendre enfance de celui qui s’exprime, auxquels nul ne se soustrait – nous présente une femme engagée dans son époque, mais aussi une écrivaine à la recherche d’une pierre philosophale de l’écriture, une théoricienne donc, qui jamais sans doute n’écrit un roman sans savoir ce qu’elle poursuit, un objectif ambitieux dont elle laisse avec modestie la possibilité de l’atteindre à un écrivain à venir, autre qu’elle donc, un « génie » selon ses dires. La conception du monde de l’auteure est aussi exposée dans ces propos, elle est étroitement liée à la vocation littéraire, puisque selon elle « Ce qui arrive mais n’est pas raconté cesse d’exister. » Le constat sur le monde actuel est alors rapidement tiré, et il n’est pas sans inquiéter : « De nos jours, il semble que le problème réside en ceci que, non seulement nous n’avons pas encore de narration pour l’avenir, mais que nous n’en possédons pas pour notre très concret « maintenant », pour les changements ultrarapides qui interviennent dans le monde actuel. Il nous manque un langage, des points de vue, des métaphores, des mythes et des fables nouvelles. (…) Pour le dire brièvement, nous manquons de nouvelles manières de raconter le monde. » On pourrait objecter à ce diagnostic qu’il ne tient pas compte de formes littéraires, certes déjà exploitées, mais toutefois encore pertinentes, mais là n’est pas le propos. L’essentiel tient dans le fait que pour Tokarczuk, ce constat est vrai et qu’il a donc sans nul doute motivé sa recherche de travail littéraire, sinon depuis son premier livre (mais peut-être, après tout), du moins très certainement pendant la plus grande partie de ses années d’écriture. Voilà qui s’appelle se mettre très haut la barre, mais on n’arrive pas à la consécration suprême sans avoir une grande exigence à l’égard de soi-même. Suivent alors des réflexions, inévitables partant de pareilles prolégomènes, sur la narration à la première personne, qui se termine sur un nouveau constat : celui de la cruelle absence dans la littérature mondiale actuelle de la parabole, passée aux oubliettes. Puis, ô surprise, le propos se déplace sur la nouvelle façon de raconter le monde que nous offrent (le coup est rude pour votre serviteur qui les déteste) aujourd’hui les séries !

C’est donc sur la « crise du récit » que porte le texte et, oubliant son discours sur les séries comme nouveau mode narratif incontournable, Tokarczuk se rappelle que la littérature est « l’un des rares domaines qui tentent de nous retenir dans le concret du monde » (ouf, j’étais au bord du malaise !). Puis la réflexion, allant son cours, nous mène aux interrogations d’Olga sur la façon dont on doit écrire aujourd’hui, avec un retour à l’exigence la plus haute : « Evidemment, je suis consciente qu’il est impossible de revenir à une narration telle que nous la connaissons par les mythes, les contes ou les légendes dont la transmission orale garantissait l’existence du monde. Aujourd’hui, le récit devrait être beaucoup plus arborescent et complexe. » Voilà qui calmera peut-être les ardeurs des écrivains en herbe les mieux intentionnés… Mais Tokarczuk, pour ce qui la concerne n’a jamais baissé les bras devant l’ampleur de pareille tâche, et la grandeur de son projet littéraire donne évidemment envie de lire son œuvre romanesque. Je laisse pour finir la chronique de ce discours du Nobel passionnant le loisir au lecteur qui ne l’aurait pas encore lu de découvrir la totalité d’un texte qui mérite d’être étudié dans le moindre détail, surtout sans doute pour qui veut écrire (il remet en cause certaines facilités d’écriture auxquelles peu d’écrivains sans doute ne songent en se lançant dans la narration).

Le second texte est un très bel hommage aux traducteurs, à la lumière du mythe d’Hermès. Le troisième et dernier texte, La Fenêtre, a été écrit pendant le confinement, dans la maison de l’auteur qui y parle de la folle course du monde et du plaisir qu’elle eut à devoir s’arrêter de courir pour réfléchir, écrire et s’interroger sur les temps nouveaux qui arrivent. Trois textes qui donnent envie de lire Tokarczuk, ce qui ne saurait tarder en ce qui nous concerne.

Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig

1936 : Robert Walser est interné dans la maison de santé cantonale d’Herisau (il se trouve depuis 1933, après avoir passé quatre ans à la Waldau), où il mourra en 1956, au cours d’une de ses promenades dans la neige. Carl Seelig, journaliste et écrivain, ami des écrivains et brave homme, entre en contact avec Walser et commence ses visites qui s’accompagnent inévitablement de marches, souvent longues dans la montagne et les villes environnantes. Ce sont ces promenades qu’il narre dans ce livre-hommage, un ouvrage précieux en ce qu’il rend compte des vingt dernières années de la vie du poète, et sans lequel on ne saurait rien sur cette période pendant laquelle l’écrivain dit ne plus écrire. En réalité, il ne dit pas tout à fait la vérité, car on retrouvera après sa mort des morceaux de papier noircis au crayon, d’une écriture microscopique, qui demandera des mois de déchiffrage à celui qui décidera de se consacrer à la publication de ces textes fragmentaires (ou non). Ces « microgrammes » sont donc les derniers écrits de Walser, publiés sous le titre Le Territoire du crayon, mais là n’est pas la question et nous nous égarons déjà, à peine commencée cette chronique du livre de Seelig.

Marches, quel que soit le temps, et il pleut souvent dans cette région de suisse où Walser est interné, petits-déjeuners et déjeuners dans des auberges ou des boulangeries, pauses au café reviennent dans tous les chapitres de ce texte qui relate chaque visite, et donc chaque promenade, par le menu. Cela pourrait vite devenir lassant s’il n’était pas aussi question de littérature, d’auteurs proches ou non de Walser, de la carrière de Walser lui-même. Le tout livré au discours direct, la plupart du temps. On se demande évidemment comment Seelig a pu se souvenir avec pareille précision des propos de son aîné, mais peu importe après tout. L’intérêt est sans doute de pouvoir entrer dans la pensée de l’écrivain, dont il ne fait aucun doute que le diagnostic qui veut faire de lui un schizophrène était pour le moins hâtif, de partager ses avis sur les romanciers de son époque, mais aussi sur le théâtre qu’il aimait avec une grande ferveur – il se rappelait très précisément des pièces qu’il avait vues ou lues des années auparavant, faisant l’admiration de Seelig pour cette prodigieuse mémoire littéraire.

Walser est un personnage particulièrement touchant. Homme de lettres d’une modestie presque excessive, cultivant une certaine paysannerie, ainsi qu’une tendance affirmée et revendiquée au vagabondage, il est épris de liberté (alors qu’il supporte sans regimber son enfermement) : « Il est absurde et grossier d’exiger que j’écrive dans cet hospice. Le seul terrain sur lequel un écrivain peut produire, c’est la liberté. Tant que cette condition ne sera pas remplie, je refuserai de me remettre à écrire. Il ne suffit pas de mettre à ma disposition une chambre, du papier et une plume. » Quelques pages plus loin : « A la maison de santé, j’ai le calme dont j’ai besoin. A présent, c’est aux jeunes de faire du bruit. Pour moi, ce qui me convient, c’est de disparaître aussi discrètement que possible. » Thème de la disparition volontaire dont Enrique Vila Matas, grand admirateur de Walser, a fait une de ses principales thématiques romanesques…

Il a le sentiment d’être un homme du passé, un écrivain oublié : « A Herisau, je n’ai plus rien écrit. A quoi bon ? Mon monde a été détruit par les nazis. Les journaux pour lesquels j’écrivais ont disparu ; leurs rédacteurs ont été chassés ou ils sont morts. Je suis presque devenu un fossile. » L’œuvre de Walser en français compte une trentaine de livres ; il est certain que s’il avait passé les vingt-cinq dernières années de sa vie à écrire encore et encore, leur nombre serait plus considérable, et le lecteur assidu n’aurait qu’à s’en féliciter. Mais on peut relire Walser, sa prose n’est pas de celle qui s’épuise en une lecture, et il y a ce texte de Carl Seelig, qui nous le fait mieux connaître et grâce auquel on peut partir une nouvelle fois en promenade avec Robert, le poète. Ce n’est pas si mal. Et puis, j’allais oublié de le mentionner, il y a aussi dans ce livre une série de portraits réalisés par Seelig au cours de leurs promenades, des photos qui nous rendent Walser un peu plus proche encore, si besoin était.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (4)

« Dès que la relation entre la société et les artistes cesse d’être tendue, ceux-ci s’engourdissent. Il ne faut surtout pas qu’ils acceptent de se faire dorloter, sous peine de se sentir obligés d’adhérer aux circonstances, quelles qu’elles soient. – Jamais, même dans les périodes de très grande pauvreté, je ne me serais laissé acheter. J’ai toujours aimé ma liberté, plus que tout. »

Rien à ajouter à si belle déclaration.

La Littérature est ma vengeance, Claudio Magris, Mario Vargas Llosa

Quand deux monuments de la littérature mondiale actuelle conversent sur leur art, il en sort nécessairement quelques enseignements précieux et de beaux moments de réflexion sur des romans classiques comme Don Quichotte ou L’Odyssée, et plus largement sur la fiction, son rôle dans le monde et ses rapports avec société et politique. Cette rencontre, qui a eu lieu en 2009 à Lima, a permis aux deux écrivains de rappeler l’estime mutuelle qu’ils se vouent, et de revenir sur des thématiques communes comme littérature et engagement ou encore littérature et incurable infirmité du monde, telle que la conçoit Vargas Llosa. Bref, il s’agit d’une conversation sur les grands enjeux de la littérature dans notre monde malade et des conceptions voisines de nos deux grands auteurs, qui n’en rappellent pas moins que l’écrivains doit pourtant, malgré tout, s’en tenir tout d’abord à ses propres démons. C’est en parlant de l’engagement de Vargas Llosa que Magris rappelle ce que l’auteur péruvien a énoncé à ce sujet : « Il dit en outre qu’en Amérique latine un écrivain n’est pas seulement écrivain, mais, inévitablement, quelque chose d’autre. Et il ajoute que, parfois, on est déchiré entre ses propres démons et ses devoirs à l’égard de la chose publique et que, dans ce cas, il faut être fidèle en premier lieu à ses propres démons. » Magris reprend à son compte cette citation et en fait la pierre angulaire de la rencontre des deux écrivains et de leur rapprochement.

C’est sans doute de ce paradoxe de l’écrivain engagé, tel que les deux auteurs le posent, que naît leur conception, partagée par les grands écrivains, de la différence essentielle de la langue du roman, qu’on ne peut en rien considérer comme une langue commune. Quant à la question de ce que peut faire l’écriture pour la société dans laquelle elle voit le jour, Vargas Llosa répond simplement qu’elle lui fait le cadeau de la rendre moins manipulable, « soumise, abusée par le pouvoir ». Et, fait-il remarquer au préalable, c’est bien pourquoi les dictatures, quelles qu’elles soient, censurent les œuvres littéraires.

Dans une deuxième partie, tout aussi intéressante que celle dont il vient d’être sommairement fait état, consacrée au voyage en littérature, c’est donc L’Odyssée qui est à la base de la réflexion de Magris et Llosa. Considérée par Magris comme « le livre des livres », l’odyssée d’Ulysse pose selon lui une question essentielle : l’homme traverse-t-il la vie en devenant de plus en plus lui-même ou au contraire en se perdant ? Vargas Llosa voit dans ce livre fondamental un texte éternellement actuel. Le décalage entre la « réalité » du voyage d’Ulysse et la façon dont il le raconte ensuite, à deux reprises, entre en résonance avec l’une des thématiques de la littérature moderne (le jeu « avec le temps et les niveaux de réalité ») et montre que L’odyssée, tout le comme le Quichotte, est un texte fondateur de la littérature dont les inventions et les trouvailles formelles ou thématiques étaient annonciatrices de textes aussi éloignés dans le temps que les grands classiques de la littérature du XXe siècle au rang desquels je ne citerai que le Voyage au bout de la nuit de Céline.

Les deux dernières parties de cet essai à deux voix sont tout aussi passionnantes, mais je vous laisse le soin de les découvrir par vous-même en allant les lire. Le livre ne dépasse pas les quatre-vingt pages et vous n’aurez pas le temps ni l’envie de regretter votre achat tant les deux auteurs développent avec clarté leurs conceptions et montrent que, définitivement, la littérature peut changer le monde et que l’écrivain a toujours un rôle à jouer dans la société démocratique, un rôle déterminant. Voilà qui clouera le bec aux Cassandre de notre siècle dont la principale préoccupation consiste à nous annoncer et à nous répéter que la littérature est morte et que le live ne saurait tarder à la rejoindre dans la tombe. On en finira avec cette chronique impure en se demandant s’il ne s’agirait pas plutôt de la mort annoncée d’une critique littéraire sans imagination et paresseuse que l’on ne devrait pas plutôt parler… C’est sans doute pourquoi lire les textes théoriques des écrivains s’avère toujours plus passionnant que lire les élucubrations de « critiques » professionnels incapables d’écrire de la fiction.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (3)

« Savez-vous pourquoi je n’ai pas réussi, comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n’avais pas assez d’instinct social. Je n’ai pas assez joué la comédie sociale. C’est sûr et certain ! J’en suis parfaitement conscient aujourd’hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c’est vrai, j’avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. A leur avis, l’écrivain n’a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre « moi » tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s’intéressent à ses affaires privées.

D’emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l’impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l’a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J’aurais dû ajouter à mes livres un peu d’amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d’enthousiasme – un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l’ fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. »

Je n’ai rien contre Hermann Hesse. Je l’ai découvert au même âge que Walser, j’étais alors très jeune. J’ai relu Walser, pas Hesse. Dommage que Walser n’ait pas eu la préscience de sa réussite post-mortem, il se serait moins tracassé avec son soi-disant échec en tant qu’écrivain… Reconnu comme un grand par ses pairs, encore lu et réédité cent ans après ses premiers écrits. Toujours apprécié pour ce qu’il était et pour ce qu’il a écrit, comme il l’a écrit.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (2)

« En ce qui concerne la musique, elle devrait être réservée aux couches les plus élevées de la société. Consommée en grande quantité, elle a sur la masse un effet débilitant. Aujourd’hui, on nous la sert dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un don, un cadeau vers lequel le simple peuple lève un regard plein de désir. Il ne doit pas descendre au cloaque. C’est faux, c’est un détestable manque de goût. Le charme, la grâce, l’élégance sont indispensables à l’art. – En ce qui me concerne, quand je suis dans mon état habituel, je n’aspire pas à la musique. je préfère une conversation amicale. Mais à l’époque où, à Berne, j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais soif de musique, comme un possédé. »

Que dire de plus et de mieux sur la musique ? Combien de fois me suis-je désespéré en entendant ce que l’industrie, le business de la musique sert dans l’auge auditive des gamins qui n’ont ni culture ni goût, et mettent au pinacle des produits « musicaux », des savonnettes insipides, des « chansons » passées à la moulinette d’ordinateurs qui « corrigent » les voix de « chanteurs » qui ne savent rien de la note juste et n’ont jamais posé leur voix ni travaillé leur colonne d’air. Heureusement, il y a la moulinette qui fait de ces « chants » des produits virtuels tous identiques et vulgaires, tout juste bons pour ceux qui les écoutent en pensant se gaver de ce qui se ferait de mieux. Faites-leur écouter de vrais musiciens ou de grandes voix et ils tournent de l’œil ! J’ai fait l’expérience mainte et mainte fois, le résultat est toujours le même.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (1)

« Si je pouvais tourner la manivelle en arrière et revenir à ma trentième année, eh bien je n’écrirais plus au petit bonheur comme un hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Il ne faut pas nier la société. Il faut vivre dedans et lutter pour ou contre elle. C’est le défaut de mes romans. Ils sont trop biscornus et trop réflexifs, souvent trop relâchés dans leur composition. Je jouais ma propre musique, tout simplement, en me fichant des règles de l’art. »

Trop biscornus les romans de Walser ? C’est parfois le cas, en particulier pour Le Brigand, et ce n’est pas si grave… Mais si Walser avait écrit ses romans comme il dit qu’il aurait dû le faire ce 4 janvier 1937, nous serions passés à côté d’une œuvre magistrale et tellement atypique que nous en serions sans doute déçus par ce Walser un moment revisité par celui qui n’écrit plus depuis déjà onze ans. Oui, nous aimons l’hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Relâchés dans leur composition, ses romans ? C’est justement ce qui en fait tout le sel, parce qu’ils sont alors déroutants. Et puis que dirait-on des romans de Gombrowicz, si on s’en tenait à ce type de jugement. Biscornus, fantasques, relâchés dans leur composition… Et si c’était ainsi qu’il fallait écrire pour sortir du convenable et de l’attendu ? En jouant sa propre musique et en se fichant des règles de l’art. Merci pour la leçon, Robert !

« Souvent, un écrivain est d’autant plus grand qu’il peut presque se passer d’action, et qu’il se sert d’un cadre strictement régional. Je me méfie par principe des écrivains qui excellent à multiplier les péripéties et qui ont besoin du monde entier pour créer leurs personnages. les choses quotidiennes sont assez belles et assez riches pour qu’on puisse en faire jaillir des étincelles poétiques. »

Toute la poétique de Walser se trouve ici résumée, en accord pour l’essentiel avec la théorie d’un Flaubert. Oui, tout est là, et nombre d’écrivains d’aujourd’hui devraient modestement s’en inspirer.

La Rose, Robert Walser

Dernier livre publié de son vivant, et avant une longue période où Robert Walser va renoncer à l’écriture parce qu’il est interné en hôpital psychiatrique et qu’il n’éprouve plus le besoin ni l’envie de s’adonner à la création, La Rose est un recueil de courts textes, dont certains peuvent faire penser à des nouvelles (Manuel, L’Oncle, Le Singe, Eric, Perceval écrit à son amie…), d’autres à des notes de promenades (Promenade dominicale, Genève), d’autres encore à des notes de lectures (L’Idiot de Dostoïevski, De quelques écrivains et d’une femme vertueuse, Sacher-Masoch), mais aussi des textes de théâtre (les derniers du recueil). C’est d’ailleurs la surprise de ce livre, dans lequel on apprend que Walser aimait le théâtre, passion que nous ne lui aurions pas prêté, mais la page 4! l’annonce avec un très court texte , Premiers souvenirs de théâtre. Toujours surprenant Walser !…

Le recueil se lit, comme toujours chez Walser, avec plaisir. Les portraits de personnages, qui évoquent parfois son roman, Le Bavard, sont aussi au rendez-vous : Wladimir, le fragment qui ouvre le recueil (« Nous l’appelons Wladimir parce que c’est un nom rare et qu’en effet il était unique en son genre », incipit qui nous rappelle combien Robert Walser était lui-même un personnage hors-norme, délicat mélange d’écrivain, au succès public tout relatif, d’homme rural tirant vers le paysan, et d’homme humble et tendre, d’une douceur surprenante.), Manuel (« Quelque chose l’amusait ; cette façon d’être modestement planté là l’emplissait d’aise. »), Kurt (« Kurt était un grossier personnage, du moins était-il perçu comme tel. »), Un Garçon modèle, etc… Enfin, quelques rares textes, très courts évoquent certains fragments de Franz Kafka, peut-être parce que leur personnage central se trouve être un animal, mais aussi à cause de leur tonalité différente des autres textes du volume : Cheval et ours : « Un cheval comme ça, joliment lustré et harnaché, a le droit d’être fier. Quel être possède des jambes plus fermes ? On ne peut guère douter de sa noble démarche. » / « Comme l’ours est différent. Il n’est pas beau à strictement parler, éventuellement il est plutôt un peu comique dans ses mouvements patauds, il est agile et massif, on ne sait trop comment on doit le concevoir. » ; Le Singe : « C’est avec délicatesse, mais pourtant avec une certaine dureté, qu’il s’agit d’attaquer une histoire rapportant qu’un jour un singe eut l’idée de se précipiter au café pour y rester assis des heures durant. ».

Walser n’a pas connu le succès public de son vivant, on lui a parfois reproché d’écrire comme il le faisait, de ne pas jour le jeu de l’écrivains social, d’être en somme un peu trop lui-même, ce qui avait le don de l’agacer prodigieusement. En rédigeant cette rubrique, j’écoute la musique d’un autre artiste hors-norme, loin des standards du musicien de jazz, Thelonious Monk, avec sa voix unique et si différente, qui n’est pas sans faire penser, à sa façon, à Walser. L’un mérite d’être lu (et il l’est, son succès post-mortem se confirmant année après année, même si le grand public ne le connaît pas toujours), l’autre d’être écouté. Célébrons-les un court instant en les réunissant dans nos pensées pour les hommes d’un autre siècle qui méritent de ne pas tomber dans l’oubli.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (9)

« Quand je suis en pleine lecture, j’ai du mal à m’en arracher, je peux y passer des semaines. C’est ainsi que j’ai lu d’un bout à l’autre les comédies de Molière et les nouvelles de Maupassant, et j’aime avoir côte à côte ces deux grands artistes ; ils se ressemblent par leur tempérament, leur connaissance des êtres humains. Lire Maupassant peut vous faire dédaigner le cours normal de la vie, si étonnantes sont les choses qu’il vous montre. Une incroyable force, alliée à la sensibilité la plus fine. il n’y a sans doute jamais eu de plus grand nouvelliste. L’avoir lu, cela signifie avoir été de bonne humeur, effrayé, ravi. Je ne crois pas que jamais personne écrive d’un seul coup tant de choses remarquables. »

L’hommage d’un grand écrivain à un de ses semblables est toujours émouvant. Je crois que c’est là le premier texte de Walser que je trouve sur la littérature. Un régal. Il continue avec quelques autres Français du siècle précédent…

« Je me suis beaucoup amusé en lisant Les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam. Comme Dumas écrit de façon généreuse et aventureuse ! Connaissez-vous son roman sur Monte-Cristo ? Des Mémoires d’une jeune femme d’Eugène Sue, vous direz que vous n’avez pas lâché le livre avant d’arriver à leur dernière ligne. Ces deux derniers auteurs écrivaient d’une manière absolument non littéraire, c’est-à-dire avec une imagination foncièrement spontanée, et c’est sans doute précisément pour cela qu’ils représentent une valeur littéraire. Balzac laisse transparaître dans ses textes une infinie culture. »

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (8)

« J’attachai des patins à glace à une institutrice, je me mis au garde-à-vous devant un surveillant qui me réprimandait. Dans le cahier de permanence, il y déclara une histoire de brigands. Une jeune fille à qui je le dis déclara que c’était une fort bonne place pour cette histoire. Et puis je goûtai du vin nouveau de Douanne, et j’allai voir au théâtre municipal une pièce pleine d’esprit. Cette petite salle était immensément jolie. On contempla une gare neuve et l’on tapota le menton d’une serveuse du buffet. Lorsqu’on est de belle humeur, on se comporte volontiers en homme du monde. Dans la pièce dont j’ai parlé jouait une actrice qui, de toute la soirée, n’avait à dire que « oui, maman » ; elle y mettait toutes les intonations. C’était terriblement amusant. J’étais debout à l’orchestre, juste derrière une jeune femme. Me doutant que son mari était tout près, je me conduisis avec indifférence, je restai gentil et stoïque. Or, l’époux se rapprocha et me trouva sans doute très correct. »

On a beau déjà connaître la fantaisie et le côté surprenant de certains textes de Walser, l’effet de surprise marche à tous les coups. Ici, ce sont les trois premières phrases du texte qui peuvent étonner, voire déstabiliser. Il y a un côté « phrases sans bords » dans ce texte, alors que ce ne sont pas des phrases sans bords… Rien d’étonnant à ce que Kafka fût de ses admirateurs, on en retrouve l’esprit.

La Rose, substantifique moelle (7)

« Est-ce que je n’ai pas l’air d’avoir la folie des grandeurs, disait Titus, quand je raconte que ma mère était une souveraine et que des bandits m’ont enlevé, pour faire de moi l’un des leurs ? Or, je ne dis cela que pour faire joli, afin qu’on ne s’ennuie pas d’emblée avec moi. Si quelqu’un me demandait mon lieu de naissance, je dirais Goslar, bien que ce soit un gros mensonge. Jamais je ne fus gâté par ma mère, et je n’ai sans doute qu’à m’en féliciter. J’ai lu voilà quelque temps que Goslar serait ravissant dans sa robe printanière et, comme j’incline à la crédulité, j’ai bien volontiers accepté cette affirmation. Chez les brigands, j’ai appris la lessive, la couture, la cuisine, et à jouer Chopin, mais je souhaiterais qu’on ne prit pas cette déclaration trop à la lettre. »

Un portrait de personnage ambigu comme les affectionne Walser. « Est-ce que l’écrivain n’aurait pas le droit de jouer sur l’instrument des idées qui lui viennent avec autant de tranquillité que, par exemple, un musicien au piano ? » Autrement dit, en littérature tout est faux, inventé, imaginé. Surtout avec Robert Walser… « J’ai l »impression que je suis en train de fantasmer passablement, et je requiers l’indulgence. » Indulgence offerte de bon cœur !

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (6)

« Appelons-le Eric, parce que c’est un nom tellement blond qui exprime l’innocence et l’idéalisme. Pendant un temps, il logea dans une ruelle de la vieille ville, étroite mais à l’architecture intéressante, chez un tailleur et une couturière ; et il eut une fois un emploi qu’il ne garda pas plus d’un jour. Auprès du chef du personnel, il s’excusa par une lettre qui disait : « J’ai compris que dans votre établissement je n’aurais finalement tout de même pas pu m’épanouir, et je me suis réfugié auprès de ma maternelle amie, ce que je vous prie instamment de juger humainement concevable. » Chez ses parents, il avait lu l’histoire de Pierre Marais, le fils de boers amené à combattre au service des siens contre son meilleur ami. »

« Un nom tellement blond »… Les surprises de ce genre ne sont pas rares avec Walser. Rappelons qu’il était admiré par Franz Kafka lui-même… Et par bien d’autres grands écrivains encore. Admiration méritée. Si les quelques lignes publiées ici et là de ce poète à la prose délicate le fait connaître à quelques lecteurs de ce blog et leur donne envie de le lire, l’objectif sera atteint.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (5)

« L’un de mes condisciples était déjà terriblement comme il faut lorsqu’il était un petit garçon. Nous autres, nous ne le tenions pas en grande estime ; sa docilité nous répugnait. Avec ça, il n’avait que la peau sur les os ; il était si peu épais qu’il avait l’air transparent ; quand il marchait, on aurait dit une baguette, il était affreusement précieux et délicat. Pour faire des farces, il ne fallait pas compter sur lui. On pouvait se moquer de certains autres, comme Grüring par exemple, qui bafouillait en récitant le poème Firdussi. Lui, en revanche, ne donnait pas lieu à la moindre petite rigolade. Du coup, il avait à peine d’existence, quoique sa constitution malingre sautât passablement aux yeux, de laquelle il paraissait s’élancer vers les sommets. »

Quelques thèmes bien walserien, les garçons blagueurs, le goût de la farce et l’étonnement face à ceux qui se prennent au sérieux.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (4)

« Regarder ainsi les vitrines, qui n’y prendrait plaisir ? Au vol, le regard grignote du chocolat.

Ici, ce sont des chapeaux qui t’intéressent, là des cravates, ailleurs des saucisses de Vienne et de Francfort. Parfois, on a pour rien les plus belles choses, comme par exemple de contempler des reproductions de grands maîtres.

Appétissants, de petits bouquets de violettes, avec leur mauve subtil, voisinent avec des oranges. Nos yeux nous procurent une foule de joies.

Dans des boutiques d’antiquités sont exposées des batailles de l’histoire suisse. On est stupéfait par tant de violence. la possibilité de jouir de la vie par son bon côté, il faut la conquérir à bras raccourcis. »

Un texte qui anticipe les photographies de vitrines que le XXe siècle nous offrira plus tard… le texte d’un promeneur flâneur qui associait à son art de la promenade un sens consommé de l’observation, prémices à bien des descriptions littéraires toutes plus délicieuses les unes que les autres.

Photo : Vivian Maier

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (3)

Au temps où la France existait encore…

« Depuis que je lis les gazettes parisiennes, qui dégagent un parfum de puissance, je suis si distingué que je ne réponds pas aux saluts, sans m’en étonner le moins du monde. Le Temps à la main, je trouve que je suis très élégant. Dorénavant, les braves gens n’auront plus droit à un seul regard de moi. Les gazettes parisiennes remplacent pour moi le théâtre. Je ne mets plus non plus les pieds dans les restaurants les plus chics, tant je suis devenu raffiné. Mes lèvres n’acceptent plus une seule gorgée de bière. Mon oreille n’admet plus désormais que l’harmonie du français. J’adoras naguère une dame, une vraie lady ; je le trouve aujourd’hui godiche, dans la mesure même où j’ai été gâté par Le Figaro. Est-ce que le matin ne m’a pas rendu à moitié timbré ? Pendant que mes confrères, en cette période de crise, se fatiguent à écrire, moi, mes gazettes m’ont rendu faraud. »

L’ironie à la Walser…

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (2)

L’Idiot de Dostoïevski, vu par Robert Walser

« Le contenu de L’Idiot de Dostoïevski me court après. Les chiens de manchon m’intéressent fort. Je ne recherche rien aussi ardemment qu’une Aglïa. Mais hélas elle en prendrait un autre. Marie est pour moi inoubliable. Très jeune déjà, ne suis-je pas resté en contemplation devant un âne ? Qui me présentera un jour à une générale Epantchine ? Moi aussi, j’ai déjà provoqué l’étonnement de valets de chambre. Resterait à avoir si j’écrirais aussi bien que le rejeton de la maison Mychkine et si j’hériterais des millions. Il serait splendide d’être pris pour confident d’une belle. pourquoi n’ai-je encore jamais vu de maison de commerce comme celle de Rogojine ? Pour quelle raison ne suis-je pas sujet à des crises convulsives ? L’Idiot était de faible constitution, ne faisait qu’une piètre impression. un bon garçon, devant lequel un soir s’agenouilla la dame du demi-monde. Je m’attends sûrement à quelque chose d’analogue. Des Kolia, j’en connais deux ou trois. Savoir si je ne pourrais pas aussi rencontrer un Ivolguine ? renverser un vase, j’en serais capable ; je me mésestimerais si j’en doutais. Tenir un discours est tout aussi difficile que facile ; cela dépend de l’inspiration. »

Jamais je n’ai lu pareil texte en dehors de chez Robert Walser ! 

« Je ne suis absolument pas idiot, je suis au contraire sensible à tout ce qui est raisonnable ; je regrette de ne pas être un héros de roman. C’est un rôle qui me dépasse, je lis seulement parfois un peu beaucoup. »

Moi aussi, Robert…