Corps du roi, Pierre Michon

Publié en 2002, Corps du roi est un recueil de courts textes (Michon écrit court) consacrés pour la majorité (moins le dernier) à des écrivains-rois : Beckett, Flaubert, Faulkner, dont les noms suffisent à dire à qui on a affaire, et à un auteur que la majorité des lecteurs occidentaux (moi le premier, j’avoue mon inculture…) ne connaissent pas : Muhamad Ibn Manglî, qui signa un traité de chasse, dont je ne résiste pas à copier ici le titre : Commerce des grands de la terre avec les bêtes sauvages du désert sans onde (avouons-le, ça en jette !).

Le premier texte est donc consacré à Samuel Beckett, et en particulier à une photo de lui remarquable réalisée par un photographe turc, Lufti Özkök. Nous sommes en 1961, Beckett pose devant un fond noir, clope (un gros module) au bec. Le cliché ne montre de son corps que la tête qui semble posée dans le vide sur un cou sans corps, puisque l’écrivain irlandais porte un pull noir uni, qui ne contraste pas avec le fonds et ne montre donc rien. Peu importe à Michon, qui se lance dans une analyse rapide, sans doute influencée par la pensée de Kantorowicz exposée dans son essai Les deux Corps du roi : Beckett, en bon roi littéraire, a deux corps, un corps sacré, éternel, et une défroque mortelle, celle que l’on connaît et que nous ne voyons pas sur la photo d’Özkök… Selon Michon, Beckett se fout de la pose, se fout du photographe, se fout de la photographie (ce que je crois volontiers). Le texte est ultra-court. La conclusion est assez géniale, que je ne dévoilerai pas ici…

Corps de bois est consacré à Flaubert, il s’agit d’un texte plus long, bien plus long comparativement aux trois pages écrites pour Beckett (Les deux Corps du roi). Michon prend Flaubert au moment où il a fini la première partie de Madame Bovary, revient pour de vrai et en imagination sur ce que fait l’auteur rouennais sur le moment, puis dans les jours qui suivent. Rapidement. Puis, ça commence pour de vrai : Flaubert s’est inventé une vie entièrement consacrée à l’écriture, une vie uniquement consacrée à la littérature, même si ce n’est pas la vérité. Les grands écrivains construisent parfois leur propre mythe (cf Jean Genet) : « il se bricola un masque qui lui fit la peau et avec lequel il écrivit des livres. » Michon a le sens de la formule, Michon tourne ses phrases comme on polit les diamants… Flaubert « faisait le moine ; et ceci pas seulement pour la galerie, mais pour lui-même et à ses propres yeux.  » Nous voilà partis pour vingt-cinq pages de Flaubert par Michon, un petit régal dans lequel passe le grand Victor. Difficile de ne pas l’évoquer, celui-là, quand on parle d’un écrivain du XIXe siècle, toujours passe son ombre qui faisait tant d’ombre à ses contemporains.

Le quatrième texte du recueil est lui consacré à un autre colosse de la littérature, un Américain celui-là, Faulkner, tiens, encore lui… L’Eléphant, c’est Faulkner, part lui aussi d’une photo (comme pour Beckett), prise en juillet 1931 par un certain James R. Cofield, dont Michon refait la réalisation (« J’incline pour le trépied, et aussi pour l’apparat, le crêpe noir, la hausse d’artillerie, le gros calibre. »). La photo n’a rien d’un chef-d’œuvre, c’est l’ouvrage d’un professionnel, pas plus : on y voit Faulkner en plan américain (ben, oui !), couvert d’un manteau d’hiver en tweed, croisant les bras, une… clope entre l’index et le majeur (les écrivains arborent-ils, je parle des rares fumeurs, encore la clope quand on les immortalise ?). La photo n’est pas très bonne, mais ce serait « le premier portrait mythologique » de Faulkner, si l’on en croit Michon, qui se lance dans ce qu’il nomme lui-même des « affabulations de lecteur » sur le grand homme et cherche ce qui, dans la pose de l’écrivain, fait que le photographe déclenche. Ici, ce sera le regard, le regard d’un qui a vu soudainement quelque chose d’éclairant… et qu’il voit encore. L’Eléphant, il a vu l’éléphant, et je vous laisse aller y voir, pour savoir ce que ce gars-là, selon Michon, a bien pu voir !

Les deux textes dont il me reste a rendre compte ici, sont les textes qui cassent un peu sans rien démolir du recueil l’espèce d’unité qu’aurait l’ouvrage si Michon avait continué avec ses portraits de géants. Le troisième texte, consacré à Manglî, nous sort des colosses de la littérature. Michon a trouvé chez lui une phrase sublime et il part de là pour rendre hommage à son auteur. Michon aime les phrases taillées comme des joyaux. Et puis, il y a ce dernier texte, où Michon parle de lui, de son rapport à Booz endormi, le poème de Victor Hugo, texte qui se termine sur le jour où il s’est défait d’une véritable dépendance à ce poème (« J’avais vaincu ces vers. J’étais un homme libre. »), jour qui se termine dans l’ivresse la plus grande de celui qui se pochtronne pour fêter une victoire et se termine sur un acte peu glorieux et une bonne dégelée. Allez-y voir, Corps du roi mérite mieux qu’un détour.

Les Bords de la fiction, Jacques Rancière

Difficile de définir ce que Rancière appelle « bords de la fiction » à la fin d’une lecture intéressante, mais aussi parfois épuisante, de son essai littéraire autant que philosophique, comme souvent avec lui. Il y est en tout cas beaucoup question des rapports entre réel, rationnel et littérature. Tout démarre d’Aristote qui établit que la littérature s’intéresse bien plus à la façon dont advient l’inattendu qu’à l’enchaînement des événements, modèle que la littérature moderne a bien sûr a dépassé. Pour soutenir cette thèse, Rancière fait appel à des auteurs qui pour la plupart m’intéressent – même s’il commence par Balzac et Stendhal, et même si un chapitre du livre est consacré à Marx – : Flaubert, Poe (et le roman policier), Conrad, Sebald, Faulkner, Woolf, Gimaraes Rosa… Et s’intéresse donc non pas au centre de l’œuvre, à un événement majeur et central, mais à ce qui se trouve à la marge dans la fiction, et fait pourtant sens, comme dans le premier chapitre consacré au rôle des portes et fenêtres dans la littérature française du XIXe siècle (Stendhal, Flaubert, Balzac…). Le chapitre consacré au roman policier est sans doute et de loin le plus intéressant (le plus abordable aussi, peut-être…) : il y consacre une place non négligeable au Double assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Allan Poe, en montrant comment la philosophie de la composition de Poe rejoint la définition d’Aristote donnée au début du livre (plutôt que faire la chronique des événements dans l’ordre où ils sont arrivés, montrer comment les événements sont liés les uns aux autres et comment ils aboutissent à un événement dont ils sont la cause. L’article se poursuit avec d’autres exemples, empruntés à la littérature policière, qui montre comment le polar va s’éloigner de ses origines spiritualistes pour aller vers une forme plus réaliste.

La seconde partie, consacrée aux rives du réel, commence par un article sur la construction du personnage chez Conrad, où l’on apprend que l’auteur polonais aurait pratiqué la sympathie à l’égard des personnages qu’il croisait dans la rue (« silhouette caractéristique », silhouette « attirante », silhouette « silencieuse », dont il n’y avait plus qu’à inventer l’histoire pour l’écrire, ce qui aurait été le cas pour Lord Jim) pour ensuite créer ses personnages, de la « vraisemblance inventée », à l’inverse de la démarche scientifique en cours à son époque. Le chapitre suivant, consacré à Sebald et difficile à suivre si on ne l’a pas lu, a pour principal effet de donner envie de lire le livre dont il est question, Les Anneaux de Saturne.

La troisième partie vaut essentiellement pour les deux chapitres qui explorent la littérature de Faulkner et celle de Joao Guimaraes Rosa. Avouons que cette lecture finale aura eu raison de notre volonté de tenir le fil et de ne pas perdre de vue le sens des analyses philosophiques de Rancière, mais elle aura eu toutefois le grand mérite de rappeler le génie de ces deux auteurs américains (et pour l’auteur de cette chronique de lui remettre en mémoire Le Bruit et la fureur). Vous l’aurez sans doute compris, Les Bords de la fiction est un livre de haute qualité littéraire pour passionnés du « décorticage » de grands textes, et j’avoue humblement que ma passion ne va pas si loin. Aussi me garderai-je bien de vous le recommander ou non… C’est à vous de voir, en fonction de votre résistance aux difficultés de la pensée du maître, mais si vous aimez l’érudition…

Djinn – Un Trou rouge entre les pavés disjoints, Alain Robbe-Grillet

Entièrement convaincu par les arguments littéraires de l’ouvrage théorique par lequel Robbe-Grillet a répondu à ses détracteurs, Pour un nouveau Roman, enthousiasmé par la lecture du roman La Jalousie (1957), je poursuis la découverte tardive de cet auteur trop souvent décrié par des lecteurs qui l’ont mal lu, voire pas lu du tout, ou de façon parcellaire. Dans Djinn, publié en 1981, on retrouve l’exigence de Robbe-Grillet en matière de style, mais on peut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin. Le texte est une sorte de conte fantastique, qui ne rechigne pas à s’inscrire dans une tradition littéraire du XIXe siècle à laquelle l’auteur fait quelques clins d’œil, et ce dès le prologue qui présente le roman comme un manuscrit trouvé dans la chambre, désertée par son occupant, du narrateur. Suit un jeu sur son identité, multiple tant du point de vue du nom dont il change à loisir que de sa supposée origine géographique (Ukraine, Hongrie ou Finlande, ou Grèce encore). Puis, il est question d’un manuscrit destiné à servir de manuel de français à des étudiants étrangers, ce qui n’st pas un simple clin d’œil puisque le roman répond à une commande faite à Robbe-Grillet par un enseignant américain.

Toujours est-il que Djinn – Un Trou rouge entre les pavés disjoints est un texte fort divertissant (on a reproché au nouveau roman d’être ennuyeux et de ne pas s’intéresser aux personnages), dans lequel le plaisir du texte est bien présent, et donc celui du lecteur également. Le personnage principal, et narrateur, Simon Lecœur, a rendez-vous pour une embauche. Mais rien de réaliste dans cette scène qui ouvre le livre, puisque l’entretien a lieu dans un hangar mystérieux, où il tombe d’abord sur des mannequins, puis sur une mystérieuse américaine, répondant au prénom de Jean, dont il tombe amoureux. Et le voilà embauché ! Par une sorte d’organisation secrète qui milite et œuvre contre le machinisme. Pour quel travail ? On ne le sait pas et lui non plus. Il est alors chargé de se rendre à la Gare du Nord pour y recevoir un voyageur arrivant par le train d’Amsterdam. Mais, bien sûr, rien ne se passe comme prévu et Simon est détourné de sa mission par un enfant qui trébuche en traversant une ruelle, s’affale sur le pavé, près d’une flaque rouge, ne se relève pas et semble avoir perdu conscience. Il est habillé comme au XIXe siècle, et l’appartement où Simon le porte est d’une autre époque lui aussi : pas d’électricité, décor anachronique. C’est le début d’une série d’aventures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres (un enfant qui meurt à répétition, qui a une mémoire anormale – il se souvient du futur…), entre fiction et réalité, dans lesquelles Simon est censé partir à la découverte de la raison d’être de l’organisation qu’il sert. Le fantastique est bien présent, les rebondissements sont nombreux et surprenants, Robbe-Grillet joue dans le texte avec les conventions du conte fantastique, dans des aventures absurdes et pleines d’énigmes, avec ses propres angoisses, sans pour autant renoncer à ses « théories » et aux lignes d’évolution de la littérature contemporaine qu’il exposait dans son essai écrit en 1963. On retrouve, enfin, comme dans La Jalousie, le jeu littéraire auquel l’auteur aime tant se plier, la reprise de scènes qu’il modifie, parfois imperceptiblement, d’autres fois plus radicalement. Djinn est un texte plaisant, ludique et maîtrisé, virtuose, que vous pouvez donc lire sans la moindre hésitation. Quelles que soient vos opinions sur l’auteur et ses conceptions littéraires révolutionnaires. Il est sans doute temps d’abandonner ces vieilles querelles que l’histoire littéraire et la lecture sans a priori des textes ont sans doute déjà mises à bas.

Memoria, Apichatpong Weerasethakul

Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur thaïlandais récompensé en 2010 par la palme d’or de Cannes pour Oncle Bonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, s’interroge toujours dans son cinéma métaphysique sur le grand mystère de la vie. Cette fois, avec Memoria, film qu’il a tourné en Argentine, c’est à la naissance et à ce qui peut se passer avant qu’il s’intéresse, sans qu’on le voie venir, tant le réalisateur se plaît à nous mettre sur une fausse piste avant d’en arriver à son véritable propos, dans la seconde moitié du film. En attendant, longs plans-séquences et images d’une certaine beauté poétique se succèdent pour construire l’air de rien une intrigue qui tient le spectateur en éveil (on ne s’endort pas toujours en regardant un film de Weerasethakul). Le prétexte est surprenant : une jeune femme, horticultrice spécialisée dans les orchidées, se réveille une nuit après avoir entendu un bruit sourd et violent, comme une détonation. Ou plutôt comme une boule de pierre, qui tombe dans un tunnel de fer dans la mer, quelque chose comme ça qu’elle décrit à un jeune ingénieur du son, Hernan, qui l’aide à le reconstituer, dans un studio où il est censé travailler – quand elle reviendra le voir une fois le travail fait, on lui dira que personne ressemblant au jeune homme dont elle parle ne travaille là. Le même jeune homme, qu’elle retrouve plus tard en ville, lui propose sans raison de lui donner de l’argent pour acheter un frigidaire pour conserver ses orchidées, proposition à laquelle ni Jessica ni le film ne donnent suite. On ne reverra d’ailleurs pas ce jeune musicien ingé du son. La deuxième partie du film va apporter une réponse (sous forme de révélations métaphysiques) aux questions de Jessica sur la persistance du phénomène étrange qui la poursuit, à travers le personnage fantastique d’un pêcheur qui n’a jamais quitté son village (pour je ne sais plus quelle raison). La visite à une doctoresse dans un village de montagne est sans conséquence (incapacité de la science à répondre à toutes les interrogations ?) et sa seule proposition consiste à renvoyer Jessica vers la religion, comme si son « cas » dépassait le savoir médical…

Le pêcheur que Jessica rencontre au hasard d’une marche dans la campagne environnante a le même prénom que le jeune musicien de la première partie du film. Il entend des histoires qui lui sont racontées par des galets qu’il conserve quand elles lui plaisent. Il a le don de s’endormir sur commande. Il comprend ce que se disent les singes hurleurs dans la jungle, et le traduit pour Jessica. Il se souvient de sa « vie » avant sa naissance et en parle un peu. Il parle de son espèce, comme s’il n’était pas un être humain. Il est-dit-il, un disque dur qui se souvient de tout, sa mémoire semble donc absolue, et il voit en Jessica une antenne… C’est au moment où la jeune femme se met à « réciter » un souvenir d’enfance qui ne lui appartient pas, mais est tiré de la mémoire du pêcheur. Cette partie du film, onirique, et qui se déroule dans un lieu proche de la jungle, ramène le spectateur dans l’univers habituel de Weerasethakul, via un discours sur la mort, le sommeil et la mémoire, on serait tenté de mettre une majuscule à ce dernier mot, jusqu’à la révélation finale, drôle autant que surprenante, surprenante autant que poétique. Memoria n’est pas sans évoquer le cinéma de Tarkovski, Memoria est un film dont on peut sortir en se disant qu’on n’y a rien compris ou qu’on retournerait bien le voir pour tenter de répondre à toutes les questions qu’il nous pose. De ce point de vue, on peut légitimement penser que c’est un chef-d’œuvre.

La 7e fonction du langage, Laurent Binet

Laurent Binet est un jeune écrivain (je n’écris pas ça en me préparant à le descendre sauvagement) à qui tout semble réussir quand il écrit des romans (trois titres, trois prix… fichtre !). A priori, rien ne devait m’infléchir à lire un de ces textes, sauf que deux amis me conseillaient de sortir de mon snobisme littéraire pour me plonger dans HHhH ou encore La 7e Fonction de langage – le second, pour forcer le passage à l’acte est arrivé avec le bouquin qu’il m’a prêté pour mon plus grand plaisir de lecteur. La 7e Fonction du langage (ceux qui ouvrent les vidéos qui sont régulièrement publiées sur ce blog le savent déjà) part de la mort de Roland Barthes (écrasé par une camionnette de blanchisserie en sortant d’un déjeuner avec le candidat à la présidence François Mitterand) que Binet trouve romanesque (et il n’a pas tort), qui provoque la curiosité d’un Giscard d’Estaing qui diligente une enquête, dont se charge un certain Jacques Bayard, flic un peu réac, de droite et a priori raciste, homophobe, etc… qui embarque avec lui de force un jeune prof de sémiologie qu’il considère comme essentiel au décryptage d’un monde intellectuel dont Bayard ignore tout. C’est donc à un polar qu’on s’attaque, mais le genre ne fait rien à l’affaire, puisque c’est surtout à un roman truculent, drôlatique et drôlement intelligent qu’on va se frotter, dans lequel tout le petit monde qui gravite autour de la figure centrale de Barthes (c’est lui le personnage central, et pour cause), des intellectuels, des philosophes, des sémiologues, des linguistes, etc… est réuni. Et voilà Althusser, Deleuze, Derrida, Eco, Foucault, Guattari, Jakobson, Kristeva, Lacan, Searle, Sollers, jusqu’à BHL, conviés à entrer dans la danse qui se passe dans les années 80, que l’auteur reconstitue via une bande-son de musique pop, mais pas que… et voilà également Mitterand et Giscard, car on est en pleine campagne de l’élection historique de 1981, qui sont là avec leurs lieutenants, Poniatowski, d’Ornano, Lang, Fabius, etc… Bref, des personnages de roman empruntés à la bonne vieille réalité. Voilà également une trouvaille d’idée littéraire, le Logos Club, calqué sur le Fight Club de Palahniuk, où on fighte en s’opposant dans des duels de rhétorique au risque d’y perdre un doigt (il en va ainsi quand on défie un plaideur d’une catégorie supérieure, qui risque lui en cas de défaite de redescendre dans la hiérarchie du Logos). La reconstitution des années 80 est efficace, et piégée (certains anachronismes y sont glissés par l’auteur à dessein, ou pas…). Le héros, Simon Herzog, est sympathique, mais pas de traitement de faveur pour lui. Son « comparse », Bayard, plus sophistiqué qu’il n’y paraît si l’on s’en tient à la caricature qui est tout d’abord donnée de lui. BHL et Sollers ne sont pas épargnés. Kristeva joue un drôle de rôle de fiction. Et l’intrigue va de rebondissements en rebondissements, de France en Italie, d’Italie aux USA, sans qu’à aucun moment on y trouve des longueurs. Le texte est rythmé, les intellectuels dont il est question tout au long de l’histoire font des personnages de roman attachants, intéressants et parfois originaux, les situations dans lesquelles Binet les trempe sont souvent bienvenues et/ou croustillantes. Herzog use de la sémiologie pour comprendre les situations dans lesquelles il se trouve plongé, pour comprendre la réalité et parfois en triompher (un des tours de force du bouquin). De la littérature populaire menée de façon intelligente, aussi efficace qu’un page-turner, bref un livre que je vous recommande si vous avez envie de vous détendre de lectures plus exigeantes. On a le droit de se faire plaisir, n’est-ce pas ?

Journée particulière, Célia Houdart

Il y avait un certain temps que je n’avais pas lu un des livres à la jaquette blanche à rayures, il y avait un certain temps que je voulais lire un livre de Célia Houdart, pour des raisons que je n’exposerai pas ici. C’est désormais chose faite, aussi allons-nous expédier les affaires courantes au triple galop. Le roman (pas toujours roman) enquête sur un photographe est à la mode depuis quelque temps ; ici, il s’agit d’une « enquête », pas d’un roman, sur une photo prise par Richard Avedon avec l’appareil d’un photographe de plateau (théâtre), Alain, moins connu que lui, et abandonnée aussitôt que prise. Quand la femme qui accompagne Avedon revient sur ses pas pour annoncer à Alain que l’homme qui vient d’utiliser son Leica est le grand photographe qu’il admire, il lui court après et lui demande s’il peut à son tour le photographier avec sa compagne. Les deux clichés figurent à la fin du livre (très petit format), sur un papier qui boit l’encre et rend les photos assez peu nettes (doux euphémisme) et leur crée de toute pièce un grain envahissant. On se demande comment une maison d’édition comme POL ne peut pas mieux faire, mais c’est un détail. Passons au texte : dès l’incipit, on comprend qu’on a affaire à une adepte de l’écriture impersonnelle, ou neutre, ou encore plate, je ne saurais la nommer avec exactitude, mais une de ces écritures à la mode du jour, qui semble incontournable, en ce début de XXIe siècle, quel que soit l’histoire qu’on raconte. Or, si ce type d’écriture impersonnelle allait comme un gant aux bouquins d’Edouard Levé (Journal, Suicide, Autoportrait…), parce qu’elle collait parfaitement avec le fond des livres de l’auteur en question, avec sa personnalité, ici, on peut se demander en quoi ce type de « style » correspond au récit qui nous est vaguement ébauché dans Journée particulière, on peut se demander s’il n’est pas adopté par pure soumission à un diktat littéraire de l’époque. Il me revient aussi à la mémoire l’écriture blanche de Camus dans L’Etranger, choix stylistique pertinent s’il en est, l’écriture blanche collant parfaitement à la peau de Meursault, le personnage principal du roman. Toujours est-il qu’il ne m’a pas fallu plus d’un paragraphe pour trouver ce « style » insupportable de platitude, pour me dire que, même très courte (environ 90 petites pages), cette lecture allait sans doute se transformer en épreuve. Donnons-en un aperçu rapide, avant de poursuivre, afin que les lecteurs de cette chronique soient éclairés :

« Je suis revenue sur les lieux pour essayer de reconstituer la scène. Comprendre comment elle avait pu se dérouler. Savoir qu’elle en avait été le cadre.

J’ai interrogé les souvenirs plus ou moins précis d’Alain. J’ai consulté des catalogues pour mieux connaître l’oeuvre de Richard Avedon. Je me suis mise en quête de témoignages de proches du photographe américain. »

La recette semble simple : phrases courtes, pas de recherche stylistique particulière, vocabulaire courant, pas de recherche lexicale particulière, écriture quasi journalistique. Plus loin, on peut trouver également des phrases non verbales, ultra-courtes.

Par bonheur, le thème est censé m’intéresser : la photographie, un grand nom (j’aime beaucoup certaines photos d’Avedon). Je vais peut-être trouver mon bonheur ailleurs que dans le style littéraire de l’auteur. Me revient à la mémoire la recherche stylistique de Samuel Beckett (cité à deux reprises dans le livre de Célia Houdart, pour d’autres raisons) ; l’appauvrissement de la langue, ça t’avait une autre gueule que ce « style-là ». Passons. Le texte est discontinu (autre façon de faire – l’expression est on ne peut mieux choisie – à la mode), ce qui permet d’écrire et de publier de courtes notes, des notations qui pourraient encore valoir en tant que travail préparatoire. De là à les donner à lire à des lecteurs… On passe donc, sans souci d’organisation, des rencontres avec Alain à Avedon, à son œuvre, il est question d’Andy Warhol, photographié par Avedon, du bulletin de santé d’Alain, de l’amitié que l’auteure sent venir en elle pour lui, de la période du premier confinement (pas le moins intéressant dans ce texte décousu, autant que discontinu), des parents d’Alain, de ceux de l’auteure, j’en oublie sans doute. Lu en deux fois, seul avantage de ce petit livre, on s’en débarrasse rapidement, Journée particulière est d’un ennui assez redoutable (avis qui vaut ce qui vaut, mais c’est le mien). Ah, oui ! il est question aussi, un peu de cinéma, de deux films, et d’Une Journée particulière, justement, et on se demande bien pourquoi Houdart emprunte à ce film le titre de son livre, puisqu’il est question d’une photographie, de deux photographies, prises en un moment particulier, certes, mais pas d’une journée particulière. Jusque dans le choix du titre, l’auteure semble bien mal inspirée. Enfin, avant de retourner à des lectures plus stimulantes, évoquons une piste d’explication à ce style mortellement plat, une citation du poète objectiviste, Charles Reznikoff : « Les doigts de tes pensées / modèlent ton visage / sans relâche. » Citation balancée sans explication, sans commentaire. Les thuriféraires des objectivistes américains prisent un style plat, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit. Ils feraient sans doute bien de relire Kafka, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit, lui aussi, et dont l’écriture est tout sauf emmerdante. Notons, avant que de tirer notre révérence pour ce soir, que le tercet de Reznikoff n’a rien de chiant du point de vue du style. Ni d’aucun point de vue, d’ailleurs.

Un pas de côté – SOL ! La Biennale du territoire – Panacée Montpellier

Les musées d’art contemporain de Montpellier (Mo.Co. et Panacée) inaugurent cette année la première édition de leur biennale. Il s’agit « d’offrir un panorama, renouvelé tous les deux ans, de la création contemporaine sur notre territoire ». Territoire qu’on doit pouvoir imaginer recouvrir quelques départements voisins de l’Hérault, peut-être le Languedoc-Roussillon… Pour n’avoir vu jusqu’à maintenant que l’expo de la Panacée, on peut dire que cette première édition est plutôt réussie, avec quelques salles où il m’a été impossible de ne pas rire franchement de l’humour des artistes et de leurs oeuvres délirantes, comme ce petit film de deux artistes femmes, jeunes et délicieusement impertinentes, Emmanuelle Becquemin et Stéphanie Sagot, qui consacrent à la ville romaine, Montpellier, un film (Le Road-movie peplum) dans lequel elles cherchent Romula et Réma dans Montpellier, visitant ainsi le Bistro romain, et autres lieux de la ville héraultaise ayant tous un nom latin, assises sur des mini-kartings de leur propre confection. Elle revendiquent le droit à l’idiotie dans leur art, tendance plus masculine que féminine indique le cartel de leur salle où j’ai commencé à trouver l’initiative d’une biennale régionale heureuse. Après l’inévitable Gérard Lattier, estampillé art brut, qui vit et travaille à Poulx (Gard) et dont les tableaux qui mêlent écriture et bande-dessinée naïve ont vite fini par me lasser, et ce avant même de les retrouver ici, et quelques oeuvres sans grand intérêt, la qualité monte d’un cran me semble-t-il et dans les pièces suivantes, il y a d’excellentes surprises qui justifient qu’on s’attarde à la Panacée pour prendre plaisir à cette première biennale, et même qu’on y revienne.

Quelques oeuvres, et artistes, à signaler également : Gaétan Vaguelsy et son tableau Rois Mages, qui revisite un classique façon XXIe siècle et banlieue ; Pierre Tilman qui crée ses œuvres avec des figurines en plastique (années soixante) et des lettres qu’il utilise pour faire passer des messages décalés ; Fabien Boitard et ses portraits défigurés ; Anne-Lise Coste et ses affiches dérangeantes… Article work in progress, qui sera prochainement revisité.

Tre Piani, Nanni Moretti

Les premiers films de Nanni Moretti, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ont apporté un vent de fraîcheur sur le cinéma italien, et sur le cinéma tout court. Moretti vieillirait-il, ou bien serait-ce nous ? Toujours est-il que ce premier opus dont le réalisateur italien ne signe pas le scénario, parce qu’il l’adapte d’un roman d’Eshkol Nevo, ne révolutionne pas le cinéma, c’est le moins qu’on puisse dire. Le prétexte du film est donc la vie d’un petit immeuble romain, de trois étages, dont on va suivre l’existence des familles qui l’habitent et les événements dramatiques qui leur tombent littéralement dessus, et ce sans crier gare, et même, dès le début du film. Ça attaque très fort, il ne faut pas être en retard, puisque dès la première scène la jeune femme qui sort de l’immeuble de nuit pour se rendre en taxi (son mari est en déplacement pour son travail, comme d’habitude…) à la maternité manque se faire écraser par une petite voiture qui arrive fort vite, conduite par le jeune voisin, fils d’un juge, en état d’ivresse, cela va sans dire, évite la maman en devenir, mais pas la femme qui traverse cinquante mètres plus loin, frappée de plein fouet (jolie voltige !), laissée morte sur le passage clouté avant que le chauffard aille s’écraser dans la vitrine du bureau du locataire du premier étage ! Celui-ci, papa d’une petite fille adorable et mari d’une jeune femme qui ne l’est pas moins, a pour habitude de confier son enfant aux vieux voisins charmants, dont l’élément masculin « déraille » un peu, comme le dit la petite à ses parents. Jusqu’au soir où, seul avec la gamine, il l’emmène acheter une glace, se perd (Alzheimer…) et finit dans un parc ou l’enfant sait que son père viendra la retrouver (ils y ont leurs habitudes). Bien sûr, la môme est un peu choquée, et les parents, surtout le père, craignent pour son intégrité physique (même si l’examen médical et une psy semblent affirmer qu’il n’y a pas eu d’abus sexuel, ce que le père n’arrive pas à croire, sa fille ne tournant pas très rond, soudain). Pendant ce temps-là, le fils du juge, remis de sa cuite, a un homicide sur les bras et il ne fait pas de doute qu’il va écoper d’une peine de prison, d’autant que son père n’est pas déterminé à faire intervenir ses amis de la justice en faveur d’un rejeton qui lui gâche la vie depuis toujours (scène de violence pendant laquelle le fils flanque une vraie rouste à son vieux père, joué par Moretti himself). On en est où ? Ah ! oui, la jeune maman, depuis qu’elle est revenue à la maison avec une jolie petite fille, toujours seule, voit un corbeau de toute beauté dans sa maison pendant qu’elle essaie de s’occuper de son bébé, avec quelque difficulté. Il lui faudrait visiblement du soutien, qu’elle cherche auprès de la femme du juge, qui a pourtant d’autres chats à fouetter que d’assister la jeune mère pour le premier bain du bambin (ça rime). Quand il revient à la maison, son mari, très heureux, n’accepte pas le cadeau envoyé par son frère, avec qui il ne veut plus entretenir de relations (scène de violence quand il lui rapporte le cadeau). Celui-ci s’avèrera être un agent immobilier véreux, coupable d’une escroquerie d’ampleur… La maman ne va pas mieux, elle voit toujours son corbeau (très belle scène, un peu surréaliste), et après la deuxième naissance, ça ira de mal en pis, elle aura des hallus pas possibles. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes imaginables, si le père de la petite Celia n’était pas en froid avec sa femme, après lui avoir reproché bêtement de délaisser sa fille (mauvaise mère !), et n’était pas tombé dans les filets de la petite-fille du vieux Alzheimer, la sautant une fois, une seule, sur le canapé du salon des grands-parents, par faiblesse (il est vrai qu’elle l’allumait grave et qu’elle provoque l’accident en tombant sa robe dès qu’il est entré chez la grand-mère, où elle l’a attiré en lui faisant croire qu’il pourrait lire des mails, et peut-être des infos sur ce qui s’est passé le soir où le vieux voulait manger une glace avec la petite qu’il gardait, mais penses-tu, il y avait pas de mail, allumeuse, je vous dis…) et par bêtise (fin stratège), ce qui finira par le conduire devant la justice (acquitté, mais divorcé du même coup… dur). Bref, vous l’aurez compris, tous ces drames mènent droit à la psychologie, ça psychologise donc sec, qu’on n’en peut plus rapidos de toutes ces histoires et que, même, on se dit que si on va s’installer à Rome un jour, on évitera soigneusement ce putain d’immeuble qui porte la poisse à tous ses habitants et que c’est à se demander si c’est possible un immeuble pareil, qu’il doit être hanté ou quelque chose comme ça.

Bref, je vous intime l’ordre d’aller voir ce film illico, si ce n’est déjà fait. Autrement, si vous avez piscine, tant pis pour le cinéma. En rentrant chez moi, j’ai fait le tour de mon appartement pour m’assurer qu’il n’y avait pas un corbeau noir quelque part. Eh bien ! il y en avait deux. Un noir et un blanc… Comme quoi c’est assez banal ce genre de situation. Quant au roman d’Eshkol Nevo, je ne voudrais pas juger sans avoir lu, mais quelque chose me dit que je ne le jugerai jamais sur pièce, et que même je pourrais aussi bien mettre un x à « au » et un s à « roman ». Enfin, je vous signale que le film dure deux heures et qu’il vaut mieux éviter d’aller le voir la vessie pleine. C’est pas pour vous dissuader de le voir que j’écris ça…

Las Niñas, Pilar Palomero

Récompensé par quatre Goyas, Las Niñas est le premier film de Pilar Palomero, et on peut dire que cela se sent, du fait d’une réalisation sans grande prise de risque, hélas, qui ne va pas jusqu’à rendre le propos ennuyeux, mais ne fait pas non plus de La Niñas un chef-d’oeuvre. Histoire d’adolescentes et de pré-adolescentes qui, dans les années 90, sont inscrites dans une école religieuse tenue par des nonnes, toutes plus vieilles les unes que les autres, toutes plus attachées les unes que les autres aux vieilles valeurs du catholicisme (franquiste) et totalement inadaptées à des élèves (filles, on n’est pas dans un établissement mixte, cela va de soi) qui, même si elles ne semblent pas s’en être aperçues, vivent dans une période où l’Espagne s’ouvre à une certaine modernité (Movida, etc…) et, sans aller jusqu’à rêver de liberté, sans aller jusqu’à se révolter contre un ordre vieillot, sans aller jusqu’à remettre en cause la foi ou l’existence de Dieu, font quelques expériences limites : boire un premier verre d’alcool, fumer une première cigarette (à cinq pour un clope…), mettre du rouge à lèvres et se maquiller un peu, monter sur une mobylette derrière un « grand » ! Le personnage principal du film est une très jeune fille, Celia, que sa mère élève seule (poids social de la famille, qui la rejette, des soeurs qui la juge pour « ce qu’elle est », qu’en dira-t-on des braves gens et des familles « normales », non-dit entre la mère et la fille, le père étant censément mort d’une crise cardiaque avant la naissance…), modèle de sagesse, mais qui peu à peu, torturée par une histoire familiale pas simple à vivre et par le mensonge maternel, sort des rails (sans grande folie) et finit par attirer l’attention des nonnes qui, bien sûr, la punissent et de sa mère qui cherche à la comprendre, mais ne peut se résoudre à dire la vérité ouvertement. Le film se termine par un voyage chez les grands-parents de Celia, chez qui sa mère se rend pour acter le décès et les funérailles déjà accomplies, de son père, en y emmenant sa fille après bien des hésitations. Portrait plus que réel de la grand-mère en vieille Espagnole catholique, jugeante et moraliste, une constante du film qui s’appesantit sur ce visage glacé du catholicisme à l’espagnole et s’en tient à peu près à ça, oubliant que pas si loin de la petite ville où se joue l’histoire, à Barcelone, l’Espagne découvrait d’autres façons de vivre et que le contraste entre deux tendances dans une même société et à la même époque aurait sans nul doute enrichit le propos du film.

Mers et rivières, Andreas Müller-Pohle

Dans le cadre d’un début d’année consacré à l’eau, le Pavillon Populaire de Montpellier consacre au photographe allemand Andreas Müller-Pohle (après la première exposition Eaux troublées du photographe canadien, Edward Burtynsky, qu’il resterait à chroniquer ici…) une exposition troublante, entre documentaire et photo d’art, entre malaise et émerveillement. C’est au début du siècle que Müller-Pohle a commencé à photographier l’eau dans le monde, ne relâchant pas ses efforts dans des projets qui l’ont mené à Hong-Kong, et dans les territoires nouveaux, en Europe, en consacrant au Danube une série sur laquelle nous reviendrons plus loin, et à Kaunas (Lituanie), où deux rivières (l’une masculine, le fleuve Niémen, l’autre féminine, la Néris) confluent.

L’eau apparaît dans ces trois reportages, tous présentés au Pavillon Populaire, en grand danger. L’élément numéro un de notre planète dite bleue est malade, aussi bien que l’air ou la terre. Le responsable est l’homme, nul besoin de le préciser, ce qui saute aux yeux dans la série consacrée au Danube (datée de 2005), dont le photographe a fait un portrait exhaustif en le suivant dans tous les pays où il passe (Allemagne, Autriche, Slovaquie / Hongrie, Croatie, Serbie / Bulgarie / Roumanie, soit quatre voyages au total, parqués ici par l’usage du slash) : au bas de chacune des photos exposées, sur une ligne sans autres commentaires, les taux de nitrate, de phosphate, de potassium, de cadmium, de mercure, de plomb relevés dans chacun des lieux où sont prises les photos, après analyse des échantillons prélevés par Müller lui-même. Voilà pour l’aspect documentaire de la série, qui glace le sang, attriste le spectateur et donne à penser bien mieux et bien plus que tous les commentaires que l’artiste aurait pu proposer sur la situation chimique du fleuve. Mais, et c’est là où l’exposition peut provoquer une certaine forme de malaise, les photographies, toutes prises selon le même procédé, sont d’une beauté et d’une poésie qui subjugue le regard. Le photographe s’immerge avec son matériel dans tous les sites qu’il souhaite photographier, et œuvre à flanc d’eau, ce qui a pour résultat de proposer des clichés dans lesquels terre et eau sont présent (50/50, mais pas systématiquement) et de convoquer le hasard, en fonction des vagues au moment du clic. On est pris entre émerveillement devant la nature hautement artistique des œuvres et la petite ligne du bas, qui nous rappelle que la planète est en grand danger, qui nous invite à assister intellectuellement à la catastrophe. Cette opposition entre les deux aspects des clichés consacrés au Danube, fleuve mythique s’il en est en Europe, est une pure réussite, qui provoque chez le spectateur un double sentiment quasi schizophrénique.

Le projet consacré à la confluence de Kaunas est beaucoup moins angoissant que le précédent. Réalisé en une semaine par l’auteur lors d’une résidence d’artiste en 2017, il propose des clichés à l’atmosphère bucolique la plupart du temps, Kaunas étant une bien petite ville. Les rives des deux rivières sont naturelles et, comme le dit Müller-Pohle, « Les scènes de nature et les images de paysage intact sont donc les motifs dominants de ce projet ».

Enfin, le reportage consacré à Hong-Kong et aux nouveaux territoires (2009-2010) a été inspiré à l’artiste par sa fréquentation des lieux durant de nombreuses années, un lieu dont il dit qu’il le fascine. c’est cette fois le portrait d’une ville, « une ville d’eau confrontée depuis des décennies à la hausse permanente du niveau de la mer, et où l’élément aqueux représente à la fois la vie et une menace ». les photos sont, là encore, merveilleuses et surprenantes. On sort donc de cette exposition marqué par la qualité du travail d’un photographe qu’on ne connaissait pas encore, persuadé d’avoir eu de la chance de découvrir cette œuvre, à travers trois projets différents, et sur une période de vingt ans. Seul petit bémol, l’aspect très répétitif du procédé photographique mis en œuvre par Andreas Müller-Pohle, qui donne des clichés qui sont très semblables, même si les lieux sont divers et variés. (Pour voir quelques clichés de cette exposition, voir page Photographie du blog)

First Cow, Kelly Reichardt

Récompensé par le Prix du Jury du Festival de Deauville 2020, le film de la réalisatrice américaine (2h02, et pas une minute d’ennui) Kelly Reichardt (déjà couronnée par le Grand Prix du même festival en 2013, pour Night Moves), First Cow est un western sans la moindre mort par balle, sans le moindre duel final, bref un western atypique, totalement captivant et réussi (adaptation du roman The Half-Life de Jonathan Raymond). Le début est une surprise énorme, indéchiffrable en un premier temps, et qui une fois le film fini, prend tout son sens. Car la première séquence est on ne peut plus actuelle et on est loin du XIXe siècle dans lequel la réalisatrice nous envoie presque aussitôt, et sans transition, pour suivre un homme qui, dans une forêt de l’Oregon, ramasse des champignons. Le pauvre bougre n’a pas l’air bien courageux ; entendant un bruit derrière lui, il prend peur et rentre en courant au campement, où il retrouve une bande d’hommes assez peu chaleureux qui lui rappellent qu’il est le cuistot de l’équipe et qu’il est payé pour les nourrir. Ces vendeurs de fourrures n’ont plus rien à manger et il n’y en a pas un pour aider Cookie Figowitz, ils en viennent régulièrement aux mains à la moindre dispute, se menacent à tour de bras des pires châtiments, et Cookie n’y échappe pas. Reparti en forêt pour y chercher pitance, Cookie tombe sur un homme caché dans les fougères, entièrement nu. Il a faim. Cookie retourne au campement, lui rapporte le peu qu’il trouve à manger, un peu de gnôle et une couverture. La nuit tombée, il revient le chercher et le fait dormir dans sa tente.

Les deux hommes se retrouvent quelques jours plus tard, dans un avant-poste où Cookie s’est arrêté, laissant s’éloigner sans lui ses amis chasseurs d’animaux sauvages. Cette fois, c’est au tour de King-Lu d’inviter Cookie chez lui, où il lui offre de partager une bouteille. Les deux hommes sont désormais amis et Cookie abandonne sa tente pour s’installer dans la modeste cabane de King-Lu. Sans un sou, les deux hommes assistent à l’arrivée par la rivière et sur un radeau d’une vache (la première vache introduite en Amérique et qui va devenir un personnage important du film), qu’un notable s’est offerte. Un soir, l’idée de lui voler un peu de lait pour cuisiner quelques beignets vient à Cookie (le bien-nommé), puis King-Lu y voit l’occasion d’en faire un commerce. Les deux hommes vendent leurs délicieuses pâtisseries à des amateurs de plus en plus nombreux et l’idée leur vient d’amasser assez d’argent pour ouvrir un hôtel en ville.

Chronique paisible de la vie dans la nature, nature magnifiée par la caméra de Kelly Reichardt, de la vie simple et des gestes du quotidien, beau film sur l’amitié entre deux hommes, First Cow n’en reste pas mois un western dans lequel la violence et le danger ne sont pas absents. Mais c’est toujours avec finesse que la réalisatrice règle les « problèmes » que pourraient lui poser la narration d’une intrigue qui la feraient sortir du regard poétique, non dénué d’humour, qu’elle a choisi de porter sur la situation (nature, relation entre les deux hommes, jusqu’à la façon de traire de Cookie) et la chasse à l’homme qui s’organise à la fin du film ne nous donne à voir que deux fuyards, quelques hommes armés. Pas d’effusion de violence. Le générique de fin tombe sur une dernière scène, paisible, bucolique, sur la promesse de King-Lu à Cookie, « Je ne vais pas te lâcher ». Le début du film nous revient à l’esprit, la citation de William Blake qui l’ouvre aussi : « L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié ». Il est bon que des femmes s’emparent du genre très masculin du western, qu’elles nous narrent des histoires qui n’ont pas été racontées par les amateurs de revolvers et de duels. Loin des Sept Salopards de Tarrantino et de ses joyeuses et grand-guignolesques effusions d’hémoglobine, First Cow est un magnifique hommage à la lenteur, sans qu’à aucun moment cette lenteur n’endorme le spectateur. Après deux heures d’un film plein d’humanité, à la photographie somptueuse, on sort de la salle heureux et certain d’avoir vu un futur grand classique.

Compartiment n°6, Juho Kuosmanen

Tiré d’un texte de Rosa Likson (même titre), le deuxième film du Finlandais Juho Kuosmanen n’est pas un huis-clos qui se déroulerait uniquement dans un train, même si la plus grande partie du film se passe là, entre Moscou et Mourmansk. Le personnage principal, une jeune Finlandaise, qui est venue à Moscou pour apprendre la langue, qu’elle semble bien parler couramment, se rend à Mourmansk pour y voir des pétroglyphes. Initialement, elle devait faire ce voyage avec son amante moscovite, la radieuse Irina, qu’on ne voit que pendant la première et très courte partie du film, qui se passe elle dans l’appartement d’Irina, un appartement bourgeois où la maîtresse de maison reçoit sans cesse des amis et anime, solaire, une dernière soirée durant laquelle elle présente sa merveilleuse amie finlandaise à la compagnie. Irina rit, est heureuse, semble amoureuse. Sa « merveilleuse amie finlandaise » semble bien moins à l’aise, s’efforce de faire bonne figure, n’est pas radieuse. La nuit vient, les deux jeunes femmes se quittent sans que leur relation en semble altérée. Irina s’excuse d’avoir dû annuler sa participation au voyage. Un travail inattendu lui est tombé dessus.

Dans le train, compartiment-couchette, notre jeune Finlandaise se voit affublée d’un jeune Russe au crâne rasé, qui s’avère rapidement vulgaire et déplaisant – scène malaisante où il demande à la jeune femme si elle « vend sa chatte » tout en lui posant la main où je pense pour se bien faire comprendre. Le voyage s’annonce agréable… De retour du wagon-restaurant où elle est partie s’isoler jusqu’au moment de la fermeture, Laura trouve notre Russ-tr-e affalé sur sa banquette, complètement saoul. La tablette est encombrée des déchets d’un repas bien arrosé. Le voyage va être long (le film l’est aussi, un peu…), rythmé par quelques arrêts dans des gares enneigées, quelques pauses clopes pendant lesquelles Ljoha, sur le quai, fume en s’agitant, nerveux et impulsif. Un soir, le train fait halte dans une ville perdue pour la nuit. Ljoha y connait une vieille dame (sa mère ?) chez qui il invite Laura à venir passer la soirée et la nuit. Refus de la jeune femme, incompréhension du jeune homme. Les deux se retrouvent un peu plus tard, à une cabine téléphonique où Laura, qui tente d’avoir Irina pour une courte discussion, en pure perte, est importunée de façon désagréable par un homme qui lui ordonne de lui céder la place. Ljoha tombe à pic et envoie le fâcheux se faire voir ailleurs. Laura accepte finalement l’invitation, monte dans la voiture – sans savoir encore qu’elle est volée. Chez la vieille dame, dans une campagne reculée, la soirée est magique. Ljoha va vite se coucher, les deux femmes échangent joyeusement, en abusant de la gnôle.

Retour au train, direction Mourmansk. les relations entre les deux jeunes gens sont désormais apaisées. Le voyage se poursuit jusqu’au terminus. On croit que le film touche à sa fin, et on n’en serait pas désolé. le temps se fait long. C’est alors que commence la troisième partie, plus longue que la première à Moscou. Il y a ces pétroglyphes et une romance à poursuivre… Bref, un film qu’on peut aller voir, il n’a rien d’insupportable et les personnages sont attachants. Mais l’intrigue est maigre, un peu cousue de fil blanc et on s’ennuie parfois, à cause des longueurs et du peu d’intérêt qu’a finalement cette histoire – la rencontre d’une jeune femme un peu perdue et d’un bougre très russkof, jusqu’au cliché. Les personnages secondaires sont secondaires – une contrôleuse, dans le train, un Finlandais qui passe un moment dans le compartiment n°6 avec ses occupants -, sinon la babouchka chez qui Ljoha a ses habitudes -, les personnages principaux ne sont pas passionnants, l’image n’est pas mémorable, la mise en scène non plus. On peut donc aussi se passer d’aller voir Compartiment n°6, que la critique n’a semble-t-il pas boudé. Enfin, faisons d’une pierre deux coups, vous pouvez surtout vous passer de voir le nouveau Dune, qui ne vaut guère mieux que la première version de David Lynch et auquel nous ne ferons pas l’honneur d’une chronique dans nos pages.

Le tiers Temps, Maylis Besserie

Prix Goncourt du premier roman, Le tiers Temps est un roman qui nous narre la période de fin de vie de Samuel Beckett, qu’il passe dans une maison de retraite parisienne appelée Tiers Temps. Là, évitant soigneusement de se mêler aux autres pensionnaires, des vieux décatis, Beckett continue d’écrire, un peu, boit du whisky, chaque soir, jamais avant dix-sept heures, évoque ses vieux souvenirs de secrétaire de James Joyce, sa relation avec la fille de son mentor, les femmes, en général, Suzanne, sa femme, en particulier, sa mère, évidemment, son éditeur au éditions de Minuit, Jérôme Lindon, ses romans, Molloy en particulier, ses pièces, En attendant Godot, ses films, mais aussi sa maison d’Ussy, ses quelques amis sur place… en attendant paisiblement la mort, qui s’annonce discrètement, à travers des difficultés à marcher, puis tombe sur le vieux Beckett… mais nous n’irons pas plus loin dans l’évocation de la fin du texte.

C’est un drôle de défi que s’est lancé Maylis Besserie en s’attaquant à pareil sujet pour son premier roman. Car pour faire de Beckett le narrateur de son texte, encore fallait-il se montrer capable d’adopter un style qui fasse un tant soit peu penser à celui de l’écrivain irlandais, un style un peu sec, des phrases courtes, mais pas seulement, il fallait aussi rendre le caractère du bonhomme, dans ces monologues où il parle de la vie au Tiers Temps, des pensionnaires, oui, il fallait trouver un ton qui puisse paraître crédible et une façon de dire sa différence sans cracher sur l’humanité tout entière, une façon de faire qui évite le jugement, sans pour autant gommer du texte tout commentaire. Et si, dans quelques passages ici et là, on se dit, Non, Beckett n’aurait pas dit ça, ou écrit ça, dans l’ensemble le pari est tenu. Maylis Besserie nous rend son personnage et son narrateur crédibles. Samuel Beckett est bien là, qui nous parle et nous raconte une période de sa vie dont on a eu vent, mais qu’on n’a jamais imaginée. Un texte que les amoureux de Beckett auraient tort d’éviter.

Le Pardon, Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha

Le Pardon, de Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha, s’ouvre sur une citation extraite de la sourate de la vache – dont je n’ai pas gardé le souvenir, hélas, il faut être immédiatement présent et concentré quand commence ce film -, puis un plan fixe somptueux sur une vache blanche, vue de profil, dans toute son immobilité, placée au milieu de l’immense cour grise d’une prison grise. La beauté surréaliste de cette image, qui reviendra plus tard dans le film, presque à sa fin, ne cache en rien au spectateur qu’il ne va pas voir une comédie. On s’attend donc à un film dans lequel l’émotion principale sera la tristesse, et on ne sera pas déçu. On pourrait craindre que l’expression de sentiments contrariés, le pathétique fassent tourner le spectacle au mauvais mélodrame. Ce serait sans compter sur l’immense talent de comédienne de la réalisatrice du film, qui joue le premier rôle, celui de Mina, la femme d’un homme qui, emprisonné pour un crime qu’il n’a pas commis – ça on n’en sait rien, on ne l’apprendre que lorsque les autorités convoqueront Mina pour lui expliquer que Babak a été condamné à la place d’un autre, que le témoin n°2 est revenu sur ses affirmations et qu’il y a eu une erreur -, attend son exécution. Ce serait également compter sans le talent de réalisatrice de cette même Maryam et du co-réalisateur du film, qui ont choisi dans leur mise en scène la délicatesse, la pudeur plutôt que de faire dans la démonstration. Couloirs gris de la prison, couleur noire de la robe et du voile qui cache entièrement le corps de Mina, couleur grise de l’uniforme du gardien qui l’accompagne jusqu’à la porte de la cellule du condamné. La porte s’ouvre, le gardien la referme à clé derrière Mina qui entre. Plan fixe : la caméra filme cette porte, qui sert l’intrigue pour donner à cette scène une pudeur qu’elle n’aurait pas si le spectateur pouvait suivre Mina dans sa dernière rencontre avec son homme. On n’entend que les pleurs de la femme, qu’on retrouve dans la séquence suivante au travail, devant une chaîne sur laquelle passe des bouteilles de lait – métaphore filée de la sourate de la vache : Mina va-t-elle devoir expier un crime que son mari n’a pas commis ? La fameuse sourate, deuxième du Coran, aborde le sujet de la peine punissant le meurtre, au verset 173 : « Ô croyants ! la peine du talion vous est prescrite pour le meurtre. Un homme libre pour un homme libre, l’esclave pour l’esclave, et une femme pour une femme. Celui qui obtiendra le pardon de son frère, sera tenu de payer une certaine somme, et la peine sera prononcée contre lui avec humanité. » (peut-être est-ce là la citation du début du film…).

Quand Mina apprend de l’administration que son mari a été exécuté à tort, et qu’on va la dédommager, elle tente de rencontrer ses juges. Impossible. Elle s’entête et fait le siège de cette administration mutique en vain. Dans tous les bureaux on la refoule en lui expliquant qu’elle n’est pas à sa place, tous ceux à qui elle demande ce qu’elle peut faire la repoussent. Porter plainte ? A quoi bon, combat perdu d’avance. Elle ne rencontrera pas les juges de son mari. Pas dans les bureaux de l’administration judiciaire en tout cas. Mina est une femme du peuple, elle découvre un monde judiciaire qui ne fait pas de sentiment. Elle a dû trouver un travail pour payer son loyer (la femme de son propriétaire fait de son mieux pour lui venir en aide et convainc son mari de se montrer patient). Elle élève seule sa fille, sourde et muette, a un second travail qu’elle fait le soir, à la maison. Comment pourrait-elle lutter contre plus fort qu’elle ? A la maison, c’est la tristesse qui règne. L’actrice joue le rôle de cette femme en deuil, et victime de l’injustice d’une société qui écrase l’individu, avec un talent certain. Les sentiments ne sont pas dits, ils sont montrés, se lisent sur le visage de Mina. L’enfant du couple continue de vivre comme elle l’a toujours fait. Sa mère est dans l’incapacité de lui dire la vérité sur son père : qu’il est en prison, puis condamné à mort et exécuté. Tous les morts du fils, pour Bita, sont partis pour un long voyage, très loin. « Il ne reviendra pas ? » demande la gamine à sa mère, en langage des signes… « Nous irons le retrouver, quand nous serons très vieilles… » lui répond Mina. L’enfant regarde un film par jour, comme son père, qui lui a donné le prénom d’un personnage de film qu’il aimait plus que tout. Elle se plaint d’une maîtresse méchante, qu’elle n’aime pas, annonce à sa mère qu’elle va arrêter l’école… Un jour, un homme frappe à la porte de Mina et Bita. Elle lui ouvre et le laisse entrer (inconcevable en Iran). Il se présente, reconnaît une vieille dette à l’égard de Babak, qui l’aurait aidé en lui prêtant une somme importante pour monter une entreprise. Babak n’en a jamais rien dit à sa femme. A la banque, Reza fait un chèque à Mina, l’emmène en voiture jusqu’à son travail. Ils se revoient « par hasard » dans la rue, devant un kiosque de journaux où Mina achète le journal qui publie le texte de réhabilitation publique. Elle le lui montre. Très sobre, il se dit satisfait pour elle de cette petite victoire. Un homme bien, c’est sûr. Il n’en reste pas moins que le propriétaire de Mina lui fait donner son congé par l’intermédiaire de sa femme. Mina doit se rendre dans une agence immobilière où on la refoule, une fois de plus. Les femmes seules, même les veuves, les chômeurs et les chiens ne sont pas les bienvenus ! Il se trouve justement que Reza a un appartement à louer, pour un bouchée de pain. Elle finit par accepter, on se dit qu’elle va peut-être trouver auprès de cet homme une raison de quitter sa tenue noire. Lui n’est pas un homme du peuple, il vit dans un grand appartement bourgeois avec son fils, qui part au service militaire…

Mina est une femme du peuple, mais elle n’accepte pas si facilement d’être soumise aux hommes, d’être soumise à des « lois » tacites ou non, elle n’accepte pas, en tout cas, les approches indélicates de son beau-frère, elle se refuse à vivre avec son beau-père et son fils – la Justice lui a versé une somme sur laquelle les deux hommes ne cracheraient pas -, elle est prête à les affronter devant le tribunal, quand le frère de Babak lui apprend que son père veut lui faire retirer la garde de Bita, qu’il va aller en justice, même si elle sait qu’ils peuvent très bien acheter les juges. Cela tombe bien, Reza connaît quelqu’un au tribunal qui pourrait veiller à ce que les choses se déroulent « proprement ». Comme progresse cette chronique d’un film d’une grande beauté, il se pourrait bien si nous n’y mettions pas un terme rapidement qu’elle vous narre le film dans son intégralité et le spoile, comme on dit aujourd’hui.

Chaque film nous venant du Moyen Orient nous rappelle que les sociétés arabes sont sans pitié pour les femmes (Wadjda, pour mémoire, entre autres…), qu’elles y survivent plus qu’elles y vivent dans une soumission consentie, ou non. Le Pardon va plus loin. On y voit que les hommes sont eux aussi assujettis à des règles étouffantes, voire écrasantes : Reza est menacé au téléphone, doit s’expliquer sur ses choix et sa vie durant un interrogatoire filmé du point de vue de ceux qui le questionnent (et que donc on ne voit pas). En allant voir le film, vous en saurez plus… Quant au pardon du titre, c’est bien sûr celui que Mina refuse à la femme du vrai coupable du meurtre, au tout début du film, mais pas seulement. Film sur le pardon, la peine de mort, la culpabilité et l’innocence, la rédemption, Le Pardon – titre original : The Ballad of a white cow, bien meilleur que celui qu’on nous propose en français – est peut-être aussi, et presque surtout, un film sur le non-dit. C’est en tout cas une vraie réussite, et c’est pourquoi vous pouvez aller le voir sans hésiter, même si cette chronique ne lui rend pas très efficacement l’hommage qu’il mérite.

Le Tilleul, Cesar Aira

Le Tilleul, écrit en 2005, fait partie des deux traductions du maestro publiées cette année en France par les Editions Bourgois (que je profite de cette parenthèse ouverte par pure méchanceté pour les remercier de ne pas avoir répondu au courrier par lequel je me faisais un immense plaisir – ils ont édité Enrique Vila Matas, Roberto Bolano et publient toujours le grandissime Cesar Aira, que j’aurais bien aimé rejoindre là-bas – de leur adresser mon premier roman, Monsieur Apocalypse, mais cessons là ces jérémiades d’auteur refusé…) et que, bien évidemment, nous ne pouvions manquer d’acquérir (preuve en est que je n’en veux pas du tout aux Editions Bourgois de ne pas avoir répondu au courrier par lequel… bref, je volerais bien leurs livres plutôt que les acheter, mais je ferais du tort à mon libraire préféré, même si les Editions Bourgois le mérit… passons !) et de lire (je n’ai rien contre Cesar Aira, même s’il est publié aux Editions Bourg… cessons de leur faire pareille publicité !). Le Tilleul fait partie des livres de la veine Pringlesienne de Cesar Aira, ces bouquins qui se déroulent dans le village de Pringles, où Cesar Aira a semble-t-il passé son enfance. Ici, l’auteur argentin nous livre des souvenirs d’enfance, plus ou moins romancés (avouons humblement que nous n’en savons pas plus sur le sujet), et nous gratifie d’une réflexion intelligente (sans lourdeur et sans « phrases citations » qu’on retrouve ici ou là, sur la toile et parfois sur des blogs) sur le travail d’écrivain, la mémoire et l’usage que peut avoir un romancier de ses souvenirs et de ses premières expériences de vie qui, transposés, font d’excellents matériels pour des romans.

Maintenant que tout est dit (on pourrait d’ailleurs supprimer de ce qui précède les parenthèses sur les Ed…), tâchons de faire durer le plaisir en allant un peu plus loin, autant que faire se peut. Décembre 2015, Aira sort de Prins, son dernier roman publié en France chez un éditeur dont je préfère ne pas me rappeler le nom (mais surtout chroniqué dans ces pages il y a un an, si j’ai bonne mémoire, un chef d’œuvre du maestro, lisez-le), sur un excipit qui pourrait fort bien s’appliquer au travail de l’écrivain : « Il suffisait de prendre un fait déjà survenu, dans toute la perfection de ce qui s’était passé comme cela s’était passé, et de le décalquer, ou plutôt, vu que la réalité est tridimensionnelle, de l’utiliser comme un moule pour y couler du neuf. ». Il semble bien que l’idée ne soit pas neuve pour lui, puisque c’est exactement ce qu’il affirme déjà dans Le Tilleul, où il explique par exemple comment la maison dans laquelle il a vécu enfant, un ancien hôtel désaffecté où ses parents louaient une pièce, sans profiter de ce qu’ils étaient les seuls locataires pour déborder un peu en utilisant d’autres chambres pour leur confort personnel, a marqué sa mémoire au point d’influencer l’écrivain qu’il est devenu dans ses descriptions de maisons, qui sont souvent (pas toujours) dans ses romans des sortes de palais, d’immenses maisons labyrinthiques, comme pouvait l’être ou apparaître à ses yeux d’enfant l’ancien hôtel où sa famille vivait. Puisque Prins est sous ma main, je ne citerai que l’exemple de la maison du narrateur de ce roman déjanté, qui est si grande qu’il ne la connait pas entièrement, qu’il n’en n’utilise évidemment pas tout le potentiel et toutes les pièces, et dans laquelle il peut faire vivre deux femmes, sa compagne officielle et sa maîtresse sans qu’elles se croisent. De l’influence des premières impressions d’enfance sur la mémoire et la verve créatrice d’un grand auteur.

Il est également question dans Le Tilleul de la figure de l’écrivain, dont le père du petit Cesar, un noir dont le métier d’électricien fait un personnage de la ville, mais qui n’est pas a priori un intellectuel, a, un soir d’écoute radiophonique où l’on donne une pièce de théâtre, Yerma, une pièce de Garcia Lorca, une illumination sur ce que doit être un écrivain et ça donne ceci : « Un écrivain, pour écrire quelque chose comme ça… / …pour écrire quelque chose d’aussi contraire aux sentiments vécus par tout le monde… Il faut… inventer… écrire… comme s’il voyait la vie… / Nous, on voit la vie… (il faisait un geste qui voulait dire : d’ici à là-bas.) Tandis que lui… (Geste de là-bas à ici.) / Il ne peut pas vivre… Je veux dire, nous ne pouvons pas voir… / Il va à contre-courant… C’est comme si… / La vie à l’envers… Voilà, c’est ça. L’écrivain a besoin de vivre la vie à l’envers. / tout dans la vie va dans une direction, non ? Alors maintenant, imagine que tout va à l’envers… » Et Cesar Aira de conclure : « Une fois adulte, j’ai lu Yerma en essayant d’y trouver la clé, en tentant de reconstruire ce raisonnement obscur, en vain. Nous ne savons si Aira rapporte de mémoire un monologue (entrecoupé des exclamations d’incompréhension de sa mère) ou s’il le crée de toute pièce pour expliquer un sentiment, une impression ou une certitude sur son travail et sa vie, mais c’est rudement efficace, parce que sibyllin et marquant. On comprend sans comprendre. Belle énigme, source de réflexion et de proposition d’écriture pour un atelier à venir…

Nous sommes donc invités, via ce livre de souvenirs, à voyager avec Aira dans le temps de son enfance, en une époque ou en Argentine, le péronisme bat son plein. Nous n’en dirons pas plus sur ce voyage, à vous de le tenter si vous connaissez déjà l’auteur ou si vous avez envie de le rencontrer dans un court et agréable texte de « souvenirs ». Bonne lecture !

Dans le Mirador, François Bizet

Il n’est que de se rendre sur le site Internet de François Bizet pour comprendre immédiatement, et ce dès la page d’accueil, à quel drôle d’écrivain et d’être humain on a affaire… Libraire pendant un bonne dizaine d’années à Paris, notre homme est devenu ensuite lecteur dans deux universités étrangères (Ankara et Istanbul) avant de devenir professeur à l’université de Tokyo et chercheur (« objets de recherche » : Jean Genet, Georges Bataille, Volodine, Guyotat, Ponge, Perec, etc… ). Mais nous n’écrivons pas cette chronique pour vous résumer la bio de Bizet, aussi nous arrêterons-nous derechef dans cette sommaire présentation du bonhomme pour nous consacrer à l’ovni littéraire qu’il nous propose aux Presses du réel (extension autonome des éditions Al Dante). Dans le Mirador, donc (quatrième de couverture lapidaire : « Un oeil, donc… »), est un texte très court autant que dense, dont on peut dire qu’il est un roman poétique (définition insuffisante), tout entier consacré à la description d’un lieu abstrait (ou à la description abstraite d’un lieu), le mirador, sorte de labyrinthe à la Borges construit il y a X années (c’est dire que ça remonte) par l’homme sur une planète que nous n’avons pas identifiée comme la terre (même si l’éditeur, lui, affirme qu’il s’agit bien d’elle… ce que le texte semble confirmer à la page 40 – suis-je inattentif ! – : « La terre se couvre ici d’antennes, d’yeux inarticulés, de miroirs capteurs et de chambres d’écho. »), espace tentaculaire, autonome, décrit de façon hyper-précise, hyper-réaliste presque, et qui pourtant nous semble impossible à visualiser (dans notre pauvre conscience chétive, voire débile), impossible à comprendre, impossible à cerner, à deviner, à concevoir. Espace en construction-destruction permanente, espace quasi vivant, espace doué d’une pensée propre (???), espace qui en est à sa Xième mue (suis-je inattentif ! et impossible de retrouver dans quel chapitre le narrateur nous annonce à quelle version du mirador nous sommes invités à découvrir), espace post-apocalyptique : « Et pourtant, c’était autrefois une terre irradiée, désespérément inhospitalière. A jamais inhabitable. » (fin du premier chapitre).

Le style de Bizet dans ce court texte, d’une densité étonnante (on se répète, on se répète…) est d’une précision remarquable, si précis que la description en devient impossible à suivre, impossible à résumer. Cette précision passe bien sûr par un lexique d’une richesse insoutenable (sans pour autant que l’auteur paraisse pédant), mais aussi par une phrase claire, voire limpide, d’une précision scientifique – nous ne parlons pas de style chirurgical, car les chirurgiens sont des bouchers auxquels comparer un écrivain de la qualité de François Bizet serait faire insulte à celui-ci), à laquelle on ne peut nullement reprocher d’être absconse ou fumeuse, voire délibérément trompeuse. On en vient à se dire, avec humilité, que le lecteur insatiable, mais perfectible dans la pertinence de l’analyse, comme de la synthèse, que nous sommes est tombé sur un écrivain trop fort pour lui (tout comme avec Claude Simon, par exemple). Ce n’est pas pour cela (car nous sommes malgré tout un lecteur intelligent) que nous déprécieront Dans le Mirador, ce roman méritant un large lectorat. Car on peut le dire ici et maintenant, il s’agit d’un chef-d’oeuvre qui mériterait chroniqueur plus émérite que celui qui vous entretient comme il peut de ce petit joyau.

Une centaine de pages de description d’un espace imaginaire, un mirador tout-puissant, infini et éternel (« Rien n’a été conservé des décennies de construction qui précédèrent l’ouverture du mirador : ni signature d’architecte ni dessin préparatoire. »), lieu de loisir qui attira rapidement les badauds, les visiteurs, il semble bien que le mirador soit aussi un lieu de pouvoir. Pourtant (pourquoi pourtant ? on se le demande… pffff !), en approchant de la fin du livre, les humains – présents depuis le début, mais à titre anecdotique, comme un décor du mirador – commencent à se faire moins évanescents, plus présents : il est vrai que le texte, qui est donc un discours, s’adresse à eux – page 62 : « Par ici s’il vous plaît » / page 69 : « Rendez-vous dans la salle suivante » / page 74 : « Après vous » / page 80 : « Nous sommes ici devant le Siège », autant d’adresses à des visiteurs qui commencent à donner un semblant d’existence au narrateur, qu’on ne pouvait en rien définir jusque-là, omniprésent, omniscient, mais indéfinissable. Jusqu’au dernier chapitre où l’homme nous parle de lui et nous livre une courte biographie dans laquelle on comprend qu’il a été « affecté à tous les secteurs, sans exception » du mirador, selon une règle immuable que veut que la sinécure soit remise au nouvel entrant par son père dont il prend la place, et ainsi de génération en génération – à noter que notre narrateur n’a pas d’enfant et que sa lignée s’éteignant avec lui, il n’aura pas de successeur. En tant que surveillant (comme dans un musée), qui fait la visite guidée, vous l’aurez compris. A noter qu’à l’autre bout de la salle, qu’il ne peut rencontrer et avec qui il ne peut échanger, qu’il voit donc, de loin, qu’il observe un peu, une femme fait le même travail que lui. But this is not a love song… Et le texte se termine sur une nouvelle adresse au visiteur, que je vous laisse le soin de découvrir en lisant (c’est un ordre) ce texte génial de François Bizet, Dans le Mirador.

PS : nous avons oublié de dire que l’incipit du roman (« Ce que l’on ne désigne plus aujourd’hui que sous le nom de « Mirador » se présente à première vue sous la forme d’un dôme de très faible élévation, évasé vers une douzaine de socles épars qui sont autant de nefs sur lesquels il repose sans donner l’impression d’appuyer, et dont la courbure, de ce fait infiniment douce, est encore allégée par les milliers d’ajours obtenus grâce à la superposition aléatoire de trois fines résilles de béton aux motifs pentagonaux. ») n’est pas sans évoquer, pour le modeste lecteur qui en rend compte ici, la filiation « beckettienne » (néologisme ?) via la référence à un passage descriptif de l’incipit d’un autre encore plus court et très dense texte, Le Dépeupleur : « C’est l’intérieur d’un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie. », deux oeuvres de fiction qu’on pourrait sans doute comparer sur les bancs des facultés de Lettres, ce qui est bien sûr un hommage de plus au talent de François Bizet.

Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, Bohumil Hrabal

Relecture, trente ans plus tard, d’un roman que j’ai adoré à sa découverte et qui m’a permis de lire plus tard quelques opus supplémentaires de ce grand écrivain tchèque, Bohumil Hrabal, comme Une trop bruyante Solitude (pur chef-d’oeuvre) ou Trains étroitement surveillés (adapté au cinéma). Aujourd’hui, j’ai retrouvé dans l’histoire de ce petit groom d’hôtel, tout jeune et très petit par la taille, qui se donne pour projet de devenir aussi grand par le talent que le maître d’hôtel Skrivanek, qui le forme et sait deviner à l’entrée des clients leur nationalité, mais aussi ce qu’ils vont commander, pour la bonne raison qu’il a servi le roi d’Angleterre, plus riche que les grands hôteliers de Prague, Brandeis et Sroubek, des morceaux de bravoure, comme les premières nuits que le jeune groom passe avec des prostituées, dont il recouvre poétiquement les parties intimes de fleurs, ou de petites branches de sapin, car Bohumil Hrabal aime à écrire sur l’amour des femmes, même de petite vie ; le repas gargantuesque préparé par les cuisiniers éthiopiens d’Haïlé Sélassié, que le narrateur va servir et dont il obtiendra une décoration qu’il garde jusqu’à la fin du livre et arbore dans les moments les plus forts de son épopée, et en particulier le dromadaire farci aux antilopes farcies aux dindes, véritable morceau d’anthologie d’un roman dans lequel, selon une expression qui fait leitmotiv sous la plume du narrateur, « l’inconcevable devient réalité »…

De la fin des années vingt au coup de Prague, l’histoire de notre petit groom suit les méandres de la grande Histoire : son ascension va crescendo jusqu’à la libération de la Tchécoslovaquie, à la fin de la seconde Guerre mondiale, moment où il ouvre son propre hôtel, un hôtel unique, dont la conception tient de la création d’une oeuvre d’art – ce qui pousse l’écrivain américain Steinbeck à lui faire une offre pour le lui acheter -, puis on le suit dans sa déchéance, amorcée avec la fermeture des grands hôtels par le gouvernement communiste, dans un ancien couvent où il se retrouve au même titre que les anciens millionnaires tchèques enfermé pour son plus grand plaisir, puisqu’on y fait bonne chère et que la discipline y est très lâche, puis dans une maison forestière, où il rencontre un professeur de français et une jeune femme aux moeurs faciles, et découvre les joies du bûcheronnage et, enfin, dans un secteur de montagne, à la frontière bavaroise, où il goûte aux plaisirs de la vie d’ermite dans une maison isolée en forêt, où il sert de cantonnier, c’est-à-dire qu’on lui donne pour unique tâche l’entretien d’un chemin, que les intempéries ne cessent de balayer, où il vit avec un chien, un petit cheval, une chèvre et un chat, et où il médite sur sa propre mort, considérant que le sens de la vie est là, lui qui, par le passé, n’a cherché qu’à s’élever socialement sans développer le moindre sens éthique, qui pour réussir s’est marié pendant la guerre avec une Allemande nazie, se coupant de tous ceux qui l’avaient connu à Prague, et n’a pas été très regardant sur sa façon de s’enrichir. Il en va ainsi de notre petit groom, sa jeunesse et son ascension se font sans conscience, et sa déchéance le conduit à plus de sagesse.

Ce roman de Bohumil Hrabal, baroque et écrit superbement – dans une phrase longue et ciselée -, joyeux et jubilatoire, malgré les sombres événements historiques qui servent de toile de fonds à l’épopée du narrateur, est un des chefs-d’oeuvre de la littérature tchèque et fait de son auteur un écrivain qui mérite d’être découvert, lu, relu… jusqu’à plus soif.

Espèces d’espaces, Georges Perec

A la façon de Perec dans La Vie mode d’emploi, j’envisage Espèces d’espaces dans une optique Espèces d’espaces mode d’emploi : les espaces du plus petit – la page – au plus grand – l’espace ; du banal et du moins banal ; des références à l’œuvre de l’auteur – La vie mode d’emploi, Je me souviens, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ; des idées d’écriture et des projets littéraires ; des citations d’auteurs – Flaubert, Jules Verne, Queneau, Heredia, Sterne… ; des listes – celles des lieux où il a dormi, liste en cours de réalisation au moment de l’écriture d’Espèces d’espaces ; une tendance à la rédaction ; une certaine absence d’auto-censure ; le goût de la science et de la géographie ; des listes de verbes à l’infinitif ; un goût certain, très scientifique, pour les questions et l’honnêteté de ne pas toujours avoir de réponses à proposer et savoir le reconnaître ; la recherche de définitions personnelles pour certains concepts abstraits ou pas ; le goût des anecdotes ; des textes au conditionnel ; le goût des catalogues ; l’amour de Paris ; une tendance à parler de soi sans narcissisme ; le goût pour les idées originales – avoir une pièce inutile dans sa maison, avoir une maison sans porte… ; un goût certain pour les villes ; mieux que les listes, les énumérations, les inventaires… Je me souviens d’avoir lu un livre de Georges Perec intitulé Espèces d’espaces.

Le Commis, Robert Walser

Deuxième roman de Robert Walser, publié en 1908, Le Commis contient en germe toutes les thématiques qu’on retrouvera dans l’œuvre de l’écrivain suisse allémanique, en particulier celle des personnages de jeune homme sans qualité, pour la plupart miroirs de Walser lui-même, sans grande formation, sans grande ambition et qui se lancent dans la vie en acceptant de travailler à des postes de subalternes. Ici, il s’agit d’un commis, homme à tout faire qui entre dans la maison d’un ingénieur, C. Tobler, dont le bureau d’études compte sur les quelques inventions de son patron pour se développer. La maison est très belle, Madame Tobler, l’épouse de l’ingénieur est visiblement issue d’une très bonne famille, M. Tobler est un patron qui exige de son employé qu’il soit un « cerveau », même si celui-ci n’a que peu de qualification, son humeur est changeante, il offre à fumer des petits cigares à son commis qui en prend vite l’habitude, lui donne chaque dimanche un peu d’argent de poche en attendant le moment où il pourra lui payer un salaire, il le loge dans une chambre isolée du reste de la maison, le nourrit fort bien. Notre commis s’appelle Joseph, comme chez Kafka, et le début du roman est sans doute celui qui permet le plus clairement de comprendre pourquoi le divin Pragois prisait si fort Robert Walser. L’arrivée de Joseph à l’Etoile du soir, la maison Tobler, fait penser au début du Château de Kafka, d’ailleurs Tobler se fâche en demandant d’un ton rogue à Joseph Marti pourquoi il arrive si tôt, on ne l’attendait pas. Mais à la différence de l’arpenteur de Kafka, le commis de Walser n’est pas repoussé, il se fait rudoyer puis on accepte qu’il soit en avance de quelques jours, même si on n’a pas encore pris les dispositions pour l’accueillir et on va lui donner du travail.

Roman d’éducation à l’allemande, comme les premiers textes de Walser, Le Commis n’en est pas moins un texte surprenant puisque Marti n’apprendra rien de son année de travail chez Tobler, tout juste y gagnera-t-il quelques valeurs sans grand intérêt, courtoisie, affection, pitié (sa relation avec le commis qu’il remplace, Wirsich, et qui a été remercié par le chef pour une fâcheuse tendance à boire et mal se comporter en état d’ivresse, est sur ce point emblématique : Marti lui vient en aide, le conseille, le fréquente, tente tant bien que mal de le remettre sur les rails, en vain…), il est vrai que les inventions de Tobler, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, mais sans grand intérêt (l’horloge-réclame, le distributeur automatique (de cartouches) pour tireur, etc…), ne se vendent pas, ne permettent pas à Tobler de trouver le capitaliste qui pourrait investir dans ses trouvailles ; bref elles sont autant d’échecs retentissants. Peu à peu, le train de vie de la maison, fastueux au départ, pitoyable à la fin, suit le rythme des affaires qui périclitent. Marti s’étonne de ce que Madame Tobler traite si mal sa petite fille, Silvi, le patron s’avère incapable de rentabiliser ses inventions, et en rejette la faute sur son commis, les artisans qu’il fait travailler pour des projets privés touchant tous la maison ne sont pas payés… On assiste à la déchéance de Tobler, qui se voit obligé de mendier auprès de sa mère, en lui envoyant sa femme, un soutien financier qui ne vient pas, que tout le village commence à considérer comme un homme à qui on ne peut faire confiance, qui fréquente de plus en plus assidument l’auberge du village, au fur et à mesure que les quelques amis (le docteur Specker et sa femme, entre autres…) qui acceptaient ses invitations fuient sa table et les parties de cartes qui suivaient chaque bon repas. Quant à Joseph Marti, on suit ses pérégrinations (quelques voyages vers la ville où il retrouve une amie chère, ses sorties du dimanche au lac…) et ses pensées, mais Walser ne nous donne pas à suivre l’initiation d’un jeune homme, il abandonne allègrement les règles du genre qu’il a choisi et donne à voir à son lecteur la platitude et la banalité d’une jeune vie dont on peut penser qu’elle n’aboutira pas à grand-chose, dans une écriture plate et simple qui a laissé sa trace dans l’histoire de la littérature et que tant d’écrivains ont par la suite empruntée eux aussi. Joseph Marti, ce jeune homme simple et sans avenir, c’est Robert Walser, tout comme les héros de L’Institut Benjamenta et des Enfants Tanner, des êtres sans destin, sinon peut-être celui, et ce n’est pas si peu, d’êtres libres, à leurs moments. C’est ainsi que Marti, dans les dernières lignes du livre, quitte la maison Tobler de son propre chef, sans en être chassé comme avant lui Wirsich, avec qui il part vers d’autres aventures : « Une fois arrivé sur la route, Joseph s’arrêta, tira de sa poche un petit cigare de Tobler, l’alluma et se retourna une dernière fois vers la maison. Il la salua en pensée, puis ils repartirent. » Des vies sans grandeur (ni réussite, ni parcours initiatique, ni destin tragique), comme toujours chez Walser, qui ouvre ainsi l’une des pages qui mènent la littérature de son époque à la modernité.

Le Métier d’écrivain, Hermann Hesse

Trop heureux de mettre la main sur ce petit livre consacré, en toute apparence, à la matière écrite, j’espérais bien y dégoter quelque(s) piste(s) de proposition d’écriture pour l’un ou l’autre de mes ateliers et m’attaquai derechef à sa lecture, plein d’enthousiasme et d’espoir. J’étais aussi bien heureux de renouer avec un auteur que j’ai lu avec avidité il y a des années, quand je n’avais pas encore vingt ans – il semble qu’Hesse soit une lecture de jeunesse. Las, l’enthousiasme fut de courte durée. Le premier article, Le Langage, me donna bien l’impression que j’avais mis la main sur un de ces bouquins qui me sont si souvent utiles. La puissance et les limites du langage, un bon thème d’atelier d’écriture en effet. Mais Hesse semble se satisfaire de l’idée proustienne selon laquelle un mot contient tout un univers. Qu’y a-t-il dans un mot, nous ressert-il, tout comme celui à qui il emprunte l’idée, bref, rien de bien neuf là-dedans. Le second article, Une nuit de travail, soupèse l’influence que le romantisme allemand aurait eu sur son écriture, et j’avoue que l’ennui s’est emparé de moi à la lecture de ce texte que j’ai fini péniblement, n’ayant que peu d’attirance, je le confesse, pour Novalis ou Hölderlin, et leurs biographies de l’âme. Le troisième article, de loin le moins attrayant du recueil, Notes sur l’écriture et la critique, finit par m’assommer tout bonnement, et j’en lus les dernières lignes avec soulagement. Le plaisir envisagé se dérobant constamment, je m’attaquai toutefois au quatrième et avant-dernier article, L’Esprit du romantisme, avec une appréhension certaine, qui ne se démentit pas et qui me conduisit finalement à un désintérêt grandissant, au point d’abréger bien vite ma souffrance en décidant d’en interrompre la lecture sans me préoccuper de savoir si je ratais quelques bons passages. Etre un bon lecteur n’impose en rien de se faire du mal à lire tout un livre sous prétexte qu’on l’a commencé ! Il était temps d’en finir une bonne fois pour toute avec Ecriture et écrits, un article dans lequel je trouvai une phrase qui me semblait destinée, quant à ma lecture de ces textes d’auteur sur le « métier » :

« Tout ce qui est écrit s’éteint plus ou moins vite, l’espace de quelques millénaires ou de quelques minutes.

Tous ces écrits, comme toute leur extinction, l’esprit universel les lit et en rit.

Pour nous, il est bon d’en avoir lu certains et d’en deviner le sens. »

Ce livre d’Hermann Hesse, cet écrit, s’est éteint en moi en quelques minutes, je l’avoue en toute humilité. Peut-être cela ne sera-t-il pas le cas pour vous, voilà pourquoi je vous invite à lire Le Métier d’écrivain, d’Hermann Hesse (prononcer Hesseu). Et s’il s’éteint en vous, ne venez pas m’en faire le reproche !

Les Idiots d’abord, Bernard Malamud

Suite des lectures de l’œuvre de Bernard Malamud rééditée progressivement par les éditions Rivages avec ce recueil de nouvelles (douze au total) qui nous éloigne un peu, pas complètement, de l’univers habituel des petites gens du New York juif auquel l’écrivain merveilleux qu’est Malamud se consacre la plupart du temps.

Nature morte, un texte d’une trentaine de pages, appartient à la veine italienne de l’auteur : Fidelman, un jeune artiste américain, s’installe à Rome et cherche un atelier à partager, il en trouve un chez une femme peintre, dont il va tomber amoureux, mais qui ne le lui rend pas vraiment, et va entretenir avec cette femme torturée une relation dans laquelle son masochisme sera rudement mis à l’épreuve, jusqu’à une conclusion où les rôles changent. Mieux vaut la vie que la mort, autre nouvelle italienne, explore elle aussi la problématique des relations homme-femme, en narrant la rencontre d’un veuf et d’une veuve qui vont au cimetière pour honorer la mémoire de leur défunt. Elle ne peut envisager de connaître un nouvel homme sans se considérer comme adultère, lui est plus large d’esprit. La chute de la nouvelle, que l’on ne révèlera pas ici, tombe comme un couperet. Le Choix d’une profession, terrible texte sur les relations sociales dans la rencontre amoureuse, met en scène un professeur d’université et une étudiante, qui ne lui cache rien d’un passé où elle s’est trouvée contrainte à se prostituer. Incapable d’assumer pareille fréquentation, l’enseignant reçoit une véritable leçon de morale dont Bernard Malamud avait le secret, lui qui prenait toujours le parti des plus faibles. Un nu tout nu, petit chef d’œuvre de nouvelle, met de nouveau en scène l’artiste Fidelman, qui est aux prises avec deux truands italiens et doit réaliser pour eux, s’il souhaite retrouver sa liberté (ils le séquestrent), une copie parfaire d’une pièce de musée, une Vénus, qu’ils veulent voler.

La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, est l’histoire poignante d’un homme malade qui sait sa dernière heure venue et qui veut payer à son fils handicapé le voyage pour l’envoyer chez son oncle afin de ne pas le laisser seul une fois son père décédé. Le texte narre par le menu les démarches du père et de son fils, une nuit d’hiver, pour demander leur aide à des personnages en capacité de leur prêter la somme nécessaire à l’acquittement du billet de train. Là encore, la chute, inattendue, et pourtant pas si surprenante de la part de Malamud, est tout à la fois terrible et géniale.

A une exception près, une pièce de théâtre qui nous semble discutable, les textes qui composent ce recueil sont tous des petits bijoux, comme ceux de Malamud qu’il est possible de lire dans la collection de poche des Editions Rivages et qui nous font dire chaque fois qu’il était un grand écrivain à lire et relire sans modération. Vous pouvez y aller, sans la moindre hésitation.

La Diablesse dans son miroir, Horacio Castellanos Moya

Comme chaque année, Horacio Castellanos Moya nous revient avec un nouveau volume de La Comédie inhumaine des Aragon, et celui-là n’est pas sans nous rappeler Le Dégoût, Thomas Bernhard à San Salvador. Par la forme, surtout, puisque Le Dégoût est un long monologue, et que La Diablesse est une série de monologues (adressés à une amie), tous du même personnage féminin, une certaine Laura Riveira, amie d’Olga Maria, bourgeoise de San Salvador qu’un tueur surnommé Robocop (personnage principal d’Un Homme en armes, dans lequel on n’échappe pas à la scène du crime) a tout bonnement buttée chez elle, pour des raisons inconnues et qui vont, bien sûr, donner lieu à toutes sortes d’hypothèses de la part de l’insupportable Laura, mais aussi et surtout de la part de tous ceux qui s’intéressent pour une raison ou pour une autre à cet assassinat, flics, journalistes, et jusqu’à un détective privé.

Il va sans dire que les monologues de Laura, une bourgeoise hystérique et particulièrement volubile, décrivent un pays (le Honduras) dictatorial, corrompu (comme sa classe dirigeante et sa bourgeoisie), totalement pourri et régi par des luttes politiques sans merci, mais aussi par le trafic de drogue, sa principale pompe à pognon. Il va sans dire que Laura n’a aucune conscience politique et qu’elle raconte à tour de bras les turpitudes (qu’elle découvre ébahie) de son amie Olga Maria (qui lui a caché bien des choses, certains de ses amants, jusqu’au mari de Laura, une grande partie de son passé, bref tout une partie inavouable de sa vie), et que, en bon miroir de la Diablesse, elle dresse donc, sans même se l’imaginer, le portrait immonde d’un système auquel elle appartient elle-même. Bien sûr, Laura a une morale, et elle s’y accroche comme à un garde-fou pour se rassurer quant à sa propre respectabilité, mais on peut se douter qu’elle est elle aussi bien atteinte par la gangrène qui ronge le pays, comme elle a rongé sa grande amie défunte.

Castellanos Moya est toujours aussi violent avec son pays, qui le lui rend bien d’ailleurs, et nous offre un nouveau jet d’acide salutaire, sans se départir de son habituelle drôlerie, de son efficacité terrible et de son talent qui fait que, d’un livre à l’autre, on ne sort jamais de son obsession, mais dans un style et des narrations sans cesse renouvelés, ce qui met le lecteur à l’abri de l’ennui et de la routine. Bref, Castellanos Moya mérite d’être découvert et lu par tous ceux qui n’ont jamais tenté l’expérience de plonger dans son univers délétère. Un régal !

Les Rêves du serpent, Alberto Ruy Sanchez

Encore un OVNI littéraire qui nous vient d’Amérique du Sud, du Mexique cette-fois, à travers la voix d’Alberto Ruy Sanchez, dans ces Rêves du serpent, un roman acheté parce que son prétexte m’a fait penser à l’idée qui se développe de loin en loin dans mon travail actuel, mais qui s’avère finalement différente et traitée d’une autre manière par l’auteur mexicain. Donc, le narrateur du texte reçoit des drôles de cartes, non signées, créées par la main de l’expéditeur, des collages la plupart du temps, avec des textes étranges et déconcertants, non signés bien sûr.

« Aujourd’hui, le rêve du serpent endormi m’a de nouveau réveillé en pleine nuit,, il a ouvert les yeux d’un coup, émergeant de sa longue hibernation. Il les ouvrait si grands qu’ils remplissaient la pièce, ses pupilles allongées me suivaient sans me lâcher. J’ai arrêté d’avancer et tenté de reculer quand son regard rivé au mien m’en a empêché.

Il avait fait de moi son prisonnier. »

Les cartes se suivent et se ressemblent sans se ressembler, le narrateur se demande qui est l’homme qui les lui envoie, il l’appelle la Silhouette, on voit mal comment il pourrait découvrir l’identité de l’inconnu, et il nous prévient que le texte ne marchera pas en ligne droite, qu’il n’ira pas droit aux faits, qu’il procédera par digressions et nous voilà partis dans un chapitre consacré aux recherches d’un scientifique qui, en conférence, raconte une étrange histoire de fourmis parasités par un drôle de champignon qui s’introduit dans leur cerveau, après inhalation de spores, et s’y développe… Rien de bien rassurant, serait-ce l’annonce métaphorique de ce qui va arriver à celui qui raconte ?…

Puis le narrateur reçoit un appel d’une connaissance qui lui parle du patient d’un ami médecin qui dit de façon récurrente qu’il le connait (serait-ce la fameuse silhouette ?) et il se trouve que ce malade a été encouragé par son médecin a écrire et dessiner sur les murs de sa chambre tout son délire. Ces feuilles ont été archivées et, dans la mesure où le malade pourraient être un de ses ascendants, seront expédiées au narrateur, s’il ne les refuse pas ! Un complément des cartes mystérieuses, en somme.

Dès lors, l’enquête que mène sur la mémoire de la Silhouette le narrateur le conduit, et le lecteur avec, à s’intéresser à l’art brut, dont certaines figures marquantes sont évoqués dans plusieurs chapitres, avant qu’elle (l’enquête) ne l’entraîne dans les arcanes historiques de la Révolution russe et sur les traces d’un Mexicain exilé aux Etats-Unis, qui y rencontrera une militante communiste, finira par vivre en URSS avant de devenir l’assassin de Trotsky. Voilà en quelques lignes le résumé de ce livre vertigineux et plein d’érudition qui propose un voyage dans l’espace et le temps assez inédit au lecteur prêt à risquer de se perdre dans les arcanes d’une semblable intrigue. Je vous y encourage, vous ne serez pas déçu.

Esquisses musicales, César Aira / La preuve, César Aira

Quand vous avez perdu la littérature et que vous la cherchez désespérément, inutile de tourner vos regards vers la France, vous ne l’y trouverez plus, c’est mort, sauf peut-être en de très rares occasions. Non, soyez sérieux, regardez vers l’Amérique du Sud (peut-être un peu au nord, aussi, qu’en sais-je ?…), et là, c’est gagné. D’où ce retour au grand César Aira, l’Argentin sublime, né en 1949 (c’est vrai, on se fout de sa date de naissance…), auteur de cent-dix à cent-vingt livres, qui fait mouche à tous les coups. Ici, Esquisses musicales, un petit roman (Aira fait court), qui nous éloigne un peu de sa théorie de la fuite en avant et nous narre l’histoire du peintre que personne n’a jamais vu peindre, et qui doit pourtant réaliser une fresque pour la mairie de sa ville, Coronel Pringles. Prétexte à disserter de façon fictionnelle sur le travail de l’artiste, cette fable d’Aira n’a pas eu l’effet escompté sur mon esprit tourmenté, fatigué (toutes les excuses sont bonnes), et je n’ai rien imprimé quant au texte. Voilà pourquoi j’arrête là cette chronique sur un livre à propos duquel je l’avoue, je n’ai rien à dire. Mais ce qui s’appelle rien. Soyez curieux, lisez-le !

La Preuve en revanche a mis mon cerveau en ébullition. C’est encore un texte différent de ce à quoi le maestro a habitué ses lecteurs. Une jeune fille, dix-sept ans peut-être, remonte l’avenue Rivadia vers la place de Flores, à Buenos Aires, pour rentrer chez elle. C’est l’hiver et le soir. Une question brutale, « Tu baises ? », l’arrête dans sa rêverie et sa contemplation, elle se tourne vers la voix qui l’a ainsi interpellée, et découvre deux punkettes, dont l’auteure de la fameuse phrase qui l’a émue. Marcia n’est pas ce qu’on appelle un canon, elle est encore vierge, et la brutalité de la question ne lui a pas à ce jour été assénée. Pourtant, la rencontre entre les trois jeunes femmes va avoir lieu, Marcia est curieuse, elle n’a jamais rencontré de punks, et les trois personnages vont donc s’installer dans une cafétéria où elle discute, de tout et d’amour, surtout d’amour, la punkette ayant exprimé son désir et aussi annoncé sa flamme amoureuse à Marcia, « C’est toi que j’attendais, t’a pas compris, ma grosse ? Ne fais pas ta difficile. Je veux te lécher la chatte, pour commencer. » ; « Je ne pourrais pas te faire de mal. Parce que je t’aime. C’est ce que j’essaie de t’expliquer. Je t’aime. »

C’est loin d’être gagné, on l’aura compris. Mais Mao (la deuxième punkette s’appelle Lénine) et Marcia se lancent dans une discussion, Mao à sa façon abrupte et violente, Marcia, plus douce et ouverte, même si les manières de ses deux amies d’un soir l’étonnent. Mao s’avère bien plus intelligente et fine que son aspect rugueux peut le laisser penser d’un prime abord, la conversation se prolonge, interrompue à deux reprises par la venue de deux responsables qui veulent virer ces filles qui ne consomment pas et occupent une table, aussitôt expédiées à la punk. On s’étonne de ce colloque sentimentale entre trois jeunes filles, tout en s’amusant du contraste entre elles, on se demande où tout ça va nous mener, jusqu’à ce qu’elles quittent les lieux et que Mao entraîne Marcia avec elle et Lénine en lui criant qu’elle va lui donner une preuve de son amour.

La fin est alors un bouquet de feu d’artifice à la Aira, que je me garderai bien de révéler ici, car il faut lire ça. C’est déjanté, punk à souhait. C’est La Preuve, un sacré bon petit livre de César Aira, à lire sans modération.

Edie. La Danse d’Icare, Véronique Bergen

Puisqu’il était question dans la chronique précédente (un coup de lance-pierres, en vérité) d’usage du corps féminin, pourquoi ne pas présenter ici ce merveilleux texte publié par Al dante (maison d’édition consacrée à la poésie, mais pas que), signé par Véronique Bergen, une écrivaine belge, Edie. La Danse d’Icare. Edie, c’est Edie Sedgwick, une femme qui fut, selon les dires de l’éditeur, « l’égérie d’Andy Warhol, la compagne de Bob Dylan, et mannequin pour les magazines Vogue et Life », ce que le livre vous dit tout aussi bien, mais Edie, c’est surtout la fille de l’ignoble de Fuzzy Sedgwick, un milliardaire américain, qui abuse de ses enfants comme on abuse de ses possessions, et en particulier d’Edie, qu’il viole à gogo, physiquement et mentalement.

« Ma maladie vient de loin, m maladie est estampillée dynastie, je suis la plus riche héritière de la Nouvelle Angleterre, la légataire de pathologies prestigieuses étalées sur six générations. La folie galope sous ma peau comme elle courait sous celle de Zela Fitzgerald. Puisque les dernières branches de notre arbre généalogique pur WASP sont pourries, je devrais vendre au enchères le bel ADN maniaco-dépressif de Fuzzy. Pour laver mon sang de descendante de psychotiques, je le noie dans la coke et l’héro, je déloge à coups de speed le plasma parano, les plaquettes scatophiles, embarque la ménagerie autiste dans de fabuleux shoots. un speedball toutes les deux heures réussit à éclaircir les idées caillées que mon père a déposées en moi. »

C’est donc Edie qui s’adresse au lecteur, dans une langue d’une poésie inouïe, chez qui la grammaire n’a qu’à bien se tenir, parmi les trouvailles d’un style enlevé, nerveux et totalement adapté au discours et au récit qui nous est proposé, discours de la folie, des drogues et de l’énergie surspeedée d’une époque et d’un milieu qui riment avec liberté, malgré les chaînes que traîne la belle Edie. Veronique Bergen est, de ce point de vue, une auteure de grand talent, dont l’écriture magnifie des thèmes glauques, fait d’une histoire qui a priori n’a que peu d’intérêt une ode à la vie, et tient le lecteur en haleine, non dans l’attente de ce qui va se passer, car on sait d’avance que ce genre d’histoire se termine mal, sans se soucier de raconter une histoire, dans la répétition des scènes, du recours à la drogue, du discours sur le père, cette ordure qui s’appelle Fuzzy, des souvenirs ∂’enfance et de jeux tordus avec une petite sœur un brin secouée elle aussi, et pour cause, d’une folie familiale terrifiante, d’une vie à mille à l’heure, rythmée par le sexe, la drogue, les addictions banales d’une psychose effrayante. Edie. La Danse d’Icare est donc une réussite absolue, un petit chef-d’œuvre qui évoque les courts textes d’une auteure chroniquée ici, il y a quelques mois, Cookie Mueller, mais là où celle-ci évoquait avec un certain bonheur une vie dissolue depuis un regard distancié, le style enflammé de Bergen emporte son lecteur dans la lave en fusion d’un texte au lyrisme contemporain d’une efficacité redoutable.

 » A observer le visage celluloïd de la femme qui ausculte mes cuisses, je crains qu’en catimini elle pétrisse aussi mon cerveau. E, un été, mes jambes seront remodelées harmonie des sphères et me propulseront premier mannequin des Etats-Désunis. Ma nuit de baise avec Terence a été bergamote fondue car il manque de style. D’un des étalons de mon père, toutes les juments étaient folles, à quatorze mois, mon paternel m’a mise sur un cheval qui n’a pas pégasén en plein ciel, dommage. Pour donner une première ligne aérodynamique à mes mollets, la femme me lime les peaux mortes. Mon grand-père Babbo n’a jamais eu le moindre tissu nécrosé car il connaissait Pindare par coeur. L’univers entier tombera à genoux devant mes genoux transformés par electrolyse. Les mains de l’esthéticienne me font du bien, sa bouche qu’elle laisse entrouverte me fait du mal, son blabla sur le cartoon de son mariage ne me waltdisney pas un pour cent de ma libido. Elle affine la courbe de mes mollets mais elle épaissit mon esprit qu’elle promène comme un ouistiti en cage. La date de son paradis nuptial, la couleur du ciel, la musique de s anges ce jour-là, je m’en tape. Miss-lèvres-ouvertes-c’est-plus-sexy a horoscopé boule de cristal pendant des semaines et au terme de prophéties vaudou a arrêté la date du 4 avril 1964, la date où les Dieux de l’hymen veilleraient sur elle. »

Bref, vous l’aurez compris, je vous ordonne de lire, sans plus tarder, cette prose géniale qui vous lavera les yeux et le cerveau des « romans » d’été que vous aurez lus, pauvres touristes que vous êtes, sur les plages de France et de Navarre ! Amen.

Usage communal du Corps féminin, Julie Douard

Aujourd’hui, on expédie les affaires courantes, car le retard s’accumule, et même une activité fébrile d’écriture de chroniques à tombeau ouvert ne permettra pas de le rattraper aussi vite qu’on pourrait naïvement le croire. Bref, après la lecture euphorisante du bien titré Augustin Mal n’est pas un Assassin, de la prof de philo, Julie Douard, une femme plutôt drôle, l’idée de lire, pour son titre encore, qui laissait espérer un texte sulfureux et bien féministe, Usage communal du Corps féminin, m’est soudain venue, au point de commander le bouquin sans même avoir une vague idée de son contenu. Et mal m’en a pris. A ce moment précis de ma rédaction, je me dis que j’aurais dû confier ce travail au gars qui rédige des commentaires assassins de ses lectures dans l’excellent blog « Pilonnages », que je recommande à tous, et qui, comme c’est drôle, habite la même ville que moi. C’aurait été l’occasion de boire un café avec lui et d’ainsi le rencontrer. Car je m’apprête à éreinter ce bouquin de Julie Douard, sans le moindre état d’âme, puisque j’ai bien dû le lire, une fois acheté, ça été vite fait, car le contenu n’en est pas très exigeant, c’est le moins qu’on puisse dire, on croirait visionner un bon vieux nanar de la comédie française, avec des acteurs un peu ridicules, vous savez, ces acteurs de comédie dont notre cinéma regorge, bref, un truc qui se veut drôle, à mourir de rire, et qu’on avale en se demandant, hébété, ce qu’on est en train de faire, et si c’est bon pour notre santé (mentale, surtout). Les deux personnages principaux, mais ce ne sont que deux caractères parmi beaucoup d’autres, car l’histoire se déroule dans une petite ville de la France profonde, s’appellent Marie Marron et Gustave Machin (ça arrache, non ?) et le bouquin commence comme ça : « Marie Marron avait toujours été un peu gourde. », un incipit qui déchire au moins autant que « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. », et à partir de là, un lecteur un peu éveillé, ce que je ne suis pas, devrait se dire, lucide, ça commence mal et il est peut-être encore temps de rapporter le livre pour l’échanger, en prétextant qu’on s’est trompé d’objet, ce qui, dès lors qu’on a gardé le ticket de caisse, devrait être possible. Hélas, ce n’est pas ce que j’ai fait, j’ai persisté dans mon erreur et j’ai lu le livre, en peu de jours, jusqu’à la fin, en sortant soulagé de m’en tirer à si bon compte, et on ne m’y reprendra plus. Dernière chose, avant de passer à un texte un peu meilleur, dans une prochaine chronique à venir, vite, vite, le retard s’accumule, celles et ceux qui aiment les livres à rebondissements, les lectures de plage et les bouquins qui font sourire, à peu de frais, parce que l’auteur aime faire rigoler ses lectrices et ses lecteurs, mais ce cassent pas non plus le popotin pour trouver mieux que des gags faciles, peuvent se ruer dans toutes les bonnes épiceries de nuit de leur quartier et y acheter Usage communal, ils vont se régaler. Next…

Dublinesca, Enrique Vila-Matas

Publié en 2010, Dublinesca est un roman fantaisiste (ce qui n’exclut pas l’érudition littéraire habituelle chez un auteur qui se plait à mettre en scène dans chacun de ses textes la Littérature, avec un grand L messieurs-dames…) de notre vénéré Vila-Matas, dont le personnage principal, un éditeur à la retraite, qui serait peut-être une transposition romanesque de l’auteur lui-même, mais oui mais oui, vous ne rêvez pas, il l’a fait le bougre, comme si c’était la première fois ! décide, afin de se défaire de sa tendance, rédhibitoire pour son épouse (ces deux-là s’aiment, mais rien n’est jamais simple dans les romans d’EVM), à n’être qu’un hikikomori (vous savez, l’archétype japonais du gars qui n’arrive pas à se détacher de son ordinateur et ne fait rien d’autre de sa vie que surfer sur le net…), incapable qu’il est depuis sa cessation d’activité de donner un sens à sa vie et de passer à autre chose, de constructif même s’il ne s’agit plus de vie professionnelle, qui est passé de l’addiction à l’alcool (suite à un collapsus qui aurait bien pu lui coûter la vie) à l’addiction à l’ordi, chose on ne peut plus méprisable chez un homme de cette qualité, homme qui décide donc, pouf pouf, on ne s’y retrouve plus dans cette phrase sans queue ni tête, de faire le grand saut britannique en partant en voyage pour l’Irlande, Dublin plus exactement, afin de rendre un hommage à Joyce, avec en tête le phénoménal Ulysse, et enterrer ainsi la galaxie de Gutenberg, ce qu’il essaie d’expliquer en vain à ses parents, à qui il rend visite chaque mercredi et à chacun de ses retours de voyage, la dernière fois c’était en revenant de Lyon, et qu’il surprend par ses atermoiements, il est vrai que pour tout simplifier, il leur ment un peu, en inventant une conférence sur la fin de l’imprimerie, au point que son père pense qu’il a une maîtresse, d’où son voyage à Lyon, et qu’il explique tant bien que mal à Célia, sa femme, nouvellement convertie au bouddhisme, qui le surprend par sa nouvelle façon d’être, mais ce sont-ils seulement compris un jour, et d’ailleurs Riba (c’est son nom) ne s’est jamais compris lui-même, lui qui a passé son temps à courir après l’écrivain génial (celui que les autres éditeurs n’auraient jamais édité), ce qui ne l’empêche pas d’avoir publié les plus grands, et qui reste donc sur un certain sentiment d’échec, mais l’essentiel n’est pas là, car Riba a eu l’idée d’entraîner avec lui quelques amis, dont un de ses anciens écrivains, un jeune homme très doué pour l’organisation et sur lequel il compte pour trouver les idées qui feront de la cérémonie dublinoise une réussite, le jour du Bloomsday (le jour de Bloom, personnage principal d’Ulysse), et il y parvient sans grande difficulté, tout cela au milieu des citations littéraires, des références aux goûts musicaux de Riba (les mêmes que ceux de Vila-Matas, tiens donc…), au cinéma, etc… bref, dans une mise en œuvre connue des lecteurs du Matas, et tout irait très bien si le départ pour Dublin ne tardait à venir, au point qu’on finit par penser qu’il n’aura pas lieu, mais oui, il arrive, on a dépassé les cent pages, quand même, et les trois amis, mais peut-être sont-ils quatre, je ne me souviens plus, mettent la journée, à leur arrivée, avant d’entrer dans le centre de Dublin, et cela chagrine quelque peu Riba, et puis Joyce et le sixième chapitre d’Ulysse font leur entrée en scène, il n’est presque plus question que de cela et des pensées intimes de Riba, qui voit partout un jeune homme, déjà omniprésent à Barcelone, et toujours plus que jamais là dans les rues de Dublin, avec une espèce de gabardine noire sur le dos, une sorte de Samuel Beckett jeune, eh oui, Dublin ce n’est pas que Joyce, et on se demande bien comment ce drôle de roman, dans lequel l’essai littéraire est un des fantômes hantant le personnage principal, mais Vila-Matas ne se refera pas, comment ce drôle de roman donc, va pouvoir finir, de même que je me demande comment cette chronique va trouver un terme, et il paraît donc que le bouquin « décrit le cheminement qui a mené la littérature contemporaine d’une épiphanie (un truc littéraire usé jusqu’à la corde par Joyce dans Ulysse et dont je me garderai bien de vous expliquer le procédé) à l’aphasie » (consultez un dictionnaire si besoin, il y sera question d’AVC), d’un certain Beckett, selon l’éditeur français du texte, et là je vous avoue humblement que je n’aurais jamais écrit un truc pareil, mais revenons aux pensées intimes de Riba, ce sont celles d’un homme vieillissant, qui aimerait bien encore séduire une belle jeune femme de rencontre, qui se remet mal de sa faillite, même si sa carrière n’a pas de quoi le faire rougir, qui se dit qu’il fait le saut britannique pour oublier sa culture française, qui a une frousse bleue des pubs irlandais, dans lesquels il n’ose entrer de peur de rechuter dans l’alcoolisme, mais il est aussi question de Célia, qu’il fantasme partout, dont il fantasme la présence durant ce voyage auquel il ne l’a pas conviée, et puis on s’y perd un peu, il est question d’un autre voyage avec Célia, est-ce à Dublin, je ne le sais plus, bref, ce Riba à la fin m’ennuie un peu, et je vais donc en finir là, avec de drôle de bouquin, toujours du Vila-Matas, du bon, sans doute, mais pas du meilleur, et c’est sans doute pourquoi il aura fallu tant de temps avant que Bourgois le publie en poche, d’autant que désormais les nouveaux livres de l’auteur catalan sont publiés par une maison d’édition que ma maman m’a interdit de nommer ici, mais plus chez Bourgois, et donc je range celui-là, Dublinesca, auprès des livres de Matas que je ne porte pas aux nues, comme Docteur Pasavento, peut-être, et que ça ne vous empêche pas de courir l’acheter, car mieux vaut lire un Matas pas au sommet de sa forme que de ne pas lire Vila-Matas. Fin, pouf ! pouf !…

Dieu, le Temps, les hommes et les anges, Olga Tokarczuk

Ecrit par Olga Tokarczuk vingt ans avant de recevoir le Prix Nobel de littérature, ce roman qui tient de la fable et du conte met déjà en application les préceptes littéraires que l’écrivaine polonaise énonce dans son discours de réception du prix littéraire le plus prisé au monde. L’écrivain comme amateur de puzzle, qui reconstitue un tout à partir de petits morceaux glanés ici ou là, et tente ainsi d’atteindre à l’Universel (« L’esprit d’un écrivain est voué aux synthèses, il collecte avec acharnement toutes les particules pour chercher à reconstituer l’univers dans sa totalité. »), des personnages qui ne sont pas tous humains (titres de certains chapitres : Le temps du jeu, Le temps du moulin à café, Le temps du mycélium, Le temps du verger), la voix d’un tendre narrateur qui plonge ses racines dans la nature, qui dévoile « un champ plus vaste que la réalité », qui écrit une littérature conservant « son droit aux bizarreries, aux fantasmagories, au grotesque ou à la folie ». On pourrait sans doute poursuivre longuement cette mise en parallèle d’un discours sur la littérature et de ce roman étrange et doux, mais parfois si violent.

Car à Antan (un lieu qui porte le nom d’un temps ancien), la vie n’est pas toujours tendre avec les personnages, en particuliers avec les femmes (de loin, les plus beaux personnages du livre). Car la guerre passe par là, à deux reprises (le temps d’Antan, ce village de conte merveilleux, est le temps historique du XXe siècle que nous connaissons), et les envahisseurs, allemands ou soviétiques ne sont pas des tendres. Les hommes sont parfois des salauds, même si la narratrice (le narrateur ?) se garde de trop les juger, se contentant plutôt de présenter des faits sans trop les commenter : « La vie avec le père Divin n’était pas rose. Continuellement mécontent, il piquait des colères aussi fréquentes que violentes. Lorsque Stasia servait le repas en retard, il lui arrivait de la frapper avec quelque chose de lourd. Stasia allait alors d’accroupir entre les buissons de cassis pour sangloter. Elle s’efforçait de pleurer en silence pour ne pas courroucer encore davantage son père. »

Les femmes, quant à elles, sont celles qui, folles ou pas (très beau personnage de La Glaneuse, sorte de femme sauvage qui finit par s’extraire du monde des hommes pour vivre dans la forêt où elle accouche d’un enfant, et cueille des plantes médicinales), donnent la vie, et entrent parfois en relation avec des forces invisibles bien supérieures à celles, profanes, du monde des hommes. « Elle distinguait le contour d’autres mondes et d’autres temps, étendus au-dessus et au-dessous du nôtre. » La sorcière n’est pas loin : la Glaneuse vit dans une baraque avec un serpent, une chouette et un milan (« Ces animaux ne s’agressaient jamais. ») et, quand il la voit marcher avec son serpent autour du cou, le curé (dont tous les appels à l’aide de son Dieu restent vains, en particulier quand il cherche à assécher son pré, envahi annuellement par les eaux de la rivière) ne manque pas de lui rappeler l’écriture sainte (omniprésence des références bibliques). Elle lui répond en riant et exhibant son sexe !

Autre personnage de conte, le Mauvais Bougre, qui lui aussi vit dans la forêt, est un ancien villageois qui a quitté le monde pour adopter la vie animale au point d’en oublier sa langue natale (« Le septième jour, il oublia son nom ») et de développer ses sens pour mieux percevoir le monde. Bien sûr, la Glaneuse s’accouple de temps en temps avec lui. ces deux-là devaient bien se rencontrer…

Au rang des humains, il y a surtout Misia, ses parents, plus tard son mari, Paul. Leur nom : Céleste. Celui de Paul : Divin. Des hommes et des femmes marqués par le religieux (mais ce sont les femmes que Jésus ou les anges visitent), mais qui naissent (et le demeurent la plupart du temps) imparfaits. « Comme tout être humain, Misia était née en quelque sorte disloquée. Chaque faculté, chez elle, faisait bande à part : la vue, l’ouïe, la compréhension, le sentiment, le pressentiment. Son petit corps était au pouvoir de réflexes et d’instincts. La mise en ordre, l’unification de tout cela, voilà en quoi devait consister la vie de Misia avant de laisser s’opérer la désintégration finale. » (le travail du Temps auquel rien d’humain n’échappe).

Enfin, même si nous oublions volontairement bon nombre de personnages, il y a le châtelain Popielski, qui consacre ses vieux jours à un jeu de labyrinthe que lui a offert un vieux rabbin (eh, oui ! il n’y a pas que la religion catholique dans cette Pologne imaginaire autant que réelle…), et dans lequel la puissance de Dieu, si elle semble proclamée à longueur de pages du livret d’accompagnement dans lequel sont édictées les règles du jeu pour un joueur solitaire, est subtilement remise en cause. Il n’échappe pas, en effet, au fatum humain et, « Dans le huitième monde, Dieu est déjà vieux. Sa pensée est de plus en plus débile, le verbe bredouille. Le monde issu de la Pensée et du Verbe est gâteux. » ; « Dieu a voulu être parfait, mais Il s’est arrêté en chemin. ce qui n’avance pas stagne. Ce qui stagne se désintègre. » Le tendre narrateur de Tokarczuk n’est pas tendre avec tous ses personnages. Dieu est condamné à ne pas accéder, contrairement aux hommes « qu’il a emprisonnés dans les mondes et empêtrés dans le temps », à la mort libératrice.

Le Bal des folles, Copi

Copi, l’écrivain argentin, est bien le dessinateur de presse que vous avez connu. Je dis ça, parce qu’en attaquant ce livre, je n’avais pas fait le lien entre les deux hommes. Son petit livre, Le Bal des folles, est un drôle de texte dans lequel le narrateur et le personnage principal sont Copi lui-même, balancé dans une intrigue à dormir debout, dans un univers qu’il décrit de façon humoristique, plein de transsexuels, d’homosexuels, bref de folles, qu’il croise à Paris, New-York, Ibiza ou ailleurs, d’une certaine Marilyn, sosie de la Monroe insupportable et dangereuse avec son boa new-yorkais qui plante ses crocs dans le mollet de Copi au cours d’une bagarre homérique avec sa propriétaire (coups de cendrier sur la tête, intervention du serpent, coup de poing dans la gueule, etc…) et envoie le narrateur à l’hosto où on le débarrasse de la tête du monstre restée fichée dans sa chair, histoire d’amour délirante avec un beau Romain, que la fameuse Marilyn toujours lui dispute, meurtres inexplicables, dont l’auteur est Copi, sans que cela ne déclenche une enquête, vies fantasmées, retours à la réalité, tout cela sur un rythme trépident, jusqu’au dénouement où il est question d’éditeur, de manuscrit à remettre dans les plus brefs délais. L’histoire se déroule dans les années soixante-dix (Copi est mort en 1987), on n’a pas le temps de s’ennuyer, on est dans une littérature underground, comme le milieu qu’elle décrit, qui ne se prend jamais au sérieux. C’est vraiment une autre époque, on n’imagine guère des écrivains commettre ce genre de texte aujourd’hui (encore que Pedro Lemebel ne s’en est pas privé en 2001, mais c’est déjà il y a vingt ans – voir critique de Je tremble, ô Matador, sur ce blog), c’est délirant au possible et loin d’être aussi inconsistant qu’on pourrait le penser à la lecture de cette chronique. Ce n’est pas non plus le plus grand livre du siècle, mais c’est sans prétention et plutôt réussi. Bref un roman qu’on peut sans doute lire à la plage ou derrière les vitres pendant l’été quand il pleut (pensons à nos amis normands ou bretons !).

Quelqu’un, Robert Pinget

Voici donc le retour dans ces pages de Robert Pinget, cet auteur proche du Nouveau Roman, très proche de Beckett, qui fut son intermédiaire auprès de la maison des éditions Minuit et avec lequel il partageait, entre autres, une double casquette d’écrivain, entre romans et pièces de théâtre. Après L’Inquisitoire, que je ne laisserai jamais de recommander aux lecteurs curieux d’expériences littéraires puissantes, après Monsieur Songe, une jolie curiosité, je m’attendais à vivre un nouveau voyage dans une littérature exigeante, mais passionnante. Je ne sais si ma lecture confirma cette attente. Elle fut longue, peut-être bien deux mois, harassante – il m’est arrivé moult fois de m’endormir sur le bouquin sans avoir avancé de plus de dix pages – et assez décevante. Ces deux cent cinquante pages n’ont, je dois l’avouer, pas soulevé mon enthousiasme. Il est vrai que Pinget, dans cet opus, s’est attaqué à un défi de taille. Qu’on y songe un peu. Le prétexte, annoncé dès la première page, dès la première ligne de ce roman est la recherche d’un papier que le narrateur a égaré, un morceau de feuille sur laquelle il a noté, selon ses dires, quelques éléments importants pour un ouvrage d’herboristerie qu’il écrit à ses heures perdues.

« Il était là ce papier, sur la table, à côté du pot, il n’a pas pu s’envoler. Est-ce qu’elle a fait de l’ordre ? Est-ce qu’elle l’a mis avec les autres ? J’ai tout regardé, j’ai tout trié, j’ai perdu toute ma matinée, impossible de le trouver. C’est agaçant, agaçant. Je lui dis depuis des années de ne pas toucher à cette table. Ça dure deux jours et le troisième elle recommence, je ne retrouve plus rien. »

Elle, c’est la bonne, bien sûr, figure récurrente de la fiction chez Pinget, sur le dos de laquelle notre narrateur n’hésite pas à faire reposer les menues erreurs, les dérapages du quotidien. Car on entre dans la narration, par le menu, de tout ce que fait ce vieux monsieur, qui perd un peu la boule, ne se rappelle pas toujours, se demande s’il a déjà dit ceci ou cela, et nous fait faire le tour de la pension que lui-même et un ami ont ouverte à un public de personnes plutôt âgées, hommes et femmes, veufs, veuves, célibataires ou couples, tout en se mettant en garde lui-même, et ce dès la première page, de ne pas entrer dans ce type de récit : « Je n’ai pas l’intention d’en parler de mon existence mais probable qu’il va falloir. C’est d’un intérêt, d’un plat. » Pinget annonce la couleur, par la voix de son narrateur qui y revient régulièrement, qui ne veut bien sûr pas parler de tout ça, mais qui y revient sans cesse, qui n’en sort d’ailleurs pas, il va nous proposer un livre sur rien, relevant au siècle suivant, le défi envoyé à tous les écrivains qui le suivront par Gustave Flaubert : « Moi, ce que je voudrais, c’est écrire un livre sur rien. » Et ils ont été nombreux à s’y essayer, c’est donc le tour de Pinget, qui s’en tire plutôt bien, mais le lecteur doit s’accrocher et entrer dans la même pensée que le grand écrivain normand du XIXe siècle, en se disant que lui, ce qu’il voudrait, c’est lire un livre sur rien. Sacré défi, avouons-le, que j’ai relevé en tenant jusqu’au bout, et au prix d’un sérieux effort. Et nous voilà parti avec le narrateur (il n’a ni nom ni prénom), faisant le tour de la pension, allant même jusque chez un voisin qu’il dénigre tant qu’il ne le connaît pas, puis qu’il trouve sympathique une fois qu’il a bu l’apéro avec lui, sans lui parler du papier qu’il cherche, mais en prenant plaisir à discuter avec lui – le bonhomme de voisin reviendra vers la fin du livre dans un fantasme un brin délirant sur sa mort et sur une supposée activité d’écrivain inconnu travaillant sur une théorie géniale pour vivre seul et heureux que le narrateur se propose d’essayer pour en éprouver la vérité -, puis faisant la connaissance de tous les pensionnaires, de Marie la bonne, de Gaston son associé, qui tient la boutique, de Fonfon, un jeune homme visiblement handicapé mental, etc… Toujours en cherchant ce papier, quête dont aucun détail ne nous est épargné.

Pas de morceaux de bravoure dans l’écriture de Pinget, on y est, on y est, dans ce foutu quotidien sans relief des petites gens, avec sa platitude, ses mesquineries, ses aigreurs, et j’en passe. On est aussi dans le flux de conscience de Virginia Woolf, et plus encore dans le « je » qui se livre dans une logorrhée par moment délirante, façon Beckett, mais en moins flamboyant m’a-t-il semblé. Ne tirons pas sur ce livre, il est redoutable, mais il a ses qualités. Les amateurs d’intrigues touffues et pleines de rebondissements n’y trouveront pas leur bonheur, mais les lecteurs en quête d’ouvrages rares, différents peuvent y aller. L’originalité du livre est dans la banalité de son propos. Et même si cette lecture est pesante, l’humour de Pinget y est omniprésent. Une expérience à tenter.

Le Tonneau magique, Bernard Malamud

Recommandé on ne peut plus chaudement dans son livre d’essais consacré à la littérature qu’il aimait plus que tout par le grand Philip Roth, Bernard Malamud est un écrivain juif new-yorkais qui, de son vivant, n’a peut-être pas joui de la notoriété qu’il aurait méritée, mis en concurrence par son époque, sans doute contre son gré, avec Saul Bellow, qui fut récompensé par le Nobel et plongea l’œuvre de Malamud dans l’ombre. Toujours est-il que, republiés en France par les excellentes éditions Rivages, les livres de Malamud, que je lis les uns après les autres avec délectation, me confirment l’idée que Roth, quand il conseillait un auteur, ne s’exprimait pas à la légère. Le Commis, roman du New-York juif des petits commerçants, épiciers ou autres, est un bel hymne à la tolérance et un hommage aux humbles ; L’Homme de Kiev, le chef-d’œuvre de Malamud, me semble-t-il, est un roman kafkaïen qui emmène son auteur dans la vieille Europe juive, ici en Ukraine, où le héros est accusé d’un crime qu’il n’a évidemment pas commis – magnifique – ; enfin Le Tonneau magique, recueil de treize nouvelles dont il va être question ici et qui était considéré par Philip Roth comme un chef-d’œuvre, est disons-le de suite une pure réussite : pas une de ces nouvelles n’est de qualité moyenne, un ensemble d’une régularité étonnante, dans le meilleur, le tout meilleur. Malamud était, l’air de rien, un maître du texte court.

On retrouve donc dans Le Tonneau magique le New-York des petits juifs avec lequel on avait fait connaissance grâce au Commis : cordonnier, étudiant rabbin, marieur, retraité ancien mireur d’œufs, tailleur, etc… ils sont tous les héros malgré eux d’histoires dans lesquelles la vie n’est pas tendre avec les plus modestes. Ainsi Kessler, le retraité, se voit-il mis à la porte du logement qu’il loue par un propriétaire qui n’a que peu de choses à lui reprocher ; Mitka, l’écrivain raté, voit son manuscrit refusé par les maisons d’édition et, quand il rencontre la femme qui a écrit une nouvelle publiée dans une revue qu’il a lue, c’est évidemment une cruelle déception – la nouvelle s’intitule, ironiquement, La Fille de mes rêves ; Schneider, doctorant en études italiennes, cherche vainement un appartement à Rome, où il a entraîné sa femme et leurs deux enfants, et lorsqu’il en trouve enfin un qui pourrait correspondre à leurs moyens… ; Rosen, l’ancien représentant en café, voudrait faire le bien avant de mourir, mais la jeune veuve qu’il voudrait tant aider, dans les plus pures intentions, refuse fièrement tout ce qu’il lui propose ; Tommy, l’épicier dont l’affaire périclite, ne sait comment s’y prendre pour dissuader une petite chapardeuse de lui voler des bonbons – à noter, en passant, que l’écrivain français Eric-Emmanuel Schmidt, dans son petit roman jeunesse, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, a fait sans aucun doute ses « courses » chez Malamud, il n’est que de lire Le Commis pour s’en apercevoir…

Il y a bien quelques rares nouvelles dont la fin est heureuse (L’Ange Levine, par exemple, dans laquelle le héros voit son vœu le plus cher, qui ne le concerne pas au premier chef, même si… exaucé par un ange noir), mais l’essentiel des textes de ce recueil est sombre. N’allez pas croire pour autant qu’ils soient plombants ! C’est là que réside tout l’art de Malamud, il aime à ce point ses personnages que leurs histoires, même si elles sont d’une tristesse terrible, nous les font aimer, nous aussi, et la tendresse de l’auteur pour ses créatures fait que sa littérature est grande et belle. On n’atteint pas, comme dans L’homme de Kiev, à la grande beauté de la grande littérature dans laquelle, on passe, en approchant du dénouement dans une dimension quasi sacrée qui fait basculer l’écriture dans un « autrement » génial, mais avec Le Tonneau magique, c’est de la très grande nouvelle qu’on lit, sans un moment pendant lequel on se dit « Tiens, il baisse ! ». Voilà pourquoi vous pouvez y aller voir, surtout si le genre court vous enchante. Malamud est une sorte de Maupassant américain du XXe siècle, vous ne serez pas déçu.

Le tendre Narrateur, Olga Tokarczuk

Court livre théorique idéal pour entrer dans la pensée littéraire d’Olga Tokarczuk, pour faire connaissance avec une auteure encore bien peu traduite en français, quand on pense qu’elle a reçu la plus haute distinction littéraire mondiale, Le tendre Narrateur est composé de trois textes : le discours du Nobel, un second discours prononcé en lors des Rencontres littéraires de Gdansk et un très court texte sur le confinement, qui nous propose du même coup de nous faire une idée de la vision du monde et de la vie de Tokarczuk. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, comme c’était mon cas juste avant d’ouvrir ce livre, la belle Olga est polonaise – je ne peux alors m’empêcher de penser à Gombrowicz, cet auteur que j’aime tant, au point d’avoir lu son œuvre deux fois, que le Nobel n’a jamais couronné.

Intitulé Le tendre Narrateur, le Discours du Nobel de Tokarczuk – même s’il fait penser à la majorité des autres discours d’écrivains nobelisés, comme si l’exercice était chargé de passages obligés, comme par exemple la référence aux origines et à la plus tendre enfance de celui qui s’exprime, auxquels nul ne se soustrait – nous présente une femme engagée dans son époque, mais aussi une écrivaine à la recherche d’une pierre philosophale de l’écriture, une théoricienne donc, qui jamais sans doute n’écrit un roman sans savoir ce qu’elle poursuit, un objectif ambitieux dont elle laisse avec modestie la possibilité de l’atteindre à un écrivain à venir, autre qu’elle donc, un « génie » selon ses dires. La conception du monde de l’auteure est aussi exposée dans ces propos, elle est étroitement liée à la vocation littéraire, puisque selon elle « Ce qui arrive mais n’est pas raconté cesse d’exister. » Le constat sur le monde actuel est alors rapidement tiré, et il n’est pas sans inquiéter : « De nos jours, il semble que le problème réside en ceci que, non seulement nous n’avons pas encore de narration pour l’avenir, mais que nous n’en possédons pas pour notre très concret « maintenant », pour les changements ultrarapides qui interviennent dans le monde actuel. Il nous manque un langage, des points de vue, des métaphores, des mythes et des fables nouvelles. (…) Pour le dire brièvement, nous manquons de nouvelles manières de raconter le monde. » On pourrait objecter à ce diagnostic qu’il ne tient pas compte de formes littéraires, certes déjà exploitées, mais toutefois encore pertinentes, mais là n’est pas le propos. L’essentiel tient dans le fait que pour Tokarczuk, ce constat est vrai et qu’il a donc sans nul doute motivé sa recherche de travail littéraire, sinon depuis son premier livre (mais peut-être, après tout), du moins très certainement pendant la plus grande partie de ses années d’écriture. Voilà qui s’appelle se mettre très haut la barre, mais on n’arrive pas à la consécration suprême sans avoir une grande exigence à l’égard de soi-même. Suivent alors des réflexions, inévitables partant de pareilles prolégomènes, sur la narration à la première personne, qui se termine sur un nouveau constat : celui de la cruelle absence dans la littérature mondiale actuelle de la parabole, passée aux oubliettes. Puis, ô surprise, le propos se déplace sur la nouvelle façon de raconter le monde que nous offrent (le coup est rude pour votre serviteur qui les déteste) aujourd’hui les séries !

C’est donc sur la « crise du récit » que porte le texte et, oubliant son discours sur les séries comme nouveau mode narratif incontournable, Tokarczuk se rappelle que la littérature est « l’un des rares domaines qui tentent de nous retenir dans le concret du monde » (ouf, j’étais au bord du malaise !). Puis la réflexion, allant son cours, nous mène aux interrogations d’Olga sur la façon dont on doit écrire aujourd’hui, avec un retour à l’exigence la plus haute : « Evidemment, je suis consciente qu’il est impossible de revenir à une narration telle que nous la connaissons par les mythes, les contes ou les légendes dont la transmission orale garantissait l’existence du monde. Aujourd’hui, le récit devrait être beaucoup plus arborescent et complexe. » Voilà qui calmera peut-être les ardeurs des écrivains en herbe les mieux intentionnés… Mais Tokarczuk, pour ce qui la concerne n’a jamais baissé les bras devant l’ampleur de pareille tâche, et la grandeur de son projet littéraire donne évidemment envie de lire son œuvre romanesque. Je laisse pour finir la chronique de ce discours du Nobel passionnant le loisir au lecteur qui ne l’aurait pas encore lu de découvrir la totalité d’un texte qui mérite d’être étudié dans le moindre détail, surtout sans doute pour qui veut écrire (il remet en cause certaines facilités d’écriture auxquelles peu d’écrivains sans doute ne songent en se lançant dans la narration).

Le second texte est un très bel hommage aux traducteurs, à la lumière du mythe d’Hermès. Le troisième et dernier texte, La Fenêtre, a été écrit pendant le confinement, dans la maison de l’auteur qui y parle de la folle course du monde et du plaisir qu’elle eut à devoir s’arrêter de courir pour réfléchir, écrire et s’interroger sur les temps nouveaux qui arrivent. Trois textes qui donnent envie de lire Tokarczuk, ce qui ne saurait tarder en ce qui nous concerne.

Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig

1936 : Robert Walser est interné dans la maison de santé cantonale d’Herisau (il se trouve depuis 1933, après avoir passé quatre ans à la Waldau), où il mourra en 1956, au cours d’une de ses promenades dans la neige. Carl Seelig, journaliste et écrivain, ami des écrivains et brave homme, entre en contact avec Walser et commence ses visites qui s’accompagnent inévitablement de marches, souvent longues dans la montagne et les villes environnantes. Ce sont ces promenades qu’il narre dans ce livre-hommage, un ouvrage précieux en ce qu’il rend compte des vingt dernières années de la vie du poète, et sans lequel on ne saurait rien sur cette période pendant laquelle l’écrivain dit ne plus écrire. En réalité, il ne dit pas tout à fait la vérité, car on retrouvera après sa mort des morceaux de papier noircis au crayon, d’une écriture microscopique, qui demandera des mois de déchiffrage à celui qui décidera de se consacrer à la publication de ces textes fragmentaires (ou non). Ces « microgrammes » sont donc les derniers écrits de Walser, publiés sous le titre Le Territoire du crayon, mais là n’est pas la question et nous nous égarons déjà, à peine commencée cette chronique du livre de Seelig.

Marches, quel que soit le temps, et il pleut souvent dans cette région de suisse où Walser est interné, petits-déjeuners et déjeuners dans des auberges ou des boulangeries, pauses au café reviennent dans tous les chapitres de ce texte qui relate chaque visite, et donc chaque promenade, par le menu. Cela pourrait vite devenir lassant s’il n’était pas aussi question de littérature, d’auteurs proches ou non de Walser, de la carrière de Walser lui-même. Le tout livré au discours direct, la plupart du temps. On se demande évidemment comment Seelig a pu se souvenir avec pareille précision des propos de son aîné, mais peu importe après tout. L’intérêt est sans doute de pouvoir entrer dans la pensée de l’écrivain, dont il ne fait aucun doute que le diagnostic qui veut faire de lui un schizophrène était pour le moins hâtif, de partager ses avis sur les romanciers de son époque, mais aussi sur le théâtre qu’il aimait avec une grande ferveur – il se rappelait très précisément des pièces qu’il avait vues ou lues des années auparavant, faisant l’admiration de Seelig pour cette prodigieuse mémoire littéraire.

Walser est un personnage particulièrement touchant. Homme de lettres d’une modestie presque excessive, cultivant une certaine paysannerie, ainsi qu’une tendance affirmée et revendiquée au vagabondage, il est épris de liberté (alors qu’il supporte sans regimber son enfermement) : « Il est absurde et grossier d’exiger que j’écrive dans cet hospice. Le seul terrain sur lequel un écrivain peut produire, c’est la liberté. Tant que cette condition ne sera pas remplie, je refuserai de me remettre à écrire. Il ne suffit pas de mettre à ma disposition une chambre, du papier et une plume. » Quelques pages plus loin : « A la maison de santé, j’ai le calme dont j’ai besoin. A présent, c’est aux jeunes de faire du bruit. Pour moi, ce qui me convient, c’est de disparaître aussi discrètement que possible. » Thème de la disparition volontaire dont Enrique Vila Matas, grand admirateur de Walser, a fait une de ses principales thématiques romanesques…

Il a le sentiment d’être un homme du passé, un écrivain oublié : « A Herisau, je n’ai plus rien écrit. A quoi bon ? Mon monde a été détruit par les nazis. Les journaux pour lesquels j’écrivais ont disparu ; leurs rédacteurs ont été chassés ou ils sont morts. Je suis presque devenu un fossile. » L’œuvre de Walser en français compte une trentaine de livres ; il est certain que s’il avait passé les vingt-cinq dernières années de sa vie à écrire encore et encore, leur nombre serait plus considérable, et le lecteur assidu n’aurait qu’à s’en féliciter. Mais on peut relire Walser, sa prose n’est pas de celle qui s’épuise en une lecture, et il y a ce texte de Carl Seelig, qui nous le fait mieux connaître et grâce auquel on peut partir une nouvelle fois en promenade avec Robert, le poète. Ce n’est pas si mal. Et puis, j’allais oublié de le mentionner, il y a aussi dans ce livre une série de portraits réalisés par Seelig au cours de leurs promenades, des photos qui nous rendent Walser un peu plus proche encore, si besoin était.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (4)

« Dès que la relation entre la société et les artistes cesse d’être tendue, ceux-ci s’engourdissent. Il ne faut surtout pas qu’ils acceptent de se faire dorloter, sous peine de se sentir obligés d’adhérer aux circonstances, quelles qu’elles soient. – Jamais, même dans les périodes de très grande pauvreté, je ne me serais laissé acheter. J’ai toujours aimé ma liberté, plus que tout. »

Rien à ajouter à si belle déclaration.

La Littérature est ma vengeance, Claudio Magris, Mario Vargas Llosa

Quand deux monuments de la littérature mondiale actuelle conversent sur leur art, il en sort nécessairement quelques enseignements précieux et de beaux moments de réflexion sur des romans classiques comme Don Quichotte ou L’Odyssée, et plus largement sur la fiction, son rôle dans le monde et ses rapports avec société et politique. Cette rencontre, qui a eu lieu en 2009 à Lima, a permis aux deux écrivains de rappeler l’estime mutuelle qu’ils se vouent, et de revenir sur des thématiques communes comme littérature et engagement ou encore littérature et incurable infirmité du monde, telle que la conçoit Vargas Llosa. Bref, il s’agit d’une conversation sur les grands enjeux de la littérature dans notre monde malade et des conceptions voisines de nos deux grands auteurs, qui n’en rappellent pas moins que l’écrivains doit pourtant, malgré tout, s’en tenir tout d’abord à ses propres démons. C’est en parlant de l’engagement de Vargas Llosa que Magris rappelle ce que l’auteur péruvien a énoncé à ce sujet : « Il dit en outre qu’en Amérique latine un écrivain n’est pas seulement écrivain, mais, inévitablement, quelque chose d’autre. Et il ajoute que, parfois, on est déchiré entre ses propres démons et ses devoirs à l’égard de la chose publique et que, dans ce cas, il faut être fidèle en premier lieu à ses propres démons. » Magris reprend à son compte cette citation et en fait la pierre angulaire de la rencontre des deux écrivains et de leur rapprochement.

C’est sans doute de ce paradoxe de l’écrivain engagé, tel que les deux auteurs le posent, que naît leur conception, partagée par les grands écrivains, de la différence essentielle de la langue du roman, qu’on ne peut en rien considérer comme une langue commune. Quant à la question de ce que peut faire l’écriture pour la société dans laquelle elle voit le jour, Vargas Llosa répond simplement qu’elle lui fait le cadeau de la rendre moins manipulable, « soumise, abusée par le pouvoir ». Et, fait-il remarquer au préalable, c’est bien pourquoi les dictatures, quelles qu’elles soient, censurent les œuvres littéraires.

Dans une deuxième partie, tout aussi intéressante que celle dont il vient d’être sommairement fait état, consacrée au voyage en littérature, c’est donc L’Odyssée qui est à la base de la réflexion de Magris et Llosa. Considérée par Magris comme « le livre des livres », l’odyssée d’Ulysse pose selon lui une question essentielle : l’homme traverse-t-il la vie en devenant de plus en plus lui-même ou au contraire en se perdant ? Vargas Llosa voit dans ce livre fondamental un texte éternellement actuel. Le décalage entre la « réalité » du voyage d’Ulysse et la façon dont il le raconte ensuite, à deux reprises, entre en résonance avec l’une des thématiques de la littérature moderne (le jeu « avec le temps et les niveaux de réalité ») et montre que L’odyssée, tout le comme le Quichotte, est un texte fondateur de la littérature dont les inventions et les trouvailles formelles ou thématiques étaient annonciatrices de textes aussi éloignés dans le temps que les grands classiques de la littérature du XXe siècle au rang desquels je ne citerai que le Voyage au bout de la nuit de Céline.

Les deux dernières parties de cet essai à deux voix sont tout aussi passionnantes, mais je vous laisse le soin de les découvrir par vous-même en allant les lire. Le livre ne dépasse pas les quatre-vingt pages et vous n’aurez pas le temps ni l’envie de regretter votre achat tant les deux auteurs développent avec clarté leurs conceptions et montrent que, définitivement, la littérature peut changer le monde et que l’écrivain a toujours un rôle à jouer dans la société démocratique, un rôle déterminant. Voilà qui clouera le bec aux Cassandre de notre siècle dont la principale préoccupation consiste à nous annoncer et à nous répéter que la littérature est morte et que le live ne saurait tarder à la rejoindre dans la tombe. On en finira avec cette chronique impure en se demandant s’il ne s’agirait pas plutôt de la mort annoncée d’une critique littéraire sans imagination et paresseuse que l’on ne devrait pas plutôt parler… C’est sans doute pourquoi lire les textes théoriques des écrivains s’avère toujours plus passionnant que lire les élucubrations de « critiques » professionnels incapables d’écrire de la fiction.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (3)

« Savez-vous pourquoi je n’ai pas réussi, comme écrivain ? Je vais vous le dire : je n’avais pas assez d’instinct social. Je n’ai pas assez joué la comédie sociale. C’est sûr et certain ! J’en suis parfaitement conscient aujourd’hui. Je me suis trop laissé aller à mon plaisir personnel. Oui, c’est vrai, j’avais des dispositions pour devenir une sorte de vagabond et je me suis à peine défendu contre cette tendance. Ce côté subjectif a irrité les lecteurs des Enfants Tanner. A leur avis, l’écrivain n’a pas le droit de se perdre dans le subjectif. Ils voient de la prétention dans le fait de prendre son propre « moi » tellement au sérieux. Comme il se trompe, le poète qui croit que ses contemporains s’intéressent à ses affaires privées.

D’emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l’impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l’a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J’aurais dû ajouter à mes livres un peu d’amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d’enthousiasme – un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l’ fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. »

Je n’ai rien contre Hermann Hesse. Je l’ai découvert au même âge que Walser, j’étais alors très jeune. J’ai relu Walser, pas Hesse. Dommage que Walser n’ait pas eu la préscience de sa réussite post-mortem, il se serait moins tracassé avec son soi-disant échec en tant qu’écrivain… Reconnu comme un grand par ses pairs, encore lu et réédité cent ans après ses premiers écrits. Toujours apprécié pour ce qu’il était et pour ce qu’il a écrit, comme il l’a écrit.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (2)

« En ce qui concerne la musique, elle devrait être réservée aux couches les plus élevées de la société. Consommée en grande quantité, elle a sur la masse un effet débilitant. Aujourd’hui, on nous la sert dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un don, un cadeau vers lequel le simple peuple lève un regard plein de désir. Il ne doit pas descendre au cloaque. C’est faux, c’est un détestable manque de goût. Le charme, la grâce, l’élégance sont indispensables à l’art. – En ce qui me concerne, quand je suis dans mon état habituel, je n’aspire pas à la musique. je préfère une conversation amicale. Mais à l’époque où, à Berne, j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais soif de musique, comme un possédé. »

Que dire de plus et de mieux sur la musique ? Combien de fois me suis-je désespéré en entendant ce que l’industrie, le business de la musique sert dans l’auge auditive des gamins qui n’ont ni culture ni goût, et mettent au pinacle des produits « musicaux », des savonnettes insipides, des « chansons » passées à la moulinette d’ordinateurs qui « corrigent » les voix de « chanteurs » qui ne savent rien de la note juste et n’ont jamais posé leur voix ni travaillé leur colonne d’air. Heureusement, il y a la moulinette qui fait de ces « chants » des produits virtuels tous identiques et vulgaires, tout juste bons pour ceux qui les écoutent en pensant se gaver de ce qui se ferait de mieux. Faites-leur écouter de vrais musiciens ou de grandes voix et ils tournent de l’œil ! J’ai fait l’expérience mainte et mainte fois, le résultat est toujours le même.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (1)

« Si je pouvais tourner la manivelle en arrière et revenir à ma trentième année, eh bien je n’écrirais plus au petit bonheur comme un hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Il ne faut pas nier la société. Il faut vivre dedans et lutter pour ou contre elle. C’est le défaut de mes romans. Ils sont trop biscornus et trop réflexifs, souvent trop relâchés dans leur composition. Je jouais ma propre musique, tout simplement, en me fichant des règles de l’art. »

Trop biscornus les romans de Walser ? C’est parfois le cas, en particulier pour Le Brigand, et ce n’est pas si grave… Mais si Walser avait écrit ses romans comme il dit qu’il aurait dû le faire ce 4 janvier 1937, nous serions passés à côté d’une œuvre magistrale et tellement atypique que nous en serions sans doute déçus par ce Walser un moment revisité par celui qui n’écrit plus depuis déjà onze ans. Oui, nous aimons l’hurluberlu romantique, fantasque et insouciant. Relâchés dans leur composition, ses romans ? C’est justement ce qui en fait tout le sel, parce qu’ils sont alors déroutants. Et puis que dirait-on des romans de Gombrowicz, si on s’en tenait à ce type de jugement. Biscornus, fantasques, relâchés dans leur composition… Et si c’était ainsi qu’il fallait écrire pour sortir du convenable et de l’attendu ? En jouant sa propre musique et en se fichant des règles de l’art. Merci pour la leçon, Robert !

« Souvent, un écrivain est d’autant plus grand qu’il peut presque se passer d’action, et qu’il se sert d’un cadre strictement régional. Je me méfie par principe des écrivains qui excellent à multiplier les péripéties et qui ont besoin du monde entier pour créer leurs personnages. les choses quotidiennes sont assez belles et assez riches pour qu’on puisse en faire jaillir des étincelles poétiques. »

Toute la poétique de Walser se trouve ici résumée, en accord pour l’essentiel avec la théorie d’un Flaubert. Oui, tout est là, et nombre d’écrivains d’aujourd’hui devraient modestement s’en inspirer.

La Rose, Robert Walser

Dernier livre publié de son vivant, et avant une longue période où Robert Walser va renoncer à l’écriture parce qu’il est interné en hôpital psychiatrique et qu’il n’éprouve plus le besoin ni l’envie de s’adonner à la création, La Rose est un recueil de courts textes, dont certains peuvent faire penser à des nouvelles (Manuel, L’Oncle, Le Singe, Eric, Perceval écrit à son amie…), d’autres à des notes de promenades (Promenade dominicale, Genève), d’autres encore à des notes de lectures (L’Idiot de Dostoïevski, De quelques écrivains et d’une femme vertueuse, Sacher-Masoch), mais aussi des textes de théâtre (les derniers du recueil). C’est d’ailleurs la surprise de ce livre, dans lequel on apprend que Walser aimait le théâtre, passion que nous ne lui aurions pas prêté, mais la page 4! l’annonce avec un très court texte , Premiers souvenirs de théâtre. Toujours surprenant Walser !…

Le recueil se lit, comme toujours chez Walser, avec plaisir. Les portraits de personnages, qui évoquent parfois son roman, Le Bavard, sont aussi au rendez-vous : Wladimir, le fragment qui ouvre le recueil (« Nous l’appelons Wladimir parce que c’est un nom rare et qu’en effet il était unique en son genre », incipit qui nous rappelle combien Robert Walser était lui-même un personnage hors-norme, délicat mélange d’écrivain, au succès public tout relatif, d’homme rural tirant vers le paysan, et d’homme humble et tendre, d’une douceur surprenante.), Manuel (« Quelque chose l’amusait ; cette façon d’être modestement planté là l’emplissait d’aise. »), Kurt (« Kurt était un grossier personnage, du moins était-il perçu comme tel. »), Un Garçon modèle, etc… Enfin, quelques rares textes, très courts évoquent certains fragments de Franz Kafka, peut-être parce que leur personnage central se trouve être un animal, mais aussi à cause de leur tonalité différente des autres textes du volume : Cheval et ours : « Un cheval comme ça, joliment lustré et harnaché, a le droit d’être fier. Quel être possède des jambes plus fermes ? On ne peut guère douter de sa noble démarche. » / « Comme l’ours est différent. Il n’est pas beau à strictement parler, éventuellement il est plutôt un peu comique dans ses mouvements patauds, il est agile et massif, on ne sait trop comment on doit le concevoir. » ; Le Singe : « C’est avec délicatesse, mais pourtant avec une certaine dureté, qu’il s’agit d’attaquer une histoire rapportant qu’un jour un singe eut l’idée de se précipiter au café pour y rester assis des heures durant. ».

Walser n’a pas connu le succès public de son vivant, on lui a parfois reproché d’écrire comme il le faisait, de ne pas jour le jeu de l’écrivains social, d’être en somme un peu trop lui-même, ce qui avait le don de l’agacer prodigieusement. En rédigeant cette rubrique, j’écoute la musique d’un autre artiste hors-norme, loin des standards du musicien de jazz, Thelonious Monk, avec sa voix unique et si différente, qui n’est pas sans faire penser, à sa façon, à Walser. L’un mérite d’être lu (et il l’est, son succès post-mortem se confirmant année après année, même si le grand public ne le connaît pas toujours), l’autre d’être écouté. Célébrons-les un court instant en les réunissant dans nos pensées pour les hommes d’un autre siècle qui méritent de ne pas tomber dans l’oubli.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (9)

« Quand je suis en pleine lecture, j’ai du mal à m’en arracher, je peux y passer des semaines. C’est ainsi que j’ai lu d’un bout à l’autre les comédies de Molière et les nouvelles de Maupassant, et j’aime avoir côte à côte ces deux grands artistes ; ils se ressemblent par leur tempérament, leur connaissance des êtres humains. Lire Maupassant peut vous faire dédaigner le cours normal de la vie, si étonnantes sont les choses qu’il vous montre. Une incroyable force, alliée à la sensibilité la plus fine. il n’y a sans doute jamais eu de plus grand nouvelliste. L’avoir lu, cela signifie avoir été de bonne humeur, effrayé, ravi. Je ne crois pas que jamais personne écrive d’un seul coup tant de choses remarquables. »

L’hommage d’un grand écrivain à un de ses semblables est toujours émouvant. Je crois que c’est là le premier texte de Walser que je trouve sur la littérature. Un régal. Il continue avec quelques autres Français du siècle précédent…

« Je me suis beaucoup amusé en lisant Les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam. Comme Dumas écrit de façon généreuse et aventureuse ! Connaissez-vous son roman sur Monte-Cristo ? Des Mémoires d’une jeune femme d’Eugène Sue, vous direz que vous n’avez pas lâché le livre avant d’arriver à leur dernière ligne. Ces deux derniers auteurs écrivaient d’une manière absolument non littéraire, c’est-à-dire avec une imagination foncièrement spontanée, et c’est sans doute précisément pour cela qu’ils représentent une valeur littéraire. Balzac laisse transparaître dans ses textes une infinie culture. »

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (8)

« J’attachai des patins à glace à une institutrice, je me mis au garde-à-vous devant un surveillant qui me réprimandait. Dans le cahier de permanence, il y déclara une histoire de brigands. Une jeune fille à qui je le dis déclara que c’était une fort bonne place pour cette histoire. Et puis je goûtai du vin nouveau de Douanne, et j’allai voir au théâtre municipal une pièce pleine d’esprit. Cette petite salle était immensément jolie. On contempla une gare neuve et l’on tapota le menton d’une serveuse du buffet. Lorsqu’on est de belle humeur, on se comporte volontiers en homme du monde. Dans la pièce dont j’ai parlé jouait une actrice qui, de toute la soirée, n’avait à dire que « oui, maman » ; elle y mettait toutes les intonations. C’était terriblement amusant. J’étais debout à l’orchestre, juste derrière une jeune femme. Me doutant que son mari était tout près, je me conduisis avec indifférence, je restai gentil et stoïque. Or, l’époux se rapprocha et me trouva sans doute très correct. »

On a beau déjà connaître la fantaisie et le côté surprenant de certains textes de Walser, l’effet de surprise marche à tous les coups. Ici, ce sont les trois premières phrases du texte qui peuvent étonner, voire déstabiliser. Il y a un côté « phrases sans bords » dans ce texte, alors que ce ne sont pas des phrases sans bords… Rien d’étonnant à ce que Kafka fût de ses admirateurs, on en retrouve l’esprit.

La Rose, substantifique moelle (7)

« Est-ce que je n’ai pas l’air d’avoir la folie des grandeurs, disait Titus, quand je raconte que ma mère était une souveraine et que des bandits m’ont enlevé, pour faire de moi l’un des leurs ? Or, je ne dis cela que pour faire joli, afin qu’on ne s’ennuie pas d’emblée avec moi. Si quelqu’un me demandait mon lieu de naissance, je dirais Goslar, bien que ce soit un gros mensonge. Jamais je ne fus gâté par ma mère, et je n’ai sans doute qu’à m’en féliciter. J’ai lu voilà quelque temps que Goslar serait ravissant dans sa robe printanière et, comme j’incline à la crédulité, j’ai bien volontiers accepté cette affirmation. Chez les brigands, j’ai appris la lessive, la couture, la cuisine, et à jouer Chopin, mais je souhaiterais qu’on ne prit pas cette déclaration trop à la lettre. »

Un portrait de personnage ambigu comme les affectionne Walser. « Est-ce que l’écrivain n’aurait pas le droit de jouer sur l’instrument des idées qui lui viennent avec autant de tranquillité que, par exemple, un musicien au piano ? » Autrement dit, en littérature tout est faux, inventé, imaginé. Surtout avec Robert Walser… « J’ai l »impression que je suis en train de fantasmer passablement, et je requiers l’indulgence. » Indulgence offerte de bon cœur !

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (6)

« Appelons-le Eric, parce que c’est un nom tellement blond qui exprime l’innocence et l’idéalisme. Pendant un temps, il logea dans une ruelle de la vieille ville, étroite mais à l’architecture intéressante, chez un tailleur et une couturière ; et il eut une fois un emploi qu’il ne garda pas plus d’un jour. Auprès du chef du personnel, il s’excusa par une lettre qui disait : « J’ai compris que dans votre établissement je n’aurais finalement tout de même pas pu m’épanouir, et je me suis réfugié auprès de ma maternelle amie, ce que je vous prie instamment de juger humainement concevable. » Chez ses parents, il avait lu l’histoire de Pierre Marais, le fils de boers amené à combattre au service des siens contre son meilleur ami. »

« Un nom tellement blond »… Les surprises de ce genre ne sont pas rares avec Walser. Rappelons qu’il était admiré par Franz Kafka lui-même… Et par bien d’autres grands écrivains encore. Admiration méritée. Si les quelques lignes publiées ici et là de ce poète à la prose délicate le fait connaître à quelques lecteurs de ce blog et leur donne envie de le lire, l’objectif sera atteint.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (5)

« L’un de mes condisciples était déjà terriblement comme il faut lorsqu’il était un petit garçon. Nous autres, nous ne le tenions pas en grande estime ; sa docilité nous répugnait. Avec ça, il n’avait que la peau sur les os ; il était si peu épais qu’il avait l’air transparent ; quand il marchait, on aurait dit une baguette, il était affreusement précieux et délicat. Pour faire des farces, il ne fallait pas compter sur lui. On pouvait se moquer de certains autres, comme Grüring par exemple, qui bafouillait en récitant le poème Firdussi. Lui, en revanche, ne donnait pas lieu à la moindre petite rigolade. Du coup, il avait à peine d’existence, quoique sa constitution malingre sautât passablement aux yeux, de laquelle il paraissait s’élancer vers les sommets. »

Quelques thèmes bien walserien, les garçons blagueurs, le goût de la farce et l’étonnement face à ceux qui se prennent au sérieux.

La Rose, Robert Walser : substantifique moelle (4)

« Regarder ainsi les vitrines, qui n’y prendrait plaisir ? Au vol, le regard grignote du chocolat.

Ici, ce sont des chapeaux qui t’intéressent, là des cravates, ailleurs des saucisses de Vienne et de Francfort. Parfois, on a pour rien les plus belles choses, comme par exemple de contempler des reproductions de grands maîtres.

Appétissants, de petits bouquets de violettes, avec leur mauve subtil, voisinent avec des oranges. Nos yeux nous procurent une foule de joies.

Dans des boutiques d’antiquités sont exposées des batailles de l’histoire suisse. On est stupéfait par tant de violence. la possibilité de jouir de la vie par son bon côté, il faut la conquérir à bras raccourcis. »

Un texte qui anticipe les photographies de vitrines que le XXe siècle nous offrira plus tard… le texte d’un promeneur flâneur qui associait à son art de la promenade un sens consommé de l’observation, prémices à bien des descriptions littéraires toutes plus délicieuses les unes que les autres.

Photo : Vivian Maier

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (3)

Au temps où la France existait encore…

« Depuis que je lis les gazettes parisiennes, qui dégagent un parfum de puissance, je suis si distingué que je ne réponds pas aux saluts, sans m’en étonner le moins du monde. Le Temps à la main, je trouve que je suis très élégant. Dorénavant, les braves gens n’auront plus droit à un seul regard de moi. Les gazettes parisiennes remplacent pour moi le théâtre. Je ne mets plus non plus les pieds dans les restaurants les plus chics, tant je suis devenu raffiné. Mes lèvres n’acceptent plus une seule gorgée de bière. Mon oreille n’admet plus désormais que l’harmonie du français. J’adoras naguère une dame, une vraie lady ; je le trouve aujourd’hui godiche, dans la mesure même où j’ai été gâté par Le Figaro. Est-ce que le matin ne m’a pas rendu à moitié timbré ? Pendant que mes confrères, en cette période de crise, se fatiguent à écrire, moi, mes gazettes m’ont rendu faraud. »

L’ironie à la Walser…

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (2)

L’Idiot de Dostoïevski, vu par Robert Walser

« Le contenu de L’Idiot de Dostoïevski me court après. Les chiens de manchon m’intéressent fort. Je ne recherche rien aussi ardemment qu’une Aglïa. Mais hélas elle en prendrait un autre. Marie est pour moi inoubliable. Très jeune déjà, ne suis-je pas resté en contemplation devant un âne ? Qui me présentera un jour à une générale Epantchine ? Moi aussi, j’ai déjà provoqué l’étonnement de valets de chambre. Resterait à avoir si j’écrirais aussi bien que le rejeton de la maison Mychkine et si j’hériterais des millions. Il serait splendide d’être pris pour confident d’une belle. pourquoi n’ai-je encore jamais vu de maison de commerce comme celle de Rogojine ? Pour quelle raison ne suis-je pas sujet à des crises convulsives ? L’Idiot était de faible constitution, ne faisait qu’une piètre impression. un bon garçon, devant lequel un soir s’agenouilla la dame du demi-monde. Je m’attends sûrement à quelque chose d’analogue. Des Kolia, j’en connais deux ou trois. Savoir si je ne pourrais pas aussi rencontrer un Ivolguine ? renverser un vase, j’en serais capable ; je me mésestimerais si j’en doutais. Tenir un discours est tout aussi difficile que facile ; cela dépend de l’inspiration. »

Jamais je n’ai lu pareil texte en dehors de chez Robert Walser ! 

« Je ne suis absolument pas idiot, je suis au contraire sensible à tout ce qui est raisonnable ; je regrette de ne pas être un héros de roman. C’est un rôle qui me dépasse, je lis seulement parfois un peu beaucoup. »

Moi aussi, Robert…    

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (1)

« Nous l’appelons Wladimir parce que c’est un nom rare et qu’en effet il était unique en son genre. Ceux qui le trouvaient drôle guettaient un regard, un mot de lui, et il en était avare. Médiocrement habillé, il se comportait avec plus d’assurance que vêtu avec recherche, et c’était au fond un être bon, qui n’avait d’autre tort que de s’inventer et de s’attribuer des défauts qu’il n’avait pas. Il était principalement méchant envers lui-même. N’est-ce pas impardonnable ? »

Ainsi commence ce recueil de textes brefs, le dernier ouvrage de Walser édité de son vivant, trente ans avant sa mort. On croit y voir un autoportrait de l’auteur lui-même. Il y est question des femmes, avec lesquelles le personnage semble ne pas avoir grand succès, même s’il les intéresse pourtant. Notre personnage est en tout cas un homme de bien, original et sympathique, à l’image de Walser, cela est certain. 

« Parfois il se conduit en viveur, fréquentant ce qu’on appelle des bistrots malfamés. Il est des gens qui l’en blâment, mais qui, eux-mêmes, voudraient bien s’amuser une fois, ce que ne leur permettent pas toujours les milieux qu’ils fréquentent. On l’a imité, mais cet être original reste ce qu’il est. L’imitation est d’ailleurs chose fort naturelle. » 

L’Anomalie, Hervé Le Tellier

A l’heure de confirmer dans cette chronique d’un livre que je n’ai pas aimé du point de vue du style que je ne l’ai pas aimé du tout, le manque d’envie d’écrire sur le sujet le dispute à l’ennui de m’en tenir à son intrigue. Il va sans doute falloir trouver une approche différente, une autre accroche pour lancer le texte et se débarrasser ainsi une bonne fois pour toute de ce roman enfin terminé dans une lecture qui n’a pas suscité mon émoi. Peut-être bien comme chaque fois qu’on me fait le cadeau du dernier Prix Goncourt, à l’exception peut-être de L’Amant de Duras. Bref, L’Anomalie est une espèce de roman qui se lit très vite pour la majorité des lecteurs, ce qu’ils recherchent peut-être avant tout. Un livre plein de références à une culture que je ne partage pas, celle des séries, celle d’une littérature grand-public (deviendrais-je snob en vieillissant ?… ou plus exigeant en lisant des auteurs de très grand talent, les deux peut-être, c’est bien possible) un peu facile, un livre qui si la nouvelle se confirme va vite devenir lui aussi une série (ainsi la boucle sera-t-elle bouclée). On nous parle évidemment de science-fiction quand on évoque L’Anomalie. Permettez à l’amateur de SF (même s’il n’en lit plus) qui a fréquenté les plus grands textes de ce sous-genre qui frise parfois le génial de sourire… Gallimard n’est pas un éditeur de SF et Le Tellier n’est pas Asimov (ni Van Vogt, ni M. Banks, liste non exhaustive). Il ne faudrait pas trop galvauder les genres littéraires ni pousser grand-père dans les orties. L’avion qui se dédouble, après avoir traversé un cumulonimbus, un thème de SF ? La bonne blague !

Mais nous y sommes. Le Tellier traite du thème du double, comme tant d’autres avant lui (lire Le Double de Dostoïevski, par exemple, et de préférence) et, idée plutôt intéressante, le traite chez plusieurs personnages à la fois (je ne sais plus combien, mais plus de dix). Mais du même coup, le livre s’ouvre sur douze chapitres (la première partie, moins deux chapitres, où il est un peu question du Boeing) qui passent en revue la vie des personnages qui vont tous, à l’exception de Miesel l’écrivain, se retrouver affublé d’un double. Situation initiale un peu longuette, et qui tire vite à la ligne. On se demande à quel moment on va en venir aux faits, d’autant plus que les vies qui nous sont narrées ne présentent pas toutes un grand intérêt. Le personnage de Blake, tueur à gages, traité dans le premier chapitre, passe encore ; celui de Victor Miesel, écrivain sans grand succès de ventes, mais qui fait avec sa médiocre notoriété, passe encore… Mais Lucie et André ne retiennent guère l’intérêt ; David, avec son cancer du pancréas, pas plus ; Sophia et sa famille, en particulier son père incestueux, j’en soupire ; Joanna l’avocate, passons… et Slimboy, le chanteur nigérian, qu’en dire ?… Quant à Markle, le pilote de l’avion, on se dit qu’il en fallait bien un, lui ou un autre… Et voilà la première partie pliée, l’avion posé dans une base de l’armée de l’air américaine, le livre va peut-être devenir palpitant. J’oubliais, nous avons fait la connaissance d’Adrian et Meredith, deux jeunes scientifiques américains qui ont donné naissance à un protocole improbable, le protocole 42 (en référence au Guide du voyageur galactique, série de cinq bouquins de SF « drôlatique » de Douglas Adams, une œuvre « culte » dont je ne suis pas un inconditionnel) qu’on n’aurait normalement jamais dû mettre en œuvre, mais qui peut répondre à la situation imposée aux passagers du vol AF006 Paris-New-York. La seconde partie, bien plus courte que la première narre la vie desdits passagers pendant leur enfermement dans la base militaire et l’organisation du protocole, mais j’ai vraiment la flemme de continuer à écrire sur ce « roman nécromant » (appellation de Laurent Dubreuil, pour qui le roman est mort et plus que mort). La dernière partie s’ouvre sur une fausse citation, de Victor Miesel, auteur d’un livre intitulé L’Anomalie (mise en abyme, quand tu nous tiens…) : « Aucun auteur n’écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l’auteur. le point final, à la limite, peut leur être commun. » Tu l’as dit, Hervé.

Et c’est ainsi que prend fin cette fausse chronique, dont l’objectif était de dézinguer joyeusement ce bouquin, et que son auteur, piteux, ne termine pas, pris par une flemme incurable, coupable d’avoir déclenché la malignité d’un esprit doué pour la paresse… La troisième partie traite donc du thème du double. Le Tellier fait se rencontrer les paires, il y a un double meurtre (les Joanna) ; Miesel ne rencontre pas son double, celui du mois de mars s’étant suicidé (c’est encore lui le plus peinard) ; Blake de juin assassine le Blake de mars, il ne pouvait pas y avoir deux Blake, etc… jusqu’à une fin plutôt sympa, même si elle apparaît au bout du compte, là aussi, un peu facile. Le Tellier a, selon ses dires, écrit là un roman inhabituel pour lui, un best-seller, donc, et il s’est sans doute bien amusé. Tous les lecteurs ne pouvaient pas le suivre, même si une majorité d’entre eux trouvera son bouquin génial. Laissons-leur ce plaisir, que je ne partage pas. Fin d’une chronique on ne peut plus laborieuse, et pour tout dire bâclée, que rien ne vous empêche de déclarer nulle et non avenue…

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (5)

Dans le chapitre Comment payer ses dettes avec ou sans génie ? « Michel Houellebeck, Frédéric Beigbeder, David Foenkinos ne sont pas forcément les pires écrivains (la concurrence est rude), mais ce sont surtout d’excellents commerçants, dont, à la différence de leurs droits perçus, à peu près aucune phrase ne compte littérairement. » 

La concurrence est rude… Hervé Le Tellier, dont je n’ai rien lu sinon ce pauvre livre primé, L’Anomalie, rejoint (si ce n’était déjà fait) le club (fermé ?) des auteurs bons commerçants dont les phrases ne comptent pas littérairement. Vous en voulez une nouvelle preuve ? Allons-y donc, dans L’Anomalie, il y a ça :

« Un ding assourdi l’alerte d’un mail. Elle lit le prénom d’André et soupire. Elle est en colère, moins parce qu’il insiste que parce qu’il sait qu’il ne devrait pas insister et qu’il ne peut s’en empêcher. Comment peut-il être aussi intelligent et aussi fragile à la fois ? Mais l’amour, c’est ne pas pouvoir empêcher le cœur de piétiner l’intelligence. » 

Rien qui ne soit attendu. Décidément, les (bonnes) surprises sont rares dans ce bouquin.

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui, de Laurent Dubreuil (4)

Dans le chapitre, Comment réagir à l’annonce du palmarès : « Pour la joie de la galerie, cette comédie est rituellement donnée à Paris entre août et décembre, avec, à chaque rentrée, de nombreuses improvisations et de nouvelles allusions à la situation présente. Les prix ont acquis une importance lourde et nuisible dans le fonctionnement social de la littérature contemporaine, nous ne pouvons l’ignorer. Ils servent à maintenir des choix économico-esthétiques, ils rendent inaudible le non-conforme, ils favorisent une fausse idée du littéraire. » 

Un journaliste d’une chaîne d’information « spécialisée », sur laquelle il n’est jamais question de littérature sinon au moment de la remise d’un prix importante, dit en parlant de L’Anomalie qu’il s’agit d’une lecture addictive, qu’il se lit comme on regarde une série. C’est à peu près ça, un « page-turner », qu’on lit sans doute sans être attentif au style, pour suivre l’histoire sans se préoccuper de l’essentiel, l’écriture. Le fait qu’il soit publié chez Gallimard en dit long sur les choix littéraires de cette maison d’édition historique. Et ce qui est drôle, c’est qu’en période de crise qui n’a pas épargné les maisons d’édition, c’est celle qui a les reins les plus solides qui hérite via le Goncourt de la vente assurée d’au moins 400 000 exemplaires du livre primé. Gallimard a fait un joli coup en publiant ce roman. Il n’en reste pas moins que c’est un piètre roman, dans lequel on trouve ça : 

« Devant le département de mathématiques de Princeton, un élégant building de verre et de briques rougeâtres au modernisme déjà ancien, les étudiants ont dressé des tables à tréteaux, installé un barnum blanc à chapiteau pointu et allumé le barbecue. On célèbre avec force saucisses la médaille Fields de Tanizaki, et le probabiliste Adrian Miller se rend bien compte qu’il regarde sa collègue Meredith Harper avec un sourire crispé, qu’il alterne avec un air de sentimentalité idiote. La première fois qu’Adrian avait vu Meredith, il l’avait trouvée franchement laide. Une telle impression est passagère, les meilleurs auteurs le lui auraient confirmé. Deux mois avaient passé depuis l’arrivée de la topologiste britannique, et désormais Meredith, avec ses jambes trop minces et ses cheveux bruns trop sages, son nez trop long et ses yeux trop noirs, Meredith la toujours distante l’attire de façon déraisonnable. » 

Tout ça pour ça ! C’est quand même assez affligeant. Jetez un œil aux adjectifs (consternant) : « élégant » building / briques « rougeâtres » / modernisme « déjà ancien » / barnum « blanc » / chapiteau « pointu » / sourire « crispé » / sentimentalité « idiote » / Meredith « franchement laide » (eh, oui, c’est toujours franchement qu’une femme est laide !), etc… Un chapelet de clichés, ce paragraphe, dans lequel on célèbre « avec force saucisses » une médaille (Un prix Goncourt aussi ?) et on se sent attiré de façon « déraisonnable ». Voilà, ça se lit facilement, et quand on vise un lectorat potentiel d’un demi million de lecteurs, c’est sans doute essentiel, non ? Et ça donne des paragraphes d’une platitude semblable à celle de ce que vous venez de lire, de l’écriture mainstream pour lecteurs de base, qui lisent chaque année le prix Goncourt, allez savoir pourquoi. 

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil (3)

Chapitre Comment faire quelque chose ? « La littérature peut raconter, relier, expliquer, désigner, réparer. Enfin, à l’occasion, car sa tâche principale est d’œuvrer dans le langage et, par là, de nous faire quelque chose – submerger nos âmes, ébranler nos esprits, émouvoir nos corps réfléchissants. En deça de quoi l’écriture ne se tiendra qu’à défaut. »

Dans L’Anomalie, il y a ça : « Salut, général Silveria de mes deux ! C’est tout ce que vous avez trouvé ? Franchement, j’y ai cru, mais le coup de descendre l’avion, c’est le truc de trop. Vous trouvez que c’est le moment, avec l’orage qu’on vient de se payer ? En plus, vous vous êtes gourés, mon dernier vol, c’est après-demain, pas aujourd’hui. mais je reconnais, comme cadeau de départ, c’est mieux qu’un carrot cake à la mords-moi-le-nœud. »

Il y a ça, aussi :  » Meredith a soudain envie d’un café qu’elle n’aime pas, elle se bat avec le percolateur récalcitrant – Ces connards, ils ont même programmé des pannes dans leur simulation -, et quand le liquide noir et mousseux coule enfin, elle se tourne vers Adrian, silencieux. 

Il la regarde avec un enchantement vermillon dans le cœur. Il aime décidément tout chez elle, ses joues roses lorsqu’elle s’emporte, cette perle de sueur sur le bout du nez, et sa façon de porter ample ses chemises sur un corps d’une si extrême minceur. Peut-être tout cet élan vers elle est-il aussi programmé ? il s’en fout. La vie commence peut-être quand on sait qu’on n’en a pas. » 

Âme submergée ? Esprit ébranlé (ça, sans doute, mais par la désolation) ? Corps réfléchissant ému ? Que nenni, hélas ! 

L’Anomalie, à l’aune du comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil (2)

Chapitre Comment lire : « En restituant au dire le risque du poncif, je veux enfin désigner une catégorie de l’illisible. Est d’abord illisible l’expression courue d’avance et non pas ce qui relève de « l’expérimental ». 

Dans L’Anomalie, page 175, j’ai trouvé ça (je l’ai « illu » !) : « C’est quoi l’histoire, déjà ? Ah oui. Le diable entre chez un avocat et lui dit : »Bonjour, je suis le diable. J’ai un marché à vous proposer. – Je vous écoute. – Je vais faire de vous l’avocat le plus riche du monde. En échange, vous me donnez votre âme, l’âme de vos parents, celle de vos enfants et celle de vos cinq meilleurs amis ? L’avocat le regarde d’un air étonné et dit : « D’accord. où est le piège ? » »

Avec des paragraphes qui relèvent de l’expérimental comme celui-là, ce livre va rester dans l’histoire de la littérature française… Il occupera une ligne dans le palmarès du prix Goncourt.  

L’Anomalie, à l’aune du Comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil

Chapitre Comment se dispenser des phrases de rien : « Maintenant, je dois dire que, sincèrement, je ne parviens pas à me représenter comment un écrivain en arrive à nous donner de telles phrases. » Citation de Laurent Dubreuil, que je reprends à mon compte en lisant ça, dans L’anomalie d’Hervé Le Tellier : 

« Tuer quelqu’un, ça compte pour rien. » (incipit – ça commence mal)

« Le président américain reste bouche ouverte, présentant une forte ressemblance avec un gros mérou à perruque blonde. » (page 162 : on sourit en pensant à Trump, puis on se dit bien vite que la comparaison est faible et même pire)

Quand je lis, ici ou là, que L’Anomalie est un roman magnifiquement écrit, j’avoue que les bras m’en tombent.

Une Bête aux aguets, Florence Seyvos

Notre exploration d’une littérature féminine (et par la même occasion notre découverte partielle du catalogue des Editions de l’Olivier) se poursuit avec un retour vers une auteure à l’imaginaire et à la recherche intrigants, Florence Seyvos, et en l’occurrence à son dernier roman, Une Bête aux aguets. Anna, son personnage principal, est une drôle d’enfant, différente, qui suite à une maladie infantile (la rougeole) se métamorphose et doit suivre un mystérieux traitement à vie dont elle ne sait pas la raison, un traitement imposé par un certain Georg, à qui sa mère a fait appel pour l’aider à guérir sa fille et avec qui elle semble avoir une courte liaison. A peine son premier médicament avalé, la pré-adolescente en sent l’effet immédiat, sous forme d’un scintillement qui parcourt tout son corps, et dans l’heure qui suit se retrouve sur pieds. Traitement magique donc, qu’elle va devoir suivre ensuite sous forme d’un cachet blanc chaque jour et d’un cachet bleu chaque samedi. Il n’est pas question de déroger à cette prise régulière. Mais allez imposer pareille discipline à une jeune fille de cette âge ! Bien entendu, elle y répond en bravant l’interdit et joue avec son traitement, façon comme une autre de s’opposer à sa maman, en fonction de son humeur. Jusque-là l’enfant différente est conforme à l’idée qu’on peut se faire d’une adolescente. C’est que nous avons omis jusqu’ici de parler de ce qui fait d’elle, justement, une « extraterrestre » : Anna entend des voix dans l’appartement où elle vit avec sa mère, y sent des présences invisibles très envahissantes pour elle, et accessoirement lévite (elle dit qu’elle « vole »). Sa mère semble toujours inquiète pour elle, comme si elle savait quelque chose qu’Anna ignore. Voilà donc le thème principal de ce texte, qui renouvelle de façon très réussie le genre du roman de vampires. Car, bien vite, la jeune Anna (elle grandit) s’aperçoit qu’elle éprouve une irrésistible fascination pour le sang, qu’elle ne peut s’empêcher d’y goûter en mordant cruellement son premier amant, un jeune homme qu’elle a rencontré à l’infirmerie de son lycée, un jour où elle a simulé un malaise suite à une chute, et qui semble reconnaître en elle (mais de cela on n’aura pas la certitude que pourrait donner une réponse claire du texte, ou alors il faut en passer par une analyse fine du lexique employé par Ariel quand il parle d’elle : il la nomme « petite créature », et lui raconte un rêve qu’il a fait où elle entrait dans sa chambre en volant) un être plus qu’humain. Voilà donc la fameuse bête aux aguets que craint tant la jeune femme, ce fameux vampire qui a donné naissance à quelques séries de romans (dont nous nous garderons de juger de la qualité pour nous être abstenu de les lire) de la « littérature adolescente », auxquels Une Bête aux aguets offre une alternative bienvenue et lisible par n’importe quelle tranche d’âge de lecteurs. Du point de vue de l’écriture pure, Une Bête aux aguets est un texte au style bien d’aujourd’hui : pas de lyrisme, une écriture sans effets, simple, peut-être pas blanche, peut-être pas sèche (encore que…) mais efficace. Ce n’est sans doute pas le style littéraire que nous recherchons, et cette « efficacité » nous laisse sur notre faim, mais c’est visiblement (il en allait de même avec la forme de L’Enfant incassable) la façon de faire de Florence Seyvos. On ne lui en fera pas grief. En revanche l’univers que déploie Seyvos dans ce texte nous semble particulièrement maîtrisé, les interrogations de la jeune femme et les expériences étranges qu’elle vit quotidiennement donnent à son roman un intérêt qui incitera sans nul doute les amateurs de littérature fantastique, même si Une Bête aux aguets se situe à la lisière du roman de genre et pose sans doute des questions qui portent sur un mystère plus grand que celui du vampire, un mystère tout entier contenu dans l’excipit du roman : « J’attends que quelque chose soit possible. ». Un texte qui se lit avec facilité, d’une seule traite, ce qui n’est pas un jugement de valeur (ni favorable, ni défavorable), mais un simple constat. De ce point de vue, comparé au roman de Rita Indiana, Les Tentacules, chroniqué ici même il y a deux jours, le dernier opus de Florence Seyvos semble (euphémisme) moins exigeant avec son lecteur, plus simple en apparence (ce qui ne veut pas dire simpliste), même si une lecture au second degré s’impose, car dès les premières lignes du roman, le mystère est nommé avec un incipit dont la force est un coup de maître : « Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne croyais plus au monde. » La jeune femme est prise entre deux mondes aux règles différentes, elle se bat désespérément contre son isolement, en faisant appel avec maladresse à Georg (figure d’un deuxième père qui lui redonne la vie et la rebaptise : il lui offre un nouveau prénom, Luminata), puis en allant le trouver une deuxième fois, au comble du désespoir, quand sa mère semble frappée d’un mal incurable, pour trouver cette fois quelques réponses tangibles à ses questions. Mais à aucun moment, Florence Seyvos, elle, ne donne de réponses aux questions que peut soulever son texte, laissant le soin au lecteur d’interpréter lui-même le drôle d’objet qu’il a entre les mains et qu’il vient de dévorer. C’est un drôle d’univers que celui de cette écrivaine, dont le dernier volume donne envie d’en poursuivre la découverte.

Les Tentacules, Rita Indiana

L’action de ce roman se déroule en République Dominicaine, durant trois époques différentes : 2027, 2000 et XVIIe siècle. On ne va pas chercher à résumer l’intrigue de ce texte baroque. Présentons simplement les deux personnages principaux du récit : Acilde, une jeune fille de 2027, qui avant de travailler comme bonne pour une grande prêtresse de la Santeria (Vaudou), « taillait des pipes au Mirador » en se faisant passer pour un jeune garçon. Sa patronne l’a prise en charge et lui vient en aide pour l’aider à sortir de sa condition. Acilde a un projet : acheter, grâce à des moyens illégaux, le Rainbow Bright, une puissante drogue qui permet de changer de sexe sans opération. C’est elle que l’on suit au début du bouquin, avant de faire la rencontre d’Argenis, un jeune artiste du début du XXIe siècle, qui participe à une résidence organisée par un riche couple dont l’objectif majeur est de protéger les récifs coraliens de Sosua.

Nous y sommes. Soudain, c’est l’histoire d’Argenis qui se développe. Durant la résidence, il se met à vivre simultanément en 2000 et au XVIIe siècle, sur un flibustier, auprès d’hommes de mer avec lesquels il se demande ce qu’il fait. Cette immersion dans un monde dont il ignore tout le fait s’interroger sur ce qu’il prend d’abord pour un simple cauchemar. Mais un cauchemar dont il n’est pas si simple de sortir… Puis progressivement, il accepte cette double réalité et parvient tant bien que mal à vivre sur ces deux plans, même s’il se demande s’il n’est pas en train de devenir schizophrène. Bien sûr, à Saint-Domingue, la sorcellerie est active et Argenis se demande aussi s’il n’est pas victime d’un mauvais sort. Qu’importe au fond, l’important est bien dans la capacité de l’auteure à passer d’un monde à l’autre sans transition, dans un zapping permanent et rapide, sans qu’à aucun moment on se lasse de ce jeu de va-et-vient. Par ailleurs, on retrouve dans cette partie de l’intrigue des personnages qui viennent de l’univers dans lequel évolue Acilde au début du texte, soit vingt-sept ans plus tard ! Giorgio Menucci, le mécène qui reçoit des artistes en résidence à domicile, et Nenuco l’ont en effet tous deux croisé(e), ou la croiseront. Quand vers la fin, ce ne sont plus non seulement les personnages d’un même siècle qui se croisent, mais les époques qui s’entrechoquent et leurs héros qui se mêlent dans un réalisme magique très sud-américain, on se dit que Rita Indiana a réussi là, pour ce premier roman, un sacré coup de maître, en mélangeant les genres et les époques avec maestria. Publié chez Rue de l’échiquier, Les tentacules vaut le détour, et sans doute plus qu’une seule lecture. Alors n’hésitez pas à le commander à votre libraire, vous ne serez pas déçu-e-s par le style à part de cette jeune musicienne qui fait ses débuts en littérature avec un texte réjouissant.

Monsieur Songe, Robert Pinget

Avec en mémoire les fulgurances de L’Inquisitoire, grand roman de Pinget édité en 1962, l’heureuse découverte en librairie (cherchez les livres de Pinget chez les libraires, vous m’en donnerez des nouvelles…) m’a comblé de joie. Je n’ai donc pas tardé à me lancer dans sa lecture, qui m’a pourtant résisté. N’allez pas en déduire que Monsieur Songe est un texte aussi ennuyeux qu’un jeune homme pourrait le penser. Le prétexte du roman est simple : un retraité, qui écrit ses mémoires, note dans un carnet certaines de ses pensées, raconte sa vie avec sa vieille bonne, entrecoupée de rares moments de bonheur, comme ceux où sa nièce lui rend visite, par exemple. La quatrième de couverture du livre présente le personnage comme un vieil original ; on pourrait aussi le voir comme un vieux banal. Car sa vie est une succession de non-événements, c’est la vie d’un provincial, solitaire et modeste, une « existence falote », comme l’annonce le troisième chapitre du texte. Non, il ne se passe rien de bien intéressant dans le petit monde de Monsieur Songe, des disputes avec sa servante, sa façon de servir le repas, à « cette idiote de bonne », et sa façon de sortir en claquant la porte à la fin d’une dispute avec Monsieur… Ici ou là, pourtant, quelque chose arrive. C’est une fête qu’organise Monsieur Songe, histoire de renouer avec ses vieux amis perdus de vue. La bonne, bien sûr, trouve l’idée on ne peut plus saugrenue : des dépenses inutiles, alors que Monsieur se plaint de ses finances… Mais rien n’est simple dans cette vie sans relief. Il reste trois amis à inviter, alors pour bien faire, Monsieur Songe pense à inviter leurs neveux (« la nouvelle génération » / « Des hippies dit la bonne, des propres à rien ») et même, pourquoi pas, les petits-neveux. Mais quand il faut compter tous ces gens, Monsieur Songe perd le fil, ne s’y retrouve plus. Combien seraient-ils ? Tout se complique et quand la fête a lieu, bien vite Monsieur Songe l’oublie et ne saurait en faire le récit dans ses mémoires… Et celui à qui il demande de lui rappeler ce qui s’est passé n’en a pas gardé un souvenir plus précis que Songe.

Robert Pinget est un auteur Minuit de la période du Nouveau roman. C’est Beckett qui l’a fait entrer dans la maison d’Edition dont Jérome Lindon était le directeur. Les deux hommes deviennent rapidement des proches, Beckett voit en Pinget une inspiration proche de la sienne. Robbe-Grillet est élogieux à son égard. L’écrivain est adopté et il va publier chez Minuit une œuvre pleine de titres (roman et pièces de théâtre). En 1982, sort ce Monsieur Songe, suivi de Le Harnais, et Charrue. Dans un court avant-propos, Pinget annonce qu’il a écrit ces textes durant vingt ans, pour se délasser de son travail. Il est vrai qu’il s’est harassé à la tâche avec L’Inquisitoire (cinq cents pages, tout de même, écrites en six mois). Un peu de délassement n’était sans doute pas de trop dans une œuvre exigeante, qu’il a construite avec des mots, rien que des mots. Car chez lui, et c’est ce qu’approuve Robbe-Grillet, pas de psychologie. Mais des mots. Il n’en reste pas moins, délassement ou pas délassement, que Le Harnais s’ouvre sur une phrase à la Beckett (« Ça casse les couilles », disait celui-là à propos de l’écriture) : «Reprendre joyeusement l’affreux harnais écrit Monsieur Songe. Et puis il biffe affreux. Et puis il biffe harnais. Reste à reprendre joyeusement.» Et voilà le lecteur plongé dans les carnets de note de Monsieur Songe. Il y est question tout d’abord de Littérature, envisagée avec humour, en de courtes notations, mais qui donnent comme un aperçu de la poétique de Pinget.

« Il dit que réduire ses écrits au vraisemblable, c’est refuser les exigences de l’art. une touche d’impossible et voilà que l’œuvre prend forme. »

Dans la dernière partie du livre, la dimension réflexive de la pensée littéraire de Monsieur Songe se meut en véritable mine de pistes pour l’écrivain soucieux de nourrir sa propre poétique. L’air de ne pas y toucher. Des petites perles de théorie cachée sous la coquille rugueuse de l’huitre des petites histoires de Monsieur Songe, de ses aphorismes parfois scabreux, de ses entretiens et de sa collaboration avec l’ami Mortin qui lit et critique ses carnets, de ses notes pour d’hypothétiques romans. Ici, on pense à une mise en abyme de l’écrivain dans son personnage :

« Ça y est, ça y est il la tient cette petite fable où exercer son imagination.

Il sort de son lit, il met sa robe de chambre, s’installe à sa table, prend une plume, une feuille de papier et écrit… qu’il sort de son lit, met sa robe de chambre, s’installe…

C’était donc ça le salut ? Il doit se tromper, il doit confondre. Voyons, qu’est-ce que c’était cette chose, ce déclic miracle ?

Force lui est de conclure que la fable, morte dans l’œuf, n’était que l’écho imaginaire et déguisé d’un constat d’impuissance. »

Et on pense à Beckett. Là, on pense à Walser, avec ses microgrammes écrits d’une écriture minuscule au crayon noir :

« Prendre la plume c’est déjà se guinder dans une attitude. Remède, le crayon. Ensuite la craie sur l’ardoise. Et finalement l’index dans la poussière.Un grand exemple de ce geste-là. Bien difficile à suivre. »

Voilà, Monsieur Songe est un livre qui ne se lit pas comme un best-seller ou un page-turner, mais c’est sans doute mieux.

« merci », Béatrice Cussol

Béatrice Cussol, écrivaine sans doute méconnue du grand-public (me semble-t-il…), peintre à l’inspiration féministe certaine (me semble-t-il…), passée dans ses jeunes années par l’école de la Villa Arson de Nice, dont il va être question ici pour son premier roman, paru en 2000 aux Editions Balland, « merci », est la délicieuse surprise romanesque de ma fin d’année de lecteur avide de nouvelles découvertes littéraires – accessoirement, en des temps où je mène une « enquête » sur l’écriture féminine, l’écrivaine la plus jubilatoire qu’il m’ait été donné de lire. L’illustration de couverture est signée par elle (un petit bijou). Le texte, somptueux, est un régal pour l’amateur de littérature contemporaine qui s’écrit depuis Samuel Beckett. Univers semblable à celui de l’écrivain irlandais, une maison bourgeoise où la narratrice exerce le métier de femme de chambre ; écriture ciselée qui perd parfois le lecteur et l’entraîne, quand il se reprend et fait l’effort de suivre une narratrice dont le récit glisse soudain parfois souvent vers un univers fantasmatique dans lequel la sexualité homosexuelle masculine a sa part, dans le rêve éveillé d’une vie qui se passe en compagnie de Monsieur, son compagnon de jeux sensuels, le Général, et Mademoiselle, la sœur de Monsieur à qui on ne connaît pas de compagne ou de compagnon ; texte bref, sans chapitres, qui n’est pas sans faire penser à un roman de Beckett tel que Watt, le fantasme en plus et une omniprésence de la sexualité. La mort est également présente, à la fin du texte, avec une tendance à traiter le sujet digne de l’humour noir beckettien.

« Quand il se mit à vomir du sang et que je courus lui chercher une cuvette pour ne pas qu’il souille le tapis, j’entendis ses mains dans ses poches qui palpaient de vieux papiers raides, froissaient de vieux écrits, les déchiraient. Il s’abandonnait à des occupations stériles comme si vivre ne lui avait jamais servi à rien, irritant la partie encore vive de lui-même, cherchant à l’étouffer discrètement. »

« Sans doute me suis-je souvenue d’autre chose encore quand je décidai de poser la tête de Monsieur sur un guéridon, dans ma chambre, entre le balcon et le bureau de Mademoiselle que je m’étais approprié en le tirant jusque-là. Et chaque jour, cependant, quand je croisais ses yeux qui s’ouvraient comme de grosses lucarnes larmoyantes, je tenais à le remercier de ma bonne étoile. »

La narratrice arrive donc, avant le début du roman, dans un village dont elle ne sait rien et devient la femme de chambre de Monsieur et Mademoiselle, une femme de chambre un peu particulière puisque Monsieur lui demande des services inhabituels, comme de l’observer pendant qu’il se livre à des débats intimes avec le Général, ou pendant qu’il se touche le sexe, tandis que Mademoiselle fait ses tristes et faibles gammes au piano (elle est piètre musicienne, mais ne laisse pas passer un jour sans travailler son instrument, tout comme Monsieur, semble-t-il…). Car en bonne bonne, la narratrice sait que son métier consiste tout d’abord à dire oui, quoi qu’on lui demande, ce qu’elle fait avec le plaisir du devoir accompli. Le réalisme n’est pas de mise dans ce texte loufoque et, parfois d’une doucereuse obscénité.

« Monsieur peut-être trimballait avec lui toute cette vieille poésie d’antan, modèle de beauté, qui favorisait la description des choses qu’il cherchait à réécrire ; celle où le triste vers blafard fait rimer imberbe avec ténèbres, petite bonne avec bonbonne, décrit Mademoiselle comme une poupée éclairée de l’intérieur et, goutte après goutte, déclenche l’insulte.

Interrogée sur ce que j’entends par réel, je serais tentée de citer chaque chose en utilisant leurs noms, celles qui existent comme celles qui n’existent pas, mais surtout celles que je connais, celles que je reconnais, celles que je sais nommer, au total, tout. Donc tout ce qui est réel n’existe pas forcément. »

On peut sans doute voir dans ce passage, une déclaration d’intention littéraire, à laquelle l’écrivaine se tient durant tout ce roman surprenant et fantasmagorique, avec un brio qui donne envie de lire le reste de son œuvre. C’est ainsi que le texte se lit sans que les personnages semblent vieillir (une étude du temps du récit vaudrait sans doute son pesant de cacahouètes !) avant qu’une fuite en avant soudaine nous apprenne que notre petite et jeune femme de chambre a désormais soixante-dix ans, puis qu’elle vieillisse encore rapidement pour assister à la mort de ses deux patrons, puis du Général lui-même, dans un final proprement fantastique qu’il ne saurait être judicieux de révéler, jusqu’à un excipit brillant comme un diamant noir : « Elle s’est mise à table, et encore finale, traduit et prolifère, fatidique ». Brillant et admirable, tout comme ce roman surprenant, dans lequel l’omniprésence des rails autour de la maison aurait mérité que j’en parle plus haut dans cette chronique, ce train qui a mené la narratrice dans cette maison, et qui semble sans cesse l’appeler sans que jamais elle le prenne. Un livre à lire et relire, dont je ne sais s’il est toujours édité, un livre à chercher chez les bouquinistes avec un rayon écrivaines digne(s) de ce nom.

Une année de lectures : 2020

Le moment d’un bilan rapide est venu. Lecture ou relecture, peu importe, l’essentiel étant de conserver le souvenir du meilleur, parfois du sublime. Les cinq romans qui m’ont procuré les plus vifs plaisirs de lecture sont en tête de cette liste (sans souci de classement) : trois d’entre eux sont l’œuvre d’écrivaines. Les liens indiqués renvoient aux chroniques écrites pour ces livres marquants.

Manifeste incertain 9, Frédéric Pajak

Le Manifeste incertain, c’est tout d’abord un très bel objet-livre, réalisé par les Editions Noir sur Blanc. Un format différent (23X17), une couverture somptueuse, qui répond au critère énoncé par le nom de la maison d’édition, un texte largement illustré de dessins à l’encre signés par l’auteur lui-même. Enfin, c’est un texte que les admirateurs du poète lisboète Fernando Pessoa ne rateront sous aucun prétexte. C’est également un recueil de textes de mémoires de Pajak, tout ça pour un prix modique (23 euros), qui permet de s’offrir un vraiment très beau livre au prix habituel d’un objet parfois souvent trop souvent banal.

C’est donc le neuvième, et a priori dernier volume d’une suite que l’auteur et dessinateur a prévu de ne pas poursuivre après ce numéro consacré en grande partie à Pessoa, mais aussi à des textes autobiographiques de souvenirs de voyages de Pajak à travers le monde, en Afrique, en Chine, aux Etats-Unis, en Europe, en France… Les tomes précédents ont été consacrés à Walter Benjamin, à des poètes (Ezra Pound, Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva…) et à Vincent Van Gogh. Le neuvième opus nous raconte Pessoa, avec ses multiples hétéronymes (Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Alberto Caiero, Bernardo Soares, pour les plus connus), sa vie depuis sa prime jeunesse, jusqu’à sa mort, sa vie de poète et de petit employé de bureau, sa vie intellectuelle et artistique, sa vie de misère aussi (de petites chambre en petite chambre, de bar en bar, l’alcool, omniprésent). Il est question aussi, bien sûr, de la malle dans laquelle on a retrouvé toute l’œuvre de Pessoa et de ses hétéronymes, une malle à laquelle Antonio Tabucchi a consacré un très bel essai littéraire à lire également, Une Malle pleine de gens. Le tout est illustré somptueusement de dessins (plus de deux cents) en noir et blanc, qui font corps avec le texte. C’est donc à une biographie (celle d’un grand poète portugais, parmi d’autres), mais surtout à l’autobiographie intellectuelle d’un penseur qui ne choisit pas par hasard les artistes auxquels il rend hommage et qui établit, sans le dire, un parallèle entre le travail journalistique et critique de Pessoa (qui aimait à fonder des mouvements littéraires) et les expériences de jeunesse de Pajak, qui lui aussi s’essaiera à une forme de journalisme alternatif (artistique et politique, mais surtout politique au grand dam du jeune Pajak, même s’il ne cache rien aujourd’hui de ses orientations révolutionnaires). Et puis il y a le voyage, les voyages, qui font le portrait d’un citoyen du monde curieux de tout, insatiable découvreur tenté par toutes les expériences de la vie, un auteur à découvrir et à suivre de près. Lisez Pajak, Lisez son Manifeste incertain, une œuvre colossale, et très belle !

Mes Fous, Jean-Pierre Martin

Le titre, évidemment ! Comment résister à pareille invitation ?… Sandor, père d’une jeune femme schizophrène, s’étonne de ce qu’il attire les fous. Où qu’il aille, dans les rues de Lyon ou ailleurs, des gens un peu étranges viennent à lui et lui parlent. Des fous, la plupart du temps. Qui lui tiennent des discours aberrants. Il y a Laetitia, la première qu’on entend, dès l’incipit : « Depuis que j’ai arrêté les antidépresseurs, me dit Laetitia, j’aime bien mon disque dur. Je vois des femmes enceintes au ventre transparent d’où sortent par le nombril des milliers de cerfs-volants. Ça se passe à Pompéi durant l’éruption du Vésuve. Toutes ces femmes s’envolent dans la baie de Naples, elles échappent au désastre et j’ai encore bien d’autres visions. » Il y a aussi Dédé, le fou météo, qui ne parle que du temps qu’il fait. Sandor se demande pourquoi il attire les fous, évidemment. Il est vrai que son père avait des angoisses, que la famille a plongées dans le non-dit. Il est vrai que Sandor n’est guère joyeux – quand on a une fille malade… Sandor a quatre enfants, dont Alexandre semble être le seul équilibré, trop équilibré peut-être. Sandor est séparé d’Ysé, la mère de ses enfants. Sandor se pose des questions. Quand il trouve un appartement, c’est celui d’un psychiatre, le docteur Maginot (le bien nommé ?). Certains de ses anciens malades l’appellent et lui donnent du « docteur ». Il en reçoit même un, Maurice, qui appartient à la catégorie des « simulateurs de troubles obsessionnels authentiques, avec dédoublement de soi et identification hallucinatoire, forme aggravée ». Rien que ça. Bref, Sandor attire les fous… Il en vient à se demander s’il n’est pas fou lui-même.

Cherche-t-il leur compagnie ? Il semble que les fous l’intéressent depuis toujours. Jusqu’à Abdil, le copain d’école d’Ambroise, un de ses fils, qui l’appelle depuis l’hôpital psychiatrique où il séjourne. Sandor accompagne les fous depuis toujours. Il y a aussi Volodia, le fou littéraire, Lancelot, et d’autres encore. Sandor picole pas mal. Sandor retrouve Rachel, une ancienne camarade de Sciences Po – Sandor est un HPI (Haut Potentiel Intellectuel), ça n’aide pas. Avec elle, sil se sent moins seul avec ses fous. Elle ne va pas très bien, elle non plus. A force de côtoyer ces corps errants, Sandor ne sait plus où il en est. Pour tenter de s’en sortir, il nage, à la piscine. Son toubib, Sylvain, tente de lui venir en aide : il l’a mis en arrêt maladie. Il lui conseille de prendre de la distance.

Comment Sandor s’en sortira-t-il ? C’est un peu tout l’enjeu de ce roman, sa seule question. Un roman agréable à lire, qui donne peut-être moins qu’il promet, mais qui se lit avec plaisir. Mes Fous, de Jean-Pierre Martin, dont le titre fait penser à Mes Amis, d’Emmanuel Bove. Un roman dont je ne saurai quoi dire de plus, sinon que rien ne vous empêche de le lire à votre tour. Alors, allez-y, les amis, mes fous…

Le meilleur Coiffeur de Harare, Tendai Huchu

Tendai Huchu est un jeune écrivain d’origine zimbabwéenne vivant en Ecosse. Son premier roman, Le meilleur Coiffeur de Harare, est une réussite. Vimbai, jeune fille-mère qui vit dans un appartement hérité de son frère aîné, contre toutes les traditions de son pays, et donc fâchée avec sa famille qui n’a pas accepté que feu son frère ait privilégié la jeune femme, travaille chez Mme Khumala, où elle est considérée comme la meilleure coiffeuse de toute la ville. Jusqu’au jour où arrive un jeune homme, Dumisani, dont le talent va vite éclipser le sien. Mais ces deux-là, que tout semble devoir éloigner, vont au contraire se rapprocher, lentement, très lentement, à parir du moment où Vimbai va lui proposer de lui louer une chambre dans sa petite maison. Le jeune prodige de la coiffure va très rapidement faire la conquête de Chiwoniso, la petite fille de la maison, à qui il fait faire ses devoirs sans jamais s’énerver, puis de sa mère elle-même, à qui il va permettre de fréquenter un nouveau milieu social, le jour du mariage d’un de ses frères, en la faisant entrer dans sa très riche famille, et passer pour sa fiancée. A la suite de quoi Dumi est de nouveau en grâce avec ses parents, et Vimbai passe pour celle qui l’a sauvé. Les relations entre les deux jeunes gens s’apaisent alors, ils sympathisent, il est question de mariage entre eux, même si rien ne se passe de concret sur le plan physique. Cette comédie de moeurs est évidemment, et heureusement, un peu plus que cela : une véritable critique du régime politique du Zimbabwe, où règne la corruption, où sous couvert de décolonisation et de libération, les nouveaux maîtres du pays font régner une forme de terreur sur leur peuple. Car s’il ne fait pas bon être une jeune femme au Zimbabwe (Vimbai, comme tant d’autres, s’est faite séduire très jeune par un riche homme d’affaires qui lui a fait un enfant, pour l’abandonner aussi vite sans assumer ses responsabilités vis-à-vis de sa fille, et se comporte en véritable mufle en toute occasion), il est pire encore de vouloir y vivre librement son homosexualité, ce que Dumisani sait déjà et apprendra encore à ses dépends lorsque le thème principal du roman devient celui-là. Ce livre, qui se lit comme un « page-turner », est donc une critique politique et une dénonciation de l’homophobie, un beau roman qui fait mieux connaître à son lecteur un pays mal connu, un hymne à la tolérance qu’on peut lire et faire lire sans hésitation.

Une Femme en contre-jour, Gaëlle Josse

Gaëlle Josse a attendu dix années après la mort de Vivian Maier, la photographe anonyme, pour écrire ce court roman qui lui rend un hommage sensible et délicat, sans rien cacher de cette drôle de femme, dont la vie dans son ensemble n’a rien eu de folichon, elle qui a passé une grande partie de son temps à jouer les nurses pour des familles d’Américains plus ou moins aisés, s’occupant de garder leurs enfants, leur faisant découvrir des choses que leurs parents ne pensaient pas à leur mettre sous les yeux ou, les mauvais jours, les traumatisant un peu par une sorte de sadisme à l’égard des petits qui lui faisait peut-être rejouer certaines des violences d’enfance que lui avait réservé la vie. Parallèlement à cette activité professionnelle des plus modestes et à une vie sans relief, s’il n’y avait pas eu la photographie, Vivian promène dans les rues des villes américaines où elle évolue son Rolleiflex et shoote autant qu’elle peut les déclassés de ce monde, les laissés pour compte de la société envers lesquels elle a une véritable tendresse qui se lit dans le regard qu’elle porte sur eux, dans ses clichés plein d’empathie et d’amour. Elle fait aussi des autoportraits, qui a eux seuls mériteraient une exposition. De son vivant, pas un de ces clichés n’a été montré. Elle en a vu d’ailleurs bien peu, n’ayant pas les moyens de faire tirer ses photos. Très vite, la valise, les valises, dans lesquelles elle accumule les films de douze poses qu’elle fait développer sans aller plus loin est oubliée chez un garde-meuble chez qui elle les abandonne, par manque de moyen toujours (elle ne paie plus le loyer), jusqu’à ce que l’ensemble soit vendu à un jeune homme qui cherchait des photos anciennes de sa ville de Chicago. Raté, il s’agit de portraits, mais très vite John Maloof (qui n’y connaît rien en photo) s’aperçoit qu’il a affaire à un-e véritable artiste et que c’est sur un petit trésor qu’il est tombé. Ce n’est pas de son histoire qu’il s’agit dans le livre de Gaëlle Josse, mais de celle de Vivian Maier. Son histoire à lui, quand il découvre la photographe, il en a fait un film, qu’on peut voir pour se faire une idée de l’œuvre de la photographe, autant que de sa vie, puisqu’il a mené l’enquête sur elle. Le texte, de ce point de vue, s’inspire largement du film. Et du site officiel de Vivian Maier, créé par Maloof toujours. L’auteure ne s’en cache pas, qui les mentionne dans un épilogue bienvenu. Le portrait qu’elle réalise de la photographe est plein d’empathie, écrit dans un style plus que plaisant. Pour qui ne connaît pas encore Vivian Maier, cette grande photographe de rue que l’histoire a bien failli manquer, il est aussi important de lire le livre de Gaëlle Josse (l’histoire d’une vie pas comme les autres, dédiée à « ceux qui ne ‘sont’ rien ») que de voir le film Finding Vivian Maier, paru en 2013, co-réalisé par John Maloof et Charlie Siskel. Pour ceux qui aiment la photographie, mais pas que…

Roman policier, Imre Kertész

Très court roman, écrit sans qu’il ne réponde à un « impérieux besoin existentiel », selon l’aveu de son auteur, il ne constituait pas moins pour lui un défi par la nouveauté qui consistait pour lui à sortir « une histoire toute faite de son chapeau » et à l’écrire en quinze jours, quand il était habitué à une écriture au long cours (« des années, voire une décennie »). Quant à proposer à une maison d’édition hongroise appartenant à l’Etat un texte que la censure aurait très bien pu refuser (« En effet, comment, dans une dictature arrivée au pouvoir par des voies illégales, publier au nez et à la barbe de la censure une histoire qui parle des moyens illégaux de s’emparer du pouvoir ? »), ça ne semblait pas lui poser plus de problème que ça. Pour y remédier par avance, il situa donc son intrigue dans un pays imaginaire d’Amérique latine. Et on s’intéresse donc à Martens, un flic tout récemment promu dans la Corporation (sorte de police politique, qui s’autorise les moyens les plus ignobles pour mener à bien ses interrogatoires), un bleu comme il le répète à l’envi, et à l’affaire Salinas, père et fils. Les Salinas sont une famille installée, dont le « chef » est plutôt le genre d’homme qui collabore avec les dictatures, un chef d’entreprise propriétaire d’une grande chaîne de magasins présente dans tout le pays, quelqu’un à qui tout le monde, même les homme de la Corporation, donne du « Monsieur ». Son fils est un jeune homme qui vit mal la fermeture de l’Université où il fait ses études, qui vit mal l’omniprésence de la police dont les oreilles traînent partout en ville, et qui va sans doute « faire quelque chose ». Manque de chance pour lui, il est tombé entre les griffes d’un indicateur redoutable, et il se fait rapidement arrêté. Son père, Federigo, lui a fait croire qu’il avait intégré un réseau dont lui-même serait le chef. Il l’a fait pour éviter qu’Enrique finisse par intégrer un vrai réseau d’opposants et ainsi mieux le contrôler.

Le narrateur de toute l’histoire n’est autre que Martens qui, du fond de la prison où il attend son procès et sans doute sa condamnation à mort, écrit le texte dans lequel il entend, sinon se disculper, du moins à assurer sa « rédemption ». Le régime dictatorial auquel il a donné son âme a été renversé et ses collaborateurs (pas tous car, Diaz, le supérieur de Martens ne s’est pas fait arrêter et il « court encore ») attendent que la démocratie en place les juge. Le troisième larron du bureau où les Salinas sont interrogés, un certain Rodriguez, malade qui, quand tout commence, travaille à l’élaboration d’un engin de torture des plus performants, a quant à lui déjà été condamné à mort. Le sort à venir de Martens ne fait pas de doute. Il écrit donc tout le récit de l’affaire Salinas, un épisode tragique parmi bien d’autres, qui va mener au pire, une fois que Rodriguez sera allé trop loin, une fois que le Colonel, celui qui suit l’affaire de loin et en apprend les dérapages après coup, sera obligé par souci de « cohérence » d’en assumer les désastreuses conséquences. C’est donc la mécanique de la dictature que décortique ce roman brillamment mené, en mettant en scène des personnages inhabituels (deux bourgeois, les Salinas père et fils, plutôt que des jeunes opposants de gauche) et en donnant la parole à l’un des sbires de la police politique (un second couteau, un bleu) plutôt qu’à l’un de ses chefs. Et bien sûr, le principal responsable des exactions commises par Rodriguez, Diaz, a bel et bien disparu, dans un scénario fidèle à la réalité des systèmes dictatoriaux d’Amérique du Sud. Roman policier n’est pas sans faire penser à certains des courts romans de Roberto Bolaño, on y voit la logique du mal à l’œuvre. Et on lit ce livre sans perdre haleine, même si contrairement au genre du policier, ce roman-là ne laisse pas sa part au suspens ou au doute. On sait très vite ce qu’il en sera du destin des Salinas, parce que ce ne sont pas les personnages qui importent, mais le système qui les broie. Imre Kertész était un immense écrivain, cela ne fait vraiment aucun doute. Lisez-le sans hésiter !

Profession romancier, Haruki Murakami

Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Après son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, bien longtemps après, il fait un retour sur sa carrière d’écrivain dans un nouvel ouvrage (datant de 2015, déjà), Profession Romancier, non sans revenir sur des aspects de sa carrière qu’il a déjà fait connaître à ses lecteurs. Essai, autant qu’autobiographie professionnelle, ce texte est à vrai dire un recueil d’articles dont un certain nombre ont été publiés dans la presse avant même d’être regroupés dans un seul et même livre et donnés à lire à ses lecteurs. Alors pourquoi avoir choisi de lire ça, c’est sans doute la première question que je devrais me proposer d’élucider et à laquelle, soyons honnête, je n’ai pas de réponse, sinon qu’Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Hélas, pour le reste, trouver dans Profession Romancier des raisons d’en conseiller la lecture semble peu aisé. Passons sur le premier « chapitre », dont la première phrase est un aveu de faiblesse : « La question du roman serait, je crois, un sujet trop vaste pour commencer. » ! Bien des écrivains ont écrit sur le sujet, sans renoncer pour des raisons de ce genre, et ont livré des réflexions pleines d’intérêt sur l’art du roman (ne citons que Virginia Woolf, David Lodge ou Butor, pour rappel… et il y en a bien d’autres qui n’ont pas hésité à se creuser la tête sur le format qu’ils ont choisi en écriture). Murakami, lui, botte en touche et va donc nous parler de sa carrière ou des écrivains, de musique ici et là, mais pas du roman (ou si peu). Ne vous attendez pas plus à trouver dans son recueil des textes théoriques ou des essais sur certaines de ses techniques d’écriture. On en vient donc très vite, dès le deuxième chapitre, à la façon dont Murakami est devenu romancier : on avait déjà lu ça dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (ou comment recycler un vieux texte) et si l’épiphanie qu’il a vécue pendant un match de baseball auquel il assistait est touchante, on a envie de dire qu’on aimerait lire et découvrir autre chose, ce dont on s’abstient parce qu’Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Passons donc au troisième chapitre, consacré aux prix littéraires, sur lequel nous ne nous éterniserons pas. Il suffit de dire qu’Haruki Murakami veut nous persuader qu’il se moque de ces prix (lui qu’on a annoncé plusieurs fois potentiel lauréat du Nobel de littérature et qui ne l’a jamais reçu) et qu’on le croit sans peine (d’ailleurs, on s’en fiche éperdument, pour dire la vérité). On serait en droit, si Haruki Murakami n’était pas un écrivain sympathique, de s’impatienter un peu. Le quatrième chapitre, heureusement, aborde le sujet de l’originalité. On se dit qu’on va peut-être enfin découvrir quelque chose de neuf dans ce livre qui tarde à démarrer. C’est peut-être le cas, mais hélas, je n’ai rien retenu de ce chapitre. Il y est question de musiciens originaux (Les Beatles, Malher), assez peu d’écrivains et de grands romans – à croire que Murakami ne lit pas. Cinquième essai : Ecrire… mais quoi ? Murakami y parle encore de lui comme auteur, narre quelques anecdotes concernant des écrivains célèbres (Kafka, Joyce, Valéry, Hemingway…), évoque la musique, en particulier le jazz, mais le chapitre laisse sur sa faim le lecteur exigeant. Le sixième chapitre propose à l’écrivain en herbe une recette, Faire du temps son allié, et nous gratifie de ses règles de travail, dont on avait déjà pu prendre connaissance dans Autoportrait de l’auteur etc… Haruki Murakami est un écrivain sympathique, mais il exagère un peu. Si ses romans (je ne les ai pas tous lus, m’arrêtant à 1Q84, qui attend encore dans ma bibliothèque que je me sente la force de l’entamer) sont très agréables, ses essais littéraires laissent tout de même à désirer. Le lecteur désireux de connaître l’écrivain japonais y trouvera peut-être son compte, mais celui qui attendrait d’en apprendre rien qu’un peu sur ses théories littéraires, sa culture livresque et ses techniques d’écrivain en est pour ses frais. « Je me suis fixé une règle, lorsque je travaille à un roman, c’est d’écrire dix pages manuscrites par jour. » Hemingway en faisait de même (voir Paris est une fête) et ce genre d’information n’a rien de très exceptionnel ni de mémorable. En la matière, chaque écrivain a sa méthode : Pierre Michon passe des mois sans écrire, et l’emploi du temps quotidien en matière de discipline d’écriture des uns et des autres n’a rien de bien passionnant. Ils finissent tous par publier de très bons textes et nous en sommes heureux pour eux comme pour nous. Qu’ils écrivent au quotidien ou non, en buvant ou en se droguant, après avoir couru ou nagé une heure, en menant une vie saine ou grand train est leur affaire. En revanche, quand Haruki Murakami, un écrivain sympathique au demeurant, pose une question plus fondamentale sur le thème de l’écriture, il s’empresse d’y répondre en affirmant qu’il n’en sait rien, tout comme il passe un temps considérable à faire accroire à son lecteur qu’il n’est pas très intelligent (Haruki, pas le lecteur), qu’il est un homme banal, simple, modeste (tout en parlant de lui sans cesse). Dans ce chapitre, le thème de la réécriture est abordé (c’est un peu plus intéressant, soudain) et l’on apprend que réécrire est essentiel pour Haruki. Le chapitre suivant revient sur la nécessité pour Murakami d’entretenir son corps en courant (voire une fois encore Autoportrait de l’auteur en coureur de fond). Puis on en vient à ses années d’école et d’études (on apprend qu’il n’a pas aimé être élève), ce qui sur sa façon d’écrire nous en dit bien peu, et au neuvième chapitre, qui aborde le sujet des personnages que Murakami aime à créer, on se dit qu’enfin on en vient aux choses essentielles, et que quelques « secrets » de fabrique vont nous être révélés. La question de la première et de la troisième personne est abordée elle aussi. Et puis, guère plus. Le chapitre suivant pose la question des lecteurs de Murakami (Pour qui est-ce que j’écris ?… il affirme écrire avant tout pour lui-même ou pour un lecteur idéal, pfffff !), puis ce sont les dernières années de sa carrière qu’on aborde, en particulier celles de son succès américain et mondial. On en arrive à se dire que Murakami a réalisé un tour de force dans cet ensemble de textes : donner deux cents pages sur quelques thèmes touchant à son métier sans nous apprendre grand-chose sur le sujet. L’ensemble de ces petits essais écrits pour la presse ne fait donc pas un livre passionnant. Haruki Murakami est un écrivain très sympathique, qui a toute notre estime, mais vous pouvez vous passer d’acheter et de lire ce livre d’essais (ou alors, volez-le !).

Augustin Mal n’est pas un assassin, Julie Douard

Aujourd’hui, j’ai la flemme d’écrire un compte rendu de ce petit roman publié par POL, mais coup de chance extraordinaire, dans le dernier numéro du Matricule des anges (consacré à l’écrivaine Hélène Bessette), Chloé Brendlé l’a lu et en fait un petit commentaire page 32. Rassurez-vous, je ne vais pas vous planter là en vous conseillant d’acheter Le Matricule n°214 pour lire cette chronique. J’ai la flemme d’écrire, mais pas de taper un texte qui, coup de chance extraordinaire, n’est pas très long. Allons-y donc…

« Du constat qui lui sert de titre, ce livre propose une démonstration aussi imparable que grinçante, Augustin Mal, donc, n’est pas un assassin ; la preuve, ce n’est pas lui qui a zigouillé le caniche du voisin, et ce n’est pas la mort qu’il fera subir à Gigi, la femme convoitée. » Je me permets un premier commentaire personnel : je ne saurais pas dire mieux, cette critique littéraire commence juste comme il faut. Reprenons… « Augustin ne va pas si mal donc même s’il se souhaiterait plus mâle. Augustin serait presque bien sous tous rapports. Deuxième commentaire personnel : c’est vrai. Et le jeu de mot sur le nom de famille du personnage est de bon aloi. « Ecoutons-le plastronner à l’aube de son monologue : « Moi, j’aime la familiarité. Surtout la mienne car elle est sans vulgarité. Cela tient peut-être au fait que je suis très propre. » Commentaire personnel n° 3 : j’ai vérifié, c’est bien écrit comme ça, au tout début du livre, page 8. « Il ressemble à ce voisin un peu collant à qui la distanciation sociale ne dit rien ,à ce toqué toujours prompt à identifier les tares des autres, à quelque élucubrateur du dimanche ; bref, il ne doute de rien. » Commentaire personnel n° 4 : très bonne description du personnage principal du roman Augustin Mal n’est pas un assassin. « Le lecteur, lui, se demande assez vite s’il faut prendre les maux qu’il devine au sérieux : une fixette étrange sur les dents, un imaginaire porté sur l’animal (du caniche à la truie en passant par l’incongru dauphin), des « ombres de ressentiment » envers la gent féminine. » Commentaire personnel n° 5 : je m’insurge contre cette affirmation qui prête au lecteur des intentions que je ne reconnais pas dans ma propre lecture du texte, je ne me suis pas posé la question que se pose, selon Cholé, le lecteur (hors j’ai lu ce roman, pour une fois, car il est très court ! )

« Le (je viens de faire un saut de paragraphe, car dans Le Matricule des Anges la mise en page de la critique est exactement celle-là, et je tiens à être fidèle au texte et à ne pas en trahir le contenu, ni la forme) quatrième roman de Julie Douard se lit d’une traite, du rire à l’effroi. » Commentaire personnel n° 6 : Bien vu, j’ai en effet lu ce roman (95 pages) d’une traite, encore que c’est une façon de parler puisque je l’ai lu en deux jours. Le rire et l’effroi n’ont pas approché de mon esprit, mais c’est un détail. « Comme dans ses précédents récits, cette professeure de philosophie manipule euphémismes et assertions bien articulées pour décrire une réalité rien moins que sordide. » Commentaire personnel n° 7 : je n’aurais pas eu l’idée d’écrire cette phrase si j’avais eu le courage de me lancer dans une chronique du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai pas lu les précédents récits de Julie Douard, de plus je ne savais pas qu’elle était professeure de philosophie et les euphémismes et assertions bien articulées ne font pas partie de mon bagage théorique. « L’éloge de la promiscuité à la piscine (ô les piscines !) nous fait rire en plein métro, tandis qu’une scène de lecture de roman Harlequin atteint le summum du glauque. » Commentaire personnel n° 8 : J’ai dû m’assoupir pendant ma lecture du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai aucun souvenir de la lecture du roman Harlequin, en revanche je garde un vague souvenir de l’éloge de la promiscuité à la piscine. « Julie Douard met en scène avec une efficacité certaine l’engrenage du déni et les distorsions possibles du réel chez une conscience livrée à elle-même. » Commentaire personnel n° 9 : pas de commentaire personnel.  » Le portrait qu’elle dresse est celui d’un homme inadapté mais touchant, perdu mais terrifiant, qui pourrait être n’importe qui mais fait n’importe quoi, un homme qui ne se reconnaîtrait pas du tout dans les accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs, et pourtant. » Commentaire personnel n°10 : Augustin Mal ne m’a pas touché, mais je confirme qu’il est inadapté, je me suis attaché à lui, parce que j’ai aimé le discours complètement délirant qu’il tient sur le réel, que j’aime les personnages décalés. Par ailleurs, la référence à Rémi Gaillard (Faire n’importe quoi pour devenir n’importe qui), même s’il est montpelliérain et que Le Matricule des anges a sa rédaction dans la ville héraultaise, me semble un brin facile. Par contre, je me sens un peu bête, car je ne vois pas de quelles accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs (peut-être s’agit-il de murs Facebook, je ne sais pas) dont parle pour conclure sa critique Chloé Brendlé. Mais ce n’est pas très grave, car du coup, maintenant que j’ai fini de recopier sans vergogne la critique du Matricule des anges, l’envie de chroniquer Augustin Mal n’est pas un assassin m’est enfin venue. Reprenons…

Augustin Mal n’est pas un assassin (ici commence mon texte personnel : si Chloé a un blog ou découvre mes commentaires personnels sur sa critique par une autre voie, je l’invite bien sûr à me faire parvenir ses commentaires personnels sur mon compte rendu, que je reproduirai sans barguigner dans le corps du texte) est un court roman (95 pages) que j’ai lu avec un plaisir indiscutable, peu de temps après avoir lu Le Mobile de Javier Cercas et, c’est assez drôle, j’ai trouvé que les deux personnages, Alvaro (de Cercas) et Augustin (de Douard), ont quelques points communs. Ils sont tous les deux, disons-le clairement, un peu ravagés et portent sur leurs semblables un regard dans lequel l’empathie n’a pas sa place. Ainsi Augustin a-t-il une collègue qu’il surnomme « la truie », ce qui en dit assez long sur ses convictions en matière de féminisme, et il finit par enlever une jeune femme, Gigi, qu’il entraîne chez lui en la prenant par la main, puis qu’il drogue pour la faire dormir et qu’il viole (même s’il ne prononce jamais ce mot, puisqu’il se dit amoureux et qu’il prête à sa victime, endormie, des désirs à son égard) à plusieurs reprises sans oublier de la rendormir en lui faisant boire de nouveau un cocktail de médicaments. Pourtant, quand Augustin rencontre Gigi (c’est dans un groupe de parole où hommes et femmes parlent de leurs problèmes de couple ou de sexualité, et dans lequel Augustin s’est engagé, sans trop savoir quel groupe de parole il avait choisi, car il a envie de rencontrer des femmes, mais il a opté pour un groupe qui lui irait comme un gant s’il le prenait au sérieux), il n’a pas pour elle ce qu’on peut appeler un coup de foudre : « La première femme qui a pris la parole était, je regrette de le dire, vraiment moche. » C’est le style direct d’Augustin, on est page 56, on a donc déjà eu le temps de s’y habituer. Autre exemple du regard que porte Augustin sur les femmes, celui de la page 67, quand il rencontre la stagiaire de la cantine, dont il pense ceci : « Elle n’est pas trop vilaine hormis la texture de sa peau et ses cheveux teints en noir. » Il s’arrange pour la suivre dans le local à poubelles (« Elle a ouvert une grosse benne pour y mettre des sacs, et là, j’avais son derrière juste devant moi. ») et c’est à l’odeur insoutenable des lieux qu’on doit d’échapper à une scène qu’on n’a pas le temps de sentir venir (« Plus je m’approchais du fessier offert, et plus ça puait du fait qu’elle avait la tête dans la benne et qu’elle trifouillait je ne sais quoi comme s’il s’était agi d’un simple placard. J’ai bien failli la toucher mais, au dernier moment, ma main s’est repliée vers ma bouche en raison d’une faiblesse de mon foie et j’ai dû déguerpir. ») parce qu’à peine installée elle est évacuée. La conclusion d’Augustin est bien dans sa façon de penser des femmes : « C’était vraiment bête pare que, gentille comme elle est, je suis sûr que cette fille m’aurait laissé lui lécher le tatouage qui commence dans son cou et finit je ne sais où. » Avec les femmes, Augustin ne s’encombre pas de préliminaires inutiles, il se sert. Tout comme Arturo dans Le Mobile, qui a une relation sexuelle avec la concierge pour la manipuler et obtenir d’elle des renseignements sur les habitants de son immeuble, Augustin va à l’essentiel. Et tout comme lui, il n’hésite pas à espionner ses voisins, à les écouter en douce, mais si Arturo le fait pour nourrir les personnages de son livre et influencer la réalité de son propre entourage pour la tordre dans le sens de la fiction qu’il a imaginée et ne plus avoir qu’à la transcrire dans son livre, lui le fait sans raison, ce qui annonce rapidement le viol de la fin du roman : il entre donc chez sa voisine de palier, qui est descendue ouvrir à son compagnon, pour lui voler un slip (il les collectionne), et en profite pour visiter rapidement son appartement (commentaire : « Je lui ai donc rendu une très courte visite. J’aurais certes préféré la faire en sa compagnie, mais elle est si malpolie et si peu civilisée qu’il y a fort à parier qu’elle ne connaît pas le sens des visites de bon voisinage. », tout est là dans le portrait que fait Julie Douard de son Augustin, c’est le discours type d’un pervers narcissique qu’elle offre à son lecteur, sans à aucun moment se laisser aller à un commentaire personnel sur l’affreux jojo et ça marche du feu de Dieu !) ; il se cache, déjà, dans le local à ordures (c’est avant la scène avec la stagiaire de la cantine) pour épier une altercation entre la concierge de l’immeuble et un voisin d’immeuble.

La différence essentielle entre Le Mobile et Augustin Mal n’est pas un assassin, ce qui fait qu’hélas (selon moi, et cela n’engage que moi) la nouvelle de Cercas est faible, alors que le roman de Julie Douard est une petite pépite, c’est le choix de la personne pour la narration (3e personne pour Le Mobile, 1ère personne pour Augustin Mal n’est pas un assassin) et la capacité de l’écrivaine à tenir du début à la fin de son texte un discours direct qui ne laisse cours à aucun autre commentaire que ceux du narrateur-personnage. Tout en contradictions, accusant les autres des tares et des vices qu’on observe en lui et qu’il pourrait éventuellement se reprocher, d’une naïveté réjouissante sur lui-même, au point que quand il se pose la question, à la fin du roman, de sa propre remise en cause et de ce qu’il pourrait changer pour s’améliorer, il ne voit finalement rien ou si peu de choses qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. Oui, pour ces raisons-là, Augustin Mal n’est pas un assassin est une belle réussite et sa lecture jubilatoire.

PS : Bien que n’ayant pas lu les premiers textes de Julie Douard, son féminisme ne fait aucun doute (elle a écrit Usage communal du corps féminin, ce qui laisse penser que le thème de l’exploitation des femmes est assez présent dans son œuvre) et elle fait mouche d’un point de vue militant en livrant un roman dont le narrateur est au moins misogyne, pour ne pas dire mieux, sans à aucun moment chercher à livrer au lecteur une pensée prête-à-porter, sans lui dire ce qu’il doit penser d’Augustin Mal. Le titre du roman, comme le texte qui le suit, est de ce point de vue un petit bijou. On reviendra à Julie Douard, c’est promis.

PS bis : Je me mords les doigts d’avoir eu la flemme de rédiger moi-même la critique de l’excellent roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je me suis vraiment donné beaucoup de travail en tapant l’article du Matricule des anges, alors que pour finir, sur ma lancée, j’ai écrit mon propre texte. C’était un peu idiot.

La Seiche, Maryline Desbioles

Une femme cuisine pour la première fois un plat de seiches farcies. En réalité, elle a acheté des encornets, mais cela importe peu… Chacun des chapitres de ce magnifique livre, qui évoque un peu Le Parti pris des choses de Francis Ponge, a pour titre l’une des étapes de la recette : « Nettoyez les seiches en prenant soin de ne pas déchirer les corps ; » – « réservez têtes et tentacules » – « puis hâchez-les avec 3 oignons, 1 gousse d’ail, le lard et le persil. »etc… Il est bien sûr question de cuisine, mais pas que. La narratrice, chaque fois qu’elle invite chez elle, cuisine un plat qu’elle n’a jamais cuisiné auparavant. Elle nous livre donc le récit de sa préparation, ses réflexions sur le produit qu’elle travaille (ici, la seiche, enfin l’encornet…), ou plutôt des produits qu’elle travaille (piment, ail, coulis de tomates, cheveux d’ange…), sur le vocabulaire des livres de recette (réserver, par exemple), mais très vite son esprit bat la campagne et ce sont souvenirs d’enfance, rêveries et parenthèses de l’imaginaire qui prennent le relai, par associations d’idées, de la recette. Ne pas chercher dans ce texte une quelconque intrigue, une histoire, pas plus qu’un schéma narratif ou un héros ! On est dans le texte pour le texte, dans l’écrit littéraire, voire poétique, dans une écriture qui se déploie sans autre souci que celui d’exister pour elle-même, et avec grand talent : « Se brûler les ailes, brûler les planches, brûler ses dernières cartouches, brûler d’impatience, brûler d’amour, tu brûles, brûler, brûler. Brûler ses vaisseaux de sorte qu’on connaisse une extrémité, une lisière, des confins mais dont on revient, si on revient, à jamais changé, troué, altéré, grandi, alourdi, allégé, je ne sais pas, mais changé. En me brûlant j’ai touché l’autre côté, « Tu brûles », m’ont crié les morts qui ne manquent pas d’humour. » Et le texte d’aborder les souvenirs traumatisants de la narratrice, l’histoire enfouie d’une chute, à un âge où l’on oublie si facilement ce qui fait mal, dans une bassine remplie d’eau chaude, échappant momentanément à la vigilance d’une grand-mère qui en perdra la parole, avant de la retrouver par on ne sait quelle opération du saint esprit. Le texte dérive ainsi d’association d’idées en association d’idées, revenant toujours immanquablement à l’acte de cuisiner, à la recette, pour repartir immanquablement vers d’autres échappées belles, qui font de ce roman un objet littéraire fascinant et digne d’être relu. Maryline Desbioles a réussi avec La Seiche un coup de maître qui donne envie de découvrir le reste de son œuvre, constitué d’autres romans, de recueils de nouvelles et de poésies, une œuvre à découvrir, n’en doutons pas.

Nyarlathotep, H.P. Lovecraft

Petit recueil de nouvelles publié par L’Herne en 1996, nouvelles déjà publiées dans le Cahier de l’Herne consacré à Lovecraft en 1969, recueil qui me sembla l’objet idéal pour entrer en douceur dans l’œuvre d’un écrivain dont j’ignorais à peu près tout jusqu’alors, écrivain auquel je ne demandais pas mieux qu’attribuer ma sympathie, Nyarlathotep ne m’a sans doute pas donné envie de lire l’intégrale de l’un des maîtres du fantastique, non pas que ces textes soient mauvais, loin s’en faut, mais peut-être parce que l’ensemble m’a paru irrégulier, que certaines (bonnes) nouvelles de ce petit recueil (cinq nouvelles + deux textes anecdotiques) m’ont fait penser à Maupassant et au fantastique du XIXe siècle (ne boudons pas pour autant notre plaisir, ces deux nouvelles sont bonnes, répétons-le !). Bref, comme disait Pépin, commençons par évacuer, les deux derniers titres, Le Combat qui marqua la fin du siècle, petit texte potache écrit vraisemblablement par HPL, ou peut-être par l’un des ses amis de plume, qui relate un combat de boxe surréel entre deux mastodontes du noble art, qui se détruisent mutuellement plus qu’on ne pourrait l’imaginer, combat qui se termine par la mort d’un des deux belligérants, mais qui n’est à la fin pas vraiment mort, bref, texte dans lequel tous les personnages dont les noms sont fantaisistes renvoient aux amis de plume de la bande d’amis écrivains de HPL, texte à l’intérêt limité si longtemps après sa rédaction, et Ce qui doit se dire en vers, petit essai sur la poésie et ce qu’on peut se permettre quand on veut écrire des vers rimés. Le reste, dieu merci, a une toute autre allure. Nyarlathotep, qui donne sont titre au livre, est un très court texte, dont le style évoque celui de Borges et invite le lecteur à s’accrocher pour comprendre ce qu’il lit. Nyarlathotep vient de l’Egypte ancienne, on se bat pour aller l’écouter, le voir pour l’entendre délivré des messages venus de l’espace. Nyarlathotep annonce une période à venir angoissante et, quand il arrive dans la ville du narrateur, des événements étranges se produisent… Saisissant. Souvenir, le deuxième texte du recueil, est encore plus bref que le précédent. Là encore, on pense à Borges. Très beau texte sur l’espèce humaine, visiblement depuis longtemps disparue, dont deux êtres monstrueux, un génie et un démon, évoquent le souvenir. Jusque-là, Lovecraft me semble à la hauteur de sa réputation.

Le terrible Vieillard, qui suit ces deux premières courtes, très courtes nouvelles, est plus classique et commence à faire penser au fantastique du XIXe siècle. Il n’en est pas moins un très bon texte, dans lequel l’humour et la surprise sont au rendez-vous. L’Image dans la maison déserte, nouvelle plus conséquente par sa longueur, est un texte d’effroi, plus que d’horreur, que ma fille goûta fort dans sa prime jeunesse – elle était précoce – et dont elle me narra à l’époque – c’était du temps de son adolescence naissante – la fin, ne craignant pas de spoiler un texte dont elle pensait sans doute que je ne le lirai jamais. Erreur ! Dans le caveau est très nettement inspiré par la littérature du XIXe siècle et si on me l’avait donné à lire sous le nom d’auteur de Maupassant, je me serais fait prendre à ce jeu pervers. Très bon texte à chute, dont je ne dirai aucun mal, mais qui me semble daté.

Bref, je ne saurais vous dire ce que je pense de ce recueil de nouvelles de Lovecraft, l’auteur est sans nul doute un excellent auteur de textes de genre, sans doute du niveau d’un Poe, mais il me faudra sûrement lire d’autres de ces textes pour me forger un avis définitif. Il faut avoir l’humilité du débutant quand on est novice !

Mes derniers Mots, Santiago H. Amigorena

Petit bijou de pure littérature, poétique à souhait, sur le thème on ne peut plus actuel que celui de la fin de l’humanité, Mes derniers Mots est un texte très court qui a donné lieu à une adaptation cinéma, que nous n’avons pas eu le chance de voir, de Jonathan Nossiter, Last Words, avec quelques acteurs de grande notoriété comme Nick Nolte (nous ignorions qu’il était encore en vie) et Charlotte Rampling. Un court texte constitué de très courts paragraphes. Les répétitions y sont légion. « I – William Shakespeare est mort aujourd’hui. L’humanité a vécu. Je suis seul à présent. » / « II – William Shakespeare est mort aujourd’hui. il avait cent-vingt-quatre ans. Jamais personne ne saura pourquoi il a survécu jusque-là… » / IV – William Shakespeare est mort aujourd’hui. William Shakespeare n’avait pas peur. William Shakespeare n’était pas fou. » / CXXXVI – William Shakespeare est mort aujourd’hui. L’humanité a vécu. Je suis seul à présent. » ou les débuts de chapitres des pages 130 et 131 qui commencent tous par l’anaphore « Il m’a dit… ». Bellarmin est le narrateur de ce texte. Contrairement à William Shakespeare (c’est Iorgos qui lui a donné ce nom, à son arrivée dans la ville d’Athènes, où tous se sont donné rendez-vous pour vivre ensemble la fin de l’humanité), Bellarmin est très jeune : il a dix-sept ans. Plus personne n’a de nom, en arrivant à Athènes. Bellarmin est baptisé par William Shakespeare. Il a quitté Paris et la violence de ses rues où l’on tuait pour tuer (sa sœur, enceinte, est morte sous ses yeux, le ventre ouvert par la lame de jeunes gens qui faisaient, en riant, une sorte de pari pour savoir s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon : c’était une fille. Mais cela n’avait pas d’importance et ils le savaient tous.) pour répondre à l’appel qui invitait les derniers survivants de la grande catastrophe à se rendre à Athènes. Tout le long de son chemin (il va à pied) à travers l’Europe, il ne rencontre qu’un petit garçon qui s’est arrêté près d’une rivière pour s’y laisser mourir. Arrivé à Athènes, il y trouve une petite troupe qui ira jusqu’à un peu moins de mille personnes. puis le dépeuplement commencera, pour bien vite limiter le groupe à moins de dix personnes. Parmi elles, Alba et Sierra, deux très jeunes femmes de l’âge de Bellarmin qui ne donneront naissance à personne, malgré des efforts notables pour repeupler l’humanité. Enfin, après la mort de Iorgos, le Grec, il ne reste plus que William Shakespeare et Bellarmin, les deux personnages principaux du livre. William Shakespeare lit un livre, dont il cite des passages au jeune homme qu’il tente d’élever. William Shakespeare a eu plusieurs vies, il a aimé plusieurs femmes, eu bien des enfants, fondé plusieurs familles. Il est le seul centenaire de l’humanité finissante. Il écrit aussi, on l’apprendra à la fin du roman. Il a deux carnets, un rempli de pattes de mouche dignes des microgrammes de Robert Walser (Bellarmin le lira après la mort de son vieil ami) et un autre complètement vierge. Il le réserve pour Bellarmin, à qui il répète le message : Ecris ! C’est ce que fait le jeune homme, une fois devenu le dernier homme sur terre, s’émerveillant de la beauté du monde, un monde dont on ne peut s’émerveiller de la beauté qu’une fois que l’humanité est portée disparue, pour donner vie au texte que vous lisez et dont le titre est Mes derniers Mots. Un très beau texte, publié par les Editions POL, un texte de Santiago H. Amigorena, auteur donnant habituellement dans l’auto-fiction, que nous liront sans doute pour mieux le connaître. Vous avez la chance de ne pas encore avoir lu Mes derniers Mots, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Technique du métier d’écrivain, Victor Chklovski

Fondateur de l’école formaliste russe, Chklovski est un écrivain russe des années 1920. Son livre est donc un manuel pratique à l’usage des jeunes écrivains de son époque et se réfère aux œuvres des grands écrivains du XIXe siècle (Maupassant, Dostoïevski, Tolstoï, Dickens, Pouchkine, Tchekhov…), auxquels il emprunte les exemples lui permettant d’étayer ses théories. Bien sûr, tout cela n’est pas très nouveau et l’eau a coulé sous les ponts de la littérature depuis le XIXe. Il n’en reste pas moins que, pour des auteurs qui souhaitent s’inscrire dans un mouvement du roman qui se réfère à des façons de faire éprouvées, et même pour ceux qui souhaitent écrire « contemporain », les conseils de Chklovski peuvent s’avérer féconds. « Si vous voulez devenir écrivain, vous devez examiner les livres avec autant d’attention qu’un horloger examine les montres… » (p. 13) ; « A lire les autres écrivains d’un œil inattentif, sans les décortiquer, on finit immanquablement par les copier, et par-dessus le marché sans même s’en rendre compte. » (p. 15) ; « Pour caractériser un héros, le plus simple est de le doter d’un trait fortement distinctif. » (p.87) ; « Le problème n’est pas de tout décrire, il ne faut décrire que ce qui joue un rôle dans le texte considéré. » (p. 95) ; « Relisez le plus souvent possible ce que vous écrivez. » (p. 123), autant d’exemples de l’excellence des conseils donnés par ce petit livre technique. D’aucuns trouveront peut-être que tout cela tombe sous le sens. Quand même, il n’est jamais mauvais de se remettre en mémoire des lois qu’on s’est peut-être déjà données, d’autant que rien n’interdit de penser qu’au milieu d’elles, on en trouvera bien quelques-unes auxquelles on n’aura pas pensé de soi-même. C’est pourquoi, fort de l’excellent principe qui veut que l’on ne naît pas écrivain, mais qu’on le devient, l’on peut recommander à toute personne qui écrit aujourd’hui ce petit livre sur le métier d’écrivain, ça ne peut que vous faire du bien.

Un Secret sans importance, Agnès Desarthe

Une jeune femme, un homme plus âgé qu’elle et son ami, professeur à l’université comme lui et marié à une femme malade du cancer ; une secrétaire trop belle et intelligente pour le rester longtemps, un étudiant. Six personnages dont les destins vont se croiser. Des thèmes : l’amour, la mort, la folie, la maladie, la solitude, l’incommunicabilité, qui tournent passent d’un personnage à l’autre. Un traitement étrange de l’espace et du temps : on ne sait pas où ça se passe, ni quand. Le fantastique qui s’en mêle à la fin.

Un Secret sans importance est un livre qui se lit vite, trop vite peut-être, et avec lequel il est difficile de s’attacher aux personnages. Violette est sans doute le plus attachant des six : elle sort d’un séjour en HP et se bat pour survivre à des souvenirs qui sont autant de traumas pour elle, la mort de son père, celle de son jeune compagnon, la perte d’un enfant avant la naissance. Elle cherche une issue de secours que le destin va finir par lui apporter, avec une quête tournée vers le passé. Emile, l’universitaire qui passe boire le café chez elle chaque matin (elle est sa voisine) et qui va tenter d’avoir une liaison amoureuse avec elle, n’est guère passionnant. Sonia, la femme atteinte du cancer et qui vit ses derniers jours, a sur les autres la supériorité de qui accepte la fatalité, mais son profil de vieille femme juive tournée vers la tradition, Dieu, et sa famille, en fait un personnage un rien anachronique et un peu plat. Dan, son mari, qui a oublié sa religion, a été follement amoureux de sa femme, lui en veut d’être malade, est face à la maladie et la mort assez paumé. Gabriel, l’étudiant, ne joue qu’un rôle mineur, qui s’avèrera « important » dans les dernières pages. Harriet est un beau personnage féminin, qui traverse le livre sans vraiment compter.

Difficile, en sortant du roman, de dire s’il nous a plu ou non. Ce n’est clairement pas une grande œuvre, ce n’est pas non plus un texte sans intérêt. Il a sans doute son importance pour l’auteur, qui dit s’être inspirée du couple de ses parents pour les personnages de Dan et Sonia, l’intrigue se déroule dans un milieu juif, avec le poids de son histoire, mais le livre me semble à moi sans importance. Il n’en reste pas moins que (sorti des anecdotes de vie des six personnages, dont certaines, comme la paternité supposée d’Emile, qui n’a jamais rencontré son enfant, et l’histoire d’amour déçu qui a donné lieu à cette naissance, n’ont guère d’intérêt), la fin du roman m’a semblé pleine de promesses (Agnès Desarthe n’en était qu’à ses débuts), que le côté fantastique du dénouement et l’absence de réelle résolution de l’intrigue-énigme est plutôt réussie et qu’on voit partir Violette en se disant que l’auteure aurait pu se concentrer sur ce personnage-là, sans donner une part trop belle à celui d’Emile. Quant au style, inégal, il varie en fonction des personnages, ou des passages du roman, allant d’une écriture simple et un peu lisse à un style plus riche, ce qui va dans le sens d’un jugement qui voudrait que l’ensemble est en partie réussi en partie raté, et le lecteur forcément déçu par pareille lecture.

Le Deuil de la littérature, Baptiste Dericquebourg

Ce court essai d’un jeune enseignant de littérature en classe préparatoire ressemble à s’y méprendre à un pamphlet en ce qu’il passe une partie considérable de son propos à montrer à quel point les universités de lettres et de philosophie ont stérilisé les humanités en multipliant la glose sur les textes, faisant s’accumuler les marginalia qui n’apportent plus rien au débat puisqu’elles ne sont de toute façon pas lues (« La parole impuissante trouve sa raison d’être dans le culte de sa propre impuissance, confondue avec une forme de pureté et de maîtrise de soi. »), pour ne jamais privilégier la pratique d’écriture, puisque l’enseignement de l’écriture est absolument négligé par l’université. Jubilatoire, le texte fait de la vieille « pédagogie » de la philo et des lettres un jeu de bowling dans lequel son auteur fait strike à toutes les pages. « Ce sont les Facultés de Lettres et de Philosophie que j’attaque ici : le type d’enseignement qui y prévaut et leur activité de « recherche » promeuvent une esthétique qui transforme les discours en choses; c’est en elles que s’opère la grande confusion entre la conservation de la lettre et la vie de l’esprit. ». Réjouissant. La Fac est morte et Le Deuil de la littérature est son faire-part de décès. Les études de lettres sont des « études pour rien » (« Le jeune homme, la jeune femme qui aujourd’hui entreprennent des études littéraires en ressortent bien souvent sans aucune connaissance certaine, sans savoir-faire, et même sans pouvoir définir ce qu’était l’objet de leurs études. »). Le passage d’une thèse est assimilé à un exercice d’obéissance. Les professeurs sont des clercs Les consommateurs de « produits littéraires » (les « culturés ») sont eux aussi éreintés : « le culturé croit penser quand il répète » ; « Le culturé veille à ne pas avoir une idée qui dépasse »; il a fini par devenir visible pour ce qu’il est réellement : égoïste et moralisateur ; idiot et obstiné dans son idiotie ». Dont acte. Puis il leur reproche leur inaction pendant l’épisode des Gilets jaunes, à eux qui s’opposent soi disant à la dictature : « Les Culturés (…) sont restés chez eux pendant qu’on énucléait et qu’on mutilait… ». Constat lucide et implacable (Espérons que Dericquebourg était sur les ronds-points et dans les manifs !)

Mais alors que préconise l’auteur pour remédier à ce triste état des choses ? Tout simplement réintroduire l’ancienne rhétorique dans les cursus de lettres et de philosophie et remettre au cœur de l’enseignement, et ce dès les petites classes, la pratique de l’écriture, facilitée par la lecture, et celle d’une lecture avisée qui s’appuie sur la pratique de l’écriture. Et, bien sûr, transformer les clercs des lettres (comprendre les enseignants) en vrais formateurs, sans oublier de faire disparaître les facs. Le projet semble ambitieux, voire irréalisable, quand de toute évidence celui du ministère de l’Education Nationale actuel (et avec lui ceux qui l’ont précédé depuis des années) n’est autre que de développer chez les élèves l’idiotie et de « créer des citoyens à l’esprit critique » (formés par des profs qui n’ont pas l’once d’une début d’esprit critique et répètent, en cette période, comme des perroquets la leçon que leur administrent les médias sur la crise actuelle) qui pensent tous de la même manière, la seule qui vaille, celle qui se satisfait de toute version officielle sur quelque sujet que ce soit, de créer en réalité des travailleurs-consommateurs à la pensée préfabriquée par la pensée unique ! Bon courage, et bonne chance, Monsieur Baptiste Dericquebourg, si vous comptez réellement changer le système éducatif français. En vous souhaitant de tout cœur d’y parvenir.

Faites-moi plaisir, Mary Gaitskill

Considérée comme l’une des grandes nouvellistes américaines, Mary Gaitskill nous propose ici un très court roman à deux voix sur le thème ô combien délicat du phénomène metoo et, ne tergiversons pas, c’est une vraie réussite. Bien sûr, dans deux cents ans, s’il se trouve encore des habitants sur cette planète, et dans le cas où la réponse serait positive, s’il se trouve encore des gens pour lire des livres, il y a peu de chance pour que le sujet passionne encore les foules, et donc pour que ce livre circule toujours. Mais il est clair que Mary Gaitskill apporte sur ce sujet actuel un éclairage intéressant, en se gardant bien de juger celui qui se trouve d’un seul coup mis au ban de la société américaine et du monde de l’édition où il s’est avéré redoutablement efficace. Hélas pour lui, il a sur le dos une pétition pour « conduite inappropriée » (le politiquement correct fait vraiment des dégâts aux Sates), signée par des centaines de femmes qui balancent leurs porcs, dont il fait partie, le pauvre. Qu’a donc pu faire ce brave Quin ? Pas grand-chose de bien grave à vrai dire, il est d’une intelligence rare, il rend service à bien des femmes à qui il peut apporter son aide quand il s’agit de trouver un boulot dans le monde de l’édition. Il a un défaut majeur, toutefois : il badine, il aime flirter, il marivaude, bref, il a une conduite inappropriée avec les dames (souvent de jeunes femmes belles, très belles ou moins belles, dont il devient vite l’ami et avec lesquelles il est parfois direct, voire explicite). Il leur annonce toujours qu’il est marié, les invite chez lui à de grandes fêtes (parfois même avec leur petit ami) et ne couche jamais avec elles. Il lui arrive de déraper : à une jeune écrivaine, qu’il ne connaît pas, qui vient de faire une lecture, il tend la main sous le nez et dit : « Mords-moi le pouce ! ». Elle lui tourne le dos, aussi sec. Rien de très étonnant à cela…

L’autre voix du roman est celle de Margot, sa meilleure amie, avec qui il a commencé sa relation amicale en exagérant un peu (« il a glissé sa main entre mes jambes »), mais qui, elle, trouve immédiatement le moyen de lui faire mettre un terme à ses excès (en lui mettant la main devant le visage et en disant d’une voix forte NON !). Considérant qu’il a ce qu’il mérite avec ses ennuis judiciaire, elle ne peut s’empêcher de trouver ça injuste. Car les jeux de séduction, qui s’accompagnent souvent de provocations de la part de Quin, sont visiblement très souvent consentis par les « victimes », qui passent du temps avec leur « harcèleur », acceptent ses invitations à déjeuner, à des fêtes ou font du shopping avec lui. Ambiguïté, consentement ou non, jeu déplacé ou comportement libre, le cas Quin pose problème dans une Amérique qui a oublié les années soixante et soixante-dix, la libération sexuelle pour revenir à un puritanisme plus proche de ses valeurs, mais dont les excès peuvent nuire à des gens qui, sans aller jusqu’à du harcèlement sexuel, flirtent parfois avec les limites en matière de relations avec le genre féminin. Le texte n’apporte aucune réponse aux questions que peut poser ce genre de situation, le personnage de Margot se garde bien de condamner, pas plus qu’elle n’absout son ami de tous ses excès, et c’est sans doute au lecteur de se faire sa « religion ». C’est en quoi le roman de Mary Gaitskill est fort, et on retrouve bien là les qualités des auteurs spécialisés dans la nouvelle, qui savent s’en tenir au factuel plutôt que de se lancer dans une morale qui pourrait vite lasser par son manque de finesse. Et c’est bien ainsi qu’un livre peut apporter sur une situation très actuelle et sur laquelle il est encore difficile de trancher un éclairage permettant au lecteur d’en apprendre un peu plus sur le monde dans lequel il vit, quitte à revoir ses propres opinions à la lumière d’un cas limite, bien plus intéressant que ne le serait l’histoire d’un vrai « salopard » qui ferait usage de son pouvoir pour obtenir les faveurs sexuelles de jeunes femmes piégées. L’art de la nuance dont fait preuve l’auteure de Faites-moi plaisir est de ce point de vue fort bienvenu.

Le Dimanche des réparations, Sophie Chérer

La Didise, qui a servi durant de nombreuses années dans le « château » de la famille Vœckler, a fini par quitter le village avec son mari Bernard, l’instituteur, pour aller s’installer en Italie. Vingt-cinq ans plus tard, devenue veuve, elle fait son retour et, après s’être installée à l’hôtel sans se signaler à l’attention des villageois qui l’ont connue pour mieux observer tout ce petit monde, refai surface. Au bout d’un mois, elle se décide enfin à aller voir la Lolotte, son ancienne voisine et une de ses seules amies, qui va évidemment lui narrer par le menu tout ce qui s’est passé d’important au village pendant tout ce temps, en commençant par la création d’une maison de retraite, sa reprise par Marie Vœckler, la gosse que la Didise a tant aimée, et le joyeux bazar qu’elle y a mis, la vie et la mort dans cette famille de notables, les Vœckler, et tout ce que la Didise a raté, ne sait pas et ne peut pas savoir. Tout, ainsi, jusqu’aux derniers chapitres dans lequel ce que sait la Didise permettra à la Lolotte de mieux comprendre le récit qu’elle vient de faire, les motivations de Marie, le pourquoi de la plupart de ses actes quand elle redescend de Paris où elle a fait ses études pour s’installer, à la surprise de tous, au village.

Le tout dans une écriture riche et belle, une structure intéressante, même si la fin, genre roman à chute, pourrait provoquer la moue du lecteur si tout était aussi simple et réel que semble vouloir le croire la Didise, car en réalité, rien n’est vraiment très sûr. Ajoutez une pincée de vocables du patois de l’Est de la France (l’auteur est originaire de la Moselle), dont l’accès est simplifié par un glossaire en fin d’ouvrage, qui rendent l’ensemble très savoureux. L’intrigue est construite, l’air de rien, à la façon d’une énigme policière, la Didise mettant du sens sur la vie du village en son absence grâce aux éléments qu’elle connaît et qui datent de la période où elle travaillait chez les Vœckler, sur lesquels, en bonne bonne, elle savait beaucoup. Le titre, très beau, trouve lui aussi sons sens en fin de livre (nous nous garderons bien de le révéler). Tout cela fait de l’œuvre de Sophie Chérer, son premier roman, un livre qui se lit avec un plaisir certain et on ne se lasse pas de son style, de cette écriture sophistiquée mais sans excès, tout comme on se prend d’amitié pour ses personnages féminins, humbles ou moins humbles, dont la voix nous envoute. Un bémol, pour finir, le changement de narratrice qui intervient dès le deuxième chapitre (on passe de la troisième personne à la première) et qui revient pour la troisième partie (avec le retour de la troisième personne et donc d’une narratrice externe). Justifié ou non, ces changements de point de vue ne nous ont pas semblé très fluides. Mais c’est un détail, reconnaissons-le.

Dans le Faisceau des vivants, Valérie Zenatti

4 Janvier 2018 : Aharon Appelfeld meurt. Valérie Zenatti, sa traductrice en français se rend en Israël où elle va lui rendre un dernier hommage. Ces deux-là avaient une relation privilégiée, à laquelle la jeune auteure ne sait comment renoncer. Il ne s’agit pas là de faire son deuil, comme le veut l’expression toute faite et stéréotypée, mais de sortir d’un état de choc en retrouvant la voix de cet homme cher à ses yeux, dont elle dit avoir tant appris. Elle commence en revoyant et traduisant certaines vidéos dans lesquelles Appelfeld s’adresse à des étudiants, qui semblent ne pas toujours bien le comprendre, leur expliquant pourquoi son œuvre tourne autour de la shoah (avant, après), tout en se refusant à écrire sur le « pendant », pourquoi ses textes ne se déroulent pas à Jérusalem, pourquoi ses paysages sont ceux de Czernowitz, etc… « Un homme naît quelque part, il vit avec ces paysages, c’est une part de son destin, il ne pourra jamais les extirper de lui-même, c’est-à-dire que je sens la neige, mais je ne sens pas encore le vent de sable… La neige, c’est comme si la neige se trouvait en moi. » leur explique-t-il, patient et pédagogue. Valérie rêve de l’écrivain, se souvient de leurs discussions, mais quelque chose ne va pas. Comment faire pour apprendre à vivre sans Appelfeld sans le perdre pour autant, comment ? Les vidéos ne suffisent plus pour la relier à lui.

La solution qui finit par s’imposer à elle consiste à se rendre dans une ville où elle n’a jamais mis les pieds, la ville où il est né : Czernowitz. La deuxième partie du texte, plus courte que la première, est consacré à ce voyage, pendant lequel Valérie Zenatti découvre la ville de tous les romans de celui à qui elle a consacré une grande partie de son temps et de son travail de traductrice. Il lui fallait aller là-bas. Elle ne sait pas ce qu’elle va chercher dans cette ville, et elle y marche sans savoir où elle va, fait le tour de lieux symboliques où il a passé une partie de sa jeunesse : la synagogue, la cathédrale orthodoxe, les cimetières (orthodoxe et juifs)… Elle entre aussi, contre l’avis du gardien, dans l’université où Appelfeld n’a évidemment pas pu étudier. Elle suit son instinct (« Tu as un instinct très puissant, suis-le », lui a-t-il dit un jour), elle arpente la ville, commence à reconnaître les rues et les quartiers. Elle marche, elle marche, elle marche, sans réussir à remplir le vide, elle se rend au musée juif, puis vient la nuit. Elle dort à Czernowitz. Elle y est pour la date d’anniversaire de l’écrivain. Le pèlerinage prend fin, Valérie repart à Paris…

Dans le Faisceau des vivants est un livre poignant, qui donne à voir ce qu’a pu être la relation de la traductrice et de l’écrivain (on peut considérer comme un privilège d’entrer ainsi, par la lecture, dans l’intimité d’une relation comme celle-là), l’impact qu’il a pu avoir sur la construction intellectuelle, littéraire et morale de la jeune femme, le choc qu’a été pour elle son décès. Un livre pudique, plein d’amour, un livre rare, en ce qu’il ouvre aux lecteurs qui ne connaissent pas l’œuvre d’Appelfeld ni sa personnalité des pistes qui mènent sans doute à sa lecture. Un livre qu’il faut donc saluer comme il le mérite et on peut se féliciter, à sa lecture, de faire d’une pierre deux coups en découvrant deux écrivains, si proches l’un de l’autre, dont les livres entreront, peut-être, sans doute, dans notre bibliothèque intérieure. Merci, Valérie Zenatti pour ce beau cadeau !

L’Eternité n’est pas si longue, Fanny Chiarello

Ça commence en boulet de canon ! L’écriture est chiadée, les premières idées exploitées à merveille et on entre donc dans ce roman avec avidité. Nora, la narratrice se rend à Deauville avec sa petite amie Pauline, qui l’emmène là-bas non pas pour aller à la plage, mais pour écouter une conférence d’un « scientifique écolo radical qui prône l’éradication de l’espèce humaine ». Nora a déjà frôlé la mort, après un accident cardiaque qui l’a envoyée dans le coma d’où elle est sortie après s’être baladée dans un couloir plutôt sombre, pas de grande lumière blanche et où elle a dû lutter contre une espèce de bestiole qui cherchait à la bouffer de l’intérieur. La jeune femme n’est donc pas un exemple d’équilibre et de santé mentale irréprochable. Elle est même pour le moins morose, un peu tournée vers elle-même et le départ précipité et sans explication de sa compagne ne va rien améliorer, pas plus que les début d’une pandémie de variole (petite vérole) qui va embarquer l’humanité toute entière vers sa lente mais inévitable disparition.

Et voilà le lecteur de 2020 plongé dans une intrigue dans laquelle il retrouve bon nombre d’éléments d’une réalité actuelle que nous connaissons tous plutôt bien, confinement mis à part, puisque dans L’Eternité n’est pas si longue, l’Etat ne demande pas aux citoyens d’abandonner ponctuellement leur travail pour lutter contre la transmission du virus en se terrant chez eux. Mais pour le reste, Chiarello ne s’est pas trompée et, dix ans avant notre petite pandémie à nous, elle décrit très précisément ce que nous vivons aujourd’hui, extinction de l’espèce humaine mise à part. C’est assez bluffant. Et l’humanité s’éteint donc en silence, silence que seul brise le flux de conscience de Nora, qui a lâché ses ateliers d’écriture pour se retirer dans une maison de banlieue de la grande ville (Lille, semble-t-il) où elle emménage en colocation avec sa bande d’amis incontournables, Judith, Miriam et Raymond. Dès lors, rien ne nous est épargné de ses coups de blues, de sa solitude amoureuse, de ses coups de gueules ou de cœur, de sa famille, de ses écrits, consignés dans des carnets et qui nous emmènent, un temps, dans le récit foutraque et raté d’un casse avec prise d’otages dans une banque, des portraits qu’elle fait de ses trois ami-e-s et d’une lettre à son ex, Pauline… L’humour est souvent au rendez-vous, qui fait passer certains passages, mais les longueurs ne manquent pas, et même si Nora est un personnage auquel on peut s’attacher un peu, ses épiphanies et le grand déballage de sa vie intérieure peuvent par moments lasser le lecteur – on aura la bonté de ne pas en vouloir à l’auteure, qui a écrit ce roman à 36 ans, défaut de jeunesse, conclurons-nous. Par bonheur, la fin du livre et la morale plutôt défaitiste de cette chronique d’une fin de l’humanité annoncée dès le début du roman (« la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien… ») nous évite fort heureusement un fâcheux happy end.

Pour en finir avec cette éternité, qui n’est pas si longue, de roman de catastrophe, les qualités d’écriture de Fanny Chiarello et les passages sur l’évolution du virus dans le monde, le pays, la région, la ville et les esprits sauvent un livre dont l’héroïne et ses états d’âme auraient pu faire à eux seuls un ratage absolu. Vous pouvez donc vous aventurer à le lire sans peur de vous ennuyer à mourir, tout comme j’irai voir ce que l’auteure lensoise a écrit d’autre, d’autant qu’elle semble ne pas refaire éternellement le même livre, parti-pris littéraire qui l’honore.

L’Agrume, Valérie Mréjean

Petit roman de soixante-dix pages, L’Agrume de Valérie Mréjean est un texte consacré à la relation d’une jeune femme, un brin midinette comme elle le reconnaît elle-même, qui tombe amoureuse d’un étudiant brillant (haute école à uniforme, qui défile quand il le faut…). Toute l’histoire est narrée du point de vue de cette jeune femme sous influence, que l’agrume a dès le début de leur aventure mise devant le fait accompli, il ne l’aime pas. Leur relation se vivra donc sous les auspices de la distance volontaire et programmée par l’homme, qui entretient par ailleurs une liaison avec une autre jeune femme, qu’il ne quitte pas pour ne pas lui faire de mal, parce qu’elle est dépendante de lui et que c’est sans doute, même si jamais cela n’est dit aussi clairement dans le livre, ce qu’il attend d’une de ses conquêtes.

Autant le dire de suite, le thème du roman, celui d’une relation amoureuse en vain, narrée par une jeune femme qui subit la volonté de l’homme dont elle attend beaucoup tout en sachant qu’elle n’obtiendra rien, ne m’intéresse en rien. Qui plus est, l’écriture, qui n’est pas sans faire penser à celle d’Edouard Levé, écriture blanche s’il en est, la structure du texte, fait de paragraphes courts et qui se suivent parfois sans logique, en tout cas sans lien évident, ou qui s’enchaînent au contraire de façon plus cohérente, jusqu’à ce qu’on passe à autre chose, n’a rien de très stimulant pour le lecteur. Le texte se lit, sans difficulté, mais se lit aussi sans passion. Publié en 2001, il ne restera pas dans les annales de la littérature contemporaine, sera oublié bien plus vite qu’on pourrait l’imaginer – c’est peut-être déjà fait – et rejoindra dans les oubliettes du roman français, comme bien d’autres petits textes sans importance, une multitude de romans dont on ne voudrait pas les éreinter, mais qu’on aurait bien du mal à porter au pinacle tant ils n’apportent rien de bien nouveau sur le thème qu’ils abordent, la façon dont ils le font ou sur l’écriture, pour s’inscrire simplement dans quelque chose qui se fait déjà et qui n’a, en fin de compte, rien de plus à livrer. On a envie de dire, en lisant la dernière phrase, NEXT !

Les Âmes sœurs, Valérie Zenatti

L’expédition littéraire en terre de femmes continue donc avec Les Âmes sœurs de Valérie Zenatti, et se mue également en découverte des titres des Editions de l’Olivier, dont je n’avais lu jusqu’alors qu’un roman, d’Emmanuelle Pireyre, chroniqué ici il y a quelques mois. Publié en 2010, ce court roman, comme celui de Florence Seyvos, narre en parallèle deux histoires, celle d’une « jeune » mère de famille, trois enfants, qui répond au prénom d’Emmanuelle, un peu toujours beaucoup débordée, pas épanouie dans son métier, et qui lit un roman racontant l’histoire d’amour tragique d’une jeune photographe, Lila Kovner, que Valérie Zenatti nous livre donc également, par petits paquets de chapitres entremêlés à ceux concernant la vie d’Emmanuelle. Voilà notre « héroïne », dont rien de la vie quotidienne la moins excitante ne nous est épargné, soudain embarquée par ce récit qui remet en cause quelque peu son équilibre mental habituel…

Pour ce qui est du style de l’auteure, tout comme avec Florence Seyvos, je n’ai pas l’impression qu’il soit « typiquement » féminin (mais ce serait quoi un style typiquement féminin ?), sinon peut-être que Zenatti, tout comme Seyvos, ne vise jamais le tour de force, le morceau de bravoure ou la performance. L’écriture est simple, jamais simpliste, la phrase plutôt courte, jamais blanche ou impersonnelle (« Je viens pour vous parler de lui. J’ai besoin de raconter cette histoire à quelqu’un. Je ne peux plus vivre seule avec. » – incipit)… Une écriture sensible, dirons-nous. En revanche, pour ce qui est des thématiques abordées, la vie d’une mère qui se lève la nuit dès qu’un de ses enfants, et ça arrive souvent, manifeste le moindre besoin, la moindre souffrance ou la moindre inquiétude, quand rien ne réveille son mari ; le problème insoluble du ménage, quand une amie ordonnée, véritable fée du logis, a beau la coacher, en pure perte, et que le regard de la belle-mère, qui ne rate pas une occasion pour commenter en filigrane et de façon subtile (ça n’en est que plus efficace) les incapacités de celle qu’a choisi son fils vient ajouter à la culpabilité de ne pas savoir faire avec le matériel ; le temps passé, et perdu pour la quête d’un peu de bonheur et d’inédit, en trajet pour accompagner les enfants à l’école, en obligations de toutes sortes, etc… pour ce qui est de ces thématiques, on les trouve rarement dans la littérature, me semble-t-il, et il ne faut pas avoir peur pour s’y attacher ainsi. C’est évidemment pour la bonne cause, celle de la cohérence du récit, puisque le personnage féminin de fiction auquel Emmanuelle va s’attacher au point de se sentir comprise par elle, est une photographe de guerre, qui vit un amour aussi bref qu’intense et se trouve confrontée à la cruauté de la vie et au deuil – Emmanuelle a elle aussi perdu un être cher, une amie, sa seule amie peut-être, dont on fait la connaissance via le seul souvenir.

Pour suivre son âme sœur jusque dans ses fuites, Emmanuelle va trouver une fugue à la hauteur de son quotidien et de sa personnalité, mais qui va lui permettre d’envisager de s’autoriser de futures excursions hors de son quotidien, des petites transgressions à la dure loi de la routine, et un peu plus encore… Ainsi, les trajectoires des deux femmes si fondamentalement différentes finissent-elles par tracer deux parallèles, la ligne fictive influençant la direction de la ligne réelle d’un personnage de papier simple et banal. Joli coup d’écriture, qui donne envie d’aller plus loin avec les textes de Valérie Zenatti, qui fut la traductrice de l’écrivain américain Aharon Appelfeld, avec qui elle réussit à établir une vraie complicité (retracée dans quelques-uns de ses livres), et dont l’écriture sonne si juste. Une dernière chose : les points communs entre les romans de Seyvos et Zenatti sont assez nombreux – elles ne sont pas publiées dans la même maison par hasard – : deux histoires menées en parallèle, celles d’un personnage plutôt humble et d’un-e artiste et surtout une fin de roman toute en finesse, qui relie la narratrice du Garçon incassable à ses histoires et le personnage principal (Emmanuelle) à l’auteure du roman qu’elle vient de lire. Jolis coups d’écriture, vraiment.

Drunk, Thomas Vinterberg

Le réalisateur du mémorable Festen est de retour avec un film réjouissant, Drunk, dans lequel quatre amis, collègues de lycée – ils sont profs – plus ou moins mal dans leur peau tentent de vérifier la théorie scientifique d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme naît avec un déficit d’alcool dans le sang et que pour s’épanouir vraiment et vivre heureux, il faut avoir en permanence 0,50 gramme d’alcool dans le sang. Comme ce sont des mecs sérieux et intelligents, ils vont bien sûr agir avec méthode et consigner les résultats de leur expérience dans une étude à caractère psychologique (c’est un prof de philo qui initie l’aventure) et scientifique. En un premier temps, les résultats sont remarquables : Martin (joué par un Mads Mikkelsen éblouissant, comme toujours), prof d’histoire à la dérive que ses élèves et leurs parents remettent en cause gentiment, se prend au jeu, lui qui ne buvait pas une goutte d’alcool, et retrouve son ancien personnage de jeune prof talentueux et prometteur pour enchanter ses élèves (les extraits de cours sont très drôles, mais on n’est pas loin des scènes clichés du Cercle des poètes disparus) ; le prof de sport se révèle un entraîneur de football inspiré ; le prof de musique, qu’on voit s’envoyer une lampée de vodka dans le dos des élèves en cours, tire de sa chorale des moments de pur enchantement et le prof de philo oublie un peu les difficultés de la vie de famille avec enfants en bas âge. Las, l’embellie ne dure qu’un temps, car en passant à des doses plus substantielles et en décidant d’aller au bout (c’est-à-dire jusqu’à la grosse « bourrage »), le carcan de la vie moderne revient à la surface et la névrose de chacun est de retour à la façon d’un boomerang, en plein dans le nez.

Le sort final des uns et des autres n’a que peu d’importance, à vous de le découvrir en voyant le film, la leçon n’a rien à voir avec l’alcoolisme ou la consommation mondaine d’alcool, et la morale n’est pas au rendez-vous. Que la vie moderne soit difficile, c’est un fait avéré que le film rappelle, et la tragédie peut même s’inviter au festin, mais elle peut aussi, malgré tout, se montrer sous son meilleur jour, tout comme les humains qui la subissent (scène finale ou Martin retrouve la souplesse et la beauté de sa jeunesse, et sans doute l’amour de sa femme, et où l’alcool est tout simplement festif). Drôle, on rit à de très nombreuses reprises, revigorant comme un cocktail fort en alcool, Drunk est un film qu’on peut aller voir sans hésiter en cette sombre et triste période de fin d’année 2020 (mais quelle année de merde !). Ah, oui ! les cinémas sont confinés, j’allais l’oublier. Un film parfait pour la période des fêtes, soyez patients. En espérant que leur monde d’après ne sera pas peuplé de cinémas multi-salles spécialisés dans les films commerciaux (grande distribution du cinéma – décidément, Macron et ses amis aiment la grande distri, ils doivent y avoir des potes, c’est à pas y croire !) et qu’il restera quelques salles d’art et essai que ce gouvernement libéral à vomir (sa politique est une si mauvaise bibine qu’on ne peut la digérer) n’aura pas toutes menées à la faillite. Bon Drunk !

Le Garçon incassable, Florence Seyvos

Entamons une nouvelle période de lecture de type monomaniaque (après les littératures sud-américaines, espagnole et portugaise) avec une série à venir de romans écrits par des femmes (et pour le moment françaises) avec ce très joli livre de Florence Seyvos, Le Garçon incassable. Ce sont deux histoires pour le prix d’une que nous offre l’écrivaine née à Lyon en 1967, honorée par un Goncourt du premier roman pour Les Apparitions : celle d’un jeune garçon, Henri, frère de la narratrice, enfant « différent », dont elle nous raconte le chemin dans cette vie, le chemin d’un être qui ne ressent que très peu les émotions et sentiments qui nous sont connus – quand son père meurt et que sa belle-mère lui apprend la nouvelle, il répond : « Ah, je n’aimerais pas être à sa place ! » – et celle du grand acteur Buster Keaton, qui tient son prénom (un pseudonyme, il s’appelait en vérité Joseph) de sa capacité à tomber sans jamais se faire mal, qu’il tombe naturellement ou qu’on le pousse, ou le jette, très fort. On apprend sur la vie de Keaton, quand on le connaît aussi mal que moi, tout en l’appréciant, beaucoup de choses qu’on n’aurait pas imaginées, le texte de ce point de vue est aussi précieux que le roman de Stéphanie Kalfon sur Erik Satie (chroniqué ici il y a quelques mois). Quant à l’approche de Seyvos quand elle évoque un enfant qui peu après la naissance est victime d’une hémoragie cérébrale et ne s’en sortira qu’avec de nombreuses séquelles physiques et mentales, elle est d’une délicatesse et d’une finesse que bon nombre d’écrivains au masculin n’approcheraient sans doute pas.

Car ce que je cherche bien sûr en me lançant dans une telle série de lectures féminines, c’est à voir s’il y aurait une spécificité de l’écriture féminine, quelque chose d’autre qui permettrait presque de reconnaître à l’aveugle l’écriture d’une femme face à celle d’un homme. Cette lubie en fera sourire plus d’une : il n’y a sans doute rien de spécifique dans l’écriture féminine du point de vue stylistique qui permettrait de reconnaître à coup sûr à la lecture d’un texte le sexe de son auteur. Mais bon, cette petite fantaisie ne me faisant pas rougir, concluant à la fin de cette lecture (j’ai tout de même déjà lu des textes romanesques de femmes, et plus d’un, mais sans me poser ce genre de question stupide) que ce n’est pas du point de vue du style qu’il y aurait différence, je me dis toutefois qu’il y a des thèmes que les hommes n’aborderaient pas aussi spontanément, qu’il y a une bienveillance du regard plus empathique que celui des hommes et peut-être un intérêt plus réel pour des êtres humains différents qui peuvent aussi bien être plutôt féminins. Ah, oui ! J’allais oublier un détail qui a son importance : à part du côté des enfants, dans l’histoire d’Henri, il n’y a pas d’homme ou presque, sinon le père d’Henri, assez vite oublié, dont les méthodes d’éducation sont fort discutables (« Un enfant, il faut le casser ! »), et qui sort de la narration sans vraiment y être entrée. Quant à la narratrice, lorsqu’elle fait un enfant, il n’est pas question d’homme (ou de père). Et si l’écriture féminine pouvait se passer des hommes ? Une chose est certaine, si ces élucubrations sont sans doute discutables, Le Garçon incassable est un roman délicat, auquel on mord facilement (comme on mord à l’hameçon), et dont la lecture est plus que recommandable. Peut-être trouverons-nous dans une prochaine lecture la quintessence de la stylistique des femmes, ou quelque chose comme ça, qui fera avancer cette enquête un peu bizarre qui ne fait après tout que commencer.

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

Monologue plein de souffle et d’une énergie vitale paradoxale puisqu’il prononce une « prière » à un mort(-né), à un enfant refusé avant même une conception refusée, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész est un court texte (150 pages) qui se lit en apnée, pour le seul plaisir de l’acte de lire la prose géniale d’un auteur qui a consacré son travail d’écrivain à affronter son passé de déporté (Auschwitz), de survivant (Auschwitz) et d’intellectuel qui prouve qu’on peut encore écrire après les camps d’extermination, qu’on peut encore penser après les camps d’extermination et qu’un ancien déporté (Auschwitz, Buchenwald) peut affirmer que, oui, Auschwitz peut s’expliquer. Car ce qui ne s’explique pas, selon Kertész, ce n’est pas Auschwitz, mais le bien, les hommes de bien (un instituteur qui dans un train en direction des camps lui donne sa part de nourriture quand il aurait pu, dans une logique toute inhumaine justifié par le système de déshumanisation propre au IIIe Reich, la garder pour lui et doubler ainsi ses propres chances de survie – mais l’instituteur affaibli avait sans doute une raison supérieure de ne pas faire ce que la logique de survie individuelle aurait voulu lui dicter de faire) alors que le mal, lui, s’explique aisément. Et c’est pourquoi, dit-il, seuls les Saints l’intéressent vraiment. En dehors de cela, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est un texte littéraire d’une portée incroyable, un chef-d’œuvre de style, de la grande littérature, un chef-d’œuvre de réflexion, et un requiem qui va au-delà de son propos, expliquer pourquoi l’auteur n’a pas pu donner la vie à un enfant quand sa femme le lui demandait, un texte qui, comme le dit la quatrième de couverture « pleure l’humanité toute entière ». C’est aussi un texte dans lequel l’auteur narre la souffrance qui fut la sienne, celle d’un homme blessé à mort, qui ne se remit sans doute jamais de ce que l’Allemagne nazie lui aura fait vivre, l’horreur concentrationnaire, et qui, vivant dans un pays dictatorial (la Hongrie d’avant 1989), passa son existence à travailler, pour exister – mais ce n’est pas si simple que cela car l’aporie s’en mêle aussitôt -, sans jamais se montrer capable de vivre, ce que lui reprochera doucement sa femme au moment où elle n’aura d’autre choix que de le quitter, elle qui plus jeune que lui ne connut pas les camps, pour vivre et donner la vie, pendant qu’Imre Kertész ne pouvait que s’enfermer pour écrire et récrire une souffrance qui ne le quittera jamais, dans une œuvre que viendra couronner le Prix Nobel en 2002. Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész est de ce point de vue un texte indispensable, à lire pour honorer la mémoire des hommes et des femmes qui ont subi l’Holocauste, qu’ils en soient revenus ou non, à lire pour ne pas oublier, à lire enfin, et c’est heureux, pour le plaisir de découvrir – ou entretenir un lien déjà existant avec – un immense écrivain.

L’Artiste des dames, Eduardo Mendoza

Parodie d’une drôlerie habituelle chez Mendoza (auteur de Sans Nouvelles de Gurb, ou encore du formidable Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, deux romans hilarants parmi tant d’autres) du bon vieux polar, L’Artiste des dames est le troisième volet d’une série qui ne s’en est pas tenue là. Truculent, burlesque, ce roman se lit indépendamment des opus qui le précèdent. L’intrigue est délirante, les personnages farfelus et le style décoiffant. L’auteur se joue des codes (du polar, mais aussi de certains codes théâtraux issus du Vaudeville, par exemple, quand un soir, dans la chambre du narrateur, se succèdent les personnages utiles à l’intrigue, et pour la plupart très proches les uns des autres, qui témoignent ou se livrent et qui doivent tous se cacher dans les moindres recoins de la petite chambre, au point pour certains de se retrouver en situation de très – trop – grande promiscuité) et son narrateur n’a de cesse de porter un regard amusé et amusant sur sa façon de narrer. Aussi le texte se lit-il d’une traite, sans jamais qu’il se prenne au sérieux, tout comme son auteur qui est pourtant reconnu comme un grand de la littérature catalane.

Le personnage principal et narrateur de ce roman sort d’un asile de fous où il a passé plusieurs années après avoir commis quelques actes de délinquance notoires, et retrouve sa soeur, une prostituée barcelonaise, dont le mari, Viriato, se montre accueillant à l’égard de ce beau-frère tombé du ciel, qu’il invite à tenir son salon de coiffure. La clientèle est rare, le coiffeur est débutant, mais très vite son passé le rattrape : une cliente (voir incipit : « Lorsque ses jambes (bien faites, et tout et tout) sont entrées dans le local où j’exerçais mon office, cela faisait déjà plusieurs années que je vivais dans le plus total abrutissement »). Il accepte alors le « travail » qu’elle lui propose, un job pas très honnête, et vole des documents dans les bureaux d’une entreprise à la raison sociale on ne peut plus claire, Le filou catalan. Las, un crime a lieu dans ces bureaux, la nuit même où il y est présent. Dès lors, pour éviter des ennuis plus grands encore, le coiffeur se lance dans une enquête délirante, qui n’a pour but « que » de prouver son innocence (Ivette, la jeune femme à la plastique impeccable qui l’a mis sur le coup n’a bien sûr rien à voir avec son soudain investissement). Voilà le lecteur embarqué, pas vraiment à l’insu de son plein gré, dans une intrigue délirante qui ne lui fera plus lâcher ce bouquin à l’humour décapant, à la fantaisie réjouissante, une intrigue invraisemblable, avec des personnages invraisemblables, auxquels on se plait à croire tant l’écriture nous entraîne où l’auteur le souhaite et tant la narration se permet détours, digressions et feintes de corps dont le lecteur est le premier à rire, après l’écrivain lui-même, sans nul doute. Un roman à lire pour le plaisir de rire, donc, ce qui n’est pas interdit, surtout quand l’écrivain qui est à la baguette maîtrise à ce point son art.

Slavs and Tatars, Régions d’être – Villa Arson, Nice (17.10.2020 au 31.01.2021)

Profitions de ce que les citoyens français vont être à nouveau privés de liberté pour les inviter à se rendre au musée, quand les musées seront bien sûr fermés tant il est dangereux d’y admirer de l’art, dans des conditions sanitaires que ni leurs lieux de travail, ni leurs transports publics, ni leurs espaces commerciaux ne peuvent égaler ! La Villa Arson vous proposait en effet une très belle exposition d’art contemporain (vous pourrez toutefois vous y rendre dès que l’épisode 2 du confinement made in France, pays qu’il va devenir de plus en plus difficile d’aimer si cela continue ainsi, sera enfin terminé, appelons-le Mascarade 2, ou jeter un coup d’œil à la page Arts du blog), signée par un collectif d’artistes qui produit, selon le catalogue de l’exposition, « une œuvre faite d’installations, de sculptures, de conférences ou d’éditions qui ont pour caractéristique commune de remettre en cause notre connaissance du langage et des cultures régionales, voire des cultures tout court. ». Pour ce faire, Slavs and Tatars, comme son nom peut l’indiquer, travaille à partir d’un matériau culturel emprunté à la zone géographique qui s’étale entre l’Europe de l’est et la Chine (steppe eurasienne). Les pièces proposées sont donc diverses et forment « un regroupement d’objets disparates issus de toutes origines ».

Pour les amateurs de cuisine exotique, la fermentation des légumes est une tradition culinaire qui nous vient justement de cette grande région (mais aussi d’Asie, même si là n’est pas le propos). L’omniprésence dans la production du collectif des cornichons ou du concombre est une marque de l’importance du thème de la fermentation (comme mode de conservation, mais aussi comme pouvoir de détérioration des matières) pour les artistes de Slavs and Tatars, qui en traite avec humour – cornichons, avec jeu de mot mis en œuvre sur un papier peint à voir, bar à jus de cornichon et ensemble d’œuvres présentées sous le titre : Politique de la fermentation. Les jeux de mots, à travers la transcription d’un signe appartenant à un alphabet vers l’alphabet d’une autre langue (référence à la superposition dans la zone géographique considérée par les œuvres du collectif des alphabets latin, cyrillique, arabe et… glagolitique (!)) et le détournement de phrases ou d’expressions toutes faites, de slogans publicitaires, sont également très représentés dans cette exposition qu’il serait difficile, tant le propos est conceptuel – mais l’humour n’en est pas exclu -, de comprendre sans l’accompagnement d’une médiatrice (ou d’un médiateur) formée par l’école de la Villa Arson. Il n’en reste pas moins qu’on prend plaisir à évoluer dans cette grande exposition dans laquelle les beaux objets ne sont pas absents (Prayway, œuvre constituée d’un rahlé, porte-livre sacré (omniprésent dans le travail du collectif), et d’un tapis persan, sur lequel le spectateur est invité à s’asseoir ou s’allonger aussi bien que le font les artistes durant les accrochages – Lektor, une pièce audio en ouïghour, lue également et en même temps dans les langues des onze pays où la pièce a été exposée – Gut of Gab, en photo ci-dessous, et la dernière salle de l’exposition, qui présente plusieurs pièces toutes plus belles les unes que les autres). Vous l’aurez compris, l’art du collectif Slavs and Tatars est des plus conceptuels et ne peut s’apprécier pleinement que par le biais d’une traduction verbale de chaque œuvre – il faudrait presque un guide audio conçu par les artistes et expliquant précisément pour chaque pièce la genèse de sa conception -, mais cela n’empêche en rien que cette présentation d’un travail riche et d’une esthétique remarquable mérite d’être vue par le plus grand nombre. En espérant que les Niçois et autres amateurs d’art de passage dans la ville azuréenne puissent encore s’y rendre à partir des jours qui viennent et jusqu’à la fin du mois de janvier.

Gut of Gab

La Lucidité, José Saramago

Dans une démocratie d’un pays européen que l’auteur ne cite pas explicitement, et plus précisément dans sa capitale, un jour d’élection et de grande pluie, les électeurs se font attendre toute la journée, jusqu’à 16 heures exactement, où ils finissent par arriver, au grand soulagement des scrutateurs et autres présidents de bureaux électoraux, avec pour résultat final inattendu un taux de 83% de votes blancs. Sous le coup de la panique, le gouvernement, dont les ministres sont pour certains (ministre de l’intérieur, ministre de la défense, en particulier) en rivalité, prend des mesures de plus en plus coercitives, jusqu’à proclamer l’état de siège de la capitale, qu’il a pris la précaution de fuir, avec sa police et son armée, laissant la population entre les mains de la seule autorité municipale.

Nous n’irons pas plus loin dans la narration de l’intrigue de ce roman du maître portugais, Prix Nobel de littérature en 1988, histoire de laisser au lecteur éventuel le plaisir de la découverte. Jusqu’à l’événement majeur du roman (la fuite du gouvernement), les personnages principaux du livre sont donc les membres du gouvernement, des électeurs anonymes, et l’écriture, un joyeux pastiche de la langue administrative et de la langue (pas toujours de bois) des hommes politiques, qui élaborent des stratégies, plus ou moins bonnes (le Président envisage par exemple de murer la capitale, proposition reçue par l’incrédulité d’un ministre qui se demande comment on paiera pareille folie et la contre-proposition d’un premier ministre qui se contente de l’état de siège), pour mettre un terme à une maladie politique de leur démocratie dont ils craignent qu’elle gagne le pays entier. Las, les citoyens de la capitale, malgré quelques coups bas et tordus de leur gouvernement qui a prévu des actions scélérates (dont une fera une grosse trentaine de morts) pour semer la panique dans la ville et jeter le discrédit sur les électeurs adeptes du vote blanc, se montrent particulièrement solidaires et disciplinés, citoyens et responsables face à cette adversité malfaisante…

A partir de là, les choses se corsent et l’intrigue devient policière, avec l’apparition de personnages déjà connus de L’Aveuglement (roman de Saramago chroniqué ici il y a quelques mois), roman dans lequel une épidémie qui rend toute la population du pays aveugle, sauf une, l’épouse d’un ophtalmo dont quelques clients, et lui-même, sont les premières victimes du mal blanc. Notre couple venu tout droit du roman cité ci-dessus est alors au centre de l’intrigue et le flic qui est chargé d’une enquête dont les conclusions sont déjà tirées par le ministre de l’intérieur va surprendre son monde. Comme dans tous les romans de Saramago (dont nous conseillons tout particulièrement L’Année de la mort de Ricardo Reis, pour les amateurs de Fernando Pessoa et de ses hétéronymes), l’écriture est sublime, la phrase longue qu’affectionnait Saramago est au rendez-vous (moins sans doute toutefois que dans Les Intermittences de la mort, que vous pouvez lire sans hésiter, lui aussi), sa manière toute personnelle d’insérer ses dialogues au récit aussi. Le texte est intelligent, drôle et ironique à souhait. C’est une critique sans concession de nos soi-disant démocraties, un texte politique dans lequel l’humour est omniprésent, mais aussi une dénonciation très subversive du pouvoir (de tous les pouvoirs), dont la gestion des crises (toute ressemblance avec une situation actuelle ne serait pas si fortuite qu’il pourrait y paraître, même si La Lucidité a été éditée en 2004) est tout sauf démocratique et respectueuse des libertés fondamentales des citoyens. Bref, c’est du Saramago, il faut lire ses livres (à plus forte raison en cette période ou l’Etat prétend vouloir nous protéger) et La Lucidité ne fait pas exception (en n’oubliant pas de commencer par L’Aveuglement, même si les deux romans sont par ailleurs indépendants l’un de l’autre, malgré le lien signalé auparavant). Vous serez tenus en haleine par l’intrigue jusqu’au coup de tonnerre final, n’en doutez pas !

Pentti Sammallahti, Miniatures

Au Musée Charles Nègre de la photographie de Nice, du 18 septembre 2020 au 24 janvier 2021, nous est proposée une exposition exceptionnelle en ce qu’elle est consacrée à un photographe finlandais dont l’œuvre est à découvrir si on ne la connait pas encore (et à revoir si on ne la découvre pas…), une œuvre d’une beauté rare, poétique et rafraîchissante à souhait. Miniatures (très petits tirages) fait voyager celui qui regarde à travers le monde, sans exotisme, grâce au regard plein de tendresse et d’humour que porte Pentti Sammallahti sur la faune (les petits animaux) essentiellement, la nature (une nature souvent recouverte de neige) et l’homme, une exposition d’une centaine de photos qui font penser, par leur minimalisme, leur sujet principal et la tonalité du regard à autant de haïkus d’hiver. De très petits formats, donc, sans qu’à aucun moment l’œil ne soit en difficulté tant la qualité des tirages est impressionnante, mais aussi des panoramiques dont Sammallahti est un maître incontesté (très beau clichés pleins d’humanisme).

C’est à une rétrospective passionnante que vous êtes donc invités, suivant Sammallahti au gré de ses pérégrinations dans le monde : de la mer blanche de Solovski en Russie, aux forêts d’Europe Centrale en passant par l’Irlande, la Grèce et la France (Nice, entre autres), jusqu’en Inde, et on en oublie, le regard du photographe se pose sur les chiens, les chats et les oiseaux (mais pas que) et sur la vie quotidienne des humbles, pour en montrer la beauté, la poésie et/ou l’incongruité. Son art du contraste et des nuances de noir et de gris tout autant que son minimalisme quand il photographie le blanc d’un mur, du ciel ou de la neige font de de cette exposition un moment de grâce dont vous sortirez émerveillé et heureux, apaisé et serein. Un seul regret : que cette fois le Musée Charles Nègre ne propose pas à ses usagers un film consacré à l’artiste dont on aurait aimé découvrir la biographie et le travail autrement que par un court texte de présentation de l’exposition qui nous laisse sur notre faim. Exposition à voir absolument si vous êtes de passage dans la ville de Nice ! Il vous reste quatre mois pour ne pas manquer ce rendez-vous essentiel. Et dans une période où le gouvernement, qui reconnaît (enfin) via le discours d’un ministre de la santé annonçant que quoi qu’il fasse (surtout quand on fait n’importe quoi) le bilan va s’alourdir, son impuissance (incompétence ?) face à une situation rendue incontrôlable par un travail de sape qui tend à casser les services publics (hôpitaux vidés de leurs lits et budget de la santé en baisse (!) ), ne sait qu’interdire les plaisirs et les moments de détente, je ne peux que vous conseiller de vous faire du bien (c’est toujours meilleur pour le système immunitaire que de regarder la télévision, d’aller dans une grande surface bondée ou de prendre le métro) en entrant dans le Musée Charles Nègre où, tout comme moi, vous risquez fort de ne pas croiser plus de cinq personnes !

Hotel by the river, Hong Sang-Soo

Dans un hôtel, près de la rivière Han, en plein hiver, un vieil homme, un poète, sent que sa dernière heure est proche. On se demande un peu pourquoi, parce qu’il semble en très bonne santé. Toujours est-il qu’il a convoqué ses deux fils, qu’il n’a pas vus depuis un moment. Quand ils le préviennent de leur arrivée et lui demandent le numéro de sa chambre (ils arrivent avec du café), il leur donne rendez-vous à la cafétéria et se refuse à leur ouvrir son intimité.

Parallèlement, une jeune femme à la main bandée occupe une autre chambre où elle attend une amie un peu plus âgée qu’elle, appelée à la rescousse. Quand celle-ci arrive, elle la rejoint dans sa chambre où il est question, tout en buvant un verre de vin blanc (presque tout est blanc dans ce film) d’une relation malheureuse avec un homme, avec une fin cruelle, une histoire pas complètement digérée pour l’une, et d’une relation écourtée par un drame, sans doute, pour l’autre. L’amie de la jeune femme délaissée est sans pitié pour cet ex-compagnon et pour les hommes en général, sauf pour celui qu’elle a aimé et dont on ignore comment il est parti (on imagine qu’il est mort). La jeune femme délaissée est plus douce quand elle évoque celui qui l’a quittée. Elle semble bien lui avoir pardonné. Elle n’en souffre pas moins.

Young-whan, le poète connu et reconnu à qui une femme de service demande de lui signer son livre (demande restée sans suite) et que les deux jeunes femmes du paragraphe précédent disent admirer, attend donc ses deux fils dans une salle de la cafétéria. Eux l’attendent en s’étonnant de son retard dans une salle voisine. L’aîné est un homme plutôt dur, qui continue d’appeler son frère par un surnom déplaisant qu’il lui a donné du temps de leur jeunesse. Son frère, bien plus sympathique, est un jeune réalisateur (connu lui aussi) qui évoque ses difficultés relationnelles avec les femmes. L’aîné, lui, cache à leur père qu’il vient de divorcer d’une épouse dont le vieux poète aime à se rappeler le bon souvenir. Les trois hommes ne se trouvent pas, le cadet cherche son père un peu partout, à l’intérieur comme à l’extérieur, le père vaque ici et là. On sent que la relation filiale est depuis longtemps rompue. Quant à la mère des deux frères, elle n’a jamais cessé de détesté Young-whan, ce qui ne semble pas l’émouvoir. Lorsqu’ils finissent par se trouver, le père qui songe soudain à un cadeau possible leur offre chacun une peluche, à leur image. Père absent, fils raté dit un proverbe psychanalytique. Il s’agit peut-être de cela…

Les deux groupes (hommes et femmes) ne se rencontreront pas. Seul le poète croisera les deux jeunes femmes : une première fois devant l’hôtel, dans la neige et le froid, pour leur dire et même leur répéter qu’elles sont belles, situation qui semble devenir gênante pour la plus jeune. Il n’a sans doute rien d’autre à leur dire, il est poète et la relation n’est pas son élément. Puis, dans une scène proche de la fin du film, au restaurant où il mange et boit (plus que de raison) avec ses deux fils, il s’invite à leur table, après avoir prétexté auprès de ses fils qu’il rentrera à pied, et se fait servir encore à boire, pour finalement avouer aux deux femmes, comme un hommage à toutes les femmes, qu’il peut mourir tant qu’elles sont là, une phrase qu’il n’aura pu prononcer devant ses deux fils.

Les hommes du film ne sont guère à leur avantage (le fils cadet a ma préférence dans la médiocrité), les femmes, elles, s’en tirent peut-être un peu mieux (encore que l’amie qui vient soutenir la jeune femme blessée est pour le moins rigide), ce qui n’exclut pas un certain ridicule qui s’exprime dans des réactions un peu infantiles quand elles parlent des pies qui font leur nid dans le froid hivernal, mais ce qui ressort du conte d’hiver de Hong Sang-Soo, c’est que la relation entre les deux sexes est condamnée à l’échec. Quant à la mort du poète, allez savoir si elle ne parlerait pas de celle que le cinéaste attend. Souhaitons-lui, avant qu’elle advienne, de ne pas avoir manqué ses rendez-vous avec les femmes et ses proches. Une chose est certaine : il n’a pas raté ce très beau film en noir et blanc, au cours duquel il épingle l’ambiguïté des hommes, leur absence d’empathie, leur maladresse et leur égoïsme. Jusqu’à la mort, et ce même quand il y aurait possibilité de réparer.

La Femme qui s’est enfuie, Hong Sang-Soo

Encensé par une partie de la critique, le dernier film en date de Hong Sang-Soo, le prolifique réalisateur sud-coréen, met en scène trois femmes qui s’ouvrent à cœur ouvert de leur vies respectives. Gamhee profite en effet de son premier moment de liberté en cinq ans de vie de couple (son mari est parti en voyages d’affaires, pour quelques jours et a pour une fois accepté d’être séparé de sa femme : les amoureux ne se quittent pas, est sa devise) pour rendre visite à trois amies qui vivent à l’écart de la grande ville coréenne de Séoul. La première chez qui elle se rend, Young-Soon, l’accueille dans son nouveau chez-soi, d’où l’on voit la montagne et où l’on entend les poules du voisin (visite au poulailler obligée). C’est une femme plus âgée que Gamhee, divorcée, et qui vit avec une colocatrice, experte dans la cuisson des viandes (ça tombe bien, Gamhee en a apporté, et de la meilleure !). Le ton désenchanté sur lequel son amie évoque les hommes et en particulier son ex-mari, leur divorce, conduit la jeune femme à se confier : elle ne sait pas vraiment si elle aime son mari, mais parfois elle se dit que c’est peut-être le cas, que c’est ça d’être aimée. La coloc ne parle pas de ses relations avec les hommes, les trois femmes sont à table, on parle surtout nourriture, cuisine et maison. La deuxième amie de Gamhee chez qui elle se rend a elle acheté un appartement, elle a économisé beaucoup d’argent, elle veut s’amuser (il en est temps, elle parle de son âge) et a découvert un bar où elle se rend le soir, un bar fréquenté par des écrivains, des architectes (elle en a rencontré un avec qui elle a une liaison et qui vit… juste au-dessus de chez elle). Comme dans la première rencontre, Gamhee semble apprécier de retrouver cette amie. Il est question de cuisine (celle-là cuisine mal, c’est du moins ce qu’elle dit, elle a d’ailleurs fait brûler un plat), de petites choses de la vie des femmes. La troisième amie que rencontre Gamhee, c’est le hasard qui la lui fait croiser. Il y a comme un contentieux entre les deux femmes. Woo-jin en vient très vite à se dire désolée, vraiment désolée. Gamhee l’assure que ce n’est rien. On se demande si elles ont eu une liaison à laquelle Woo-jin aurait mis un terme de façon peu élégante, mais la situation se précise (encore que…) quand Gamhee lance : « Je n’ai pas pensé à vous deux pendant tout ce temps. » Il semble bien qu’elles furent rivales, et que l’une a pris l’homme de l’autre. La sincérité des deux anciennes amies, leur tranquillité dans cette discussion, montrent que l’une et l’autre n’ont aucune rancœur, qu’entre elles nulle cicatrice n’est restée à vif. La main de Woo-jin qui se pose sur celle de Gamhee, qui ne la retire pas, confirme qu’elles sont en paix.

Ces femmes passent de bons moments à évoquer une vie quotidienne, simple ou moins simple. Les hommes n’ont pas le beau rôle, qu’ils soient présents ou absents. Justement, chaque rencontre se termine par l’irruption d’un homme. Le premier, un voisin fâcheux, vient se plaindre auprès de Young-Soon de ce qu’elle attire les chats de gouttière du quartier en les nourrissant, or sa femme à la phobie des chats. C’est la coloc qui le reçoit, et sans se départir de sa politesse argumente pied à pied et sans s’énerver pour expliquer à l’importun que ces chats ont leur importance pour elles et qu’elles ne font que les nourrir. Quand Young-Soon, plus expérimentée, arrive, elle règle le problème en se mettant du côté de la loi : « Nous nourrissons ces chats tant que ce n’est pas hors-la-loi. » L’homme rentre enfin chez lui.

Le deuxième homme qui interrompt les moments de grâce entre les femmes est un jeune poète de vingt-six ans, bien plus jeune que Su-Young, avec qui elle a couché un soir, en sortant du café. Depuis il la harcèle, se disant humilié par elle, insiste pour être reçu à l’intérieur. L’échange dure, Su-Young s’agace et remet le type à sa place. Il l’incite à continuer, à recommencer, avec un certain masochisme à le maltraiter.

Quant au troisième homme, c’est le mari de Woo-jin lui-même, avec qui Gamhee a sans nul doute eu une histoire de jeunesse (il est bien plus vieux qu’elle) et qu’elle croise en sortant du lieu d’art où elle a vu un film, pendant que lui était occupé à l’étage du dessous à faire l’artiste, en parlant beaucoup et en se répétant sans cesse, signe d’un manque de sincérité selon sa jeune épouse, qui pense que sa popularité nuit à son travail artistique. Quand Gamhee lui dit ne pas se sentir à l’aise en sa présence, il répond que lui se sent très bien. Elle coupe court à la rencontre de façon polie mais ferme.

La femme qui s’est enfuie, dont il est question au début du film, pourrait bien être Gamhee, elle-même. A vrai dire, on n’en saura rien, et j’ajouterai qu’on s’en moque. Ce film, dont les intentions sont sans doute très bonnes et très féministes (Hong Sang-Soo prend le parti des femmes contre les hommes, dont il pique les travers et les ridicules), a bien du mal à accrocher le spectateur, et les séquences qu’il met en scène entre ces femmes s’avèrent très rapidement ennuyeuses, leurs discussions assez mornes et plates, il est difficile d’entrer en empathie avec ces personnages et on quitte ce film, dont on ne dira pas pour autant qu’il est mauvais, en poussant un soupir de soulagement à l’apparition du générique de fin.

Les Fleurs de Shanghai, Hou Hsiao-Hsien

Huis clos dans une maison close de Shangaï, une maison des « fleurs », ces courtisanes avec lesquelles les hommes fortunés de la haute bourgeoisie chinoise passent du temps ou s’engagent plus intimement en dépensant systématiquement des sommes folles, Les Fleurs de Shanghai (1998) de Hou Hsiao-Hsien (The Assassin) est un film de deux heures à la beauté formelle indéniable : photographie sublime, avec une lumière dont l’effet sur le spectateur, accentué par une musique répétitive et lancinante, peut s’avérer dans les premières minutes du film presque soporifique, cadre scénaristique contraignant (unité de lieu, division du film en plans-séquences séparés par des fondus). On est donc à Shangaï, à la fin du XIXe siècle. Monsieur Wang est le client officiel de Rubis, qu’il aime d’un amour profond jusqu’à découvrir qu’elle peut recevoir un acteur d’opéra et rompre ainsi leur accord d’exclusivité. Il casse alors tout ce qu’il lui a acheté et se lance dans une relation avec une autre courtisane, Jasmin, qu’il libère en payant son départ de la maison (les courtisanes, jeunes orphelines sans autre avenir que cette chance d’être choisie pour grandir auprès de celle qui les fera plus tard travailler, sont achetées par leur « mère » vers sept-huit ans, investissement qu’elles rembourseront en étant « populaires » ou en rachetant leur liberté), épouse rapidement, avant de s’apercevoir qu’elle le trompe elle aussi.

Mais là n’est sans doute pas l’essentiel, Monsieur Wang étant sans doute le personnage central, côté hommes, du film, mais son histoire est un prétexte scénaristique à filmer la vie d’une maison des fleurs, les jalousies et conflits entre courtisanes, les dépits amoureux de ces messieurs, le temps qu’ils passent ensemble, à boire et manger, entourés de jeunes et belles femmes, à jouer également au mah-jong, à reboire encore, le temps qu’ils passent avec leur favorite à parler, se disputer, manger, fumer de l’opium (omniprésent), se promettre un avenir commun, se déchirer pour une promesse non tenue, avec interventions des aîné-e-s pour régler les problèmes… le tour de force du film étant peut-être de faire vivre au spectateur une histoire de maison close sans jamais déshabiller une courtisane. Car ce qui compte ici, un peu comme l’aurait fait un documentaire, c’est de montrer la vie de ces « enclaves », les rapports de force qui s’y jouent, l’importance de l’argent dans la relation « amoureuse » avec une courtisane, l’essentiel pour celle-ci étant de ne pas se faire duper par un client prompt à s’engager à l’extérieur dans un mariage arrangé par la famille. Bref, les images crues ne sont pas de mise, mais la cruauté et la violence sont bien là, que cache mal l’aspect bonhomme des scènes de table où les hommes parlent, jouent et boivent sous le regard silencieux des femmes. Vous l’aurez compris, ce film de Hou Hsiao-Hsien est d’une splendeur inimitable et d’un intérêt certain pour un spectateur qui découvre, en jouissant du plaisir esthétique que procure l’œuvre, un aspect méconnu de la vie sociale des élites dominantes de la Chine du XIXe siècle.

Le Point aveugle, Javier Cercas

Après avoir lu le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile, je m’étais promis de ne pas rester sur cette déception en lisant son récent essai littéraire, Le Point aveugle. C’est chose faite. La théorie de Cercas est plus qu’intéressante. Il dit aimer tout particulièrement dans la littérature moderne les romans du point aveugle, parmi lesquels il s’interroge sur l’oeuvre de Mario Vargas Llosa (prix Nobel de littérature 2010), sur ses propres romans et sur le premier roman moderne, le Don Quichotte de Cervantes, mais aussi sur Le Procès de Kafka ou Moby Dick de Melville. Les analyses de Cercas visent juste, elles donnent des lectures pertinentes des romans qu’il interrogent et elles proposent une vision intéressante de la lecture, qui reprend à son compte une idée souvent énoncée par les critiques ou les amateurs de grande littérature, « les bons romans sont ceux qui posent des questions pas ceux qui y répondent », idée avec laquelle il serait difficile de ne pas être d’accord. Cette théorie pose inévitablement le problème de la littérature engagée, pour ne pas parler de la littérature militante, qui, elles, apportent souvent plus de réponses que de questions. Ce n’est pas pour autant que Cercas les jette aux orties, lui qui est revenu sur une idée de jeunesse selon laquelle la littérature engagée et réaliste serait à fuir. De ce point de vue, même si la littérature engagée me semble à fuir la plupart du temps (qu’on pense à certains textes de Sartre, tombés dans l’oubli à cause de ce défaut, ou pire à la littérature soviétique autorisée…), le positionnement de Javier Cercas a le grand mérite d’éviter le manichéisme et de soulever des questions en y répondant (ce qui pour le coup est le grand devoir de l’essai, littéraire ou autre) de manière subtile. Là où le texte a fini par m’ennuyer, par moments (il n’en reste pas moins très pertinent et intéressant), c’est dans le choix de parler de ses propres livres, parfois de façon un peu pesante, et de consacrer une longue partie à Vargas Llosa et à ses livres (il est vrai que le Prix Nobel 2010 a déjà lui-même largement commenté ses propres romans, en les disséquant de façon exhaustive et évidemment intelligente). En conclusion, Le Point aveugle est a recommander pour des amateurs de théorie littéraire. Quant à ceux qui préfèrent se perdre dans la fiction pure, ce n’est peut-être pas dans ce type d’écrit qu’ils trouveront leur plaisir.

Les Saisons, Maurice Pons

Présenté par la quatrième de couverture de la réédition du roman aux Editions Bourgois dans leur collection de poche, Titres, comme un « livre culte réunissant autour de lui une véritable confrérie d’initiés », je n’hésiterais pas une seconde avant de qualifier Les Saisons comme un véritable chef-d’œuvre de la littérature française dont je me suis étonné longuement, durant sa lecture, de ne pas en avoir eu vent plus tôt : il a en effet été publié pour la première fois en 1965 ! Le résumé que j’en ferai sera bref, tant il vaut mieux avec ce « diamant noir de la littérature » éviter d’en dire trop sur l’intrigue qui demande à être découverte en lisant. Le personnage principal, Siméon, arrive dans une vallée oubliée, un jour du seizième mois de l’automne (vous avez bien lu) et décide de s’y installer pour y écrire le livre qu’il porte en lui. L’accueil est plutôt glacial. Les habitants lui font comprendre de façon on ne peut plus explicite qu’il n’est pas le bienvenu, quand ils ne lui disent pas tout simplement « On n’a pas besoin d’étranger, ici ! ». Le décor est planté. En dire plus sur l’intrigue consisterait à mettre à mal votre plaisir de lecture quand vous aurez fait l’excellent choix de vous rendre en librairie pour acquérir à peu de frais ce trésor d’imagination, de beau style, cette histoire riche en personnages hauts en couleur, ce génial ouvrage de littérature.

Car l’écriture est somptueuse. On se demande comment Pons a pu faire pour maîtriser pareil lexique (à croire qu’il a lu et retenu le dictionnaire, ou qu’il était un spécialiste de la montagne, entre autres sujets porteurs d’un jargon propre), où il va chercher les patronymes (extraordinaires) de ses personnages, on se met à rêver de posséder la phrase et le style à un aussi haut degré d’efficacité sobre, avec une tendance délicieuse de la part de Pons à mêler les registres (dans le genre familier, les dialogues sont une réussite incroyable), on se dit qu’on tient là un écrivain, un vrai, dont Michon pourrait être un descendant. Et puis, le début du roman fait penser également au grand Franz Kafka du Procès, et on n’en dira pas plus pour ne pas ternir votre découverte, tout comme la suite et la fin du texte peuvent évoquer des auteurs comme Bordage. Bref, on va de surprise en surprise dans ce texte qui se lit avec une facilité déconcertante, et qui se lit donc vite, sans que jamais l’ennui ne guette, et sans que jamais l’auteur ne tombe dans la moindre facilité. C’est un texte sombre, et drôle à la fois, comme les grands romans du XXe siècle (Céline, Beckett, Pinget, pour ne citer qu’eux), c’est un univers à part, dans lequel l’imaginaire a plus que sa part, c’est un régal de lecture dont on sort aux anges et sidéré, c’est Les Saisons de Maurice Pons, un objet littéraire d’une qualité telle qu’on se félicite de ne pas l’avoir lu plus tôt, tout en se disant qu’on s’offrira une autre fois, au moins, le plaisir de le relire. Allez-y les amis, mais allez-y ! Vous ne serez pas déçus.

Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, Cookie Mueller

Touche à tout de l’art, et dans la vie en général, Cookie Mueller est peut-être surtout connue pour sa participation en tant qu’actrice à quatre films de John Waters, réalisateur underground provocateur et sulfureux. Mais elle est aussi une conteuse extraordinaire que ses amis ont incité à écrire ses histoires, dont on a un aperçu dans ce livre au titre fantastique que nous éviterons de rappeler trop souvent dans cette chronique tant il est long, un titre génial directement issu d’une phrase du livre. Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, donc, est un petit livre de récits qui valent leur pesant d’or, ou de cacahuètes, des souvenirs de la belle Cookie, livrés sans états d’âme, et tous plus ou moins trash. A priori, en ouvrant le bouquin, on peut se dire qu’on ne va pas suivre l’auteur dans son délire : des histoires plutôt glauques, de viols, de drogues et d’emmerdes toutes plus sordides les unes que les autres, à en juger par certains titres ; qu’on en juge un peu par ce rapide florilège : La porcherie ; Enlèvement et viol ; Go-Go dancing… On se dit qu’on va lire du Bukowski au féminin et qu’on a peut-être passé l’âge de s’enthousiasmer pour ce genre de récits déjantés et dont l’intérêt semble limité. C’est sans compter sur les qualités d’écrivaine de Cookie Mueller et sur un style tout particulier, pas si trash que ça, qui met à distance, par un humour réjouissant et une philosophie de la vie détachée, ces événements flippants que traverse une héroïne, Cookie elle-même, résiliante et forte comme une femme blessée par la vie qui semble surmonter toutes les catastrophes que le destin lui impose. Un exemple tiré du deuxième récit, Haight Ashbury : Cookie a rencontré un Black, qui l’emmène un peu malgré elle en virée ; résultat des courses : « On a jamais rencontré Stokely Carmichael. Dommage, vu qu’à la place je me suis fait violer. » Phrase suivante : « Même pas bien d’ailleurs. » Un peu plus loin, vers la fin du récit : « Kirk m’a demandé pourquoi c’était toujours à moi qu’arrivaient les trucs les plus fun. » Le ton est donné. Pas question d’apitoiement ou de larmichettes, dans cette histoire, Cookie Mueller en est incapable. On a donc droit, dans tout le recueil, à un aperçu de trois décennies, des années soixante aux années quatre-vingt, que traverse à toute allure notre héroïne, sans rien perdre de sa fraîcheur, ‘d’une certaine naïveté et de sa force de vivre. L’amateur de littérature et de phrases bien troussées et/ou qui vont à l’essentiel n’est pas déçu. « J’avais deux amants et je n’en avais pas honte. », incipit du premier récit, met sans perdre de temps le lecteur dans le flow. « Comme on avait douze heures de route devant nous, on avait pris soin de ne pas oublier deux bouteilles de Jack Daniel’s, une poignée de comprimés de Dexadrine Spantuals (le dernier cri sur le marché pharmaceutique) et une vingtaine de Black Beauties. Mis à part ces trucs de base, harnachées de nos sacs de l’Armée du Salut et avec nos uniformes de petites filles modèles, nous étions prêtes. » Ecriture au speed et aux amphétamines, efficace et qui sait aller à l’essentiel. Inutile de préciser que la virée en stop va se compliquer… Dans le genre, l’incipit du récit En Colombie-britannique met le lecteur tout de suite dans le vif du sujet : « J’ai un jour par erreur réduit en cendres la maison d’un ami. » Même chose pour celui de L’Age de pierre : « Il y a des pervers partout en Sicile. » Les dialogues n’ont rien à envier à ce style général, ça décoiffe : « Laisse-moi te brouter le minou, a-t-il susurré, s’il te plaît, laisse-moi te brouter le minou. » Commentaire a posteriori, au moment de l’écriture du texte, de la narratrice : « Waouh ! Non mais quel pervers ! C’était franchement dégueulasse. Qui pourrait imaginer baiser sous LSD dans un confessionnal ? Je me suis sentie un peu comme une tranche de mou, tout sauf sexy. » Ou encore : « C’est quoi le pire truc qui puisse m’arriver si je mange de la merde de chien ? » a demandé Divine pendant qu’on patientait sur le plateau, alors que John Waters faisait quelques prises en extérieur. » Bref, on s’attendait à du Bukowski au féminin, mais le vieux Hank est un enfant de cœur auprès de cette Cookie et je donnerais toute l’œuvre du vieil ivrogne pour un second recueil de souvenirs foufous de la Mueller. Sans mentir !

La Nébuleuse du crabe, Eric Chevillard

Prix Fénéon 1993, La Nébuleuse du crabe d’Eric Chevillard est un petit ovni littéraire de 123 pages qu’on n’appellera ni roman ni poème, un texte burlesque de cinquante-trois chapitres qu’on pourrait aussi bien lire en partant de la fin, qu’on pourrait lire dans tous les sens, tant la marche du texte s’apparente à celle d’un crabe, lire de la façon la plus aléatoire, sans pour cela perturber la lecture et la compréhension. Son auteur qui met au-dessus de tout en art l’originalité, parce que pour lui « être original c’est trouver sa voie et la suivre jusqu’au bout », manque rarement son but, et ici moins qu’ailleurs sans doute. Il ne se soucie ni de vraisemblance ni de réalisme, et on ne s’en plaindra pas. Crab est un drôle de type, qui « n’est pas à une contradiction près », apprend-on dès le début du livre et on va le suivre inlassablement dans ses multiples contradictions, dans ses vies contradictoires et multiples, dans ses mille métamorphoses, dans ses mille et une morts. Car Crab n’en finit pas de mourir, de renaître de ses cendres, pour mieux disparaître et réapparaître, et enfin mourir sur scène, devant une foule qui ne peut y croire au point d’imaginer une machine qui aurait escamoté l’acteur. La Nébuleuse ne se lit donc pas comme un roman, il ne faut sans doute chercher dans le texte ni logique ni structure organisée ni sens profond, non La Nébuleuse du crabe est un texte délibérément foutraque sur un personnage unique dont on observe amusé la perpétuelle évolution, quitte à revenir sur sa dernière métamorphose pour en découvrir une nouvelle. La lecture en est donc aisée, agréable, il suffit de se laisser aller, de prendre chaque texte comme il vient, sans se soucier de leur organisation, pour le plaisir des apories, de l’humour poétique et de la langue de Chevillard. Crab n’est pas sans faire penser au Monsieur Plume de Michaux, on pense aussi de temps en temps à Beckett, et à la logorrhée des narrateurs de Malone meurt ou l’Innommable, influences que Chevillard ne rejette pas, sans pour autant voir en eux des maîtres. Il a d’ailleurs raison, car son écriture, tout aussi réjouissante que celle des deux auteurs cités ci-dessus comme références possibles, en diffère radicalement par sa légèreté, voire son optimisme. Rien de sombre, rien de noir chez Chevillard, qui se situe du côté du rire et de la joie, et ça fait plutôt du bien. A lire sans modération.

L’Iguane, Anna Maria Ortese

Découverte tardive d’une écrivaine italienne de très grand talent, avec cette lecture d’un livre étrange (et donc beau – le beau est toujours bizarre, comme disait l’autre), sorte d’ovni de la littérature mondiale. Le moins que l’on puisse en dire, c’est que forme et fonds y sont intimement liés, que l’intrigue suscite le même étonnement que le style. Don Carlo Ludovico Aleardi, un riche comte milanais, part en voilier pour l’Atlantique où il compte acheter une île, sur laquelle, en bon architecte, il pourra faire construire des maisons et continuer de faire fructifier le patrimoine familial que gère sa mère. En arrivant sur l’île d’Ocaña, il rencontre trois hommes qui l’accueillent dans leur maison et, surtout, une servante qui n’est autre qu’une iguane, douée de parole et d’un comportement assez proche de celui des humains. L’intrigue est annoncée dès les premières pages, quand parlant avec un ami éditeur, Borao Adelchi, qui lui demande de lui rapporter de son voyage un texte à éditer, pour vaincre la concurrence, car tout a été découvert, et il faudrait « quelque chose de bien primitif, et même de l’anormal ». Réponse du comte :  » Il faudrait les confessions de quelque fou, si possible amoureux d’une iguane. » Dès lors on sait où l’on va et on sait qu’Anna Maria Ortese ne jouera pas sur le suspens. Quant à sa phrase, elle se montre à la hauteur de l’étrangeté de l’intrigue, ciselée comme un diamant, développant un style unique (dont la traduction de Jean-Noël Schifano, qu’on peut considérer comme aussi précieuse que le texte original, donne une idée assez précise). Présenté ainsi par le traducteur lui-même en quatrième de couverture, L’Iguane est bien un livre »inouï », un « roman inclassable ». Inutile, comme il le fait à la fin de sa présentation, de le comparer à La Métamorphose de Kafka, même matinée d’Ile au trésor, il ne s’agit pas de cela. Ortese développe tout autre chose, un discours non manichéen sur le bien et le mal, un regard critique sur le monde capitaliste et l’argent, tout ça dans une histoire qui peut paraître a priori fantastique et ne l’est pas vraiment, tant elle y porte un regard unique la réalité de son époque et sur l’humanité dont elle se sentait si loin à la fin de sa vie, et sans doute au moment de l’écriture de son roman. Vous l’aurez compris, L’Iguane est un texte hautement recommandable, qui par sa différence, pourrait être rangé dans votre bibliothèque, même si les propos de ces deux livres et de ces deux auteures n’ont rien de commun, auprès du sublime Les Guerrillères de Monique Wittig. Deux objets littéraires géniaux et inclassables dont l’originalité et le statut mérité de chefs d’oeuvre pourraient justifier la proximité physique sur une étagère de bibliothèque.

Le Prospectus, Cesar Aira

En littérature, tout est permis ! Le message qu’envoie chaque roman de Cesar Aira à ses lecteurs et à tout aspirant écrivain souhaitant écrire autre chose que ce qui nous est donné à lire la plupart du temps est on ne peut plus clair. Dans Le Prospectus, une jeune femme, Norma Traversini commence un texte censé informer les habitants de son beau quartier de Flores qu’elle va ouvrir un atelier d’expression dramatique pour permettre à ses participants, non de devenir acteur ou actrice, mais de développer leur niveau de sincérité. Norma Traversini est peut-être douée pour la pédagogie théâtrale, mais en ce qui concerne la rédaction d’un prospectus efficace, elle est catastrophique et se perd dans des digressions inutiles et, quand elle en prend conscience, plutôt que de recommencer son texte, elle se propose de mieux expliquer son propos et voit son texte s’allonger sans s’en inquiéter outre mesure, si bien que quand elle commence à résumer un roman qu’elle vient de lire pour mieux se faire comprendre, elle ne se demande pas si son projet lui échappe. Voilà trois fois qu’elle s’égare : « La somme des explications, loin d’éclaircir le panorama, l’a complètement embrouillé. » Le nom de son atelier est « Atelier Lady Barbie », nom d’un des personnages du roman qu’elle décide de résumer pour mieux faire comprendre son projet aux habitants du quartier.

Et voilà le lecteur plongé dans un roman colonial, qui se passe dans le milieu anglais des colons de l’Inde, qui finit par basculer, sous l’effet de la stratégie déjà éprouvée d’Aira, celle de la « fuite en avant », dans le roman d’aventure – un roman des plus délirants, qui se termine sans qu’il soit fait de nouveau mention du prospectus, mais quelle importance ? Comme si, pour l’auteur argentin, il n’était gageure plus amusante que transgresser toujours plus insolemment ce que d’aucuns nomment les règles de la narration. Et comme d’habitude avec Cesar Aira, ce qui chez n’importe quel écrivain ferait flop, marche à merveille même si, avouons-le sincèrement, Le Prospectus n’est pas mon livre favori de cet auteur toujours surprenant, toujours enthousiasmant. Mais rien, bien sûr, ne vous interdit de lire ce très bon texte, qui conviendra peut-être mieux à votre bibliothèque intérieure qu’à la mienne. Bonne lecture – si vous voulez lire autre chose, pensez à découvrir l’un des courts romans de Cesar Aira, quel qu’il soit, vous ne le regretterez pas.

La Boucherie des amants, Gaetaño Bolán

Premier roman (publié en 2005) de Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants est un très court texte, qui rappelle au lecteur les méfaits de la dictature de Pinochet, l’horreur qu’il y a à vivre, même dans une petite ville, dans une atmosphère de censure de la pensée et de délation. Les personnages du roman sont attachants, peu nombreux : Tom, le fils aveugle du boucher, Juan, géant débonnaire, Chico, le coiffeur, un bon ami avec qui Juan serait tenté de refaire le Chili, Dolores, l’institutrice et… c’est tout. La mère de Tom est morte en couches. L’enfant aimerait avoir une maman de substitution, le boucher n’y pense pas trop, jusqu’à ce que l’institutrice se mette à fréquenter sa boucherie avec un peu plus d’assiduité. Quand Tom s’assure que Dolores se rendra au bal du dancing de la ville, Le Paradis, la rencontre semble inéluctable. Et elle l’est, en effet. Même si le boucher ne correspond pas exactement à l’idéal poétique de l’institutrice, ils deviennent amants. Puis la politique s’en mêle… Car ils sont quelques-uns à se réunir dans l’arrière-boutique de la boucherie, certains soirs, pour discuter un peu du président, qu’ils insultent en passant, et se dire qu’il serait peut-être temps de préparer la révolution. Joli texte, qui pourrait facilement passer pour un conte, La Boucherie des amants n’est pas pour autant un grand roman. L’écriture en est minimaliste, les chapitres sont d’une grande brièveté et l’intrigue en est on ne peut plus simple. Il se lit sans difficulté, avec un certain plaisir. Rien de plus, même si le thème qu’il aborde ne laisse pas indifférent. Gaetaño Bolán a aussi écrit Treize Alligators, son deuxième roman, en 2009, puis a quitté la France pour se retirer dans un petit village du Chili. Le titre de ce deuxième roman n’étant pas fait pour me déplaire, j’irai y jeter un œil à l’occasion pour mieux connaître cet auteur franco-chilien.

Le Voyage vertical, Enrique Vila-Matas

Mayol a soixante-dix sept ans. Lui qui a toujours régné sur sa femme et sa famille en patriarche autoritaire a la surprise d’entendre madame lui demander de sortir enfin de sa vie pour lui permettre de découvrir qui elle est. Le coup est rude, et s’il pense que la situation peut évoluer favorablement, il va devoir se faire à l’idée qu’il s’est trompé. Ce livre de Vila-Matas est surprenant. Car, en général, avec Vila-Matas, la littérature est le personnage principal du roman. Or, Le Voyage vertical met en scène un personnage inculte (son fils cadet, un artiste-peintre raté, lui en fait d’ailleurs le reproche). Le grand drame de la vie de Mayol est de ne pas avoir fait d’études : il avait quatorze ans à la fin de la guerre civile espagnole et a dû se mettre immédiatement au travail. Cela ne l’a en rien empêché de réussir sa vie, en créant une entreprise prospère, qu’il a transmise à son fils aîné, de faire un peu de politique – il est Catalan et nationaliste – et de fréquenter ainsi des hommes politiques dont certains l’ont intéressé. Hélas, ses meilleurs amis sont morts, il se retrouve à la porte de ses deux maisons, son fils aîné est en crise et lui avoue qu’il ne s’intéresse plus à son travail, sa fille a une relation adultère et son dernier n’est pour lui qu’un crétin prétentieux. Sur les conseils de ses « amis », pour lesquels il n’a que peu d’estime, Mayol va partir, afin de surprendre son monde avec sa disparition, car bien sûr, il va en profiter pour couper les liens avec sa famille. Le voilà donc en partance pour Porto, puis Lisbonne et enfin Madère. Il aimerait rencontrer de nouvelles personnes, mais s’aperçoit qu’il n’est pas très doué pour ça. C’est à Madère, qu’il va enfin rencontré du monde et commencer à s’intéresser à la culture et à la lecture. Je n’irai pas plus loin dans le résumé du livre, j’en dévoilerais l’essentiel. Quand Mayol s’intéresse enfin à la littérature, les écrivains favoris (certains, pas tous) de Vila-Matas reviennent : Flaubert, Claudio Magris, entre autres. Le plus drôle – écho romanesque à l’essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? – est que Mayol va participer à des réunions d’intellectuels qui parlent chaque jour de ce qu’ils viennent de lire et que, pour cacher son inculture, il va inventer un écrivain, inventer des lectures qu’il n’a pas eues, mentir effrontément pour continuer à fréquenter ses nouveaux amis. Et devenir l’ami d’un jeune homme qui lui proposera une aventure tout ce qu’il y a d’intéressant pour lui qui découvre l’univers des livres. Bref, vous l’aurez compris, une fois encore Enrique Vila-Matas réussit à subjuguer son lecteur avec ses thématiques favorites : crise existentielle, littérature, envie de disparaître, imposture, etc… Et, comme d’habitude, ça fait mieux que marcher très bien. Un petit régal de roman.

Du Hérisson, Eric Chevillard

Résumer l’intrigue de ce roman jubilatoire d’Eric Chevillard ne prendra que peu de temps. Le prétexte en est on ne peut plus simple : le narrateur, un écrivain dont le succès littéraire est des plus relatifs, découvre sur son bureau de travail, au moment où il se prépare à écrire

son autobiographie, un « hérisson naïf et globuleux » qui va bien sûr l’empêcher de mettre en œuvre son projet et détourner son écriture vers un tout autre sujet, dont le titre du roman suffit à lui seul à dire qui est le personnage principal de ce livre de Chevillard. En un premier temps, cherchant à répondre à la question simpliste de ce que peut symboliser ce hérisson, j’ai pensé

à la panne d’inspiration, mais bien sûr, en poursuivant ma lecture je me suis aperçu qu’il n’en était rien et que je pouvais ranger ma question au placard des mauvaises idées. Du Hérisson est un livre discours, qui n’est pas sans évoquer le Beckett de Malone meurt ou de L’Innommable, l’absurde étant chez Chevillard bien moins sombre que chez le divin Irlandais et le discours vide

s’avérant assez rapidement plein, saturé même (discours sur la littérature, références scientifiques pour rire, mais pas seulement, personnage du hérisson oblige, jeu avec les codes de l’autobiographie que Chevillard détourne à loisir, etc…). Fantaisie, jubilation de l’écriture pour l’écriture, du texte dont le principal moteur est d’aller de l’avant, encore et toujours, en se nourrissant de lui-même et, loin d’une narration classique et surtout d’une intrigue dont l’auteur nous a habitué

à devoir nous passer – merci à lui pour ce sain parti pris d’écriture –, grâce en particulier à un art savamment cultivé de la digression permanente qui inscrit Chevillard dans la lignée d’un Laurence Sterne, écrivain injustement oublié, nous voilà donc embarqués dans une aventure que peu d’écrivains contemporains, trop souvent conventionnels, proposent à leurs lecteurs dans leurs trop sages romans. Enfin, signalons que la forme rejoint le fond dans ce refus de la norme, et c’est heureux, faisant du roman Du Hérisson une expérience de lecture bien revigorante. Merci, Eric Chevillard !

Le Mobile, Javier Cercas

Actes Sud publie le « premier roman » de Javier Cercas, Le Mobile, texte tiré d’un recueil de nouvelles dont l’auteur espagnol n’a conservé que celle-ci, se repentant des quatre autres (« par bonheur presque personne ne les a lus » écrit-il humblement dans sa note de fin de livre). Dans cette même note, il se demande : « J’ignore si le récit qui donnait le titre à ce recueil et que j’ai décidé de conserver ici est meilleur que les autres ; mais je sais que c’est le seul dans lequel je me reconnais non sans une certaine gêne et le seul, même si un écrivain finit presque toujours par se repentir de son premier livre publié, dont je ne me suis pas encore repenti. Il se peut que ce soit une erreur. » Fort bien.

Alvaro, vit dans un immeuble, petitement puisqu’il a choisi de sacrifier sa carrière professionnelle à don amour immodéré de la littérature, à laquelle il se livre avec le plus grand sérieux : « Alvaro prenait son travail au sérieux. Chaque jour il se levait ponctuellement à huit heures. Il finissait de se réveiller sous une douche d’eau glacée et descendait au supermarché acheter du pain et le journal. De retour chez lui, il préparait du café, des tartines grillées avec du beurre et de la confiture et il petit-déjeunait dans la cuisine, en feuilletant le journal et en écoutant la radio. A neuf heures, il s’asseyait à son bureau, prêt à commencer sa journée de travail. » (incipit) Son projet est d’écrire une oeuvre ambitieuse pour ouvrir une voie et pour cela, car les grands écrivains se reconnaissent à leurs lectures, il met ce premier roman sous l’autorité de Flaubert (petite pose dans le compte rendu de ce « roman », je l’ai choisi car, justement, mon second texte long, en cours, est l’histoire d’un homme qui, sans connaître Gustave Flaubert – il en a seulement entendu parler au bistrot, par un prof de lettres avec qui il boit parfois un coup – entame, sous l’égide de l’écrivain normand – le livre sur rien -, un cahier dans lequel il rend compte de son observation quotidienne d’un mur).

Ensuite, comme le roman du personnage principal se passe dans un immeuble, Alvaro va aller chercher le réalisme de son texte et ses personnages dans son environnement proche. J’arrête là le résumé du texte. Alvaro va faire la connaissance de trois de ses voisins et de la concierge de l’immeuble et, bien sûr, les choses ne vont pas passer aussi bien qu’il l’aurait souhaité, sinon il n’y aurait pas d’intrigue. Le texte de Cercas se lit vite (moins de quatre-vingt pages), mais hélas on n’en sort ni estomaqué ni convaincu. La fin est surprenante pour qui aurait pensé naïvement que la logique ne l’emporterait pas et l’on se dit que le prétexte littéraire du début a fait long feu, que c’est bien un texte de jeunesse qu’on vient de lire et qu’il est sans doute préférable d’aborder l’oeuvre de Cercas par des romans de sa maturité littéraire si l’on veut se faire un idée plus précise de son apport à la littérature. Et nous revenons, avant de vous déconseiller d’acquérir ce livre (13,80 euros pour 80 pages, mieux vaut sans doute le voler ou l’emprunter), à la note d’auteur : « Mais il se peut aussi que Cesar Aira ait raison quand il prétend que tout écrivain est soumis à la loi des rendements décroissants, selon laquelle « il est de plus en plus difficile de réaliser par la suite ce qui n’a pas été réalisé à la première tentative », parce que les astuces que le temps nous octroie, il nous les fait payer en fraîcheur et en vitalité. Si cela est vrai, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas, ce livre est mon meilleur livre. » Il vaut donc peut-être mieux passer son chemin et ne pas insister avec l’oeuvre de Javier Cercas. Je lirai toutefois son recueil d’essais littéraires, dont la critique dit grand bien, Le Point aveugle. Et m’en tiendrai sans doute là.

Héros et tombes, Ernesto Sabato

Recette pour lire (mal) la trilogie de Sabato

Ingrédients : Le Tunnel / Héros et tombes / L’Ange des ténèbres

Se procurer le premier volume de la trilogie, Le Tunnel

Après lecture, laisser reposer le souvenir du texte et s’assurer que vous l’avez bien oublié. Réserver.

Cinq ans plus tard, se procurer le troisième tome de la trilogie, L’Ange des ténèbres.

Lire le texte, s’étonner de ne pas tout comprendre, mettre cette difficulté sur le compte d’une structure complexe, sans chronologie, d’une texte touffu et volontairement difficile. Arrêter la lecture après environ deux cents pages. Laisser reposer quelques mois. Reprendre la lecture, dans un pays froid de préférence. Finir le roman en criant au génie, tout en reconnaissant son infériorité sur un auteur puissant, dont le coup de maître consiste à ne rien faciliter à son lecteur. Laisser reposer un an, sans oublier pour cela ce texte remarquable.

Un an plus tard, se procurer le second volume de la trilogie, Héros et tombes.

Lire le texte, s’émerveiller de ce que l’auteur nous tient en haleine avec l’histoire d’amour de deux adolescents. Tenir le coup. Se dire que l’on comprend mieux le début du troisième volume. Poursuivre la lecture. Finir la deuxième partie du deuxième volume en reconnaissant qu’on s’essouffle. Se dire qu’il est rare qu’on lise un bouquin, même un pavé de 500 pages, aussi lentement. Attaquer la troisième partie, le fameux Rapport sur les aveugles. Se demander si Sabato supposait en écrivant ce texte délirant, image de la folie du narrateur de cette partie-là, qu’il allait lui-même devenir aveugle. Reconnaître que parfois ce délire nous ennuie. Finir la partie en poussant un ouf ! de soulagement. Attaquer la dernière partie en se disant qu’il ne reste « que » cent pages à lire. Finir le roman plus d’un mois après l’avoir commencé.

Se demander si on aime vraiment cette trilogie, si on aime vraiment son auteur. Se dire qu’il serait bon de lire (relire ?) le premier tome, Le Tunnel, pour peut-être reprendre l’ensemble dans le sens normal : tome 1, tome 2 et enfin tome 3 ou se contenter d’avoir une vue de l’ensemble sans l’avoir lu de façon normale.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard (livre parcouru)

Avertissement : 1. je n’ai pas lu le livre dont je tiens ici la chronique. 2. je n’ai pas lu ma chronique, aussi y trouverez-vous vraisemblablement des erreurs d’orthographe, des coquilles, voire des tournures de phrases lourdes ou maladroites.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? La question se pose en effet, et de façon cruciale pour l’auteur de ces lignes puisqu’il n’a pas encore lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? et qu’il s’apprête pourtant à le chroniquer, à en rendre compte, par souci de fidélité à l’esprit facétieux de Pierre Bayard, dont il, l’auteur de ces lignes, a déjà rendu compte de l’excellent Il existe d’autres mondes, après avoir lu celui-là, cela va sans dire… Le livre, que je n’ai pas lu dois-je le répéter, mais ça n’interdit pas de le feuilleter et de le parcourir, s’ouvre sur une table des abréviations, que Bayard utilise ensuite dans son essai pour signaler les bouquins dont il parle (et qu’il n’a pas lus, c’est d’ailleurs son métier, il est professeur d’université) : LI livre inconnu ; LP livre parcouru ; LE livre évoqué (catégorie étrange, sans doute des livres dont il a entendu parler) ; LO livre oublié. Il y a également des abréviations sur l’avis du non lecteur des livres dont il parle, mais je n’en parlerai pas ici, vous n’avez qu’à ne pas lire ce livre si vous voulez en savoir plus !

Ouvrons une parenthèse : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est pour moi un LE, puisqu’un ami m’en a parlé avec enthousiasme, et un LP, puisqu’avant d’en faire l’acquisition je l’avais feuilleté en librairie et que pour rendre compte de sa non lecture je suis bien obligé de l’ouvrir et de le parcourir. Mon avis sur cet essai, et je vais utiliser une abréviation dont Bayard se sert lui-même pour quelques bouquins (qu’il n’a pas lus) est le suivant : ++ (soit avis très positif). Pour ce qui est des LO, livres oubliés, j’avoue qu’il y en eut dans ma carrière de lecteur un bon nombre. Bonjour Tristesse, par exemple, de Sagan, foule de bouquins de Jules Verne, lus très tôt dans ma carrière de lecteur, quelques bouquins de Sartre (avis –), etc… Ce n’est pas le lieu pour parler de tous les livres que j’ai oubliés. Disons que je garde du premier livre de Sagan le souvenir, peut-être totalement erroné, d’une écriture vive.

Mais revenons à l’essai de Bayard. La première partie s’intitule Des manières de ne pas lire, et s’ouvre sur un premier chapitre, Des livres qu’on ne connaît pas. Premier bon point pour Bayard, il fait usage, pour les non lecteurs de son livre, d’un vieux procédé un peu oublié par les écrivains (sinon Eric Chevillard dans Les Absences du Capitaine Cook, mais pour ne surtout pas résumer les chapitres qu’il présente ainsi), quelques lignes qui donnent une idée du chapitre qu’on se prépare à lire ou pas. Bien joué. Pour le premier chapitre, Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une vue d’ensemble. Qu’entend donc Bayard par cela ? Rappelant que les lecteurs, même les plus performants, passent leur vie à ne pas lire nombre d’ouvrages, ils se retrouvent sans cesse à parler de livres qu’ils n’ont pas lus. Je reconnais bien volontiers que c’est souvent mon cas, alors que je suis un lecteur boulimique, et que quand la conversation avec des amis littéraires tombe sur Proust, par exemple, qui est un auteur que je déteste franchement, je ne me prive pas d’en dire tout le mal que j’en pense. J’ai entamé le fameux Contre Sainte-Beuve, qui m’est très vite tombé des mains, exactement après avoir lu le récit de sa première masturbation (non par pruderie) qui m’a semblé assez ridicule, même si je reconnais que Proust fut là un novateur, puis m’en suis débarrassé en le donnant, ce qui m’a fait gagner sans nul doute un temps précieux. Les Plaisirs et les jours attend patiemment que ma curiosité pour Proust se réveille. Je ne l’ai même pas ouvert, il s’agit donc pour moi d’un LI, mais mon avis sur cet opus est — ! J’ai par ailleurs lu un « best of » des textes du grand Marcel (cet écrivain  maladif et riche qui passait sa vie au lit, à écrire et, j’imagine, lire, parfois d’une seule main), tirés de son œuvre romanesque et portant tous sur la ville de Venise. Une phrase d’une lourdeur écœurante, des clichés à foison, des références constantes à la maman du narrateur, quelle purge !

 Mais revenons à l’essai de Bayard. « Je n’ai jamais « lu » Ulysse de Joyce et il est vraisemblable que je ne le lirai jamais. » avoue-t-il honnêtement dès le premier chapitre, ce qui nous fait un point commun. J’ai lu les 130 premières pages de ce drôle de bouquin (avis de non lecteur : +) et ai jeté l’éponge en me disant que l’on n’est pas obligé de se faire violence à ce point. Les mille pages qui restent attendront bien. Tout comme moi, Bayard sait situer Ulysse par rapport à d’autres livres d’importance, comme L’Odyssée, sait qu’il appartient au courant du flux de conscience et que son action se déroule en vingt-quatre heures (en fait, un peu plus). Conclusion : il peut en parler sans sourciller à ses étudiants.

Le chapitre deux traite des livres qu’on a parcourus, passons là-dessus, le suivant des livres dont on a entendu parler. Dans ce cas, comme Ecco le signalait, il faut alors pour parler des livres qu’on n’a pas lus, lire d’autres livres à leur sujet ou écouter ce qu’en disent leurs lecteurs. L’ami qui m’a recommandé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, un grand lecteur devant l’éternel, m’a dit qu’il serait rempli de pistes de propositions d’écriture dont je ferais sans doute ma nourriture pour les ateliers d’écriture que j’anime. On verra ce qu’il en est après lecture…

Mais revenons à l’essai de Bayard.  Il conclut ce chapitre sur l’idée que le livre, qu’on l’ait lu ou non, est un objet fantasmatique, sur lequel nous discourons avec un certain manque de précision, et que nous reconstruisons. On ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation : les livres n’existent pas en tant qu’objets uniques. Autant de lecteurs, autant de livres, et même si on parle tous d’un seul livre !

Le chapitre quatre traite des livres qu’on a oubliés. Nous en sommes au point ou un livre lu n’est pas différent d’un livre parcouru (qui est capable, sauf les derniers des lecteurs dans le roman de SF Fahrenheit 451, de dire par cœur un livre entier ?). Présentation du chapitre : « Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on la lu, est encore un livre qu’on a lu. »

Dans la deuxième partie, Bayard s’intéresse aux situations de discours dans lesquelles le non lecteur est amené à parler des livres qu’il n’a pas lus. Dans la vie mondaine et face à un professeur forment les deux premiers chapitres, sur lesquels nous passerons rapidement. Rassurez-vous, l’auteur traite ces situations en partant chaque fois d’un livre (non lu, cela va de soi). Très bon exemple, celui d’une tribu d’Afrique de l’Ouest, à qui une anthropologue raconte Hamlet dans le but de prouver que les hommes et la nature humaine sont les mêmes partout et qu’une pièce comme Hamlet peut donc être comprise de façon identique par tout lecteur, quelle que soit sa culture. Il va de soi qu’elle fait chou blanc, les Tiv (nom de la tribu en question) l’interrompant sans cesse pour lui faire part de leur incompréhension devant les situations proposées par Shakespeare, au point qu’elle en arrive à sauter certains passages dont elle sait qu’ils poseront problème et soulèveront des discussions et des critiques de la part des auditeurs… Conclusion, les Tiv et l’anthropologue parlent d’un livre, les uns ne l’ayant pas lu, avec précision, mais le livre dont ils parlent est imaginaire, ce qui permet à Bayard d’introduire un premier concept, celui de livre intérieur (« ensemble de représentations mythiques, collectives ou individuelles, qui s’interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu. »)

Plus délicat encore, parler d’un livre qu’on n’a pas lu devant son écrivain (chapitre que nous passerons sous silence), devant un être aimé que l’on veut séduire en parlant des livres qu’il aime (et qu’on n’a pas lus). On en arrive alors à la troisième partie, qui propose des conduites à tenir quand on parle des livres qu’on n’a pas lus : ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi. Dans ce quatrième chapitre, l’auteur fait référence à Oscar Wilde, pour qui la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, l’essentiel quand on parle d’un livre étant pour l’écrivain anglais de parler de soi. La critique est pour lui un art, « la voix d’une âme » et cette âme en est l’objet profond, pas le livre dont on parle ! Conclusion : « le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif ». Dans l’épilogue de cet essai que je n’ai pas lu, Pierre Bayard, avec la fantaisie qui est la sienne, avec un goût certain pour le paradoxe et la provocation, propose à son non lecteur de revoir sa relation aux livres, et en particulier de ne plus les concevoir comme des objets intangibles auxquels il serait interdit de faire subir la moindre transformation, chose que nous faisons pourtant inconsciemment. Le livre étant un objet mouvant (chaque lecteur a son livre intérieur), en parler quand on ne l’a pas lu est un acte de création qui mène tout droit à l’écriture, ce à quoi Pierre Bayard invite les non lecteurs (qui sont des lecteurs actifs) aussi bien que les lecteurs passifs (ceux qui lisent les livres dont ils parlent).

Ma chronique en arrive à sa fin. Ce livre de Pierre Bayard, essayiste particulièrement créatif et intelligent, est un objet étrange, que je vous invite à ne pas lire pour mieux en parler et vous engager ainsi sur la voix de l’écriture.

Réchauffé C’est Meilleur : Journal du voleur, Jean Genet

« Féroce et pur j’étais le lieu d’une féérie qui se renouvellait. »

« Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire,  et c’est en vous qu’elle produit les remous. Elle vous démonte. Cette violence est un calme qui vous agite. »

« Mon trouble semble naître de ce qu’en moi j’assume à la fois le rôle de victime et de criminel. En fait même, j’émets, je projette la nuit la victime et le criminel issus de moi, je les fais se rejoindre quelque part, et vers le matin mon émotion est grande en apprenant qu’il s’en fallut de peu que la victime reçoive la mort et le criminel le bagne ou la guillotine. Ainsi mon trouble se prolonge-t-il jusqu’à cette région de moi-même : la Guyane. »

« La multiplicité de leurs lignes morales, leurs sinuosités forment des entrelacs que je nomme l’aventure. Ils s’écartent de vos règles. Ils ne sont pas fidèles. »

« Puis-je dire que c’était le passé – ou que c’était le futur ? Tout est déjà pris, jusqu’à ma mort, dans une banquise de étant : mon tremblement quand un malabar me demande d’être mon épouse (je découvre que son désir c’est mon tremblement) un soir de Carnaval ; au crépuscule, d’une colline de sable la vue des guerriers arabes faisant leur reddition aux généraux français ;  le dos de ma main posée sur la braguette d’un soldat, mais surtout sur elle le regard narquois du soldat ; la mer soudaine entre deux maisons m’apparait à Biarritz ; du pénitencier je m’évade à pas minuscules, effrayé non d’être repris mais de devenir la proie de la liberté ; sur sa queue énorme que je chevauche un blond légionnaire me porte vingt mètres sur les remparts […] ma vie doit être légende c’est à dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien, qu’un prétexte. »

« Mon courage consista à détruire toutes les habituelles raisons de vivre et à m’en découvrir d’autres. »

images 1 et 2 : Un chant d’amour, Jean Genet, 1950

Poésie contemporaine : définitif bob, Anne Portugal, P.O.L

et Bob il peut comme ça

revisionner des inédits

le long du trottoir il prend

toute la place

[…]

dans un néon palmier la voix de l’objectivité applique

à toute chose la notion de fleur

« La poésie d’Anne Portugal n’est complexe qu’en apparence. Outre que l’expérience est stimulante, une certaine clarté s’y fait, voire une transparence. Mettant en scène ce fameux bob dont on se dit qu’il pourrait bien être la poésie elle-même, Définitif bob peut être lu comme une description de la mécanique d’écriture, une définition en acte, mode d’emploi en simultané d’un dispositif virtuel dont l’efficacité serait prouvée à mesure de son application…
Définitive est l’affirmation selon laquelle ce qui est écrit est écrit, ce qui brutalement et merveilleusement signifierait que ce texte le plus inattendu aurait quelque réalité dans la vie du lecteur : tout cela pourrait arriver ?
« mais bob il peut comme ça gazelle accélérer dans les derniers tournants » et alors on ne garantit rien : aux portes du paradis les dérapages sont durables et définitifs. »

(Xavier Person, Durable définitif, Le Matricule des Anges, Septembre 2002)

L’observatoire du jazz : 4 albums sortis et aimés en 2020

Dark Matter // Moses Boyd

Premier album du batteur londonnien Moses Boyd chez Exodus Record, Dark Matter élargit son champ d’action en fusionnant jazz, musiques électroniques et Hip-hop. Un détournement des genres particulièrement présent dans les titres ‘Only You’, ‘2 far gone’ et ‘Dancing in the dark’, et une exploration de la porosité des musiques actuelles.

Who sent you ? // Irreversible Entanglements

Irreversible Entanglements s’associe à la voix âpre de Moor Mother dans un disque NRV et revanchard. Les textes politiques de la chanteuse collent au free jazz des new-yorkais. « The pope must be drunk, going mad ! »

True Opera // Moor Jewelry

Moor Mother de nouveau ! Elle a la côte et ça n’a pas l’air de se calmer. Elle travaille ici avec Mental Jewelry, pour un album beaucoup beaucoup plus punk et tendu que tout ce à quoi prétendent les boys band actuels se réclamant du genre. Punk + Jazz = <3. Look alive, c’est le cas de le dire.

Yene Mircha // Hailu Mergia

Un peu plus de douceur pour finir : Hailu Mergia est un claviériste éthiopien qui sort ici un disque apaisé, parfait pour profiter du mois de juin et se détendre un peu après toute cette fusion énergique.

Deux essais littéraires : Après la littérature, Johan Faerber et Mythologies d’un style Les Editions de Minuit, Mathilde Bonazzi

Pourquoi regrouper ces deux essais pour en rendre compte ? Peut-être parce que, sans qu’il y paraisse, ils traitent, chacun à sa façon, d’un sujet commun : la littérature contemporaine en France, en se référant tous deux à des corpus de textes et d’auteurs assez limités, dont on pourrait douter, en particulier pour le livre de Faerber, qu’on puisse en tirer des conclusions valant pour toute la littérature française du moment. Ce qui n’est sans doute pas le cas pour la réflexion de Bonazzi, qui s’en tient à une maison d’édition, dont elle souhaite donner une image moins caricaturale que celles qu’ont forgée les critiques littéraires, en particulier ceux de la presse française. Mais passons sur cet avant-propos qui n’a que trop duré ! Nous sommes devant ces deux essais, aux titres alléchants… La lecture a commencé par Bonazzi, qui s’est interrompue aux environs de la mi-livre, pour être reprise ensuite sans discontinuer et dans le plus grand enthousiasme jusqu’à sa fin. La chercheuse, une universitaire qui nous livre ici la version digeste d’une thèse écrite sur le même sujet en 2012 (selon ses propos que nous reprenons sans en changer le sens), dans une introduction qui ressemble à une déclaration d’amour aux Editions de Minuit et à une note d’intention consistant à proposer un essai lisible à ses étudiants et à un public plus large sans doute (mais qui achète ça, sinon quelques fadas au nombre desquels je suis ? la question peut se poser, et pourquoi achète-t-on ça ?), annonce le plan de son livre (on peut s’inquiéter légitimement quand un essai commence de façon aussi universitaire) et la gageure semble être de rendre le sujet intéressant. Pas si simple, mais il faut bien en convenir, le pari est tenu. L’ouvrage, plus qu’intéressant, en effet très accessible par une écriture dont la « simplicité » ne nuit en rien aux idées défendues, se clôt sur une tentative de discours critique croisé entre l’universitaire et quelques écrivains de chez Minuit (Eric Chevillard, Laurent Mauvignier, et Eric Laurrent), avec plus ou moins de bonheur en fonction de l’interlocuteur. Chemin faisant, Mathilde Bonazzi a tordu le cou aux idées préconçues, aux clichés et autres stéréotypes dont une certaine critique littéraire se plait à se faire l’écho quand il s’agit de Minuit, positionnement critique qui consiste peut-être à ne pas trop se remettre en question quand on veut éreinter à peu de frais un roman publié dans la Maison d’Edition fondée par Jérôme Lindon (Patrick Besson, l’écrivain qui fait le journaliste littéraire pour Le Figaro, se montrant sur le sujet provocateur et caricatural à l’excès, allant jusqu’à parler des auteurs Minuit comme de bobos sans originalité). Les écrivains avec qui elle débat en conviennent facilement : ils n’appartiennent pas à une école littéraire ou à un mouvement et ils portent sur leur œuvre un regard qui est celui d’auteurs sinon isolés (ce qui semble être toutefois le cas de Chevillard), du moins d’écrivains n’obéissant pas à une ligne éditoriale les obligeant à adopter un « style maison ».

Pendant le temps où l’essai de Bonazzi attendait d’être repris, je me jetai goulument sur Après la Littérature, sous-titré justement Ecrire le contemporain. Johan Faerber est lui aussi un universitaire, mais contrairement à Bonazzi, son propos n’est pas d’être lisible. Au contraire peut-être, son ouvrage est écrit dans une langue qui se veut délibérément philosophique, au sens le plus brutal du terme, et sans doute contemporaine (comme son sujet), c’est en tout cas l’impression que peut donner ce style boursoufflé et pédant. Souvent, cette langue cauchemardesque est simplement insoutenable. En voici un exemple, qui en dit assez long : « Depuis les espoirs éperdument romantiques et avec sans doute davantage de violence, l’histoire de la Littérature doit désormais être saisie en opérant un cinglant et immanquable renversement paradigmatique. A la mimésis qui, à l’heure de l’Ancien Régime, régnait sans partage sur les Belles Lettres pour les emporter dans une représentativité de la parole en fonction du sujet, succède le sacre intransigeant de l’Aufhebung qui instaure la Fin, la Clôture et la mort comme substrats herméneutique et fictionnel de la Littérature. » Nous pourrions poursuivre ainsi ce passage qui s’étend longuement sur la page voisine pour illustrer notre propos : de deux choses l’une, ou Faerber se plaît à perdre son lecteur en le renvoyant à son insuffisance intellectuelle (pourquoi ne pas consacrer une note de bas de page à une définition précise et complète du concept allemand et philosophique d’Aufhebung, alors que le terme est utilisé plus de vingt fois dans le chapitre ? Et on ne parle que de ce mot-là, il en est d’autres que l’auteur se plaît à utiliser sans prendre la peine de les expliciter, d’autant que nombre d’entre eux sont empruntés à des langues étrangères ou/et viennent d’un jargon spécialisé…), ou il est très bêtement snob. Ou les deux. Après quelques soupirs et haussements d’épaules, on s’aperçoit que cette langue faite d’emprunts à plusieurs langues étrangères, de néologismes inutiles ou d’un jargon volontairement abscons cache mal une grande simplicité des idées, pour ne pas être plus violemment critique. L’écriture contemporaine serait ainsi, selon Faerber, une écriture du oui à la vie, en opposition à l’écriture moderne qui serait une écriture de la mort. Admettons. Les 70 premières pages de l’essai, de ce point de vue, ne parlent que peu de ce qui s’écrit aujourd’hui. Puis, dès la page 92, un long chapitre (intéressant, mais long de cinquante pages) nous parle de la littérature d’avant : Proust, Faulkner, Camus, Beckett, Michon et Echenoz. Bon, on va y arriver… à cette écriture contemporaine. Question de patience.

Il reste quatre chapitres pour traiter le sujet, ce qui suffit puisque la force des idées ne nous semble pas au rendez-vous une fois encore et que lire Faerber ressemble par moments (pas toujours) à une épreuve. De ce point de vue, il semble que l’auteur n’ait pas conscience que l’usage de la langue peut être fasciste, qu’écrire peut aussi devenir une façon brutale de prendre le pouvoir sur celui à qui on s’adresse. L’opposition qu’il fait d’ailleurs entre littérature moderne et littérature contemporaine, en optant ouvertement pour la deuxième, et en les opposant presque de manière morale (l’euphémisme ne serait peut-être pas de mise ici, mais mettons des gants…), nous semble quelque peu excessive. Bref, une certaine violence du propos et de la langue ne rend pas l’essai sympathique au lecteur désireux de découvrir ce qui ferait la spécificité de l’écriture du XXIe siècle. On en est donc pour son argent, et surtout pour son temps, même si le livre n’est pas à jeter. Par ailleurs, le sujet, passionnant, de la littérature contemporaine aurait, répétons-le, sans doute mérité d’accueillir dans le corpus des textes et des auteurs retenus des écrivains plus nombreux (Tarkos est sans doute mort, mais il a aussi sans doute laissé une trace déterminante dans l’écriture poétique contemporaine, Charles Pennequin est bien vivant, mais absent du livre – trop peuple ? – et bien d’autres sans doute). Nathalie Quintane (qui revient énormément), Stéphane Bouquet, Olivier Cadiot, Camille de Toledo, Célia Houdart, Tanguy Viel, David Bosc, Laurent Mauvignier, Antoine Wauters, Joris Lacoste et Laurent Jenny sont plus ou moins abondamment cités et analysés. Sont-ils à eux seuls l’écriture contemporaine ? N’a-t-on oublié personne ? On est en droit de se le demander…

Pendant ce temps, Bonazzi dans son ouvrage sur les Editions de Minuit, qu’elle veut défendre, tout comme Faerber veut défendre la littérature contemporaine, s’y prend nous semble-t-il beaucoup mieux, sans jamais sombrer dans les oppositions caricaturales ou violentes, en usant d’une langue accessible et démocratique (et sans pour autant céder sur l’exigence intellectuelle) et en choisissant un sujet d’étude sans doute plus limité, mais en le traitant de manière plus complète. Faerber, quant à lui, choisit un vaste sujet, qu’il nous semble traiter par le petit bout d’une lorgnette grossissante dont la résolution laisse à désirer. Après avoir lu un essai concluant sur Minuit, nous avons envie d’en lire un autre sur POL, autre maison d’édition d’importance, et après avoir lu un essai sur la littérature contemporaine, dont la raison d’être n’est pas à mettre en cause, nous attendons d’en lire un nouveau, dont l’ambition serait plus grande et le propos plus convaincant. Finissons sur un point de convergence entre les deux textes, pour sourire un peu de tout cela : la figure de style de l’hypotypose (figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. Il s’agit donc d’une figure de suggestion visuelle.) semblerait être, selon les deux auteurs, une des marques de l’écriture contemporaine. Ce qui pourrait nous permettre de conclure, toujours pour sourire, sur l’idée qu’on n’invente décidément plus rien depuis déjà longtemps, mais ce serait sans doute caricatural, car heureusement la littérature continue sa marche en avant (en tout cas dans les romans ou la poésie de quelques écrivains qu’il pourrait s’avérer intéressant de soutenir en les lisant).

Retour dans la neige, Robert Walser

Les courts récits qui composent ce recueil ont tous été publiés du vivant de Robert Walser, en feuilleton dans la presse allemande. Ils ont tous pour thèmes les petites choses simples de la vie, une promenade, un dimanche à la campagne, un voyage en train ou en tramway, des rues, etc… et on y retrouve le regard amusé, décalé de Walser, un regard parfois (faussement ?) innocent. De ce point de vue, Retour dans la neige rappelle Vie de poète, même si les textes présentés ici le sont dans un ordre qui peut paraître aléatoire comparé à ceux de Vie de poète, qui donnaient l’impression d’un recueil construit comme un texte unique, avec une progression. On y retrouve aussi un ton unique, une bienveillance et une curiosité de tous les instants pour les autres, comme dans La petite Berlinoise, où il adopte le point de vue d’une petite fille de douze ans, ou dans Madame Scheer, dans lequel il narre la vie d’une vieille dame dont il a fait la connaissance (elle le logeait) et avec laquelle il passe de longs moments à discuter : « Dans le voisinage, chez les commerçants, chez l’épicier, chez le coiffeur, dans les rues et dans les cages d’escaliers, on parlait de la vieille sorcière avare, de la « Scheer », et des paroles par trop grossières et superficielles l’envoyaient au diable. Cela donnait d’elle une image qui ne correspondait en rien à la réalité et à la vérité. » Tel était Robert Walser, un homme plutôt bon, qui ne jugeait guère ses semblables et avait la plume douce, autant que son regard. *

Mais le recueil Retour dans la neige, avouons-le tout de même, m’a semblé moins abouti, moins intéressant que les autres titres de l’auteur lus jusqu’alors, un peu comme les Eaux fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt, elles aussi écrite pour un journal. Non pas que les auteurs considèrent qu’un texte qui paraîtra dans la presse n’ait pas à être soigné (les deux écrivains ne bâclaient pas), mais peut-être parce que le propos a moins d’ambition que quand il participe d’un projet éditorial plus personnel. Allez savoir… Il n’en reste pas moins que Retour dans la neige est un petit livre qui se lit bien et qu’il pourrait tout à fait faire office d’introduction à la littérature walserienne pour un lecteur qui ne connaîtrait pas encore cet écrivain dont vous entendrez, à n’en pas douter, encore parler ici.

* Ajout de dernière minute, après avoir publié le texte ci-dessus : on retrouve évidemment dans les textes de Retour dans la neige les qualités de plume de Walser, en particulier des premières phrases le plus souvent très réussies, dont voici quelques exemples : « Il y a probablement peu de gens qui apprécient la ruelle du Bas, que j’aime, moi, pour son air d’antiquité. » (La ruelle du Bas) ; « Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé dans je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. » (Au bord du lac) ; « A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. » (A l’aube), etc…

« I film because it makes me happy »

Walden, Jonas Mekas, 1968

« Someone told me that you should always be searching ; but I am not searching for anything ; I film because it makes me happy. » Si certaines oeuvres sont écrasantes et impressionnent par leur complexité et leur technicité, d’autres donnent l’impression d’une grande simplicité, une simplicité suffisante à l’appréhension du monde. Walden est composé d’une série de scènes filmées au jour le jour, de 1964 à 1968, par le cinéaste d’avant-garde Jonas Mekas. Il fonctionne comme un journal sans trame narrative, structuré en quatre parties, et qui rend compte de la vie du cinéaste à NY et de la contre culture des années 60. Les séquences de mariages, les lectures de poésies et les promenades à Central Park sont rythmées par la voix du narrateur et par les musiques qu’il écoutait au cours de ces années ; le montage est vif, la prise de vue tremblante, les plans se superposent et se nourrissent des uns les autres. La caméra de Mekas devient une parabole qui lui permet de toucher et saisir ce qui l’entoure, de faire vivre les images entre elles sans en exiger du sens : comme de la poésie, la vie nue qui rentre dans le film. Ce serait peut-être la manière de travailler la plus évidente et la plus libre.

Le goût de la Cerise, Abbas Kiarostami, 1997

Un homme en voiture traverse les paysages arides de la banlieue de Téhéran, et cherche un ouvrier qui accepterait de travailler pour lui. On comprend vite que ce travail qu’il demande n’est pas ordinaire, ne peut pas être accepté de bon coeur, mais on comprend vite aussi que l’homme qui cherche est désespéré et prêt à employer n’importe qui. La trame narrative se déploie lentement, par allusions, par non-dits, car ce que cherche cet homme est quelque chose de trop grave et trop tabou. Ce qui frappe chez Kiarostami, c’est que son film tient sur un fil ténu, par les dialogues et la succession des mêmes paysages désertiques, c’est l’économie de moyens et de détails romanesques qui lui permet de dévoiler avec douceur le drame en train de se jouer, et les liens secrets qui unissent les vivants, les morts, et le monde qu’ils partagent.

Barberousse, Akira Kurosawa, 1965

Comment soigner les malades de la société ? Comment traiter les maladies lorsque leurs causes sont la pauvreté, la précarité et les violences de classes ? Comment penser alors que le fait de soigner est suffisant ? Barberousse raconte l’histoire d’un dispensaire du 19ème siècle, au Japon, et des médecins qui y vivent. Alors qu’on est habitués à ce que Kurosawa filme des scènes de batailles en plein air et des personnages en mouvement, Barberousse est un film plus resserré, plus statique, car rythmé par les séquences de soin dans les pièces étroites du dispensaire d’Edo. Inspiré par Dostoïevski, il s’inscrit aussi très fortement dans un traitement des réalités sociales et du romanesque très 19ème. «Derrière toute maladie, il y a l’histoire d’une grande infortune », dit le médecin Barberousse, conscient que soigner les individus ne suffit pas, qu’il faudrait aussi transformer leurs conditions de vie. Mais il y a de l’espoir malgré tout : soigner les autres c’est aussi se soigner soi même, soigner les enfants c’est soigner le futur, et il est possible ainsi de créer un cercle vertueux. Dans une scène incroyable, des hommes opèrent un enfant dans l’hôpital pendant que des femmes, dehors, des femmes qui n’ont pas la possibilité de faire des études de médecine, hurlent dans un puit afin de rappeler l’esprit de l’enfant, coincé entre la vie et la mort. On comprend alors que la médecine n’est pas juste un ensemble de techniques et de savoirs, mais une éthique du soin qui nous concerne tous.

Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas

Il est bossu, commis aux écritures « dans un bureau épouvantable », seul et plus que seul. Vingt-cinq ans plus tôt, il a commis « un roman sur l’impossibilité de l’amour ». Depuis rien, et puis il se décide à dénicher les Bartleby de l’écriture, autrement dit les écrivains qui après avoir écrit quelques livres, parfois quelques très bons livres, quand ce ne furent pas des chefs-d’œuvre, décident soudain de renoncer à la littérature, disent « Je préfèrerais ne pas… », à la façon du personnage de Melville, écrire. Et ils s’y tiennent, les bougres, ils n’écrivent plus une ligne ! Le livre que vous avez entre les mains, car grâce à ces quelques lignes vous l’avez déjà commandé et il est arrivé très vite (faites bien attention à ne pas commander vos livres dans une entreprise américaine qui, par les temps qui courent, travaille à tour de bras dans notre pays de vraies librairies et profite du confinement pour essayer de vous faire prendre des habitudes idiotes de stupides paresseux qui trouvent tellement cool de faire venir leurs bouquins par correspondance en les commandant à la maison sur Internet plutôt que de vous rendre, c’est tellement usant, n’est-ce pas, de devoir aller jusqu’à la librairie, dans une boutique où vous permettez à des gens simples, de votre ville, de gagner honnêtement leur vie, on peut très bien, même actuellement, acheter des livres en librairie), est un texte d’Enrique Vila-Matas, l’écrivain catalan qui fait de la Littérature le personnage principal de ses romans. Bref, revenons à nos moutons, Vila-Matas est un très grand écrivain et vous devriez déjà le savoir, mais je vais vous le rappeler ou vous l’apprendre si vous ne le savez pas encore. Non mais !

Où en étions-nous ? Ah, oui ! le bossu… en quatre ou cinq pages, il nous raconte un peu de sa vie et surtout son nouveau projet d’écriture : il s’agit d’un livre de notes en bas de page, dans lequel il traite des écrivains de la famille littéraire des Bartleby qui un beau jour ont renoncé à l’écriture. Les 86 notes de bas de page qui suivent son petit texte ne sont reliées à aucun texte, elles existent par elles-mêmes et se suffisent à elles-mêmes. C’est là qu’on se rappelle que derrière ce narrateur, qu’on ne va pas perdre complètement de vue, se cache, si peu, un grand écrivain, Enrique, qui aime tant à parler de littérature et des écrivains qu’il adore. Sont au rendez-vous, une fois encore : Georgio Agamben, Bobi Balzen, Samuel Beckett, JL Borges, Richard Brautigan (et la fameuse bibliothèque portant son nom où sont conservés les manuscrits rejetés par les maisons d’édition que leurs auteurs finissent par déposer là, faute de mieux), Cervantes (l’autre auteur de Don Quichotte), Arthur Cravan, Marguerite Duras, Carlo Emilio Gadda, Julien Gracq, Hugo von Hofmannsthal, Victor Hugo, James Joyce, Franz Kafka, John Keats, Primo Levi, Herman Melville, Paul Morand, Georges Perec, Fernando Pessoa, Platon, Alonso Quijano, Arthur Rimbaud, Juan Rulfo, JD Salinger, Marcel Schwob, Socrate (ah, oui, il n’a rien écrit, normal dans ce livre), Antonio Tabucchi, Miguel Torga, Jacques Vaché, Robert Walser (dont Vila-Matas est un fervent défenseur, tout comme l’auteur de ces lignes), Oscar Wilde, etc… je ne pourrais tous les citer. Il y est aussi question du musicien de jazz Chet Baker, que Vila-Matas, tout comme l’auteur de ces lignes, aime tant, et de Marcel Duchamp, qui, à la fin de sa vie, jouait plus aux échecs qu’il ne peignait, et Michelangelo Antonioni, le cinéaste italien. Vous l’avez compris, il est un peu difficile de rendre compte de ce livre qui est une accumulation de courts textes, presque des essais, sur des écrivains du refus, dans lequel on ne perd pas de vue le narrateur, un narrateur de fiction, et dans lequel l’auteur, Enrique Vila-Matas, est omniprésent, car le garçon est toujours là, et dans lequel la Littérature est omniprésente, car le Catalan que j’aime tant est un fou de littérature, tout comme la plupart de ces personnages principaux, et c’est tant mieux car l’auteur de ces lignes, lui aussi, est un fou de littérature. Si vous ne l’êtes pas encore, fou de littérature, et que vous souhaitez le devenir, fou de littérature, lisez Enrique Vila-Matas, un fou de littérature qui vous fera découvrir nombre de grands textes et deviendra votre meilleur ami, au point, comme l’auteur de ces lignes, de relire ce livre, quand vous serez devenu, vous aussi, un fou de littérature.

Solaris, Stanislas Lem / Solaris, Andrei Tarkovski

Unanimement plébiscité par les spécialistes de la SF, au rang desquels Ursula K Le Guin, Solaris de l’auteur polonais Stanislas Lem a été porté à l’écran à deux reprises, une première fois par le réalisateur russe Andrei Tarkovski, en 1972, puis par Steven Soderbergh en 2002. L’histoire en est la suivante : un psychologue russe, le Docteur Kelvin, arrive dans la station orbitale de Solaris, une planète qui passionne l’humanité par sa spécificité (elle est recouverte par un océan dont l’étude est rendue d’autant plus difficile que certains lui prête des capacités surnaturelles). Quand il entre dans la station, Kelvin y trouve deux savants visiblement très perturbés et, surtout, des présences humaines inattendues dans ce laboratoire spatial où il pensait revoir Gibarian, avec qui il a travaillé dans sa jeunesse, mais qui s’est suicidé le matin de son arrivée… Très vite, Kelvin voit apparaître dans sa chambre la femme qu’il a aimée dans sa jeunesse, et qui s’est suicidée à la suite d’une fâcherie et de la rupture que lui impose le jeune étudiant.

Le roman et le film diffèrent par leur ouverture : le livre commence sur Solaris et ne se passe à aucun moment sur terre, le film commence sur terre, dans une datcha qui ressemble à celles que Tarkovski montrent dans ses films et qui seraient les répliques cinématographiques de celle du grand-père du réalisateur ; mais aussi par leur dénouement : dans le livre, Kelvin décide de rester sur la planète à l’océan pensant, dans le film, il fait le choix de rentrer sur terre – ce n’est pas annoncer la fin que dire cela, l’essentiel étant dans la dernière image de la planète que nous ne révèlerons pas ici. Dans un cas comme dans l’autre, la toute fin des deux oeuvres est une pure réussite. Tarkovski n’est pas amateur de science-fiction, contrairement à ce qu’on pourrait penser (Stalker, Solaris) et il a besoin de faire commencer son Solaris sur la terre pour s’éloigner du genre, dit-il (est-ce suffisant ?). De ce point de vue, le livre se montre bien plus efficace (un premier chapitre qui nous plonge d’emblée dans l’intrigue et de façon très réussie), là où le film tarde au démarrage. En revanche, le livre, au cours de son déroulement, ennuie parfois, par des longueurs dignes du scientifique qu’était Lem, qui se complaît dans de longs paragraphes (presque un chapitre entier y est consacré) s’attardant sur la littérature scientifique et les innombrables contributions de savants de tout poil à l’étude controversée de la planète et de son océan, là où le film s’en tient à la vie à bord de la station, aux relations de Kelvin et du Docteur Snaut (un cybernéticien), mais aussi avec le physicien Sartorius, à la relation amoureuse de Kelvin et de Harey (enfin, de son avatar) et aux hypothèses contradictoires des trois hommes sur cet océan qui leur envoie des visiteurs correspondant à leurs souvenirs ou aux fantasmagories de leur inconscient. Comme toute oeuvre de science fiction, Solaris est en effet une réflexion sur l’homme, sur notre monde, doublée ici d’une réflexion sur la psyché humaine, liste non exhaustive, tant la richesse des thèmes abordés par Lem comme par Tarkovski est impressionnante (la création, les rapports de l’homme et de formes de vie extraterrestre, etc…).

On retrouve dans le film, des images à la Tarkovski, qui aime à filmer les masses liquides, les fluides, la végétation aquatique, dans des plans esthétiquement forts, et, dans ses images de la planète, il tourne des plans dignes de 2001, Odyssée de l’espace, auquel les Soviétiques souhaitaient donner une réponse (Solaris sera justement considéré par le pouvoir russe comme cette réponse). Il y a, avec Stalker (1979), des thèmes communs : un espace qui a sa propre vie et des règles auxquelles les hommes doivent bien s’adapter, un espace qui matérialise les désirs les plus profonds des hommes, par exemple. Mais malgré toutes ses qualités (au premier visionnage, j’avais été fasciné par Solaris), le dénouement tarde à venir et j’irais même jusqu’à dire que la dernière partie du film m’a agacé cette fois-ci. Ce n’est clairement pas le meilleur film du génial Tarkovski et cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il l’a réalisé pour répondre à une commande, et que le genre ne l’intéressait pas. Pour le livre, même s’il a ses défauts, cités ci-dessus (sans parler du personnage de Kelvin qui, dans la relation amoureuse, est d’une immaturité navrante, qui ne sert ni le personnage ni l’intrigue), il ne lasse jamais totalement le lecteur et il mérite amplement la réputation qui le précède dans le petit monde de la Science Fiction. Dans tous les cas, vous pouvez sans hésiter lire et voir Solaris, Lem et Tarkovski ayant chacun un univers plus qu’intéressant à découvrir.

L’Homme en arme, Horacio Castellanos Moya

On l’appelle Robocop, il vient d’être démobilisé, on est en 1991 à la fin de la guerre civile au Salvador, d’un corps d’élite du bataillon Acahuapa et il devrait se réinsérer dans la vie civile. Seulement, pour ce genre d’homme, qui a appris à obéir et à tuer, ce n’est pas chose facile. Il commence donc par de la petite délinquance, qui tourne rapidement mal :« Ça, vous l’avez fait avec les pieds, il faudra nettoyer vos dossiers » lui dit le major Linares qui l’embauche pour liquider l’état-major des terroristes, alors que la guerre est censée être finie. A partir de là, Robocop retrouve son vrai métier, qui consiste à appuyer sur une gâchette sans jamais se faire fumer. Seulement, en temps de paix, les règles sont moins claires, les trahisons nombreuses, et les changements d’employeurs se font sans décision du principal concerné, mais par obligation et avec pour seul objectif la survie. C’est ainsi que le sergent Juan Alberto Garcia va devoir changer de camp puis se retrouver embrigadé dans les troupes des cartels de la drogue, passant d’une action violente à une action ultra-violente, liquidant au passage le major Linares qui l’a fait travailler avant d’essayer de se débarrasser de lui comme dans toute bonne dictature sud-américaine (depuis un avion). La fin du livre est digne d’un film américain d’action, on évitera d’en dire plus.

Castellanos Moya réussit une fois de plus un tour de force. Ici, il s’agit de déployer une écriture féroce, cruelle, qui va au bout de la violence (comme dans Le Bal des vipères, l’humour en moins). Style très sec, rythme haletant, saccadé, qui va à l’essentiel et ne se détourne pas vers de l’analyse psychologique des personnages, à quoi bon, ils sont tous pris, faits comme des rats, et leurs actes ne se justifient pas par des choix ou des décisions, ils sont tous les objets d’une société qui déraille, d’un pays chaotique dans lequel le politique, le révolutionnaire et le mafieux sont étroitement imbriqués. L’auteur, menacé de mort à plusieurs reprises pour ses écrits est exilé et vit actuellement en Allemagne. Son œuvre hors-norme ne pourrait se lire que comme un ensemble, une « comédie inhumaine » comme la définit la maison d’édition qui nous offre les traductions de ces romans à part, et un début de lecture globale est suggéré au lecteur par un schéma qui met en relation certains opus de Moya, déjà publiés et dont, hélas, nous n’avons pas encore tout lu. « Il faudra un jour réunir dans l’ordre les romans de Castellanos Moya. Tout prendra sens. » a dit Philippe Lançon, qui prévient le lecteur de cette cohérence globale d’une œuvre qui nous échappe encore, même s’il est évident que chaque livre de l’auteur salvadorien est en soi un petit événement. Pour notre part, lire tout Castellanos Moya pour tenter de comprendre le fond de sa création est un acte de lecteur que nous avons fortement envie de tenir.

Stalker, Andrei Tarkovski

Stalker, Andrei Tarkovski : Si près de la chambre…

Considéré comme le chef-d’œuvre de Tarkovski, Stalker (sorti en salles en 1979) n’a pas pris une ride. Au milieu d’une filmographie qu’on peut comparer (ce qui a été fait bien sûr) à celle de Stanley Kubrick. Ce n’est donc pas rien. Bref, venons-en à ce film exceptionnel sans plus tarder. Dans une région dont le nom n’est pas dit, un pays qu’on peut sans doute penser être celui où du réalisateur, mais ce n’est pas dit, la Zone est un espace géographique interdit à la population où, pourtant, quelques êtres à part, les stalkers, entrent pour y guider des gens prêts à payer pour s’y aventurer avec l’espoir d’accéder à la chambre où leurs désirs les plus importants seront réalisés à leur retour dans le monde normal. Cette Zone est un lieu que l’Etat a interdit et fermé pour une raison simple à comprendre : il est mortellement dangereux (beaucoup n’en sont pas revenus, c’est en tout cas ce qu’affirme le stalker avec lequel Tarkovski nous invite à y pénétrer), pour des raisons qui ne sont pas vraiment déterminées : intervention des extraterrestres ou chute d’une météorite, allez savoir… Ceux qui s’y risquent sont, toujours selon notre stalker, des vrais malheureux, des désespérés. Les deux hommes qui participent à cette nouvelle incursion du stalker dans la Zone sont : un professeur de physique et un écrivain (un choix pas forcément innocent). Les deux sont bien des désespérés, surtout l’écrivain si l’on en croit le début du fil, un homme qui boit plus que de raison et se comporte de façon assez souvent imprévisible. Les règles sont évidemment édictées par le stalker, et il vaut mieux les suivre : dans la Zone, on ne suit pas la ligne droite comme chemin le plus court et le plus sûr entre deux points, dans la Zone, on ne se sépare pas de ses compagnons, et surtout de son guide, sous peine de disparaître bel et bien. Car la Zone est un espace piégé et mouvant, un espace en perpétuelle évolution et les pièges en question se renouvellent sans cesse. L’écrivain n’en a cure et décide rapidement de faire bande à part pour éviter un trop long (à son goût) détour. Le stalker sera tout étonné de le retrouver en vie, un peu plus tard, un peu plus loin. Le professeur semble bien plus sage, ce qui ne l’empêchera pas, après l’écrivain de faire lui aussi des siennes. Mais il n’est pas question ici de narrer le film dans son entier.

Commençons par définir négativement ce chef-d’œuvre : Stalker n’est pas réellement un film de science-fiction. Stalker n’est surtout pas un film d’action (on s’attend parfois à être surpris par un rebondissement digne d’un film de suspense et à faire un bond dans son fauteuil, eh bien non, il s’agit de tout autre chose). Stalker n’est pas un film à grand spectacle. Pour qui connaît un peu Tarkovski, il n’y a rien là qui puisse surprendre. Stalker est tout d’abord un film à l’esthétique étonnante (la Zone est un coin de campagne, d’une beauté transcendée par la photographie sobre et maîtrisée, où les signes de la présence d’une civilisation violente, militaire et industrielle – qui ressemble à s’y méprendre à celle de l’ex-URSS – sont les ruines évidentes de ce monde. Stalker est un film où le discours et les échanges entre les personnages l’emportent toujours sur l’action. Stalker est un film à la lenteur calculée (durée 155 minutes) durant lequel jamais on s’ennuie (Tarkovski en a fait sa marque de fabrique). Stalker est un film qui n’assène aucune vérité, ne fait pas dans le manichéisme, ne délivre aucun message de type « prêt à penser ». Stalker est un film où la philosophie joue son rôle, en questionnant les personnages tout autant que le spectateur. Enfin, Stalker ne cherche pas à donner un sens unique à des scènes qui peuvent interroger, ni à son dénouement, ouvert à souhait, et qui n’impose au spectateur rien qui puisse le brider dans sa réception d’un film qu’on peut classer dans les grands classiques du cinéma mondial et qu’on pourra voir et revoir tant qu’on ne s’en sera pas lassé, c’est-à-dire un nombre de fois considérable, tant les façons d’en aborder le visionnage pourraient varier. Vous aurez sans doute compris que Stalker est entré dans mon petit Panthéon personnel de cinéphile exigeant, auprès de très rares films comme Barry Lindon, Amadeus ou, liste non exhaustive mais pourtant limitée, Shining et Le septième Sceau. A vous de le découvrir… Bon film !

L’Aveuglement, José Saramago

Prix Nobel de littérature en 1998, José Saramago est un écrivain qui mérite d’être lu. Auteur du superbe L’Année de la mort de Ricardo Reis, dans lequel il donne vie une deuxième fois à l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, et fait « s’incarner » le grand poète portugais en un fantôme qui hante régulièrement sa créature, Ricardo Reis, de La Lucidité (qu’on pourrait considérer comme une « suite » à L’Aveuglement) et de Les Intermittences de la mort, Saramago, qui était journaliste et membre du Parti Communiste de son pays, s’interroge sur le fonctionnement des différentes formes de systèmes politiques (la dictature de Salazar, et la démocratie) et c’est sans doute le propos principal du roman dont nous avons publié ici des extraits durant dix jours. Pour ceux que les interrogations politiques de l’auteur intéresserait, nous recommanderons donc l’excellent article d’Aurélie Palud (Université de Rennes II), Leçon politique et mise à l’épreuve de la lucidité du lecteur dans Ensaio sobre a cegueira de José Saramago, à l’adresse suivante, https://books.openedition.org/pur/39245?lang=fr, car nous ne nous traiterons pas de cela dans ce modeste compte rendu avec autant d’intelligence et de précision que le fait l’universitaire bretonne dans son essai.

En effet, si nous nous sommes décidés à enfin lire ce livre présent dans notre bibliothèque depuis de si nombreuses années (après avoir vu Blindness, film de 2008 adapté du livre ici traité), sans que le besoin ne se soit fait sentir avant, c’est que le thème de départ du livre est on ne peut plus actuel : une terrible pandémie, mais de cécité, baptisée « le mal blanc » car ceux qui en sont victimes n’y voit pas que du noir, mais que du blanc (« comme si j’étais tombé dans une mer de lait », dixit le premier aveugle), gagne très rapidement une ville, on ne sait pas laquelle et c’est égal, puis sans doute tout le pays, on ne sait pas lequel et c’est égal. Et là, c’est amusant n’est-ce pas, Saramago imagine le type d’organisation que va mettre en place l’Etat pour tenter d’endiguer, mais en vain, ce fameux mal blanc. Et ce système mène rapidement à des mesures proches de celles de la dictature (confinement strict, internement des premiers malades et des personnes soupçonnées d’avoir été contaminées dans des lieux publics désaffectés, sous contrôle de l’armée qui a pour ordre de tirer en cas de désordre), alors que le gouvernement qui le met en place, bien vite mis à mal par l’urgence de la situation, car lui-même est touché, semble être celui d’une démocratie. Puis, bien sûr, le système bancaire s’effondre, tout comme le système économique. Et, dans ce chaos fascinant, nous suivons un petit groupe, tout d’abord interné dans un ancien asile psychiatrique, mené par la seule personne qui a conservé la vue et la gardera jusqu’à la fin du livre, une femme, qui va guider ses comparses sans jamais abuser de son pouvoir, qu’ils soient enfermés ou qu’ils soient « libres », allant de situations catastrophiques en situations inhumaines qui toutes, plus ou moins, peuvent évoquer et faire penser le lecteur à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement face à la pandémie de coronavirus dans laquelle nous sommes plongés, si l’on considère que dans le monde, les réponses à la pandémie sont diverses et variées, tout en se ressemblant étrangement, et peuvent parfois mener à des mesures drastiques qui ne se préoccupent plus de la liberté individuelle et collective, si les Etats qui les prennent se sont jamais préoccupés de la liberté du peuple. En espérant que nous n’aurons pas, dans notre pays où la démocratie n’a pas semblé aussi menacée depuis de nombreuses décennies qu’aujourd’hui, à revisiter celles que les personnages de Saramago doivent inévitablement vivre ! Bref, vous l’aurez compris, Saramago est un écrivain qu’on peut (et doit) lire sans crainte. Que ce soit avec L’Aveuglement ou un autre de ses livres, on est certain de ne pas perdre son temps et d’avoir affaire à de la grande littérature. Et la grande littérature a sans doute plus de réponses à nous faire trouver en nous sur le réel que l’information telle qu’elle nous est délivrée aujourd’hui par une grande majorité des médias qui, à quelques exceptions près, ressassent la même bouillie d’actualité, sans autre objectif qu’essorer et endormir les cerveaux.

Les Exozomes, Charles Pennequin

Les Exozomes n’est ni un roman ni un poème. Les Exozomes est un contre-poème romanesque ou un contre-roman poétique. Et Charles Pennequin est un drôle d’auteur, qui a trouvé son écriture, son style, quelque chose qui n’appartient qu’à lui et le rend immédiatement reconnaissable. Voilà par exemple ce que ça peut donner, dès les premières lignes du livre : « ché plus. me souviens de rien. me souviens que j’avais pas trop le souvenir d’avoir su. j’ai plus le souvenir que j’aurais su quelque chose, à part que je me souviens plus. me souviens que je devrais au moins me souvenir, mais à part ça je me souviens de rien. j’émets l’hypothèse qu’i faudrait que je me souvienne d’autre chose. c’est même pas moi qui émets l’hypothèse : c’est le souvenir. il émet, mais il se souvient de rien. le souvenir dit : j’ai rien dans ma besace. j’aurais pu au moins me souvenir d’autre chose que du grand trou de mémoire. avec le trou de mémoire, on va pas aller bien loin. ou alors dans un trou qui n’a rien à dire. un trou qu’on mémorise pour savoir que ça va rien nous apprendre. avec le grand trou mémorisé, on peut que dire c’est peau d’balle. c’est peau d’balle si on veut en savoir un peu plus. » Un incipit à la Pennequin et voilà le lecteur embarqué dans un texte-matière, un texte fleuve, qui se nourrit de lui-même et s’autophage, un texte qui ne laisse rien au hasard, malgré les apparences, et asphyxie le lecteur qui n’y prendrait pas garde, avec sa phrase unique, son phrasé obsédant, ses répétitions, ses phrases bordées (la phrase qui suit reprend souvent les derniers mots de la précédente ou un de ses éléments) et on avance comme ça, de chapitre en chapitre, en se disant qu’on a affaire à un roman cette fois, tiens Charles écrit un roman, ce coup-là, c’est sûr, et puis non, Charles nous surprend encore en balançant soudain un poème en prose (joue roux j’y roule où je gis joue ris roule ou j’y jour où lit etc… pages 76-77, texte qu’on peut entendre dit par Pennequin dans l’une de ses nombreuses vidéo sur youtube), voire un poème en vers (les bactéries, le monde du spectacle et d’autres encore), et il dérive de sa narration, nous entraîne ailleurs, c’est bouillonnant comme un torrent avec ses rapides et ses chutes de mots, ses cascades de cascadeur fou, et on se dirige comme ça vers le dernier chapitre (foutu pour foutu) avec son excipit qui donne ça : « juste avant que ça n’accélère encore un bon coup, à l’horizon des emmerdes. » et voilà, c’est encore du grand Charles Pennequin. Il y a du Louis-Ferdinand Céline dans cette dernière phrase, et dans l’écriture de Charles, du Beckett aussi, avec cette langue qui s’auto-suffit et parle d’elle(-même), et pour ne rien dire aussi, et ils sont rares les « continuateurs » de Beckett, il faut y aller et pas avoir peur, pour partir de Beckett, on se dit qu’il a détruit le roman (et même la littérature) et qu’après lui, c’est plus possible, et ben, si, Charles Pennequin l’a fait. Bref, vous pouvez y aller les yeux fermés, les amis, y foncer et comme vous allez découvrir un écrivain contemporain qui écrit après la littérature, vous aurez envie d’y retourner, alors vous pourrez vous faire aussi Pamphlet contre la mort, et puis Comprendre la vie, et même La ville est un trou, parce que tout ça, c’est du bon, du vrai, du nouveau. Dans la veine, aussi, d’une certaine façon, du grand Christophe Tarkos. Allez-y, j’vous dis !

Les Fantômes, Cesar Aira

Ecrit en 1990, Les Fantômes est sans doute l’un des romans les plus surprenants d’Aira, dont le peu que nous avons lu de sa bibliographie gigantesque nous a habitué à des intrigues délirantes, des rebondissements toujours excessifs et une théorie romanesque de la fuite en avant qui mène souvent l’auteur argentin à dénouer ses intrigues dans les toutes dernières pages. S’il en va également ainsi de la fin de ce texte-là – le dénouement, annoncé une trentaine de pages avant le mot fin, tombe comme un couperet dans les dernières lignes -, l’histoire et le style du roman sont inhabituels. Car c’est un texte très réaliste – et bien moins fantaisiste que Prins, ou Le Congrès de littérature – malgré son titre et la présence « fantastique » (mais aussi discrète) des fantômes, qui nous est donné à lire. Une famille chilienne, les Viñas, vit au dernier étage d’une tour en construction. Raúl, le père, est maçon et on lui a proposé, moyennant une prime intéressante, d’assurer la garde de nuit du chantier. Sa femme, Elisa, s’occupe de l’intendance et de ses trois plus jeunes enfants, avec l’aide de Patri, l’aînée de la famille. Patri, une jeune femme un peu paumée, sans passions, frivole aux dires de sa mère.

Le texte, écrit d’une traite et sans chapitrage, sans dialogues, sinon intégrés au récit sans la ponctuation habituelle, s’attarde longuement sur la visite par les futurs propriétaires des appartements du chantier, menée par l’architecte, puis sur la vie des maçons, pour la plupart chiliens, et de la famille Viñas, pour s’intéresser de plus en plus à Patri. Et les fantômes dans tout ça ? Ils apparaissent – c’est leur mode d’être, nous rappelle Aira – d’abord très discrètement, au détour d’une phrase, et il en va ainsi durant une longue partie du livre. Puis leur présence va en s’intensifiant, mais sans jamais détourner l’attention du lecteur des personnages principaux (la mère et sa fille), de leurs considérations sur l’existence et des interventions d’auteur (revue des différents modes de construction selon les civilisations ou les groupes sociaux du monde, ou considérations sur le roman) qu’Aira s’amuse à glisser dans l’intrigue comme pour en retarder, une fois n’est pas coutume, l’évolution. Nous suivons également les trois plus jeunes enfants dans leurs jeux, leur refus de faire la sieste, les stratégies maternelles pour les faire coucher, leurs pérégrinations dans l’immeuble. Quand les fantômes – que la famille Viñas peut voir – se font plus présents, c’est essentiellement à leurs déplacements dans l’espace, à leur façon de traverser les murs et les plafonds qu’on s’attache. Ils sont nus, de sexe masculin semble-t-il – il sera question de ce sexe à plusieurs reprises, en particulier dans une scène désopilante, où l’interaction involontaire d’un maçon avec un fantôme qu’il ne peut pas voir s’avère gaguesque, mais aussi dans le discours de la mère sur leur sexualité qui pourrait modifier le dénouement sans y parvenir – couverts d’une poussière blanche de chantier et rient avec excès. Ils ne parlent pas aux vivants, sauf le jour du réveillon, pour s’adresser à Patri et l’inviter à leur grande fête. La soirée du jour de l’an approche, ils se métamorphosent aux yeux de la jeune femme et lui apparaissent d’une beauté époustouflante. La famille Viñas prépare le réveillon, les invités arrivent. On se demande comment va prendre fin ce drôle de roman. Vous le saurez en le lisant, ce qui vous permettra d’entrer dans le texte d’Aira où son style littéraire est sans doute à son firmament, un texte dans lequel ce grand écrivain fait preuve d’un sérieux auquel nous ne sommes pas habitués, mais qui ne rend pas pour cela son livre moins réussi que les autres.

La Communion, Jan Komasa

La religion catholique n’est ni très accueillante ni tolérante. En Pologne peut-être plus encore qu’ailleurs si l’on en croit le troisième film de Jan Komasa, un jeune réalisateur au talent prometteur. Son personnage, Daniel, criminel qui s’apprête à sortir d’un centre fermé pour jeunes, découvre la foi en rencontrant un aumônier aux prêches efficaces : « Je ne suis pas là pour prier mécaniquement », dont Daniel s’inspirera ensuite dès sa première messe, dans un petit village où il est censé travailler dans une menuiserie où l’on réinsère les délinquants sortis de prison ou de centre fermé, mais où il se présente comme prêtre pour remplacer pour quelques jours un vieux curé malade, alors que l’Eglise refuse les aspirants au séminaire qui ont un casier judiciaire. Or le séjour du vieux curé en hôpital dure plus longtemps que prévu et Daniel est très bien accueilli par les ouailles de la paroisse qui acceptent son style très différent et lui reconnaissent des qualités humaines dont pourrait sans doute s’inspirer l’Eglise pour moderniser sa curie.

Car au village, un tableau, au sommet duquel trône un portrait du Christ, sous lequel on peut voir six photos de jeunes gens, morts lors d’un accident de voiture, intrigue rapidement le nouveau prêtre, qui constate un malaise profond, une rancune tenace contre une septième personne, le conducteur de l’autre automobile (que l’on accuse d’avoir conduit en état d’ivresse ce soir-là), mort lui aussi, mais que le curé n’a pas voulu enterrer au cimetière du village. Et contre sa femme que d’aucuns nomment « la salope ». Bref, un petit village où vivent des gens très bien, comme le dira l’assistante du curé, des gens très bien qui ont tous (elle compris) envoyé à la veuve du « banni du cimetière » leur petite lettre d’insulte et de menace. Mais cette intrigue dans l’intrigue arrive lentement dans le film et l’on voit d’abord Daniel s’installer dans son rôle de curé de remplacement, faisant ses premières confessions son portable à la main, sur lequel il consulte un tutoriel, disant sa première messe et faisant des prêches de plus en plus inspirés, se mêlant des cérémonies de prière devant le tableau consacré à la mémoire des six jeunes morts, se mêlant peu à peu de la vie du village, tout ça avec un talent, une finesse dans les relations humaines et une capacité à raviver la foi de paroissiens qui prient et pratiquent dans une routine et un conformisme qu’il remet en cause en se souvenant du discours de l’aumônier qui l’a amené à la foi, mais aussi en pratiquant une « religion-thérapie » très inspirée. Bien sûr, Daniel n’a pas renié son passé de délinquant violent et ambigu, et il fait un ministre de la foi un peu surprenant, mais attachant et sincère, malgré son mensonge. Les villageois l’adoptent donc, car il n’est jamais en panne d’idées pour leur venir en aide dans leur malheur. Et lui, grand pécheur devant l’éternel se met à faire le bien dans une communauté divisée qui ne parvient pas à apaiser ses tensions, ses divisions, son irréparable deuil. Mais deux mots sur l’acteur principal du film, Bartosz Bielenia, qui crève véritablement l’écran. Par son charisme, son côté habité (son regard n’y est pas pour rien), la justesse de son jeu, il magnifie son rôle sans jamais perdre de vue l’ambiguïté profonde qui est à l’oeuvre dans le personnage de Daniel. Le film lui doit beaucoup, autant sans doute qu’a la mise en scène et la réalisation de Komasa, belle et sobre à la fois. Il fait un délinquant très crédible, tout comme il est inspiré lorsqu’il revêt l’habit de prêtre et tourne ses regards vers Jésus (son visage se métamorphose alors de façon remarquable).

La Communion est donc un film puissant, un film sur le péché, le bien et le mal, un film sur la rédemption (parfois impossible), un film que ne touche jamais le manichéisme simpliste de tant de croyants qui adoptent le message de la Bible en le simplifiant à l’extrême, un film où les gens bien se muent en salops, un délinquant en agneau (même si le loup refait parfois surface en lui), un film où l’Etat et le pouvoir (représenté par un maire, propriétaire de la menuiserie de réinsertion qui voit vite en Daniel un usurpateur lui fait du chantage et cherche, mais en vain, à lui imposer son vouloir) ne s’en sortent pas mieux que l’Eglise. Enfin, ce film n’est pas un brulot contre la religion, dont on voit qu’elle peut, à condition d’être portée par des hommes sincères, avec leurs forces et leurs faiblesses, joué un rôle intéressant pour relier les êtres humains et les ouvrir aux autres. Bref, ce film fort est un film subtile, qui ne caresse personne dans le sens du poil, mais se tient éloigné de la caricature et des clichés. Un film à voir toutes affaires cessantes.

Icebergs, Tanguy Viel

N’ayant encore rien lu de Tanguy Viel, le titre et la quatrième de couverture de ce livre m’ont convaincu qu’il était temps de s’y mettre. « Icebergs est une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. » Tentant. « Promenades » évoquait Walser… « allées » évoquait Borges (des sentiers qui bifurquent)… « formes » évoquait Gombrowicz (Ferdidurke). Bref, il y avait là quelque chose comme une incitation à la lecture. Bien sûr, ce sont des correspondances que je ne m’attendais pas à retrouver à tout coup dans la lecture de cette suite d’essais, mais l’inconscient se laisse parfois mené par le bout du nez, à moins qu’il n’impose ses fantasmes à la conscience. Allez savoir… Toujours est-il que le livre dans mon sac, perdu au milieu d’une douzaine d’autres, fut le second à en sortir pour ne plus me laisser en paix avant de l’avoir lu sans partage, m’obligeant à délaisser un recueil de nouvelles en cours de lecture.

Et ça commençait par un avant-propos de l’auteur de bon aloi et une première phrase à tomber : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Le style. La métaphore qui va bien. Le goût du discours sur la littérature. En voilà un début prometteur ! Mais bref, on avait pas affaire à un vrai livre, et ça aussi avait quelque chose de séduisant. Et me voilà embarqué.

Premier essai, Le mal par le mal, un texte sur la mélancolie, ou plus exactement sur un désir ancien d’écrire un livre sur le sujet. Et le gars commence par lire tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. Tout un programme. Il y a du boulot pour qui veut s’atteler à pareille tâche. Et notre auteur-lecteur (tous les auteurs ne sont-ils pas des lecteurs, je parle des vrais auteurs…) se met à rédiger un essai dont il se dit aujourd’hui qu’il était sans doute raté. Mais l’important est bien ce travail de préparation, qui mène à Christine de Pisan et à sa Longue étude comme remède aux difficultés de la vie. Lire pour tendre « vers un progrès de l’âme, ou de l’oeuvre ». Viel, tout comme votre serviteur, s’y retrouve. Second iceberg, Le démon de la citation, allait me souffler à l’oreille une idée de roman ou de nouvelle ; il est question ici d’hupomnêmata, ces carnets antiques dans lesquels les hommes de culture notaient des choses qu’ils avaient lues, entendues ou pensées. C’est sous la plume de Foucault que Viel les rencontre. Les écrivains convoqués dans cet essai sur la citation, oeuvre d’art et de culture respectable (qu’on songe aux citations des jazzmen quand ils improvisent) sont de très bonnes fréquentations, citons entre autres Poe, Montaigne (que Viel visitera tout au long de son livre), Bernhard, Walser, Mishima, Nietzsche, etc… Du beau linge. Et c’est ainsi que se poursuit cet ouvrage de pensée vagabonde, en compagnie d’auteurs de bonne graisse. Mais les artistes sont aussi au rendez-vous : dans La fuite des idées, c’est d’Aby Warburg dont il sera question, avec cette bibliothèque à la création de laquelle il consacra une grande partie de sa vie (c’est son frère banquier qui paya les soixante mille bouquins) en mettant au point une technique de classement des livres par « bon voisinage ». Tout cela part bien sûr de l’achat d’un livre, d’un certain Ludwig Binswanger, choisi pour son titre. Un secret rend hommage au facteur Cheval et à son travail d’une vie (plus de trente ans).

On ne quitte pas le monde intérieur de Viel, ses interlocuteurs quand il lit, les écrivains (on serait tenté de dire qu’ils sont tous là de Dante à Beckett), les bibliothèques. Un livre qui se lit avec un intérêt sans cesse renouvelé, et qui se termine par une Défense du négatif en littérature, qui fit écho à mon Panthéon littéraire, au sommet duquel trônent les Céline, Kafka, Beckett et autres désespérés magnifiques. Vous l’aurez compris, Icebergs qui se veut un faux livre est un recueil de brefs essais dans lesquels la culture, l’érudition et l’intelligence font bon ménage avec le doute et l’humilité, un livre, vrai ou faux, plus que recommandable, celui d’un auteur qui pense juste.

L’Etat sauvage, David Perrault

On nous annonçait un western français et féministe. Le titre était prometteur. On allait donc voir ce qu’on allait voir. Depuis Audiard avec Les Frères Sisters (une demi-réussite à notre humble avis), le cinéma français s’attaque au western avec l’intention, pas moins, de renouveler le genre. Voilà des petits gars qu’ont de l’ambition. Perrault s’y colle donc et les deux plans qui précèdent le générique de début du film pouvaient laisser penser que ça allait chier ! Et puis, générique passé, nous voilà plongés dans le deep south américain, chez des bons bourgeois français qui se sont adaptés au Sud raciste, qui font un peu de trafique à cause de cette maudite guerre de Sécession, là où avant ils faisaient sans doute du commerce honnête. L’intrigue commence donc dans des salons où l’on danse, où une vieille dame se pique de chanter, où trois soeurs préparent le grand événement du mariage de la fille puînée de la famille et les fêtes de Noël, etc… On s’ennuie ferme, ne le cachons pas. Les dialogues sont mièvres, les personnages ne valent guère mieux, certaines scènes semblent plutôt inutiles (répétition de la vieille dame qui chante, entre autres).

Bon, qu’a donc voulu faire ce Perrault ? Un film qui répondent aux critères du test de Bedchel-Wallace (indicateur du sexisme des films) ? Si c’est le cas, pas sûr qu’il s’en sorte si bien malgré ses bonnes intentions… On y reviendra. Un western « féministe », histoire qu’on en parle ? Pas sûr qu’on en parle pour lui tresser des louanges. Bref, parlons-en. Donc, L’Etat sauvage est un film où les femmes ne sont pas sous-représentées : premier critère du test de B-W atteint ; trois soeurs, une mère, une domestique afro-américaine (c’est bon ça, une femme noire, dans un film), et attention, elles participent à l’action. Mais bon, ne rêvons pas trop, on les découvre quand même très occupées par des affaires domestiques, et leurs conversations tournent un peu autour des hommes (même si pas que). Moins bon ça, pour le test de Bedchel-Wallace. Heureusement, elles vont découvrir l’état sauvage, et là ça va dépoter nom de Zeus !

Nos dames vont donc suivre le père de famille (c’est quand même lui, l’homme) qui décide de rentrer en toute hâte en France quand il découvre que les Yankees qui arrivent et se montrent rapidement insupportables avec les dames et la bonne société vont leur pourrir la vie. Il embauche pour ce faire un ancien mercenaire, un type pas très fréquentable qui semble avoir un tiroir-caisse en guise de coeur (voilà au moins un personnage typé façon western). Evidemment, bim-boum-badaboum, la cadette de la famille, la jeune première on ne peut plus mièvre, va tomber amoureuse du gonze. Visez le tableau : lui a une grosse barbe et une longue cicatrice sous la pommette gauche, elle ressemble à Emmanuelle Béard quand elle avait quinze ans ! Un couple très assorti, on y croit à fond. Là, avant le départ, on a le droit à une scène où ces jeunes femmes apprennent à tirer avec une carabine ou un revolver. Elles sont gourdes comme pas possible, ces potiches, savent même pas tirer (sauf Esther, la jeune première qui se débrouille bien avec son colt – on verra un peu plus tard qu’elle est pas si potiche, puisqu’elle sait encore monter à cheval – ouf nous voilà sauvés pour Bedchel-Wallace !). Les voilà parties en tout cas dans la nature sauvage américaine et là on se met à espérer que le titre du film soit enfin honoré… Hélas, trois fois hélas, le réalisateur a beau multiplier les scènes au ralenti, les effets démonstratifs les plus improbables, en filmant du dessus par exemple, en appuyant le propos autant qu’il peut pour rendre ses intentions compréhensibles, comme s’il craignait de ne pas être suivi par le spectateur, ce qui est d’ailleurs trop souvent le cas tant la lourdeur de la réalisation devient vite pénible, on passe de l’ennui au rire face à la multiplication des clichés et des lourdeurs stylistiques. Mais revenons à nos moutons et nos brebis, on parlait de propos appuyé et le voyage commence fort : les hommes qui accompagnent notre petite famille dans son périple sont à cheval, le père est sur le charriot, assis auprès du « cocher » et nos cinq bonnes femmes vont à pied (ouh, le machisme de ces mecs !). On a le droit chemin faisant à une scène d’un ridicule achevé : en passant au-dessus d’un précipice une roue du charriot vient à casser, il faut l’abandonner sur place et sélectionner les affaires qu’on va emporter dans quelques sacs qu’on portera comme on pourra. On voit alors à l’écran les vêtements de femmes qui sont jetés dans le vide (effet esthétique garanti) avant que ces dames, qui suivaient le charriot toujours à pied, soient invitées par le beau Victor à prendre sa main pour éviter la chute dans le décor. Elles sont toujours aussi gourdes et gémissent à qui mieux mieux en se collant tant qu’elles peuvent au charriot pour éviter le pire. Ouf, tout le monde est passé sans encombre (il y en a bien une, la soeur aînée, qui a failli dévisser, on s’y attendait bien un peu, mais sans aller jusqu’à pousser le mauvais goût jusqu’à tomber, à cause de celle qu’on devait marier avant le départ et qui se met à tousser au mauvais moment) sauf la cadette, Alice Isaaz, la jeune première qui hésite à passer puis se décide à le faire en grimpant sur le toit de la calèche (on y pensait depuis le début), plan-drone au dessus du gouffre, sur lequel elle jette un coup d’oeil bravache, comme pour souligner le courage de l’héroïne (elle en a du caractère, la pucelle !). Quant au gentil du groupe d’hommes qui accompagnait ces dames derrière (Samuel, si j’ai bonne mémoire), on ne s’attarde pas sur lui, il est le dernier et doit passer sans problème, c’est un homme après tout, il le fait sans doute sans gémir. Mais avançons et finissons-en avec cette purge. On a oublié en route un personnage intéressant, celui d’une ex de Victor qui le poursuit avec un désir de vengeance plutôt costaud, suivie par une bande de mercenaires aux visages dissimulés sous des sacs blancs aux orifices marqués à la peinture, genre effrayants, la vraie méchante de l’histoire, ça c’est sans doute pour le titre (dont on se demande toujours malgré tout s’il va enfin être justifié par l’intrigue, les décors ou on ne sait quoi). Quand les problèmes de santé de la frangine dont le promis a été buté dès le début du film dans une scène d’une violence insoutenable (c’est pour ça qu’on n’en parlait pas jusque-là, tellement c’est dur) et à qui on a caché la terrible vérité, bref, quand sa toux vire aux crachats de sang (elle aurait la tuberculose qu’on n’en serait pas plus étonné que ça), ces messieurs penchent pour un raccourci qui ferait gagner du temps à la petite troupe. Ils partent en éclaireurs, toujours à cheval, pour repérer le passage en question, pendant que nos gourdasses restent dans une baraque en piteux état mais habitable quand même (avec lits, draps et tout le toutim pour vivre presque bourgeoisement) en compagnie du gentil Samuel (ah, qu’il est brave ! c’est le seul gars fréquentable de la troupe…). Là, ça part en couille : attaque des méchants, ça défouraille, le vieux cocher est le premier à prendre une bastos dans le coffre (en voilà un de puni, il n’avait qu’à pas chanter dans un coin pareil), puis c’est le tour du père (Edmond, un couard, un brin patriarcal, qui couchait avec la domestique noire, qu’il avait affranchie et qu’il salariait pour ses services) et enfin, mais vous ne serez pas étonnés d’apprendre qu’il s’en sort vivant, Victor (bastos dans la guibole, ah merde alors, ça fait mal, mais c’est un dur à cuire l’animal et il échappe à ses poursuivants). Bon, le film a beau durer deux heures (c’est long, deux heures), on arrive à la fin. Je vous passe le dénouement, la scène où ça cartonne vraiment, pour vous spoiler le tout dernier plan : nos cinq nénettes sont à cheval et terminent le périple débarrassées du patriarcat (tous les mecs sont shot-deads) au bord de la mer (elles arrivent à bon port, en somme), c’est trop romantique ! Même Victor, ce salaud, a mal fini, il les a larguées quand ça chauffait et que personne n’y croyait plus pour leur survie. Je vous dit pas la fin du gonze, ça fout les chocottes, une histoire de vaudou pas possible (la domestique noire). Quant au gentil Samuel, pas gai sa fin (il avait rien fait pour mériter ça, quand même). Bref, la tuberculeuse est remise comme par miracle (elle trotte vaillamment sur son p’tit ch’val), la mère (Madeleine, ça s’invente pas) a pris une bastos dans le buffet mais ça l’empêche pas de chevaucher avec, sur sa selle, la domestique noire, tiens, elles semblent rabibochées ces deux-là (elle aimait pas trop, la Madeleine, que cette moricaude couche avec l’Edmond, ça se comprend, mais elles ont lavé leur linge sale et puis l’assaut final, d’une violence à faire trembler de peur Tarantino himself, les a réconciliées, p’tet ben…) et les deux autres soeurettes sont là aussi, toute la famille va bien, bref, débarrassées de mecs qu’il y en avait pas un pour racheter l’autre, ces dames sont enfin affranchies, ça c’est du féminisme de première bourre ou je m’y connais pas. En clair et pour finir, vous pouvez vous passer de voir ce navet au féminisme naïvement masculin, c’est même pas un western potable si on met de côté les bonnes intentions idéologiques cousues de fil blanc pour s’intéresser au genre (enfin, le genre du film). Rien qu’un navet. Les Frenchies feraient mieux de pas s’occuper de western, c’est un truc pour des machos comme Clint Eastwood, des durs qui se préoccupent pas du test de Bedchel-Wallace. Bah oui, c’est triste à dire, mais c’est comme ça… Ah, une dernière chose, jusqu’à la dernière image du film, le titre n’a en rien trouvé sa raison d’être (dommage, il était chouette, le titre). D’ailleurs, les donzelles finissent tirées à quatre épingles, malgré toute la violence de cet état sauvage auquel elles se sont confrontées, c’est fou quand même…

Il existe d’autres Mondes, Pierre Bayard

Auteur du fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de littérature à Paris 8 s’illustre dans l’écriture d’essais littéraires originaux, voire délirants (ce qu’il revendique dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous en faisant explicitement le lien entre théorie et délire). Dans Il existe d’autres mondes, donc, qui se lit avec intérêt et grand plaisir, il est question d’univers parallèles, de physique quantique et d’adaptation d’une théorie scientifique passionnante à la critique littéraire et à la lecture d’oeuvres d’écrivains aussi prestigieux que Dostoïevski, Kafka, Murakami, Barjavel, Pohl ou Nabokov, entre autres. Tout commence par une lecture de vulgarisation de l’expérience du chat de Schrödinger, par des considérations sur la physique quantique et les univers parallèles. Puis, Bayard nous entraîne dans une lecture nouvelle des auteurs cités ci-dessus, à la lumière de la théorie des mondes parallèles. C’est drôle, c’est érudit, c’est original. Chaque chapitre commence par une très courte fiction d’une à deux pages, dans laquelle l’auteur explore les mondes parallèles et prête aux auteurs qu’il relit (y compris à lui-même) une autre vie, dans un autre monde, et qui met en lumière certains aspect de l’oeuvre qu’il s’apprête à interpréter. Car pour Bayard, « Relire le monde et les textes à partir de la théorie des univers parallèles, c’est donc d’abord se relire soi‑même en réfléchissant sur notre multiplicité psychique, sur tout ce que nous aurions pu être si le destin avait été différent et sommes en effet devenus dans les univers alternatifs qui nous entourent, dont nous percevons les signaux fugitifs en nos moments de pleine conscience. » C’est donc à une autre forme de lecture et de critique que nous convie Pierre Bayard, qui conclut son livre sur une partie intitulée Extension du modèle, dans laquelle il n’hésite pas à remettre en cause certains apports de la théorie freudienne (lui qui est psychanalyste) à la lecture des oeuvres pour lui préférer une relecture à l’aide de la théorie des univers parallèles, et en s’essayant à cette nouvelle critique, il invite son lecteur à lire ses oeuvres d’un autre point de vue, comme si nous étions des extraterrestres découvrant notre monde ou peut-être d’autres nous-mêmes venus sans doute d’un monde parallèle et découvrant ce monde-ci et sa littérature avec un regard neuf. Jubilatoire !

Tu mourras à vingt ans, Amjad Abu Alala

Il vient tout juste de naître. Sa mère veut le faire bénir par le cheikh qui prédit un destin funeste à cet enfant : il ne passera pas le jour de ses vingt ans. Nous voilà plongés en pleine tragédie, comme les oracles de l’Antiquité grecque pouvaient le faire. Car c’est la parole de Dieu qu’a transmis le chef religieux et personne ne penserait qu’elle puisse être démentie par la réalité. Le père de Muzamil, incapable de faire front, quitte le foyer, en parlant d’un voyage de deux ans (il reviendra peu de temps avant le vingtième anniversaire de son fils), sa mère, Sakina, porte le deuil, qu’elle ne quittera plus, Muzamil grandit comme il peut. Il ne va pas à l’école, n’a pas de camarades de jeu (les enfants du village le huent et le surnomment Enfant-de-la-mort), sa mère lui interdit d’aller à la rivière et de s’éloigner de la maison, bref, Muzamil vit une enfance d’une tristesse épouvantable.

Le prétexte du scénario est un coup de maître (on envie le réalisateur d’avoir eu à traiter idée aussi géniale), la réalisation est une grande réussite, la photographie est de toute beauté (la maison et ses clairs-obscurs, l’intérieur de Suleiman, un homme qui vit en marge du village, car trop différent, et que Muzamil va fréquenter devenu adolescent, voyant en lui un substitut du père absent, etc…). On ne s’attarde pas sur la prime-enfance de Muzamil, des ellipses permettent au spectateur de le retrouver adolescent puis à l’âge fatidique de dix-neuf ans. Depuis tout petit, Naïma, une voisine de son âge ne le quitte pas. Elle est amoureuse de Muzamil et finit par s’en ouvrir à lui. Mais la prédiction pèse sur le jeune homme qui ne sait que faire de cette déclaration et ne s’autorise aucune liberté. Suleiman finira par le lui reprocher amèrement, lui le marginal, fou de cinéma, buveur d’alcool et grand pécheur qui partage la vie d’une femme hors mariage, lui dont l’enseignement consiste à dire et suggérer au jeune homme un message essentiel pour un condamné à mort : « Vis, même si pour cela tu dois te faire pécheur ! » Tu mourras à vingt ans est le huitième long-métrage tournée par un réalisateur soudanais, c’est un très beau film qui fait regretter d’avoir manqué il y a peu Talkin’ about trees, documentaire soudanais sur le désir de quelques cinéastes locaux de faire renaître leur art dans leur pays. C’est chose faite, et avec un certain bonheur.

Les Guérrillères, Monique Wittig

Attention, très grand livre ! Les Guerrillères de Monique Wittig, paru en 1969 aux Editions de Minuit est un recueil de courtes proses dont on ne peut dire s’il s’agit d’un poème ou d’un roman (les deux à la fois sans doute). Ecrit à la troisième personne du pluriel, et au féminin s’il vous plaît, il s’agit donc d’un texte discontinu dont les thématiques font l’unité. Un groupe de femmes, femmes sauvages, femmes primitives, femmes civilisées, célèbre ses conquêtes, ses victoires, ses rituels, ses combats… en l’absence apparente d’hommes, dont il n’est pas question, sinon en fin de livre, dans la partie la plus épique du texte, quand la narration évoque leurs batailles et leurs victoires militaires. Le texte poétique chante leurs symboles, leurs mythes, leurs créations. Car ces femmes réinventent le monde, dans une utopie où temps et espace ne sont pas précisés, un monde sans discrimination de genre, un monde où le masculin ne l’emporte plus, au pluriel comme au singulier.

Monique Wittig était une militante féministe, qui a mis dans ce texte merveilleux une grande part de ses conceptions politiques sans à aucun moment se montrer didactique. Car il s’agit là de très grande littérature, de beauté poétique, de fiction, loin de la littérature engagée qui fait trop souvent la part belle à un réalisme ennuyeux. L’auteur concevait l’oeuvre artistique comme un cheval de Troie que son créateur, sa créatrice en l’occurrence, doit offrir à la cité comme une remise en question radicale susceptible de la déstabiliser. Avec Les Guerrillères, l’objectif est atteint. Wittig, en fin de livre, cite quelques grands ouvrages de référence, tous écrits par des hommes, dont elle est partie pour écrire son chef-d’œuvre en creux, considérant à juste titre que ce qu’ont écrit les grands écrivains de l’histoire des sciences humaines l’a toujours été en fonction du seul sexe fort. Les femmes de sa société utopique ont donc créé une nouvelle mythologie, sans se préoccuper des anciennes, qu’elles connaissent mais dont elles se gaussent. Elles ont aussi inventés leurs rites et leurs symboles (le O, symbole de la vulve, parmi d’autres). L’écriture poétique, l’absence de description précise des lieux et des espaces, l’absence de références temporelles (qui se limitent au passé, au présent et à l’avenir) rendent cette société utopique difficile à visualiser et décrire. C’est sans doute ce qui fait la grande beauté du livre dans lequel la narration, si elle existe bien, est morcelée et très souvent insaisissable. A la façon d’un mythe, le texte doit donc se lire en s’interprétant, laissant aux lectrices et lecteurs une part essentielle dans la créativité partagée que leur propose Monique Wittig. Et de ce point de vue, tout comme un recueil de poésie, Les Guerrillères est sans nul doute un livre qu’il faut lire et relire, un livre digne de devenir un livre de chevet, un livre à lire en permanence, jusqu’à en avoir une connaissance parfaite. Je vous invite en tout cas à le découvrir en le lisant pour la première fois si ce n’est déjà fait. Vous en ferez sans doute votre livre de référence.

PS : Suggestion de lecture complémentaire : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, a écrit un roman très fort sur l’aventure collective de ces femmes japonaises qui furent envoyées aux Etats-Unis pour se marier avec des compatriotes exilés, sur la foi d’une simple photo. Ecrit à la première personne du pluriel, ce très beau roman n’est pas sans présenter quelques similitudes avec celui de Monique Wittig.

Vie de poète, Robert Walser

Continuons donc notre exploration de l’oeuvre littéraire riche et belle de l’écrivain alémanique, Robert Walser, avec ce joli opus, livre de jeunesse dont l’auteur était particulièrement satisfait, une sorte d’autoportrait en vingt-cinq proses qui nous le décrivent tel qu’on le connaît, bien souvent pauvre, grand marcheur devant l’éternel, en prise de temps à autre avec la suspicion de la marée-chaussée, épris de liberté et de rencontres avec son prochain, ou sa prochaine, peu apte à fréquenter les salons littéraires, amoureux de la forêt et des femmes simples (il est question, dans Marie, d’une relation physique, traitée sur un plan métaphorique, avec jeune femme rencontrée dans la forêt et qui semble d’abord bien plus un fantasme du jeune homme qu’une réalité), domestique pendant quelque temps chez un comte, et sans déplaisir, toujours prêt à reprendre sa liberté quand il a trop séjourné en un lieu.

Le poète est donc Walser lui-même. Les premières phrases du premier texte (Voyage à pied) nous le rappelle par leur rythme : « Il y a bien des années, cela me passe par la tête, j’entrepris, c’était l’été, mon premier voyage à pied, et je me souviens que je vis toutes sortes de choses curieuses et magnifiques. Pour tout équipage, j’avais un vêtement clair et bon marché sur le corps, un chapeau bleu foncé sur la tête et un baluchon à la main. Cousues dans la poche de ma veste, sous la forme d’un chèque impeccable, j’emportais mes économies dans le monde frais, vaste et lumineux. Chemin faisant, je rencontrai une petite troupe de gamins délurés d’ont l’un me lança, moqueur : « Mais où va-t-il donc, ce long type avec sa petite musette ? » ». Le dernier texte du livre, qui donne son titre au recueil, nous le rappelle en nous parlant pourtant du poète à la troisième personne (tout le reste du recueil est à la première personne). Facétieux Walser qui annonce ainsi, sans savoir qu’il écrira sur ces vieux jours ce dernier grand texte, Le Brigand (roman plein d’autobiographèmes) où l’homme dont il parle à la troisième personne n’est autre que lui-même. Si vous n’avez pas encore mis le nez dans un livre du poète randonneur, pourquoi ne pas commencé par Vie de poète, un bel hymne à la liberté qui, nous semble-t-il, peut faire une très bonne entrée en matière pour découvrir un auteur indémodable. C’est en collection de poche Points Seuil, à un prix très raisonnable.

Un Divan à Tunis, Manele Labidi

Une fois n’est pas coutume, il sera ici question d’une comédie. Car Un Divan à Tunis est en effet une comédie, et disons-le de suite assez réussie. Selma, une jeune femme revient dans son pays d’origine, la Tunisie, au lendemain du Printemps arabe, pour y ouvrir un cabinet de psychanalyse. Au début, elle est incomprise par tous ceux à qui elle parle de son projet. Mais bien vite, son cabinet est plein de clients, tous désireux de parler d’eux-mêmes et bien vite, surtout, un jeune flic intègre, tout droit issu de la révolution tunisienne, lui fait comprendre qu’il lui manque une autorisation d’exercer. L’accueil qui lui est réservé par sa clientèle nombreuse et bigarrée n’y change rien : elle va devoir trouver cette fichue autorisation en faisant l’expérience d’une administration qui ne semble pas avoir été modernisée depuis la Révolution. Dès lors commence pour elle une série de problèmes qui semblent a priori impossibles à résoudre. La jeune et belle psychanalyste est Golshifteh Farahani, pour laquelle nous irions voir n’importe quel film, tant ses prestations dans My sweet Pepper Land d’Hiner Saalem et Paterson de Jim Jarmush nous avaient conquis.

Le film est drôle, les seconds rôles (une clientèle nombreuse, des parents chargés, en particulier une jeune cousine décalée, mais aussi un oncle un peu alcoolo, une brochette de flics qui fait sourire, une secrétaire de l’administration sympathique mais peu efficace sauf peut-être pour arrondir ses fins de mois avec des ventes au bureau de lingerie féminine…) sont pour la plupart adaptés à un univers de comédie. On n’échappe pas toujours aux clichés, mais au moins ne sont-ils pas le fait d’un réalisateur français dont l’oeil pourrait être encore imprégné de culture post-coloniale. C’est donc un regard distancié et amusé qui est porté sur une Tunisie en mutation, mais dont les habitudes de vie et certaines vieilles traditions ont la peau dure. C’est aussi un film sur la parole, qui se libère peu à peu, mais qui reste sous le joug d’interdits religieux que la police n’oublie pas de rappeler (« On nous a dit que vous utilisez le mot « sexe » devant des femmes et des personnes âgées. Sexe, prison ! »). Selma est donc l’oreille de la nouvelle Tunisie et si elle n’est pas la bienvenue pour la police et l’administration, même si ces deux institutions évoluent, avec son portrait de Freud (coiffé d’un couvre-chef arabe) qu’elle affiche dans son cabinet, elle répond à une demande réelle. « Ici, en Tunisie, tout le monde parle, mais personne n’écoute ! » lâche l’un des personnages. Au sortir de longues années de dictature, le pays éprouve visiblement le besoin d’être entendu. C’est sans doute le message de Manele Labidi sur son pays, qui nous montre un peuple désireux, maintenant qu’il a fait sa révolution, de s’occuper de ses problèmes personnels, signe d’une évolution globale de la société vers plus de liberté. Souhaitons à la Tunisie et aux pays d’Afrique du Nord que cette aspiration à plus de liberté ne soit pas déçue.

Le Discours vide, Mario Levrero

Mario Levrero est un auteur uruguayen mort en 2004, à l’âge de 64 ans. Son œuvre (et son nom, sans doute) est mal connue en France. Le Discours vide, un livre de 1996, est publié par Notabilia. C’est un texte étrange, un roman qui se cache sous la forme d’un journal de l’auteur. Mais un journal particulier, puisque le narrateur le présente comme le journal d’une discipline de calligraphie quotidienne, autant que faire se peut, adoptée pour modifier sa personnalité et aller vers un mieux-être psychosomatique. Il en parle comme d’une autothérapie. Ecrire mieux pour aller mieux, en somme. L’humour n’est pas absent de cette histoire : « Je dois calligraphier. Il s’agit de ça. Je dois permettre que mon moi s’accroisse grâce à la magique influence de la calligraphie. Grande écriture, grand moi. Petite écriture, petit moi. Belle écriture, beau moi. » C’est aussi simple que ça.

Dans cette histoire (dont le contenu comme le contenant sont clairement qualifié par le titre du roman), la famille de l’écrivain (sa femme et son fils) jouent un rôle déterminant, tout comme le chien dont les aventures nous sont narrées par le menu. Cet entourage semble « nuire » à l’épanouissement de l’homme, en l’empêchant assez systématiquement de se consacrer à lui-même et à sa discipline calligraphique. Levrero, personnage et narrateur du roman, se plaint régulièrement de ses irruptions dans son « travail ». Quant au chien, auquel il consacre un temps certain pour essayer de lui faire découvrir la liberté, il dysfonctionne. En toile de fond, un travail régulier, et alimentaire, assez mal payé, qui lui est assuré par un journal de mots-croisés et, sur la fin du roman, un déménagement précipité, à l’initiative d’Alicia, l’épouse, et qui réveille la névrose de l’écrivain.

L’ensemble du livre se lit comme ce qu’il est, un journal qui joue sur la vacuité du langage et du discours sur la discipline et le quotidien du personnage, un discours vide. C’est très réussi, même si la quatrième de couverture de Notabilia nous semble un peu excessive quand elle évoque l’audace, la drôlerie irrésistible ou l’humour dévastateur teinté d’érotisme, autant d’arguments qui, certes, sont vendeurs mais peuvent paraître outrés. Il n’en reste pas moins que, présenté comme un livre qui ouvre idéalement à l’œuvre de l’auteur, Le Discours vide nous a en effet donné envie de découvrir les autres ouvrages traduits en français de Mario Levrero, d’autant que la vacuité de la langue n’est pas sans concerner l’écriture que tente développer Brice Auffoy dans son roman en cours de finalisation.

Adam, Maryam Touzani

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A Casablanca, une jeune femme enceinte, va de porte en porte, un lourd sac à l’épaule, demander du travail. Elle obtient presque un emploi de coiffeuse avant de se voir invitée à chercher ailleurs après avoir demandé si elle pouvait dormir dans le salon. Puis, chez des particuliers qui lui ouvrent, elle se voit refuser invariablement l’accès à un petit boulot de bonne jusqu’au refus glacial qui lui est opposé par une veuve vivant avec sa fille. Abla est aimable comme une porte de prison. Mais elle passe une soirée désagréable, pensant à cette jeune femme qu’elle a renvoyée à la rue et qu’elle voit assise devant une porte juste en face de chez elle, appuyée sur son sac, se préparant à essayer de dormir. Elle va la trouver et lui ouvre sa porte pour la nuit, pas plus.

Toujours aussi froide et autoritaire, Abla ne laisse filtrer aucune compassion et tout devrait s’arrêter le lendemain si elle ne cachait pas sous cet air dur pour les autres autant que pour elle-même une belle âme et une certaine générosité. Dès lors, entre les deux femmes et la jolie Warda (sa mère lui a donné le prénom d’une chanteuse qu’elle adorait et qu’elle n’écoute plus depuis le décès de son mari) commence une histoire commune dans laquelle les trois protagonistes, Warda comprise, mettent chacune avec leurs moyens du baume sur les plaies des deux femmes déchirées. Samia, malgré son jeune âge, a en effet plus d’une chose à offrir à la femme de quarante ans qui s’est fermée à la joie depuis son veuvage. Mais quittons l’intrigue qui, comme le spectateur le constate vite, n’est pas l’essentiel du film. Un film d’une beauté déchirante, féministe sans le proclamer (Abla : « La mort n’appartient pas au femme. » Samia : « Rien n’appartient vraiment aux femmes. »). Sur ce plan, inutile de faire dans le didactisme pour la réalisatrice : la situation des deux femmes en dit assez long pour ne pas se lancer dans de longs discours enflammés. Samia porte le poids d’un « péché » (s’être donnée à un homme hors mariage). Abla est une battante qui élève seule sa fille en tenant un petit commerce (boulangerie) et se refuse à Slimani, l’homme qui lui livre la farine, un homme visiblement épris et aux intentions irréprochables. Peut-être à cause de ce que disent les autres qui imposent une morale jamais favorable aux femmes (et pourtant véhiculée en premier lieu peut-être par des femmes : scène où Samia se rend au four collectif et se voit jugée par deux matrones qui parlent à voix haute de celles qui se font faire un enfant dans la rue). Abla a renoncé à tout plaisir, pour elle comme pour sa fille. Le travail est son seul leitmotiv. A chacune son fardeau, en somme.

Samia est celle qui, en échange du gîte et du couvert, va faire revenir un peu de joie dans cette maison. Cela donne lieu à des scènes d’une grande beauté et d’une sensualité certaine : scène du pétrissage de la pâte à pain, que Samia réapprend à Abla, scène autour du ventre (énorme) de la jeune femme. Cela donne lieu aussi à des scènes émouvantes ou charmantes entre Samia et Warda, qui a adopté la « cousine » d’Abla dès qu’elle a frappé à la porte. Mais quand arrive la naissance, il se joue autre chose. Pour rentrer dans son village, Samia va devoir abandonner le petit Adam, auquel elle refuse d’abord de donner un prénom, qu’elle refuse de voir, puis d’allaiter. C’est alors son aînée qui va lui faire le don de la pousser, avec son sens de l’autorité naturel, mais sans excès cette fois, à accepter cet enfant qu’elle rejette de toute son a^me. Il ne s’agit pas ici de pousser la présentation de ce film jusqu’à en annoncer la fin que les lecteurs de ce texte iront peut-être voir (je le leur recommande vivement, car le film est magnifique), mais on peut toute fois pour en finir dire que Myriam Touzani le dédie à sa mère et que cette très belle histoire qu’elle nous conte lui était déjà connue avant de se lancer dans l’écriture du scénario. Elle a en tout cas, pour son premier film, réussit une oeuvre d’une grande beauté, d’une subtilité certaine, sans jamais tomber dans le piège de la sensiblerie. Une vraie réussite.

Raconter l’autre et l’ailleurs (1944-1983), Jean-Philippe Charbonnier – Pavillon Populaire Montpellier

Jean-Philippe Charbonnier fait l’objet d’une rétrospective au Pavillon Populaire. C’est une découverte (comme souvent dans ces lieux), l’artiste étant, comme l’annonce le livret de présentation de l’expo, le grand oublié de la photographie humaniste française. Il se met à la photo au début de la seconde guerre mondiale en tant qu’assistant de Sam Lévin, photographe de cinéma de talent. A la sortie de la guerre, il travaille pour Point de vue – Images du monde, Le Dauphiné libéré (reportage sur l’exécution d’un collaborateur qui le fera renoncer à photographier une fois encore la mort d’un homme), Réalités.

La revue Réalités lui donne la possibilité de partir partout dans le monde pour des reportages (Chine, Allemagne, Italie, Angleterre, Canada, Russie, Alaska, Japon, Philippines, Amérique, Maroc, Koweït, Iran, Martinique, Tahiti, Brésil, etc…). Une oeuvre riche et belle se crée progressivement, au coeur de laquelle règne l’être humain, sous forme de portraits bien sûr, mais aussi de personnes photographiées dans leurs différentes activités humaines. L’exposition nous offre donc tout ce travail, qui mérite d’être découvert ou revu pour ceux qui le connaîtraient déjà.

Histoire d’un regard, Mariana Otero

Gilles Caron, photographe de guerre mort en 1970 à l’âge de trente ans, est l’objet d’un documentaire fin et sensible de Mariana Otero. On ne le connaît pas forcément, et pourtant en découvrant ses photos, on s’aperçoit que l’on n’est pas passé à côté de son talent : c’est un cliché de Daniel Cohn-Bendit, qui toise malicieusement un CRS devant la Sorbonne où il est convoqué le 6 mai 1968. Eh, oui ! on connaissait un peu Gilles Caron sans le savoir.

Mariana Otero n’a pas peur des paris osés. Ce reporter de guerre, mort à trente ans, ne lui laisse que ses planches contact et ses photographies pour faire un film documentaire. C’est à la fois mince et énorme. Mince, parce que faire un film sur la seule trace de photos est un sacré challenge, énorme, parce que tout est à construire et reconstruire. Dès le début du film, la réalisatrice s’explique de ses raisons de se lancer dans pareil défi : elle a vu l’une des dernières pellicule de Caron, faite de photos de famille et de clichés du Cambodge et les photos faites de ses enfants lui ont rappelé les dessins que sa propre mère a fait d’elle et de sa soeur, peu de temps avant son décès. C’est donc le hasard qui a commandé ce documentaire, pour le plus grand plaisir du spectateur, disons-le. Nous voyons donc la réalisatrice récupérer sur un disque dur l’ensemble des clichés du photographe (plus de 100 000 clichés), puis en coller un peu partout sur les murs de son atelier de travail. L’enquête commence par une remise en ordre chronologique des planches contact – tout lui a été fourni dans le désordre-, qui va bientôt être suivie de parties du documentaire qui « accompagnent » le photographe dans ses différents voyages : guerre des six jours, à Jérusalem, Paris du mai 68, conflit en Irlande du Nord, guerre du Vietnam… Elle retrace les déplacements du photographe (Jérusalem, Paris), refait l’histoire d’une photo, à partir de la planche contact dont elle dispose (cliché de Cohn-Bendit, qui complice avec le photographe dès qu’il le voit, fait ce qu’il faut, il pose, pour lui faciliter le travail), s’intéresse aux jeunes Irlandais que Caron a photographiés lors des affrontements qui opposent les manifestants catholiques à la police pour faire revivre certains de ses « modèles ». L’objectif est de faire revivre au spectateur les scènes que Caron a photographiés. On approche également de ce qui a motivé la carrière de photographe de guerre de ce drôle de jeune homme, un premier conflit, la guerre d’Algérie, qu’il vit contre son gré en tant qu’appelé (lettre à sa mère dans laquelle il dit son désarroi d’être là), qui va revivre sa guerre dans toutes les guerres qu’il couvre (lettre du Cambodge à sa femme qui rappelle la première citée, dans laquelle il dit qu’il ne sait pas ce qu’il fait là et qu’il va abandonner le reportage de guerre, « non, vraiment, je ne veux pas continuer comme ça ») : film d’archive assez impressionnant où l’on voit le Caron photographe suivre une troupe montant à l’assaut d’une colline aux arbres déchiquetés par les mortiers sous les tirs ennemis. Il n’y a qu’un aspect de la vie du photographe que la réalisatrice ne peut élucider, celui de l’énigme de sa mort. Il est tué au Cambodge, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam, tué sans doute par les Khmers rouges, le 4 avril 1970. Personne n’en saura jamais plus sur les conditions exactes de cette mort.

Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

Dans la lignée d’une tradition établie par Rilke avec ses Lettres à un jeune poète*, Colum McCann nous livre une série de lettres qu’il n’a envoyées à personne, mais qu’on lit comme si elles nous étaient adressées personnellement. En s’appuyant sur sa carrière, mais aussi sur son travail d’enseignant en université, il aborde tour à tour les principaux thèmes liés à la pratique de l’écriture : les règles (il n’y en a pas, sinon celles qu’on s’impose) ; l’incipit (« La première phrase doit frapper à la poitrine ») ; la peur de la page blanche (« Si tu n’es pas là, les mots ne viendront pas ») ; d’où viennent les idées (les écrivains s’adressent à leurs obsessions) ; les dialogues (un dialogue doit avoir « l’apparence du naturel ») ; lire à haute voix (le gueuloir de Flaubert) ; la langue et l’intrigue (les meilleures intrigues sont transparentes) ; les recherches (Internet ne suffit pas) ; l’échec (« Échoue mieux) ; lire (« si tu ne lis pas, tu ne nourriras pas ta propre écriture ») ; la littérature comme divertissement (« Les meilleurs livres nous gardent éveillés ») ; le lecteur idéal (« c’est toi ») ; comment trouver un éditeur (« Pour commencer, choisis un écrivain dont tu admires les œuvres ») ; laisser reposer (« le moment est-il venu de tout jeter à la poubelle ? ») ; la poubelle (« trouver le courage de repartir à zéro ») ; où écrire (« Un écrivain écrit à peu près n’importe où ») ; la dernière phrase (« Gogol disait que toute histoire se terminait par la formule « et plus rien ne serait jamais pareil »), entre autres. Contrairement à son modèle, tant révéré par le monde littéraire, les Lettres à un jeune poète de Rilke, McCann a écrit un joli petit opus qui n’est jamais ennuyeux. A recommander à toute personne qui pratique l’écriture, que ce soit dans un but d’édition ou non.

* Pour ceux que ce genre de littérature intéresse, il est possible de lire également Manuel d’écriture et de survie, de Martin Page, ou Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa, liste non-exhaustive.