Monsieur Apocalypse

Journal rétrospectif de l’écriture d’un premier roman, par Brice Auffoy

Le temps serait-il venu de noircir cette page blanche ? Il me reste une vingtaine de pages à relire (pour la onzième fois) de ce texte, qui n’a cessé d’évoluer depuis sa première version, terminée en juillet 2019. Il ne fait aucun doute qu’après cette ultime relecture, il en sera fini de ce travail. Patience et longueur de temps. Corriger, inlassablement, l’orthographe du texte, en retrouver sans cesse, des fautes qui sautent aux yeux et ont pourtant été passées au scanner un nombre de fois impensable, des coquilles, des mots qu’on a envie de changer soudain, etc… Restructurer la deuxième partie, garder la première intacte, puis revenir dessus en toute fin de parcours. Ecrire, c’est réécrire.

L’intention première était d’envoyer le manuscrit à deux éditeurs en octobre 2019. Mes éditeurs préférés, bien sûr : POL et Minuit. Et puis, en approchant du terminus, je m’aperçus que le texte n’était pas prêt. Qu’à cela ne tienne… Sur le métier vingt fois… Je pouvais me donner jusqu’à mars-avril pour en remettre une couche et corriger ces dernières fautes qui me crevaient les yeux, ajouter quelques passages, au risque de faire jaillir de nouvelles coquilles ou erreurs d’orthographe, voire pire ! La deuxième partie, qu’on pourrait appeler L’Apocalypse s’il fallait lui donner un titre, mais ce serait sans doute mal choisi, me semblait tenir debout. Pas de gros travail à prévoir. La première partie, en revanche… Petite narration mainstream, structure naïve et sans surprise, chapitres (un ou deux) sans grand intérêt, dichotomie entre certains passages à l’écriture bien radicale, dont je ne me plaignais pas, et une volonté de raconter une histoire qui me faisait penser à ce que j’aime le moins dans les romans qu’il peut m’arriver de lire par paresse. L’idée saugrenue de faire lire le manuscrit à quelques lectrices dont je pouvais redouter le jugement me vint alors et, dans leurs retours, bien sûr, je lus l’exact reflet de mes pensées sur le bazar… Deuxième partie tonique, première partie moins aboutie. Alors on y retournait. D’autant qu’il manquait entre ces deux parties des ponts permettant d’établir un lien plus évident, en particulier dans la… deuxième partie ! Bigre, ça se compliquait. Mais après tout, la période permettait de reculer pour mieux sauter jusqu’à octobre 2020 où il serait bien temps d’envoyer le manuscrit aux éditeurs. J’y ajoutai Bourgois, dont je venais de découvrir qu’ils ne publient pas que des auteurs étrangers. Ô joie !

Une fois la première partie re(dé)structurée, quel bonheur, il fallait s’attaquer à la deuxième. Plus délicat. Comment retravailler un texte qu’on trouve achevé ? Par petits ajouts, en essayant de se montrer fin, délicat, pour ne point risquer de tout casser comme un bon vieil éléphant entré par inadvertance dans un magasin de porcelaine. Force est de constater que j’ai renoncé pour le coup à bon nombre d’idées qui me semblaient judicieuses et qui m’avaient été suggérées par ma lectrice préférée. Pas de miracles. La fin du roman a été grandement revue et améliorée, sans en perdre l’essentiel – c’était nécessaire… Pour le reste, une douzième lecture, cette fois sur papier, sera le dernier effort à fournir pour être sûr de se défaire d’un texte propre et sans reproche. Voilà l’état des lieux, en quelques lignes, d’un travail qui dure depuis environ six années. Tu parles d’une sinécure ! Mais n’exagérons rien. Il s’agit d’un premier roman, après bien des nouvelles écrites et jamais considérées comme suffisante pour être présentées à des lecteurs sérieux et professionnels, il y a de quoi se déclarer satisfait. Et c’est le cas. Un deuxième texte, déjà bien avancée se profile à l’horizon, entamé lui aussi il y a plusieurs années, il progresse et me permet de m’échapper heureusement de Monsieur Apocalypse…

Il faudra aussi, pendant l’été, écrire des lettres d’accompagnement, tu parles d’un bonheur ! Bref, un travail interminable. C’est cela, un roman n’est jamais fini, jusqu’à ce qu’on décide du contraire et qu’on fasse le judicieux choix de s’en débarrasser en l’offrant à des professionnels qui lui feront une belle pierre tombale en le transformant en objet du genre parallélépipède, blanc ou pas, avec le nom du gars dessus, genre t’es mort ! Heureusement qu’à ce jeu-là, on a plusieurs vies… Quant à savoir si cette petite mort sera bien programmée par les fossoyeurs de mes rêves, il reste du temps avant d’en être assuré. Et s’ils n’ont pas le même désir que moi, il faudra y retourner avec des maisons moins prestigieuses. Mais qu’importe, puisqu’on n’en est pas encore là. De rétrospectif, ce petit journal devient prospectif. On ferait bien de ne pas mettre la charrue avant les bœufs !

Revenons donc au passé, et à la genèse du texte. Tout commence dans le magasin d’un parfumeur, chez qui ma compagne m’emmène pour me faire sentir un parfum qu’elle hésite à s’offrir. Deux heures plus tard, nous en sortons après une démonstration époustouflante du maître des lieux qui nous a fait faire un voyage assez formidable dans son univers. En buvant un café, parlant de lui et sa boutique, je lance en blaguant : « J’avais envie de tout acheter, même lui. » L’idée était née. Je tenais un personnage, que j’allais transformer en libraire et un début d’intrigue (un homme qu’un autre homme décide d’acheter). L’idée me plaisait, l’intrigue avançait, cahin-caha, et sans me poser plus de question, j’écrivais, faisant évoluer mes deux lascars et leur histoire à dormir debout. Tout ça n’était pas pour me déplaire, mais au fur et à mesure que l’histoire se déployait, sans vraiment en prendre conscience, je m’en lassais. Au point de revenir à d’anciens projets, d’écrire sur autre chose, considérant qu’après tout ce texte-là en profitait pour évoluer en profondeur, un peu sans moi, un peu malgré moi. Et quand j’y revins, en effet, l’état des choses avait changé. J’attaquai donc une deuxième partie qui mettait un terme prématuré à l’intrigue. Qu’à cela ne tienne, je tenais une nouvelle histoire, bien plus amusante et je poursuivis donc mon travail avec une nouvelle joie d’écrire qui me permettait, selon moi, d’écrire de bons passages et de ne pas m’ennuyer en chemin. Mon personnage principal était désormais bien seul, plongé dans un monde à la dérive et débarrassé de son conflit avec un sale bonhomme qui cherchait sans cesse à lui imposer ses volontés. Mais sa solitude n’était pas la meilleure des compagnies…

Une douzième relecture plus tard, le texte était donc prêt. Je lui avais encore trouvé des poux dans la tête (quelques coquilles, quelques mots de trop ou mal choisis…) et cette fois je décidai de ne plus y revenir. Il y avait un an que le texte du premier jet était achevé, et quelque chose comme cinq ans, ou plus, qu’il était sur le métier. Restait le plus simple (façon de parler) à faire : des lettres d’accompagnement à rédiger. Pendant tout l’été, je me suis dit que j’allais les faire, mais ce genre de rédaction n’est guère stimulant. Enfin début octobre, je m’y attelai et, après une première version genre lettre de motivation ennuyeuse, une reprise me permit d’écrire quelque chose de plus personnel. Imprimer le texte en trois exemplaires, les faire relier, les glisser dans une enveloppe à la bonne adresse avec leur lettre, affranchir… tout cela m’aura pris encore deux semaines. En sortant de la Poste, ce 15 octobre 2020, une fois les envois faits, je me suis fendu la poire, puis j’ai envoyé un petit mail à mes cinq lecteurs (quatre femmes, un homme) pour les remercier une fois encore de leurs retours, qui m’ont permis de faire encore et encore avancer le texte, et leur annoncer la bonne nouvelle. Désormais, il n’y a plus qu’à attendre, tout en préparant de nouveaux envois à d’autres éditeurs (ce qui commence par lire leurs livres pour savoir à qui on s’adresse et leur montrer qu’on connaît leur maison d’édition). En attendant, un deuxième roman approche de sa fin (premier jet), sous un titre, peut-être définitif : Le Mur. Il reste une vingtaine de pages à écrire, pas plus. En attendant, ma boîte aux lettres va patienter et moi avec jusqu’au jour où le facteur y glissera les trois lettres d’éditeurs. En attendant, il faut en sélectionner de nouveaux, la liste est assez longue : Grasset, Albin Michel, L’Attente, Seuil, Mercure de France, Zulma, Verticales, L’Olivier, Le Tripode, Cent pages et Au Diable Vauvert ! En choisir trois. Pas si simple et à venir. On a un peu de temps devant soi…

A suivre…