Une Saison en enfer

Une Saison en enfer : Si les poètes étaient moins bêtes, Boris Vian (20)

Si les poètes étaient moins bêtes
Et s’ils étaient moins paresseux
Ils rendraient tout le monde heureux
Pour pouvoir s’occuper en paix
De leurs souffrances littéraires.

Ils construiraient des maisons jaunes
Avec de grands jardins devant
Et des arbres pleins de zoizeaux
De mirliflûtes et de lizeaux
Des mésongres et des feuvertes
Des plumuches, des picassiettes
Et des petits corbeaux tout rouges
Qui diraient la bonne aventure

Il y aurait de grands jets d’eau
Avec des lumières dedans
Il y aurait deux cents poissons
Depuis le croûsque au ramusson
De la libelle au pépamule
De l’orphie au rara curule
Et de l’avoile au canisson

Il y aurait de l’air tout neuf
Parfumé de l’odeur des feuilles
On mangerait quand on voudrait
Et l’on travaillerait sans hâte
A construire des escaliers
De formes encore jamais vues
Avec des bois veinés de mauve
Lisses comme elle sous les doigts

Mais les poètes sont très bêtes
Ils écrivent pour commencer
Au lieu de s’mettre à travailler
Et ça leur donne des remords
Qu’ils conservent jusqu’à la mort
Ravis d’avoir tellement souffert
On leur donne des grands discours
Et on les oublie en un jour
Mais s’ils étaient moins paresseux
On ne les oublieraient qu’en deux.

Une Saison en enfer : Omar Khayyâm, Robâiyât (19)

On me dit : ne bois point de vin, sinon tu en pâtiras

Et tu me trouveras dans le feu (de l’enfer) au jour du jugement.

Cela est bien vrai, mais cet instant même où le vin nous grise,

Vaut bien les deux mondes réunis !

* * * * * *

Si tu ne bois pas de vin, n’ironise point sur ceux qui s’enivrent.

Laisse les ruses et tes astuces.

Tu es fier de ton abstinence,

Mais tu te rends coupable de cent autres choses auprès desquelles le vin n’est qu’une bagatelle !

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Bois du vin, c’est lui la vie éternelle.

C’est ce qui te reste du temps de ta jeunesse.

C’est la saison des roses et du vin, les compagnons sont déjà ivres.

Réjouis-toi un instant, car c’est cela la vie !

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Je bois du vin, mais je ne me livre point aux désordres de l’ivresse.

Je n’allonge ma main que pour saisir la coupe !

Sais-tu pourquoi je me suis mis au culte du vin ?

C’est pour ne point te suivre dans la voie de l’égoïsme !

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Tu as brisé mon flacon de vin, ô mon Dieu !

Tu as refermé sur moi la porte du plaisir, ô mon Dieu !

C’est moi qui bois du vin et c’est toi qui fais du tapage.

J’aurais mieux fait de me taire ! Mais serais-Tu ivre, ô mon Dieu !

Une Saison en enfer : Je ne crois plus aux mots des poèmes, Antonin Artaud (18)

Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.
Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
Rien.
Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,
je crois qu’il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n’est pas mort,
il avance pour l’éternité.
Mais qui en voudrait
sauf moi ?
Et moi, qu’il vienne celui qui me trouera la gueule
je l’attends.

Une Saison en enfer : Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! René Char (17)

Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

Art : Ernest Pignon Ernest

Une Saison en enfer : Fins, Jacques Roubaud (16)

Le soleil couche sous la porte.

De toutes évidence quelque chose s’achève mais comment savoir quoi ? si c’était le jour ce serait simple, mais d’une simplicité extérieure, n’impliquant que des gestes : la lampe, la fermeture des portes, le lit.

Ce ne peut pas être cela.

Je cherche un indice dans le soleil, dans la flaque de soleil couché devant la porte, qui déjà se remue, se retire.

Mourir ? je ne crois pas. mourir d’ailleurs ne serait pas un achèvement. du moins pas pour moi.

Quelque chose qui est à sa fin, toute proche, au soleil couché sous la porte. je ne parviendrai pas à savoir quoi.

Je n’essayerai pas de le savoir. le soleil effacé, la nuit avertie de sa fin, je me lèverai, je fermerai les portes, les lampes, le lit.

Il y eut un temps où je n’aurai pas laissé se perdre le sens d’aucune fin intérieure. je serai resté dans la nuit, les mains dans la nuit, les mots.

Maintenant, vient une fin, je renonce.

Photographie : Oscar Santillan

Une Saison en enfer : Dialogue de Billie Holiday et Lester Young, Jacques Réda (15)

Dis-moi comment la nuit – si creuse et pâle et violette.
Dis-moi l’heure – il est tard et nous n’aurons jamais dormi.
Dis-moi quand la lune – elle avance et lève sa voilette.
Dis-moi qui – presque plus personne, ami ou ennemi.
Dis-moi s’il fait froid au-dehors – j’entends brûler la neige.
Dis-moi si le vent va nous prendre – il nous a déjà pris.
Dis-moi si j’ai peur – comme un gosse au départ du manège.
Dis-moi ce qui reste – un sourire, un souffle, et des débris
Qu’enjambe de son pas fantomatique ou somnambule,
(Fumée à travers la fumée, herbe dans le courant
Abandonnée, indolemment à son conciliabule
Avec la fraîcheur, le liquide et le limpide) errant,
Le loin, l’Absent dans la douceur du loin qui l’enveloppe
Toujours plus loin dans les pans d’ombre et d’air d’une maison
Où d’étage en étage on voit ses yeux de nyctalope
Eclairer l’escalier de nuages vers l’horizon,
La nuit – mais rendue au satin brillant de sa doublure –
Et l’heure ? – assise avec l’oubli candide à ses côtés –
La lune ? – ongle mince glissant le long d’une fêlure –
Personne ? – entre les toits quelques matous caoutchoutés,
Rauques rôdeurs contre le ciel trop tendre qui s’éraille
Alors que l’aube arrive avec son grand bruit de ferraille
Et que du jour obscur dans la nuit blanche tu bondis,
Leste, bondis – viens – je suis là – je sais – mais dis-moi – dis.

Christophe Tarkos (4)

Une Saison en enfer : The celebration of the Lizzard, Jim Morrison (14)

Lions dans la rue et chiens errants
En chaleur, enragés, écumants
Une bête encagée au cœur d’une ville
Le corps de sa mère
Pourrissant dans le sol de l’été.
Il s’enfuit de la cité.

Il descendit dans le Sud et passa la frontière
Laissant le chaos et le désordre
Loin derrière son épaule.

Un matin il s’éveilla dans un hôtel vert
Avec une étrange créature qui grognait à ses cotés.
La sueur perlait sur sa peau luisante.

Tout le monde est-il là ?
La cérémonie va commencer.

Eveille-toi !
Tu ne te souviens plus où il était.
Ce rêve aurait-il cessé ?

Le serpent était légèrement doré
Vitreux & rétracté
Nous avions peur de le toucher.
Les draps étaient de mortes prisons brûlantes
& elle était à mes cotés.
Vieille elle n’est point … jeune
Sa sombre chevelure rouge
Cette douce peau blanche.
Maintenant précipite-toi vers le miroir de la salle de bains
Et regarde !

Elle vient ici
Je ne peux vivre chaque siècle qui décompose
Lentement ses mouvements.

Je laisse glisser sur ma joue
Sur le carrelage frais et doux
Le contact du bon sang froid et vif
Le doux sifflement des serpents de pluie …

Autrefois j’avais un petit jeu
J’aimais me retourner en rampant dans mon cerveau
Je pense que vous connaissez le jeu dont je parle
Je parle de ce jeu qu’on appelle « devenir fou »

Alors vous devriez essayer ce petit jeu
Fermez simplement vos yeux, il est impossible de perdre.
Et je suis ici, je viens aussi.
Abandonnez-vous, nous passons de l’autre côté.

Loin derrière au plus profond du cerveau
Loin derrière les limites de ma douleur
Là où il ne pleut jamais.
Et la pluie tombe doucement sur la ville
Et sur nos têtes à tous.
Et dans le labyrinthe des courants
En dessous, la présence tranquille et surnaturelle des
Nerveux habitants des aimables collines alentours,
Abondance de reptiles
Fossiles, cavernes, hauteurs glacées.

Chaque maison sort du même moule
Volets clos
Voiture sauvage enfermée jusqu’au matin.
Tout dort maintenant
Les tapis sont silencieux, les miroirs vides,
La poussière aveugle sous les lits des couples légitimes

Enroulés dans leurs draps.
Et leurs filles arrogantes
Avec des yeux de sperme aux bouts de leur seins.

Attendez !
Il y a eu un massacre ici.

(Ne t’arrête pas pour parler
Ou regarder autour de toi
Nous quittons la ville
Nous prenons la fuite
Et tu es celle que je veux avec moi)

Ne pas toucher le sol
Ne pas voir le soleil
Plus rien d’autre à faire que
Fuir, fuir, fuir
Fuyons.
Une maison sur la colline
La lune repose tranquille
Les ombres des arbres
Témoignent de la brise sauvage
Viens, fuis avec moi
Fuyons.
Fuis avec moi
Fuis avec moi
Fuis avec moi
Fuyons.

Il fait chaud dans la maison au sommet de la colline
Riches et confortables y sont les chambres
Rouges sont les bras des fauteuils luxuriants
Et tu ne sauras rien avant d’y avoir pénétré.

Corps du président mort dans la voiture du chauffeur
Le moteur marche à la colle et au goudron
Viens donc, nous n’allons pas bien loin
Vers l’est pour rencontrer le Tsar.

Quelques hors-la-loi vivaient au bord du lac
La fille du pasteur est amoureuse du serpent
Qui vit dans un puits au bord de la route
Réveille-toi, petit fille ! Nous sommes presque arrivés.

Soleil, soleil, soleil
Brûle, brûle, brûle
Lune, lune, lune
Je te prendrai
Bientôt
Bientôt
Bientôt
Je suis le Roi Lézard
Je peux tout.

Nous sommes descendus
Le long des rivières & des routes
Nous sommes descendus
Des forêts & des cascades
Nous sommes descendus
De Carson et de Springfield
Nous sommes descendus
De phoenix asservie
& je peux vous dire
Les choses qu’on sait
En écoutant une poignée de silence
En escaladant les vallées dans l’ombre.

Durant sept années j’ai vécu
Dans le palais dissolu de l’exil
Et joué à des jeux étranges
Avec les filles de l’île.
Maintenant je suis revenu
Au pays du juste, du fort & du sage.
Frères & sœurs de la forêt blême
Ô enfant de la Nuit
Qui d’entre vous se joindra à la chasse ?
Voici qu’arrive la nuit avec sa légion pourpre.
Retirez-vous maintenant dans vos tentes & dans vos rêves.
Demain nous entrons dans la ville de ma naissance.
Je veux être prêt.

Christophe Tarkos (3)

Une saison en enfer : Poésies I, Comte de Lautréamont (13)

Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.
Les premiers principes doivent être hors de discussion.
J’accepte Euripide et Sophocle ; mais je n’accepte pas Eschyle.
Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et de mauvais goût envers le créateur.
Repoussez l’incrédulité : vous me ferez plaisir.
Il n’existe pas deux genres de poésies ; il n’en est qu’une.
Il existe une convention peu tacite entre l’auteur et le lecteur, par laquelle le premier s’intitule malade, et accepte le second comme garde-malade.
C’est le poète qui console l’humanité ! Les rôles sont intervertis arbitrairement.
Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.
Je ne laisserai pas des Mémoires.
La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile.
Ce n’est qu’on admettant la nuit physiquement, qu’on est parvenu à la faire passer moralement. O Nuits d’Young ! vous m’avez causé beaucoup de migraines !
On ne rêve que lorsque l’on dort.
Ce sont des mots comme celui de rêve, néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture.
Passer des mots aux idées, il n’y a qu’un pas.

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les Acrotés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,—devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.

Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris dans le piège de ténèbres construit avec un art grossier par l’égoïsme et l’amour-propre.

Illustration : Paula Rego

Christophe Tarkos (2)

Une Saison en enfer: Le grand Combat, Henri Michaux (12)

Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;

Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;

Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;

Il le tocarde et le marmine,

Le manage rape à ri et ripe à ra.

Enfin il l’écorcobalisse.

L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.

C’en sera bientôt fini de lui ;

Il se reprise et s’emmargine… mais en vain

Le cerceau tombe qui a tant roulé.

Abrah ! Abrah ! Abrah !

Le pied a failli !

Le bras a cassé !

Le sang a coulé !

Fouille, fouille, fouille,

Dans la marmite de son ventre est un grand secret

Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;

On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne

Et on vous regarde

On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

Illustration : Combat, Dali

Une Saison en enfer : Heureux qui comme Ulysse, Joachim du Bellay (11)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestui-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux

Que des palais romains le front audacieux ;

Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine.

Une Saison en enfer : Une Charogne, Charles Baudelaire (10)

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Le ventre en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s’élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Christophe Tarkos

Une Saison en enfer : Les Assis, Arthur Rimbaud (9)

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L’âme des vieux soleils s’allume, emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

– Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves,
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’oeil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
– Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

Une saison en enfer : Nénie, René Daumal (8)

Ne parlez plus des plaines avec cette tendresse,

ne parlez plus des neiges, ne parlez plus du coeur,

laissez s’échauffer les vins vénéneux,

entre les paumes de la vie,

ne parlez plus des mers en remuant le coeur,

ne parlez plus des fleuves, laissez sécher vos lèvres

et laissez se glacer le sang des vieux désirs

entre vos machoires de mort,

ne parlez plus du ciel en palpitant des lèvres,

ne parlez plus du vent, laissez la nuit grossir,

laissez la nuit s’engraisser de vos souffles

auprès des trous de vos narines,

ne parlez plus du feu de votre voix d’esclave,

ne parlez plus de votre roi, l’ancien soleil,

laissez-le se coucher et s’éteindre en boue noire,

dans la vie courbe de vos crânes.

Ne parlez plus du coeur !

Votre langue est pourrie et votre souffle froid,

vos regards vides regardent la nuit,

des mondes morts accouplés emplissent vos yeux,

ne parlez plus dans l’air des hommes.

Essayez seulement de sourire,

vous entendres gémir tous vos os calcinés,

le rire ondulera dans un ciel rapiécé,

et la toile du monde aura des sanglos sourds.

La musique des morts hoquette dans vos dents

– essayez de sourire aux fleurs ! –

vos pieds froids sont soudés à la terre sans yeux,

vous regardez partout de vos milles prunelles,

mais nul ne voit vos yeux et vos yeux ne voient rien.

Photo : Le septième sceau, Ingmar Bergman

Charles Pennequin (2)

Une saison en enfer : Ma déraison d’être, Ghérasim Luca (7)

le désespoir a trois paires de jambes

le désespoir a quatre paires de jambes

quatre paires de jambes aériennes volcaniques absorbantes symétriques

il a cinq paires de jambes cinq paires symétriques

ou six paires de jambes aériennes volcaniques

sept paires de jambes volcaniques

le désespoir a sept et huit paires de jambes volcaniques

huit paires de jambes huit paires de chaussettes

huit fourchettes aériennes absorbées par les jambes

il a neuf fourchettes symétriques à ses neuf paires de jambes

dix paires de jambes absorbées par ses jambes

c’est à dire onze paires de jambes absorbantes volcaniques

le désespoir a douze paires de jambes douze paires de jambes

il a treize paires de jambes

le désespoir a quatorze paires de jambes

aériennes volcaniques

quinze paires quinze paires de jambes

le désespoir a seize paires de jambes seize

paires de jambes

le désespoir a dix-sept paires de jambes

absorbées par les jambes

dix-huit paires de jambes et dix-huit paires de chaussettes

il a dix-huit paires de chaussettes dans les fourchettes de ses jambes

c’est à dire dix-neuf paires de jambes

le désespoir a vingt paires de jambes

le désespoir a trente paires de jambes

le désespoir n’a pas de paires de jambes

mais absolument pas de paires de jambes

absolument pas absolument pas de jambes

mais absolument pas de jambes

absolument trois jambes

illustration : Le colosse à terre, Francisco Goya

Une saison en enfer : La Chambre du milieu, Anne Parian (6)

Ceux qui étaient là sont aujourd’hui nombreux morts eux mêmes.

Je les ai toujours connus vieux.

Ils descendent difficilement de leur automobile neuve sur le gravier qui crisse sous leurs chaussures.

Je cours pieds nus vérifier que leur arrivée me déçoit.

Ils mangent beaucoup de sucreries qu’ils ont apporté que nous n’aimons pas; nonettes biscuits à l’orange bonbons mous aux fruits langues-de-chats.

Ils trempent dans leur café et mangent de la viande rouge.

Leurs voix montent et se déforment en proportion de ce qu’ils boivent.

Je peux me nourrir de vers sans sourciller de limaces. La vigne pousse au dessus de moi.

Les haricots verts du jardin vont de la bassine au saladier. Les queues sont laissées sur les feuilles dépliées de La Marseillaise avec les épluchures de l’ail écrasé dans l’huile d’olive.

La petite grand mère est pliée sur les plans de haricots au soleil.

3.

Les fesses dans le gravier je casse avec une pierre les noyaux d’abricots pour en manger l’amande.

A l’inverse les amandes dans le noyau des pêches sont empoisonnées. Je ne sais pas pourquoi.

[…]

Comme le père je n’existe pas beaucoup.

J’existe comme les pissenlits.

Y a pas de honte à aimer la poésie contemporaine, Charles Pennequin

Une Saison en enfer : L’Epitaphe Villon, François Villon (5)

Freres humains qui après nous vivez
N’ayez les coeurs contre nous endurciz,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s’en rie :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre!

Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutesfois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas le sens rassiz ;
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz ;
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d’oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A luy n’avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n’a point de mocquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Une Saison en enfer : Chaussure, Nathalie Quintane (4)

La Chaussure s’appelle Chaussure

La Chaussure s’appelle Chaussure / Même quand le vent tourne / La Chaussure s’appelle Chaussure,

Même après un typhon, / Même après un typhon, / La Chaussure s’appelle Chaussure,

Même quand jeudi passe à vendredi, et samedi, / D’heure en heure, / La Chaussure s’appelle Chaussure,

Même quand des confettis / Retombent / Dans un désordre imprévisible, / La Chaussure s’appelle Chaussure,

La Chaussure s’appelle Chaussure / Parce que l’eau coule, et même / Si la définition de la seconde est plus longue que la seconde,

La Chaussure s’appelle Chaussure

Que les ongles poussent, que les dents tombent/ La Chaussure s’appelle Chaussure,

Même quand je ferme un oeil / La Chaussure s’appelle Chaussure, / Même si mon chien ne répond plus quand je l’appelle, / La Chaussure s’appelle Chaussure,

Même quand un chat tousse / En mangeant des herbes.

Une Saison en enfer : La Bougie, Francis Ponge (3)

La nuit parfois ravive une plante singulière dont la lueur décompose les chambres meublées en massifs d’ombre.

Sa feuille d’or tient impassible au creux d’une colonnette d’albâtre par un pédoncule très noir.

Les papillons miteux l’assaillent de préférence à la lune trop haute, qui vaporise les bois. Mais brûlés aussitôt ou vannés dans la bagarre, tous frémissent aux bords d’une frénésie voisine de la stupeur.

Cependant la bougie, par le vacillement des clartés sur le livre au brusque dégagement des fumées originales encourage le lecteur, — puis s’incline sur son assiette et se noie dans son aliment.

Gherasim Luca, Prendre corps

Une saison en enfer : Le Contre-jour, Christophe Tarkos (2)

« La fenêtre, la théière, la porte, la fenêtre, la chaise, la théière, le contre-jour, la porte, la table, la théière, la chaise, la fenêtre, la porte, le couloir, les murs, la table, le plafond, la fenêtre, les rideaux, le mur, le couloir, la théière, le contre-jour, le plafond, le meuble, la porte, le couloir, la fenêtre, le plafond, la théière, la chaise, la chaise, le mur, le mur, la fenêtre, la fenêtre, le contre-jour, la pièce, la table pleine, la fenêtre, la porte, la porte, la table, la table, la fenêtre, le contre-jour, la chaise, le meuble, le plafond, la table, la théière, le couloir, le sol, la chaise, la théière, le mur, la fenêtre, le contre-jour, le meuble fait, le sol fait, le plafond, la table, le meuble, la fenêtre, le contre-jour, les murs, le couloir, la porte, la fenêtre, le contre-jour, le meuble, la table, la chaise, le sol, la pièce, les rideaux, la fenêtre, le contre-jour, le dessus du sol, la table, les choses de la table, le couloir, la fenêtre, la porte, les rideaux, la fenêtre, le contre-jour, la table, la chaise, le couloir, le contre-jour, la table, la théière, le contre-jour, le mur, le meuble, le contre-jour, le sol, le contre-jour, la fenêtre, le jour, le contre-jour »

Photo : La table, Brice Auffoy

Une Saison en enfer : C’est rigolo la vie. Charles Pennequin (1)

« Nous sommes dans le rire.

En plein dedans.

Nous sommes dedans les mains tendues

les gorges avec.

Les gorges déployées les mains tendues

les doigts étirés.

Nous sommes dans le rire les pieds devant.

Nous sommes raplatis.

Nous sommes dans le rire nous tirons.

Ça tire le rire.

C’est rigolo la vie on fonce mains pieds doigts

tout devant.

C’est une force.

Nous tournons.

Nous tassons.

Nous creusons.

Nous sommes au fond du fond.

C’est le rire.

C’est rigolo.

Nous sommes rigolo car la vie est rigolote.

C’est rigolo de vivre les pieds devant.