La Lucidité, José Saramago

Dans une démocratie d’un pays européen que l’auteur ne cite pas explicitement, et plus précisément dans sa capitale, un jour d’élection et de grande pluie, les électeurs se font attendre toute la journée, jusqu’à 16 heures exactement, où ils finissent par arriver, au grand soulagement des scrutateurs et autres présidents de bureaux électoraux, avec pour résultat final inattendu un taux de 83% de votes blancs. Sous le coup de la panique, le gouvernement, dont les ministres sont pour certains (ministre de l’intérieur, ministre de la défense, en particulier) en rivalité, prend des mesures de plus en plus coercitives, jusqu’à proclamer l’état de siège de la capitale, qu’il a pris la précaution de fuir, avec sa police et son armée, laissant la population entre les mains de la seule autorité municipale.

Nous n’irons pas plus loin dans la narration de l’intrigue de ce roman du maître portugais, Prix Nobel de littérature en 1988, histoire de laisser au lecteur éventuel le plaisir de la découverte. Jusqu’à l’événement majeur du roman (la fuite du gouvernement), les personnages principaux du livre sont donc les membres du gouvernement, des électeurs anonymes, et l’écriture, un joyeux pastiche de la langue administrative et de la langue (pas toujours de bois) des hommes politiques, qui élaborent des stratégies, plus ou moins bonnes (le Président envisage par exemple de murer la capitale, proposition reçue par l’incrédulité d’un ministre qui se demande comment on paiera pareille folie et la contre-proposition d’un premier ministre qui se contente de l’état de siège), pour mettre un terme à une maladie politique de leur démocratie dont ils craignent qu’elle gagne le pays entier. Las, les citoyens de la capitale, malgré quelques coups bas et tordus de leur gouvernement qui a prévu des actions scélérates (dont une fera une grosse trentaine de morts) pour semer la panique dans la ville et jeter le discrédit sur les électeurs adeptes du vote blanc, se montrent particulièrement solidaires et disciplinés, citoyens et responsables face à cette adversité malfaisante…

A partir de là, les choses se corsent et l’intrigue devient policière, avec l’apparition de personnages déjà connus de L’Aveuglement (roman de Saramago chroniqué ici il y a quelques mois), roman dans lequel une épidémie qui rend toute la population du pays aveugle, sauf une, l’épouse d’un ophtalmo dont quelques clients, et lui-même, sont les premières victimes du mal blanc. Notre couple venu tout droit du roman cité ci-dessus est alors au centre de l’intrigue et le flic qui est chargé d’une enquête dont les conclusions sont déjà tirées par le ministre de l’intérieur va surprendre son monde. Comme dans tous les romans de Saramago (dont nous conseillons tout particulièrement L’Année de la mort de Ricardo Reis, pour les amateurs de Fernando Pessoa et de ses hétéronymes), l’écriture est sublime, la phrase longue qu’affectionnait Saramago est au rendez-vous (moins sans doute toutefois que dans Les Intermittences de la mort, que vous pouvez lire sans hésiter, lui aussi), sa manière toute personnelle d’insérer ses dialogues au récit aussi. Le texte est intelligent, drôle et ironique à souhait. C’est une critique sans concession de nos soi-disant démocraties, un texte politique dans lequel l’humour est omniprésent, mais aussi une dénonciation très subversive du pouvoir (de tous les pouvoirs), dont la gestion des crises (toute ressemblance avec une situation actuelle ne serait pas si fortuite qu’il pourrait y paraître, même si La Lucidité a été éditée en 2004) est tout sauf démocratique et respectueuse des libertés fondamentales des citoyens. Bref, c’est du Saramago, il faut lire ses livres (à plus forte raison en cette période ou l’Etat prétend vouloir nous protéger) et La Lucidité ne fait pas exception (en n’oubliant pas de commencer par L’Aveuglement, même si les deux romans sont par ailleurs indépendants l’un de l’autre, malgré le lien signalé auparavant). Vous serez tenus en haleine par l’intrigue jusqu’au coup de tonnerre final, n’en doutez pas !

Le Point aveugle, Javier Cercas

Après avoir lu le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile, je m’étais promis de ne pas rester sur cette déception en lisant son récent essai littéraire, Le Point aveugle. C’est chose faite. La théorie de Cercas est plus qu’intéressante. Il dit aimer tout particulièrement dans la littérature moderne les romans du point aveugle, parmi lesquels il s’interroge sur l’oeuvre de Mario Vargas Llosa (prix Nobel de littérature 2010), sur ses propres romans et sur le premier roman moderne, le Don Quichotte de Cervantes, mais aussi sur Le Procès de Kafka ou Moby Dick de Melville. Les analyses de Cercas visent juste, elles donnent des lectures pertinentes des romans qu’il interrogent et elles proposent une vision intéressante de la lecture, qui reprend à son compte une idée souvent énoncée par les critiques ou les amateurs de grande littérature, « les bons romans sont ceux qui posent des questions pas ceux qui y répondent », idée avec laquelle il serait difficile de ne pas être d’accord. Cette théorie pose inévitablement le problème de la littérature engagée, pour ne pas parler de la littérature militante, qui, elles, apportent souvent plus de réponses que de questions. Ce n’est pas pour autant que Cercas les jette aux orties, lui qui est revenu sur une idée de jeunesse selon laquelle la littérature engagée et réaliste serait à fuir. De ce point de vue, même si la littérature engagée me semble à fuir la plupart du temps (qu’on pense à certains textes de Sartre, tombés dans l’oubli à cause de ce défaut, ou pire à la littérature soviétique autorisée…), le positionnement de Javier Cercas a le grand mérite d’éviter le manichéisme et de soulever des questions en y répondant (ce qui pour le coup est le grand devoir de l’essai, littéraire ou autre) de manière subtile. Là où le texte a fini par m’ennuyer, par moments (il n’en reste pas moins très pertinent et intéressant), c’est dans le choix de parler de ses propres livres, parfois de façon un peu pesante, et de consacrer une longue partie à Vargas Llosa et à ses livres (il est vrai que le Prix Nobel 2010 a déjà lui-même largement commenté ses propres romans, en les disséquant de façon exhaustive et évidemment intelligente). En conclusion, Le Point aveugle est a recommander pour des amateurs de théorie littéraire. Quant à ceux qui préfèrent se perdre dans la fiction pure, ce n’est peut-être pas dans ce type d’écrit qu’ils trouveront leur plaisir.

Les Saisons, Maurice Pons

Présenté par la quatrième de couverture de la réédition du roman aux Editions Bourgois dans leur collection de poche, Titres, comme un « livre culte réunissant autour de lui une véritable confrérie d’initiés », je n’hésiterais pas une seconde avant de qualifier Les Saisons comme un véritable chef-d’œuvre de la littérature française dont je me suis étonné longuement, durant sa lecture, de ne pas en avoir eu vent plus tôt : il a en effet été publié pour la première fois en 1965 ! Le résumé que j’en ferai sera bref, tant il vaut mieux avec ce « diamant noir de la littérature » éviter d’en dire trop sur l’intrigue qui demande à être découverte en lisant. Le personnage principal, Siméon, arrive dans une vallée oubliée, un jour du seizième mois de l’automne (vous avez bien lu) et décide de s’y installer pour y écrire le livre qu’il porte en lui. L’accueil est plutôt glacial. Les habitants lui font comprendre de façon on ne peut plus explicite qu’il n’est pas le bienvenu, quand ils ne lui disent pas tout simplement « On n’a pas besoin d’étranger, ici ! ». Le décor est planté. En dire plus sur l’intrigue consisterait à mettre à mal votre plaisir de lecture quand vous aurez fait l’excellent choix de vous rendre en librairie pour acquérir à peu de frais ce trésor d’imagination, de beau style, cette histoire riche en personnages hauts en couleur, ce génial ouvrage de littérature.

Car l’écriture est somptueuse. On se demande comment Pons a pu faire pour maîtriser pareil lexique (à croire qu’il a lu et retenu le dictionnaire, ou qu’il était un spécialiste de la montagne, entre autres sujets porteurs d’un jargon propre), où il va chercher les patronymes (extraordinaires) de ses personnages, on se met à rêver de posséder la phrase et le style à un aussi haut degré d’efficacité sobre, avec une tendance délicieuse de la part de Pons à mêler les registres (dans le genre familier, les dialogues sont une réussite incroyable), on se dit qu’on tient là un écrivain, un vrai, dont Michon pourrait être un descendant. Et puis, le début du roman fait penser également au grand Franz Kafka du Procès, et on n’en dira pas plus pour ne pas ternir votre découverte, tout comme la suite et la fin du texte peuvent évoquer des auteurs comme Bordage. Bref, on va de surprise en surprise dans ce texte qui se lit avec une facilité déconcertante, et qui se lit donc vite, sans que jamais l’ennui ne guette, et sans que jamais l’auteur ne tombe dans la moindre facilité. C’est un texte sombre, et drôle à la fois, comme les grands romans du XXe siècle (Céline, Beckett, Pinget, pour ne citer qu’eux), c’est un univers à part, dans lequel l’imaginaire a plus que sa part, c’est un régal de lecture dont on sort aux anges et sidéré, c’est Les Saisons de Maurice Pons, un objet littéraire d’une qualité telle qu’on se félicite de ne pas l’avoir lu plus tôt, tout en se disant qu’on s’offrira une autre fois, au moins, le plaisir de le relire. Allez-y les amis, mais allez-y ! Vous ne serez pas déçus.

L’Iguane, Anna Maria Ortese

Découverte tardive d’une écrivaine italienne de très grand talent, avec cette lecture d’un livre étrange (et donc beau – le beau est toujours bizarre, comme disait l’autre), sorte d’ovni de la littérature mondiale. Le moins que l’on puisse en dire, c’est que forme et fonds y sont intimement liés, que l’intrigue suscite le même étonnement que le style. Don Carlo Ludovico Aleardi, un riche comte milanais, part en voilier pour l’Atlantique où il compte acheter une île, sur laquelle, en bon architecte, il pourra faire construire des maisons et continuer de faire fructifier le patrimoine familial que gère sa mère. En arrivant sur l’île d’Ocaña, il rencontre trois hommes qui l’accueillent dans leur maison et, surtout, une servante qui n’est autre qu’une iguane, douée de parole et d’un comportement assez proche de celui des humains. L’intrigue est annoncée dès les premières pages, quand parlant avec un ami éditeur, Borao Adelchi, qui lui demande de lui rapporter de son voyage un texte à éditer, pour vaincre la concurrence, car tout a été découvert, et il faudrait « quelque chose de bien primitif, et même de l’anormal ». Réponse du comte :  » Il faudrait les confessions de quelque fou, si possible amoureux d’une iguane. » Dès lors on sait où l’on va et on sait qu’Anna Maria Ortese ne jouera pas sur le suspens. Quant à sa phrase, elle se montre à la hauteur de l’étrangeté de l’intrigue, ciselée comme un diamant, développant un style unique (dont la traduction de Jean-Noël Schifano, qu’on peut considérer comme aussi précieuse que le texte original, donne une idée assez précise). Présenté ainsi par le traducteur lui-même en quatrième de couverture, L’Iguane est bien un livre »inouï », un « roman inclassable ». Inutile, comme il le fait à la fin de sa présentation, de le comparer à La Métamorphose de Kafka, même matinée d’Ile au trésor, il ne s’agit pas de cela. Ortese développe tout autre chose, un discours non manichéen sur le bien et le mal, un regard critique sur le monde capitaliste et l’argent, tout ça dans une histoire qui peut paraître a priori fantastique et ne l’est pas vraiment, tant elle y porte un regard unique la réalité de son époque et sur l’humanité dont elle se sentait si loin à la fin de sa vie, et sans doute au moment de l’écriture de son roman. Vous l’aurez compris, L’Iguane est un texte hautement recommandable, qui par sa différence, pourrait être rangé dans votre bibliothèque, même si les propos de ces deux livres et de ces deux auteures n’ont rien de commun, auprès du sublime Les Guerrillères de Monique Wittig. Deux objets littéraires géniaux et inclassables dont l’originalité et le statut mérité de chefs d’oeuvre pourraient justifier la proximité physique sur une étagère de bibliothèque.

Le Prospectus, Cesar Aira

En littérature, tout est permis ! Le message qu’envoie chaque roman de Cesar Aira à ses lecteurs et à tout aspirant écrivain souhaitant écrire autre chose que ce qui nous est donné à lire la plupart du temps est on ne peut plus clair. Dans Le Prospectus, une jeune femme, Norma Traversini commence un texte censé informer les habitants de son beau quartier de Flores qu’elle va ouvrir un atelier d’expression dramatique pour permettre à ses participants, non de devenir acteur ou actrice, mais de développer leur niveau de sincérité. Norma Traversini est peut-être douée pour la pédagogie théâtrale, mais en ce qui concerne la rédaction d’un prospectus efficace, elle est catastrophique et se perd dans des digressions inutiles et, quand elle en prend conscience, plutôt que de recommencer son texte, elle se propose de mieux expliquer son propos et voit son texte s’allonger sans s’en inquiéter outre mesure, si bien que quand elle commence à résumer un roman qu’elle vient de lire pour mieux se faire comprendre, elle ne se demande pas si son projet lui échappe. Voilà trois fois qu’elle s’égare : « La somme des explications, loin d’éclaircir le panorama, l’a complètement embrouillé. » Le nom de son atelier est « Atelier Lady Barbie », nom d’un des personnages du roman qu’elle décide de résumer pour mieux faire comprendre son projet aux habitants du quartier.

Et voilà le lecteur plongé dans un roman colonial, qui se passe dans le milieu anglais des colons de l’Inde, qui finit par basculer, sous l’effet de la stratégie déjà éprouvée d’Aira, celle de la « fuite en avant », dans le roman d’aventure – un roman des plus délirants, qui se termine sans qu’il soit fait de nouveau mention du prospectus, mais quelle importance ? Comme si, pour l’auteur argentin, il n’était gageure plus amusante que transgresser toujours plus insolemment ce que d’aucuns nomment les règles de la narration. Et comme d’habitude avec Cesar Aira, ce qui chez n’importe quel écrivain ferait flop, marche à merveille même si, avouons-le sincèrement, Le Prospectus n’est pas mon livre favori de cet auteur toujours surprenant, toujours enthousiasmant. Mais rien, bien sûr, ne vous interdit de lire ce très bon texte, qui conviendra peut-être mieux à votre bibliothèque intérieure qu’à la mienne. Bonne lecture – si vous voulez lire autre chose, pensez à découvrir l’un des courts romans de Cesar Aira, quel qu’il soit, vous ne le regretterez pas.

La Boucherie des amants, Gaetaño Bolán

Premier roman (publié en 2005) de Gaetaño Bolán, La Boucherie des amants est un très court texte, qui rappelle au lecteur les méfaits de la dictature de Pinochet, l’horreur qu’il y a à vivre, même dans une petite ville, dans une atmosphère de censure de la pensée et de délation. Les personnages du roman sont attachants, peu nombreux : Tom, le fils aveugle du boucher, Juan, géant débonnaire, Chico, le coiffeur, un bon ami avec qui Juan serait tenté de refaire le Chili, Dolores, l’institutrice et… c’est tout. La mère de Tom est morte en couches. L’enfant aimerait avoir une maman de substitution, le boucher n’y pense pas trop, jusqu’à ce que l’institutrice se mette à fréquenter sa boucherie avec un peu plus d’assiduité. Quand Tom s’assure que Dolores se rendra au bal du dancing de la ville, Le Paradis, la rencontre semble inéluctable. Et elle l’est, en effet. Même si le boucher ne correspond pas exactement à l’idéal poétique de l’institutrice, ils deviennent amants. Puis la politique s’en mêle… Car ils sont quelques-uns à se réunir dans l’arrière-boutique de la boucherie, certains soirs, pour discuter un peu du président, qu’ils insultent en passant, et se dire qu’il serait peut-être temps de préparer la révolution. Joli texte, qui pourrait facilement passer pour un conte, La Boucherie des amants n’est pas pour autant un grand roman. L’écriture en est minimaliste, les chapitres sont d’une grande brièveté et l’intrigue en est on ne peut plus simple. Il se lit sans difficulté, avec un certain plaisir. Rien de plus, même si le thème qu’il aborde ne laisse pas indifférent. Gaetaño Bolán a aussi écrit Treize Alligators, son deuxième roman, en 2009, puis a quitté la France pour se retirer dans un petit village du Chili. Le titre de ce deuxième roman n’étant pas fait pour me déplaire, j’irai y jeter un œil à l’occasion pour mieux connaître cet auteur franco-chilien.

Du Hérisson, Eric Chevillard

Résumer l’intrigue de ce roman jubilatoire d’Eric Chevillard ne prendra que peu de temps. Le prétexte en est on ne peut plus simple : le narrateur, un écrivain dont le succès littéraire est des plus relatifs, découvre sur son bureau de travail, au moment où il se prépare à écrire

son autobiographie, un « hérisson naïf et globuleux » qui va bien sûr l’empêcher de mettre en œuvre son projet et détourner son écriture vers un tout autre sujet, dont le titre du roman suffit à lui seul à dire qui est le personnage principal de ce livre de Chevillard. En un premier temps, cherchant à répondre à la question simpliste de ce que peut symboliser ce hérisson, j’ai pensé

à la panne d’inspiration, mais bien sûr, en poursuivant ma lecture je me suis aperçu qu’il n’en était rien et que je pouvais ranger ma question au placard des mauvaises idées. Du Hérisson est un livre discours, qui n’est pas sans évoquer le Beckett de Malone meurt ou de L’Innommable, l’absurde étant chez Chevillard bien moins sombre que chez le divin Irlandais et le discours vide

s’avérant assez rapidement plein, saturé même (discours sur la littérature, références scientifiques pour rire, mais pas seulement, personnage du hérisson oblige, jeu avec les codes de l’autobiographie que Chevillard détourne à loisir, etc…). Fantaisie, jubilation de l’écriture pour l’écriture, du texte dont le principal moteur est d’aller de l’avant, encore et toujours, en se nourrissant de lui-même et, loin d’une narration classique et surtout d’une intrigue dont l’auteur nous a habitué

à devoir nous passer – merci à lui pour ce sain parti pris d’écriture –, grâce en particulier à un art savamment cultivé de la digression permanente qui inscrit Chevillard dans la lignée d’un Laurence Sterne, écrivain injustement oublié, nous voilà donc embarqués dans une aventure que peu d’écrivains contemporains, trop souvent conventionnels, proposent à leurs lecteurs dans leurs trop sages romans. Enfin, signalons que la forme rejoint le fond dans ce refus de la norme, et c’est heureux, faisant du roman Du Hérisson une expérience de lecture bien revigorante. Merci, Eric Chevillard !

Le Mobile, Javier Cercas

Actes Sud publie le « premier roman » de Javier Cercas, Le Mobile, texte tiré d’un recueil de nouvelles dont l’auteur espagnol n’a conservé que celle-ci, se repentant des quatre autres (« par bonheur presque personne ne les a lus » écrit-il humblement dans sa note de fin de livre). Dans cette même note, il se demande : « J’ignore si le récit qui donnait le titre à ce recueil et que j’ai décidé de conserver ici est meilleur que les autres ; mais je sais que c’est le seul dans lequel je me reconnais non sans une certaine gêne et le seul, même si un écrivain finit presque toujours par se repentir de son premier livre publié, dont je ne me suis pas encore repenti. Il se peut que ce soit une erreur. » Fort bien.

Alvaro, vit dans un immeuble, petitement puisqu’il a choisi de sacrifier sa carrière professionnelle à don amour immodéré de la littérature, à laquelle il se livre avec le plus grand sérieux : « Alvaro prenait son travail au sérieux. Chaque jour il se levait ponctuellement à huit heures. Il finissait de se réveiller sous une douche d’eau glacée et descendait au supermarché acheter du pain et le journal. De retour chez lui, il préparait du café, des tartines grillées avec du beurre et de la confiture et il petit-déjeunait dans la cuisine, en feuilletant le journal et en écoutant la radio. A neuf heures, il s’asseyait à son bureau, prêt à commencer sa journée de travail. » (incipit) Son projet est d’écrire une oeuvre ambitieuse pour ouvrir une voie et pour cela, car les grands écrivains se reconnaissent à leurs lectures, il met ce premier roman sous l’autorité de Flaubert (petite pose dans le compte rendu de ce « roman », je l’ai choisi car, justement, mon second texte long, en cours, est l’histoire d’un homme qui, sans connaître Gustave Flaubert – il en a seulement entendu parler au bistrot, par un prof de lettres avec qui il boit parfois un coup – entame, sous l’égide de l’écrivain normand – le livre sur rien -, un cahier dans lequel il rend compte de son observation quotidienne d’un mur).

Ensuite, comme le roman du personnage principal se passe dans un immeuble, Alvaro va aller chercher le réalisme de son texte et ses personnages dans son environnement proche. J’arrête là le résumé du texte. Alvaro va faire la connaissance de trois de ses voisins et de la concierge de l’immeuble et, bien sûr, les choses ne vont pas passer aussi bien qu’il l’aurait souhaité, sinon il n’y aurait pas d’intrigue. Le texte de Cercas se lit vite (moins de quatre-vingt pages), mais hélas on n’en sort ni estomaqué ni convaincu. La fin est surprenante pour qui aurait pensé naïvement que la logique ne l’emporterait pas et l’on se dit que le prétexte littéraire du début a fait long feu, que c’est bien un texte de jeunesse qu’on vient de lire et qu’il est sans doute préférable d’aborder l’oeuvre de Cercas par des romans de sa maturité littéraire si l’on veut se faire un idée plus précise de son apport à la littérature. Et nous revenons, avant de vous déconseiller d’acquérir ce livre (13,80 euros pour 80 pages, mieux vaut sans doute le voler ou l’emprunter), à la note d’auteur : « Mais il se peut aussi que Cesar Aira ait raison quand il prétend que tout écrivain est soumis à la loi des rendements décroissants, selon laquelle « il est de plus en plus difficile de réaliser par la suite ce qui n’a pas été réalisé à la première tentative », parce que les astuces que le temps nous octroie, il nous les fait payer en fraîcheur et en vitalité. Si cela est vrai, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas, ce livre est mon meilleur livre. » Il vaut donc peut-être mieux passer son chemin et ne pas insister avec l’oeuvre de Javier Cercas. Je lirai toutefois son recueil d’essais littéraires, dont la critique dit grand bien, Le Point aveugle. Et m’en tiendrai sans doute là.

Héros et tombes, Ernesto Sabato

Recette pour lire (mal) la trilogie de Sabato

Ingrédients : Le Tunnel / Héros et tombes / L’Ange des ténèbres

Se procurer le premier volume de la trilogie, Le Tunnel

Après lecture, laisser reposer le souvenir du texte et s’assurer que vous l’avez bien oublié. Réserver.

Cinq ans plus tard, se procurer le troisième tome de la trilogie, L’Ange des ténèbres.

Lire le texte, s’étonner de ne pas tout comprendre, mettre cette difficulté sur le compte d’une structure complexe, sans chronologie, d’une texte touffu et volontairement difficile. Arrêter la lecture après environ deux cents pages. Laisser reposer quelques mois. Reprendre la lecture, dans un pays froid de préférence. Finir le roman en criant au génie, tout en reconnaissant son infériorité sur un auteur puissant, dont le coup de maître consiste à ne rien faciliter à son lecteur. Laisser reposer un an, sans oublier pour cela ce texte remarquable.

Un an plus tard, se procurer le second volume de la trilogie, Héros et tombes.

Lire le texte, s’émerveiller de ce que l’auteur nous tient en haleine avec l’histoire d’amour de deux adolescents. Tenir le coup. Se dire que l’on comprend mieux le début du troisième volume. Poursuivre la lecture. Finir la deuxième partie du deuxième volume en reconnaissant qu’on s’essouffle. Se dire qu’il est rare qu’on lise un bouquin, même un pavé de 500 pages, aussi lentement. Attaquer la troisième partie, le fameux Rapport sur les aveugles. Se demander si Sabato supposait en écrivant ce texte délirant, image de la folie du narrateur de cette partie-là, qu’il allait lui-même devenir aveugle. Reconnaître que parfois ce délire nous ennuie. Finir la partie en poussant un ouf ! de soulagement. Attaquer la dernière partie en se disant qu’il ne reste « que » cent pages à lire. Finir le roman plus d’un mois après l’avoir commencé.

Se demander si on aime vraiment cette trilogie, si on aime vraiment son auteur. Se dire qu’il serait bon de lire (relire ?) le premier tome, Le Tunnel, pour peut-être reprendre l’ensemble dans le sens normal : tome 1, tome 2 et enfin tome 3 ou se contenter d’avoir une vue de l’ensemble sans l’avoir lu de façon normale.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard (livre parcouru)

Avertissement : 1. je n’ai pas lu le livre dont je tiens ici la chronique. 2. je n’ai pas lu ma chronique, aussi y trouverez-vous vraisemblablement des erreurs d’orthographe, des coquilles, voire des tournures de phrases lourdes ou maladroites.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? La question se pose en effet, et de façon cruciale pour l’auteur de ces lignes puisqu’il n’a pas encore lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? et qu’il s’apprête pourtant à le chroniquer, à en rendre compte, par souci de fidélité à l’esprit facétieux de Pierre Bayard, dont il, l’auteur de ces lignes, a déjà rendu compte de l’excellent Il existe d’autres mondes, après avoir lu celui-là, cela va sans dire… Le livre, que je n’ai pas lu dois-je le répéter, mais ça n’interdit pas de le feuilleter et de le parcourir, s’ouvre sur une table des abréviations, que Bayard utilise ensuite dans son essai pour signaler les bouquins dont il parle (et qu’il n’a pas lus, c’est d’ailleurs son métier, il est professeur d’université) : LI livre inconnu ; LP livre parcouru ; LE livre évoqué (catégorie étrange, sans doute des livres dont il a entendu parler) ; LO livre oublié. Il y a également des abréviations sur l’avis du non lecteur des livres dont il parle, mais je n’en parlerai pas ici, vous n’avez qu’à ne pas lire ce livre si vous voulez en savoir plus !

Ouvrons une parenthèse : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est pour moi un LE, puisqu’un ami m’en a parlé avec enthousiasme, et un LP, puisqu’avant d’en faire l’acquisition je l’avais feuilleté en librairie et que pour rendre compte de sa non lecture je suis bien obligé de l’ouvrir et de le parcourir. Mon avis sur cet essai, et je vais utiliser une abréviation dont Bayard se sert lui-même pour quelques bouquins (qu’il n’a pas lus) est le suivant : ++ (soit avis très positif). Pour ce qui est des LO, livres oubliés, j’avoue qu’il y en eut dans ma carrière de lecteur un bon nombre. Bonjour Tristesse, par exemple, de Sagan, foule de bouquins de Jules Verne, lus très tôt dans ma carrière de lecteur, quelques bouquins de Sartre (avis –), etc… Ce n’est pas le lieu pour parler de tous les livres que j’ai oubliés. Disons que je garde du premier livre de Sagan le souvenir, peut-être totalement erroné, d’une écriture vive.

Mais revenons à l’essai de Bayard. La première partie s’intitule Des manières de ne pas lire, et s’ouvre sur un premier chapitre, Des livres qu’on ne connaît pas. Premier bon point pour Bayard, il fait usage, pour les non lecteurs de son livre, d’un vieux procédé un peu oublié par les écrivains (sinon Eric Chevillard dans Les Absences du Capitaine Cook, mais pour ne surtout pas résumer les chapitres qu’il présente ainsi), quelques lignes qui donnent une idée du chapitre qu’on se prépare à lire ou pas. Bien joué. Pour le premier chapitre, Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une vue d’ensemble. Qu’entend donc Bayard par cela ? Rappelant que les lecteurs, même les plus performants, passent leur vie à ne pas lire nombre d’ouvrages, ils se retrouvent sans cesse à parler de livres qu’ils n’ont pas lus. Je reconnais bien volontiers que c’est souvent mon cas, alors que je suis un lecteur boulimique, et que quand la conversation avec des amis littéraires tombe sur Proust, par exemple, qui est un auteur que je déteste franchement, je ne me prive pas d’en dire tout le mal que j’en pense. J’ai entamé le fameux Contre Sainte-Beuve, qui m’est très vite tombé des mains, exactement après avoir lu le récit de sa première masturbation (non par pruderie) qui m’a semblé assez ridicule, même si je reconnais que Proust fut là un novateur, puis m’en suis débarrassé en le donnant, ce qui m’a fait gagner sans nul doute un temps précieux. Les Plaisirs et les jours attend patiemment que ma curiosité pour Proust se réveille. Je ne l’ai même pas ouvert, il s’agit donc pour moi d’un LI, mais mon avis sur cet opus est — ! J’ai par ailleurs lu un « best of » des textes du grand Marcel (cet écrivain  maladif et riche qui passait sa vie au lit, à écrire et, j’imagine, lire, parfois d’une seule main), tirés de son œuvre romanesque et portant tous sur la ville de Venise. Une phrase d’une lourdeur écœurante, des clichés à foison, des références constantes à la maman du narrateur, quelle purge !

 Mais revenons à l’essai de Bayard. « Je n’ai jamais « lu » Ulysse de Joyce et il est vraisemblable que je ne le lirai jamais. » avoue-t-il honnêtement dès le premier chapitre, ce qui nous fait un point commun. J’ai lu les 130 premières pages de ce drôle de bouquin (avis de non lecteur : +) et ai jeté l’éponge en me disant que l’on n’est pas obligé de se faire violence à ce point. Les mille pages qui restent attendront bien. Tout comme moi, Bayard sait situer Ulysse par rapport à d’autres livres d’importance, comme L’Odyssée, sait qu’il appartient au courant du flux de conscience et que son action se déroule en vingt-quatre heures (en fait, un peu plus). Conclusion : il peut en parler sans sourciller à ses étudiants.

Le chapitre deux traite des livres qu’on a parcourus, passons là-dessus, le suivant des livres dont on a entendu parler. Dans ce cas, comme Ecco le signalait, il faut alors pour parler des livres qu’on n’a pas lus, lire d’autres livres à leur sujet ou écouter ce qu’en disent leurs lecteurs. L’ami qui m’a recommandé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, un grand lecteur devant l’éternel, m’a dit qu’il serait rempli de pistes de propositions d’écriture dont je ferais sans doute ma nourriture pour les ateliers d’écriture que j’anime. On verra ce qu’il en est après lecture…

Mais revenons à l’essai de Bayard.  Il conclut ce chapitre sur l’idée que le livre, qu’on l’ait lu ou non, est un objet fantasmatique, sur lequel nous discourons avec un certain manque de précision, et que nous reconstruisons. On ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation : les livres n’existent pas en tant qu’objets uniques. Autant de lecteurs, autant de livres, et même si on parle tous d’un seul livre !

Le chapitre quatre traite des livres qu’on a oubliés. Nous en sommes au point ou un livre lu n’est pas différent d’un livre parcouru (qui est capable, sauf les derniers des lecteurs dans le roman de SF Fahrenheit 451, de dire par cœur un livre entier ?). Présentation du chapitre : « Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on la lu, est encore un livre qu’on a lu. »

Dans la deuxième partie, Bayard s’intéresse aux situations de discours dans lesquelles le non lecteur est amené à parler des livres qu’il n’a pas lus. Dans la vie mondaine et face à un professeur forment les deux premiers chapitres, sur lesquels nous passerons rapidement. Rassurez-vous, l’auteur traite ces situations en partant chaque fois d’un livre (non lu, cela va de soi). Très bon exemple, celui d’une tribu d’Afrique de l’Ouest, à qui une anthropologue raconte Hamlet dans le but de prouver que les hommes et la nature humaine sont les mêmes partout et qu’une pièce comme Hamlet peut donc être comprise de façon identique par tout lecteur, quelle que soit sa culture. Il va de soi qu’elle fait chou blanc, les Tiv (nom de la tribu en question) l’interrompant sans cesse pour lui faire part de leur incompréhension devant les situations proposées par Shakespeare, au point qu’elle en arrive à sauter certains passages dont elle sait qu’ils poseront problème et soulèveront des discussions et des critiques de la part des auditeurs… Conclusion, les Tiv et l’anthropologue parlent d’un livre, les uns ne l’ayant pas lu, avec précision, mais le livre dont ils parlent est imaginaire, ce qui permet à Bayard d’introduire un premier concept, celui de livre intérieur (« ensemble de représentations mythiques, collectives ou individuelles, qui s’interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu. »)

Plus délicat encore, parler d’un livre qu’on n’a pas lu devant son écrivain (chapitre que nous passerons sous silence), devant un être aimé que l’on veut séduire en parlant des livres qu’il aime (et qu’on n’a pas lus). On en arrive alors à la troisième partie, qui propose des conduites à tenir quand on parle des livres qu’on n’a pas lus : ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi. Dans ce quatrième chapitre, l’auteur fait référence à Oscar Wilde, pour qui la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, l’essentiel quand on parle d’un livre étant pour l’écrivain anglais de parler de soi. La critique est pour lui un art, « la voix d’une âme » et cette âme en est l’objet profond, pas le livre dont on parle ! Conclusion : « le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif ». Dans l’épilogue de cet essai que je n’ai pas lu, Pierre Bayard, avec la fantaisie qui est la sienne, avec un goût certain pour le paradoxe et la provocation, propose à son non lecteur de revoir sa relation aux livres, et en particulier de ne plus les concevoir comme des objets intangibles auxquels il serait interdit de faire subir la moindre transformation, chose que nous faisons pourtant inconsciemment. Le livre étant un objet mouvant (chaque lecteur a son livre intérieur), en parler quand on ne l’a pas lu est un acte de création qui mène tout droit à l’écriture, ce à quoi Pierre Bayard invite les non lecteurs (qui sont des lecteurs actifs) aussi bien que les lecteurs passifs (ceux qui lisent les livres dont ils parlent).

Ma chronique en arrive à sa fin. Ce livre de Pierre Bayard, essayiste particulièrement créatif et intelligent, est un objet étrange, que je vous invite à ne pas lire pour mieux en parler et vous engager ainsi sur la voix de l’écriture.

Réchauffé C’est Meilleur : Journal du voleur, Jean Genet

« Féroce et pur j’étais le lieu d’une féérie qui se renouvellait. »

« Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire,  et c’est en vous qu’elle produit les remous. Elle vous démonte. Cette violence est un calme qui vous agite. »

« Mon trouble semble naître de ce qu’en moi j’assume à la fois le rôle de victime et de criminel. En fait même, j’émets, je projette la nuit la victime et le criminel issus de moi, je les fais se rejoindre quelque part, et vers le matin mon émotion est grande en apprenant qu’il s’en fallut de peu que la victime reçoive la mort et le criminel le bagne ou la guillotine. Ainsi mon trouble se prolonge-t-il jusqu’à cette région de moi-même : la Guyane. »

« La multiplicité de leurs lignes morales, leurs sinuosités forment des entrelacs que je nomme l’aventure. Ils s’écartent de vos règles. Ils ne sont pas fidèles. »

« Puis-je dire que c’était le passé – ou que c’était le futur ? Tout est déjà pris, jusqu’à ma mort, dans une banquise de étant : mon tremblement quand un malabar me demande d’être mon épouse (je découvre que son désir c’est mon tremblement) un soir de Carnaval ; au crépuscule, d’une colline de sable la vue des guerriers arabes faisant leur reddition aux généraux français ;  le dos de ma main posée sur la braguette d’un soldat, mais surtout sur elle le regard narquois du soldat ; la mer soudaine entre deux maisons m’apparait à Biarritz ; du pénitencier je m’évade à pas minuscules, effrayé non d’être repris mais de devenir la proie de la liberté ; sur sa queue énorme que je chevauche un blond légionnaire me porte vingt mètres sur les remparts […] ma vie doit être légende c’est à dire lisible et sa lecture donner naissance à quelque émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis plus rien, qu’un prétexte. »

« Mon courage consista à détruire toutes les habituelles raisons de vivre et à m’en découvrir d’autres. »

images 1 et 2 : Un chant d’amour, Jean Genet, 1950

Poésie contemporaine : définitif bob, Anne Portugal, P.O.L

et Bob il peut comme ça

revisionner des inédits

le long du trottoir il prend

toute la place

[…]

dans un néon palmier la voix de l’objectivité applique

à toute chose la notion de fleur

« La poésie d’Anne Portugal n’est complexe qu’en apparence. Outre que l’expérience est stimulante, une certaine clarté s’y fait, voire une transparence. Mettant en scène ce fameux bob dont on se dit qu’il pourrait bien être la poésie elle-même, Définitif bob peut être lu comme une description de la mécanique d’écriture, une définition en acte, mode d’emploi en simultané d’un dispositif virtuel dont l’efficacité serait prouvée à mesure de son application…
Définitive est l’affirmation selon laquelle ce qui est écrit est écrit, ce qui brutalement et merveilleusement signifierait que ce texte le plus inattendu aurait quelque réalité dans la vie du lecteur : tout cela pourrait arriver ?
« mais bob il peut comme ça gazelle accélérer dans les derniers tournants » et alors on ne garantit rien : aux portes du paradis les dérapages sont durables et définitifs. »

(Xavier Person, Durable définitif, Le Matricule des Anges, Septembre 2002)

Retour dans la neige, Robert Walser

Les courts récits qui composent ce recueil ont tous été publiés du vivant de Robert Walser, en feuilleton dans la presse allemande. Ils ont tous pour thèmes les petites choses simples de la vie, une promenade, un dimanche à la campagne, un voyage en train ou en tramway, des rues, etc… et on y retrouve le regard amusé, décalé de Walser, un regard parfois (faussement ?) innocent. De ce point de vue, Retour dans la neige rappelle Vie de poète, même si les textes présentés ici le sont dans un ordre qui peut paraître aléatoire comparé à ceux de Vie de poète, qui donnaient l’impression d’un recueil construit comme un texte unique, avec une progression. On y retrouve aussi un ton unique, une bienveillance et une curiosité de tous les instants pour les autres, comme dans La petite Berlinoise, où il adopte le point de vue d’une petite fille de douze ans, ou dans Madame Scheer, dans lequel il narre la vie d’une vieille dame dont il a fait la connaissance (elle le logeait) et avec laquelle il passe de longs moments à discuter : « Dans le voisinage, chez les commerçants, chez l’épicier, chez le coiffeur, dans les rues et dans les cages d’escaliers, on parlait de la vieille sorcière avare, de la « Scheer », et des paroles par trop grossières et superficielles l’envoyaient au diable. Cela donnait d’elle une image qui ne correspondait en rien à la réalité et à la vérité. » Tel était Robert Walser, un homme plutôt bon, qui ne jugeait guère ses semblables et avait la plume douce, autant que son regard. *

Mais le recueil Retour dans la neige, avouons-le tout de même, m’a semblé moins abouti, moins intéressant que les autres titres de l’auteur lus jusqu’alors, un peu comme les Eaux fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt, elles aussi écrite pour un journal. Non pas que les auteurs considèrent qu’un texte qui paraîtra dans la presse n’ait pas à être soigné (les deux écrivains ne bâclaient pas), mais peut-être parce que le propos a moins d’ambition que quand il participe d’un projet éditorial plus personnel. Allez savoir… Il n’en reste pas moins que Retour dans la neige est un petit livre qui se lit bien et qu’il pourrait tout à fait faire office d’introduction à la littérature walserienne pour un lecteur qui ne connaîtrait pas encore cet écrivain dont vous entendrez, à n’en pas douter, encore parler ici.

* Ajout de dernière minute, après avoir publié le texte ci-dessus : on retrouve évidemment dans les textes de Retour dans la neige les qualités de plume de Walser, en particulier des premières phrases le plus souvent très réussies, dont voici quelques exemples : « Il y a probablement peu de gens qui apprécient la ruelle du Bas, que j’aime, moi, pour son air d’antiquité. » (La ruelle du Bas) ; « Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé dans je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. » (Au bord du lac) ; « A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. » (A l’aube), etc…

Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas

Il est bossu, commis aux écritures « dans un bureau épouvantable », seul et plus que seul. Vingt-cinq ans plus tôt, il a commis « un roman sur l’impossibilité de l’amour ». Depuis rien, et puis il se décide à dénicher les Bartleby de l’écriture, autrement dit les écrivains qui après avoir écrit quelques livres, parfois quelques très bons livres, quand ce ne furent pas des chefs-d’œuvre, décident soudain de renoncer à la littérature, disent « Je préfèrerais ne pas… », à la façon du personnage de Melville, écrire. Et ils s’y tiennent, les bougres, ils n’écrivent plus une ligne ! Le livre que vous avez entre les mains, car grâce à ces quelques lignes vous l’avez déjà commandé et il est arrivé très vite (faites bien attention à ne pas commander vos livres dans une entreprise américaine qui, par les temps qui courent, travaille à tour de bras dans notre pays de vraies librairies et profite du confinement pour essayer de vous faire prendre des habitudes idiotes de stupides paresseux qui trouvent tellement cool de faire venir leurs bouquins par correspondance en les commandant à la maison sur Internet plutôt que de vous rendre, c’est tellement usant, n’est-ce pas, de devoir aller jusqu’à la librairie, dans une boutique où vous permettez à des gens simples, de votre ville, de gagner honnêtement leur vie, on peut très bien, même actuellement, acheter des livres en librairie), est un texte d’Enrique Vila-Matas, l’écrivain catalan qui fait de la Littérature le personnage principal de ses romans. Bref, revenons à nos moutons, Vila-Matas est un très grand écrivain et vous devriez déjà le savoir, mais je vais vous le rappeler ou vous l’apprendre si vous ne le savez pas encore. Non mais !

Où en étions-nous ? Ah, oui ! le bossu… en quatre ou cinq pages, il nous raconte un peu de sa vie et surtout son nouveau projet d’écriture : il s’agit d’un livre de notes en bas de page, dans lequel il traite des écrivains de la famille littéraire des Bartleby qui un beau jour ont renoncé à l’écriture. Les 86 notes de bas de page qui suivent son petit texte ne sont reliées à aucun texte, elles existent par elles-mêmes et se suffisent à elles-mêmes. C’est là qu’on se rappelle que derrière ce narrateur, qu’on ne va pas perdre complètement de vue, se cache, si peu, un grand écrivain, Enrique, qui aime tant à parler de littérature et des écrivains qu’il adore. Sont au rendez-vous, une fois encore : Georgio Agamben, Bobi Balzen, Samuel Beckett, JL Borges, Richard Brautigan (et la fameuse bibliothèque portant son nom où sont conservés les manuscrits rejetés par les maisons d’édition que leurs auteurs finissent par déposer là, faute de mieux), Cervantes (l’autre auteur de Don Quichotte), Arthur Cravan, Marguerite Duras, Carlo Emilio Gadda, Julien Gracq, Hugo von Hofmannsthal, Victor Hugo, James Joyce, Franz Kafka, John Keats, Primo Levi, Herman Melville, Paul Morand, Georges Perec, Fernando Pessoa, Platon, Alonso Quijano, Arthur Rimbaud, Juan Rulfo, JD Salinger, Marcel Schwob, Socrate (ah, oui, il n’a rien écrit, normal dans ce livre), Antonio Tabucchi, Miguel Torga, Jacques Vaché, Robert Walser (dont Vila-Matas est un fervent défenseur, tout comme l’auteur de ces lignes), Oscar Wilde, etc… je ne pourrais tous les citer. Il y est aussi question du musicien de jazz Chet Baker, que Vila-Matas, tout comme l’auteur de ces lignes, aime tant, et de Marcel Duchamp, qui, à la fin de sa vie, jouait plus aux échecs qu’il ne peignait, et Michelangelo Antonioni, le cinéaste italien. Vous l’avez compris, il est un peu difficile de rendre compte de ce livre qui est une accumulation de courts textes, presque des essais, sur des écrivains du refus, dans lequel on ne perd pas de vue le narrateur, un narrateur de fiction, et dans lequel l’auteur, Enrique Vila-Matas, est omniprésent, car le garçon est toujours là, et dans lequel la Littérature est omniprésente, car le Catalan que j’aime tant est un fou de littérature, tout comme la plupart de ces personnages principaux, et c’est tant mieux car l’auteur de ces lignes, lui aussi, est un fou de littérature. Si vous ne l’êtes pas encore, fou de littérature, et que vous souhaitez le devenir, fou de littérature, lisez Enrique Vila-Matas, un fou de littérature qui vous fera découvrir nombre de grands textes et deviendra votre meilleur ami, au point, comme l’auteur de ces lignes, de relire ce livre, quand vous serez devenu, vous aussi, un fou de littérature.

Solaris, Stanislas Lem / Solaris, Andrei Tarkovski

Unanimement plébiscité par les spécialistes de la SF, au rang desquels Ursula K Le Guin, Solaris de l’auteur polonais Stanislas Lem a été porté à l’écran à deux reprises, une première fois par le réalisateur russe Andrei Tarkovski, en 1972, puis par Steven Soderbergh en 2002. L’histoire en est la suivante : un psychologue russe, le Docteur Kelvin, arrive dans la station orbitale de Solaris, une planète qui passionne l’humanité par sa spécificité (elle est recouverte par un océan dont l’étude est rendue d’autant plus difficile que certains lui prête des capacités surnaturelles). Quand il entre dans la station, Kelvin y trouve deux savants visiblement très perturbés et, surtout, des présences humaines inattendues dans ce laboratoire spatial où il pensait revoir Gibarian, avec qui il a travaillé dans sa jeunesse, mais qui s’est suicidé le matin de son arrivée… Très vite, Kelvin voit apparaître dans sa chambre la femme qu’il a aimée dans sa jeunesse, et qui s’est suicidée à la suite d’une fâcherie et de la rupture que lui impose le jeune étudiant.

Le roman et le film diffèrent par leur ouverture : le livre commence sur Solaris et ne se passe à aucun moment sur terre, le film commence sur terre, dans une datcha qui ressemble à celles que Tarkovski montrent dans ses films et qui seraient les répliques cinématographiques de celle du grand-père du réalisateur ; mais aussi par leur dénouement : dans le livre, Kelvin décide de rester sur la planète à l’océan pensant, dans le film, il fait le choix de rentrer sur terre – ce n’est pas annoncer la fin que dire cela, l’essentiel étant dans la dernière image de la planète que nous ne révèlerons pas ici. Dans un cas comme dans l’autre, la toute fin des deux oeuvres est une pure réussite. Tarkovski n’est pas amateur de science-fiction, contrairement à ce qu’on pourrait penser (Stalker, Solaris) et il a besoin de faire commencer son Solaris sur la terre pour s’éloigner du genre, dit-il (est-ce suffisant ?). De ce point de vue, le livre se montre bien plus efficace (un premier chapitre qui nous plonge d’emblée dans l’intrigue et de façon très réussie), là où le film tarde au démarrage. En revanche, le livre, au cours de son déroulement, ennuie parfois, par des longueurs dignes du scientifique qu’était Lem, qui se complaît dans de longs paragraphes (presque un chapitre entier y est consacré) s’attardant sur la littérature scientifique et les innombrables contributions de savants de tout poil à l’étude controversée de la planète et de son océan, là où le film s’en tient à la vie à bord de la station, aux relations de Kelvin et du Docteur Snaut (un cybernéticien), mais aussi avec le physicien Sartorius, à la relation amoureuse de Kelvin et de Harey (enfin, de son avatar) et aux hypothèses contradictoires des trois hommes sur cet océan qui leur envoie des visiteurs correspondant à leurs souvenirs ou aux fantasmagories de leur inconscient. Comme toute oeuvre de science fiction, Solaris est en effet une réflexion sur l’homme, sur notre monde, doublée ici d’une réflexion sur la psyché humaine, liste non exhaustive, tant la richesse des thèmes abordés par Lem comme par Tarkovski est impressionnante (la création, les rapports de l’homme et de formes de vie extraterrestre, etc…).

On retrouve dans le film, des images à la Tarkovski, qui aime à filmer les masses liquides, les fluides, la végétation aquatique, dans des plans esthétiquement forts, et, dans ses images de la planète, il tourne des plans dignes de 2001, Odyssée de l’espace, auquel les Soviétiques souhaitaient donner une réponse (Solaris sera justement considéré par le pouvoir russe comme cette réponse). Il y a, avec Stalker (1979), des thèmes communs : un espace qui a sa propre vie et des règles auxquelles les hommes doivent bien s’adapter, un espace qui matérialise les désirs les plus profonds des hommes, par exemple. Mais malgré toutes ses qualités (au premier visionnage, j’avais été fasciné par Solaris), le dénouement tarde à venir et j’irais même jusqu’à dire que la dernière partie du film m’a agacé cette fois-ci. Ce n’est clairement pas le meilleur film du génial Tarkovski et cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il l’a réalisé pour répondre à une commande, et que le genre ne l’intéressait pas. Pour le livre, même s’il a ses défauts, cités ci-dessus (sans parler du personnage de Kelvin qui, dans la relation amoureuse, est d’une immaturité navrante, qui ne sert ni le personnage ni l’intrigue), il ne lasse jamais totalement le lecteur et il mérite amplement la réputation qui le précède dans le petit monde de la Science Fiction. Dans tous les cas, vous pouvez sans hésiter lire et voir Solaris, Lem et Tarkovski ayant chacun un univers plus qu’intéressant à découvrir.

L’Homme en arme, Horacio Castellanos Moya

On l’appelle Robocop, il vient d’être démobilisé, on est en 1991 à la fin de la guerre civile au Salvador, d’un corps d’élite du bataillon Acahuapa et il devrait se réinsérer dans la vie civile. Seulement, pour ce genre d’homme, qui a appris à obéir et à tuer, ce n’est pas chose facile. Il commence donc par de la petite délinquance, qui tourne rapidement mal :« Ça, vous l’avez fait avec les pieds, il faudra nettoyer vos dossiers » lui dit le major Linares qui l’embauche pour liquider l’état-major des terroristes, alors que la guerre est censée être finie. A partir de là, Robocop retrouve son vrai métier, qui consiste à appuyer sur une gâchette sans jamais se faire fumer. Seulement, en temps de paix, les règles sont moins claires, les trahisons nombreuses, et les changements d’employeurs se font sans décision du principal concerné, mais par obligation et avec pour seul objectif la survie. C’est ainsi que le sergent Juan Alberto Garcia va devoir changer de camp puis se retrouver embrigadé dans les troupes des cartels de la drogue, passant d’une action violente à une action ultra-violente, liquidant au passage le major Linares qui l’a fait travailler avant d’essayer de se débarrasser de lui comme dans toute bonne dictature sud-américaine (depuis un avion). La fin du livre est digne d’un film américain d’action, on évitera d’en dire plus.

Castellanos Moya réussit une fois de plus un tour de force. Ici, il s’agit de déployer une écriture féroce, cruelle, qui va au bout de la violence (comme dans Le Bal des vipères, l’humour en moins). Style très sec, rythme haletant, saccadé, qui va à l’essentiel et ne se détourne pas vers de l’analyse psychologique des personnages, à quoi bon, ils sont tous pris, faits comme des rats, et leurs actes ne se justifient pas par des choix ou des décisions, ils sont tous les objets d’une société qui déraille, d’un pays chaotique dans lequel le politique, le révolutionnaire et le mafieux sont étroitement imbriqués. L’auteur, menacé de mort à plusieurs reprises pour ses écrits est exilé et vit actuellement en Allemagne. Son œuvre hors-norme ne pourrait se lire que comme un ensemble, une « comédie inhumaine » comme la définit la maison d’édition qui nous offre les traductions de ces romans à part, et un début de lecture globale est suggéré au lecteur par un schéma qui met en relation certains opus de Moya, déjà publiés et dont, hélas, nous n’avons pas encore tout lu. « Il faudra un jour réunir dans l’ordre les romans de Castellanos Moya. Tout prendra sens. » a dit Philippe Lançon, qui prévient le lecteur de cette cohérence globale d’une œuvre qui nous échappe encore, même s’il est évident que chaque livre de l’auteur salvadorien est en soi un petit événement. Pour notre part, lire tout Castellanos Moya pour tenter de comprendre le fond de sa création est un acte de lecteur que nous avons fortement envie de tenir.

L’Aveuglement, José Saramago

Prix Nobel de littérature en 1998, José Saramago est un écrivain qui mérite d’être lu. Auteur du superbe L’Année de la mort de Ricardo Reis, dans lequel il donne vie une deuxième fois à l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, et fait « s’incarner » le grand poète portugais en un fantôme qui hante régulièrement sa créature, Ricardo Reis, de La Lucidité (qu’on pourrait considérer comme une « suite » à L’Aveuglement) et de Les Intermittences de la mort, Saramago, qui était journaliste et membre du Parti Communiste de son pays, s’interroge sur le fonctionnement des différentes formes de systèmes politiques (la dictature de Salazar, et la démocratie) et c’est sans doute le propos principal du roman dont nous avons publié ici des extraits durant dix jours. Pour ceux que les interrogations politiques de l’auteur intéresserait, nous recommanderons donc l’excellent article d’Aurélie Palud (Université de Rennes II), Leçon politique et mise à l’épreuve de la lucidité du lecteur dans Ensaio sobre a cegueira de José Saramago, à l’adresse suivante, https://books.openedition.org/pur/39245?lang=fr, car nous ne nous traiterons pas de cela dans ce modeste compte rendu avec autant d’intelligence et de précision que le fait l’universitaire bretonne dans son essai.

En effet, si nous nous sommes décidés à enfin lire ce livre présent dans notre bibliothèque depuis de si nombreuses années (après avoir vu Blindness, film de 2008 adapté du livre ici traité), sans que le besoin ne se soit fait sentir avant, c’est que le thème de départ du livre est on ne peut plus actuel : une terrible pandémie, mais de cécité, baptisée « le mal blanc » car ceux qui en sont victimes n’y voit pas que du noir, mais que du blanc (« comme si j’étais tombé dans une mer de lait », dixit le premier aveugle), gagne très rapidement une ville, on ne sait pas laquelle et c’est égal, puis sans doute tout le pays, on ne sait pas lequel et c’est égal. Et là, c’est amusant n’est-ce pas, Saramago imagine le type d’organisation que va mettre en place l’Etat pour tenter d’endiguer, mais en vain, ce fameux mal blanc. Et ce système mène rapidement à des mesures proches de celles de la dictature (confinement strict, internement des premiers malades et des personnes soupçonnées d’avoir été contaminées dans des lieux publics désaffectés, sous contrôle de l’armée qui a pour ordre de tirer en cas de désordre), alors que le gouvernement qui le met en place, bien vite mis à mal par l’urgence de la situation, car lui-même est touché, semble être celui d’une démocratie. Puis, bien sûr, le système bancaire s’effondre, tout comme le système économique. Et, dans ce chaos fascinant, nous suivons un petit groupe, tout d’abord interné dans un ancien asile psychiatrique, mené par la seule personne qui a conservé la vue et la gardera jusqu’à la fin du livre, une femme, qui va guider ses comparses sans jamais abuser de son pouvoir, qu’ils soient enfermés ou qu’ils soient « libres », allant de situations catastrophiques en situations inhumaines qui toutes, plus ou moins, peuvent évoquer et faire penser le lecteur à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement face à la pandémie de coronavirus dans laquelle nous sommes plongés, si l’on considère que dans le monde, les réponses à la pandémie sont diverses et variées, tout en se ressemblant étrangement, et peuvent parfois mener à des mesures drastiques qui ne se préoccupent plus de la liberté individuelle et collective, si les Etats qui les prennent se sont jamais préoccupés de la liberté du peuple. En espérant que nous n’aurons pas, dans notre pays où la démocratie n’a pas semblé aussi menacée depuis de nombreuses décennies qu’aujourd’hui, à revisiter celles que les personnages de Saramago doivent inévitablement vivre ! Bref, vous l’aurez compris, Saramago est un écrivain qu’on peut (et doit) lire sans crainte. Que ce soit avec L’Aveuglement ou un autre de ses livres, on est certain de ne pas perdre son temps et d’avoir affaire à de la grande littérature. Et la grande littérature a sans doute plus de réponses à nous faire trouver en nous sur le réel que l’information telle qu’elle nous est délivrée aujourd’hui par une grande majorité des médias qui, à quelques exceptions près, ressassent la même bouillie d’actualité, sans autre objectif qu’essorer et endormir les cerveaux.

Les Exozomes, Charles Pennequin

Les Exozomes n’est ni un roman ni un poème. Les Exozomes est un contre-poème romanesque ou un contre-roman poétique. Et Charles Pennequin est un drôle d’auteur, qui a trouvé son écriture, son style, quelque chose qui n’appartient qu’à lui et le rend immédiatement reconnaissable. Voilà par exemple ce que ça peut donner, dès les premières lignes du livre : « ché plus. me souviens de rien. me souviens que j’avais pas trop le souvenir d’avoir su. j’ai plus le souvenir que j’aurais su quelque chose, à part que je me souviens plus. me souviens que je devrais au moins me souvenir, mais à part ça je me souviens de rien. j’émets l’hypothèse qu’i faudrait que je me souvienne d’autre chose. c’est même pas moi qui émets l’hypothèse : c’est le souvenir. il émet, mais il se souvient de rien. le souvenir dit : j’ai rien dans ma besace. j’aurais pu au moins me souvenir d’autre chose que du grand trou de mémoire. avec le trou de mémoire, on va pas aller bien loin. ou alors dans un trou qui n’a rien à dire. un trou qu’on mémorise pour savoir que ça va rien nous apprendre. avec le grand trou mémorisé, on peut que dire c’est peau d’balle. c’est peau d’balle si on veut en savoir un peu plus. » Un incipit à la Pennequin et voilà le lecteur embarqué dans un texte-matière, un texte fleuve, qui se nourrit de lui-même et s’autophage, un texte qui ne laisse rien au hasard, malgré les apparences, et asphyxie le lecteur qui n’y prendrait pas garde, avec sa phrase unique, son phrasé obsédant, ses répétitions, ses phrases bordées (la phrase qui suit reprend souvent les derniers mots de la précédente ou un de ses éléments) et on avance comme ça, de chapitre en chapitre, en se disant qu’on a affaire à un roman cette fois, tiens Charles écrit un roman, ce coup-là, c’est sûr, et puis non, Charles nous surprend encore en balançant soudain un poème en prose (joue roux j’y roule où je gis joue ris roule ou j’y jour où lit etc… pages 76-77, texte qu’on peut entendre dit par Pennequin dans l’une de ses nombreuses vidéo sur youtube), voire un poème en vers (les bactéries, le monde du spectacle et d’autres encore), et il dérive de sa narration, nous entraîne ailleurs, c’est bouillonnant comme un torrent avec ses rapides et ses chutes de mots, ses cascades de cascadeur fou, et on se dirige comme ça vers le dernier chapitre (foutu pour foutu) avec son excipit qui donne ça : « juste avant que ça n’accélère encore un bon coup, à l’horizon des emmerdes. » et voilà, c’est encore du grand Charles Pennequin. Il y a du Louis-Ferdinand Céline dans cette dernière phrase, et dans l’écriture de Charles, du Beckett aussi, avec cette langue qui s’auto-suffit et parle d’elle(-même), et pour ne rien dire aussi, et ils sont rares les « continuateurs » de Beckett, il faut y aller et pas avoir peur, pour partir de Beckett, on se dit qu’il a détruit le roman (et même la littérature) et qu’après lui, c’est plus possible, et ben, si, Charles Pennequin l’a fait. Bref, vous pouvez y aller les yeux fermés, les amis, y foncer et comme vous allez découvrir un écrivain contemporain qui écrit après la littérature, vous aurez envie d’y retourner, alors vous pourrez vous faire aussi Pamphlet contre la mort, et puis Comprendre la vie, et même La ville est un trou, parce que tout ça, c’est du bon, du vrai, du nouveau. Dans la veine, aussi, d’une certaine façon, du grand Christophe Tarkos. Allez-y, j’vous dis !

Les Fantômes, Cesar Aira

Ecrit en 1990, Les Fantômes est sans doute l’un des romans les plus surprenants d’Aira, dont le peu que nous avons lu de sa bibliographie gigantesque nous a habitué à des intrigues délirantes, des rebondissements toujours excessifs et une théorie romanesque de la fuite en avant qui mène souvent l’auteur argentin à dénouer ses intrigues dans les toutes dernières pages. S’il en va également ainsi de la fin de ce texte-là – le dénouement, annoncé une trentaine de pages avant le mot fin, tombe comme un couperet dans les dernières lignes -, l’histoire et le style du roman sont inhabituels. Car c’est un texte très réaliste – et bien moins fantaisiste que Prins, ou Le Congrès de littérature – malgré son titre et la présence « fantastique » (mais aussi discrète) des fantômes, qui nous est donné à lire. Une famille chilienne, les Viñas, vit au dernier étage d’une tour en construction. Raúl, le père, est maçon et on lui a proposé, moyennant une prime intéressante, d’assurer la garde de nuit du chantier. Sa femme, Elisa, s’occupe de l’intendance et de ses trois plus jeunes enfants, avec l’aide de Patri, l’aînée de la famille. Patri, une jeune femme un peu paumée, sans passions, frivole aux dires de sa mère.

Le texte, écrit d’une traite et sans chapitrage, sans dialogues, sinon intégrés au récit sans la ponctuation habituelle, s’attarde longuement sur la visite par les futurs propriétaires des appartements du chantier, menée par l’architecte, puis sur la vie des maçons, pour la plupart chiliens, et de la famille Viñas, pour s’intéresser de plus en plus à Patri. Et les fantômes dans tout ça ? Ils apparaissent – c’est leur mode d’être, nous rappelle Aira – d’abord très discrètement, au détour d’une phrase, et il en va ainsi durant une longue partie du livre. Puis leur présence va en s’intensifiant, mais sans jamais détourner l’attention du lecteur des personnages principaux (la mère et sa fille), de leurs considérations sur l’existence et des interventions d’auteur (revue des différents modes de construction selon les civilisations ou les groupes sociaux du monde, ou considérations sur le roman) qu’Aira s’amuse à glisser dans l’intrigue comme pour en retarder, une fois n’est pas coutume, l’évolution. Nous suivons également les trois plus jeunes enfants dans leurs jeux, leur refus de faire la sieste, les stratégies maternelles pour les faire coucher, leurs pérégrinations dans l’immeuble. Quand les fantômes – que la famille Viñas peut voir – se font plus présents, c’est essentiellement à leurs déplacements dans l’espace, à leur façon de traverser les murs et les plafonds qu’on s’attache. Ils sont nus, de sexe masculin semble-t-il – il sera question de ce sexe à plusieurs reprises, en particulier dans une scène désopilante, où l’interaction involontaire d’un maçon avec un fantôme qu’il ne peut pas voir s’avère gaguesque, mais aussi dans le discours de la mère sur leur sexualité qui pourrait modifier le dénouement sans y parvenir – couverts d’une poussière blanche de chantier et rient avec excès. Ils ne parlent pas aux vivants, sauf le jour du réveillon, pour s’adresser à Patri et l’inviter à leur grande fête. La soirée du jour de l’an approche, ils se métamorphosent aux yeux de la jeune femme et lui apparaissent d’une beauté époustouflante. La famille Viñas prépare le réveillon, les invités arrivent. On se demande comment va prendre fin ce drôle de roman. Vous le saurez en le lisant, ce qui vous permettra d’entrer dans le texte d’Aira où son style littéraire est sans doute à son firmament, un texte dans lequel ce grand écrivain fait preuve d’un sérieux auquel nous ne sommes pas habitués, mais qui ne rend pas pour cela son livre moins réussi que les autres.

Icebergs, Tanguy Viel

N’ayant encore rien lu de Tanguy Viel, le titre et la quatrième de couverture de ce livre m’ont convaincu qu’il était temps de s’y mettre. « Icebergs est une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. » Tentant. « Promenades » évoquait Walser… « allées » évoquait Borges (des sentiers qui bifurquent)… « formes » évoquait Gombrowicz (Ferdidurke). Bref, il y avait là quelque chose comme une incitation à la lecture. Bien sûr, ce sont des correspondances que je ne m’attendais pas à retrouver à tout coup dans la lecture de cette suite d’essais, mais l’inconscient se laisse parfois mené par le bout du nez, à moins qu’il n’impose ses fantasmes à la conscience. Allez savoir… Toujours est-il que le livre dans mon sac, perdu au milieu d’une douzaine d’autres, fut le second à en sortir pour ne plus me laisser en paix avant de l’avoir lu sans partage, m’obligeant à délaisser un recueil de nouvelles en cours de lecture.

Et ça commençait par un avant-propos de l’auteur de bon aloi et une première phrase à tomber : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Le style. La métaphore qui va bien. Le goût du discours sur la littérature. En voilà un début prometteur ! Mais bref, on avait pas affaire à un vrai livre, et ça aussi avait quelque chose de séduisant. Et me voilà embarqué.

Premier essai, Le mal par le mal, un texte sur la mélancolie, ou plus exactement sur un désir ancien d’écrire un livre sur le sujet. Et le gars commence par lire tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. Tout un programme. Il y a du boulot pour qui veut s’atteler à pareille tâche. Et notre auteur-lecteur (tous les auteurs ne sont-ils pas des lecteurs, je parle des vrais auteurs…) se met à rédiger un essai dont il se dit aujourd’hui qu’il était sans doute raté. Mais l’important est bien ce travail de préparation, qui mène à Christine de Pisan et à sa Longue étude comme remède aux difficultés de la vie. Lire pour tendre « vers un progrès de l’âme, ou de l’oeuvre ». Viel, tout comme votre serviteur, s’y retrouve. Second iceberg, Le démon de la citation, allait me souffler à l’oreille une idée de roman ou de nouvelle ; il est question ici d’hupomnêmata, ces carnets antiques dans lesquels les hommes de culture notaient des choses qu’ils avaient lues, entendues ou pensées. C’est sous la plume de Foucault que Viel les rencontre. Les écrivains convoqués dans cet essai sur la citation, oeuvre d’art et de culture respectable (qu’on songe aux citations des jazzmen quand ils improvisent) sont de très bonnes fréquentations, citons entre autres Poe, Montaigne (que Viel visitera tout au long de son livre), Bernhard, Walser, Mishima, Nietzsche, etc… Du beau linge. Et c’est ainsi que se poursuit cet ouvrage de pensée vagabonde, en compagnie d’auteurs de bonne graisse. Mais les artistes sont aussi au rendez-vous : dans La fuite des idées, c’est d’Aby Warburg dont il sera question, avec cette bibliothèque à la création de laquelle il consacra une grande partie de sa vie (c’est son frère banquier qui paya les soixante mille bouquins) en mettant au point une technique de classement des livres par « bon voisinage ». Tout cela part bien sûr de l’achat d’un livre, d’un certain Ludwig Binswanger, choisi pour son titre. Un secret rend hommage au facteur Cheval et à son travail d’une vie (plus de trente ans).

On ne quitte pas le monde intérieur de Viel, ses interlocuteurs quand il lit, les écrivains (on serait tenté de dire qu’ils sont tous là de Dante à Beckett), les bibliothèques. Un livre qui se lit avec un intérêt sans cesse renouvelé, et qui se termine par une Défense du négatif en littérature, qui fit écho à mon Panthéon littéraire, au sommet duquel trônent les Céline, Kafka, Beckett et autres désespérés magnifiques. Vous l’aurez compris, Icebergs qui se veut un faux livre est un recueil de brefs essais dans lesquels la culture, l’érudition et l’intelligence font bon ménage avec le doute et l’humilité, un livre, vrai ou faux, plus que recommandable, celui d’un auteur qui pense juste.

Il existe d’autres Mondes, Pierre Bayard

Auteur du fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de littérature à Paris 8 s’illustre dans l’écriture d’essais littéraires originaux, voire délirants (ce qu’il revendique dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous en faisant explicitement le lien entre théorie et délire). Dans Il existe d’autres mondes, donc, qui se lit avec intérêt et grand plaisir, il est question d’univers parallèles, de physique quantique et d’adaptation d’une théorie scientifique passionnante à la critique littéraire et à la lecture d’oeuvres d’écrivains aussi prestigieux que Dostoïevski, Kafka, Murakami, Barjavel, Pohl ou Nabokov, entre autres. Tout commence par une lecture de vulgarisation de l’expérience du chat de Schrödinger, par des considérations sur la physique quantique et les univers parallèles. Puis, Bayard nous entraîne dans une lecture nouvelle des auteurs cités ci-dessus, à la lumière de la théorie des mondes parallèles. C’est drôle, c’est érudit, c’est original. Chaque chapitre commence par une très courte fiction d’une à deux pages, dans laquelle l’auteur explore les mondes parallèles et prête aux auteurs qu’il relit (y compris à lui-même) une autre vie, dans un autre monde, et qui met en lumière certains aspect de l’oeuvre qu’il s’apprête à interpréter. Car pour Bayard, « Relire le monde et les textes à partir de la théorie des univers parallèles, c’est donc d’abord se relire soi‑même en réfléchissant sur notre multiplicité psychique, sur tout ce que nous aurions pu être si le destin avait été différent et sommes en effet devenus dans les univers alternatifs qui nous entourent, dont nous percevons les signaux fugitifs en nos moments de pleine conscience. » C’est donc à une autre forme de lecture et de critique que nous convie Pierre Bayard, qui conclut son livre sur une partie intitulée Extension du modèle, dans laquelle il n’hésite pas à remettre en cause certains apports de la théorie freudienne (lui qui est psychanalyste) à la lecture des oeuvres pour lui préférer une relecture à l’aide de la théorie des univers parallèles, et en s’essayant à cette nouvelle critique, il invite son lecteur à lire ses oeuvres d’un autre point de vue, comme si nous étions des extraterrestres découvrant notre monde ou peut-être d’autres nous-mêmes venus sans doute d’un monde parallèle et découvrant ce monde-ci et sa littérature avec un regard neuf. Jubilatoire !

Les Guérrillères, Monique Wittig

Attention, très grand livre ! Les Guerrillères de Monique Wittig, paru en 1969 aux Editions de Minuit est un recueil de courtes proses dont on ne peut dire s’il s’agit d’un poème ou d’un roman (les deux à la fois sans doute). Ecrit à la troisième personne du pluriel, et au féminin s’il vous plaît, il s’agit donc d’un texte discontinu dont les thématiques font l’unité. Un groupe de femmes, femmes sauvages, femmes primitives, femmes civilisées, célèbre ses conquêtes, ses victoires, ses rituels, ses combats… en l’absence apparente d’hommes, dont il n’est pas question, sinon en fin de livre, dans la partie la plus épique du texte, quand la narration évoque leurs batailles et leurs victoires militaires. Le texte poétique chante leurs symboles, leurs mythes, leurs créations. Car ces femmes réinventent le monde, dans une utopie où temps et espace ne sont pas précisés, un monde sans discrimination de genre, un monde où le masculin ne l’emporte plus, au pluriel comme au singulier.

Monique Wittig était une militante féministe, qui a mis dans ce texte merveilleux une grande part de ses conceptions politiques sans à aucun moment se montrer didactique. Car il s’agit là de très grande littérature, de beauté poétique, de fiction, loin de la littérature engagée qui fait trop souvent la part belle à un réalisme ennuyeux. L’auteur concevait l’oeuvre artistique comme un cheval de Troie que son créateur, sa créatrice en l’occurrence, doit offrir à la cité comme une remise en question radicale susceptible de la déstabiliser. Avec Les Guerrillères, l’objectif est atteint. Wittig, en fin de livre, cite quelques grands ouvrages de référence, tous écrits par des hommes, dont elle est partie pour écrire son chef-d’œuvre en creux, considérant à juste titre que ce qu’ont écrit les grands écrivains de l’histoire des sciences humaines l’a toujours été en fonction du seul sexe fort. Les femmes de sa société utopique ont donc créé une nouvelle mythologie, sans se préoccuper des anciennes, qu’elles connaissent mais dont elles se gaussent. Elles ont aussi inventés leurs rites et leurs symboles (le O, symbole de la vulve, parmi d’autres). L’écriture poétique, l’absence de description précise des lieux et des espaces, l’absence de références temporelles (qui se limitent au passé, au présent et à l’avenir) rendent cette société utopique difficile à visualiser et décrire. C’est sans doute ce qui fait la grande beauté du livre dans lequel la narration, si elle existe bien, est morcelée et très souvent insaisissable. A la façon d’un mythe, le texte doit donc se lire en s’interprétant, laissant aux lectrices et lecteurs une part essentielle dans la créativité partagée que leur propose Monique Wittig. Et de ce point de vue, tout comme un recueil de poésie, Les Guerrillères est sans nul doute un livre qu’il faut lire et relire, un livre digne de devenir un livre de chevet, un livre à lire en permanence, jusqu’à en avoir une connaissance parfaite. Je vous invite en tout cas à le découvrir en le lisant pour la première fois si ce n’est déjà fait. Vous en ferez sans doute votre livre de référence.

PS : Suggestion de lecture complémentaire : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, a écrit un roman très fort sur l’aventure collective de ces femmes japonaises qui furent envoyées aux Etats-Unis pour se marier avec des compatriotes exilés, sur la foi d’une simple photo. Ecrit à la première personne du pluriel, ce très beau roman n’est pas sans présenter quelques similitudes avec celui de Monique Wittig.

Vie de poète, Robert Walser

Continuons donc notre exploration de l’oeuvre littéraire riche et belle de l’écrivain alémanique, Robert Walser, avec ce joli opus, livre de jeunesse dont l’auteur était particulièrement satisfait, une sorte d’autoportrait en vingt-cinq proses qui nous le décrivent tel qu’on le connaît, bien souvent pauvre, grand marcheur devant l’éternel, en prise de temps à autre avec la suspicion de la marée-chaussée, épris de liberté et de rencontres avec son prochain, ou sa prochaine, peu apte à fréquenter les salons littéraires, amoureux de la forêt et des femmes simples (il est question, dans Marie, d’une relation physique, traitée sur un plan métaphorique, avec jeune femme rencontrée dans la forêt et qui semble d’abord bien plus un fantasme du jeune homme qu’une réalité), domestique pendant quelque temps chez un comte, et sans déplaisir, toujours prêt à reprendre sa liberté quand il a trop séjourné en un lieu.

Le poète est donc Walser lui-même. Les premières phrases du premier texte (Voyage à pied) nous le rappelle par leur rythme : « Il y a bien des années, cela me passe par la tête, j’entrepris, c’était l’été, mon premier voyage à pied, et je me souviens que je vis toutes sortes de choses curieuses et magnifiques. Pour tout équipage, j’avais un vêtement clair et bon marché sur le corps, un chapeau bleu foncé sur la tête et un baluchon à la main. Cousues dans la poche de ma veste, sous la forme d’un chèque impeccable, j’emportais mes économies dans le monde frais, vaste et lumineux. Chemin faisant, je rencontrai une petite troupe de gamins délurés d’ont l’un me lança, moqueur : « Mais où va-t-il donc, ce long type avec sa petite musette ? » ». Le dernier texte du livre, qui donne son titre au recueil, nous le rappelle en nous parlant pourtant du poète à la troisième personne (tout le reste du recueil est à la première personne). Facétieux Walser qui annonce ainsi, sans savoir qu’il écrira sur ces vieux jours ce dernier grand texte, Le Brigand (roman plein d’autobiographèmes) où l’homme dont il parle à la troisième personne n’est autre que lui-même. Si vous n’avez pas encore mis le nez dans un livre du poète randonneur, pourquoi ne pas commencé par Vie de poète, un bel hymne à la liberté qui, nous semble-t-il, peut faire une très bonne entrée en matière pour découvrir un auteur indémodable. C’est en collection de poche Points Seuil, à un prix très raisonnable.

Le Discours vide, Mario Levrero

Mario Levrero est un auteur uruguayen mort en 2004, à l’âge de 64 ans. Son œuvre (et son nom, sans doute) est mal connue en France. Le Discours vide, un livre de 1996, est publié par Notabilia. C’est un texte étrange, un roman qui se cache sous la forme d’un journal de l’auteur. Mais un journal particulier, puisque le narrateur le présente comme le journal d’une discipline de calligraphie quotidienne, autant que faire se peut, adoptée pour modifier sa personnalité et aller vers un mieux-être psychosomatique. Il en parle comme d’une autothérapie. Ecrire mieux pour aller mieux, en somme. L’humour n’est pas absent de cette histoire : « Je dois calligraphier. Il s’agit de ça. Je dois permettre que mon moi s’accroisse grâce à la magique influence de la calligraphie. Grande écriture, grand moi. Petite écriture, petit moi. Belle écriture, beau moi. » C’est aussi simple que ça.

Dans cette histoire (dont le contenu comme le contenant sont clairement qualifié par le titre du roman), la famille de l’écrivain (sa femme et son fils) jouent un rôle déterminant, tout comme le chien dont les aventures nous sont narrées par le menu. Cet entourage semble « nuire » à l’épanouissement de l’homme, en l’empêchant assez systématiquement de se consacrer à lui-même et à sa discipline calligraphique. Levrero, personnage et narrateur du roman, se plaint régulièrement de ses irruptions dans son « travail ». Quant au chien, auquel il consacre un temps certain pour essayer de lui faire découvrir la liberté, il dysfonctionne. En toile de fond, un travail régulier, et alimentaire, assez mal payé, qui lui est assuré par un journal de mots-croisés et, sur la fin du roman, un déménagement précipité, à l’initiative d’Alicia, l’épouse, et qui réveille la névrose de l’écrivain.

L’ensemble du livre se lit comme ce qu’il est, un journal qui joue sur la vacuité du langage et du discours sur la discipline et le quotidien du personnage, un discours vide. C’est très réussi, même si la quatrième de couverture de Notabilia nous semble un peu excessive quand elle évoque l’audace, la drôlerie irrésistible ou l’humour dévastateur teinté d’érotisme, autant d’arguments qui, certes, sont vendeurs mais peuvent paraître outrés. Il n’en reste pas moins que, présenté comme un livre qui ouvre idéalement à l’œuvre de l’auteur, Le Discours vide nous a en effet donné envie de découvrir les autres ouvrages traduits en français de Mario Levrero, d’autant que la vacuité de la langue n’est pas sans concerner l’écriture que tente développer Brice Auffoy dans son roman en cours de finalisation.

Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

Dans la lignée d’une tradition établie par Rilke avec ses Lettres à un jeune poète*, Colum McCann nous livre une série de lettres qu’il n’a envoyées à personne, mais qu’on lit comme si elles nous étaient adressées personnellement. En s’appuyant sur sa carrière, mais aussi sur son travail d’enseignant en université, il aborde tour à tour les principaux thèmes liés à la pratique de l’écriture : les règles (il n’y en a pas, sinon celles qu’on s’impose) ; l’incipit (« La première phrase doit frapper à la poitrine ») ; la peur de la page blanche (« Si tu n’es pas là, les mots ne viendront pas ») ; d’où viennent les idées (les écrivains s’adressent à leurs obsessions) ; les dialogues (un dialogue doit avoir « l’apparence du naturel ») ; lire à haute voix (le gueuloir de Flaubert) ; la langue et l’intrigue (les meilleures intrigues sont transparentes) ; les recherches (Internet ne suffit pas) ; l’échec (« Échoue mieux) ; lire (« si tu ne lis pas, tu ne nourriras pas ta propre écriture ») ; la littérature comme divertissement (« Les meilleurs livres nous gardent éveillés ») ; le lecteur idéal (« c’est toi ») ; comment trouver un éditeur (« Pour commencer, choisis un écrivain dont tu admires les œuvres ») ; laisser reposer (« le moment est-il venu de tout jeter à la poubelle ? ») ; la poubelle (« trouver le courage de repartir à zéro ») ; où écrire (« Un écrivain écrit à peu près n’importe où ») ; la dernière phrase (« Gogol disait que toute histoire se terminait par la formule « et plus rien ne serait jamais pareil »), entre autres. Contrairement à son modèle, tant révéré par le monde littéraire, les Lettres à un jeune poète de Rilke, McCann a écrit un joli petit opus qui n’est jamais ennuyeux. A recommander à toute personne qui pratique l’écriture, que ce soit dans un but d’édition ou non.

* Pour ceux que ce genre de littérature intéresse, il est possible de lire également Manuel d’écriture et de survie, de Martin Page, ou Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa, liste non-exhaustive.

La Promenade, Robert Walser

« Ecrire un livre sur rien », le vœu de Gustave Flaubert, exprimé quand il écrivait Madame Bovary, a peut-être été réalisé par Robert Walser avec La Promenade. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un roman – La Promenade est considérée comme une nouvelle -, mais Flaubert parlait-il nécessairement d’un roman ? Bien sûr, le prétexte de ce livre, dont le titre ne se cache pas, ce n’est pas tout à fait rien. Bien sûr, on pourrait en dire que c’est un livre sur tout… et sur rien. Toujours est-il que Walser joue ici avec une thématique banale, qui lui permet d’écrire un livre assez inclassable, proche par l’esprit de son roman posthume, Le Brigand. Et nous voilà partis, dans les pas de l’écrivain, pour une promenade dans certaines de ses fantasmagories familières, dans certaines de ses thématiques favorites, tout cela enveloppé dans un style chatoyant, une poétique enjouée et somptueuse, un humour détaché et omniprésent. Rencontres plus ou moins « poussées » avec des femmes (la première, il la croise dans son escalier, et s’interroge sur son origine tout en saluant sa « majesté pâle et fanée »), beauté du monde et affirmation poétique de l’assentiment de l’écrivain à la vie, joie, regard inconditionnel sur son environnement proche, relation aux autres, vues sous l’angle social tant qu’individuel, statut de l’écrivain et petite théorie de l’écriture, proposée par petites touches, ici et là, goût toujours renouvelé des petites choses, du quotidien et du banal, toujours magnifiés, petite philosophie sans prétention et opinions simples d’un homme sur le monde dans lequel il vit, et qu’il regarde évoluer sans toujours s’émerveiller (un regard désapprobateur sur les premières voitures et sur la vitesse, dangereuse pour les piétons), portrait de l’écrivain comme un voyou, un brigand et un paresseux, sens de l’autodérision, de la remise en cause de sa propre parole, etc…

La stylistique de Walser est d’une qualité incroyable (dialogues tout sauf banals et volontairement rédigés dans un style surprenant, comme si ces rencontres banales échappaient justement au banal par le classicisme et un registre de langue désuet). Les descriptions de la nature environnante sont poétiques et pleines d’images délicates et recherchées. L’humour et le côté enjoué du texte passent également par le style, parfois excessif et volontairement décalé. Bref, l’écriture est maîtrisée et le fond et la forme au service l’un de l’autre. Tout cela pour raconter une promenade d’une journée, avec ses rencontres, ses détours, ses moments d’émerveillement et de joie, ses évasions dans la rêverie et l’imagination, ses temps de réflexion et de pensée, sans jamais que le texte et son auteur ne se prennent au sérieux. On pense bien sûr aux Rêveries du promeneur solitaire, auxquelles Walser a peut-être voulu répondre à sa façon, cocasse et tendre, mais on pense aussi, car Walser était sans doute bien plus un novateur qu’un imitateur, à Perec et sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, car La Promenade n’hésite pas à se lancer, à ses moments, dans une liste presque exhaustive de ce qui est vu au cours de cette journée de bonheur et de poésie que nous fait partager avec un génie certain l’auteur qu’admirait Kafka, et ce n’est sans doute pas la moindre des références. Je ne sais pas si Walser a réellement écrit un livre sur rien, mais ce livre-là, j’en suis sûr, ce n’est pas rien. C’est un court livre, qui ne vise peut-être pas au statut de chef-d’œuvre quand l’écrit son auteur, mais qui mérite plusieurs lectures, ce qui est un signe. Enfin, il m’a inspiré de nombreuses pistes de propositions d’écriture pour mes ateliers, ce qui est là encore le signe d’une écriture riche et digne d’intérêt. Mais Walser, je ne vous l’apprend pas, s’il se moquait bien de privilégier sa carrière littéraire, est un grand écrivain. La Promenade le confirme assurément. N’hésitez pas à y jeter un œil, le deuxième suivra sans aucun doute.

Chimère, Emmanuelle Pireyre

Le dernier livre d’Emmanuelle Pireyre, comme les précédents sans doute, rejoint l’appel de Sophie Divry, Aurélien Delsaux et Denis Michelis pour un roman contemporain qui nous parle, sans renier la fiction, et sans vouloir faire dans le réalisme des grandes problématiques de l’époque actuelle. L’autofiction – sur laquelle nous ne nous attarderons pas – et le roman historique mis sur la touche, en ce qui concerne la question de la création d’une grande littérature contemporaine, le roman souhaité par Divry et une quinzaine d’auteurs de sa génération est-il en passe d’apporter au lecteur exigent une satisfaction de sa soif légitime de grands textes ? A la lecture de Trois fois la fin du monde, de Divry, et de Chimère, de Pireyre, et en les comparant aux œuvres des maîtres du XXe siècle, comme celles de Kafka, Walser et Beckett, par exemple, et pour ne pas rendre la liste exhaustive, nous répondrons à cette question, hélas, par la négative. En effet, il ne suffit pas de reprendre et appliquer les théories de Kundera sur le rapport du roman et de l’expérience humaine dans « le piège qu’est devenu le monde » pour signer de grands livres. Chimère est peut-être la preuve que non, cela ne suffit vraiment pas. « L’une des caractéristiques essentielles du roman est de refléter quelque chose de notre société contemporaine » dit Divry dans son essai très intéressant Rouvrir le roman. Le dernier opus de Pireyre ne s’en prive pas : Europe, OGM, manipulations génétiques en tous genres, politique sont au rendez-vous et le reflet qui y est donné d’une Europe si lointaine de ses citoyens peut donner à réfléchir. Divry, toujours elle, regrette aussi dans le même essai que rares sont « les auteurs qui aiment à creuser la voix du comique tout en « ne lâchant rien » littérairement sur leurs exigences ». Elle affirme également que « le comique est un ferment intellectuel majeur dans la création artistique », nous rappelant que Rabelais, Diderot, Molière, Shakespeare, Cervantès, Swift et Aristophane savaient faire rire leurs lecteurs. Et leurs chefs-d’œuvre, pensons à Jacques le Fataliste, pour n’en citer qu’un, traversent les siècles et trouvent peu de textes dans la production actuelle digne de leur grandeur. Chez Pireyre, l’humour est omniprésent, comme dans ses performances d’ailleurs. Un humour léger et plein de détachement, nous semble-t-il. Mais en refermant Chimère, lu sans déplaisir, mais aussi sans passion, nous serions prêts à parier que dans un siècle, ce roman qui nous parle d’aujourd’hui avec un sens certain du comique et de l’humour sera déjà oublié. Nous vous invitons donc à le lire toutes affaires cessantes pour vous faire votre propre opinion sur ce sujet, car bon nombre de lecteurs de ce dernier livre d’Emmanuelle Pireyre ne seront sans doute pas d’accord avec cette courte critique, tant le ton de l’auteure peut plaire. En l’achetant, vous aiderez par ailleurs une maison d’édition qui mérite sans doute un coup de main des lecteurs, Les Editions de l’Olivier. Alors, bonne lecture quand même.

Prins, César Aira

Prins est le 102e roman de l’écrivain argentin César Aira. Et celui-là est une véritable réussite. Comme d’habitude, l’intrigue est délirante, et les rebondissements laissent penser que l’auteur se tend à lui-même des pièges qu’il ne va pas pouvoir déjouer. Son personnage principal, un écrivain qui s’est enrichi en écrivant des romans gothiques, s’est lassé de son métier, dont il considère qu’il le fait sans grande conscience. Il est vrai qu’il n’écrit même plus ses livres, qu’une équipe de sept scribes se charge de rédiger pour lui. Mieux encore, il a visiblement signé tous les romans gothiques qui se sont écrits depuis les origines du genre (rappelons-nous le Pierre Ménard de Borges, qui réécrit à l’identique le Don Quichotte de Cervantes). Bref, il en a marre et cherche comment remplacer l’écriture par une occupation aussi prenante. Réponse : l’opium !

Comment Aira va-t-il se tirer de pareil défi ? Au mieux, rassurez-vous. Son personnage trouve de quoi fumer jusqu’à la fin de sa vie (l’équivalent, en masse, d’une machine à laver), doit héberger son dealer jusqu’à ce que le tas d’opium soit fumé (je vous laisse découvrir pourquoi en lisant le bouquin), rencontre dans le bus une femme dont il fait sa maîtresse et qui vit elle aussi dans sa maison. Ce n’est pas tout : ses scribes, inoccupés, font des leurs dans la ville et il va devoir les ramener à la raison. Tout en jouant avec les codes et les clichés du roman gothique, Aira en est là de son intrigue à dormir debout quand on se dit que la fin approche et que, même s’il nous a habitué à dénouer ses histoires en très peu de pages, cette fois cela risque de s’avérer délicat.

Le bougre s’en sort de main de maître en nous faisant vivre, par une écriture pour le moins déjantée et dans un final déroutant, dans la tête d’un type bourré d’opium, sans véritablement suivre les exigences de son intrigue et en concluant par un dernier paragraphe qui peut-être nous en dit un peu sur le tour de force de l’auteur et dont je vous livre les dernières phrases : « La difficulté pouvait paraître insurmontable, mais il se trouvait que je savais comment m’y prendre. Personne d’autre au monde peut-être ne le savait, alors qu’au fond c’était simple. Il suffisait de prendre un fait déjà survenu, dans toute la perfection de ce qui s’était passé comme cela s’était passé, et de le décalquer, ou plutôt, vu que la réalité est tridimensionnelle, de l’utiliser comme un moule pour y coller du neuf. » Comme si Aira nous disait comment il a fait pour écrire un livre aussi génial. Étourdissant.

A la Colonie disciplinaire, Franz Kafka

Deuxième tome de la réédition, datant de 1998, des nouvelles de Kafka par les éditions Acte Sud dans leur collection de poche Babel, A la Colonie disciplinaire regroupe des textes publiés du temps de la vie de l’écrivain (1919 à 1924). Pour qui l’aurait oublié, Kafka était génial. La description d’une « machine un peu particulière », qu’un officier, désormais seul à défendre une justice qui ne donne à l’accusé aucun moyen de défense, ne l’informe pas du chef d’accusation et le condamne à mort sans le prévenir du verdict, pour l’exécuter sans autre forme de procès grâce à un engin de torture d’un genre tout à fait inédit, présente à un enquêteur étranger venu observer ce qui se passe dans une colonie disciplinaire d’un pays qui n’est pas nommé, donne lieu à une nouvelle à l’intrigue surprenante de bout en bout. C’est l’autre (un autre) versant du roman inachevé Le Procès. Le vrai condamné de la nouvelle est d’ailleurs la machine elle-même. Le commandant qui l’a inventée et l’a mise au centre du système judiciaire de l’île où elle est utilisée est mort. L’officier qui l’utilise se heurte à un nouveau commandant qui n’est pas favorable à cette justice-là, il joue sa dernière carte pour faire survivre la création de son chef aimé, et son statut de juge, en même temps que de bourreau. A vous de découvrir le reste de l’intrigue.

Le recueil comporte quelques autres joyaux de l’art de la nouvelle que Kafka a porté à son paroxysme : Un Médecin de campagne, Ce qui tracasse le Père de famille (le fameux Odradek, célébré par Vila Matas, ce grand défenseur de la littérature et de ses écrivains les plus dignes d’intérêt), Compte rendu pour une académie (rédigé de la main d’un singe qui s’est vu dans l’obligation de se transformer en homme, le mouvement inverse de la Métamorphose), Première Souffrance (un trapéziste qui fait le choix de ne plus jamais descendre de son trapèze, dont Le Baron perché de Calvino a sans doute dû quelque peu s’inspirer), Un artiste du jeûne (la triste histoire d’un jeûneur professionnel à une époque où son art finit par ne plus intéresser les foules), parmi d’autres textes de haute volée, est la sélection que je vous propose de cette relecture. Rien d’autre à faire que lire et relire les textes de cet auteur à la vie et la trajectoire artistique un peu particulières, pour en rester chaque fois pantois et admiratif. Sans oublier de dévorer tout ce qui a pu s’écrire sur lui, bien souvent aussi passionnant que son œuvre – rien d’anormal à cela, son œuvre a inspiré ces essais. Alors, allez-y les ami-e-s, lisez Franz Kafka !

Le Brigand, Robert Walser

Ecrit en 1925, sans volonté de publication de son auteur, Le Brigand le fut au crayon noir et dans une écriture microscopique sur des microgrammes, ces petits feuillets sur lesquels Walser finira sa vie d’écrivain en « walsérisant », comme il le disait avec un sens de l’autodérision tout walsérien, des proses ultra-courtes. C’est un texte qui me fait penser à celui de Louis-René Des Forêts, Le Bavard, en partie à tort sans doute. Les titres, peut-être, qui se ressemblent. Et puis, la forme, des romans qui n’en sont pas vraiment, de drôles d’objets littéraires, qui se moquent un peu des conventions de la fiction. Des blocs de matière verbales, du texte, du texte. Le Brigand, pour en revenir à notre sujet du jour, est en fait le portrait, tous azimuts, qui sans cesse échappe à lui-même pour sans cesse revenir à son sujet afin de mieux s’en éloigner et y revenir, n’a pour structure narrative qu’une espèce d’errance, semblable à la promenade à pied sans but précis qu’affectionnait l’auteur né à Berne, et qui mourra d’épuisement, semblerait-il, le 25 décembre 1956, au cours d’une promenade dans la neige après avoir écrit, bien des années plutôt un petit livre intitulé La Promenade, mais revenons à notre Brigand qui est donc le portrait d’un personnage ressemblant à l’auteur par bien des points de vue et avec lequel le narrateur se confond au point parfois de dire « je » quand il parle de lui et de confier à son lecteur que l’écriture du texte se fait avec l’aide du personnage lui-même. Il est question des relations de cet homme qui ne sera jamais autrement nommé que par son surnom avec deux jeunes femmes, Wanda et Edith, auxquelles on peut sans doute ajouter Selma, sa logeuse, de ses rapports distants, c’est le moins qu’on puisse dire, à la sexualité et à l’amour. Mais, Walser se fichant éperdument d’écrire un roman réaliste, son sujet se dérobe bien souvent à lui, et nous voilà partis à sa suite dans des digressions qui font penser à celle d’un Diderot dans son Jacques le Fataliste, où il peut aussi être question d’écriture, puisque bien sûr, Le Brigand, à la façon de Walser, est écrivain, enfin, de loin, mais tout de même un peu. Et tout comme le fait Diderot, le narrateur joue avec son lecteur en multipliant les annonces qu’il ne tient pas forcément et qu’il abandonne par des fuites du genre « Nous y reviendrons sans doute… ». Ce petit jeu devient assez vite amusant, et on est tenté de reprendre la lecture du texte pour noter les annonces non tenues et celles, plus rares, qui le seront. Le brigand, comme son surnom l’indique, est un anti-conformiste, un monsieur « pas-comme-tout-le-monde » et, comme son surnom ne l’indique sans doute pas, un type plutôt bien, qui ressemble par bien des traits donc à Walser. C’est un texte, tout comme L’Institut Benjamenta, ou Les Enfants Tanner, et d’autres encore de Walser, qu’il ne faut pas se priver de lire et auquel on prendra plaisir dès lors qu’on accepte d’être baladé par l’auteur et qu’on n’attend pas d’un roman qu’il soit nécessairement fidèle à son intrigue, d’autant que là il n’y en a que bien peu, d’intrigue. C’est de la littérature, de la matière-texte. C’est du bon Walser, publié bien longtemps après sa mort, et il faut, avant d’en finir avec cette courte et incomplète évocation, remercier les deux fous de littérature qui ont permis son édition en transcrivant, sacré exploit, les microgrammes retrouvés dans les papiers de l’écrivain après son décès, Jochen Greven et Martin Jurgens, un travail qui leur prit des années. Pour finir vraiment, cette fois, Walser faisait l’admiration de Kafka, fait penser à Pessoa par certains aspects de sa carrière posthume, est célébré dans nombre de ses livres dont la littérature est l’héroïne par le grand Enrico Vila-Matas. Voilà qui vous situera le bonhomme !

Entre la Vie et la mort, Nathalie Sarraute

Il y a à Nice une petite librairie de livres d’occasion où l’on trouve des raretés : ce livre, de Nathalie Sarraute, en est… Quand on pense à sa bibliographie, on pense évidemment à Tropismes, Enfance, ou Le Planetarium... Ce sont les livres d’elle qu’on voit dans les rayons des « bonnes librairies ». Pour Entre la Vie et la mort, c’est une autre histoire. Allez savoir s’il est seulement encore publié. Peut-être bien, après tout. Mais alors, fort mal diffusé !

Sarraute n’écrit pas comme le commun des mortels, elle se moque bien de publier des romans, elle a envie de faire autre chose. Et elle ne démord pas de ce projet, jamais. Ici, dans ce livre qu’on peut tout de même appeler roman, les personnages n’ont pas de patronyme. Au début du livre, on se demande s’ils sont deux ou trois. Et on se demande surtout où l’auteur vous nous mener et emmener ses « personnages ». Peu à peu, on comprend que le « il » est un écrivain qui publie son premier livre. Peu à peu, on comprend que le « roman » qu’on a entre les mains a pour thème l’écriture. Mais il ne faut pas être pressé, avec Sarraute, il ne faut pas non plus s’imaginer qu’elle va nous faciliter la lecture. Elle aimait à écrire d’une façon qui rende la compréhension malaisée. Si bien qu’à chaque début de nouveau chapitre, on est face à de nouvelles questions sur le fond de ce qu’on lit, sur des choses aussi simples que la personne – ou l’entité – à laquelle peut bien renvoyer un pronom personnel (les « elle » du livre sont particulièrement énigmatiques). Sarraute lance un défi à son lecteur : « Me suivras-tu jusqu’au bout ? », « Sais-tu de quoi ce que tu lis peut bien parler ? ». Et le lecteur qui s’accroche à chaque page, comme un naufragé à sa planche, peut être tenté de lâcher, d’abandonner. Une fois passée la tentation de ne pas pousser la lecture jusqu’à son terme, une fois accepté le fait de ne pas être maître du jeu et de devoir se creuser la tête pour être sûr de bien suivre ce qu’on lit, la lecture devient plaisante. Quelque chose rend la compréhension un peu plus difficile encore, fidèle à son intérêt pour l’inconscient et les pensées confuses qui en émerge, elle lance des phrases, prononcées par ses « personnages », dont aucun n’est nommé, qui sont tout juste ébauchées, pas terminées. Jouant sur les clichés que la réception d’une oeuvre littéraire peut faire naître chez des lecteurs, qu’ils soient professionnels ou très amateurs, elle évite ainsi d’enfiler les perles de la banalité du discours sur un livre dont on ne connaît de toute façon pas le contenu. Et on en arrive ainsi, bon an, mal an, à la fin d’un roman sans intrigue, qu’on a lu sans déplaisir, en se disant toutefois que cette autrice du « Nouveau Roman » nous mène la vie dure et que même la lecture de L’Ere du soupçon, son essai sur l’écriture telle qu’elle la concevait, ne nous est pas d’un grand secours. On se dit qu’il faudrait, pour vérifier ses hypothèses sur le texte (le « elle », qui accompagne ce « il » écrivain, pourrait bien parfois renvoyer à la littérature elle-même, ou à l’écriture, par exemple) le relire, stylo en main, en notant tout de ses impressions et de ses analyses. Oui, vraiment, Nathalie Sarraute, tout comme Claude Simon, est de ces écrivains qui donnent du travail, et du fil à retordre à leurs lecteurs. C’est peut-être au bout du compte la certitude d’avoir affaire à une »pointure », dont les ouvrages, s’ils ne sont pas toujours très excitants, n’en sont pas moins des essais plus qu’intéressants.

Cahier de l’Herne Samuel Beckett

Divine surprise en flânant dans une librairie niçoise cet automne : Le Cahier de l’Herne consacré à Samuel Beckett a été publié dans la collection biblio essais du Livre de Poche. Et ça commence par cent cinquante citations, dont je ne citerai pour le plaisir que celle-ci : « C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c’est la fin qui est le pire. », qu’on peut adapter à la vie autant qu’à l’écriture d’un roman ou à je ne sais quelle autre expérience. S’ouvre alors une partie intitulée Témoignages, et une sous-partie appelée Rencontres, qui commence par un court texte de Jérôme Lindon, l’éditeur chez Minuit de Beckett, émouvant et qui en dit long sur l’aura de l’écrivain et sur l’importance de son oeuvre aux yeux de celui qui allait enfin lui offrir sa confiance, après six essais dans d’autres maisons d’édition qui sont passées à côté de Molloy et d’une trilogie géniale : « C’est de ce jour que j’ai su que je serai peut-être un éditeur, je veux dire un vrai éditeur. Dès la première ligne – « Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. » – dès la première ligne, la beauté écrasante de ce texte m’assaillit. Je lus Molloy en quelques heures, comme je n’avais jamais lu un livre. Or ce n’était pas un roman paru chez un de mes confrères, un de ces chefs-d’oeuvre consacrés auquel moi, éditeur, je n’aurais jamais de part : c’était un manuscrit inédit, et non seulement inédit : refusé par plusieurs éditeurs. Je n’arrivais pas à le croire. » et, à la toute fin : « Comme Samuel Beckett risque de jeter les yeux sur ce minable petit témoignage, je n’oserai pas y dire l’admiration éperdue et l’affection que je lui porte. Il en serait gêné et moi aussi, en retour. Mais j’aimerais qu’on sache ceci, seulement ceci : c’est que de ma vie je n’ai jamais rencontré un homme où cohabitent à un si haut degré la noblesse et la modestie, la lucidité et la bonté. Jamais je n’airais imaginé qu’il puisse exister quelqu’un d’aussi vrai, quelqu’un d’aussi grand, quelqu’un d’aussi bien. » Définition du génie ? Puis c’est au tour de Richerd Seaver, qui parle à son tour de sa découverte de Molloy et Malone meurt comme de deux livres prodigieux et raconte comment, dès lors, la revue littéraire Merlin va consacrer à chacune de ses sorties trimestrielles un article à Beckett ou une publication d’un extrait de ses textes, au point d’être prise par l’administration française de La Poste comme « un organe de propagande au service de la réputation de M. Beckett ». Anecdote révélatrice de la réception par les lecteurs professionnels des premiers textes français de l’auteur irlandais. Troisième et dernier témoignage de la sous-partie, celui de Cioran, qui, après s’être interrogé sur les rapports de Beckett avec ses personnages, conclut lui aussi sur la noblesse de son ami de plume. Décidément…

La sous-partie suivante, Flashbacks, commence par un regard sur Les Années trente, d’A.J. Leventhal. Le critique littéraire s’y penche sur les jeunes années de Beckett, sur ses premiers écrits, dont l’essai consacré à Marcel Proust. Dans l’essai suivant, La Vision, enfin, Deirdre Bair (qui a obtenu le National Book Award pour une biographie sur l’écrivain irlandais) s’intéresse à la période de l’immédiat après-guerre, pendant laquelle son roman, Watt, trouve un éditeur et qui le voit écrire Mercier et Camier. C’est selon elle, de 1945 à 1947 que Beckett trouve sa manière de faire.

La sous-partie suivante, Au Travail avec Beckett, commence par un texte du metteur en scène américain, Alan Schneider qui parle du manque d’empressement de l’auteur à se rendre aux Etats-unis pour superviser la mise en scène de ses pièces, de la fidélité au texte qu’il a toujours privilégiée, puis de ses rencontres à Paris avec celui qui ne voulait pas se déplacer et qui finit par lui dire « Faites-le comme il vous plaira, Alan, comme il vous plaira. » Ludovic Janvier, traducteur de Watt, évoque les difficultés qu’il a rencontrées, en compagnie de l’auteur lui-même, à faire passer le roman de l’anglais au français. Il conclut ainsi : « En faisant entrer Watt dans le domaine français, Beckett nous faisait entrer avec lui dans ce dialogue à une voix que l’écrivain entretient avec le langage où il cherche à s’installer le temps d’un livre. » Vient ensuite un dialogue entre Tom Bishop et Roger Blin, qui a mis en scène en France les premières pièces de Beckett, qui affirme lui aussi servir les textes et conclut par un hommage : « Les grands textes, tant qu’ils n’ont pas passé une période historique, on est à leur service. C’est le cas de Sam à notre époque. ».

A suivre…

Crimes exemplaires, Max Aub

Max Aub, célébré par Villa Matas pour ce livre même, né de père allemand et de mère française a grandi en Espagne puis vécu au Mexique. Sa « collection » de meurtres peut être rangée dans une bonne bibliothèque aux côtés de Seins de Ramon Gomez de la Serna (plus d’une centaine de textes brefs sous forme de blason de la poitrine des femmes) et des Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon.

Dans ce livre, comme son titre l’indique, Aub a résumé, dans des textes très brefs, d’une phrase à deux courtes pages, des crimes dont les auteurs font la narration, se justifient, exposent le mobile, se dédouanent, etc… Autant de courtes nouvelles, dont certaines commencent par « Je l’ai tué(e) parce que… » (« Je l’ai tuée parce que j’avais mal à la tête », « Je l’ai tué parce qu’il était idiot », etc…) ou par une mention de la profession du tueur (« Je suis instituteur », « Je suis marchand de billets de loterie », « Je suis couturier », etc…) ou de celle de la victime (« un de ces vendeurs de billets de loterie », « ce jeune éditeur », « Cet acteur était mauvais », etc…) ou encore par ce que la victime avait fait à l’assassin (« Je lui ai demandé L’Excelsior et il m’a apporté Le Populaire », « Il m’avait éclaboussé de haut en bas », « Je suis sûr qu’il se moquait de moi », etc…). Dans la préface de son livre, Max Aub prétend qu’il a recueilli ces « Confessions », comme il appelle ces courts textes, en France, en Espagne, au Mexique, pendant plusieurs décennies. En réalité, il les a créées de toute pièce, ce qui ne retire rien à son livre, qui se lit vite, avec passion pendant les soixante-dix premières pages, puis avec intérêt. Une chose est certaine, l’idée de Max Aub peut servir à un animateur d’ateliers d’écriture pour développer une proposition d’écriture un peu différente. Et je ne manquerai sans doute pas l’occasion de m’en servir dans ce but.

Je tremble, ô Matador, Pedro Lemebel

Pedro Lemebel est un écrivain chilien, cinéaste et artiste plasticien, dont Je tremble, ô Matador est le seul roman traduit en français, et on peut, à juste titre, le regretter. On est en 1986. Le personnage principal du roman, un travesti, se trouve mêlé, sans le savoir, à une histoire d’attentat contre Pinochet. Le jeune étudiant qui vient chez lui pour y entreposer des cartons, pleins de livres selon ses dires, dit s’appeler Carlos. Très vite, il a l’autorisation de celui que tout le monde appelle « la Folle d’en Face » d’organiser des réunions de travail dans sa petite maison, ente étudiants toujours. La Folle ne pose pas de questions, mais elle n’est pas complètement dupe. Elle accepte simplement tout de ce jeune et beau Cubain, dont elle tombe amoureuse. L’idée de faire d’un travesti le « héros » du roman est en soi excellente (Pedro Lemebel est de la famille, ce qui peut expliquer ce choix). Mais ce qui est mieux, c’est que celui dont le narrateur parle, sans se préoccuper du politiquement correct, comme d’un « pédé », d’une « tantouze », etc… « partage » le premier rôle avec Augusto Pinochet lui-même, qui est loin d’être un ami des homosexuels et dont la phobie des « pédés » est tournée plus d’une fois en dérision. Lemebel se joue de cette situation en imaginant les rêves cauchemardesques du dictateur, liés à une enfance plutôt glauque, les monologues de sa femme, qui l’accable de considérations oiseuses et parfois fort drôles, voire judicieuses quand elle pérore sur l’inanité de l’organisation de sa sécurité lors de ses déplacements. L’écriture de Lemebel est souvent fleurie et son personnage est plus vrai que nature (la Folle d’en Face enfile « pudiquement sa robe de chambre nippone parsemée de fougères argentées ») et il maîtrise l’art de la métaphore surprenante (un « agressif tube.métallique » vu par son personnage comme « une capote anglaise pour dinosaure », entre autres). Le petit monde des travestis de Santiago est croqué de façon amusante et poétique, et la Folle, malgré son petit folklore personnel, n’est jamais ridicule. Personnage attachant, elle entraîne le lecteur consentant dans toutes ses aventures (ses rencontres avec ses vieilles copines des quartiers de sa jeunesse, une séance de cinéma avec petite passe à la clé, une fête d’anniversaire pour Carlos en compagnie des enfants du quartier, sa passion des chansons d’amour populaires et son côté fleur bleue) sans qu’il ait à déplorer la caricature ou un trait forcé. Bref, Lemebel sait se faire tendre avec son héros/héroïne, comme il sait jouer d’une moquerie subversive avec Pinochet, ses militaires et sa femme, le propos politique est clair et sans lourdeur et la différence d’une minorité qu’il connaissait bien est exposée avec délicatesse et humour. Il ne reste qu’à souhaiter, après une telle lecture, que les traducteurs s’intéresseront à d’autres œuvres de cet écrivain talentueux et qu’il nous sera donné de relire Pedro Lemebel en français.

Mexico, Quartier Sud, Guillermo Arriaga

Scénariste des films d’Alejandro González Iñárritu, Guillermo Arriaga est un écrivain mexicain qui a son actif quelques romans et un recueil de nouvelles dont il sera question ici. La nouvelle… un art difficile. En ce qui concerne ce recueil, on en sort en ne sachant pas bien si on a aimé ou non ce livre. On y retrouve ce qu’on connaît déjà de la nouvelle sud-américaine, des histoires souvent dures, dans lesquelles la mort et la tragédie de la vie jouent leur rôle, des nouvelles « coup de poing ». C’est une façon de faire qui a ses adeptes et qui, parfois, donne le jour à des textes forts. Dans Mexico, Quartier Sud, il y a donc bien quelques réussites, il y a aussi des nouvelles qui laissent indifférent. La dernière du recueil, En Paix, grâce à son écriture, grâce à son style, peut être classée parmi les meilleures. C’est l’histoire d’un jeune homme, dont les relations avec les jeunes filles de son âge ne sont pas simples et qui est pris au moment du décès de son père. On s’aperçoit que ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Efficace et bien construit. Dans l’obscurité, qui narre l’histoire d’un homme devenu aveugle suite à un accident et de sa relation détériorée avec sa femme. Et ça ne prend pas. La première nouvelle du livre, Lilly, est une nouvelle chorale, dans laquelle un père prend conscience que ses fils ont tué une petite cousine handicapée. Il ne sait sans doute pas, comme nous l’apprend un de ses fils quand il devient narrateur, qu’ils l’ont également violée à plusieurs reprises. Arriaga n’a pas peur d’explorer le glauque, mais le choix narratif discutable (la narration change de main sans transition, ce qui rend l’intrigue parfois difficile à suivre) ne sert pas son propos. La Veuve Diaz, qui suit celle dont on vient de parler, conte le destin tragique d’une femme énigmatique qui meurt d’amour, au grand dam d’un de ses anciens camarades d’école qui voudrait tant la sauver. Un thème dont on ne dira rien mais qui fait de ce texte une nouvelle bien fade. Invaincu, un texte à la structure décousue ne réussit pas mieux à captiver le lecteur.

Toutes les nouvelles du recueil sont dédiées à des personnes inconnues du lecteur, sauf les deux qui le sont à l’écrivain colombien (mort à Mexico), Alvaro Mutis, auteur des aventures hautement littéraires de Maqroll el Gaviero (Maqroll le Gabier), marin qui fait parfois songer à Corto Maltese. Comme Mutis est entré dans mon Panthéon littéraire, la lecture de ces deux nouvelles, La Nouvelle Orléans et La Nuit bleue, a retenu plus particulièrement mon attention. Les deux nouvelles présentent au lecteur un personnage, le docteur del Rio, qu’on retrouvera plus loin dans un autre texte, Légitime Défense. L’homme a une morale un peu élastique et s’arrange des situations délicates dans lesquelles il se trouve plongé, malgré lui, en faisant fi de l’éthique médicale et de la dignité humaine. Dans La Nuit bleue, il reçoit un dimanche alors qu’il déjeune en famille, la visite de deux flics qui lui annoncent qu’il est accusé d’homicide. Son fils vient le chercher à plusieurs reprises, alors que sa situation est plutôt critique. Devant lui, il sauve les apparences, quand, à la fin du texte, il ne trouve rien d’autre à faire pour s’en sortir que d’acheter les deux représentants de l’ordre qui ne demandent pas mieux qu’arrondit leurs fins de mois. Mutis a peut-être lu ce texte, je ne sais s’il l’a aimé. Dans La Nouvelle Orléans, Del Rio prend parti contre un nouveau voisin, un étranger au quartier et hurle avec les loups qui voudraient se débarrasser de lui. Parfait anti-héros, Del Rio n’a rien de sympathique. Soit, mais la nouvelle n’est pas convaincante et sa fin tombe sans sauver l’intrigue. Je ne sais si Mutis a apprécié, mais je suis sûr que ce recueil de nouvelles ne m’a pas convaincu. Sans aller jusqu’à dire qu’il s’agit de mauvaise littérature, ce qui vous laisse toujours la possibilité d’y aller voir par vous-même, si vous êtes comme moi à la recherche de nouveaux écrivains sud-américains.

Les Parapluies d’Erik Satie, Stéphanie Kalfon

Trois Gnossiennes, E. Satie

Ceci n’est pas une biographie d’Erik Satie, mais un roman qui aborde la vie du musicien maudit sous l’angle de quelques-unes de ses principales caractéristiques, la tristesse, l’anticonformisme, la loufoquerie choisie, une certaine folie, peut-être. Un parti-pris que l’incipit affirme clairement : « On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravi de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile. Et leur silence vous frôle comme un rire qui s’éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S’en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d’été… Partout c’est l’hiver. Ils ne s’apitoient pas : ils s’absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger les désagréments de leur laideur inside.  Ils savent quoi dire sans déranger. C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable. » Le choix stylistique d’une écriture poétique permet à l’auteure de faire un pas de côté par rapport à la vie de Satie, de s’en tenir à une sorte de portrait psychologique, sans lourdeur, sans s’appesantir sur son époque et sans imposer au lecteur l’intégralité de la vie de Satie. Les lecteurs amoureux du compositeur en seront peut-être déçus, mais Stéphanie Kalfon a fait le choix du romanesque et rien ne lui imposait de raconter dans les moindres détails la vie de l’homme auquel elle s’intéressait.

De ce point de vue, le livre est réussi. Mais avouons que le récit, assez peu narratif, de la lente déchéance de l’artiste solitaire peut finir par lasser quelque peu. Il y a bien sûr dans ce petit ouvrage d’à peine deux cents pages quelques beaux passages, des pages et des chapitres de très bonne qualité, mais il manque à l’ensemble, dont la structure se veut aussi libre que l’était l’esprit de Satie, la matière qui pourrait rendre le personnage plus vivant, plus présent. L’intention était sans doute de rendre, par ces choix stylistiques et narratifs, l’absence à lui-même et au monde d’un homme qui passe à côté de sa vie, mais le livre nous laisse d’une certaine façon sur notre faim et on se prend finalement à regretter que l’auteur n’ait pas eu le projet, plus classique sans doute, moins ambitieux peut-être, d’aborder son personnage en puisant plus volontiers dans sa vie professionnelle. Car en s’en tenant essentiellement à la partition de vie de Satie, et aux pièces les plus tristes de cette vie, on finit par se dire que Stéphanie Kalfon s’est assise un peu loin de son homme triste et qu’ainsi on passe à côté de l’artiste.

L’Ange des ténèbres, E. Sabato

Borges et Sabato, frères d’encre

Chroniquer un livre dont on pourrait dire qu’on n’y a rien compris, un défi ? Sans doute. Commençons par le titre : mais qui est-ce donc que cet ange des ténèbres ? On y reviendra peut-être un peu plus loin, si le texte nous le permet… ça commence mal ! Passons. Dernier opus d’une trilogie qui constitue l’oeuvre intégrale de Sabato, L’Ange etc… est sans doute un roman exceptionnel. Albert Bensoussan, dans une préface qu’on lit en l’oubliant aussitôt (deux lectures, deux amnésies) se réfère à la fin du livre pour dire que Sabato n’a pas manqué son rendez-vous (citation : « La vie est un continuel rendez-vous manqué. »). Il parle également de la structure du roman : « Dans un désordre organisé qui n’est pas sans rappeler le tumultueux bureau d’un romancier dépassé par son oeuvre – car il sait bien que Don Quichotte est infiniment plus grand et réel que Cervantès -, Sabato convoque ses créatures pirandelliennes… ». C’est tout à fait ça : pas de chronologie, des personnages à foison, qui apparaissent sans se présenter, ou sans être présentés, un « personnage » qui a bien existé dans la vie et qui se mêle à ses personnages de fiction, l’auteur lui-même, des personnages qui reviennent (ils étaient déjà présents dans les deux premiers tomes de la trilogie), une intrigue qui se rit de l’intrigue, un foisonnement de thématiques qui divergent (science, littérature, réalité et spiritisme, liste non exhaustive) et au milieu de tout ça, les ténèbres. On en passe et des meilleures. A lire ce texte, qu’on renonce rapidement à maîtriser, à comprendre, à lire ce texte qui résiste, à lire ce texte face auquel on se fait modeste, qu’on a envie de lâcher sans se décider à le faire vraiment, on pense à Claude Simon, qui met si souvent la raclée au lecteur, on pense à James Joyce, balades en ville, balades dans des crânes, on pense à Sartre, et on se demande bien pourquoi, sinon que Sabato semble le vénérer, et on se demande toujours pourquoi, on pense à Borges, les deux hommes étaient amis et font figure de grands maîtres de la littérature argentine, de leur époque (lire leurs entretiens, fascinants), bref on pense à de grands noms, qu’on les aime ou non. Ici, on aime la littérature sud-américaine, on pensera donc à Borges. Les deux écrivains ne pouvaient pas être rivaux : ils n’avaient pas choisi le même terrain de jeu, le même format, ni les mêmes références. Mais, ô surprise, Sabato à qui le Nobel n’a ni été promis ni été donné aurait pu le briguer, si son oeuvre avait été plus prolifique. On s’égare… L’Ange des ténèbres est un modèle de littérature, un modèle d’art et de recherche : un livre à lire et relire, tout comme Le Tunnel et Héros et tombes, un livre impossible à mémoriser, à apprendre par cœur, un livre ovni, qui mérite sa place au cœur des Grands Romans de la littérature mondiale et nous n’en dirons pas plus pour le moment, car il vaut sans doute mieux lire ce livre qu’en parler. Ou comment dire du bien d’un roman qu’on n’est pas sûr d’avoir aimé tout en l’admirant. Lisez-le, même si vous n’êtes pas certain, tout comme l’auteur de ce « compte rendu », d’être à la hauteur de l’auteur.

Bartleby le scribe, Herman Melville / Bartleby, Maurice Ronet

Bartleby, Maurice Ronet

Géniale nouvelle d’Herman Melville, Bartleby le scribe a été heureusement adapté au cinéma en 1976 par l’acteur, réalisateur à ses heures, Maurice Ronet. Le prétexte de l’œuvre est on ne peut plus simple : dans l’étude d’un notaire (la nouvelle) ou d’un huissier de justice (le film), arrive un beau jour un nouveau copiste, du nom de Bartleby. Il abat, dans le plus grand mutisme, un travail phénoménal et provoque rapidement la méfiance et la jalousie des deux autres clercs de l’étude, Dindon et Lagrinche (Cisailles, dans le film), que l’attitude de leur employeur froisse quelque peu, lui qui a installé le nouveau auprès de son bureau et qui, face à son comportement étrange (silence, distance et indifférence), semble se prendre d’intérêt pour son nouvel employé et lui accorder un traitement de faveur. Là où, dans le livre, Melville se livre à une galerie de portrait pour présenter les deux clercs de l’étude notariale et l’apprenti-clerc, Gingembre, le film se satisfait de nous les montrer au travail, reprenant fidèlement les traits caractéristiques de ses trois personnages.

Bartleby est donc un employé aux manières étranges, mais dont le travail répond aux exigences de sa fonction et que son patron espère voir exercer « une influence salutaire » sur ses collègues. Pourtant, après quelques jours de travail acharné, quand il est invité avec ses collègues à venir comparer les copies à afin de les collationner, sa réponse, restée fameuse grâce au génie de Melville, sonne comme un glas dans l’étude : « I would prefer not to », traduit en français, entre autres, par la formule « Je préfèrerais ne pas ». Dans le film, Michael Lonsdale (génial, comme toujours, dans le rôle de l’huissier égoïste et routinier, mais que son employé qui renonce à la vie et s’oppose avec une grande force d’inertie à l’ordre établi va réussir à ébranler dans son identité existentielle) s’emporte, cherche à comprendre, à discuter, mais se heurte sans cesse à la même réponse. Il en va de même dans la nouvelle. Bartleby s’installe alors dans un refus systématique des tâches de collation des copies. Son patron s’aperçoit, un jour de repos, que celui-ci s’est installé dans l’étude, où il a ses habitudes de « non-vie ». Dès lors, malgré toutes ses tentatives de discussion, malgré une attitude très ouverte ayant pour but de comprendre cet étrange étranger qu’est Bartleby, la distance entre les deux hommes ne cesse de se creuser et, en même temps, le verbe « préférer », à la forme négative ou pas, contamine les propos des clercs et de l’huissier et la puissance virale terrible de Bartleby s’étend à tout ce qui touche de près ou de loin à la vie de l’étude, qui périclite alors et de son propriétaire qui, touché au plus profond de son âme par la force de renoncement de son employé, s’abandonne à un certain laisser-aller, ne s’intéresse plus qu’à cet autre, qui est peut-être son alter-ego négatif, et voit ses clients et ses deux clercs le quitter.

Dans le film, Maurice Ronet se montre fidèle à l’esprit du texte. Les acteurs se hissent à la hauteur de ce chef-d’œuvre de la littérature (Lonsdale, évidemment, Maxence Mailfort, incarnant à la perfection le désincarné Bartleby, Maurice Biraud, fidèle à lui-même en Dindon). On voit à l’écran ce qu’on a eu le plaisir d’imaginer à la lecture, une œuvre de « haulte graisse », comme le disait Rabelais, dont le personnage principal est devenu l’archétype de la résistance passive, voire de la désobéissance civile et dont la phrase-clé, « I would prefer not to », a rejoint au Panthéon de la littérature les mots d’auteur les plus géniaux de l’histoire littéraire. Si vous n’avez ni lu ni vu Bartleby, vous avez bien de la chance, vous allez découvrir une œuvre essentielle. Enfin, trois autres films ont été tirés de la nouvelle de Melville, preuve s’il en fallait une que l’écrivain américain a créé un mythe moderne avec son Bartleby. Bande de veinards !

Faillir être flingué, Céline Minard

C’est un western. C’est vraiment très bien écrit. C’est plein de personnages (pas question de vous raconter l’histoire et de les citer tous, tapez le titre du texte et le nom de l’auteur sur internet, vous trouverez un tas de journalistes qui écrivent tous la même chose sur ce bouquin et qui parlent de l’histoire et des personnages, tous de la même façon, incroyable comme les critiques se pastichent et s’auto-pastichent !). C’est un roman qui a reçu plusieurs prix. C’est d’une femme écrivain qui aime la littérature de genre, et qui la magnifie. Ce n’est pas un pastiche ou un détournement. C’est un roman-western pendant une grande partie duquel je me suis pris à penser que le sang ne coulerait pas, qu’il n’y aurait ni duel ni règlement de compte final. C’est un pur western. C’est un texte où il est question de la beauté de la nature sauvage américaine et de la profondeur du peuple amérindien. C’est un western où les bons ne sont pas incapables de se défendre et où les mauvais utilisent leurs armes habituelles, mais se laissent parfois aller à des faiblesses. C’est un western dans lequel on retrouve ce qu’on aime dans le western, mais pas que. C’est un texte dans lequel on assiste, parfois en se marrant, parfois avec plus de sérieux, à la naissance d’une ville dans le grand far-west. C’est un livre dont la structure semble irréprochable. C’est un titre qui concerne sans doute (à vérifier) tous les personnages, sauf peut-être ceux qui se font buter. C’est un livre qui, dans la glose qu’il a pu générer, attire l’adjectif « mouvant(e) ». C’est un bouquin qui se lit vite et bien.

L’Homme assis dans le couloir, Marguerite Duras

Une petite plaquette d’une trentaine de pages à peine que L’Homme assis dans le couloir, de Marguerite Duras. Un homme, assis dans un couloir, avec vue sur un chemin de pierres sur lequel une femme, nue sous sa robe, est couchée et se donne à voir. Ah oui, et un Je, narrateur ou narratrice, qui observe, mais aussi qui participe (« Je vois l’enclave du sexe…. » ; « Je vois le corps. » ; « Je lui parle et je lui dis ce que l’homme fait. Je lui dis aussi ce qu’il advient d’elle. Qu’elle voie, c’est ce que je désire. »), et se fait de plus en plus présente, par son regard, à la fin du texte. Des actes d’amour, de la violence consentie, une fin énigmatique (ou pas). De l’écriture surtout, expérimentale, avec jeu sur les temps et les modes : conditionnel (« L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors. »), mode de la fiction auquel Duras se disait attachée (« Le conditionnel rend mieux que tout autre mode l’idée de l’artifice qui sous-tend la littérature.(…) Tout événement apparaît comme la conséquence potentielle, hypothétique, de quelque chose d’autre. En jouant, conscients jusqu’au bout de la fiction et en même temps de la légèreté du jeu, les enfants conjuguent constamment les verbes au conditionnel. » ), puis présent de l’indicatif et ainsi de suite, va-et-vient régulier. Ecriture blanche, prosaïsme et distanciation dans les scènes de sexe. Je ne vois rien de plus à dire sur ce texte, sur lequel je n’ai pas envie de porter un jugement esthétique. A d’autres lecteurs de s’en charger !

Le Bavard, Louis-René des Forêts

Que les lecteurs qui ont tant aimé La Chute d’Albert Camus se précipitent sur Le Bavard, de Louis-René des Forêts, ils y trouveront peut-être là un texte à leur goût. Enonciation semblable, le monologue d’un homme qui se lance dans une confidence, même ton, ironique, provocateur, la recherche des points communs entre ces deux textes pourrait se poursuivre assez longtemps. Le narrateur, un je anonyme, n’a pas grand-chose à dire (« bref, j’avais envie de parler et je n’avais absolument rien à dire. » ; « la machine tourne sans nécessité »), là est son propos, puisqu’il narre deux de ses crises de bavardage, dont il veut entretenir ses « auditeurs » (mais parle-t-il à quelqu’un ou ne s’adresse-t-il pas plutôt à de potentiels lecteurs, qu’il apostrophe sans cesse ?). Après une entrée en matière qui dévoile chez lui une certaine tendance au narcissisme (« Je me regarde souvent dans la glace. ») et un besoin de se sentir singulier, différent, en particulier dans le regard des femmes, il se lance dans le récit d’une soirée, assez arrosée, pendant laquelle il s’abandonne à suivre des amis, passablement ivres, dans un dancing, voire un endroit plus malfamé encore (c’est du moins ce qu’i laisse entendre), contre son gré. Là, il tente de séduire, au nez et à la barbe d’un petit homme assez laid qui ne veut pas la partager, une très belle femme qui lui a accordé une danse et à qui il offre un verre pour se laisser aller à une crise de bavardage, ponctuée à sa fin par un rire vulgaire de son interlocutrice. Humilié, il quitte le dancing et se jette dans la rue où il se sent vite poursuivi pour échouer dans un parc où son rival d’un soir le rejoint avant de lui administrer une correction. L’intrigue, vous l’aurez compris, n’est pas le souci de Des Forêts, mais le discours et sans doute plus encore le méta-discours, dans lequel on peut voir tour à tour un propos sur la vanité de la langue, mais aussi sur l’impossibilité d’écrire et de raconter une histoire, et encore un roman sur le roman, les rapports de l’écrivain avec ses lecteurs, liste non exhaustive. Le narrateur se contredit sans cesse, et l’avoue bien volontiers (« Vous avez déjà éprouvé vous-mêmes que dès que vous tentez de vous expliquer avec franchise, vous vous trouvez contraints de faire suivre chacune de vos phrases affirmatives d’une dubitative, ce qui équivaut le plus souvent à nier ce que vous venez d’affirmer »), joue au jeu de la vérité et du mensonge, se montrant sincère autant qu’artificiel, lance nombre de fausses pistes qu’il s’amuse ensuite à nier, s’auto-accuse et se justifie, déstabilise son lecteur en lui reprochant les maux dont il s’accuse lui-même, déborde du cadre qu’il a fixé à son propos, dans une fiction qui prend soudain le dessus sur son discours, et, dans un troisième et dernier chapitre où il joue à casser tous ses effets, laisse le lecteur (naïf) sur sa faim en cessant de jouer le jeu de la fiction pour démonter sa mystification.

On peut voir dans ce roman une métaphore de l’écriture et de l’impossibilité d’écrire au XXe siècle comme on l’a toujours fait, une remise en cause de la fiction et de ses vieux ressorts («J’ai le sentiment de m’obstiner à poursuivre un ridicule et futile monologue sur une place d’où le public déçu s’est retiré en haussant les épaules, mais telle est ma puérilité que je me réjouis à l’idée que ma revanche consistera à le laisser toujours ignorer si je mentais encore quand je prétendais mentir.») tout autant qu’une défense, par l’exemple, de la littérature, la « parole vaine » du Bavard, comme Blanchot a qualifié la tentative de Des Forêts, donnant lieu à un magistral flot de paroles, dans lequel un style flamboyant, celui de la logorrhée, tout autant que la crise d’une certaine littérature, est convoqué et mis en œuvre par un auteur au sommet de son art qui réussit un beau tour de force en faisant coïncider parfaitement la forme et le fond de son texte – la meilleure définition du style à mon sens. Le Bavard est un chef d’œuvre, à n’en pas douter, une ode à la littérature et sans doute pas une tentative de tuer le roman comme ont pourrait trop facilement en conclure. Bref, un livre qu’il faut lire et relire, qu’on n’épuise sans doute pas si vite, comme tous les chefs d’œuvre.

La Supplication, Svetlana Alexievitch

Ils ont côtoyé l’horreur, la maladie et la mort. Ils ont subi le mensonge d’Etat, le silence et le déni (Tchernobyl n’existe pas, il ne s’est rien passé là-bas ! Ou presque…). Et l’URSS allait vaincre le diable nucléaire avec des armes qu’elle savait utiliser, celles de la guerre – des armes, des camions militaires et, surtout, des vies humaines dont le prix est toujours dérisoire pour ceux qui en disposent – dans la tradition d’une mythologie qui s’est construite au XXe siècle dans le conflit et l’héroïsme du peuple russe. Les personnes qu’a écoutées Svetlana Alexievitch (Prix Nobel 2015) témoignent de leur vécu après la catastrophe et la beauté de cette parole libérée fait de La Supplication un livre rare, dont on sort comme en apnée (comment l’extraordinaire puissance de ce recueil de témoignages pourrait-elle laisser le lecteur indifférent ?). La Grande Histoire, narrée par le prisme de l’histoire individuelle, prend dans ces chroniques du monde après l’Apocalypse, où il est question d’émotions humaines, de répercussion de l’événements sur la vie individuelle des témoins et de philosophie, plus que de faits historiques, une dimension inattendue. Tout le monde croit savoir ce qu’est Tchernobyl et personne ne le sait, sinon ceux qui y demeurent et y meurent. De ce point de vue, tout le monde devrait lire ce livre. Sans exception.

« Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole. Et même une histoire. (…) De quoi parle ce livre ? Pourquoi l’ai-je écrit ?
– Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. L’événement en soi – ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au-dessus du trou du diable – ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIe siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. reconstituer les sentiments et non les événements.
 » Svetlana Alexievitch, La Supplication (1997)