La Femme gauchère, Peter Handke

La Femme gauchère de Peter Handke est un très court roman sur les quelques semaines ou mois qui suivent la décision d’une femme de demander à son mari de la laisser seule avec son enfant de huit ans, de la quitter. Sans motif, sans autre raison qu’une « illumination » qu’elle a eu, « l’illumination que tu t’en allais d’auprès de moi ». Lui, sur le moment, prend cette déclaration avec distance, légèreté presque. Il sourit, puis demande seulement le temps de prendre un café à l’hôtel où ils ont passé la nuit. On est tenté de chercher l’explication de cette rupture dans le comportement de l’homme, qui de retour d’un voyage d’affaires en Finlande emmène sa femme au restaurant sans lui demander son avis puis, encore sans la consulter, décide qu’ils vont dormir à l’hôtel. Il a prévenu l’enfant de cela, lui a laissé le numéro de téléphone de l’hôtel et il donne au serveur une explication qui sonne étrangement : « Vous savez, ma femme et moi voudrions coucher ensemble tout de suite. » On est tenté d’expliquer la décision de la femme gauchère ainsi, mais le texte ne dit rien de ses raisons.

La femme gauchère est toujours appelée « la femme » par le narrateur et son fils « l’enfant ». Ce sont leurs interlocuteurs qui les nomme « Marianne » et « Stéphane ». Le mari est nommé « Bruno » par le narrateur. Etrange procédé littéraire, mais efficace. Cette femme souffre-t-elle d’une crise d’identité ? Le texte ne dit rien de cela. Elle, qui semble suivre son mari, a en tout cas soudain l’initiative : elle l’envoie vivre chez Franziska, l’institutrice de l’enfant, dont le « collègue instituteur » vient de quitter l’appartement. Tout est étrange dans ce début de roman. Le laconisme du style de Peter Handke n’y est sans doute pas pour rien. Il ne résout pas les questions que le lecteur peut être amené à se poser, il laisse tout comme en suspens. Les dialogues n’en disent guère plus. Quand son amie Franziska lui demande ce qu’elle va faire seule, la femme gauchère répond : « Rester assise dans la chambre et ne plus savoir que faire. » Dès lors, on va suivre la femme gauchère dans sa vie quotidienne : elle reprend son travail de traductrice littéraire, revoit son éditeur qui semble un peu épris d’elle, rencontre un acteur paumé qui tente de la séduire, reçoit son père sans l’avoir invité (c’est Franziska qui l’a fait pour elle)… Etrange personnage que cette Franziska : féministe, elle est enthousiasmée par la décision de Marianne, mais semble ensuite comme angoissée de la savoir seule dans la vie. Elle-même semble avoir le plus grand mal à vivre seule et est toujours celle qu’on quitte, jamais celle qui quitte. C’est Marianne qui le lui fait remarquer et elle finit par le reconnaître. Le narrateur, lui, ne fait aucun commentaire. Son œil est identique à celui d’une caméra qui enregistre tout sans jugement, sans commentaire. C’est le procédé qu’emploie Handke durant tout le roman, un procédé difficile à tenir et tenu de bout en bout. Quand lors d’une marche en ville avec son fils, la femme est confrontée à des événements désagréables, à des incivilités, tout les événements sont présentés de la même façon, neutre, mis sur le même plan. Le procédé est une fois encore d’une rigueur et d’une efficacité absolues. Mais les événements violents se multiplient, le monde capitaliste lui-même, tel qu’il se présente dans une ville, est d’une grande violence. Les événements du livre se déroulent sans lien précis, sans corrélation, non comme dans un livre, mais plutôt comme dans la vie. Quant à l’interrogation du début sur cette rupture brutale et immotivée, elle trouve sans doute son explication dans l’une des dernières phrases que la femme prononce, à la fin du livre, pour elle-même, en se regardant dans un miroir : « Tu ne t’es pas trahie. Et plus personne ne t’humiliera jamais. » Peut-être la femme gauchère a-t-elle retrouvée une personnalité et une dignité que seule la solitude pouvait lui apporter. Le narrateur n’en dit rien. Un livre à la belle étrangeté, sur un personnage de femme fragile et très forte à la fois. Un livre dont tous les questionnements n’ont pas été évoqués dans cette courte chronique, un livre riche et fort.

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