Il existe d’autres Mondes, Pierre Bayard

Auteur du fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de littérature à Paris 8 s’illustre dans l’écriture d’essais littéraires originaux, voire délirants (ce qu’il revendique dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous en faisant explicitement le lien entre théorie et délire). Dans Il existe d’autres mondes, donc, qui se lit avec intérêt et grand plaisir, il est question d’univers parallèles, de physique quantique et d’adaptation d’une théorie scientifique passionnante à la critique littéraire et à la lecture d’oeuvres d’écrivains aussi prestigieux que Dostoïevski, Kafka, Murakami, Barjavel, Pohl ou Nabokov, entre autres. Tout commence par une lecture de vulgarisation de l’expérience du chat de Schrödinger, par des considérations sur la physique quantique et les univers parallèles. Puis, Bayard nous entraîne dans une lecture nouvelle des auteurs cités ci-dessus, à la lumière de la théorie des mondes parallèles. C’est drôle, c’est érudit, c’est original. Chaque chapitre commence par une très courte fiction d’une à deux pages, dans laquelle l’auteur explore les mondes parallèles et prête aux auteurs qu’il relit (y compris à lui-même) une autre vie, dans un autre monde, et qui met en lumière certains aspect de l’oeuvre qu’il s’apprête à interpréter. Car pour Bayard, « Relire le monde et les textes à partir de la théorie des univers parallèles, c’est donc d’abord se relire soi‑même en réfléchissant sur notre multiplicité psychique, sur tout ce que nous aurions pu être si le destin avait été différent et sommes en effet devenus dans les univers alternatifs qui nous entourent, dont nous percevons les signaux fugitifs en nos moments de pleine conscience. » C’est donc à une autre forme de lecture et de critique que nous convie Pierre Bayard, qui conclut son livre sur une partie intitulée Extension du modèle, dans laquelle il n’hésite pas à remettre en cause certains apports de la théorie freudienne (lui qui est psychanalyste) à la lecture des oeuvres pour lui préférer une relecture à l’aide de la théorie des univers parallèles, et en s’essayant à cette nouvelle critique, il invite son lecteur à lire ses oeuvres d’un autre point de vue, comme si nous étions des extraterrestres découvrant notre monde ou peut-être d’autres nous-mêmes venus sans doute d’un monde parallèle et découvrant ce monde-ci et sa littérature avec un regard neuf. Jubilatoire !

Tu mourras à vingt ans, Amjad Abu Alala

Il vient tout juste de naître. Sa mère veut le faire bénir par le cheikh qui prédit un destin funeste à cet enfant : il ne passera pas le jour de ses vingt ans. Nous voilà plongés en pleine tragédie, comme les oracles de l’Antiquité grecque pouvaient le faire. Car c’est la parole de Dieu qu’a transmis le chef religieux et personne ne penserait qu’elle puisse être démentie par la réalité. Le père de Muzamil, incapable de faire front, quitte le foyer, en parlant d’un voyage de deux ans (il reviendra peu de temps avant le vingtième anniversaire de son fils), sa mère, Sakina, porte le deuil, qu’elle ne quittera plus, Muzamil grandit comme il peut. Il ne va pas à l’école, n’a pas de camarades de jeu (les enfants du village le huent et le surnomment Enfant-de-la-mort), sa mère lui interdit d’aller à la rivière et de s’éloigner de la maison, bref, Muzamil vit une enfance d’une tristesse épouvantable.

Le prétexte du scénario est un coup de maître (on envie le réalisateur d’avoir eu à traiter idée aussi géniale), la réalisation est une grande réussite, la photographie est de toute beauté (la maison et ses clairs-obscurs, l’intérieur de Suleiman, un homme qui vit en marge du village, car trop différent, et que Muzamil va fréquenter devenu adolescent, voyant en lui un substitut du père absent, etc…). On ne s’attarde pas sur la prime-enfance de Muzamil, des ellipses permettent au spectateur de le retrouver adolescent puis à l’âge fatidique de dix-neuf ans. Depuis tout petit, Naïma, une voisine de son âge ne le quitte pas. Elle est amoureuse de Muzamil et finit par s’en ouvrir à lui. Mais la prédiction pèse sur le jeune homme qui ne sait que faire de cette déclaration et ne s’autorise aucune liberté. Suleiman finira par le lui reprocher amèrement, lui le marginal, fou de cinéma, buveur d’alcool et grand pécheur qui partage la vie d’une femme hors mariage, lui dont l’enseignement consiste à dire et suggérer au jeune homme un message essentiel pour un condamné à mort : « Vis, même si pour cela tu dois te faire pécheur ! » Tu mourras à vingt ans est le huitième long-métrage tournée par un réalisateur soudanais, c’est un très beau film qui fait regretter d’avoir manqué il y a peu Talkin’ about trees, documentaire soudanais sur le désir de quelques cinéastes locaux de faire renaître leur art dans leur pays. C’est chose faite, et avec un certain bonheur.

Les Guérrillères, Monique Wittig

Attention, très grand livre ! Les Guerrillères de Monique Wittig, paru en 1969 aux Editions de Minuit est un recueil de courtes proses dont on ne peut dire s’il s’agit d’un poème ou d’un roman (les deux à la fois sans doute). Ecrit à la troisième personne du pluriel, et au féminin s’il vous plaît, il s’agit donc d’un texte discontinu dont les thématiques font l’unité. Un groupe de femmes, femmes sauvages, femmes primitives, femmes civilisées, célèbre ses conquêtes, ses victoires, ses rituels, ses combats… en l’absence apparente d’hommes, dont il n’est pas question, sinon en fin de livre, dans la partie la plus épique du texte, quand la narration évoque leurs batailles et leurs victoires militaires. Le texte poétique chante leurs symboles, leurs mythes, leurs créations. Car ces femmes réinventent le monde, dans une utopie où temps et espace ne sont pas précisés, un monde sans discrimination de genre, un monde où le masculin ne l’emporte plus, au pluriel comme au singulier.

Monique Wittig était une militante féministe, qui a mis dans ce texte merveilleux une grande part de ses conceptions politiques sans à aucun moment se montrer didactique. Car il s’agit là de très grande littérature, de beauté poétique, de fiction, loin de la littérature engagée qui fait trop souvent la part belle à un réalisme ennuyeux. L’auteur concevait l’oeuvre artistique comme un cheval de Troie que son créateur, sa créatrice en l’occurrence, doit offrir à la cité comme une remise en question radicale susceptible de la déstabiliser. Avec Les Guerrillères, l’objectif est atteint. Wittig, en fin de livre, cite quelques grands ouvrages de référence, tous écrits par des hommes, dont elle est partie pour écrire son chef-d’œuvre en creux, considérant à juste titre que ce qu’ont écrit les grands écrivains de l’histoire des sciences humaines l’a toujours été en fonction du seul sexe fort. Les femmes de sa société utopique ont donc créé une nouvelle mythologie, sans se préoccuper des anciennes, qu’elles connaissent mais dont elles se gaussent. Elles ont aussi inventés leurs rites et leurs symboles (le O, symbole de la vulve, parmi d’autres). L’écriture poétique, l’absence de description précise des lieux et des espaces, l’absence de références temporelles (qui se limitent au passé, au présent et à l’avenir) rendent cette société utopique difficile à visualiser et décrire. C’est sans doute ce qui fait la grande beauté du livre dans lequel la narration, si elle existe bien, est morcelée et très souvent insaisissable. A la façon d’un mythe, le texte doit donc se lire en s’interprétant, laissant aux lectrices et lecteurs une part essentielle dans la créativité partagée que leur propose Monique Wittig. Et de ce point de vue, tout comme un recueil de poésie, Les Guerrillères est sans nul doute un livre qu’il faut lire et relire, un livre digne de devenir un livre de chevet, un livre à lire en permanence, jusqu’à en avoir une connaissance parfaite. Je vous invite en tout cas à le découvrir en le lisant pour la première fois si ce n’est déjà fait. Vous en ferez sans doute votre livre de référence.

PS : Suggestion de lecture complémentaire : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, a écrit un roman très fort sur l’aventure collective de ces femmes japonaises qui furent envoyées aux Etats-Unis pour se marier avec des compatriotes exilés, sur la foi d’une simple photo. Ecrit à la première personne du pluriel, ce très beau roman n’est pas sans présenter quelques similitudes avec celui de Monique Wittig.

Vie de poète, Robert Walser

Continuons donc notre exploration de l’oeuvre littéraire riche et belle de l’écrivain alémanique, Robert Walser, avec ce joli opus, livre de jeunesse dont l’auteur était particulièrement satisfait, une sorte d’autoportrait en vingt-cinq proses qui nous le décrivent tel qu’on le connaît, bien souvent pauvre, grand marcheur devant l’éternel, en prise de temps à autre avec la suspicion de la marée-chaussée, épris de liberté et de rencontres avec son prochain, ou sa prochaine, peu apte à fréquenter les salons littéraires, amoureux de la forêt et des femmes simples (il est question, dans Marie, d’une relation physique, traitée sur un plan métaphorique, avec jeune femme rencontrée dans la forêt et qui semble d’abord bien plus un fantasme du jeune homme qu’une réalité), domestique pendant quelque temps chez un comte, et sans déplaisir, toujours prêt à reprendre sa liberté quand il a trop séjourné en un lieu.

Le poète est donc Walser lui-même. Les premières phrases du premier texte (Voyage à pied) nous le rappelle par leur rythme : « Il y a bien des années, cela me passe par la tête, j’entrepris, c’était l’été, mon premier voyage à pied, et je me souviens que je vis toutes sortes de choses curieuses et magnifiques. Pour tout équipage, j’avais un vêtement clair et bon marché sur le corps, un chapeau bleu foncé sur la tête et un baluchon à la main. Cousues dans la poche de ma veste, sous la forme d’un chèque impeccable, j’emportais mes économies dans le monde frais, vaste et lumineux. Chemin faisant, je rencontrai une petite troupe de gamins délurés d’ont l’un me lança, moqueur : « Mais où va-t-il donc, ce long type avec sa petite musette ? » ». Le dernier texte du livre, qui donne son titre au recueil, nous le rappelle en nous parlant pourtant du poète à la troisième personne (tout le reste du recueil est à la première personne). Facétieux Walser qui annonce ainsi, sans savoir qu’il écrira sur ces vieux jours ce dernier grand texte, Le Brigand (roman plein d’autobiographèmes) où l’homme dont il parle à la troisième personne n’est autre que lui-même. Si vous n’avez pas encore mis le nez dans un livre du poète randonneur, pourquoi ne pas commencé par Vie de poète, un bel hymne à la liberté qui, nous semble-t-il, peut faire une très bonne entrée en matière pour découvrir un auteur indémodable. C’est en collection de poche Points Seuil, à un prix très raisonnable.

Un Divan à Tunis, Manele Labidi

Une fois n’est pas coutume, il sera ici question d’une comédie. Car Un Divan à Tunis est en effet une comédie, et disons-le de suite assez réussie. Selma, une jeune femme revient dans son pays d’origine, la Tunisie, au lendemain du Printemps arabe, pour y ouvrir un cabinet de psychanalyse. Au début, elle est incomprise par tous ceux à qui elle parle de son projet. Mais bien vite, son cabinet est plein de clients, tous désireux de parler d’eux-mêmes et bien vite, surtout, un jeune flic intègre, tout droit issu de la révolution tunisienne, lui fait comprendre qu’il lui manque une autorisation d’exercer. L’accueil qui lui est réservé par sa clientèle nombreuse et bigarrée n’y change rien : elle va devoir trouver cette fichue autorisation en faisant l’expérience d’une administration qui ne semble pas avoir été modernisée depuis la Révolution. Dès lors commence pour elle une série de problèmes qui semblent a priori impossibles à résoudre. La jeune et belle psychanalyste est Golshifteh Farahani, pour laquelle nous irions voir n’importe quel film, tant ses prestations dans My sweet Pepper Land d’Hiner Saalem et Paterson de Jim Jarmush nous avaient conquis.

Le film est drôle, les seconds rôles (une clientèle nombreuse, des parents chargés, en particulier une jeune cousine décalée, mais aussi un oncle un peu alcoolo, une brochette de flics qui fait sourire, une secrétaire de l’administration sympathique mais peu efficace sauf peut-être pour arrondir ses fins de mois avec des ventes au bureau de lingerie féminine…) sont pour la plupart adaptés à un univers de comédie. On n’échappe pas toujours aux clichés, mais au moins ne sont-ils pas le fait d’un réalisateur français dont l’oeil pourrait être encore imprégné de culture post-coloniale. C’est donc un regard distancié et amusé qui est porté sur une Tunisie en mutation, mais dont les habitudes de vie et certaines vieilles traditions ont la peau dure. C’est aussi un film sur la parole, qui se libère peu à peu, mais qui reste sous le joug d’interdits religieux que la police n’oublie pas de rappeler (« On nous a dit que vous utilisez le mot « sexe » devant des femmes et des personnes âgées. Sexe, prison ! »). Selma est donc l’oreille de la nouvelle Tunisie et si elle n’est pas la bienvenue pour la police et l’administration, même si ces deux institutions évoluent, avec son portrait de Freud (coiffé d’un couvre-chef arabe) qu’elle affiche dans son cabinet, elle répond à une demande réelle. « Ici, en Tunisie, tout le monde parle, mais personne n’écoute ! » lâche l’un des personnages. Au sortir de longues années de dictature, le pays éprouve visiblement le besoin d’être entendu. C’est sans doute le message de Manele Labidi sur son pays, qui nous montre un peuple désireux, maintenant qu’il a fait sa révolution, de s’occuper de ses problèmes personnels, signe d’une évolution globale de la société vers plus de liberté. Souhaitons à la Tunisie et aux pays d’Afrique du Nord que cette aspiration à plus de liberté ne soit pas déçue.

Le Discours vide, Mario Levrero

Mario Levrero est un auteur uruguayen mort en 2004, à l’âge de 64 ans. Son œuvre (et son nom, sans doute) est mal connue en France. Le Discours vide, un livre de 1996, est publié par Notabilia. C’est un texte étrange, un roman qui se cache sous la forme d’un journal de l’auteur. Mais un journal particulier, puisque le narrateur le présente comme le journal d’une discipline de calligraphie quotidienne, autant que faire se peut, adoptée pour modifier sa personnalité et aller vers un mieux-être psychosomatique. Il en parle comme d’une autothérapie. Ecrire mieux pour aller mieux, en somme. L’humour n’est pas absent de cette histoire : « Je dois calligraphier. Il s’agit de ça. Je dois permettre que mon moi s’accroisse grâce à la magique influence de la calligraphie. Grande écriture, grand moi. Petite écriture, petit moi. Belle écriture, beau moi. » C’est aussi simple que ça.

Dans cette histoire (dont le contenu comme le contenant sont clairement qualifié par le titre du roman), la famille de l’écrivain (sa femme et son fils) jouent un rôle déterminant, tout comme le chien dont les aventures nous sont narrées par le menu. Cet entourage semble « nuire » à l’épanouissement de l’homme, en l’empêchant assez systématiquement de se consacrer à lui-même et à sa discipline calligraphique. Levrero, personnage et narrateur du roman, se plaint régulièrement de ses irruptions dans son « travail ». Quant au chien, auquel il consacre un temps certain pour essayer de lui faire découvrir la liberté, il dysfonctionne. En toile de fond, un travail régulier, et alimentaire, assez mal payé, qui lui est assuré par un journal de mots-croisés et, sur la fin du roman, un déménagement précipité, à l’initiative d’Alicia, l’épouse, et qui réveille la névrose de l’écrivain.

L’ensemble du livre se lit comme ce qu’il est, un journal qui joue sur la vacuité du langage et du discours sur la discipline et le quotidien du personnage, un discours vide. C’est très réussi, même si la quatrième de couverture de Notabilia nous semble un peu excessive quand elle évoque l’audace, la drôlerie irrésistible ou l’humour dévastateur teinté d’érotisme, autant d’arguments qui, certes, sont vendeurs mais peuvent paraître outrés. Il n’en reste pas moins que, présenté comme un livre qui ouvre idéalement à l’œuvre de l’auteur, Le Discours vide nous a en effet donné envie de découvrir les autres ouvrages traduits en français de Mario Levrero, d’autant que la vacuité de la langue n’est pas sans concerner l’écriture que tente développer Brice Auffoy dans son roman en cours de finalisation.

Adam, Maryam Touzani

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A Casablanca, une jeune femme enceinte, va de porte en porte, un lourd sac à l’épaule, demander du travail. Elle obtient presque un emploi de coiffeuse avant de se voir invitée à chercher ailleurs après avoir demandé si elle pouvait dormir dans le salon. Puis, chez des particuliers qui lui ouvrent, elle se voit refuser invariablement l’accès à un petit boulot de bonne jusqu’au refus glacial qui lui est opposé par une veuve vivant avec sa fille. Abla est aimable comme une porte de prison. Mais elle passe une soirée désagréable, pensant à cette jeune femme qu’elle a renvoyée à la rue et qu’elle voit assise devant une porte juste en face de chez elle, appuyée sur son sac, se préparant à essayer de dormir. Elle va la trouver et lui ouvre sa porte pour la nuit, pas plus.

Toujours aussi froide et autoritaire, Abla ne laisse filtrer aucune compassion et tout devrait s’arrêter le lendemain si elle ne cachait pas sous cet air dur pour les autres autant que pour elle-même une belle âme et une certaine générosité. Dès lors, entre les deux femmes et la jolie Warda (sa mère lui a donné le prénom d’une chanteuse qu’elle adorait et qu’elle n’écoute plus depuis le décès de son mari) commence une histoire commune dans laquelle les trois protagonistes, Warda comprise, mettent chacune avec leurs moyens du baume sur les plaies des deux femmes déchirées. Samia, malgré son jeune âge, a en effet plus d’une chose à offrir à la femme de quarante ans qui s’est fermée à la joie depuis son veuvage. Mais quittons l’intrigue qui, comme le spectateur le constate vite, n’est pas l’essentiel du film. Un film d’une beauté déchirante, féministe sans le proclamer (Abla : « La mort n’appartient pas au femme. » Samia : « Rien n’appartient vraiment aux femmes. »). Sur ce plan, inutile de faire dans le didactisme pour la réalisatrice : la situation des deux femmes en dit assez long pour ne pas se lancer dans de longs discours enflammés. Samia porte le poids d’un « péché » (s’être donnée à un homme hors mariage). Abla est une battante qui élève seule sa fille en tenant un petit commerce (boulangerie) et se refuse à Slimani, l’homme qui lui livre la farine, un homme visiblement épris et aux intentions irréprochables. Peut-être à cause de ce que disent les autres qui imposent une morale jamais favorable aux femmes (et pourtant véhiculée en premier lieu peut-être par des femmes : scène où Samia se rend au four collectif et se voit jugée par deux matrones qui parlent à voix haute de celles qui se font faire un enfant dans la rue). Abla a renoncé à tout plaisir, pour elle comme pour sa fille. Le travail est son seul leitmotiv. A chacune son fardeau, en somme.

Samia est celle qui, en échange du gîte et du couvert, va faire revenir un peu de joie dans cette maison. Cela donne lieu à des scènes d’une grande beauté et d’une sensualité certaine : scène du pétrissage de la pâte à pain, que Samia réapprend à Abla, scène autour du ventre (énorme) de la jeune femme. Cela donne lieu aussi à des scènes émouvantes ou charmantes entre Samia et Warda, qui a adopté la « cousine » d’Abla dès qu’elle a frappé à la porte. Mais quand arrive la naissance, il se joue autre chose. Pour rentrer dans son village, Samia va devoir abandonner le petit Adam, auquel elle refuse d’abord de donner un prénom, qu’elle refuse de voir, puis d’allaiter. C’est alors son aînée qui va lui faire le don de la pousser, avec son sens de l’autorité naturel, mais sans excès cette fois, à accepter cet enfant qu’elle rejette de toute son a^me. Il ne s’agit pas ici de pousser la présentation de ce film jusqu’à en annoncer la fin que les lecteurs de ce texte iront peut-être voir (je le leur recommande vivement, car le film est magnifique), mais on peut toute fois pour en finir dire que Myriam Touzani le dédie à sa mère et que cette très belle histoire qu’elle nous conte lui était déjà connue avant de se lancer dans l’écriture du scénario. Elle a en tout cas, pour son premier film, réussit une oeuvre d’une grande beauté, d’une subtilité certaine, sans jamais tomber dans le piège de la sensiblerie. Une vraie réussite.

Raconter l’autre et l’ailleurs (1944-1983), Jean-Philippe Charbonnier – Pavillon Populaire Montpellier

Jean-Philippe Charbonnier fait l’objet d’une rétrospective au Pavillon Populaire. C’est une découverte (comme souvent dans ces lieux), l’artiste étant, comme l’annonce le livret de présentation de l’expo, le grand oublié de la photographie humaniste française. Il se met à la photo au début de la seconde guerre mondiale en tant qu’assistant de Sam Lévin, photographe de cinéma de talent. A la sortie de la guerre, il travaille pour Point de vue – Images du monde, Le Dauphiné libéré (reportage sur l’exécution d’un collaborateur qui le fera renoncer à photographier une fois encore la mort d’un homme), Réalités.

La revue Réalités lui donne la possibilité de partir partout dans le monde pour des reportages (Chine, Allemagne, Italie, Angleterre, Canada, Russie, Alaska, Japon, Philippines, Amérique, Maroc, Koweït, Iran, Martinique, Tahiti, Brésil, etc…). Une oeuvre riche et belle se crée progressivement, au coeur de laquelle règne l’être humain, sous forme de portraits bien sûr, mais aussi de personnes photographiées dans leurs différentes activités humaines. L’exposition nous offre donc tout ce travail, qui mérite d’être découvert ou revu pour ceux qui le connaîtraient déjà.

Histoire d’un regard, Mariana Otero

Gilles Caron, photographe de guerre mort en 1970 à l’âge de trente ans, est l’objet d’un documentaire fin et sensible de Mariana Otero. On ne le connaît pas forcément, et pourtant en découvrant ses photos, on s’aperçoit que l’on n’est pas passé à côté de son talent : c’est un cliché de Daniel Cohn-Bendit, qui toise malicieusement un CRS devant la Sorbonne où il est convoqué le 6 mai 1968. Eh, oui ! on connaissait un peu Gilles Caron sans le savoir.

Mariana Otero n’a pas peur des paris osés. Ce reporter de guerre, mort à trente ans, ne lui laisse que ses planches contact et ses photographies pour faire un film documentaire. C’est à la fois mince et énorme. Mince, parce que faire un film sur la seule trace de photos est un sacré challenge, énorme, parce que tout est à construire et reconstruire. Dès le début du film, la réalisatrice s’explique de ses raisons de se lancer dans pareil défi : elle a vu l’une des dernières pellicule de Caron, faite de photos de famille et de clichés du Cambodge et les photos faites de ses enfants lui ont rappelé les dessins que sa propre mère a fait d’elle et de sa soeur, peu de temps avant son décès. C’est donc le hasard qui a commandé ce documentaire, pour le plus grand plaisir du spectateur, disons-le. Nous voyons donc la réalisatrice récupérer sur un disque dur l’ensemble des clichés du photographe (plus de 100 000 clichés), puis en coller un peu partout sur les murs de son atelier de travail. L’enquête commence par une remise en ordre chronologique des planches contact – tout lui a été fourni dans le désordre-, qui va bientôt être suivie de parties du documentaire qui « accompagnent » le photographe dans ses différents voyages : guerre des six jours, à Jérusalem, Paris du mai 68, conflit en Irlande du Nord, guerre du Vietnam… Elle retrace les déplacements du photographe (Jérusalem, Paris), refait l’histoire d’une photo, à partir de la planche contact dont elle dispose (cliché de Cohn-Bendit, qui complice avec le photographe dès qu’il le voit, fait ce qu’il faut, il pose, pour lui faciliter le travail), s’intéresse aux jeunes Irlandais que Caron a photographiés lors des affrontements qui opposent les manifestants catholiques à la police pour faire revivre certains de ses « modèles ». L’objectif est de faire revivre au spectateur les scènes que Caron a photographiés. On approche également de ce qui a motivé la carrière de photographe de guerre de ce drôle de jeune homme, un premier conflit, la guerre d’Algérie, qu’il vit contre son gré en tant qu’appelé (lettre à sa mère dans laquelle il dit son désarroi d’être là), qui va revivre sa guerre dans toutes les guerres qu’il couvre (lettre du Cambodge à sa femme qui rappelle la première citée, dans laquelle il dit qu’il ne sait pas ce qu’il fait là et qu’il va abandonner le reportage de guerre, « non, vraiment, je ne veux pas continuer comme ça ») : film d’archive assez impressionnant où l’on voit le Caron photographe suivre une troupe montant à l’assaut d’une colline aux arbres déchiquetés par les mortiers sous les tirs ennemis. Il n’y a qu’un aspect de la vie du photographe que la réalisatrice ne peut élucider, celui de l’énigme de sa mort. Il est tué au Cambodge, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam, tué sans doute par les Khmers rouges, le 4 avril 1970. Personne n’en saura jamais plus sur les conditions exactes de cette mort.

Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

Dans la lignée d’une tradition établie par Rilke avec ses Lettres à un jeune poète*, Colum McCann nous livre une série de lettres qu’il n’a envoyées à personne, mais qu’on lit comme si elles nous étaient adressées personnellement. En s’appuyant sur sa carrière, mais aussi sur son travail d’enseignant en université, il aborde tour à tour les principaux thèmes liés à la pratique de l’écriture : les règles (il n’y en a pas, sinon celles qu’on s’impose) ; l’incipit (« La première phrase doit frapper à la poitrine ») ; la peur de la page blanche (« Si tu n’es pas là, les mots ne viendront pas ») ; d’où viennent les idées (les écrivains s’adressent à leurs obsessions) ; les dialogues (un dialogue doit avoir « l’apparence du naturel ») ; lire à haute voix (le gueuloir de Flaubert) ; la langue et l’intrigue (les meilleures intrigues sont transparentes) ; les recherches (Internet ne suffit pas) ; l’échec (« Échoue mieux) ; lire (« si tu ne lis pas, tu ne nourriras pas ta propre écriture ») ; la littérature comme divertissement (« Les meilleurs livres nous gardent éveillés ») ; le lecteur idéal (« c’est toi ») ; comment trouver un éditeur (« Pour commencer, choisis un écrivain dont tu admires les œuvres ») ; laisser reposer (« le moment est-il venu de tout jeter à la poubelle ? ») ; la poubelle (« trouver le courage de repartir à zéro ») ; où écrire (« Un écrivain écrit à peu près n’importe où ») ; la dernière phrase (« Gogol disait que toute histoire se terminait par la formule « et plus rien ne serait jamais pareil »), entre autres. Contrairement à son modèle, tant révéré par le monde littéraire, les Lettres à un jeune poète de Rilke, McCann a écrit un joli petit opus qui n’est jamais ennuyeux. A recommander à toute personne qui pratique l’écriture, que ce soit dans un but d’édition ou non.

* Pour ceux que ce genre de littérature intéresse, il est possible de lire également Manuel d’écriture et de survie, de Martin Page, ou Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa, liste non-exhaustive.

Séjour dans les Monts Fuchun, Gu Xiaogang

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Certaine presse spécialisée nous annonçait un film merveilleux, une saga familiale extraordinaire, le grand film de ce début d’année, rien que ça, pas plus, pas moins. Allons-y donc nous dîmes-nous, après avoir préféré surseoir à plusieurs reprises… Dès le début, nous voilà dans un restaurant bruyant où une famille, et en particulier quatre fils, célèbrent les soixante-dix ans de leur mère. La première scène est plutôt réussie, on entend des bribes de discussions qui viennent souvent des tables voisines plutôt que du lieu où la caméra nous entraîne, on en profite pour faire vaguement connaissance avec les petits-enfants, des cousins, pour comprendre que là on aimerait arranger un mariage, que tout en un peu chaotique, et l’électricité capricieuse en apporte la confirmation. Bien vite, les traditions chinoises en matière d’anniversaire et de politesses obligées s’installent, jusqu’à ce que finalement la pauvre vieille dame fasse un malaise, c’est de son hypertension dont il s’agirait, en tout cas l’ambulance arrive et la voilà partie avec ses quatre enfants qui l’accompagnent. Cela s’avère plus grave qu’on ne le pensait (on découvre au passage que l’hôpital coûte cher et que la protection sociale est aux abonnés absents). Peu à peu, le spectateur commence à cerner la fratrie. L’aîné est le tenancier du restaurant où se déroulait le repas, il est très pris son travail, fait souvent la morale au dernier, un garçon-père qui s’occupe seul de son fils trisomique, ne travaille pas, emprunte autant d’argent qu’il le peut à ses frères, bref le vilain petit canard noir (au crédit du scénario, il s’avère à la fin du film un personnage plus complexe qu’il y paraît d’abord, oncle préférée de la fille du frère aînée, qui se marie par amour contre l’avis de ses parents et se retrouve bannie de la maison par une mère un rien abusive). Les deux autres frères sont moins présents, au départ en tout cas : l’un est pêcheur, l’autre, qui restera un peu dans l’ombre, cherche une femme. Enfin, on la cherche pour lui et une scène sans grand intérêt nous le montrera en compagnie d’une prétendante qu’on lui a recommandée tout en lui donnant le mode d’emploi pour la séduire. On pourrait continuer ainsi longtemps, car il s’agit bien d’une saga familiale et donc on est plongé dans les petites histoires des uns et des autres pendant toute la durée du film. L’argent est omniprésent, les traditions (côté parents) aussi, la modernité (côté jeunesse) itou. La Chine campe entre passé et modernité, de nombreuses scènes y font référence, pendant qu’on se demande si on s’ennuie ou si l’on se laisse faire bien volontiers par ce long-métrage qui lorgne un peu vers le téléfilm et comme certains personnages sont attachants, on se laisse faire, mais sans y trouver un plaisir immense.

L’un des arguments des défenseurs du film est la qualité des images, qui nous montrent joliment il est vrai une nature parfois sublime. La ville d’Hangzhou est entourée d’une campagne magnifique et le fleuve avec ses vieilles barques donne l’occasion au réalisateur de nous envoyer quelques belles cartes postales. La ville d’Hangzhou est aussi à l’image du pays : elle se reconstruit au fur et à mesure qu’on la démolit (scènes de démolition, vente d’un appartement dans une résidence de qualité – c’est très cher – à des parents – les pêcheurs – désireux de bien installer leur fils qui se marie, vues de la ville nouvelle et des immeubles, etc…) et elle se tourne vers la modernité et le business. Et on se laisse emporter ainsi vers la fin du premier volet qui voit la pauvre vieille dame, désormais gardée par son petit dernier qui était aussi son préféré, mourir, être enterrée, alors que la fille du frère aîné retrouve une complicité avec sa mère et que son instituteur de mari vient de publier un premier roman, sorte de policier dont l’intrigue est prétexte à parler de choses plus importantes (mise en abyme du projet du réalisateur ?). Et le générique de fin arrive, qui nous annonce que nous en avons vu le volet 1, déjà bien long, et ce n’est pas fini ! Que faire ? Aller voir le deuxième volet ou s’abstenir ? L’enthousiasme de certaine presse spécialisée ne nous a pas emportés. Et puis les produits chinois nous envahissent bien assez pour ne pas nécessairement nous « enchinoiser » culturellement à tout va ! Suite au prochain épisode, si on le veut bien.