Le Point aveugle, Javier Cercas

Après avoir lu le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile, je m’étais promis de ne pas rester sur cette déception en lisant son récent essai littéraire, Le Point aveugle. C’est chose faite. La théorie de Cercas est plus qu’intéressante. Il dit aimer tout particulièrement dans la littérature moderne les romans du point aveugle, parmi lesquels il s’interroge sur l’oeuvre de Mario Vargas Llosa (prix Nobel de littérature 2010), sur ses propres romans et sur le premier roman moderne, le Don Quichotte de Cervantes, mais aussi sur Le Procès de Kafka ou Moby Dick de Melville. Les analyses de Cercas visent juste, elles donnent des lectures pertinentes des romans qu’il interrogent et elles proposent une vision intéressante de la lecture, qui reprend à son compte une idée souvent énoncée par les critiques ou les amateurs de grande littérature, « les bons romans sont ceux qui posent des questions pas ceux qui y répondent », idée avec laquelle il serait difficile de ne pas être d’accord. Cette théorie pose inévitablement le problème de la littérature engagée, pour ne pas parler de la littérature militante, qui, elles, apportent souvent plus de réponses que de questions. Ce n’est pas pour autant que Cercas les jette aux orties, lui qui est revenu sur une idée de jeunesse selon laquelle la littérature engagée et réaliste serait à fuir. De ce point de vue, même si la littérature engagée me semble à fuir la plupart du temps (qu’on pense à certains textes de Sartre, tombés dans l’oubli à cause de ce défaut, ou pire à la littérature soviétique autorisée…), le positionnement de Javier Cercas a le grand mérite d’éviter le manichéisme et de soulever des questions en y répondant (ce qui pour le coup est le grand devoir de l’essai, littéraire ou autre) de manière subtile. Là où le texte a fini par m’ennuyer, par moments (il n’en reste pas moins très pertinent et intéressant), c’est dans le choix de parler de ses propres livres, parfois de façon un peu pesante, et de consacrer une longue partie à Vargas Llosa et à ses livres (il est vrai que le Prix Nobel 2010 a déjà lui-même largement commenté ses propres romans, en les disséquant de façon exhaustive et évidemment intelligente). En conclusion, Le Point aveugle est a recommander pour des amateurs de théorie littéraire. Quant à ceux qui préfèrent se perdre dans la fiction pure, ce n’est peut-être pas dans ce type d’écrit qu’ils trouveront leur plaisir.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard (livre parcouru)

Avertissement : 1. je n’ai pas lu le livre dont je tiens ici la chronique. 2. je n’ai pas lu ma chronique, aussi y trouverez-vous vraisemblablement des erreurs d’orthographe, des coquilles, voire des tournures de phrases lourdes ou maladroites.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? La question se pose en effet, et de façon cruciale pour l’auteur de ces lignes puisqu’il n’a pas encore lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? et qu’il s’apprête pourtant à le chroniquer, à en rendre compte, par souci de fidélité à l’esprit facétieux de Pierre Bayard, dont il, l’auteur de ces lignes, a déjà rendu compte de l’excellent Il existe d’autres mondes, après avoir lu celui-là, cela va sans dire… Le livre, que je n’ai pas lu dois-je le répéter, mais ça n’interdit pas de le feuilleter et de le parcourir, s’ouvre sur une table des abréviations, que Bayard utilise ensuite dans son essai pour signaler les bouquins dont il parle (et qu’il n’a pas lus, c’est d’ailleurs son métier, il est professeur d’université) : LI livre inconnu ; LP livre parcouru ; LE livre évoqué (catégorie étrange, sans doute des livres dont il a entendu parler) ; LO livre oublié. Il y a également des abréviations sur l’avis du non lecteur des livres dont il parle, mais je n’en parlerai pas ici, vous n’avez qu’à ne pas lire ce livre si vous voulez en savoir plus !

Ouvrons une parenthèse : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est pour moi un LE, puisqu’un ami m’en a parlé avec enthousiasme, et un LP, puisqu’avant d’en faire l’acquisition je l’avais feuilleté en librairie et que pour rendre compte de sa non lecture je suis bien obligé de l’ouvrir et de le parcourir. Mon avis sur cet essai, et je vais utiliser une abréviation dont Bayard se sert lui-même pour quelques bouquins (qu’il n’a pas lus) est le suivant : ++ (soit avis très positif). Pour ce qui est des LO, livres oubliés, j’avoue qu’il y en eut dans ma carrière de lecteur un bon nombre. Bonjour Tristesse, par exemple, de Sagan, foule de bouquins de Jules Verne, lus très tôt dans ma carrière de lecteur, quelques bouquins de Sartre (avis –), etc… Ce n’est pas le lieu pour parler de tous les livres que j’ai oubliés. Disons que je garde du premier livre de Sagan le souvenir, peut-être totalement erroné, d’une écriture vive.

Mais revenons à l’essai de Bayard. La première partie s’intitule Des manières de ne pas lire, et s’ouvre sur un premier chapitre, Des livres qu’on ne connaît pas. Premier bon point pour Bayard, il fait usage, pour les non lecteurs de son livre, d’un vieux procédé un peu oublié par les écrivains (sinon Eric Chevillard dans Les Absences du Capitaine Cook, mais pour ne surtout pas résumer les chapitres qu’il présente ainsi), quelques lignes qui donnent une idée du chapitre qu’on se prépare à lire ou pas. Bien joué. Pour le premier chapitre, Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une vue d’ensemble. Qu’entend donc Bayard par cela ? Rappelant que les lecteurs, même les plus performants, passent leur vie à ne pas lire nombre d’ouvrages, ils se retrouvent sans cesse à parler de livres qu’ils n’ont pas lus. Je reconnais bien volontiers que c’est souvent mon cas, alors que je suis un lecteur boulimique, et que quand la conversation avec des amis littéraires tombe sur Proust, par exemple, qui est un auteur que je déteste franchement, je ne me prive pas d’en dire tout le mal que j’en pense. J’ai entamé le fameux Contre Sainte-Beuve, qui m’est très vite tombé des mains, exactement après avoir lu le récit de sa première masturbation (non par pruderie) qui m’a semblé assez ridicule, même si je reconnais que Proust fut là un novateur, puis m’en suis débarrassé en le donnant, ce qui m’a fait gagner sans nul doute un temps précieux. Les Plaisirs et les jours attend patiemment que ma curiosité pour Proust se réveille. Je ne l’ai même pas ouvert, il s’agit donc pour moi d’un LI, mais mon avis sur cet opus est — ! J’ai par ailleurs lu un « best of » des textes du grand Marcel (cet écrivain  maladif et riche qui passait sa vie au lit, à écrire et, j’imagine, lire, parfois d’une seule main), tirés de son œuvre romanesque et portant tous sur la ville de Venise. Une phrase d’une lourdeur écœurante, des clichés à foison, des références constantes à la maman du narrateur, quelle purge !

 Mais revenons à l’essai de Bayard. « Je n’ai jamais « lu » Ulysse de Joyce et il est vraisemblable que je ne le lirai jamais. » avoue-t-il honnêtement dès le premier chapitre, ce qui nous fait un point commun. J’ai lu les 130 premières pages de ce drôle de bouquin (avis de non lecteur : +) et ai jeté l’éponge en me disant que l’on n’est pas obligé de se faire violence à ce point. Les mille pages qui restent attendront bien. Tout comme moi, Bayard sait situer Ulysse par rapport à d’autres livres d’importance, comme L’Odyssée, sait qu’il appartient au courant du flux de conscience et que son action se déroule en vingt-quatre heures (en fait, un peu plus). Conclusion : il peut en parler sans sourciller à ses étudiants.

Le chapitre deux traite des livres qu’on a parcourus, passons là-dessus, le suivant des livres dont on a entendu parler. Dans ce cas, comme Ecco le signalait, il faut alors pour parler des livres qu’on n’a pas lus, lire d’autres livres à leur sujet ou écouter ce qu’en disent leurs lecteurs. L’ami qui m’a recommandé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, un grand lecteur devant l’éternel, m’a dit qu’il serait rempli de pistes de propositions d’écriture dont je ferais sans doute ma nourriture pour les ateliers d’écriture que j’anime. On verra ce qu’il en est après lecture…

Mais revenons à l’essai de Bayard.  Il conclut ce chapitre sur l’idée que le livre, qu’on l’ait lu ou non, est un objet fantasmatique, sur lequel nous discourons avec un certain manque de précision, et que nous reconstruisons. On ne peut qu’être d’accord avec cette affirmation : les livres n’existent pas en tant qu’objets uniques. Autant de lecteurs, autant de livres, et même si on parle tous d’un seul livre !

Le chapitre quatre traite des livres qu’on a oubliés. Nous en sommes au point ou un livre lu n’est pas différent d’un livre parcouru (qui est capable, sauf les derniers des lecteurs dans le roman de SF Fahrenheit 451, de dire par cœur un livre entier ?). Présentation du chapitre : « Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on la lu, est encore un livre qu’on a lu. »

Dans la deuxième partie, Bayard s’intéresse aux situations de discours dans lesquelles le non lecteur est amené à parler des livres qu’il n’a pas lus. Dans la vie mondaine et face à un professeur forment les deux premiers chapitres, sur lesquels nous passerons rapidement. Rassurez-vous, l’auteur traite ces situations en partant chaque fois d’un livre (non lu, cela va de soi). Très bon exemple, celui d’une tribu d’Afrique de l’Ouest, à qui une anthropologue raconte Hamlet dans le but de prouver que les hommes et la nature humaine sont les mêmes partout et qu’une pièce comme Hamlet peut donc être comprise de façon identique par tout lecteur, quelle que soit sa culture. Il va de soi qu’elle fait chou blanc, les Tiv (nom de la tribu en question) l’interrompant sans cesse pour lui faire part de leur incompréhension devant les situations proposées par Shakespeare, au point qu’elle en arrive à sauter certains passages dont elle sait qu’ils poseront problème et soulèveront des discussions et des critiques de la part des auditeurs… Conclusion, les Tiv et l’anthropologue parlent d’un livre, les uns ne l’ayant pas lu, avec précision, mais le livre dont ils parlent est imaginaire, ce qui permet à Bayard d’introduire un premier concept, celui de livre intérieur (« ensemble de représentations mythiques, collectives ou individuelles, qui s’interposent entre le lecteur et tout nouvel écrit, et qui en façonnent la lecture à son insu. »)

Plus délicat encore, parler d’un livre qu’on n’a pas lu devant son écrivain (chapitre que nous passerons sous silence), devant un être aimé que l’on veut séduire en parlant des livres qu’il aime (et qu’on n’a pas lus). On en arrive alors à la troisième partie, qui propose des conduites à tenir quand on parle des livres qu’on n’a pas lus : ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi. Dans ce quatrième chapitre, l’auteur fait référence à Oscar Wilde, pour qui la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, l’essentiel quand on parle d’un livre étant pour l’écrivain anglais de parler de soi. La critique est pour lui un art, « la voix d’une âme » et cette âme en est l’objet profond, pas le livre dont on parle ! Conclusion : « le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif ». Dans l’épilogue de cet essai que je n’ai pas lu, Pierre Bayard, avec la fantaisie qui est la sienne, avec un goût certain pour le paradoxe et la provocation, propose à son non lecteur de revoir sa relation aux livres, et en particulier de ne plus les concevoir comme des objets intangibles auxquels il serait interdit de faire subir la moindre transformation, chose que nous faisons pourtant inconsciemment. Le livre étant un objet mouvant (chaque lecteur a son livre intérieur), en parler quand on ne l’a pas lu est un acte de création qui mène tout droit à l’écriture, ce à quoi Pierre Bayard invite les non lecteurs (qui sont des lecteurs actifs) aussi bien que les lecteurs passifs (ceux qui lisent les livres dont ils parlent).

Ma chronique en arrive à sa fin. Ce livre de Pierre Bayard, essayiste particulièrement créatif et intelligent, est un objet étrange, que je vous invite à ne pas lire pour mieux en parler et vous engager ainsi sur la voix de l’écriture.

Deux essais littéraires : Après la littérature, Johan Faerber et Mythologies d’un style Les Editions de Minuit, Mathilde Bonazzi

Pourquoi regrouper ces deux essais pour en rendre compte ? Peut-être parce que, sans qu’il y paraisse, ils traitent, chacun à sa façon, d’un sujet commun : la littérature contemporaine en France, en se référant tous deux à des corpus de textes et d’auteurs assez limités, dont on pourrait douter, en particulier pour le livre de Faerber, qu’on puisse en tirer des conclusions valant pour toute la littérature française du moment. Ce qui n’est sans doute pas le cas pour la réflexion de Bonazzi, qui s’en tient à une maison d’édition, dont elle souhaite donner une image moins caricaturale que celles qu’ont forgée les critiques littéraires, en particulier ceux de la presse française. Mais passons sur cet avant-propos qui n’a que trop duré ! Nous sommes devant ces deux essais, aux titres alléchants… La lecture a commencé par Bonazzi, qui s’est interrompue aux environs de la mi-livre, pour être reprise ensuite sans discontinuer et dans le plus grand enthousiasme jusqu’à sa fin. La chercheuse, une universitaire qui nous livre ici la version digeste d’une thèse écrite sur le même sujet en 2012 (selon ses propos que nous reprenons sans en changer le sens), dans une introduction qui ressemble à une déclaration d’amour aux Editions de Minuit et à une note d’intention consistant à proposer un essai lisible à ses étudiants et à un public plus large sans doute (mais qui achète ça, sinon quelques fadas au nombre desquels je suis ? la question peut se poser, et pourquoi achète-t-on ça ?), annonce le plan de son livre (on peut s’inquiéter légitimement quand un essai commence de façon aussi universitaire) et la gageure semble être de rendre le sujet intéressant. Pas si simple, mais il faut bien en convenir, le pari est tenu. L’ouvrage, plus qu’intéressant, en effet très accessible par une écriture dont la « simplicité » ne nuit en rien aux idées défendues, se clôt sur une tentative de discours critique croisé entre l’universitaire et quelques écrivains de chez Minuit (Eric Chevillard, Laurent Mauvignier, et Eric Laurrent), avec plus ou moins de bonheur en fonction de l’interlocuteur. Chemin faisant, Mathilde Bonazzi a tordu le cou aux idées préconçues, aux clichés et autres stéréotypes dont une certaine critique littéraire se plait à se faire l’écho quand il s’agit de Minuit, positionnement critique qui consiste peut-être à ne pas trop se remettre en question quand on veut éreinter à peu de frais un roman publié dans la Maison d’Edition fondée par Jérôme Lindon (Patrick Besson, l’écrivain qui fait le journaliste littéraire pour Le Figaro, se montrant sur le sujet provocateur et caricatural à l’excès, allant jusqu’à parler des auteurs Minuit comme de bobos sans originalité). Les écrivains avec qui elle débat en conviennent facilement : ils n’appartiennent pas à une école littéraire ou à un mouvement et ils portent sur leur œuvre un regard qui est celui d’auteurs sinon isolés (ce qui semble être toutefois le cas de Chevillard), du moins d’écrivains n’obéissant pas à une ligne éditoriale les obligeant à adopter un « style maison ».

Pendant le temps où l’essai de Bonazzi attendait d’être repris, je me jetai goulument sur Après la Littérature, sous-titré justement Ecrire le contemporain. Johan Faerber est lui aussi un universitaire, mais contrairement à Bonazzi, son propos n’est pas d’être lisible. Au contraire peut-être, son ouvrage est écrit dans une langue qui se veut délibérément philosophique, au sens le plus brutal du terme, et sans doute contemporaine (comme son sujet), c’est en tout cas l’impression que peut donner ce style boursoufflé et pédant. Souvent, cette langue cauchemardesque est simplement insoutenable. En voici un exemple, qui en dit assez long : « Depuis les espoirs éperdument romantiques et avec sans doute davantage de violence, l’histoire de la Littérature doit désormais être saisie en opérant un cinglant et immanquable renversement paradigmatique. A la mimésis qui, à l’heure de l’Ancien Régime, régnait sans partage sur les Belles Lettres pour les emporter dans une représentativité de la parole en fonction du sujet, succède le sacre intransigeant de l’Aufhebung qui instaure la Fin, la Clôture et la mort comme substrats herméneutique et fictionnel de la Littérature. » Nous pourrions poursuivre ainsi ce passage qui s’étend longuement sur la page voisine pour illustrer notre propos : de deux choses l’une, ou Faerber se plaît à perdre son lecteur en le renvoyant à son insuffisance intellectuelle (pourquoi ne pas consacrer une note de bas de page à une définition précise et complète du concept allemand et philosophique d’Aufhebung, alors que le terme est utilisé plus de vingt fois dans le chapitre ? Et on ne parle que de ce mot-là, il en est d’autres que l’auteur se plaît à utiliser sans prendre la peine de les expliciter, d’autant que nombre d’entre eux sont empruntés à des langues étrangères ou/et viennent d’un jargon spécialisé…), ou il est très bêtement snob. Ou les deux. Après quelques soupirs et haussements d’épaules, on s’aperçoit que cette langue faite d’emprunts à plusieurs langues étrangères, de néologismes inutiles ou d’un jargon volontairement abscons cache mal une grande simplicité des idées, pour ne pas être plus violemment critique. L’écriture contemporaine serait ainsi, selon Faerber, une écriture du oui à la vie, en opposition à l’écriture moderne qui serait une écriture de la mort. Admettons. Les 70 premières pages de l’essai, de ce point de vue, ne parlent que peu de ce qui s’écrit aujourd’hui. Puis, dès la page 92, un long chapitre (intéressant, mais long de cinquante pages) nous parle de la littérature d’avant : Proust, Faulkner, Camus, Beckett, Michon et Echenoz. Bon, on va y arriver… à cette écriture contemporaine. Question de patience.

Il reste quatre chapitres pour traiter le sujet, ce qui suffit puisque la force des idées ne nous semble pas au rendez-vous une fois encore et que lire Faerber ressemble par moments (pas toujours) à une épreuve. De ce point de vue, il semble que l’auteur n’ait pas conscience que l’usage de la langue peut être fasciste, qu’écrire peut aussi devenir une façon brutale de prendre le pouvoir sur celui à qui on s’adresse. L’opposition qu’il fait d’ailleurs entre littérature moderne et littérature contemporaine, en optant ouvertement pour la deuxième, et en les opposant presque de manière morale (l’euphémisme ne serait peut-être pas de mise ici, mais mettons des gants…), nous semble quelque peu excessive. Bref, une certaine violence du propos et de la langue ne rend pas l’essai sympathique au lecteur désireux de découvrir ce qui ferait la spécificité de l’écriture du XXIe siècle. On en est donc pour son argent, et surtout pour son temps, même si le livre n’est pas à jeter. Par ailleurs, le sujet, passionnant, de la littérature contemporaine aurait, répétons-le, sans doute mérité d’accueillir dans le corpus des textes et des auteurs retenus des écrivains plus nombreux (Tarkos est sans doute mort, mais il a aussi sans doute laissé une trace déterminante dans l’écriture poétique contemporaine, Charles Pennequin est bien vivant, mais absent du livre – trop peuple ? – et bien d’autres sans doute). Nathalie Quintane (qui revient énormément), Stéphane Bouquet, Olivier Cadiot, Camille de Toledo, Célia Houdart, Tanguy Viel, David Bosc, Laurent Mauvignier, Antoine Wauters, Joris Lacoste et Laurent Jenny sont plus ou moins abondamment cités et analysés. Sont-ils à eux seuls l’écriture contemporaine ? N’a-t-on oublié personne ? On est en droit de se le demander…

Pendant ce temps, Bonazzi dans son ouvrage sur les Editions de Minuit, qu’elle veut défendre, tout comme Faerber veut défendre la littérature contemporaine, s’y prend nous semble-t-il beaucoup mieux, sans jamais sombrer dans les oppositions caricaturales ou violentes, en usant d’une langue accessible et démocratique (et sans pour autant céder sur l’exigence intellectuelle) et en choisissant un sujet d’étude sans doute plus limité, mais en le traitant de manière plus complète. Faerber, quant à lui, choisit un vaste sujet, qu’il nous semble traiter par le petit bout d’une lorgnette grossissante dont la résolution laisse à désirer. Après avoir lu un essai concluant sur Minuit, nous avons envie d’en lire un autre sur POL, autre maison d’édition d’importance, et après avoir lu un essai sur la littérature contemporaine, dont la raison d’être n’est pas à mettre en cause, nous attendons d’en lire un nouveau, dont l’ambition serait plus grande et le propos plus convaincant. Finissons sur un point de convergence entre les deux textes, pour sourire un peu de tout cela : la figure de style de l’hypotypose (figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. Il s’agit donc d’une figure de suggestion visuelle.) semblerait être, selon les deux auteurs, une des marques de l’écriture contemporaine. Ce qui pourrait nous permettre de conclure, toujours pour sourire, sur l’idée qu’on n’invente décidément plus rien depuis déjà longtemps, mais ce serait sans doute caricatural, car heureusement la littérature continue sa marche en avant (en tout cas dans les romans ou la poésie de quelques écrivains qu’il pourrait s’avérer intéressant de soutenir en les lisant).

Icebergs, Tanguy Viel

N’ayant encore rien lu de Tanguy Viel, le titre et la quatrième de couverture de ce livre m’ont convaincu qu’il était temps de s’y mettre. « Icebergs est une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. » Tentant. « Promenades » évoquait Walser… « allées » évoquait Borges (des sentiers qui bifurquent)… « formes » évoquait Gombrowicz (Ferdidurke). Bref, il y avait là quelque chose comme une incitation à la lecture. Bien sûr, ce sont des correspondances que je ne m’attendais pas à retrouver à tout coup dans la lecture de cette suite d’essais, mais l’inconscient se laisse parfois mené par le bout du nez, à moins qu’il n’impose ses fantasmes à la conscience. Allez savoir… Toujours est-il que le livre dans mon sac, perdu au milieu d’une douzaine d’autres, fut le second à en sortir pour ne plus me laisser en paix avant de l’avoir lu sans partage, m’obligeant à délaisser un recueil de nouvelles en cours de lecture.

Et ça commençait par un avant-propos de l’auteur de bon aloi et une première phrase à tomber : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Le style. La métaphore qui va bien. Le goût du discours sur la littérature. En voilà un début prometteur ! Mais bref, on avait pas affaire à un vrai livre, et ça aussi avait quelque chose de séduisant. Et me voilà embarqué.

Premier essai, Le mal par le mal, un texte sur la mélancolie, ou plus exactement sur un désir ancien d’écrire un livre sur le sujet. Et le gars commence par lire tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. Tout un programme. Il y a du boulot pour qui veut s’atteler à pareille tâche. Et notre auteur-lecteur (tous les auteurs ne sont-ils pas des lecteurs, je parle des vrais auteurs…) se met à rédiger un essai dont il se dit aujourd’hui qu’il était sans doute raté. Mais l’important est bien ce travail de préparation, qui mène à Christine de Pisan et à sa Longue étude comme remède aux difficultés de la vie. Lire pour tendre « vers un progrès de l’âme, ou de l’oeuvre ». Viel, tout comme votre serviteur, s’y retrouve. Second iceberg, Le démon de la citation, allait me souffler à l’oreille une idée de roman ou de nouvelle ; il est question ici d’hupomnêmata, ces carnets antiques dans lesquels les hommes de culture notaient des choses qu’ils avaient lues, entendues ou pensées. C’est sous la plume de Foucault que Viel les rencontre. Les écrivains convoqués dans cet essai sur la citation, oeuvre d’art et de culture respectable (qu’on songe aux citations des jazzmen quand ils improvisent) sont de très bonnes fréquentations, citons entre autres Poe, Montaigne (que Viel visitera tout au long de son livre), Bernhard, Walser, Mishima, Nietzsche, etc… Du beau linge. Et c’est ainsi que se poursuit cet ouvrage de pensée vagabonde, en compagnie d’auteurs de bonne graisse. Mais les artistes sont aussi au rendez-vous : dans La fuite des idées, c’est d’Aby Warburg dont il sera question, avec cette bibliothèque à la création de laquelle il consacra une grande partie de sa vie (c’est son frère banquier qui paya les soixante mille bouquins) en mettant au point une technique de classement des livres par « bon voisinage ». Tout cela part bien sûr de l’achat d’un livre, d’un certain Ludwig Binswanger, choisi pour son titre. Un secret rend hommage au facteur Cheval et à son travail d’une vie (plus de trente ans).

On ne quitte pas le monde intérieur de Viel, ses interlocuteurs quand il lit, les écrivains (on serait tenté de dire qu’ils sont tous là de Dante à Beckett), les bibliothèques. Un livre qui se lit avec un intérêt sans cesse renouvelé, et qui se termine par une Défense du négatif en littérature, qui fit écho à mon Panthéon littéraire, au sommet duquel trônent les Céline, Kafka, Beckett et autres désespérés magnifiques. Vous l’aurez compris, Icebergs qui se veut un faux livre est un recueil de brefs essais dans lesquels la culture, l’érudition et l’intelligence font bon ménage avec le doute et l’humilité, un livre, vrai ou faux, plus que recommandable, celui d’un auteur qui pense juste.

Il existe d’autres Mondes, Pierre Bayard

Auteur du fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de littérature à Paris 8 s’illustre dans l’écriture d’essais littéraires originaux, voire délirants (ce qu’il revendique dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous en faisant explicitement le lien entre théorie et délire). Dans Il existe d’autres mondes, donc, qui se lit avec intérêt et grand plaisir, il est question d’univers parallèles, de physique quantique et d’adaptation d’une théorie scientifique passionnante à la critique littéraire et à la lecture d’oeuvres d’écrivains aussi prestigieux que Dostoïevski, Kafka, Murakami, Barjavel, Pohl ou Nabokov, entre autres. Tout commence par une lecture de vulgarisation de l’expérience du chat de Schrödinger, par des considérations sur la physique quantique et les univers parallèles. Puis, Bayard nous entraîne dans une lecture nouvelle des auteurs cités ci-dessus, à la lumière de la théorie des mondes parallèles. C’est drôle, c’est érudit, c’est original. Chaque chapitre commence par une très courte fiction d’une à deux pages, dans laquelle l’auteur explore les mondes parallèles et prête aux auteurs qu’il relit (y compris à lui-même) une autre vie, dans un autre monde, et qui met en lumière certains aspect de l’oeuvre qu’il s’apprête à interpréter. Car pour Bayard, « Relire le monde et les textes à partir de la théorie des univers parallèles, c’est donc d’abord se relire soi‑même en réfléchissant sur notre multiplicité psychique, sur tout ce que nous aurions pu être si le destin avait été différent et sommes en effet devenus dans les univers alternatifs qui nous entourent, dont nous percevons les signaux fugitifs en nos moments de pleine conscience. » C’est donc à une autre forme de lecture et de critique que nous convie Pierre Bayard, qui conclut son livre sur une partie intitulée Extension du modèle, dans laquelle il n’hésite pas à remettre en cause certains apports de la théorie freudienne (lui qui est psychanalyste) à la lecture des oeuvres pour lui préférer une relecture à l’aide de la théorie des univers parallèles, et en s’essayant à cette nouvelle critique, il invite son lecteur à lire ses oeuvres d’un autre point de vue, comme si nous étions des extraterrestres découvrant notre monde ou peut-être d’autres nous-mêmes venus sans doute d’un monde parallèle et découvrant ce monde-ci et sa littérature avec un regard neuf. Jubilatoire !

Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

Dans la lignée d’une tradition établie par Rilke avec ses Lettres à un jeune poète*, Colum McCann nous livre une série de lettres qu’il n’a envoyées à personne, mais qu’on lit comme si elles nous étaient adressées personnellement. En s’appuyant sur sa carrière, mais aussi sur son travail d’enseignant en université, il aborde tour à tour les principaux thèmes liés à la pratique de l’écriture : les règles (il n’y en a pas, sinon celles qu’on s’impose) ; l’incipit (« La première phrase doit frapper à la poitrine ») ; la peur de la page blanche (« Si tu n’es pas là, les mots ne viendront pas ») ; d’où viennent les idées (les écrivains s’adressent à leurs obsessions) ; les dialogues (un dialogue doit avoir « l’apparence du naturel ») ; lire à haute voix (le gueuloir de Flaubert) ; la langue et l’intrigue (les meilleures intrigues sont transparentes) ; les recherches (Internet ne suffit pas) ; l’échec (« Échoue mieux) ; lire (« si tu ne lis pas, tu ne nourriras pas ta propre écriture ») ; la littérature comme divertissement (« Les meilleurs livres nous gardent éveillés ») ; le lecteur idéal (« c’est toi ») ; comment trouver un éditeur (« Pour commencer, choisis un écrivain dont tu admires les œuvres ») ; laisser reposer (« le moment est-il venu de tout jeter à la poubelle ? ») ; la poubelle (« trouver le courage de repartir à zéro ») ; où écrire (« Un écrivain écrit à peu près n’importe où ») ; la dernière phrase (« Gogol disait que toute histoire se terminait par la formule « et plus rien ne serait jamais pareil »), entre autres. Contrairement à son modèle, tant révéré par le monde littéraire, les Lettres à un jeune poète de Rilke, McCann a écrit un joli petit opus qui n’est jamais ennuyeux. A recommander à toute personne qui pratique l’écriture, que ce soit dans un but d’édition ou non.

* Pour ceux que ce genre de littérature intéresse, il est possible de lire également Manuel d’écriture et de survie, de Martin Page, ou Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa, liste non-exhaustive.

Cahier de l’Herne Samuel Beckett

Divine surprise en flânant dans une librairie niçoise cet automne : Le Cahier de l’Herne consacré à Samuel Beckett a été publié dans la collection biblio essais du Livre de Poche. Et ça commence par cent cinquante citations, dont je ne citerai pour le plaisir que celle-ci : « C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c’est la fin qui est le pire. », qu’on peut adapter à la vie autant qu’à l’écriture d’un roman ou à je ne sais quelle autre expérience. S’ouvre alors une partie intitulée Témoignages, et une sous-partie appelée Rencontres, qui commence par un court texte de Jérôme Lindon, l’éditeur chez Minuit de Beckett, émouvant et qui en dit long sur l’aura de l’écrivain et sur l’importance de son oeuvre aux yeux de celui qui allait enfin lui offrir sa confiance, après six essais dans d’autres maisons d’édition qui sont passées à côté de Molloy et d’une trilogie géniale : « C’est de ce jour que j’ai su que je serai peut-être un éditeur, je veux dire un vrai éditeur. Dès la première ligne – « Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. » – dès la première ligne, la beauté écrasante de ce texte m’assaillit. Je lus Molloy en quelques heures, comme je n’avais jamais lu un livre. Or ce n’était pas un roman paru chez un de mes confrères, un de ces chefs-d’oeuvre consacrés auquel moi, éditeur, je n’aurais jamais de part : c’était un manuscrit inédit, et non seulement inédit : refusé par plusieurs éditeurs. Je n’arrivais pas à le croire. » et, à la toute fin : « Comme Samuel Beckett risque de jeter les yeux sur ce minable petit témoignage, je n’oserai pas y dire l’admiration éperdue et l’affection que je lui porte. Il en serait gêné et moi aussi, en retour. Mais j’aimerais qu’on sache ceci, seulement ceci : c’est que de ma vie je n’ai jamais rencontré un homme où cohabitent à un si haut degré la noblesse et la modestie, la lucidité et la bonté. Jamais je n’airais imaginé qu’il puisse exister quelqu’un d’aussi vrai, quelqu’un d’aussi grand, quelqu’un d’aussi bien. » Définition du génie ? Puis c’est au tour de Richerd Seaver, qui parle à son tour de sa découverte de Molloy et Malone meurt comme de deux livres prodigieux et raconte comment, dès lors, la revue littéraire Merlin va consacrer à chacune de ses sorties trimestrielles un article à Beckett ou une publication d’un extrait de ses textes, au point d’être prise par l’administration française de La Poste comme « un organe de propagande au service de la réputation de M. Beckett ». Anecdote révélatrice de la réception par les lecteurs professionnels des premiers textes français de l’auteur irlandais. Troisième et dernier témoignage de la sous-partie, celui de Cioran, qui, après s’être interrogé sur les rapports de Beckett avec ses personnages, conclut lui aussi sur la noblesse de son ami de plume. Décidément…

La sous-partie suivante, Flashbacks, commence par un regard sur Les Années trente, d’A.J. Leventhal. Le critique littéraire s’y penche sur les jeunes années de Beckett, sur ses premiers écrits, dont l’essai consacré à Marcel Proust. Dans l’essai suivant, La Vision, enfin, Deirdre Bair (qui a obtenu le National Book Award pour une biographie sur l’écrivain irlandais) s’intéresse à la période de l’immédiat après-guerre, pendant laquelle son roman, Watt, trouve un éditeur et qui le voit écrire Mercier et Camier. C’est selon elle, de 1945 à 1947 que Beckett trouve sa manière de faire.

La sous-partie suivante, Au Travail avec Beckett, commence par un texte du metteur en scène américain, Alan Schneider qui parle du manque d’empressement de l’auteur à se rendre aux Etats-unis pour superviser la mise en scène de ses pièces, de la fidélité au texte qu’il a toujours privilégiée, puis de ses rencontres à Paris avec celui qui ne voulait pas se déplacer et qui finit par lui dire « Faites-le comme il vous plaira, Alan, comme il vous plaira. » Ludovic Janvier, traducteur de Watt, évoque les difficultés qu’il a rencontrées, en compagnie de l’auteur lui-même, à faire passer le roman de l’anglais au français. Il conclut ainsi : « En faisant entrer Watt dans le domaine français, Beckett nous faisait entrer avec lui dans ce dialogue à une voix que l’écrivain entretient avec le langage où il cherche à s’installer le temps d’un livre. » Vient ensuite un dialogue entre Tom Bishop et Roger Blin, qui a mis en scène en France les premières pièces de Beckett, qui affirme lui aussi servir les textes et conclut par un hommage : « Les grands textes, tant qu’ils n’ont pas passé une période historique, on est à leur service. C’est le cas de Sam à notre époque. ».

A suivre…