Trio Joubran Live at Les Orientales Festival de Saint-Florent-Le-Vieil 2012

Les mots intemporels de Mahmoud Darwich continuent encore a flotter, à voltiger, à planer sous les volutes mélodiques du Trio Joubran. Fidèles compagnons du poète dans la dernière période de sa vie, ces héritiers du oud arabe, eux aussi Palestiniens, Samir, Wissam, Adnan Joubran et Youssef Hbeisch incarnent par leur musique devenue calligraphie des notes, ce pays des mots ou les cordes s’immiscent pour leur donner corps. Le Trio Joubran est un groupe de musique traditionnelle de Palestine formé en 2004. Il est composé des trois frères Joubran jouant du oud. Héritier d’une famille palestinienne d’oudistes sur quatre générations, le groupe est composé de trois frères, fils du luthier Hatem Joubran, virtuoses du oud et originaires de Nazareth : l’aîné et le leader Samir (né en 1973), Wissam (né en 1983), et Adnan (né en 1985). Le trio s’est réellement formé en 2004 autour de Samir Joubran, qui avait commencé une carrière solo quelques années auparavant. Wissam Joubran est par ailleurs un luthier de oud. Palestiniens de nationalité israélienne, ils vivent à Nazareth et à Ramallah ainsi qu’à Paris depuis 2005. Le film-documentaire Improvisations, Samir et ses frères de Raed Andoni retrace la création du groupe et leur premier concert, donné en septembre 2004 au Jardin du Luxembourg à Paris. En 2004, le trio participe à la création chorégraphique La Madâa d’Héla Fattoumi & Éric Lamoureux. Le Trio Joubran se produit régulièrement en Europe, ainsi qu’aux États-Unis, au Canada, en Amérique latine et dans le monde arabe. En 2009, le Trio Joubran signe la musique du premier film de Nassim Amaouche, Adieu Gary. La même année, ils composent la bande originale du film Le Dernier Vol de Karim Dridi.

SAMIR JOUBRAN, OUD WISSAM JOUBRAN, OUD ADNAN JOUBRAN, OUD YOUSEF ZAYED, PERCUSSIONS SON : JC RIEN LUMIÈRES : MARIE MAGUET RÉALISATEUR : PHILIPPE GASNIER PRODUCTION : ZAMORA PRODUCTION BENJAMIN DEMELEMESTER

L’observatoire du jazz : 4 albums sortis et aimés en 2020

Dark Matter // Moses Boyd

Premier album du batteur londonnien Moses Boyd chez Exodus Record, Dark Matter élargit son champ d’action en fusionnant jazz, musiques électroniques et Hip-hop. Un détournement des genres particulièrement présent dans les titres ‘Only You’, ‘2 far gone’ et ‘Dancing in the dark’, et une exploration de la porosité des musiques actuelles.

Who sent you ? // Irreversible Entanglements

Irreversible Entanglements s’associe à la voix âpre de Moor Mother dans un disque NRV et revanchard. Les textes politiques de la chanteuse collent au free jazz des new-yorkais. « The pope must be drunk, going mad ! »

True Opera // Moor Jewelry

Moor Mother de nouveau ! Elle a la côte et ça n’a pas l’air de se calmer. Elle travaille ici avec Mental Jewelry, pour un album beaucoup beaucoup plus punk et tendu que tout ce à quoi prétendent les boys band actuels se réclamant du genre. Punk + Jazz = <3. Look alive, c’est le cas de le dire.

Yene Mircha // Hailu Mergia

Un peu plus de douceur pour finir : Hailu Mergia est un claviériste éthiopien qui sort ici un disque apaisé, parfait pour profiter du mois de juin et se détendre un peu après toute cette fusion énergique.

African Marketplace, Dollar Brand

L’album complet, pour votre plus grand plaisir…

Dollar Brand, alias Abdullah Ibrahim, est un pianiste et un compositeur fin, subtil, descendant direct du grand Duke Ellington, qui l’invita à s’installer aux Etats-unis pour y jouer dans son big band, quand on sait fort bien que le Duke était pianiste lui-même. Né à Cape Town, Afrique du Sud, Dollar Brand commence alors une carrière qui le fera jouer, entre autres, avec les grands du jazz : Elvin Jones, le batteur de John Coltrane, Don cherry le trompettiste des années free jazz, Max Roach, un batteur historique, venu du hard bop et Archie Shepp, le saxophoniste tenor free. En 1980, pour rendre hommage à sa terre natale, il écrit la musique d’African Marketplace, un album tout à la fois grave et joyeux, magnifiquement orchestré. Retrouver cette musique pleine de beauté quarante ans après l’avoir découverte est un immense plaisir. Chaque pièce de cet album est un petit joyau de jazz et d’émotion, si bien qu’en distinguer une seule pour en « faire » le morceau du disque semble totalement impossible. Chaque pièce de cet album est aussi un hommage à la musique traditionnelle sud-africaine et à l’histoire de la grande musique noire-américaine. La première, Whoza Mtwana, est basée sur un ostinato, tempo lent, et magnifié par les chorus de Carlos Ward au sax et Craig Harris au trombone, au point d’accéder au statut d’hymne. La seconde, The homecoming song, plus enlevée, plus rythmique nous fait changer d’atmosphère (inspirée d’un traditionnel sud-africain) et s’avère très vite virale avec ses riffs de cuivres et sa ligne de basse obsédante. The Wedding, qui suit, est une ballade introduite par quelques notes jouées par le maître et dont le thème est interprété au sax par Ward, dans un esprit lyrique proche des grandes compositions de Carla Bley pour son big-band. Moniebah, quatrième morceau du disque est un solo de piano qui tend vers le jazz caraïbe, et n’est pas sans faire penser à un autre grand pianiste de jazz inspiré par l’Afrique, Randy Weston. Et on en vient au titre éponyme de l’album, African Marketplace, le plus long (7’02), introduit par les percussions, la batterie et la basse, et dont le thème orchestré est joué par la section cuivre dans son entier. Rythmique, dansant, entêtant, le plus africain des thèmes de l’ensemble : on ne s’étonne pas qu’il ait donné son nom au disque, tant il reste dans la mémoire et peut ne pas en sortir de plusieurs journées. On n’oubliera pas que Dollar Brand y joue un solo de sax soprano assez inspiré. Retour au calme avec Mamma, dans lequel le trombone bouché tire vers des sonorités grasses un peu new-orleans et « crades ». Quant à l’avant-dernier thème, Anthem for the new nation, s’il se veut hymne à une Afrique du Sud débarrassée de ses démons à laquelle aspire Abdullah Ibrahim, il est sans doute le morceau le plus léger du disque (pas mon préféré), mais dans le pont qui clôt le thème, avant sa reprise quasi-hypnotique, une atmosphère plus grave s’installe. L’album se termine sur Ubu-Suku, un blues pour piano solo d’un très belle facture. Le tour est joué. Si vous ne connaissez pas African Marketplace, précipitez-vous pour l’écouter, vos oreilles vous en sauront gré.

Original Suffer Head, Fela Anikulapo Kuti & Egypt 80

1981, Fela Anikulapo Kuti arrive avec un nouveau groupe, Egypt 80, qui remplace Africa 70, et qui développe les conceptions musicales de son leader, dans lesquelles jazz, high life, ju-ju et soul font bon ménage et se marient pour donner le jour à ce qu’on a coutume d’appeler Afro-beat. Claviers, percussions, guitares et cuivres, solos de saxophone, groove et transe alliés à des paroles hautement politiques entrent dans l’alchimie d’une musique que Fela affirme comme arme du futur. En s’opposant au pouvoir militaire de son pays, il devient le musicien fétiche du petit peuple de Lagos. Celui qu’on appelle désormais The Black President s’en prend dans cet album à la corruption, aux grandes firmes internationales (International Thief Thief), à l’oppression imposée au peuple africain par la conjonction des intérêts des colonisateurs économiques et des pouvoirs corrompus et dictatoriaux qu’ils installent et soutiennent. Les morceaux-fleuves (un quart d’heure, minimum) qu’il propose s’ouvrent sur des introductions au clavier, installent un groove obsédant ponctué de riffs de cuivres et de chœurs omniprésents, de chorus instrumentaux qui scandent leurs refrains-slogans. Comme le disait Léo Ferré, « Les plus beaux chants sont des chants de revendication ». Cet album d’Anikulapo Kuti en est l’illustration.

Gold Shadow, Asaf Avidan

Paru en 2015, l’album Gold Shadow du chanteur israélien Asaf Avidan est la bande-son de ma vie actuelle, c’est dire que les douze chansons qui le composent, à une près peut-être, me semblent être faites d’un même acier inoxydable. Voix féminine (inflexions à la Janis Joplin ou à la Amy Winehouse), voix ardente, douce aussi bien que rugueuse, la voix d’Avidan s’adapte avec le même bonheur à un folk hérité des grands du genre (Dylan, Cohen ou Young), au jazz (une influence jazzy serait sans doute plus juste), au blues et à l’âme soul. C’est la voix inimitable d’un homme sensible, émotif, écorché vif. Le morceau qui ouvre l’album, Over my head, que vous pouvez écouter ci-dessus est sans le moindre doute un tube, tout comme plusieurs autres plages du CD. Avec son intro, façon piano-jazz, le titre éponyme est une balade qui peut faire penser à Jane Lee quand elle était accompagnée par le grand Mal Waldron. Je ne sais quoi dire d’Ode to my Thalamus, dont je ne me lasse pas. Pour le troisième morceau, The Jail that sets you free, il fait penser, avec son entrée en matière sans fioriture, son riff de guitare électrique, son phrasé et son accompagnement à la splendeur d’un Jack White des meilleurs jours, nous fait franchir un pas de plus vers ce qui est sans doute, à mon humble avis, le sommet du disque : My Tunnels are long and dark these days. Intro qui fait penser aux musiques des films de Wong Kar-Wai, chanson pleine d’ardeur et de poésie. On passe d’une atmosphère, d’un univers sonore à un autre sans avoir l’impression de quitter le même disque. Et que dire du blues à la merveilleuse lenteur, propice au groove le plus échevelé, et à ses back-grounds délicieusement répétitifs, Bang bang – une vraie réussite. The Labyrinth song, qui nous amène gentiment vers la fin de l’album est un hommage, on pourrait presque parler de pastiche, à Leonard Cohen, dont Asaf Avidan est de toute évidence un admirateur. On passera avec indulgence sur le dernier titre de l’album, accompagné à la guitare et mollasson, qui est sans doute le moins emballant des douze. C’est dommage de finir ainsi, mais Gold Shadow est une telle réussite qu’on n’en voudra pas à Asaf Avidan. A écouter absolument.

Traversées, Constantinople & Ablaye Cissoko

Musique métisse (croisement des traditions des griots mandingues et des cours persanes), avec dialogue des instruments (Kora, setar, viole de gambe et percussions), que celle de ce second opus du groupe Constantinople en compagnie de Cissoko (cinq ans après Jardins migrateurs, premier essai tout aussi réussi que celui-là). Les voix, de Cissoko et de Kya Tabassian, leurs cordes, la percussion de Patrick Graham et la viole de gambe de Pierre-Yves Martel rendent hommage aux traditions du Sénégal et de l’Iran, mais aussi à celles de l’Espagne et de l’Amérique du sud (Pérou et Mexique). Musique douce, d’une beauté apaisante, musique virtuose sans ostentation, musique harmonieuse, musique réconciliatrice. Musique d’hier, on entend même le Moyen-âge dans Recercada Quinta, musique d’aujourd’hui, avec les compositions des deux leaders. Grande musique classique du monde. Grande musique tout court. Une rencontre musicale qui ne cache pas une rencontre humaine véritable.