L’Urgence et la patience, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 1

« J’aime l’idée qu’on puisse définir un livre comme un rêve de pierre (l’expression est de Baudelaire) : « rêve » par la liberté qu’il exige, l’inconnu, l’audace, le risque, le fantasme, « de pierre », par sa consistance, ferme, solide, minérale, qui s’obtient à force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire. Quand on a trop le nez dans le manuscrit, l’œil dans le cambouis des phrases, on perd parfois de vue la ligne du livre. Or, j’aime me représenter le livre comme un ligne. J’aime cette abstraction, où la littérature rejoint la musique, et où la ligne du livre ondule, monte, descend au gré de pures questions de rythme. » Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience (2012)

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 6

« Proust, c’est assez lourd, mal écrit parfois ennuyeux à hurler, ou dérisoire (les aubépines, à 1ère vue) mais la beauté, l’importance, viennent de la recherche, du projet de connaissance, qui de ce fait a transformé l’histoire de la littérature. »

J’adore la première partie de ce jugement, et n’adhère pas à la fin, tellement respectueuse de l’histoire littéraire et de ce qu’elle a décidé comme définitivement vrai. De ce point de vue, lire des auteurs contemporains que l’histoire littéraire n’a pas encore complètement définitivement étiquetés, dont on ne nous dit pas ce qu’il faut penser, ou des anciens que l’édition a un peu oubliés est sans doute la meilleure solution. Ou alors, faire fi des jugements de l’histoire littéraire…

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 5

« Comment je suis devenue écrivain » – Souvenir de cette journée à Duclair, avec Mlle Haquet : dire le monde, et pourquoi. Ce que c’était en tant qu’adolescente : un pouvoir, une situation, qui culminera en 62 quand je me « verrai » à la fac avec un manteau de daim (après avoir publié un premier roman), une autre vie. L’affirmation d’un moi. Or, quand j’écris vraiment, je m’aperçois que je n’ai pas de moi, que je suis semblable aux autres et que ma vie ne changera pas pour autant. (Je peux attribuer ces propos à un personnage.)

De toute façon, « ruiner l’idée de littérature » (comme Rousseau, Céline, Proust beaucoup moins) est l’objectif premier.

L’Atelier noir, Annie Ernaux – morceaux choisis 3

« Je trouve belles, lumineuses, les métaphores de Proust et pourtant je m’interroge sur leur nécessité pour moi : elles ne me paraissent pas indispensables pour rendre un sentiment, un paysage. Ce qu’il y a seulement, c’est qu’une odeur, un paysage renvoient à quelque chose de déjà vécu, même différemment, mais les deux membres d’une comparaison sont rarement évidents à la conscience quand on vit. Ce n’est qu’ensuite qu’on établit parfois des rapports. La comparaison, bref, c’est le mode de pensée exceptionnel sauf si on s’y applique. » Annie Ernaux, L’Atelier noir

Bla-bla-bla… On peut encore s’interroger sur la nécessité des métaphores (qu’elles soient celles de Proust ou d’un-e autre)… ou considérer une bonne fois pour toutes que la métaphore est à fuir, parce qu’elle est la marque d’une écriture du passé dont on peut tout aussi bien faire l’économie dans une pratique nouvelle. Annie Ernaux, qui parle de Handke comme d’un écrivain moderne (on est encore au XXe siècle), a pour modèle Proust et ses lumineuses métaphores… Il est (était) peut-être (déjà) temps d’imaginer autre chose. Ce qui commencerait par se passer, autant que faire se peut, de la métaphore ou de la comparaison, même si nombre d’écrivains d’aujourd’hui sont encore imprégnés d’une culture littéraire vieille de plus de cents ans et ne cherchent surtout pas à se défaire de cette triste emprise.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 5

« L’effet de souffle littéraire est un souffle de vie – c’est un QI, c’est le QI chinois. Il est très proche de l’énergie romanesque, que j’ai essayé d’atteindre dans certaines scènes de Fuir et de La Vérité sur Marie, de pures scènes de fuite éperdue sorties de tout contexte narratif, la fuite de nuit à trois sur une moto à Pekin, la fuite du cheval Zahir sur le tarmac de l’aéroport de Narita. Dans ces moments exacerbés où le livre s’emballe, il fallait que je ois moi-même dans le mouvement, dans la poursuite, dans le hérissement, dans l’affolement. L’emballement du cheval qui s’échappe dans la nuit sur les pistes de Narita est emblématique à cet égard. La scansion dans le rythme qui s’installe alors, les mots qui s’élancent, qui déferlent, qui se ruent sur les traces du cheval, le rythme heurté, saccadé, de la phrase, calqué sur le galop du cheval, a quelque chose à voir avec le souffle, on est au cœur de la rafale, on est – moi, le lecteur, les poursuivants, la phrase – emporté par ce souffle littéraire qui se lève soudain dans le roman. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 4

« Au début, quand j’écrivains mes premiers textes, j’étais très impressionné par la langue française. J’étais intimidé. J’essayais d’écrire des phrases irréprochables d’un point de vue grammatical. Si les phrases étaient courtes, c’était d’autant plus facile, sujet, verbe, complément, je ne prenais pas trop de risques. Dans La Salle de bain, je ne m’aventurais rarement dans des phrases avec plus d’une relative. J’avais ce besoin de bétonner chaque phrase, chaque paragraphe. Comme je me relisais déjà beaucoup, j’y parvenais facilement. Aujourd’hui que j’ai acquis davantage de savoir-faire et de technique, je peux me permettre des figures plus complexes, un double saut périlleux, un triple salto, même si je garde toujours présent à l’esprit que si je tente une figure complexe, elle doit absolument paraître naturelle à l’arrivée. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

Institut Benjamenta, Les frères Quay

Premier film des frères Quay, Institut Benjamenta (dont le prétexte de départ est le roman de Robert Walser) est un film étrange, onirique, dérangeant, d’une beauté formelle inépuisable et toujours actuelle, une ouvre d’art bien plus qu’un film, en fait. Tourné en 1995, on pourrait croire qu’il est bien plus ancien ; pellicule noir et blanc, personnages et atmosphère qui peuvent évoquer l’époque où le livre de Walser a été écrit. Mais le parallèle entre film et livre s’arrête là : le personnage principal, Jakob Von Gunten, arrive devant la porte de l’Institut Benjamenta, où l’on forme les domestiques. Jusque-là, on retrouve bien le cadre de l’intrigue de Walser, dans laquelle Gunten va se perdre comme être humain et non se réaliser, tout comme le personnage du roman Le Commis. Chez les frères Quay, la destinée de Gunten n’est pas la même, et ça importe peu, l’intrigue du livre est oubliée, et ça importe peu. Car on va assister en s’asseyant dans le fauteuil moelleux de son cinéma préféré pour voir ce film splendide à autre chose qu’un film. Beauté formelle des images et des scènes, onirisme échevelé, intrigue minimaliste… Gunten sonne à la porte d’entrée, un judas de forme carrée s’ouvre et… le visage d’un petit singe apparaît, qui le regarde, puis la porte s’ouvre. Gunten est immédiatement accepté dans l’école, un homme qui est le directeur lui attribue une tenue d’élève (scène surréaliste dans laquelle le directeur n’apparaît tout d’abord pas, caché qu’il est dans une sorte d’alcôve en bois, puis quand il apparaît, il semble qu’il ait des sabots, mais non finalement, il est chaussé), puis il est présenté à ses compagnons d’études qui répète l’unique leçon qui constitue leur enseignement théorique. Après quoi, on suit les personnages sans qu’une histoire se raconte. Gunten, mal à l’aise dans le dortoir, demande une chambre individuelle qui lui est attribuée, à l’étage de ce qui semble être les appartements du frère et de la sœur qui dirigent l’Institut. Et les scènes oniriques se suivent et ne se ressemblent pas, dans lesquelles la photographie noir et blanc du film s’élève jusqu’à des sommets, puits de lumière dans la chambre obscure de Gunten, extérieur-nuit sous la neige, espace mystérieux à l’intérieur des locaux de l’Institut qui évoque un musée dédié au cerf ou le centre d’un rêve, l’esthétique du film, renforcée par des décors surréalistes, des atmosphères brumeuses, des nocturnes où règnent le flou, les jeux de lumière, les reflets et l’ombre, tout porte à se laisser au plaisir visuel d’un ovni cinématographique sans se préoccuper de rien d’autre que de ce plaisir visuel. On se souvient d’Elephant man, de David Lynch, ou d’Eraserhead… Un imaginaire aussi puissant que celui de Lynch, porté par des effets et une esthétique proches, imaginaire qui tient du merveilleux des contes, et de l’absurde des rêves, mais d’un absurde qui n’est pas sans signification. Le personnage de Gunten n’est pas celui de Walser et il a un destin, qui ne sera pas révélé ici. Sa présence dans l’institut va modifier bien des choses. Fraulein Benjamin, la directrice, qui donne les cours aux apprentis domestiques, à la libido et la sexualité bridées va rencontrer elle aussi son destin (scène grandiose en toute fin de film, dont il n’est pas question de révéler la teneur sous peine de dévoiler un essentiel du déroulé d’un scénario impeccable). Le directeur lui-même va découvrir grâce à Gunten des aspects de sa personnalité qu’il ignorait de toute évidence. Quant à l’Institut, le passage de Jakob va également modifier définitivement son destin. Ces trois éléments de l’intrigue sont une entrée majeure pour la compréhension du film. L’analyse psychanalytique de l’intrigue, comme toujours avec les contes, en dirait un peu plus long sur le sens profond de ce conte cinématographique génial (les niveaux de lecture sont multiples et cette chronique n’en suggère que quelques-unes) et pour ceux qui ne verraient dans Institut Benjamenta rien de plus qu’un superbe rêve sans interprétation, on pourrait leur rappeler qu’à l’Institut Benjamenta, comme l’écrivait Walser, « on apprend très peu de choses » et qu’il en va de même sans doute du spectateur qui refuserait de se poser quelques questions élémentaires. De ce point de vue, même si les frères Quay ont pris des libertés avec le livre qu’ils ont adapté, relire le roman de Walser peut sans doute constituer une aide importante, car ils n’en n’ont pas trahi l’esprit.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 3

La ponctuation

« J’ai fait des expériences, j’ai tâté du point-virgule. Puis, au début des années 2000, il a fini par disparaître complètement de mes romans. Ce n’est d’ailleurs pas tant pour marquer ce que le point-virgule pouvait avoir de daté ou de maniéré que j’y ai renoncé, c’est plutôt, curieusement, pour des raisons essentiellement visuelles. Comment expliquer ça ? Cela date de la lecture de Compagnie de Beckett. je ne sais plus exactement à quelle date j’ai lu pour la première fois Compagnie, mais j’avais été ébloui par le continuum verbal sous lequel se présentait le livre, uniquement séparé par des points. Aucune virgule, aucun point-virgule. C’était extrêmement radical. C’était vraiment très beau et très convaincant, et je crois que cela a joué un rôle déterminant dans ma décision de renoncer au point-virgule. »

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint – morceaux choisis 1

Les sept yeux de l’écrivain

« Pour écrire, il faut sept yeux, un œil sur le mot, un œil sur la phrase, un œil sur le paragraphe, un œil sur la partie, un œil sur la construction, un œil sur l’intrigue – et un œil derrière la tête, pour surveiller que personne n’entre dans le bureau où on est en train d’écrire. Chacun des domaines que contrôlent ces sept yeux a ses propres règles et obéit à ses propres lois. Une seule imprécision dans un seul de ces domaines et c’est le faux pas assuré. » Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

Bon, le septième œil n’est pas le plus important, on se contentera donc de s’en faire greffer quatre !

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 4

« Parmi les histoires que l’écrivain français raconte dans Vies imaginaires (1896), il y a précisément la vie de Pétrone. J’aime beaucoup Schwob, depuis des années, pionnier dans ce genre qui s’est spécialisé dans le mélange d’inventions et de faits historiques réels et qui, au siècle dernier, a influencé des auteurs comme Borges, Bolaño, Sophie Calle et Pierre Michon. »

Ce n’est pas la première fois que je lis sous la plume de Vila-Matas pareil éloge de Schwob, dont il faudra bien qu’un jour je lise enfin son œuvre de référence. Je n’ai jamais été déçu par les conseils de lectures d’Enrique, un fin lettré et un fin connaisseur de la grande littérature mondiale !

Mac et son contretemps, Enrique Vila-Matas – Morceaux choisis 3

« Malamud a toujours eu droit à ma sympathie de lecteur. Il avait grandi parmi des agents d’assurance et c’est peut-être pourquoi il semblait appartenir à cette corporation. Le Malamud, qui rôde obstinément autour de la capacité qu’a, aussi incroyable qu’elle nous paraisse, l’être humain à s’améliorer, m’attire. Et aussi parce qu’il crée toutes sortes d’êtres discrets et gris aux airs d’agents d’assurance qui, à cause de ce quelque chose qui est en eux, essaient de s’engager à fond et, comme le protagoniste russe affligé et sombre de L’Homme de Kiev, mon roman préféré de l’auteur, deviennent de grands obstinés qui luttent toujours pour aller plus loin en tout.

Pour un débutant comme moi, Malamud, si gris et si tenace, peut servir de modèle parfait pour écrire constamment sans intention démesurée de se diriger quelque part, écrire en évitant de faire les efforts du « réparateur », le personnage de L’Homme de Kiev qui lutte en permanence pour évoluer. Malamud est un bon modèle pour moi, parce que ses héros se dépassent, en revanche, l’écrivain demeure au milieu de rochers gris et de chênes verts austères, toujours sans intention démesurée de se diriger quelque part, de s’éloigner de ses « savoirs discrets » sur l’art du récit. »

Bad Luck banging or Loony porn, Radu June

Six ans après l’inoubliable Aferim ! Radu June nous offre avec Bad Luck banging or loony porn un nouveau film (récompensé par un Ours d’Or au festival de Berlin) de haute tenue. L’intrigue en est simple : une professeure enseignant dans un lycée de Bucarest à la réputation sans faille doit défendre son poste devant une assemblée générale des parents d’élèves scandalisés par le scandale d’une sex-tape circulant sur Internet, qui montre l’enseignante dans une posture scabreuse au lit avec son mari. La mise en forme narrative de l’intrigue est un peu plus complexe… Le tout début du film nous montre le contenu de la fameuse sex-tape, cru et pour le moins porno, avant qu’une première partie nous montre le personnage principal du film traversant Bucarest à pied (on se dit tout d’abord qu’après une ouverture en fanfare, le réalisateur se permet des longueurs…), prétexte à mettre en évidence dans le décor urbain d’une grande ville roumaine tout ce qui peut être de l’ordre de la vulgarité, de l’indécence du monde contemporain, de la référence discrète, et même du clin d’œil appuyé, à la pornographie, mais aussi de la violence décomplexée de sa population… La deuxième partie du film rompt catégoriquement avec cette narration qui prend son temps et nous montre Emi faire quelques démarches pour éviter de perdre son poste, dans un Bucarest en folie, masqué et hyper-tendu. Des extraits de documentaires, de publications Internet, sorte de petit musée des horreurs roumaines sous-titré par des légendes explicites qui font faire au spectateur un second voyage historique, sociologique, politique et sociétal dans une Roumanie qui a eu maintes fois à faire avec l’obscénité et l’immoralité. On se dit que l’affaire d’Emi est bien peu de chose au regard de ce que le pays a vécu par le passé et vit encore aujourd’hui. On se dit aussi que Radu June a choisi d’emprunter des chemins de traverse pour traiter du thème de son film, qu’il a choisi la légèreté d’une comédie de mœurs pour parler de thèmes finalement pas tous aussi léger qu’une histoire de sex tape. La troisième et dernière partie nous fait alors entrer de plain-pied dans la comédie en dénouant l’intrigue, dans la cour d’honneur du lycée qui accueille la réunion avec les parents remontés comme des coucous et qui veulent visiblement la peau de la prof, qui se défend à coups d’arguments intellectuels, tout cela dans la caricature (un haut-gradé de l’armée qui ne cache pas son antisémitisme et son amour du nazisme, une mère d’élève puritaine et drapée dans ses valeurs morales réactionnaires, un pilote d’avion violent et machiste…), l’humour débridé (prises de paroles de parents plus ou moins grotesques, plus ou moins crédibles aussi, mais qui renvoient sans doute à des postures politiques, nationalisme exacerbé, fascisme et nostalgie de l’époque communiste autoritaire, encore en cours en Roumanie et qui sont autrement plus obscènes que le petit film de la « prof porno »), avec proposition de trois fins différentes, dont une totalement délirante qui permet de sortir de cette comédie grinçante sur un hénaurme éclat de rire, histoire de rappeler que tout cela est une fiction, même si cette fiction est l’occasion de revisiter le réel à travers un filtre qui ne force pas l’optimisme.

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Kafka, suite. Etait-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? C’était un écrivain génial, mais il ne se fie pas à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, il reste d’une modestie dévastatrice. Les femmes l’adorent, mais il s’empêtre dans des amours malheureuses où, au lieu de satisfaction, il ne trouve qu’humiliation. Il apprécie la vie, on peut dire que c’est un hédoniste et pourtant il mène une existence d’ascète. De nature solitaire, il veut constamment se marier. Il fait de la gymnastique, s’adonne au jardinage pour entretenir sa santé, dort la fenêtre ouverte en hiver, pratique la marche à pied, la natation, mais contracte une maladie mortelle et meurt avant l’âge. – Destin émouvant, et on pense à Goethe pour se consoler. Il a lui aussi eu sa part de malheur, mais il a « mieux exploité » sa souffrance. Peu importe. Le personnage de Kafka, peut-être même plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et je me demande si ce n’est pas là son véritable héritage. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

Hamlet et la question du moi futur - Bruno Jarrosson

« Trois jours à Copenhague. Le grand fiasco européen. Bel ennemi, vilain ami. Les étrangers qu’ils ont accueillis à leur époque libérale sont devenus un fardeau pour eux ; ils se sont donc tournés vers la droite et attendent qu’elle mette de l’ordre, c’est-à-dire qu’elle assigne des limites à la démocratie. Chaos et incertitude ; la terreur fait trembler l’Europe, et l’Europe se couche devant la terreur comme une mauvaise putain devant son maquereau. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Toujours aussi vrai, me semble-t-il, et pas seulement pour le Danemark. Un miroir tendu à la France actuelle ?…

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Il a fallu survivre aux nazis. A l’époque bolchévique, il n’y avait aucun espoir de survie ; le système ne semblait pas devoir disparaître un jour. Pourtant, je n’ai jamais accepté son existence. Je ne me suis pas inséré dans sa pensée, je n’ai pas pratiqué son langage, je ne me suis pas installé dans ce qu’on appelle la vie normale : je n’ai pas fondé de famille, je ne me suis pas constitué de véritable base existentielle, pour ainsi dire. Je vis maintenant pour la première fois dans un monde qu’on peut dire réel. Comment est-il ? Absurde, lui aussi ; mais au moins son absurdité est-elle réelle. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

L’absurdité de notre monde est en effet réelle, et de plus en plus difficile à accepter…

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Le sentimentalisme de la survie est fini, de même que le libéralisme sexuel, philosophique et comportemental d’après-guerre : c’est le retour d’une époque virile, d’un conformisme brutal, peut-être de la guerre. En tout cas, celui du fascisme (ou quel que soit le nom qu’on lui donne). Je dirais que l’ère de l’hédonisme est arrivée, si tant est que l’hédonisme est la pratique d’une société composée d’hommes et de femmes véritables. Mais où sont les hommes et les femmes ? Selon un esthète libéral qui se prend pour un essayiste influent, non seulement c’en est fini du sérieux sous toutes ses formes, mais il n’est plus représenté que par des artistes est-européens qui s’agitent dans des costumes mal taillés et ne savent que faire de leur malheur. Si ce n’est assommer le monde avec leur mauvaise humeur. Ainsi, le monde occidental se trouverait-il déjà par-delà le bien et le mal et ne songerait-il plus qu’à s’amuser ? Mais de quoi ? Et dans quel but ? Finalement, il n’y a rien de plus ennuyeux qu’une bonne distraction. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Bonne année, bonne santé, bon fascisme discret à toutes et tous !

L’ultime Auberge, Imre Kertész – Morceaux choisis

« Ce qu’on fait aujourd’hui de la démocratie n’a pas grand-chose à voir avec la res publica ; je parlerais plutôt de démocratie de marché. Avec un peu d’autodiscipline, c’est une forme d’existence très agréable, mais elle prendra vite fin à cause de son évolution insolente vers la centralisation de l’argent et du pouvoir ; alors c’en sera fini de l’autodiscipline et de la douceur de vivre. N’est-ce pas une sorte de fascisme discret qui nous attend, avec emballage biologique, restriction totale des libertés et relatif bien-être matériel. » Imre Kertész, L’ultime Auberge

Ecrit de cela il y a vingt ans, cette note semble lire la situation actuelle avec une acuité qui ne se démentira sans doute pas dans les années qui viennent…

Journée particulière, Célia Houdart

Il y avait un certain temps que je n’avais pas lu un des livres à la jaquette blanche à rayures, il y avait un certain temps que je voulais lire un livre de Célia Houdart, pour des raisons que je n’exposerai pas ici. C’est désormais chose faite, aussi allons-nous expédier les affaires courantes au triple galop. Le roman (pas toujours roman) enquête sur un photographe est à la mode depuis quelque temps ; ici, il s’agit d’une « enquête », pas d’un roman, sur une photo prise par Richard Avedon avec l’appareil d’un photographe de plateau (théâtre), Alain, moins connu que lui, et abandonnée aussitôt que prise. Quand la femme qui accompagne Avedon revient sur ses pas pour annoncer à Alain que l’homme qui vient d’utiliser son Leica est le grand photographe qu’il admire, il lui court après et lui demande s’il peut à son tour le photographier avec sa compagne. Les deux clichés figurent à la fin du livre (très petit format), sur un papier qui boit l’encre et rend les photos assez peu nettes (doux euphémisme) et leur crée de toute pièce un grain envahissant. On se demande comment une maison d’édition comme POL ne peut pas mieux faire, mais c’est un détail. Passons au texte : dès l’incipit, on comprend qu’on a affaire à une adepte de l’écriture impersonnelle, ou neutre, ou encore plate, je ne saurais la nommer avec exactitude, mais une de ces écritures à la mode du jour, qui semble incontournable, en ce début de XXIe siècle, quel que soit l’histoire qu’on raconte. Or, si ce type d’écriture impersonnelle allait comme un gant aux bouquins d’Edouard Levé (Journal, Suicide, Autoportrait…), parce qu’elle collait parfaitement avec le fond des livres de l’auteur en question, avec sa personnalité, ici, on peut se demander en quoi ce type de « style » correspond au récit qui nous est vaguement ébauché dans Journée particulière, on peut se demander s’il n’est pas adopté par pure soumission à un diktat littéraire de l’époque. Il me revient aussi à la mémoire l’écriture blanche de Camus dans L’Etranger, choix stylistique pertinent s’il en est, l’écriture blanche collant parfaitement à la peau de Meursault, le personnage principal du roman. Toujours est-il qu’il ne m’a pas fallu plus d’un paragraphe pour trouver ce « style » insupportable de platitude, pour me dire que, même très courte (environ 90 petites pages), cette lecture allait sans doute se transformer en épreuve. Donnons-en un aperçu rapide, avant de poursuivre, afin que les lecteurs de cette chronique soient éclairés :

« Je suis revenue sur les lieux pour essayer de reconstituer la scène. Comprendre comment elle avait pu se dérouler. Savoir qu’elle en avait été le cadre.

J’ai interrogé les souvenirs plus ou moins précis d’Alain. J’ai consulté des catalogues pour mieux connaître l’oeuvre de Richard Avedon. Je me suis mise en quête de témoignages de proches du photographe américain. »

La recette semble simple : phrases courtes, pas de recherche stylistique particulière, vocabulaire courant, pas de recherche lexicale particulière, écriture quasi journalistique. Plus loin, on peut trouver également des phrases non verbales, ultra-courtes.

Par bonheur, le thème est censé m’intéresser : la photographie, un grand nom (j’aime beaucoup certaines photos d’Avedon). Je vais peut-être trouver mon bonheur ailleurs que dans le style littéraire de l’auteur. Me revient à la mémoire la recherche stylistique de Samuel Beckett (cité à deux reprises dans le livre de Célia Houdart, pour d’autres raisons) ; l’appauvrissement de la langue, ça t’avait une autre gueule que ce « style-là ». Passons. Le texte est discontinu (autre façon de faire – l’expression est on ne peut mieux choisie – à la mode), ce qui permet d’écrire et de publier de courtes notes, des notations qui pourraient encore valoir en tant que travail préparatoire. De là à les donner à lire à des lecteurs… On passe donc, sans souci d’organisation, des rencontres avec Alain à Avedon, à son œuvre, il est question d’Andy Warhol, photographié par Avedon, du bulletin de santé d’Alain, de l’amitié que l’auteure sent venir en elle pour lui, de la période du premier confinement (pas le moins intéressant dans ce texte décousu, autant que discontinu), des parents d’Alain, de ceux de l’auteure, j’en oublie sans doute. Lu en deux fois, seul avantage de ce petit livre, on s’en débarrasse rapidement, Journée particulière est d’un ennui assez redoutable (avis qui vaut ce qu’il vaut, mais c’est le mien). Ah, oui ! il est question aussi, un peu de cinéma, de deux films, et d’Une Journée particulière, justement, et on se demande bien pourquoi Houdart emprunte à ce film le titre de son livre, puisqu’il est question d’une photographie, de deux photographies, prises en un moment particulier, certes, mais pas d’une journée particulière. Jusque dans le choix du titre, l’auteure semble bien mal inspirée. Enfin, avant de retourner à des lectures plus stimulantes, évoquons une piste d’explication à ce style mortellement plat, une citation du poète objectiviste, Charles Reznikoff : « Les doigts de tes pensées / modèlent ton visage / sans relâche. » Citation balancée sans explication, sans commentaire. Les thuriféraires des objectivistes américains prisent un style plat, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit. Ils feraient sans doute bien de relire Kafka, qui ne dit pas plus que ce qu’il dit, lui aussi, et dont l’écriture est tout sauf emmerdante. Notons, avant que de tirer notre révérence pour ce soir, que le tercet de Reznikoff n’a rien de chiant du point de vue du style. Ni d’aucun point de vue, d’ailleurs.

Esquisses musicales, César Aira / La preuve, César Aira

Quand vous avez perdu la littérature et que vous la cherchez désespérément, inutile de tourner vos regards vers la France, vous ne l’y trouverez plus, c’est mort, sauf peut-être en de très rares occasions. Non, soyez sérieux, regardez vers l’Amérique du Sud (peut-être un peu au nord, aussi, qu’en sais-je ?…), et là, c’est gagné. D’où ce retour au grand César Aira, l’Argentin sublime, né en 1949 (c’est vrai, on se fout de sa date de naissance…), auteur de cent-dix à cent-vingt livres, qui fait mouche à tous les coups. Ici, Esquisses musicales, un petit roman (Aira fait court), qui nous éloigne un peu de sa théorie de la fuite en avant et nous narre l’histoire du peintre que personne n’a jamais vu peindre, et qui doit pourtant réaliser une fresque pour la mairie de sa ville, Coronel Pringles. Prétexte à disserter de façon fictionnelle sur le travail de l’artiste, cette fable d’Aira n’a pas eu l’effet escompté sur mon esprit tourmenté, fatigué (toutes les excuses sont bonnes), et je n’ai rien imprimé quant au texte. Voilà pourquoi j’arrête là cette chronique sur un livre à propos duquel je l’avoue, je n’ai rien à dire. Mais ce qui s’appelle rien. Soyez curieux, lisez-le !

La Preuve en revanche a mis mon cerveau en ébullition. C’est encore un texte différent de ce à quoi le maestro a habitué ses lecteurs. Une jeune fille, dix-sept ans peut-être, remonte l’avenue Rivadia vers la place de Flores, à Buenos Aires, pour rentrer chez elle. C’est l’hiver et le soir. Une question brutale, « Tu baises ? », l’arrête dans sa rêverie et sa contemplation, elle se tourne vers la voix qui l’a ainsi interpellée, et découvre deux punkettes, dont l’auteure de la fameuse phrase qui l’a émue. Marcia n’est pas ce qu’on appelle un canon, elle est encore vierge, et la brutalité de la question ne lui a pas à ce jour été assénée. Pourtant, la rencontre entre les trois jeunes femmes va avoir lieu, Marcia est curieuse, elle n’a jamais rencontré de punks, et les trois personnages vont donc s’installer dans une cafétéria où elle discute, de tout et d’amour, surtout d’amour, la punkette ayant exprimé son désir et aussi annoncé sa flamme amoureuse à Marcia, « C’est toi que j’attendais, t’a pas compris, ma grosse ? Ne fais pas ta difficile. Je veux te lécher la chatte, pour commencer. » ; « Je ne pourrais pas te faire de mal. Parce que je t’aime. C’est ce que j’essaie de t’expliquer. Je t’aime. »

C’est loin d’être gagné, on l’aura compris. Mais Mao (la deuxième punkette s’appelle Lénine) et Marcia se lancent dans une discussion, Mao à sa façon abrupte et violente, Marcia, plus douce et ouverte, même si les manières de ses deux amies d’un soir l’étonnent. Mao s’avère bien plus intelligente et fine que son aspect rugueux peut le laisser penser d’un prime abord, la conversation se prolonge, interrompue à deux reprises par la venue de deux responsables qui veulent virer ces filles qui ne consomment pas et occupent une table, aussitôt expédiées à la punk. On s’étonne de ce colloque sentimentale entre trois jeunes filles, tout en s’amusant du contraste entre elles, on se demande où tout ça va nous mener, jusqu’à ce qu’elles quittent les lieux et que Mao entraîne Marcia avec elle et Lénine en lui criant qu’elle va lui donner une preuve de son amour.

La fin est alors un bouquet de feu d’artifice à la Aira, que je me garderai bien de révéler ici, car il faut lire ça. C’est déjanté, punk à souhait. C’est La Preuve, un sacré bon petit livre de César Aira, à lire sans modération.

Dieu, le Temps, les hommes et les anges, Olga Tokarczuk

Ecrit par Olga Tokarczuk vingt ans avant de recevoir le Prix Nobel de littérature, ce roman qui tient de la fable et du conte met déjà en application les préceptes littéraires que l’écrivaine polonaise énonce dans son discours de réception du prix littéraire le plus prisé au monde. L’écrivain comme amateur de puzzle, qui reconstitue un tout à partir de petits morceaux glanés ici ou là, et tente ainsi d’atteindre à l’Universel (« L’esprit d’un écrivain est voué aux synthèses, il collecte avec acharnement toutes les particules pour chercher à reconstituer l’univers dans sa totalité. »), des personnages qui ne sont pas tous humains (titres de certains chapitres : Le temps du jeu, Le temps du moulin à café, Le temps du mycélium, Le temps du verger), la voix d’un tendre narrateur qui plonge ses racines dans la nature, qui dévoile « un champ plus vaste que la réalité », qui écrit une littérature conservant « son droit aux bizarreries, aux fantasmagories, au grotesque ou à la folie ». On pourrait sans doute poursuivre longuement cette mise en parallèle d’un discours sur la littérature et de ce roman étrange et doux, mais parfois si violent.

Car à Antan (un lieu qui porte le nom d’un temps ancien), la vie n’est pas toujours tendre avec les personnages, en particuliers avec les femmes (de loin, les plus beaux personnages du livre). Car la guerre passe par là, à deux reprises (le temps d’Antan, ce village de conte merveilleux, est le temps historique du XXe siècle que nous connaissons), et les envahisseurs, allemands ou soviétiques ne sont pas des tendres. Les hommes sont parfois des salauds, même si la narratrice (le narrateur ?) se garde de trop les juger, se contentant plutôt de présenter des faits sans trop les commenter : « La vie avec le père Divin n’était pas rose. Continuellement mécontent, il piquait des colères aussi fréquentes que violentes. Lorsque Stasia servait le repas en retard, il lui arrivait de la frapper avec quelque chose de lourd. Stasia allait alors d’accroupir entre les buissons de cassis pour sangloter. Elle s’efforçait de pleurer en silence pour ne pas courroucer encore davantage son père. »

Les femmes, quant à elles, sont celles qui, folles ou pas (très beau personnage de La Glaneuse, sorte de femme sauvage qui finit par s’extraire du monde des hommes pour vivre dans la forêt où elle accouche d’un enfant, et cueille des plantes médicinales), donnent la vie, et entrent parfois en relation avec des forces invisibles bien supérieures à celles, profanes, du monde des hommes. « Elle distinguait le contour d’autres mondes et d’autres temps, étendus au-dessus et au-dessous du nôtre. » La sorcière n’est pas loin : la Glaneuse vit dans une baraque avec un serpent, une chouette et un milan (« Ces animaux ne s’agressaient jamais. ») et, quand il la voit marcher avec son serpent autour du cou, le curé (dont tous les appels à l’aide de son Dieu restent vains, en particulier quand il cherche à assécher son pré, envahi annuellement par les eaux de la rivière) ne manque pas de lui rappeler l’écriture sainte (omniprésence des références bibliques). Elle lui répond en riant et exhibant son sexe !

Autre personnage de conte, le Mauvais Bougre, qui lui aussi vit dans la forêt, est un ancien villageois qui a quitté le monde pour adopter la vie animale au point d’en oublier sa langue natale (« Le septième jour, il oublia son nom ») et de développer ses sens pour mieux percevoir le monde. Bien sûr, la Glaneuse s’accouple de temps en temps avec lui. ces deux-là devaient bien se rencontrer…

Au rang des humains, il y a surtout Misia, ses parents, plus tard son mari, Paul. Leur nom : Céleste. Celui de Paul : Divin. Des hommes et des femmes marqués par le religieux (mais ce sont les femmes que Jésus ou les anges visitent), mais qui naissent (et le demeurent la plupart du temps) imparfaits. « Comme tout être humain, Misia était née en quelque sorte disloquée. Chaque faculté, chez elle, faisait bande à part : la vue, l’ouïe, la compréhension, le sentiment, le pressentiment. Son petit corps était au pouvoir de réflexes et d’instincts. La mise en ordre, l’unification de tout cela, voilà en quoi devait consister la vie de Misia avant de laisser s’opérer la désintégration finale. » (le travail du Temps auquel rien d’humain n’échappe).

Enfin, même si nous oublions volontairement bon nombre de personnages, il y a le châtelain Popielski, qui consacre ses vieux jours à un jeu de labyrinthe que lui a offert un vieux rabbin (eh, oui ! il n’y a pas que la religion catholique dans cette Pologne imaginaire autant que réelle…), et dans lequel la puissance de Dieu, si elle semble proclamée à longueur de pages du livret d’accompagnement dans lequel sont édictées les règles du jeu pour un joueur solitaire, est subtilement remise en cause. Il n’échappe pas, en effet, au fatum humain et, « Dans le huitième monde, Dieu est déjà vieux. Sa pensée est de plus en plus débile, le verbe bredouille. Le monde issu de la Pensée et du Verbe est gâteux. » ; « Dieu a voulu être parfait, mais Il s’est arrêté en chemin. ce qui n’avance pas stagne. Ce qui stagne se désintègre. » Le tendre narrateur de Tokarczuk n’est pas tendre avec tous ses personnages. Dieu est condamné à ne pas accéder, contrairement aux hommes « qu’il a emprisonnés dans les mondes et empêtrés dans le temps », à la mort libératrice.

Promenades avec Robert Walser… Walser à l’aune de Carl Seelig (2)

« En ce qui concerne la musique, elle devrait être réservée aux couches les plus élevées de la société. Consommée en grande quantité, elle a sur la masse un effet débilitant. Aujourd’hui, on nous la sert dans chaque pissoir. Mais l’art doit rester un don, un cadeau vers lequel le simple peuple lève un regard plein de désir. Il ne doit pas descendre au cloaque. C’est faux, c’est un détestable manque de goût. Le charme, la grâce, l’élégance sont indispensables à l’art. – En ce qui me concerne, quand je suis dans mon état habituel, je n’aspire pas à la musique. je préfère une conversation amicale. Mais à l’époque où, à Berne, j’étais amoureux de deux serveuses, j’avais soif de musique, comme un possédé. »

Que dire de plus et de mieux sur la musique ? Combien de fois me suis-je désespéré en entendant ce que l’industrie, le business de la musique sert dans l’auge auditive des gamins qui n’ont ni culture ni goût, et mettent au pinacle des produits « musicaux », des savonnettes insipides, des « chansons » passées à la moulinette d’ordinateurs qui « corrigent » les voix de « chanteurs » qui ne savent rien de la note juste et n’ont jamais posé leur voix ni travaillé leur colonne d’air. Heureusement, il y a la moulinette qui fait de ces « chants » des produits virtuels tous identiques et vulgaires, tout juste bons pour ceux qui les écoutent en pensant se gaver de ce qui se ferait de mieux. Faites-leur écouter de vrais musiciens ou de grandes voix et ils tournent de l’œil ! J’ai fait l’expérience mainte et mainte fois, le résultat est toujours le même.

La Rose, de Robert Walser : substantifique moelle (1)

« Nous l’appelons Wladimir parce que c’est un nom rare et qu’en effet il était unique en son genre. Ceux qui le trouvaient drôle guettaient un regard, un mot de lui, et il en était avare. Médiocrement habillé, il se comportait avec plus d’assurance que vêtu avec recherche, et c’était au fond un être bon, qui n’avait d’autre tort que de s’inventer et de s’attribuer des défauts qu’il n’avait pas. Il était principalement méchant envers lui-même. N’est-ce pas impardonnable ? »

Ainsi commence ce recueil de textes brefs, le dernier ouvrage de Walser édité de son vivant, trente ans avant sa mort. On croit y voir un autoportrait de l’auteur lui-même. Il y est question des femmes, avec lesquelles le personnage semble ne pas avoir grand succès, même s’il les intéresse pourtant. Notre personnage est en tout cas un homme de bien, original et sympathique, à l’image de Walser, cela est certain. 

« Parfois il se conduit en viveur, fréquentant ce qu’on appelle des bistrots malfamés. Il est des gens qui l’en blâment, mais qui, eux-mêmes, voudraient bien s’amuser une fois, ce que ne leur permettent pas toujours les milieux qu’ils fréquentent. On l’a imité, mais cet être original reste ce qu’il est. L’imitation est d’ailleurs chose fort naturelle. » 

L’Anomalie, Hervé Le Tellier

A l’heure de confirmer dans cette chronique d’un livre que je n’ai pas aimé du point de vue du style que je ne l’ai pas aimé du tout, le manque d’envie d’écrire sur le sujet le dispute à l’ennui de m’en tenir à son intrigue. Il va sans doute falloir trouver une approche différente, une autre accroche pour lancer le texte et se débarrasser ainsi une bonne fois pour toute de ce roman enfin terminé dans une lecture qui n’a pas suscité mon émoi. Peut-être bien comme chaque fois qu’on me fait le cadeau du dernier Prix Goncourt, à l’exception peut-être de L’Amant de Duras. Bref, L’Anomalie est une espèce de roman qui se lit très vite pour la majorité des lecteurs, ce qu’ils recherchent peut-être avant tout. Un livre plein de références à une culture que je ne partage pas, celle des séries, celle d’une littérature grand-public (deviendrais-je snob en vieillissant ?… ou plus exigeant en lisant des auteurs de très grand talent, les deux peut-être, c’est bien possible) un peu facile, un livre qui si la nouvelle se confirme va vite devenir lui aussi une série (ainsi la boucle sera-t-elle bouclée). On nous parle évidemment de science-fiction quand on évoque L’Anomalie. Permettez à l’amateur de SF (même s’il n’en lit plus) qui a fréquenté les plus grands textes de ce sous-genre qui frise parfois le génial de sourire… Gallimard n’est pas un éditeur de SF et Le Tellier n’est pas Asimov (ni Van Vogt, ni M. Banks, liste non exhaustive). Il ne faudrait pas trop galvauder les genres littéraires ni pousser grand-père dans les orties. L’avion qui se dédouble, après avoir traversé un cumulonimbus, un thème de SF ? La bonne blague !

Mais nous y sommes. Le Tellier traite du thème du double, comme tant d’autres avant lui (lire Le Double de Dostoïevski, par exemple, et de préférence) et, idée plutôt intéressante, le traite chez plusieurs personnages à la fois (je ne sais plus combien, mais plus de dix). Mais du même coup, le livre s’ouvre sur douze chapitres (la première partie, moins deux chapitres, où il est un peu question du Boeing) qui passent en revue la vie des personnages qui vont tous, à l’exception de Miesel l’écrivain, se retrouver affublé d’un double. Situation initiale un peu longuette, et qui tire vite à la ligne. On se demande à quel moment on va en venir aux faits, d’autant plus que les vies qui nous sont narrées ne présentent pas toutes un grand intérêt. Le personnage de Blake, tueur à gages, traité dans le premier chapitre, passe encore ; celui de Victor Miesel, écrivain sans grand succès de ventes, mais qui fait avec sa médiocre notoriété, passe encore… Mais Lucie et André ne retiennent guère l’intérêt ; David, avec son cancer du pancréas, pas plus ; Sophia et sa famille, en particulier son père incestueux, j’en soupire ; Joanna l’avocate, passons… et Slimboy, le chanteur nigérian, qu’en dire ?… Quant à Markle, le pilote de l’avion, on se dit qu’il en fallait bien un, lui ou un autre… Et voilà la première partie pliée, l’avion posé dans une base de l’armée de l’air américaine, le livre va peut-être devenir palpitant. J’oubliais, nous avons fait la connaissance d’Adrian et Meredith, deux jeunes scientifiques américains qui ont donné naissance à un protocole improbable, le protocole 42 (en référence au Guide du voyageur galactique, série de cinq bouquins de SF « drôlatique » de Douglas Adams, une œuvre « culte » dont je ne suis pas un inconditionnel) qu’on n’aurait normalement jamais dû mettre en œuvre, mais qui peut répondre à la situation imposée aux passagers du vol AF006 Paris-New-York. La seconde partie, bien plus courte que la première narre la vie desdits passagers pendant leur enfermement dans la base militaire et l’organisation du protocole, mais j’ai vraiment la flemme de continuer à écrire sur ce « roman nécromant » (appellation de Laurent Dubreuil, pour qui le roman est mort et plus que mort). La dernière partie s’ouvre sur une fausse citation, de Victor Miesel, auteur d’un livre intitulé L’Anomalie (mise en abyme, quand tu nous tiens…) : « Aucun auteur n’écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l’auteur. le point final, à la limite, peut leur être commun. » Tu l’as dit, Hervé.

Et c’est ainsi que prend fin cette fausse chronique, dont l’objectif était de dézinguer joyeusement ce bouquin, et que son auteur, piteux, ne termine pas, pris par une flemme incurable, coupable d’avoir déclenché la malignité d’un esprit doué pour la paresse… La troisième partie traite donc du thème du double. Le Tellier fait se rencontrer les paires, il y a un double meurtre (les Joanna) ; Miesel ne rencontre pas son double, celui du mois de mars s’étant suicidé (c’est encore lui le plus peinard) ; Blake de juin assassine le Blake de mars, il ne pouvait pas y avoir deux Blake, etc… jusqu’à une fin plutôt sympa, même si elle apparaît au bout du compte, là aussi, un peu facile. Le Tellier a, selon ses dires, écrit là un roman inhabituel pour lui, un best-seller, donc, et il s’est sans doute bien amusé. Tous les lecteurs ne pouvaient pas le suivre, même si une majorité d’entre eux trouvera son bouquin génial. Laissons-leur ce plaisir, que je ne partage pas. Fin d’une chronique on ne peut plus laborieuse, et pour tout dire bâclée, que rien ne vous empêche de déclarer nulle et non avenue…

L’Anomalie, à l’aune du comment écrire aujourd’hui ? de Laurent Dubreuil (2)

Chapitre Comment lire : « En restituant au dire le risque du poncif, je veux enfin désigner une catégorie de l’illisible. Est d’abord illisible l’expression courue d’avance et non pas ce qui relève de « l’expérimental ». 

Dans L’Anomalie, page 175, j’ai trouvé ça (je l’ai « illu » !) : « C’est quoi l’histoire, déjà ? Ah oui. Le diable entre chez un avocat et lui dit : »Bonjour, je suis le diable. J’ai un marché à vous proposer. – Je vous écoute. – Je vais faire de vous l’avocat le plus riche du monde. En échange, vous me donnez votre âme, l’âme de vos parents, celle de vos enfants et celle de vos cinq meilleurs amis ? L’avocat le regarde d’un air étonné et dit : « D’accord. où est le piège ? » »

Avec des paragraphes qui relèvent de l’expérimental comme celui-là, ce livre va rester dans l’histoire de la littérature française… Il occupera une ligne dans le palmarès du prix Goncourt.  

Monsieur Songe, Robert Pinget

Avec en mémoire les fulgurances de L’Inquisitoire, grand roman de Pinget édité en 1962, l’heureuse découverte en librairie (cherchez les livres de Pinget chez les libraires, vous m’en donnerez des nouvelles…) m’a comblé de joie. Je n’ai donc pas tardé à me lancer dans sa lecture, qui m’a pourtant résisté. N’allez pas en déduire que Monsieur Songe est un texte aussi ennuyeux qu’un jeune homme pourrait le penser. Le prétexte du roman est simple : un retraité, qui écrit ses mémoires, note dans un carnet certaines de ses pensées, raconte sa vie avec sa vieille bonne, entrecoupée de rares moments de bonheur, comme ceux où sa nièce lui rend visite, par exemple. La quatrième de couverture du livre présente le personnage comme un vieil original ; on pourrait aussi le voir comme un vieux banal. Car sa vie est une succession de non-événements, c’est la vie d’un provincial, solitaire et modeste, une « existence falote », comme l’annonce le troisième chapitre du texte. Non, il ne se passe rien de bien intéressant dans le petit monde de Monsieur Songe, des disputes avec sa servante, sa façon de servir le repas, à « cette idiote de bonne », et sa façon de sortir en claquant la porte à la fin d’une dispute avec Monsieur… Ici ou là, pourtant, quelque chose arrive. C’est une fête qu’organise Monsieur Songe, histoire de renouer avec ses vieux amis perdus de vue. La bonne, bien sûr, trouve l’idée on ne peut plus saugrenue : des dépenses inutiles, alors que Monsieur se plaint de ses finances… Mais rien n’est simple dans cette vie sans relief. Il reste trois amis à inviter, alors pour bien faire, Monsieur Songe pense à inviter leurs neveux (« la nouvelle génération » / « Des hippies dit la bonne, des propres à rien ») et même, pourquoi pas, les petits-neveux. Mais quand il faut compter tous ces gens, Monsieur Songe perd le fil, ne s’y retrouve plus. Combien seraient-ils ? Tout se complique et quand la fête a lieu, bien vite Monsieur Songe l’oublie et ne saurait en faire le récit dans ses mémoires… Et celui à qui il demande de lui rappeler ce qui s’est passé n’en a pas gardé un souvenir plus précis que Songe.

Robert Pinget est un auteur Minuit de la période du Nouveau roman. C’est Beckett qui l’a fait entrer dans la maison d’Edition dont Jérome Lindon était le directeur. Les deux hommes deviennent rapidement des proches, Beckett voit en Pinget une inspiration proche de la sienne. Robbe-Grillet est élogieux à son égard. L’écrivain est adopté et il va publier chez Minuit une œuvre pleine de titres (roman et pièces de théâtre). En 1982, sort ce Monsieur Songe, suivi de Le Harnais, et Charrue. Dans un court avant-propos, Pinget annonce qu’il a écrit ces textes durant vingt ans, pour se délasser de son travail. Il est vrai qu’il s’est harassé à la tâche avec L’Inquisitoire (cinq cents pages, tout de même, écrites en six mois). Un peu de délassement n’était sans doute pas de trop dans une œuvre exigeante, qu’il a construite avec des mots, rien que des mots. Car chez lui, et c’est ce qu’approuve Robbe-Grillet, pas de psychologie. Mais des mots. Il n’en reste pas moins, délassement ou pas délassement, que Le Harnais s’ouvre sur une phrase à la Beckett (« Ça casse les couilles », disait celui-là à propos de l’écriture) : «Reprendre joyeusement l’affreux harnais écrit Monsieur Songe. Et puis il biffe affreux. Et puis il biffe harnais. Reste à reprendre joyeusement.» Et voilà le lecteur plongé dans les carnets de note de Monsieur Songe. Il y est question tout d’abord de Littérature, envisagée avec humour, en de courtes notations, mais qui donnent comme un aperçu de la poétique de Pinget.

« Il dit que réduire ses écrits au vraisemblable, c’est refuser les exigences de l’art. une touche d’impossible et voilà que l’œuvre prend forme. »

Dans la dernière partie du livre, la dimension réflexive de la pensée littéraire de Monsieur Songe se meut en véritable mine de pistes pour l’écrivain soucieux de nourrir sa propre poétique. L’air de ne pas y toucher. Des petites perles de théorie cachée sous la coquille rugueuse de l’huitre des petites histoires de Monsieur Songe, de ses aphorismes parfois scabreux, de ses entretiens et de sa collaboration avec l’ami Mortin qui lit et critique ses carnets, de ses notes pour d’hypothétiques romans. Ici, on pense à une mise en abyme de l’écrivain dans son personnage :

« Ça y est, ça y est il la tient cette petite fable où exercer son imagination.

Il sort de son lit, il met sa robe de chambre, s’installe à sa table, prend une plume, une feuille de papier et écrit… qu’il sort de son lit, met sa robe de chambre, s’installe…

C’était donc ça le salut ? Il doit se tromper, il doit confondre. Voyons, qu’est-ce que c’était cette chose, ce déclic miracle ?

Force lui est de conclure que la fable, morte dans l’œuf, n’était que l’écho imaginaire et déguisé d’un constat d’impuissance. »

Et on pense à Beckett. Là, on pense à Walser, avec ses microgrammes écrits d’une écriture minuscule au crayon noir :

« Prendre la plume c’est déjà se guinder dans une attitude. Remède, le crayon. Ensuite la craie sur l’ardoise. Et finalement l’index dans la poussière.Un grand exemple de ce geste-là. Bien difficile à suivre. »

Voilà, Monsieur Songe est un livre qui ne se lit pas comme un best-seller ou un page-turner, mais c’est sans doute mieux.

Profession romancier, Haruki Murakami

Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Après son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, bien longtemps après, il fait un retour sur sa carrière d’écrivain dans un nouvel ouvrage (datant de 2015, déjà), Profession Romancier, non sans revenir sur des aspects de sa carrière qu’il a déjà fait connaître à ses lecteurs. Essai, autant qu’autobiographie professionnelle, ce texte est à vrai dire un recueil d’articles dont un certain nombre ont été publiés dans la presse avant même d’être regroupés dans un seul et même livre et donnés à lire à ses lecteurs. Alors pourquoi avoir choisi de lire ça, c’est sans doute la première question que je devrais me proposer d’élucider et à laquelle, soyons honnête, je n’ai pas de réponse, sinon qu’Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Hélas, pour le reste, trouver dans Profession Romancier des raisons d’en conseiller la lecture semble peu aisé. Passons sur le premier « chapitre », dont la première phrase est un aveu de faiblesse : « La question du roman serait, je crois, un sujet trop vaste pour commencer. » ! Bien des écrivains ont écrit sur le sujet, sans renoncer pour des raisons de ce genre, et ont livré des réflexions pleines d’intérêt sur l’art du roman (ne citons que Virginia Woolf, David Lodge ou Butor, pour rappel… et il y en a bien d’autres qui n’ont pas hésité à se creuser la tête sur le format qu’ils ont choisi en écriture). Murakami, lui, botte en touche et va donc nous parler de sa carrière ou des écrivains, de musique ici et là, mais pas du roman (ou si peu). Ne vous attendez pas plus à trouver dans son recueil des textes théoriques ou des essais sur certaines de ses techniques d’écriture. On en vient donc très vite, dès le deuxième chapitre, à la façon dont Murakami est devenu romancier : on avait déjà lu ça dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (ou comment recycler un vieux texte) et si l’épiphanie qu’il a vécue pendant un match de baseball auquel il assistait est touchante, on a envie de dire qu’on aimerait lire et découvrir autre chose, ce dont on s’abstient parce qu’Haruki Murakami est un écrivain sympathique. Passons donc au troisième chapitre, consacré aux prix littéraires, sur lequel nous ne nous éterniserons pas. Il suffit de dire qu’Haruki Murakami veut nous persuader qu’il se moque de ces prix (lui qu’on a annoncé plusieurs fois potentiel lauréat du Nobel de littérature et qui ne l’a jamais reçu) et qu’on le croit sans peine (d’ailleurs, on s’en fiche éperdument, pour dire la vérité). On serait en droit, si Haruki Murakami n’était pas un écrivain sympathique, de s’impatienter un peu. Le quatrième chapitre, heureusement, aborde le sujet de l’originalité. On se dit qu’on va peut-être enfin découvrir quelque chose de neuf dans ce livre qui tarde à démarrer. C’est peut-être le cas, mais hélas, je n’ai rien retenu de ce chapitre. Il y est question de musiciens originaux (Les Beatles, Malher), assez peu d’écrivains et de grands romans – à croire que Murakami ne lit pas. Cinquième essai : Ecrire… mais quoi ? Murakami y parle encore de lui comme auteur, narre quelques anecdotes concernant des écrivains célèbres (Kafka, Joyce, Valéry, Hemingway…), évoque la musique, en particulier le jazz, mais le chapitre laisse sur sa faim le lecteur exigeant. Le sixième chapitre propose à l’écrivain en herbe une recette, Faire du temps son allié, et nous gratifie de ses règles de travail, dont on avait déjà pu prendre connaissance dans Autoportrait de l’auteur etc… Haruki Murakami est un écrivain sympathique, mais il exagère un peu. Si ses romans (je ne les ai pas tous lus, m’arrêtant à 1Q84, qui attend encore dans ma bibliothèque que je me sente la force de l’entamer) sont très agréables, ses essais littéraires laissent tout de même à désirer. Le lecteur désireux de connaître l’écrivain japonais y trouvera peut-être son compte, mais celui qui attendrait d’en apprendre rien qu’un peu sur ses théories littéraires, sa culture livresque et ses techniques d’écrivain en est pour ses frais. « Je me suis fixé une règle, lorsque je travaille à un roman, c’est d’écrire dix pages manuscrites par jour. » Hemingway en faisait de même (voir Paris est une fête) et ce genre d’information n’a rien de très exceptionnel ni de mémorable. En la matière, chaque écrivain a sa méthode : Pierre Michon passe des mois sans écrire, et l’emploi du temps quotidien en matière de discipline d’écriture des uns et des autres n’a rien de bien passionnant. Ils finissent tous par publier de très bons textes et nous en sommes heureux pour eux comme pour nous. Qu’ils écrivent au quotidien ou non, en buvant ou en se droguant, après avoir couru ou nagé une heure, en menant une vie saine ou grand train est leur affaire. En revanche, quand Haruki Murakami, un écrivain sympathique au demeurant, pose une question plus fondamentale sur le thème de l’écriture, il s’empresse d’y répondre en affirmant qu’il n’en sait rien, tout comme il passe un temps considérable à faire accroire à son lecteur qu’il n’est pas très intelligent (Haruki, pas le lecteur), qu’il est un homme banal, simple, modeste (tout en parlant de lui sans cesse). Dans ce chapitre, le thème de la réécriture est abordé (c’est un peu plus intéressant, soudain) et l’on apprend que réécrire est essentiel pour Haruki. Le chapitre suivant revient sur la nécessité pour Murakami d’entretenir son corps en courant (voire une fois encore Autoportrait de l’auteur en coureur de fond). Puis on en vient à ses années d’école et d’études (on apprend qu’il n’a pas aimé être élève), ce qui sur sa façon d’écrire nous en dit bien peu, et au neuvième chapitre, qui aborde le sujet des personnages que Murakami aime à créer, on se dit qu’enfin on en vient aux choses essentielles, et que quelques « secrets » de fabrique vont nous être révélés. La question de la première et de la troisième personne est abordée elle aussi. Et puis, guère plus. Le chapitre suivant pose la question des lecteurs de Murakami (Pour qui est-ce que j’écris ?… il affirme écrire avant tout pour lui-même ou pour un lecteur idéal, pfffff !), puis ce sont les dernières années de sa carrière qu’on aborde, en particulier celles de son succès américain et mondial. On en arrive à se dire que Murakami a réalisé un tour de force dans cet ensemble de textes : donner deux cents pages sur quelques thèmes touchant à son métier sans nous apprendre grand-chose sur le sujet. L’ensemble de ces petits essais écrits pour la presse ne fait donc pas un livre passionnant. Haruki Murakami est un écrivain très sympathique, qui a toute notre estime, mais vous pouvez vous passer d’acheter et de lire ce livre d’essais (ou alors, volez-le !).

Augustin Mal n’est pas un assassin, Julie Douard

Aujourd’hui, j’ai la flemme d’écrire un compte rendu de ce petit roman publié par POL, mais coup de chance extraordinaire, dans le dernier numéro du Matricule des anges (consacré à l’écrivaine Hélène Bessette), Chloé Brendlé l’a lu et en fait un petit commentaire page 32. Rassurez-vous, je ne vais pas vous planter là en vous conseillant d’acheter Le Matricule n°214 pour lire cette chronique. J’ai la flemme d’écrire, mais pas de taper un texte qui, coup de chance extraordinaire, n’est pas très long. Allons-y donc…

« Du constat qui lui sert de titre, ce livre propose une démonstration aussi imparable que grinçante, Augustin Mal, donc, n’est pas un assassin ; la preuve, ce n’est pas lui qui a zigouillé le caniche du voisin, et ce n’est pas la mort qu’il fera subir à Gigi, la femme convoitée. » Je me permets un premier commentaire personnel : je ne saurais pas dire mieux, cette critique littéraire commence juste comme il faut. Reprenons… « Augustin ne va pas si mal donc même s’il se souhaiterait plus mâle. Augustin serait presque bien sous tous rapports. Deuxième commentaire personnel : c’est vrai. Et le jeu de mot sur le nom de famille du personnage est de bon aloi. « Ecoutons-le plastronner à l’aube de son monologue : « Moi, j’aime la familiarité. Surtout la mienne car elle est sans vulgarité. Cela tient peut-être au fait que je suis très propre. » Commentaire personnel n° 3 : j’ai vérifié, c’est bien écrit comme ça, au tout début du livre, page 8. « Il ressemble à ce voisin un peu collant à qui la distanciation sociale ne dit rien ,à ce toqué toujours prompt à identifier les tares des autres, à quelque élucubrateur du dimanche ; bref, il ne doute de rien. » Commentaire personnel n° 4 : très bonne description du personnage principal du roman Augustin Mal n’est pas un assassin. « Le lecteur, lui, se demande assez vite s’il faut prendre les maux qu’il devine au sérieux : une fixette étrange sur les dents, un imaginaire porté sur l’animal (du caniche à la truie en passant par l’incongru dauphin), des « ombres de ressentiment » envers la gent féminine. » Commentaire personnel n° 5 : je m’insurge contre cette affirmation qui prête au lecteur des intentions que je ne reconnais pas dans ma propre lecture du texte, je ne me suis pas posé la question que se pose, selon Cholé, le lecteur (hors j’ai lu ce roman, pour une fois, car il est très court ! )

« Le (je viens de faire un saut de paragraphe, car dans Le Matricule des Anges la mise en page de la critique est exactement celle-là, et je tiens à être fidèle au texte et à ne pas en trahir le contenu, ni la forme) quatrième roman de Julie Douard se lit d’une traite, du rire à l’effroi. » Commentaire personnel n° 6 : Bien vu, j’ai en effet lu ce roman (95 pages) d’une traite, encore que c’est une façon de parler puisque je l’ai lu en deux jours. Le rire et l’effroi n’ont pas approché de mon esprit, mais c’est un détail. « Comme dans ses précédents récits, cette professeure de philosophie manipule euphémismes et assertions bien articulées pour décrire une réalité rien moins que sordide. » Commentaire personnel n° 7 : je n’aurais pas eu l’idée d’écrire cette phrase si j’avais eu le courage de me lancer dans une chronique du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai pas lu les précédents récits de Julie Douard, de plus je ne savais pas qu’elle était professeure de philosophie et les euphémismes et assertions bien articulées ne font pas partie de mon bagage théorique. « L’éloge de la promiscuité à la piscine (ô les piscines !) nous fait rire en plein métro, tandis qu’une scène de lecture de roman Harlequin atteint le summum du glauque. » Commentaire personnel n° 8 : J’ai dû m’assoupir pendant ma lecture du roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je n’ai aucun souvenir de la lecture du roman Harlequin, en revanche je garde un vague souvenir de l’éloge de la promiscuité à la piscine. « Julie Douard met en scène avec une efficacité certaine l’engrenage du déni et les distorsions possibles du réel chez une conscience livrée à elle-même. » Commentaire personnel n° 9 : pas de commentaire personnel.  » Le portrait qu’elle dresse est celui d’un homme inadapté mais touchant, perdu mais terrifiant, qui pourrait être n’importe qui mais fait n’importe quoi, un homme qui ne se reconnaîtrait pas du tout dans les accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs, et pourtant. » Commentaire personnel n°10 : Augustin Mal ne m’a pas touché, mais je confirme qu’il est inadapté, je me suis attaché à lui, parce que j’ai aimé le discours complètement délirant qu’il tient sur le réel, que j’aime les personnages décalés. Par ailleurs, la référence à Rémi Gaillard (Faire n’importe quoi pour devenir n’importe qui), même s’il est montpelliérain et que Le Matricule des anges a sa rédaction dans la ville héraultaise, me semble un brin facile. Par contre, je me sens un peu bête, car je ne vois pas de quelles accusations imprimées qui fleurissent sur nos murs (peut-être s’agit-il de murs Facebook, je ne sais pas) dont parle pour conclure sa critique Chloé Brendlé. Mais ce n’est pas très grave, car du coup, maintenant que j’ai fini de recopier sans vergogne la critique du Matricule des anges, l’envie de chroniquer Augustin Mal n’est pas un assassin m’est enfin venue. Reprenons…

Augustin Mal n’est pas un assassin (ici commence mon texte personnel : si Chloé a un blog ou découvre mes commentaires personnels sur sa critique par une autre voie, je l’invite bien sûr à me faire parvenir ses commentaires personnels sur mon compte rendu, que je reproduirai sans barguigner dans le corps du texte) est un court roman (95 pages) que j’ai lu avec un plaisir indiscutable, peu de temps après avoir lu Le Mobile de Javier Cercas et, c’est assez drôle, j’ai trouvé que les deux personnages, Alvaro (de Cercas) et Augustin (de Douard), ont quelques points communs. Ils sont tous les deux, disons-le clairement, un peu ravagés et portent sur leurs semblables un regard dans lequel l’empathie n’a pas sa place. Ainsi Augustin a-t-il une collègue qu’il surnomme « la truie », ce qui en dit assez long sur ses convictions en matière de féminisme, et il finit par enlever une jeune femme, Gigi, qu’il entraîne chez lui en la prenant par la main, puis qu’il drogue pour la faire dormir et qu’il viole (même s’il ne prononce jamais ce mot, puisqu’il se dit amoureux et qu’il prête à sa victime, endormie, des désirs à son égard) à plusieurs reprises sans oublier de la rendormir en lui faisant boire de nouveau un cocktail de médicaments. Pourtant, quand Augustin rencontre Gigi (c’est dans un groupe de parole où hommes et femmes parlent de leurs problèmes de couple ou de sexualité, et dans lequel Augustin s’est engagé, sans trop savoir quel groupe de parole il avait choisi, car il a envie de rencontrer des femmes, mais il a opté pour un groupe qui lui irait comme un gant s’il le prenait au sérieux), il n’a pas pour elle ce qu’on peut appeler un coup de foudre : « La première femme qui a pris la parole était, je regrette de le dire, vraiment moche. » C’est le style direct d’Augustin, on est page 56, on a donc déjà eu le temps de s’y habituer. Autre exemple du regard que porte Augustin sur les femmes, celui de la page 67, quand il rencontre la stagiaire de la cantine, dont il pense ceci : « Elle n’est pas trop vilaine hormis la texture de sa peau et ses cheveux teints en noir. » Il s’arrange pour la suivre dans le local à poubelles (« Elle a ouvert une grosse benne pour y mettre des sacs, et là, j’avais son derrière juste devant moi. ») et c’est à l’odeur insoutenable des lieux qu’on doit d’échapper à une scène qu’on n’a pas le temps de sentir venir (« Plus je m’approchais du fessier offert, et plus ça puait du fait qu’elle avait la tête dans la benne et qu’elle trifouillait je ne sais quoi comme s’il s’était agi d’un simple placard. J’ai bien failli la toucher mais, au dernier moment, ma main s’est repliée vers ma bouche en raison d’une faiblesse de mon foie et j’ai dû déguerpir. ») parce qu’à peine installée elle est évacuée. La conclusion d’Augustin est bien dans sa façon de penser des femmes : « C’était vraiment bête pare que, gentille comme elle est, je suis sûr que cette fille m’aurait laissé lui lécher le tatouage qui commence dans son cou et finit je ne sais où. » Avec les femmes, Augustin ne s’encombre pas de préliminaires inutiles, il se sert. Tout comme Arturo dans Le Mobile, qui a une relation sexuelle avec la concierge pour la manipuler et obtenir d’elle des renseignements sur les habitants de son immeuble, Augustin va à l’essentiel. Et tout comme lui, il n’hésite pas à espionner ses voisins, à les écouter en douce, mais si Arturo le fait pour nourrir les personnages de son livre et influencer la réalité de son propre entourage pour la tordre dans le sens de la fiction qu’il a imaginée et ne plus avoir qu’à la transcrire dans son livre, lui le fait sans raison, ce qui annonce rapidement le viol de la fin du roman : il entre donc chez sa voisine de palier, qui est descendue ouvrir à son compagnon, pour lui voler un slip (il les collectionne), et en profite pour visiter rapidement son appartement (commentaire : « Je lui ai donc rendu une très courte visite. J’aurais certes préféré la faire en sa compagnie, mais elle est si malpolie et si peu civilisée qu’il y a fort à parier qu’elle ne connaît pas le sens des visites de bon voisinage. », tout est là dans le portrait que fait Julie Douard de son Augustin, c’est le discours type d’un pervers narcissique qu’elle offre à son lecteur, sans à aucun moment se laisser aller à un commentaire personnel sur l’affreux jojo et ça marche du feu de Dieu !) ; il se cache, déjà, dans le local à ordures (c’est avant la scène avec la stagiaire de la cantine) pour épier une altercation entre la concierge de l’immeuble et un voisin d’immeuble.

La différence essentielle entre Le Mobile et Augustin Mal n’est pas un assassin, ce qui fait qu’hélas (selon moi, et cela n’engage que moi) la nouvelle de Cercas est faible, alors que le roman de Julie Douard est une petite pépite, c’est le choix de la personne pour la narration (3e personne pour Le Mobile, 1ère personne pour Augustin Mal n’est pas un assassin) et la capacité de l’écrivaine à tenir du début à la fin de son texte un discours direct qui ne laisse cours à aucun autre commentaire que ceux du narrateur-personnage. Tout en contradictions, accusant les autres des tares et des vices qu’on observe en lui et qu’il pourrait éventuellement se reprocher, d’une naïveté réjouissante sur lui-même, au point que quand il se pose la question, à la fin du roman, de sa propre remise en cause et de ce qu’il pourrait changer pour s’améliorer, il ne voit finalement rien ou si peu de choses qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. Oui, pour ces raisons-là, Augustin Mal n’est pas un assassin est une belle réussite et sa lecture jubilatoire.

PS : Bien que n’ayant pas lu les premiers textes de Julie Douard, son féminisme ne fait aucun doute (elle a écrit Usage communal du corps féminin, ce qui laisse penser que le thème de l’exploitation des femmes est assez présent dans son œuvre) et elle fait mouche d’un point de vue militant en livrant un roman dont le narrateur est au moins misogyne, pour ne pas dire mieux, sans à aucun moment chercher à livrer au lecteur une pensée prête-à-porter, sans lui dire ce qu’il doit penser d’Augustin Mal. Le titre du roman, comme le texte qui le suit, est de ce point de vue un petit bijou. On reviendra à Julie Douard, c’est promis.

PS bis : Je me mords les doigts d’avoir eu la flemme de rédiger moi-même la critique de l’excellent roman Augustin Mal n’est pas un assassin, car je me suis vraiment donné beaucoup de travail en tapant l’article du Matricule des anges, alors que pour finir, sur ma lancée, j’ai écrit mon propre texte. C’était un peu idiot.

Faites-moi plaisir, Mary Gaitskill

Considérée comme l’une des grandes nouvellistes américaines, Mary Gaitskill nous propose ici un très court roman à deux voix sur le thème ô combien délicat du phénomène metoo et, ne tergiversons pas, c’est une vraie réussite. Bien sûr, dans deux cents ans, s’il se trouve encore des habitants sur cette planète, et dans le cas où la réponse serait positive, s’il se trouve encore des gens pour lire des livres, il y a peu de chance pour que le sujet passionne encore les foules, et donc pour que ce livre circule toujours. Mais il est clair que Mary Gaitskill apporte sur ce sujet actuel un éclairage intéressant, en se gardant bien de juger celui qui se trouve d’un seul coup mis au ban de la société américaine et du monde de l’édition où il s’est avéré redoutablement efficace. Hélas pour lui, il a sur le dos une pétition pour « conduite inappropriée » (le politiquement correct fait vraiment des dégâts aux Sates), signée par des centaines de femmes qui balancent leurs porcs, dont il fait partie, le pauvre. Qu’a donc pu faire ce brave Quin ? Pas grand-chose de bien grave à vrai dire, il est d’une intelligence rare, il rend service à bien des femmes à qui il peut apporter son aide quand il s’agit de trouver un boulot dans le monde de l’édition. Il a un défaut majeur, toutefois : il badine, il aime flirter, il marivaude, bref, il a une conduite inappropriée avec les dames (souvent de jeunes femmes belles, très belles ou moins belles, dont il devient vite l’ami et avec lesquelles il est parfois direct, voire explicite). Il leur annonce toujours qu’il est marié, les invite chez lui à de grandes fêtes (parfois même avec leur petit ami) et ne couche jamais avec elles. Il lui arrive de déraper : à une jeune écrivaine, qu’il ne connaît pas, qui vient de faire une lecture, il tend la main sous le nez et dit : « Mords-moi le pouce ! ». Elle lui tourne le dos, aussi sec. Rien de très étonnant à cela…

L’autre voix du roman est celle de Margot, sa meilleure amie, avec qui il a commencé sa relation amicale en exagérant un peu (« il a glissé sa main entre mes jambes »), mais qui, elle, trouve immédiatement le moyen de lui faire mettre un terme à ses excès (en lui mettant la main devant le visage et en disant d’une voix forte NON !). Considérant qu’il a ce qu’il mérite avec ses ennuis judiciaire, elle ne peut s’empêcher de trouver ça injuste. Car les jeux de séduction, qui s’accompagnent souvent de provocations de la part de Quin, sont visiblement très souvent consentis par les « victimes », qui passent du temps avec leur « harcèleur », acceptent ses invitations à déjeuner, à des fêtes ou font du shopping avec lui. Ambiguïté, consentement ou non, jeu déplacé ou comportement libre, le cas Quin pose problème dans une Amérique qui a oublié les années soixante et soixante-dix, la libération sexuelle pour revenir à un puritanisme plus proche de ses valeurs, mais dont les excès peuvent nuire à des gens qui, sans aller jusqu’à du harcèlement sexuel, flirtent parfois avec les limites en matière de relations avec le genre féminin. Le texte n’apporte aucune réponse aux questions que peut poser ce genre de situation, le personnage de Margot se garde bien de condamner, pas plus qu’elle n’absout son ami de tous ses excès, et c’est sans doute au lecteur de se faire sa « religion ». C’est en quoi le roman de Mary Gaitskill est fort, et on retrouve bien là les qualités des auteurs spécialisés dans la nouvelle, qui savent s’en tenir au factuel plutôt que de se lancer dans une morale qui pourrait vite lasser par son manque de finesse. Et c’est bien ainsi qu’un livre peut apporter sur une situation très actuelle et sur laquelle il est encore difficile de trancher un éclairage permettant au lecteur d’en apprendre un peu plus sur le monde dans lequel il vit, quitte à revoir ses propres opinions à la lumière d’un cas limite, bien plus intéressant que ne le serait l’histoire d’un vrai « salopard » qui ferait usage de son pouvoir pour obtenir les faveurs sexuelles de jeunes femmes piégées. L’art de la nuance dont fait preuve l’auteure de Faites-moi plaisir est de ce point de vue fort bienvenu.

Dans le Faisceau des vivants, Valérie Zenatti

4 Janvier 2018 : Aharon Appelfeld meurt. Valérie Zenatti, sa traductrice en français se rend en Israël où elle va lui rendre un dernier hommage. Ces deux-là avaient une relation privilégiée, à laquelle la jeune auteure ne sait comment renoncer. Il ne s’agit pas là de faire son deuil, comme le veut l’expression toute faite et stéréotypée, mais de sortir d’un état de choc en retrouvant la voix de cet homme cher à ses yeux, dont elle dit avoir tant appris. Elle commence en revoyant et traduisant certaines vidéos dans lesquelles Appelfeld s’adresse à des étudiants, qui semblent ne pas toujours bien le comprendre, leur expliquant pourquoi son œuvre tourne autour de la shoah (avant, après), tout en se refusant à écrire sur le « pendant », pourquoi ses textes ne se déroulent pas à Jérusalem, pourquoi ses paysages sont ceux de Czernowitz, etc… « Un homme naît quelque part, il vit avec ces paysages, c’est une part de son destin, il ne pourra jamais les extirper de lui-même, c’est-à-dire que je sens la neige, mais je ne sens pas encore le vent de sable… La neige, c’est comme si la neige se trouvait en moi. » leur explique-t-il, patient et pédagogue. Valérie rêve de l’écrivain, se souvient de leurs discussions, mais quelque chose ne va pas. Comment faire pour apprendre à vivre sans Appelfeld sans le perdre pour autant, comment ? Les vidéos ne suffisent plus pour la relier à lui.

La solution qui finit par s’imposer à elle consiste à se rendre dans une ville où elle n’a jamais mis les pieds, la ville où il est né : Czernowitz. La deuxième partie du texte, plus courte que la première, est consacré à ce voyage, pendant lequel Valérie Zenatti découvre la ville de tous les romans de celui à qui elle a consacré une grande partie de son temps et de son travail de traductrice. Il lui fallait aller là-bas. Elle ne sait pas ce qu’elle va chercher dans cette ville, et elle y marche sans savoir où elle va, fait le tour de lieux symboliques où il a passé une partie de sa jeunesse : la synagogue, la cathédrale orthodoxe, les cimetières (orthodoxe et juifs)… Elle entre aussi, contre l’avis du gardien, dans l’université où Appelfeld n’a évidemment pas pu étudier. Elle suit son instinct (« Tu as un instinct très puissant, suis-le », lui a-t-il dit un jour), elle arpente la ville, commence à reconnaître les rues et les quartiers. Elle marche, elle marche, elle marche, sans réussir à remplir le vide, elle se rend au musée juif, puis vient la nuit. Elle dort à Czernowitz. Elle y est pour la date d’anniversaire de l’écrivain. Le pèlerinage prend fin, Valérie repart à Paris…

Dans le Faisceau des vivants est un livre poignant, qui donne à voir ce qu’a pu être la relation de la traductrice et de l’écrivain (on peut considérer comme un privilège d’entrer ainsi, par la lecture, dans l’intimité d’une relation comme celle-là), l’impact qu’il a pu avoir sur la construction intellectuelle, littéraire et morale de la jeune femme, le choc qu’a été pour elle son décès. Un livre pudique, plein d’amour, un livre rare, en ce qu’il ouvre aux lecteurs qui ne connaissent pas l’œuvre d’Appelfeld ni sa personnalité des pistes qui mènent sans doute à sa lecture. Un livre qu’il faut donc saluer comme il le mérite et on peut se féliciter, à sa lecture, de faire d’une pierre deux coups en découvrant deux écrivains, si proches l’un de l’autre, dont les livres entreront, peut-être, sans doute, dans notre bibliothèque intérieure. Merci, Valérie Zenatti pour ce beau cadeau !

Slavs and Tatars, Régions d’être – Villa Arson, Nice (17.10.2020 au 31.01.2021)

Profitions de ce que les citoyens français vont être à nouveau privés de liberté pour les inviter à se rendre au musée, quand les musées seront bien sûr fermés tant il est dangereux d’y admirer de l’art, dans des conditions sanitaires que ni leurs lieux de travail, ni leurs transports publics, ni leurs espaces commerciaux ne peuvent égaler ! La Villa Arson vous proposait en effet une très belle exposition d’art contemporain (vous pourrez toutefois vous y rendre dès que l’épisode 2 du confinement made in France, pays qu’il va devenir de plus en plus difficile d’aimer si cela continue ainsi, sera enfin terminé, appelons-le Mascarade 2, ou jeter un coup d’œil à la page Arts du blog), signée par un collectif d’artistes qui produit, selon le catalogue de l’exposition, « une œuvre faite d’installations, de sculptures, de conférences ou d’éditions qui ont pour caractéristique commune de remettre en cause notre connaissance du langage et des cultures régionales, voire des cultures tout court. ». Pour ce faire, Slavs and Tatars, comme son nom peut l’indiquer, travaille à partir d’un matériau culturel emprunté à la zone géographique qui s’étale entre l’Europe de l’est et la Chine (steppe eurasienne). Les pièces proposées sont donc diverses et forment « un regroupement d’objets disparates issus de toutes origines ».

Pour les amateurs de cuisine exotique, la fermentation des légumes est une tradition culinaire qui nous vient justement de cette grande région (mais aussi d’Asie, même si là n’est pas le propos). L’omniprésence dans la production du collectif des cornichons ou du concombre est une marque de l’importance du thème de la fermentation (comme mode de conservation, mais aussi comme pouvoir de détérioration des matières) pour les artistes de Slavs and Tatars, qui en traite avec humour – cornichons, avec jeu de mot mis en œuvre sur un papier peint à voir, bar à jus de cornichon et ensemble d’œuvres présentées sous le titre : Politique de la fermentation. Les jeux de mots, à travers la transcription d’un signe appartenant à un alphabet vers l’alphabet d’une autre langue (référence à la superposition dans la zone géographique considérée par les œuvres du collectif des alphabets latin, cyrillique, arabe et… glagolitique (!)) et le détournement de phrases ou d’expressions toutes faites, de slogans publicitaires, sont également très représentés dans cette exposition qu’il serait difficile, tant le propos est conceptuel – mais l’humour n’en est pas exclu -, de comprendre sans l’accompagnement d’une médiatrice (ou d’un médiateur) formée par l’école de la Villa Arson. Il n’en reste pas moins qu’on prend plaisir à évoluer dans cette grande exposition dans laquelle les beaux objets ne sont pas absents (Prayway, œuvre constituée d’un rahlé, porte-livre sacré (omniprésent dans le travail du collectif), et d’un tapis persan, sur lequel le spectateur est invité à s’asseoir ou s’allonger aussi bien que le font les artistes durant les accrochages – Lektor, une pièce audio en ouïghour, lue également et en même temps dans les langues des onze pays où la pièce a été exposée – Gut of Gab, en photo ci-dessous, et la dernière salle de l’exposition, qui présente plusieurs pièces toutes plus belles les unes que les autres). Vous l’aurez compris, l’art du collectif Slavs and Tatars est des plus conceptuels et ne peut s’apprécier pleinement que par le biais d’une traduction verbale de chaque œuvre – il faudrait presque un guide audio conçu par les artistes et expliquant précisément pour chaque pièce la genèse de sa conception -, mais cela n’empêche en rien que cette présentation d’un travail riche et d’une esthétique remarquable mérite d’être vue par le plus grand nombre. En espérant que les Niçois et autres amateurs d’art de passage dans la ville azuréenne puissent encore s’y rendre à partir des jours qui viennent et jusqu’à la fin du mois de janvier.

Gut of Gab

Hotel by the river, Hong Sang-Soo

Dans un hôtel, près de la rivière Han, en plein hiver, un vieil homme, un poète, sent que sa dernière heure est proche. On se demande un peu pourquoi, parce qu’il semble en très bonne santé. Toujours est-il qu’il a convoqué ses deux fils, qu’il n’a pas vus depuis un moment. Quand ils le préviennent de leur arrivée et lui demandent le numéro de sa chambre (ils arrivent avec du café), il leur donne rendez-vous à la cafétéria et se refuse à leur ouvrir son intimité.

Parallèlement, une jeune femme à la main bandée occupe une autre chambre où elle attend une amie un peu plus âgée qu’elle, appelée à la rescousse. Quand celle-ci arrive, elle la rejoint dans sa chambre où il est question, tout en buvant un verre de vin blanc (presque tout est blanc dans ce film) d’une relation malheureuse avec un homme, avec une fin cruelle, une histoire pas complètement digérée pour l’une, et d’une relation écourtée par un drame, sans doute, pour l’autre. L’amie de la jeune femme délaissée est sans pitié pour cet ex-compagnon et pour les hommes en général, sauf pour celui qu’elle a aimé et dont on ignore comment il est parti (on imagine qu’il est mort). La jeune femme délaissée est plus douce quand elle évoque celui qui l’a quittée. Elle semble bien lui avoir pardonné. Elle n’en souffre pas moins.

Young-whan, le poète connu et reconnu à qui une femme de service demande de lui signer son livre (demande restée sans suite) et que les deux jeunes femmes du paragraphe précédent disent admirer, attend donc ses deux fils dans une salle de la cafétéria. Eux l’attendent en s’étonnant de son retard dans une salle voisine. L’aîné est un homme plutôt dur, qui continue d’appeler son frère par un surnom déplaisant qu’il lui a donné du temps de leur jeunesse. Son frère, bien plus sympathique, est un jeune réalisateur (connu lui aussi) qui évoque ses difficultés relationnelles avec les femmes. L’aîné, lui, cache à leur père qu’il vient de divorcer d’une épouse dont le vieux poète aime à se rappeler le bon souvenir. Les trois hommes ne se trouvent pas, le cadet cherche son père un peu partout, à l’intérieur comme à l’extérieur, le père vaque ici et là. On sent que la relation filiale est depuis longtemps rompue. Quant à la mère des deux frères, elle n’a jamais cessé de détesté Young-whan, ce qui ne semble pas l’émouvoir. Lorsqu’ils finissent par se trouver, le père qui songe soudain à un cadeau possible leur offre chacun une peluche, à leur image. Père absent, fils raté dit un proverbe psychanalytique. Il s’agit peut-être de cela…

Les deux groupes (hommes et femmes) ne se rencontreront pas. Seul le poète croisera les deux jeunes femmes : une première fois devant l’hôtel, dans la neige et le froid, pour leur dire et même leur répéter qu’elles sont belles, situation qui semble devenir gênante pour la plus jeune. Il n’a sans doute rien d’autre à leur dire, il est poète et la relation n’est pas son élément. Puis, dans une scène proche de la fin du film, au restaurant où il mange et boit (plus que de raison) avec ses deux fils, il s’invite à leur table, après avoir prétexté auprès de ses fils qu’il rentrera à pied, et se fait servir encore à boire, pour finalement avouer aux deux femmes, comme un hommage à toutes les femmes, qu’il peut mourir tant qu’elles sont là, une phrase qu’il n’aura pu prononcer devant ses deux fils.

Les hommes du film ne sont guère à leur avantage (le fils cadet a ma préférence dans la médiocrité), les femmes, elles, s’en tirent peut-être un peu mieux (encore que l’amie qui vient soutenir la jeune femme blessée est pour le moins rigide), ce qui n’exclut pas un certain ridicule qui s’exprime dans des réactions un peu infantiles quand elles parlent des pies qui font leur nid dans le froid hivernal, mais ce qui ressort du conte d’hiver de Hong Sang-Soo, c’est que la relation entre les deux sexes est condamnée à l’échec. Quant à la mort du poète, allez savoir si elle ne parlerait pas de celle que le cinéaste attend. Souhaitons-lui, avant qu’elle advienne, de ne pas avoir manqué ses rendez-vous avec les femmes et ses proches. Une chose est certaine : il n’a pas raté ce très beau film en noir et blanc, au cours duquel il épingle l’ambiguïté des hommes, leur absence d’empathie, leur maladresse et leur égoïsme. Jusqu’à la mort, et ce même quand il y aurait possibilité de réparer.

Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, Cookie Mueller

Touche à tout de l’art, et dans la vie en général, Cookie Mueller est peut-être surtout connue pour sa participation en tant qu’actrice à quatre films de John Waters, réalisateur underground provocateur et sulfureux. Mais elle est aussi une conteuse extraordinaire que ses amis ont incité à écrire ses histoires, dont on a un aperçu dans ce livre au titre fantastique que nous éviterons de rappeler trop souvent dans cette chronique tant il est long, un titre génial directement issu d’une phrase du livre. Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, donc, est un petit livre de récits qui valent leur pesant d’or, ou de cacahuètes, des souvenirs de la belle Cookie, livrés sans états d’âme, et tous plus ou moins trash. A priori, en ouvrant le bouquin, on peut se dire qu’on ne va pas suivre l’auteur dans son délire : des histoires plutôt glauques, de viols, de drogues et d’emmerdes toutes plus sordides les unes que les autres, à en juger par certains titres ; qu’on en juge un peu par ce rapide florilège : La porcherie ; Enlèvement et viol ; Go-Go dancing… On se dit qu’on va lire du Bukowski au féminin et qu’on a peut-être passé l’âge de s’enthousiasmer pour ce genre de récits déjantés et dont l’intérêt semble limité. C’est sans compter sur les qualités d’écrivaine de Cookie Mueller et sur un style tout particulier, pas si trash que ça, qui met à distance, par un humour réjouissant et une philosophie de la vie détachée, ces événements flippants que traverse une héroïne, Cookie elle-même, résiliante et forte comme une femme blessée par la vie qui semble surmonter toutes les catastrophes que le destin lui impose. Un exemple tiré du deuxième récit, Haight Ashbury : Cookie a rencontré un Black, qui l’emmène un peu malgré elle en virée ; résultat des courses : « On a jamais rencontré Stokely Carmichael. Dommage, vu qu’à la place je me suis fait violer. » Phrase suivante : « Même pas bien d’ailleurs. » Un peu plus loin, vers la fin du récit : « Kirk m’a demandé pourquoi c’était toujours à moi qu’arrivaient les trucs les plus fun. » Le ton est donné. Pas question d’apitoiement ou de larmichettes, dans cette histoire, Cookie Mueller en est incapable. On a donc droit, dans tout le recueil, à un aperçu de trois décennies, des années soixante aux années quatre-vingt, que traverse à toute allure notre héroïne, sans rien perdre de sa fraîcheur, ‘d’une certaine naïveté et de sa force de vivre. L’amateur de littérature et de phrases bien troussées et/ou qui vont à l’essentiel n’est pas déçu. « J’avais deux amants et je n’en avais pas honte. », incipit du premier récit, met sans perdre de temps le lecteur dans le flow. « Comme on avait douze heures de route devant nous, on avait pris soin de ne pas oublier deux bouteilles de Jack Daniel’s, une poignée de comprimés de Dexadrine Spantuals (le dernier cri sur le marché pharmaceutique) et une vingtaine de Black Beauties. Mis à part ces trucs de base, harnachées de nos sacs de l’Armée du Salut et avec nos uniformes de petites filles modèles, nous étions prêtes. » Ecriture au speed et aux amphétamines, efficace et qui sait aller à l’essentiel. Inutile de préciser que la virée en stop va se compliquer… Dans le genre, l’incipit du récit En Colombie-britannique met le lecteur tout de suite dans le vif du sujet : « J’ai un jour par erreur réduit en cendres la maison d’un ami. » Même chose pour celui de L’Age de pierre : « Il y a des pervers partout en Sicile. » Les dialogues n’ont rien à envier à ce style général, ça décoiffe : « Laisse-moi te brouter le minou, a-t-il susurré, s’il te plaît, laisse-moi te brouter le minou. » Commentaire a posteriori, au moment de l’écriture du texte, de la narratrice : « Waouh ! Non mais quel pervers ! C’était franchement dégueulasse. Qui pourrait imaginer baiser sous LSD dans un confessionnal ? Je me suis sentie un peu comme une tranche de mou, tout sauf sexy. » Ou encore : « C’est quoi le pire truc qui puisse m’arriver si je mange de la merde de chien ? » a demandé Divine pendant qu’on patientait sur le plateau, alors que John Waters faisait quelques prises en extérieur. » Bref, on s’attendait à du Bukowski au féminin, mais le vieux Hank est un enfant de cœur auprès de cette Cookie et je donnerais toute l’œuvre du vieil ivrogne pour un second recueil de souvenirs foufous de la Mueller. Sans mentir !

La Nébuleuse du crabe, Eric Chevillard

Prix Fénéon 1993, La Nébuleuse du crabe d’Eric Chevillard est un petit ovni littéraire de 123 pages qu’on n’appellera ni roman ni poème, un texte burlesque de cinquante-trois chapitres qu’on pourrait aussi bien lire en partant de la fin, qu’on pourrait lire dans tous les sens, tant la marche du texte s’apparente à celle d’un crabe, lire de la façon la plus aléatoire, sans pour cela perturber la lecture et la compréhension. Son auteur qui met au-dessus de tout en art l’originalité, parce que pour lui « être original c’est trouver sa voie et la suivre jusqu’au bout », manque rarement son but, et ici moins qu’ailleurs sans doute. Il ne se soucie ni de vraisemblance ni de réalisme, et on ne s’en plaindra pas. Crab est un drôle de type, qui « n’est pas à une contradiction près », apprend-on dès le début du livre et on va le suivre inlassablement dans ses multiples contradictions, dans ses vies contradictoires et multiples, dans ses mille métamorphoses, dans ses mille et une morts. Car Crab n’en finit pas de mourir, de renaître de ses cendres, pour mieux disparaître et réapparaître, et enfin mourir sur scène, devant une foule qui ne peut y croire au point d’imaginer une machine qui aurait escamoté l’acteur. La Nébuleuse ne se lit donc pas comme un roman, il ne faut sans doute chercher dans le texte ni logique ni structure organisée ni sens profond, non La Nébuleuse du crabe est un texte délibérément foutraque sur un personnage unique dont on observe amusé la perpétuelle évolution, quitte à revenir sur sa dernière métamorphose pour en découvrir une nouvelle. La lecture en est donc aisée, agréable, il suffit de se laisser aller, de prendre chaque texte comme il vient, sans se soucier de leur organisation, pour le plaisir des apories, de l’humour poétique et de la langue de Chevillard. Crab n’est pas sans faire penser au Monsieur Plume de Michaux, on pense aussi de temps en temps à Beckett, et à la logorrhée des narrateurs de Malone meurt ou l’Innommable, influences que Chevillard ne rejette pas, sans pour autant voir en eux des maîtres. Il a d’ailleurs raison, car son écriture, tout aussi réjouissante que celle des deux auteurs cités ci-dessus comme références possibles, en diffère radicalement par sa légèreté, voire son optimisme. Rien de sombre, rien de noir chez Chevillard, qui se situe du côté du rire et de la joie, et ça fait plutôt du bien. A lire sans modération.

Le Voyage vertical, Enrique Vila-Matas

Mayol a soixante-dix sept ans. Lui qui a toujours régné sur sa femme et sa famille en patriarche autoritaire a la surprise d’entendre madame lui demander de sortir enfin de sa vie pour lui permettre de découvrir qui elle est. Le coup est rude, et s’il pense que la situation peut évoluer favorablement, il va devoir se faire à l’idée qu’il s’est trompé. Ce livre de Vila-Matas est surprenant. Car, en général, avec Vila-Matas, la littérature est le personnage principal du roman. Or, Le Voyage vertical met en scène un personnage inculte (son fils cadet, un artiste-peintre raté, lui en fait d’ailleurs le reproche). Le grand drame de la vie de Mayol est de ne pas avoir fait d’études : il avait quatorze ans à la fin de la guerre civile espagnole et a dû se mettre immédiatement au travail. Cela ne l’a en rien empêché de réussir sa vie, en créant une entreprise prospère, qu’il a transmise à son fils aîné, de faire un peu de politique – il est Catalan et nationaliste – et de fréquenter ainsi des hommes politiques dont certains l’ont intéressé. Hélas, ses meilleurs amis sont morts, il se retrouve à la porte de ses deux maisons, son fils aîné est en crise et lui avoue qu’il ne s’intéresse plus à son travail, sa fille a une relation adultère et son dernier n’est pour lui qu’un crétin prétentieux. Sur les conseils de ses « amis », pour lesquels il n’a que peu d’estime, Mayol va partir, afin de surprendre son monde avec sa disparition, car bien sûr, il va en profiter pour couper les liens avec sa famille. Le voilà donc en partance pour Porto, puis Lisbonne et enfin Madère. Il aimerait rencontrer de nouvelles personnes, mais s’aperçoit qu’il n’est pas très doué pour ça. C’est à Madère, qu’il va enfin rencontré du monde et commencer à s’intéresser à la culture et à la lecture. Je n’irai pas plus loin dans le résumé du livre, j’en dévoilerais l’essentiel. Quand Mayol s’intéresse enfin à la littérature, les écrivains favoris (certains, pas tous) de Vila-Matas reviennent : Flaubert, Claudio Magris, entre autres. Le plus drôle – écho romanesque à l’essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? – est que Mayol va participer à des réunions d’intellectuels qui parlent chaque jour de ce qu’ils viennent de lire et que, pour cacher son inculture, il va inventer un écrivain, inventer des lectures qu’il n’a pas eues, mentir effrontément pour continuer à fréquenter ses nouveaux amis. Et devenir l’ami d’un jeune homme qui lui proposera une aventure tout ce qu’il y a d’intéressant pour lui qui découvre l’univers des livres. Bref, vous l’aurez compris, une fois encore Enrique Vila-Matas réussit à subjuguer son lecteur avec ses thématiques favorites : crise existentielle, littérature, envie de disparaître, imposture, etc… Et, comme d’habitude, ça fait mieux que marcher très bien. Un petit régal de roman.