LE POUVOIR DE L’ENNUI

(et la pratique de l’émeute comme divertissement)

paru dans lundimatin#270, le 11 janvier 2021

Avant les fêtes on a beaucoup glosé sur l’émeute (ses sujets, sa prétendue professionalisation, son incompatibilité avec l’état de droit, entre autres). « On » a oublié de la traiter par un bout non-négligeable : une révolte contre l’ennui. C’est ce que fait ce texte. Mais à partir d’une certaine définition de l’ennui, comme instrument de contrôle social.

« L’ennui est un instrument de contrôle social. Le pouvoir est le pouvoir d’imposer l’ennui, de déclencher la stase […] », l’immobilité.
Saül Bellow, Le don de Humboldt, 1978

Afin de masquer son absolue nullité, le pouvoir exécutif cherche, ostensiblement, à exercer la force de sa brutalité : confiner, faire taire, assigner à résidence, produire l’ennui coûte que coûte.

Le harcèlement policier pour faire respecter le confinement est comparable à la brutalité du maître-chien qui jouit de son pouvoir. Il s’apparente à une forme de dressage : « Pas bouger compris ! ». Comme si l’exécutif désirait mesurer la crainte qu’il inspire à travers l’ennui qu’il est capable d’infliger et de faire respecter : « Partez travailler et rentrer chez vous à 18h vous coucher ! ».

L’écrivain Saül Bellow montrait excellemment dans Le Don d’Humboldt cette corrélation entre pouvoir, crainte et ennui à travers le récit des repas staliniens par Djilas [1] : « Les invités buvaient et mangeaient, mangeaient et buvaient puis, à deux heures du matin, devaient assister à la projection d’un western américain. Ils avaient mal aux fesses d’être assis. La crainte leur nouait les tripes. Staline, tout en bavardant et en plaisantant, choisissait mentalement ceux qui allaient recevoir une balle dans la nuque et, tout en bâfrant, en éructant, en gargouillant, ils savaient ce qui les menaçait […] » [2]. On comprend que « L’ennui est un instrument de contrôle social. Le pouvoir est le pouvoir d’imposer l’ennui, de déclencher la stase […] », l’immobilité. En effet, nous vivons aujourd’hui le même ennui pour ainsi dire que celui de la société stalinienne que Saül Bellow décrit comme la plus ennuyeuse de l’Histoire : « Balourdise, mesquinerie, grisaille, tristes marchandises, sinistres bâtiments, sinistre inconfort, sinistres contrôles, morne presse, morne éducation, sombre bureaucratie, travail forcé, présence policière et pénale constante, accablants congrès du Parti, etc. Ce qui fut marqué de permanence, ce fut l’effondrement de l’intérêt ».

En réduisant l’individu non pas à un objet comme on pourrait le croire dans un premier temps mais au contraire à une pure subjectivité privée d’objets (un méditant), d’actions et de relations sociales, le pouvoir en place pétrifie, vide les individus de tout contenu, de toute volonté, de tout intérêt. C’est là, d’ailleurs, la véritable aliénation selon Marx : « un être qui n’a pas sa nature en dehors de lui-même n’est pas un être naturel, […]. Un être qui n’est pas lui-même objet pour un autre […] est un être qui ne se trouve pas dans des rapports objectifs. Un être non objectif est un non-être » [3], un zombie. Une aliénation métaphysique donc, difficile à mesurer comme peuvent l’être par contre la misère, la faim, les inégalités en tout genre. La production de soi comme sujet, pure passivité, est le meilleur indice de notre aliénation. Le confiné est un non-mort : sans cause, sans objet, sans projet. Son réveil reste donc imprévisible par essence : « Les historiens diront après que des causes politiques, économiques, sociales, expliquent cette éruption ; évidemment, mais ils n’auront pas vu ce fait élémentaire que ce peuple s’ennuyait » [4] écrivait Benjamin Fondane dans son étude sur Baudelaire et son rapport à l’Ennui.

L’émeute relève du surgissement, d’une esthétique du surgissement. Aucune raison suffisante ne semble pouvoir lui être assignée. Se peut-il que l’ennui en soit une ?

Se peut-il alors que nous nous dirigions vers ce que l’on pourrait appeler une révolte contre l’Ennui, la pratique de l’émeute comme divertissement ? Se peut-il que vienne s’opposer au pouvoir mortifère de l’ennui qui est brutalité, le mouvement de la vie qui est violence sous la forme surgissante du divertissement par l’émeute ? Un divertissement métaphysique de par son origine et esthétique par sa destination.

Quand le canon de l’arme est depuis trop longtemps sur la nuque et que l’Ennui outrepasse les limites du supportable, la révolte couve, l’émeute est l’expression alors de la vie face à la brutalité mortifère de l’État.

Quand viendra ce jour, ce sera une grande fête…

Koubilichi

[1] Milovan Djilas, Conversations avec Staline, 1962

[2] Saül Bellow, Le don de Humboldt,1978

[3] Karl Marx, Manuscrits de 1844

[4] Benjamin Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, 1948