Icebergs, Tanguy Viel

N’ayant encore rien lu de Tanguy Viel, le titre et la quatrième de couverture de ce livre m’ont convaincu qu’il était temps de s’y mettre. « Icebergs est une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. » Tentant. « Promenades » évoquait Walser… « allées » évoquait Borges (des sentiers qui bifurquent)… « formes » évoquait Gombrowicz (Ferdidurke). Bref, il y avait là quelque chose comme une incitation à la lecture. Bien sûr, ce sont des correspondances que je ne m’attendais pas à retrouver à tout coup dans la lecture de cette suite d’essais, mais l’inconscient se laisse parfois mené par le bout du nez, à moins qu’il n’impose ses fantasmes à la conscience. Allez savoir… Toujours est-il que le livre dans mon sac, perdu au milieu d’une douzaine d’autres, fut le second à en sortir pour ne plus me laisser en paix avant de l’avoir lu sans partage, m’obligeant à délaisser un recueil de nouvelles en cours de lecture.

Et ça commençait par un avant-propos de l’auteur de bon aloi et une première phrase à tomber : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Le style. La métaphore qui va bien. Le goût du discours sur la littérature. En voilà un début prometteur ! Mais bref, on avait pas affaire à un vrai livre, et ça aussi avait quelque chose de séduisant. Et me voilà embarqué.

Premier essai, Le mal par le mal, un texte sur la mélancolie, ou plus exactement sur un désir ancien d’écrire un livre sur le sujet. Et le gars commence par lire tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. Tout un programme. Il y a du boulot pour qui veut s’atteler à pareille tâche. Et notre auteur-lecteur (tous les auteurs ne sont-ils pas des lecteurs, je parle des vrais auteurs…) se met à rédiger un essai dont il se dit aujourd’hui qu’il était sans doute raté. Mais l’important est bien ce travail de préparation, qui mène à Christine de Pisan et à sa Longue étude comme remède aux difficultés de la vie. Lire pour tendre « vers un progrès de l’âme, ou de l’oeuvre ». Viel, tout comme votre serviteur, s’y retrouve. Second iceberg, Le démon de la citation, allait me souffler à l’oreille une idée de roman ou de nouvelle ; il est question ici d’hupomnêmata, ces carnets antiques dans lesquels les hommes de culture notaient des choses qu’ils avaient lues, entendues ou pensées. C’est sous la plume de Foucault que Viel les rencontre. Les écrivains convoqués dans cet essai sur la citation, oeuvre d’art et de culture respectable (qu’on songe aux citations des jazzmen quand ils improvisent) sont de très bonnes fréquentations, citons entre autres Poe, Montaigne (que Viel visitera tout au long de son livre), Bernhard, Walser, Mishima, Nietzsche, etc… Du beau linge. Et c’est ainsi que se poursuit cet ouvrage de pensée vagabonde, en compagnie d’auteurs de bonne graisse. Mais les artistes sont aussi au rendez-vous : dans La fuite des idées, c’est d’Aby Warburg dont il sera question, avec cette bibliothèque à la création de laquelle il consacra une grande partie de sa vie (c’est son frère banquier qui paya les soixante mille bouquins) en mettant au point une technique de classement des livres par « bon voisinage ». Tout cela part bien sûr de l’achat d’un livre, d’un certain Ludwig Binswanger, choisi pour son titre. Un secret rend hommage au facteur Cheval et à son travail d’une vie (plus de trente ans).

On ne quitte pas le monde intérieur de Viel, ses interlocuteurs quand il lit, les écrivains (on serait tenté de dire qu’ils sont tous là de Dante à Beckett), les bibliothèques. Un livre qui se lit avec un intérêt sans cesse renouvelé, et qui se termine par une Défense du négatif en littérature, qui fit écho à mon Panthéon littéraire, au sommet duquel trônent les Céline, Kafka, Beckett et autres désespérés magnifiques. Vous l’aurez compris, Icebergs qui se veut un faux livre est un recueil de brefs essais dans lesquels la culture, l’érudition et l’intelligence font bon ménage avec le doute et l’humilité, un livre, vrai ou faux, plus que recommandable, celui d’un auteur qui pense juste.

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