Anniversaire, Cesar Aira

Cesar Aira est un auteur qui a choisi son standard, en matière d’objet-livre. Ses romans, autant que je puisse en juger, puisque le hasard des traductions ne fait pas disposer aux lecteurs français de l’intégralité de son œuvre, loin de là, elle s’élève déjà à une centaine d’opus (les spécialistes me corrigeront), et donc je n’ai pas lu tout Aira, loin de là, n’excèdent pas les 110 pages. Anniversaire, paru en 2001, et qui apparaît soudainement sur les tables de nos librairies, j’allais dire des bonnes épiceries arabes de mon quartier, enfin de quelques-unes de nos librairies, soyons précis, ne fait pas 100 pages. C’est donc avec cet ouvrage que commenceront mes chroniques de lectures intégrales, que je publierai ici, en me faisant le lecteur-commentateur de livres d’une centaines de pages, pas plus, de façon linéaire, c’est-à-dire quasiment phrase après phrase, page après page.

Aira écrit ce livre alors qu’il vient d’avoir cinquante piges. Les premières lignes sont consacrées à cela, à ses attentes liées à une date symbolique, pour lui comme pour tant d’êtres humains. Je me souviens de mes cinquante ans, l’âge avait jusqu’alors coulé sur mon dos comme l’eau douce d’une cascade de jouvence. D’un coup, comme si l’on avait ouvert un barrage sur la rivière, je me suis fait secoué par le temps qui passe comme jamais. Cinquante ans ! « Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu cinquante ans. » L’incipit du livre laisse penser que l’événement est mineur, banal, sans gravité. Aira n’est pas traumatisé. Non, il n’a pas l’intention de se retourner de façon rétrospective sur ce temps écoulé, il attend de cette date importante « un certain renouveau, un recommencement, un changement d’habitudes ». Le type est tourné vers l’avenir. Il a bien raison. Ni bilan, ni nostalgie, ni rétrospection. En avant ! Positif et optimiste, il veut même profiter de ce moment particulier pour se défaire de défauts, comme une fâcheuse tendance à la procrastination en matière d’évolution (« l’ajournement, le fait de surseoir de façon répétée à mes constantes résolutions de changement »). OK, Cesar ! Avanti ! Et il y croit, notre Aira, puisqu’il y a pensé, qu’il a commandé ce changement pour son anniversaire, et pas n’importe lequel, le cinquantième ! Mais bernique, ça ne marche pas. On est à la deuxième page du livre, et le constat est sans appel : »Et cependant, il ne s’est rien passé. »

Qui n’a pas connu ça, cette tendance à anticiper des changements importants qui, pourtant, n’arrivent pas ? Eh bien, rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls – moi non plus, pour le coup. Et Aira de constater que le jour de son anniversaire se déroule comme n’importe quel autre jour, dans la répétition routinière des mêmes occupations qui sont autant de dérivatifs à des enjeux cruciaux. A cet âge, dit-il avec lucidité, « la puissance de la routine (…) devient prédominante. Le lecteur de cette chronique est en train de se dire que le bouquin ne vaut pas le détour, que c’est sans doute le livre d’un auteur qui s’ennuie et qui va transmettre sa maladie humaine au lecteur. Que nenni point du tout, détrompez-vous, si vous en êtes là de votre réflexion, c’est ma seule faute et il vous revient alors de sauter quelques lignes pour aller voir plus loin si mon compte rendu fidèle, mais peut-être un brin ennuyeux, ne va pas évoluer pour vous donner envie de lire Anniversaire, ce que je vous recommande tout particulièrement, même si je n’en suis qu’au tout début de la deuxième page. Je connais le bonhomme, il a sans doute ses défauts, mais jamais celui d’être chiant. Je vais essayer de me mettre à son niveau.

Mais comme cette chronique s’écrit au fil de la lecture et de la vie quotidienne, elle sera conçue comme un work in progress et, l’heure étant venue de manger, je vous laisse avant que mes courgettes ne crament et de revenir à vous et à Aira le plus vite possible… Bon, c’est raté, les courgettes étaient on ne peut plus cuites, mangeables malgré tout. On ne change pas si facilement, j’ai toujours cuisiné en faisant autre chose et j’ai dû m’habituer aux aliments carbonisés. Aira, lui aussi, constate que le désir de changement ne suffit pas, qu’il faut encore le vouloir, « mais en réalité je m’en suis remis à la magie de l’événement ». Too bad ! Sauf que le changement, qu’on l’attende ou pas, finit toujours par arriver, mais rarement, sinon jamais, où on l’attend. C’est exactement ce qui arrive à notre auteur, et comme il est intelligent et positif, il en conclut que « c’est d’ailleurs cela qui leur confère une authenticité ». Bien joué, prendre la vie comme elle vient, avec ce détachement, c’est ainsi qu’il convient de vivre, c’est en tout cas ma philosophie, et je vous souhaite de la partager, ça évite bien des déceptions et des moments d’angoisse. Moment d’humilité, ce ne sera pas le seul, je le prévois, du narrateur : « Les attentes de changement se construisent toujours autour d’un sujet, alors que le changement est précisément un changement de sujet. J’aurais dû m’en douter, grâce à mon expérience de romancier. Mais il m’a fallu être mis devant le fait accompli pour le comprendre. » Avouez que ça commence à envoyer ! Et ce n’est pas fini. Aira, quand il parle d’expérience de romancier, fait sans doute référence à sa théorie, mise en pratique dans tous ses romans, de la fuite en avant, sorte de changement de sujet permanent, qui ne tourne pas toujours autour du sujet. Pour en savoir plus sur cette fuite en avant, je ne peux que vous recommander le numéro consacré à l’écrivain argentin par l’excellente revue Le Matricule des Anges.

Saut en avant dans la chronologie : promenade avec sa femme, c’est le soir, on voit un quartier de lune, le gars est « un peu euphorique – état qui n’est jamais exceptionnel chez moi (disons que c’est mon état naturel)… ». Puis, blague (il en est coutumier selon ses dires et je le crois bien volontiers). Théorie foireuse sur les quartiers de lune, sur l’ombre projetée de la terre sur la face de la lune, que sa femme dément bien vite, le plus sérieusement du monde. Lui s’acharne, par jeu. Elle lui explique ce qu’il en est vraiment, on est en pleine physique. Le plus drôle, c’est qu’Aira pense être le seul à croire que c’est l’ombre de la terre que nous percevons sur la face de la lune quand elle n’est pas pleine ! Je partageais, jusqu’à ce jour la même croyance. Et on n’est sûrement pas deux. De cette anecdote, Aira fait une épiphanie (voire James Joyce et, à tout seigneur tout honneur, rendons à César ce qui est à César, Edouard Dujardin, Les Lauriers sont coupés). Il est question alors de « monstruosité de mon ignorance » (je reprends à mon compte l’expression pour moi-même). Rappelez-vous la chanson : « J’regarde la terre où j’ai quand même fait les cent pas / Et je n’sais toujours pas comment elle tourne. ». Bref le bonhomme Aira constate que, intelligent ou pas, curieux ou pas, il s’est longtemps trompé sur quelque chose qu’il considère soudain comme évident. Il en conclut que c’est par distraction qu’il n’est jamais revenu sur cette croyance naïve. Réfléchir à un sujet, quel qu’il soit, une seule fois dans sa vie, c’est une erreur. Je la partage avec lui et j’en suis heureux ! Comme à lui, on m’a dit souvent que « j’étais dans la lune ». Ça peut expliquer qu’on puisse se tromper sur sa partie sombre, on ne voit pas ça de visu, depuis la terre… Suit une phrase qui me pose un sacré problème : « Et même si je l’avais été vraiment, ça n’aurait pas changé grand-chose, car de là-bas les phases de la terre sont certainement semblables, et la raison doit en être identique. » A vérifier… Sur ce point de cosmologie basique, mon ignorance est aussi crasse que celle d’Aira. Les spécialistes nous éclairciront sur la partie obscure de la terre vue depuis la lune, mais le soleil est bien derrière la terre, vue depuis la lune, non ? Qu’importe…

Cette distraction est le nécessaire trait de caractère de qui se consacre à d’autres problèmes, se console Aira, en avouant que l’alibi n’est pas terrible. Suit un paragraphe sur l’absence de génie du narrateur, ses œuvres, qui lui servent à cacher des lacunes et une certaine inaptitude à vivre, passage auquel, à vrai dire, je ne comprends rien ou presque – ne pas en déduire qu’Aira y échoue à écrire ou que son propos est abscons. Les phases de la lune, il y revient, à quelle époque situer son erreur, penser au sujet, dont il aurait inventé la théorie de l’ombre de la terre projetée – il se trompe, on la lui a enseignée, sans l’ombre d’une terre projetée sur un doute ? Je passe le souvenir d’enfance où César, en compagnie d’Omar, un copain avec lequel il est en rivalité sur le plan de l’intelligence l’interpelle sur la lune, qu’il trouve gentille, et lui en fait la démonstration en pratique. Ce souvenir sert surtout de tremplin qui permet à Aira de se remémorer un moment encore plus ancien de son enfance, où il accompagne ses parents dans un magasin. La femme du commerçant leur présente la boutique et, en particulier, une reproduction de tableau, non nommé, mais on pense à La Joconde, devant laquelle elle s’émerveille car, quel que soit l’endroit où l’on se place face au portrait le regard de la femme nous suit et nous fixe droit dans les yeux. « Lorsque nous étions sortis, ma mère s’était moquée de l’ignorance de la dame, qui prenait pour quelque chose d’unique et merveilleux ce qui est caractéristique de tous les tableaux ou de toutes les photos sur lesquels le modèle regarde le peintre ou l’appareil photographique. » Retour aux phases de la lune.

Ignorer un mécanisme du monde, peut-être pas le plus important de l’histoire pour l’auteur. Il finit ce premier chapitre par quelques considérations sur le souvenir, puis en concluant que son inaptitude à vivre est sans doute née du moment où il a créé sa théorie des phases de la lune et que mettre le doigt dessus lui permettrait de résoudre « du même coup le mystère qui me poursuit ». Aira à la veille d’entamer une psychanalyse ? J’en doute. Il termine sur un processus, entamé dans sa prime enfance, qui consiste à perdre du temps, sans regretter, pirouette, que la lune, « poétique souvenance du temps perdu », en fut la victime. Mais où ce diable d’homme veut-il en venir, ou plus exactement nous amener ?

Aira est un homme et un écrivain facétieux. Il aime se contredire lui-même, quand la rétrospection n’est pas au programme, il se lance dans une revue de souvenirs d’enfance, et il a un mode d’écriture auquel il déroge peu, la fuite en avant et le changement de cap brutal, quand il parle du changement comme d’un changement de sujet, il nous rappelle dans ce début d’essai qu’il est maître en la matière et je ne serais pas surpris que le deuxième chapitre nous emmène sur d’autres terres. Ludique, ludique…

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