Je tremble, ô Matador, Pedro Lemebel

Pedro Lemebel est un écrivain chilien, cinéaste et artiste plasticien, dont Je tremble, ô Matador est le seul roman traduit en français, et on peut, à juste titre, le regretter. On est en 1986. Le personnage principal du roman, un travesti, se trouve mêlé, sans le savoir, à une histoire d’attentat contre Pinochet. Le jeune étudiant qui vient chez lui pour y entreposer des cartons, pleins de livres selon ses dires, dit s’appeler Carlos. Très vite, il a l’autorisation de celui que tout le monde appelle « la Folle d’en Face » d’organiser des réunions de travail dans sa petite maison, ente étudiants toujours. La Folle ne pose pas de questions, mais elle n’est pas complètement dupe. Elle accepte simplement tout de ce jeune et beau Cubain, dont elle tombe amoureuse. L’idée de faire d’un travesti le « héros » du roman est en soi excellente (Pedro Lemebel est de la famille, ce qui peut expliquer ce choix). Mais ce qui est mieux, c’est que celui dont le narrateur parle, sans se préoccuper du politiquement correct, comme d’un « pédé », d’une « tantouze », etc… « partage » le premier rôle avec Augusto Pinochet lui-même, qui est loin d’être un ami des homosexuels et dont la phobie des « pédés » est tournée plus d’une fois en dérision. Lemebel se joue de cette situation en imaginant les rêves cauchemardesques du dictateur, liés à une enfance plutôt glauque, les monologues de sa femme, qui l’accable de considérations oiseuses et parfois fort drôles, voire judicieuses quand elle pérore sur l’inanité de l’organisation de sa sécurité lors de ses déplacements. L’écriture de Lemebel est souvent fleurie et son personnage est plus vrai que nature (la Folle d’en Face enfile « pudiquement sa robe de chambre nippone parsemée de fougères argentées ») et il maîtrise l’art de la métaphore surprenante (un « agressif tube.métallique » vu par son personnage comme « une capote anglaise pour dinosaure », entre autres). Le petit monde des travestis de Santiago est croqué de façon amusante et poétique, et la Folle, malgré son petit folklore personnel, n’est jamais ridicule. Personnage attachant, elle entraîne le lecteur consentant dans toutes ses aventures (ses rencontres avec ses vieilles copines des quartiers de sa jeunesse, une séance de cinéma avec petite passe à la clé, une fête d’anniversaire pour Carlos en compagnie des enfants du quartier, sa passion des chansons d’amour populaires et son côté fleur bleue) sans qu’il ait à déplorer la caricature ou un trait forcé. Bref, Lemebel sait se faire tendre avec son héros/héroïne, comme il sait jouer d’une moquerie subversive avec Pinochet, ses militaires et sa femme, le propos politique est clair et sans lourdeur et la différence d’une minorité qu’il connaissait bien est exposée avec délicatesse et humour. Il ne reste qu’à souhaiter, après une telle lecture, que les traducteurs s’intéresseront à d’autres œuvres de cet écrivain talentueux et qu’il nous sera donné de relire Pedro Lemebel en français.

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