La Promenade, Robert Walser

« Ecrire un livre sur rien », le vœu de Gustave Flaubert, exprimé quand il écrivait Madame Bovary, a peut-être été réalisé par Robert Walser avec La Promenade. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un roman – La Promenade est considérée comme une nouvelle -, mais Flaubert parlait-il nécessairement d’un roman ? Bien sûr, le prétexte de ce livre, dont le titre ne se cache pas, ce n’est pas tout à fait rien. Bien sûr, on pourrait en dire que c’est un livre sur tout… et sur rien. Toujours est-il que Walser joue ici avec une thématique banale, qui lui permet d’écrire un livre assez inclassable, proche par l’esprit de son roman posthume, Le Brigand. Et nous voilà partis, dans les pas de l’écrivain, pour une promenade dans certaines de ses fantasmagories familières, dans certaines de ses thématiques favorites, tout cela enveloppé dans un style chatoyant, une poétique enjouée et somptueuse, un humour détaché et omniprésent. Rencontres plus ou moins « poussées » avec des femmes (la première, il la croise dans son escalier, et s’interroge sur son origine tout en saluant sa « majesté pâle et fanée »), beauté du monde et affirmation poétique de l’assentiment de l’écrivain à la vie, joie, regard inconditionnel sur son environnement proche, relation aux autres, vues sous l’angle social tant qu’individuel, statut de l’écrivain et petite théorie de l’écriture, proposée par petites touches, ici et là, goût toujours renouvelé des petites choses, du quotidien et du banal, toujours magnifiés, petite philosophie sans prétention et opinions simples d’un homme sur le monde dans lequel il vit, et qu’il regarde évoluer sans toujours s’émerveiller (un regard désapprobateur sur les premières voitures et sur la vitesse, dangereuse pour les piétons), portrait de l’écrivain comme un voyou, un brigand et un paresseux, sens de l’autodérision, de la remise en cause de sa propre parole, etc…

La stylistique de Walser est d’une qualité incroyable (dialogues tout sauf banals et volontairement rédigés dans un style surprenant, comme si ces rencontres banales échappaient justement au banal par le classicisme et un registre de langue désuet). Les descriptions de la nature environnante sont poétiques et pleines d’images délicates et recherchées. L’humour et le côté enjoué du texte passent également par le style, parfois excessif et volontairement décalé. Bref, l’écriture est maîtrisée et le fond et la forme au service l’un de l’autre. Tout cela pour raconter une promenade d’une journée, avec ses rencontres, ses détours, ses moments d’émerveillement et de joie, ses évasions dans la rêverie et l’imagination, ses temps de réflexion et de pensée, sans jamais que le texte et son auteur ne se prennent au sérieux. On pense bien sûr aux Rêveries du promeneur solitaire, auxquelles Walser a peut-être voulu répondre à sa façon, cocasse et tendre, mais on pense aussi, car Walser était sans doute bien plus un novateur qu’un imitateur, à Perec et sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, car La Promenade n’hésite pas à se lancer, à ses moments, dans une liste presque exhaustive de ce qui est vu au cours de cette journée de bonheur et de poésie que nous fait partager avec un génie certain l’auteur qu’admirait Kafka, et ce n’est sans doute pas la moindre des références. Je ne sais pas si Walser a réellement écrit un livre sur rien, mais ce livre-là, j’en suis sûr, ce n’est pas rien. C’est un court livre, qui ne vise peut-être pas au statut de chef-d’œuvre quand l’écrit son auteur, mais qui mérite plusieurs lectures, ce qui est un signe. Enfin, il m’a inspiré de nombreuses pistes de propositions d’écriture pour mes ateliers, ce qui est là encore le signe d’une écriture riche et digne d’intérêt. Mais Walser, je ne vous l’apprend pas, s’il se moquait bien de privilégier sa carrière littéraire, est un grand écrivain. La Promenade le confirme assurément. N’hésitez pas à y jeter un œil, le deuxième suivra sans aucun doute.

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